RATÉ, RATÉ ET RATÉ !

A sept ans, P. joue au loup perché dans la cour de récréation. Il se rapproche du loup qui fait soudain volte-face et commence à courir vers lui. P. entame à son tour un sprint mais, alors qu’il se trouve à un mètre de l’arbre du salut, il trébuche. Le loup ne manque pas l’occasion de le toucher. C’est maintenant P. qui sera le prochain loup. Il y a des échecs dont on se remet mieux que d’autres dans la vie.

Pour éviter un démarchage intempestif de cohortes de psychologues, psychanalystes, docteurs Maboul ou coachs en tout genre, l’identité de P. est soigneusement protégée par la rédaction de ce blog. Cependant, ce type d’événement doit parler au lecteur. Que ce soit dans sa plus tendre enfance, à l’âge adulte ou au moment où la crinière est devenue blanche, chacun a dû faire face à des situations d’échec plus ou moins traumatisantes. En s’inspirant d’Abraham Lincoln qui avait proclamé gravement : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps, tout le peuple une partie du temps mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps », il est possible d’affirmer sereinement : « On peut réussir certaines choses tout le temps, tout ce que l’on entreprend une partie du temps, mais on ne peut pas tout réussir tout le temps ». Au bout de la dixième fois, l’élève qui se vante d’avoir eu une excellente note tout en claironnant qu’il n’a pas révisé en vue du contrôle n’est plus réellement pris au sérieux par ses camarades de classe. Il ressemble trop à Pinocchio.

La gestion des déconvenues qui suivent ces échecs est une question d’autant plus épineuse que notre société est caractérisée par son obsession de la compétition. Nous baignons dans une métaphore sportive et nous devons apprendre très jeunes à nager pour ne pas nous noyer. Il suffit de se promener près d’un manège pour enfants en bas âge pour le vérifier. Il y aura toujours une ribambelle de parents, probablement bien intentionnés, pour hurler et vociférer contre leur charmant bambin affairé à conduire son joli camion rouge, ou pire qui rêve carrément, au lieu d’attraper le pompon. Il y a les winners et les autres. Il est ô combien avisé quand on est soucieux du devenir de sa progéniture de la préparer au monde cruel qui l’attend. La vie n’est pas un joyeux pique-nique et, plus tôt on l’a compris, plus on multiplie les chances de bien figurer au classement. Qu’un petit produise une figure en pâte à modeler disgracieuse en classe de maternelle et il sera bon pour des cours de rattrapage avec un professeur particulier. Les tares doivent être corrigées sans tarder.      

A tous les âges, l’homme est soumis à un culte de la performance qui est remarquablement décrit par le sociologue Alain Ehrenberg. Dans un cadre professionnel, cette quête prend parfois des formes à peine plus subtiles que le pompon du manège. Il s’agit d’atteindre un objectif, de se conformer à des normes définies. Lors d’une réunion de commerciaux, on confronte le nombre de contrats signés par les uns et les autres. Toutefois, la problématique de fond demeure la même. Le pompon est juste désigné sous le nom de prime. Les Anglo-saxons ont même créé une expression dans cette optique comparative : le « benchmarking ». Les agents économiques sont dans un processus d’étalonnage permanent avec leurs collègues, la concurrence, etc. Avec des enjeux qui atteignent des montants astronomiques et des managers qui tirent au maximum sur la corde afin de tirer le meilleur de leur ressources, l’aspiration à l’excellence conduit non seulement à du stress mais aussi à des déceptions en profusion, des gamelles à la pelle, des flops en mode pop, bref des échecs plein le bec.  

Avec un tel taux de déchet, signe des temps, une politique de recyclage était indispensable. En deux temps-trois mouvements, des petits malins ont trouvé la martingale. La pédagogie de (ou par) l’échec était la solution. On vous y apprend à vous planter bien comme il faut. Même quand on se viande, il y a des manières. Vous n’allez pas rater votre échec en plus ! Il y avait un homme qui ratait dans tout ce qu’il entreprenait. Il tenta de mettre fin à ses jours. Le malheureux loupa aussi son suicide… Badinerie mise à part, précisons que tout n’est pas à jeter, si l’on peut dire, dans cette logique de récupération. Dans un environnement où l’obligation de réussite est implantée dans le cerveau comme une puce électronique, les livres, les séminaires ainsi que les conseillers en pédagogie de (ou par) l’échec apportent de la sérénité en permettant aux personnes en pleine crise de confiance de relativiser leurs petites misères, de se détendre un peu.  Ce n’est pas rien. La vertu de cette démarche pédagogique doit être reconnue à ce titre.

La méthode doit s’appuyer sur des exemples parce qu’une réflexion sur les mécanismes de l’échec ne va jamais très loin. Vous avez ouvert dix fois la porte de droite et vous avez pris dix fois le mur. Que diriez-vous d’essayer la porte de gauche ? Oui, nous apprenons tous de nos erreurs. Etait-ce la peine de faire tout ce ramdam sur une pédagogie prétendument révolutionnaire ? En revanche, des illustrations bien choisies sont susceptibles de marquer durablement les esprits. La liste des gadins retentissants est plus longue que le bras. Il n’y a qu’à se servir. Les grands patrons ont exercé leur capacité à commettre d’énormissimes bourdes stratégiques sans compter – euh, pas sans compter… D’ailleurs, s’ils sont souvent présentés comme les sauveurs héroïques de boîtes au bord de la faillite, c’est forcément parce qu’un de leurs collègues a quasiment coulé ces mêmes boîtes… Résultat : soyez vraiment tranquille quand on vous hurle dans les bronches que vous n’avez pas rempli votre mission. Cerise sur le gâteau, une étude a montré qu’un portefeuille d’actions géré de façon totalement aléatoire à la manière d’un singe rapportait davantage que s’il était entre les mains d’un trader chevronné… On vous a dit de vous relaxer.        

La maxime :    

La pression  est aussi dans les pneus

Savez-vous planter les clous ?

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