C’EST BIEN NATUREL

En faisant l’Epître, le poète Horace signala : « Chasse la nature à coups de fourche, elle reviendra toujours en courant ». Selon lui, il n’était pas possible pour l’homme de s’affranchir de sa nature profonde ou de la glisser sous le paillasson. Nous finissons par nous faire rattraper, non par la patrouille, mais par ce que nous sommes. Au trot ou au galop ?

Le prophète Isaïe annonçait un alléchant programme : « Le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau ».  Plutôt que zoomer sur ces scènes assez olé olé, poursuivons avec le scorpion et la grenouille qui devisaient gaiment au bord du ruisseau. L’arthropode demanda à son compère de l’aider à traverser le cours d’eau en lui assurant qu’il ne lui ferait aucun mal. La grenouille rétorqua : « Je ne te crôa pas » avant de se laisser finalement convaincre. Le scorpion grimpa sur son dos et, au milieu de la traversée, piqua la grenouille, laquelle fit part de sa sidération : « Mais nous allons mourir tous les deux !

– Je sais, répondit le scorpion qui s’était finalement rétracté, mais qu’y puis-je, c’est dans ma nature de piquer… »

Les philosophes grecs, en particulier Aristote, ont développé une réflexion centrée sur la nature des êtres et des choses. Ainsi, l’homme est, par nature, un animal politique. La fin de tout humain se trouve dans la construction d’un espace de vie avec ses semblables. C’est donc dans la cité – yo, yo –  qu’il tend à réaliser la perfection de sa nature. Nature et fin sont directement liées. La nature d’une huître diffère de celle de l’homme d’ailleurs, leur QI n’est généralement pas identique. En fait, dans le monde sublunaire, de grandes catégories doivent être distinguées : homme, animal et végétal. A l’intérieur de chacune d’elles, des distinctions supplémentaires apparaissent : hommes libres et esclaves, grenouilles et scorpions, carottes et abricots. Il est possible d’affiner à l’envi. Ce qui sert de boussole dans ce travail d’entomologiste est la problématique nature-fin.

Quelle est la fin de l’entreprise ? Au bout de ses dix premières minutes de cours en économie, le lycéen répond sereinement : faire des profits. Il n’y a guère débat sur le sujet. Certes, environ 10 % des entreprises appartiennent au secteur de l’économie sociale et solidaire où d’autres considérations interviennent en parallèle mais, en dehors de cette sympathique minorité, la rentabilité est de loin l’objectif numéro un de l’entreprise. Le patron ne cherche pas à égayer les journées de ses salariés, ni à se faire des amis. Traduit simplement, le prix de vente doit impérativement être supérieur au coût de production. Dans un monde normal, les syndicats et la gauche se plaignent d’abus des patrons envers les salariés ou l’environnement. A tort ou à raison, ils reprochent à la quête de maximisation des profits de conduire à des excès.

Avant d’être associé à une action risquée ou audacieuse, « entreprendre » signifiait prendre entre ses mains. On saisit la logique originelle : l’entrepreneur vise à palper les espèces sonnantes et trébuchantes. Autre interprétation qui conduit au même résultat : « entreprendre », c’est entrer puis prendre… La nature de l’entreprise est, pour nous, un repère. Elle fait partie de notre environnement et tout comportement apparemment contre-nature est susceptible de nous choquer, de nous transpercer le cœur. Cependant, certaines déviances sont plus compréhensibles que d’autres. Il n’est pas surprenant qu’un sportif se dope pour gagner. Qu’il perçoive un chèque pour limiter ses efforts et perdre nous paraît débile. On s’attend à ce qu’une entreprise s’installe à l’étranger malgré un accord « gel des salaires contre sauvegarde d’emploi » signé avec les salariés. Qu’elle triple ses salaires sans raison, nous serions totalement perdus, au bord du malaise.

Pour la préservation de notre santé mentale, les cas de triplement des salaires sont heureusement fort rares. Mais il existe d’autres situations aberrantes, les ventes à perte, qui plus fréquentes. Il arrive en effet que l’entreprise se démène pour que son prix de vente soit inférieur à son coût de production. Cette politique porte le nom de dumping. Pour être précis, c’est toujours le prix de vente qui est abaissé et pas le coût de production qui est augmenté – puisque le triplement des salaires n’est pas une option. Mais alors pour quelle raison une entreprise se lance-t-elle dans cette politique étonnante ? La réponse est presque toujours la même. Le dumping est supposé permettre aux plus solides de surnager, de supporter des pertes, tandis que les plus fragiles mettent la clé sous la porte. L’entreprise survivante a ensuite tout loisir d’augmenter ses prix puisqu’elle s’est construit un monopole sur son marché.

La stratégie des entreprises est une chose mais notre état psychologique, qui est corrélé au respect des lois de la nature, en est une autre. C’est pourquoi le dumping est interdit sous de nombreuses latitudes. Cette prohibition est même un principe qui régit le commerce international. Un pays qui y recourt peut se voir signifier une interdiction d’exporter ses marchandises. Des vives discussions ont opposé les membres de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) au sujet du calcul des coûts de production. La référence doit-elle être systématiquement le pays exportateur, y compris s’il utilise le travail des enfants, ou peut-elle être à l’occasion le pays importateur ? Il y avait matière à s’écharper sur ces aspects techniques. En revanche, il y avait l’unanimité sur la nécessité d’éviter l’émergence d’un monde qui nous la fait à l’envers. Exit le dumping.

Dans ces conditions, les événements récents qui se sont déroulés aux Etats-Unis menacent jusqu’à la survie de l’intellect humain. Une entreprise qui produisait des pizzas s’enrichissait en rachetant ses propres pizzas. Explication : son prix de vente était de 24 dollars mais elle passait par une entreprise de livraison qui, elle, les facturait à 16 dollars. De la folie pure ! Ce n’est évidemment pas la position de l’entreprise de pizzas qui était bizarre mais celle de l’entreprise de transport. Son intention était de se faire connaître sur le marché par une politique agressive de prix. Ce qui lui coûtait 8 dollars par pizza. D’après la décomposition des mots, les entreprises qui jouent un double rôle d’« entre-preneur entre-metteur » sont souvent les plus filoutes.  Mal la tête, ça fait !

La maxime :

Bel or dure

Pas la verdure

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