DEMAIN L’EMANCIPATION

Le mot émancipation tire son origine du latin « emancipatio », affranchissement de la tutelle paternelle. Par extension, il décrit toute situation dans laquelle un individu se libère d’une personne disposant de droits sur elle. On pense spontanément à l’esclavage. Le propriétaire perd la mainmise qu’il avait sur son sujet. Z’avez pas envie de briser un peu les chaînes ?

La notion d’émancipation ne s’inscrit pas exclusivement dans le registre juridique comme avec l’esclave qui devient libre, la femme qui obtient des droits dont elle était privée, le peuple qui accède enfin à l’indépendance. Dans ces cas de figure, c’est simple, « on s’émancipe de » quelque chose ou quelqu’un de précis. L’émancipation renvoie également à un état plus général. Les Lumières ont été l’étincelle de ce mouvement, qui renvoie à une dépendance mentale, psychologique. Il est important que l’homme s’émancipe tout court. En fait, il doit sortir de l’obscurantisme dans lequel des siècles de superstitions l’ont enfermé et ont contrecarré le développement de toute réflexion autonome. Le philosophe allemand Emmanuel Kant explique que « les Lumières, c’est la sortie de l’homme de la minorité dont il est lui-même responsable ». Autrement dit, l’être humain doit utiliser son entendement pour s’extraire de son petit monde étriqué. Il en est capable et porte ainsi une responsabilité dans son asservissement intellectuel.

Une série télévisée traduit bien la problématique kantienne. Il s’agit du « Prisonnier ». Un agent secret incarné par Patrick McGoohan est kidnappé juste après avoir présenté sa démission. Il se réveille dans un Village où tous les habitants, y compris les geôliers, portent des numéros. A chaque épisode, il cherche à s’en échapper. Les fondus, qui se retrouvent une fois par an sur le lieu de tournage à Portmeirion, au Pays de Galles, connaissent par cœur un passage culte du générique :

« – Je suis le nouveau numéro 2.

– Qui est le numéro 1 ?

– Vous êtes le numéro 6.

– Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ».

Le dernier épisode devait révéler qui des Britanniques, du KGB ou de la CIA  avait emprisonné le héros. Le chef des méchants retire son masque et apparaît alors dans un éclat de rire sardonique le visage de Patrick McGoohan… qui était finalement prisonnier de lui-même. Beaucoup ont peu goûté le final.

Entre Kant et la célèbre série anglaise, il ne faut pas oublier Karl Marx ainsi que ses héritiers, si l’on peut dire. L’inclassable Pierre-André Taguieff s’est livré à un examen décapant du cheminement de l’émancipation dans la mouvance marxiste. Depuis les écrits du père fondateur, le rejet du capitalisme a louvoyé entre deux critiques, celle de l’exploitation et celle de l’aliénation. L’exploitation a été le plus souvent mise en avant. Elle a été historiquement dominante, si l’on peut toujours dire. Les capitalistes exploitent les salariés en arrachant une plus-value de leur transpiration. Voilà la source de leur profit. Pour ce qui est de l’aliénation, la critique est beaucoup plus profonde et, en même temps, plus floue. Toutefois, une chose est claire : à la différence de la thèse de Kant, l’aliénation de l’homme est causée par la société, pas par une sorte de confort intellectuel. De nos jours, la critique de l’exploitation se fait moins entendre. Bizarrement, serait-on tenté de constater, puisque les inégalités économiques augmentent et que la précarisation du travail s’est renforcée ces dernières années.

L’émancipation est devenue le corollaire de la lutte contre l’aliénation. Libérer l’homme de tout ce qui l’empêche de se réaliser est un projet qui s’avère extrêmement ambitieux. Parfois cela plane tellement haut que cela donne le vertige. Pour Aurélien Barrau le mal nommé, le but est la « déconstruction du ‘carnophallogocentrisme’, c’est-à-dire la terrible hégémonie de l’homme (blanc, faudrait-il ajouter), rationnel (…), en érection (…) et mangeur de viande ». Si l’individu plane de la sorte, ce n’est pas forcément qu’il consomme des substances hallucinogènes dont chacun aimerait connaître le nom. Il est en effet astrophysicien de métier. A ses yeux, les solidarités ne sont plus les mêmes. Le compagnon d’arme du révolté n’est plus le prolétaire, qui nous dégoûte même avec son steak de bœuf saignant et ses blagues machistes, mais le castor et l’otarie. Après la suppression de tous les carcans, l’universalisme de l’homme consiste à se fondre dans le cosmos. Pas simple étant donné que l’univers est lui-même en pleine expansion.

Dans ces conditions, le traditionnel combat contre les injustices sociales risque fort de passer à l’as. Il est intéressant de noter que l’organisation altermondialiste Attac s’est fixé deux objectifs, « l’accès de tous aux besoins fondamentaux et l’émancipation de l’humanité ». On pourrait imaginer que l’émancipation de l’homme implique une satisfaction préalable des besoins de base de l’être humain. Alors pourquoi mentionner ces derniers malgré tout dans ce qui s’apparente à un pléonasme ? En vérité, ces considérations terre-à-terre semblent tellement diluées dans l’espérance de l’émancipation qu’il vaut mieux les rappeler de temps en temps. Nous nous lâchons un peu intellectuellement parce que c’est bien agréable mais, nous n’oublions pas la misère, hein ? Quand l’homme et la vache marcheront la main dans la patte, les pauvres auront malgré tout de quoi se nourrir. A moins que cela suppose la division de l’humanité en deux, ceux qui devront se contenter de manger à peu près à leur faim et ceux qui seront en orbite autour de la terre avec un bol de quinoa.

Les institutions établissent un cadre. Pour l’homme en quête d’émancipation, tout ce qui fait office de médiation, de point d’appui, est assimilé à une entrave, qu’il s’agisse de la famille, de la démocratie représentative, de la nation, etc… Le problème est que les institutions sont nécessaires, si l’on souhaite réformer le système – neutraliser les paradis fiscaux et ceux qui jouent à cache cash ou garantir une meilleure redistribution des richesses par exemple. Une coopération internationale entre Etats est même indispensable. Sans cela, aucun progrès n’est à attendre. Les masses écrasées par des conditions de vie indécentes n’auront d’autre choix que de se révolter. Il y aura des éruptions sporadiques de violence. La politique du pire. S’agit-il de l’agenda secret des partisans de l’émancipation ? Il y a plus d’un siècle, les communistes s’opposaient aux socialistes :  « évitons que la situation des travailleurs ne s’améliore pour que survienne la révolution ».  

La maxime :    

Soyez un sacré numéro

Et bonjour chez vous

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