OMBRES CHINOISES

   En visite en Grande-Bretagne durant les années 1920, un visiteur de marque fut conduit à Cardiff, capitale du charbon, où on lui expliqua doctement que la puissance industrielle britannique reposait sur le contrôle des sources d’énergie. Cet homme était le prince Fayçal, futur roi d’Arabie Saoudite. La roue tourne parfois.

Depuis les premiers temps de l’humanité, le même scénario se répète invariablement. L’homme utilise de l’énergie pour mener ses activités. Au commencement, il n’avait à sa disposition que l’huile de coude puis il a appris à s’appuyer sur le feu, la force des animaux, le vent, le bois, le charbon, le pétrole jusqu’au nucléaire. Pour parvenir à ses fins, il a également puisé dans les ressources offertes par la terre, en particulier les métaux. Durant plusieurs millénaires, notamment aux âges du cuivre, du bronze et du fer, ses besoins étaient modérés mais, avec la Révolution industrielle, l’homme est devenu insatiable en la matière. Répondant parfois à des noms aussi poétiques que manganèse, tungstène ou cobalt, ces nouveaux métaux se sont révélés être des vecteurs indispensables de la croissance économique. Les derniers en date, les « terres rares » désignent un ensemble de métaux aux propriétés exceptionnelles qui tiennent un rôle central dans les nouvelles technologies (puces de smartphones, batteries de voitures électriques, LED mais aussi industries de défense).

Dans le cadre de leur essor économique, les nations européennes ont fait de l’appropriation des matières premières dispersées aux quatre coins du globe un objectif stratégique. Les plus puissantes se sont lancées dans une entreprise de colonisation, pillant autant qu’elles le pouvaient le sous-sol des contrées qu’elles conquéraient. A cet égard, l’accession à l’indépendance de ces dernières n’a pas modifié fondamentalement la donne. La composition des flux commerciaux est longtemps restée la même, exportations de produits manufacturés contre matières premières. Ce qui changeait est que les élites dirigeantes des nouveaux pays ponctionnaient une grosse partie de la rente. Les « biens mal acquis » leur ont énormément profité. Puis des pays en retard économiquement ont décidé de transformer elles-mêmes les ressources de leur propre sol afin d’accélérer leur développement. Dépités, leurs partenaires économiques ont dû en prendre leur parti.

Dans un ouvrage instructif, Guillaume Pitron ajoute un élément à tout cela. Il coûte de plus en plus d’énergie pour produire de l’énergie. Il y a un siècle, un baril de pétrole permettait d’en extraire cent. Aujourd’hui, le nombre n’est plus que de trente-cinq, voire cinq avec les sables bitumineux. La tendance est identique pour les métaux où la limite n’est pas les réserves existantes mais l’énergie nécessaire pour les exploiter. Au Chili, par exemple, la production de cuivre a augmenté de 14% entre 2001 et 2010 alors que l’énergie dépensée à cette intention croissait de 50%. En outre, cet  effort s’accompagne d’effets délétères sur l’environnement. La pollution est souvent de la partie. Dans le même temps, nous sommes supposés utiliser durant la prochaine génération davantage de minerais que pendant les 70 000 années précédentes. Les chiffres font peur et il y a de quoi. Cerise sur le gâteau, dans nos pays, les envies de rattrapage de consommation à la suite du covid se font plus entendre que les invitations à la modération.   

Dans ces circonstances, les pays du Nord se sont désormais focalisés sur les technologies vertes. Le cas des voitures électriques est une excellente illustration de cette stratégie. Cela a débuté par une blague : elles ne fonctionnent pas parce que les prises ne sont pas assez longues. Il n’empêche que le bilan carbone global est terriblement décevant. Les lourdes batteries lithium-ion des véhicules en sont le talon d’Achille. Elles sont composées de nickel mais aussi de cobalt, d’aluminium, de lithium, de cuivre, de manganèse, d’acier ou de graphite qui sont extraits en Asie ou en Afrique. Rouler en voiture électrique permet sous certaines latitudes de jouer au propre sur soi, de clamer sa sensibilité au réchauffement climatique. Cependant, ces gains ne compensent pas les ravages en termes environnementaux constatés dans les pays d’où proviennent les métaux. En d’autres termes, la résolution de la question de la pollution ne progresse pas mais est transférée des pays riches vers les autres que, pour couronner le tout, on montre du doigt pour leurs nuisances envers la planète.

Une autre manière de se convaincre que les pays industrialisés ont sciemment déplacé le problème est qu’ils pourraient, pour partie d’entre eux, exploiter les métaux présents sur leur territoire mais qu’ils y ont renoncé. Ainsi, la principale mine de « terres rares » au vingtième siècle était située aux Etats-Unis. La stricte réglementation environnementale et le prix défiant toute concurrence de la Chine, moins regardante sur le sujet, est à l’origine de sa fermeture. Cette vision court-termiste est caractéristique de nombre de pays. Pour les Chinois qui n’avaient pas l’intention de rester cantonnés au rôle d’atelier du monde, l’occasion était trop belle. Grâce à leur position dominante sur le marché des métaux, ils ont fait avancer leurs pions sur les plans politique comme économique. A la suite d’une crise militaro-diplomatique, la Chine a interrompu en 2010 sa livraison de « terres rares » au Japon. Evidemment, l’Empire du milieu sait pertinemment que le recours à des moyens aussi radicaux est à éviter sous peine d’inciter ses partenaires à sortir de leur dépendance. Un message a néanmoins été envoyé politiquement.

D’un point de vue économique, la Chine a poussé les industries utilisatrices des métaux à s’associer à des entreprises nationales afin que ces dernières acquièrent les connaissances technologiques qui leur manquaient pour pouvoir ensuite remporter elles-mêmes les marchés. Pour les appâter, le même type d’argument était utilisé à chaque fois : des matières premières à bas coût ainsi que la perspective de s’imposer sur l’immense marché chinois. Les fabricants allemands de robots industriels, une des forces du pays, sont parmi les seuls à ne pas avoir mordu à l’hameçon. Ils ont préféré diversifier leurs sources d’approvisionnement en tungstène, quitte à payer plus cher leur matière première, plutôt que de se faire happer par la Chine. La plupart existe toujours. Il y a quelque chose de pathétique à reprocher à un adversaire de s’être trop bien adapté à notre façon de jouer. La bataille sur terre est mal engagée. Il reste la mer, les océans, et les airs, l’espace. Charge !

La maxime :

Je chine à la brocante…

Que fer, je m’acier ou je métal ?

2 réflexions sur “OMBRES CHINOISES

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