PAROLES, PAROLES

Comme l’indique son étymologie araméenne, « abracadabra » est une formule magique qui vise à créer quelque chose par le biais de la parole. Quelle merveilleuse invention ! Quand la réalité ne correspond pas à nos attentes, il suffit de la dépeindre autrement. Nous vivons dans la société de l’abracadabra. Les mots volent.  

Blaise Pascal avait confessé : « Le silence de ces espaces infinis m’effraie ». Tel un enfant, le philosophe français se sentait rassuré par le bruit. Il n’aimait pas l’aventure au grand large et encore moins les paris risqués. Plus aérien, l’écrivain Paul Valéry recommandait au contraire d’écouter « ce que l’on entend lorsque rien ne se fait entendre ». Selon lui, le salut passait par un geste simple : couper le son. On pourrait s’attendre à ce que la préférence pour le bruit ou le silence dépende du caractère de chacun. En fait, à notre époque, les deux options n’ont plus le même poids. Leur statut a évolué. Le mutisme est réservé aux marginaux, aux voyous. Les policiers ne manquent jamais de leur rappeler qu’ils ont le droit de « garder le silence ». Ce qui pour eux s’apparente à un privilège est, pour le reste de la société, une aberration. L’heure est au bavardage. Il est essentiel de babiller, de caqueter, de jaboter, de jaser, bref de tailler des bavettes. La chasse au silence est telle que les minutes qui lui étaient consacrées jadis font désormais place à des concours d’applaudissements.

 Avant de partir à la chasse au mammouth, nos ancêtres n’avaient besoin ni d’un grand discours, ni d’un séminaire de team building. Chacun des membres de la tribu savait précisément ce qu’il avait à faire. La formulation de quelques onomatopées, au pire un coup de gourdin sur la tête, levait les dernières incompréhensions. Dans une entreprise multinationale, cela ne suffit plus. Pour mettre des milliers d’individus en ordre de bataille afin qu’ils soient capables de remplir des missions pour le moins loufoques, d’autres méthodes sont indispensables. Comment faire en sorte que des personnes saines d’esprit prennent au sérieux un objectif comme multiplier les exportations de boîtes de petits pois vers l’Asie du Sud ? Pour les motiver, il faut leur raconter des histoires, broder, broder… Cela exige un véritable talent. Autrement dit, la croissance de la taille des sociétés humaines couplée à la complexification des activités économiques a favorisé l’essor du blabla.

De la même manière, une transformation s’est opérée sur le plan politique. Pendant longtemps, le pouvoir a été accaparé par de petites cliques avec l’appui des autorités religieuses. La remise en cause de la hiérarchie sociale n’était pas tolérée et la contestation interdite. Autrement dit, la parole était confisquée. La démocratisation de nos sociétés, couplée à l’effondrement de la crainte de sanctions célestes, a mis un terme à ce monopole. La liberté d’expression s’est imposée. Ce droit est devenu un bien tellement précieux que beaucoup considèrent comme une obligation de donner leur opinion à tout bout de champ. A leurs yeux, ne pas donner son avis sur un sujet équivaut à trahir les idéaux pour lesquels de courageux militants sont morts. Qui n’a pas eu le bonheur d’être confronté à un(e) héroïque combattant(e) pour la démocratie de cette trempe qui déclamait : « Ce n’est pas parce que je n’y connais rien que je dois la boucler ».  Tout est dit.

 La combinaison de ces facteurs socio-économiques et politiques constitue la principale explication du flux spectaculaire de mots, de la diarrhée verbale qui s’est abattue sur nos sociétés. Aussi impressionnant soit-il, l’avènement des technologies de l’information n’est qu’un accélérateur de cette tendance. Le réseau Twitter en est la parfaite illustration. Une limite est posée au nombre de mots autorisés. Il ne s’agit pas de réfléchir ou de construire une pensée intelligente, juste de dire ce qui nous passe par la tête à un moment précis en espérant que cela suscite des réactions. Puis on change de sujet. En d’autres termes, on passe du coq à l’âne au gré de ses humeurs. La logique est de surface, aucunement de profondeur. Ah si tous les pays du monde étaient gouvernés par le gazouillis twiterrien, la compréhension de la vie politique serait bien plus drôle et simplifiée tout de même. Cependant, les conséquences de cette avalanche doivent être examinées. Elles ne sont pas anodines.

« Encore des mots, toujours de mots, les mêmes mots », se plaignait Dalida. L’analyse économique est impitoyable. Une croissance explosive de la quantité d’un bien conduit à sa dévalorisation. Son abondance le rend moins attractif. Dans l’antiquité, l’oracle rendu de façon laconique par un vieux sage était décrypté sous toutes ses coutures. Aujourd’hui, le défilé des mots s’apparente à un bruit de fond que personne n’écoute sérieusement. Dans ces conditions, il est facile de donner sa parole… mais tout aussi aisé de la reprendre si les circonstances l’exigent. Le mot est mobile. Les hommes politiques ne sont pas les seuls à s’accorder des libertés avec leurs engagements préalables. C’est un phénomène général. Le producteur hollywoodien Louis B. Mayer le résumait avec dérision : « les promesses ne valent même pas le papier sur lequel elles ne sont pas écrites ». En somme, quand on parle de valeur, on pense moins à l’honnêteté qu’à un prix libellé en monnaie de singe.

Du coup, les adages populaires ont pris un sacré coup dans l’aile. « Tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler » ? N’y pensez surtout pas. Avec une vitesse du son chronométrée à 340 mètres par secondes par temps clair, ce serait carrément suicidaire. Le retard initial ne se rattraperait pas. Qui affronterait Hussein Bolt en finale olympique en lui concédant une avance de 50 mètres ? Occuper le terrain en déversant sa logorrhée est la stratégie gagnante. En revanche, dans « la parole est d’argent et le silence est d’or », tout n’est pas à jeter. Bien sûr, avec « le besoin de faire des phrases », comme disait Francis Blanche, la parole n’achète plus grand chose à part des pépins de nèfles mais, pour ce qui est du silence, il est si rare que sa cote est effectivement exceptionnelle.

La maxime :

Dans serment, y a ment,

Dans salade, y a du ver.

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