A PERDRE LA DETTE

Quand on doit un euro à un individu, on ne dort plus mais, quand on lui doit un million, c’est lui qui ne dort plus. Cette petite blague explique pourquoi nous devrions dormir tranquillement sur nos deux oreilles. Or, il n’en est rien. Le débat sur la dette nationale fait rage actuellement : l’annuler ou pas ?  

 Observons tout d’abord que les forces en présence sont d’accord sur un point : le poids de cette dette pourrait un jour être bien lourd à supporter. A partir de là, les positions respectives des deux camps divergent radicalement. Environ 150 économistes, parmi eux le célèbre Thomas Piketty, ont signé un appel à une annulation des dettes publiques détenues par la Banque centrale Européenne (BCE) dans le journal Le Monde. Ils ont été rejoints par des politiciens à l’affût comme Jean-Luc Mélenchon et Arnaud Montebourg. Face à ces irresponsables, le parti des responsables mené par Eric Woerth souhaite que, non seulement nous réglions l’addition, mais que nous procédions au règlement le plus tôt possible. L’ancien ministre du budget a dû oublier qu’il n’était plus en poste. Il est probable qu’il ignore également la blague qui figure plus haut. Quoi qu’il en soit, pour comprendre cette opposition, il faut en revenir aux origines de la dette, à savoir le déficit budgétaire.

La question du trou dans les caisses publiques est ancienne. En soulignant que « le budget n’est pas un coffre-fort, mais un arrosoir », Balzac a joliment illustré cette problématique. Depuis les écrits de John M. Keynes, les spécialistes se disputent à propos des bienfaits de la prodigalité de l’Etat. L’économiste anglais y était favorable. Il avait sous les yeux les effets désastreux de la crise des années 30, ses millions de chômeurs. Quand la route grimpe, le cycliste a besoin d’une petit poussée dans le dos. Keynes était éreinté par les libéraux qui affirmaient que l’économie s’autorégule. « Le marché a toujours raison » était (et reste) leur credo. Même quand le système s’effondre, il faut garder confiance car il existe des mécanismes qui finiront par faire redémarrer la machine. La crise est  temporaire. C’est même une bonne purge… et attention aux effets délétères à long terme d’une politique de dépenses publiques inconsidérées ! Si le cycliste ne meurt pas dans la montée, il atteindra le sommet puis entamera une joyeuse descente.

Pour en revenir à la situation actuelle, le coronavirus a fait tourner l’économie mondiale au ralenti. Une sacré pente en vérité, un col de première catégorie ! En France, le « quoi qu’il en coûte » du président de la République a gonflé les déficits publics mais, au mois de mars 2020, personne ne s’en est réellement offusqué. Dans l’état de sidération provoqué par le confinement, les quelques critiques qui se sont fait entendre étaient plutôt molles. Elles se contentaient de rappeler que l’argent emprunté par l’Etat devrait être remboursé un jour. En fait, dès lors que l’Etat empêchait les Français de se rendre au travail, n’hésitant pas à fermer des pans entiers de l’économie, il était compréhensible que des aides soient accordées aux entreprises comme aux ménages. Etant donnée l’ambiance dans le pays, les libéraux ont donc dû ronger leur frein. A l’automne, leur petite musique suggérait juste qu’il faudrait arrêter à un moment ou à un autre de dépenser sans compter mais toujours à bas volume et sans préciser quand et quelles mesures de soutien étaient inutiles.      

L’appel à l’annulation de la dette a réveillé un peu tout ce petit monde. Les arguments étaient préparés. Il n’y avait plus qu’à les servir. Il est essentiel de rembourser, jusqu’au dernier sou. Toute trace du péché doit disparaître, et cela, le plus rapidement possible. Le remède est facile à administrer : un bonne dose de nouveaux impôts avec une cure d’amaigrissement de l’Etat. Les résultats préliminaires d’une étude universitaire semblent montrer la corrélation entre le soutien à la rigueur économique et l’inclination à la souffrance. Ainsi, les libéraux éviteraient de recourir aux médicaments anti-douleurs, les plus extrémistes rejetant même toute forme de médication. Le corps est capable de lutter seul contre la maladie. Toute intervention extérieure joue un rôle perturbateur. De surcroît, les tourments endurés tracent la voie vers la rédemption. Il n’est donc pas surprenant que les pays de l’Union Européenne les plus sourcilleux sur les questions de dette soient majoritairement protestants.    

En résumé, d’un côté, il y a les pays dits du Nord, frugaux et travailleurs, et de l’autre, leurs partenaires du Sud, gaspilleurs et insouciants. Tous sont acteurs de ce qui s’apparente à un remake de la fable de la cigale et de la fourmi. Cela signifie-t-il que la réponse à la demande d’assistance des pays du Sud  mériterait d’être : « Vous dansiez ? J’en suis fort aise. / Eh bien ! Dansez maintenant. » Le refus de la fourmi d’accorder un prêt à sa voisine est-il transposable au fonctionnement de l’Union Européenne ? Pas vraiment, en réalité. Malgré l’apparente similitude, une différence fondamentale doit être relevée, à savoir l’interdépendance économique entre les pays du Nord et du Sud qui dépasse la proximité géographique. La puissance des uns est liée à la faiblesse des autres. Une partie de la richesse de l’Allemagne provient des importations des pays du Sud. Chez La Fontaine, le confort de la cigale n’a rien à voir avec le comportement de la fourmi.

Alors, si ce n’est pas une question morale, pourquoi ne pas procéder à l’effacement d’une partie de l’ardoise des pays européens les plus endettés? C’est ballot mais la réglementation ne le permet simplement pas. La construction européenne est libérale et les statuts de la BCE sont adaptés à cette vision. Les crises qui se sont succédé ces dernières années ont certes obligé la banque centrale à soutenir l’économie européenne mais, en flirtant ainsi avec la ligne jaune, elle s’est trouvée dans le collimateur de la Cour constitutionnelle allemande. Celle-ci s’en prenait récemment encore à sa politique de rachats de titres. Faire disparaître ces derniers du bilan de la BCE n’est pas assurément la solution préconisée par la cour allemande. Au final, ce combat entre le bon sens et la réglementation reste très théorique et c’est certainement le plus fou. Les taux d’intérêt sont nuls et probablement pour un long moment. En conséquence, il est possible de réemprunter sans coût le jour où l’on doit rembourser sa dette, et repousser ainsi son paiement aux calendes grecques.  

L’histoire :

– Monsieur, vous avez un découvert de 1 000 euros.

– OK, je vous fais un chèque.

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