ELEMENTAIRE, MON CHER WATSON

Dans une célèbre chanson, Fernandel nous invite tous à la réflexion : « On m’appelle simplet / L’innocent du village / Doux comme un agnelet / Je mène la vie d’un sage ». La simplicité conduit-elle à un degré d’intelligence supérieur ? Il faut l’espérer parce que l’homme semble avoir des prédispositions en la matière.

Pour rendre compte du fonctionnement de notre cerveau, le prix Nobel d’économie Daniel Kahneman explique que deux systèmes de pensée cohabitent – l’un, qui est plus primitif (système 1), fournit des réponses rapides et plutôt intuitives et son compère qui lui se livre à une analyse sophistiquée (système 2) des problèmes auxquels il se trouve confronté. La répartition des tâches dépend évidemment des individus mais les multiples expériences menées sur le sujet prouvent que tous les êtres humains recourent bien volontiers au système le plus basique. Par facilité, parce que l’activation de la machine à vraiment réfléchir est coûteuse et même parfois ruineuse pour notre santé mentale, nous nous complaisons à faire régulièrement appel à ses services. Pour ce faire, nous nous appuyons plus précisément sur des heuristiques de jugement. L’ennui est que ces opérations mentales quasi automatiques, qui sont finalement des espèces de raccourcis de la pensée, débouchent souvent sur des biais.

Les expériences qui valident ce résultat ne manquent pas. Dans une démarche qui ne manque pas de saveur, de nombreux chercheurs en sciences sociales se sont terriblement remués les méninges, mettant ainsi en action leur système d’analyse pour montrer que les hommes mais aussi les femmes (hé, hé) utilisent abondamment leur système primitif. Lorsque l’on demande par exemple à des cobayes s’ils jugent à quel point des proverbes se vérifient dans la réalité, « les ennemis de mes amis sont mes ennemis » est considéré plus vrai que « les adversaires de mes proches sont mes ennemis », idem pour « petit-à-petit, l’oiseau fait son nid » par rapport à « peu à peu, l’oiseau fait son nid », comme si la rime ajoutait de la crédibilité. De la même manière, une affirmation fausse sera plus acceptée si elle écrite en caractères gras. En d’autres termes, tout ce qui présente une absence d’aspérité et donne une apparence de vérité est plébiscité par notre système 1.

Jusque-là, nous restons dans le léger. Les conclusions à en tirer dépassent rarement le choix du prénom de ses enfants – en France, évitez de prénommer votre enfant Vladimir Ilitch surtout si vous portez un nom de famille à rallonge. Quand on s’aventure dans le champ politique, cette espèce de paresse qui caractérise la pensée humaine devient beaucoup plus gênante. Les citoyens se forgent des idées erronées en raison d’un positionnement personnel qui repose souvent sur des fondements plus que fragiles. Leur vote ne correspond donc pas forcément à leurs propres valeurs. Quand on n’a ni le temps, ni d’intérêt, à trop se renseigner sur les questions politiques, la manière de procéder est identique : il s’agit de faire simple, de chercher une lecture des événements qui ne provoque pas de mal de crâne. L’objectif est d’identifier un repère, une balise avec laquelle il sera aisé de voyager intellectuellement, de dérouler une argumentation.

En ce sens, Donald Trump a été une pure bénédiction, le client rêvé. En raison de sa politique brutale, son style provocateur, sa grossièreté, sans oublier ses bourdes, il n’ a pas été uniquement un objet de détestation de la part de ses adversaires politiques – ce qui est après tout normal – mais il a été lâché au fil du temps par quantité de ses plus fidèles partisans. Son refus d’accepter le verdict des urnes a même été, comme on dit, le pompon. Il a été et restera un parfait repoussoir. Inutile de développer davantage la réflexion. En guise d’analyse, il suffit d’associer les épouvantails ensemble. La journaliste de CNN Christiane Amanpour n’a pas manqué l’occasion de comparer Trump au nazisme et elle n’est pas la seule à avoir osé la comparaison ! Tout se passe comme si, aux outrances du politicien américain, devaient faire écho une critique démesurée. Au bout du compte, si le succès du trumpisme consacre l’avènement du système de pensée 1, une partie non négligeable de la critique a fonctionné de la même manière : flemme et surenchère.

Une fois la distinction entre gentils et méchants établie, la voie royale du positionnement politique est toute tracée. Pour les partisans de Trump, c’est évident, les élections ont été truquées. Pour ses adversaires, c’est de la mauvaise foi puisqu’aucune preuve n’existe à ce propos. Il est juste amusant de constater que les mêmes médias, qui soulignent avec délectation combien Trump est un mauvais perdant, suggéraient quatre ans plus tôt à Hilary Clinton de contester juridiquement sa défaite, suspectant sans preuve une triche électronique organisée par l’étranger. Le « deux poids deux mesures » est effectivement une marque de fabrique de la superficialité en politique. La logique est implacable. Je suis une personne merveilleuse et j’ai choisi de voter pour X qui, par conséquent, est un candidat de qualité. Si l’on accepte l’hypothèse que le camp du bien doit triompher, tout résultat contraire crée une dissonance cognitive. Alors, dès que quelqu’un explique la défaite par la fraude, tout redevient cohérent.

Un regard objectif sur les faits historiques rend la mobilisation du système 1 en politique entièrement inappropriée. L’opposition entre l’icône John Fitzgerald Kennedy et l’ignoble Richard Nixon lors des élections de 1960 l’atteste. Le père de Kennedy avait fricoté avec les nazis, les vrais. C’était le père. Le fils, lui, préféra tirer parti des relations de la famille avec des chefs mafieux. Vu l’infime écart de voix entre les deux candidats, il est clair que Kennedy aurait perdu les élections sans le secours de l’organisation de Sam Giancana, avec lequel il partagea d’ailleurs une maîtresse. Pour briser davantage les stéréotypes, ajoutons que c’est le démocrate Kennedy qui engagea les Etats-Unis dans la guerre du Viêt-Nam et c’est le républicain Nixon, élu plus tard, qui y mit un terme. Le but n’était pas ici d’abîmer une légende mais de faire ressortir la nécessité de passer par le système de pensée 2 si l’on veut prendre du recul et comprendre la vie politique. Système 2, prêt ? Prêt ? Prêt ? Qu’est-ce ça veut dire, ça ne m’intéresse pas !!!

La maxime :

Dans la vie, ne faites pas de complexe

En politique, faites le contraire.

4 réflexions sur “ELEMENTAIRE, MON CHER WATSON

  1. Je suis totalement d’accord avec ce que tu écris. Le système 1 est le fondement du populisme et souvent du complotisme car l’un ne voyage pas vraiment sans l’autre. Le système 1 a besoin de définir des responsables et vite.

    Lui désigner un ennemi est le moyen de le faire fonctionner simplement « L’objectif est d’identifier un repère, une balise avec laquelle il sera aisé de voyager intellectuellement » « De la même manière, une affirmation fausse sera plus acceptée si elle écrite en caractères gras ».

    Problème : le système 2 permet il de décider ? Est il efficace ?

    Je suis sur qu’il permet l’analyse, comme tu l’écris, mais permet-il d’aller au-delà. Car la complexité c’est aussi reconnaître que l’on ne sait pas. Comme dans ton exemple Kennedy / Nixon. L’action devient impossible. Tu votes pour qui au final ?

    C’est comme dans le film Bronx : tu préfères les truands ou les policiers ?

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    • Le système 2 évite de faire ou dire des bêtises. Au niveau politique, il permet de justifier son point de vue en s’appuyant sur des arguments cohérents. En revanche, à mon sens, le système 2 ne permet pas de trancher entre deux candidats ou entre deux partis parce qu’un tel choix renvoie à des valeurs. Nous ne sommes plus dans le logique-pas logique, juste-faux, mais voilà la société dans laquelle je veux vivre. Davantage dans le « des goûts et des couleurs ». Le gros problème de la politique est que l’on cherche à convaincre que l’on a raison alors qu’il est plus de question de classements de priorités : que préfère-t-on la liberté, l’égalité, la justice, etc… Prouver scientifiquement que tel modèle fonctionne mieux que tel autre me semble très… imprudent ?

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  2. Tout cela est bel et bon, bien qu’un peu daté déjà.

    En ces temps d’accélération, les neurosciences n’étant pas en reste, un système 3, genre de « 2 ++ », a été repéré chez les plus fins politiques français par un groupe de députés emmenés par le bouillant Gilles Legendre qui n’a pas hésité à le qualifier de « Trop 2 ».

    Quelques, heureusement très rares, incrédules se laissent pourtant aller à douter de ces avancées scientifiques jusqu’à délirer. « Primitif » certes, le système 1 serait aussi pervers que le serpent du Livre et parviendrait très habilement, à force d’opiniâtreté, à se grimer en système 2 voire « trop 2 » au point de tromper tout son monde. Y compris et peut-être surtout sa partie la plus éduquée qui se figure épargnée. Pour couronner le tout, le système 1 serait le réceptacle d’un genre de prêt-à-penser distillé par un obscur Système (genre de société qui ne serait pas qu’une juxtaposition d’individus).

    Jadis, de prétendus penseurs avaient baptisé ce ruissellement « idéologie » dont le propre était d’être en grande part inconsciente et intériorisée… mais c’était il y a longtemps !

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