LES EXPERTS

Qui n’est pas tombé un soir sur la série « Les experts » dans une de ses multiples moutures ? L’alliage  d’une technologie dernier cri et d’enquêteurs d’une grande sagacité permet au téléspectateur de découvrir des matériaux aux propriétés exceptionnelles. Voilà comment on enseigne la physique de nos jours. Alors vive les experts ?   

En France, sur une scène de crime, quatre relevés d’indice peuvent être envoyés à l’analyse – huit si la victime en vaut la peine. Il vaut mieux ne pas se tromper ! Les ressources de la police nationale sont inférieures aux moyens investis par Hollywood dans une série. Pourtant, l’histoire judiciaire française regorge d’interventions mémorables d’experts. A tout seigneur tout honneur, le glaçant Alphonse Bertillon mérite d’ouvrir le bal. Il est consulté lors de l’affaire Dreyfus pour examiner si le bordereau qui incrimine le malheureux capitaine a été rédigé de sa propre main. Il n’est pas graphologue mais, s’il y avait besoin de l’être pour disserter de la forme des « a » ou des « b », cela se saurait. Le style d’écriture ne ressemble pas à celui de Dreyfus ? Qu’à cela ne tienne, l’expert fera preuve de créativité avec sa théorie de l’ « autoforgerie ». L’accusé a contrefait avec sophistication sa propre écriture pour induire en erreur. Qui ? On se sait pas trop puisqu’il ne pouvait pas savoir qu’il se ferait attraper mais qu’importe…

L’affaire Marie Besnard a également laissé une belle empreinte. La « Brinvilliers de Loudun », c’était son surnom, comparut devant les tribunaux pour avoir empoisonné une douzaine de personnes. Le psychiatre déclara : « Marie Besnard est normale, tellement normale qu’elle est anormalement normale ». Il n’emporta toutefois pas la palme parce que, lors de ce procès, il y eut concours d’experts comme on dit. Le directeur du laboratoire de la police scientifique de Marseille commit en effet une grosse bourde, identifiant du poison dans un tube où il n’y en avait pas. En outre, une guerre ouverte éclata entre ceux qui prétendaient que le corps des victimes contenait de l’arsenic administré par l’inculpée et ceux qui soutenaient que le sol du cimetière était lui-même saturé en arsenic. Coquin de sol ! Au final, le jury se prononça pour l’acquittement au bénéfice du doute. Il s’agit ici d’une version raccourcie des aventures judiciaires de la Besnard. Il y eut en fait trois procès et la mobilisation d’un nombre incalculable d’experts, le dernier parvenant à chaque fois à présenter une nouvelle version.     

 L’affaire Gregory a mis en lumière un champ d’expertise original, la stylométrie, qui ne porte pas sur les marques de stylos mais sur la syntaxe de l’auteur. Apparemment, le corbeau n’écrivait pas comme Victor Hugo… En vérité, il importe de différencier les domaines clairement scientifiques et les autres. Dans la première catégorie, il n’y a guère de débat possible. C’est du solide. On n’imagine pas le dialogue suivant :

«  Monsieur le légiste, comment madame X est-elle morte ?

– De cinquante-deux coups de couteau.

– Êtes-vous sûr du nombre ? Ce n’est pas cinquante-trois ? Avez-vous bien regardé dans le dos et sous les côtes ?

– Oui.

– Avez-vous vérifié que l’arme du crime n’est pas un objet contondant ?

– Oui ».

La physique et la chimie font partie de cet ensemble de disciplines où peu de place est laissé à la libre interprétation.  En ce sens, l’affaire Besnard est plutôt atypique.

L’éventail des champs d’expertise possédant un moindre degré d’exactitude est assez vaste. La psychiatrie n’est certes pas aussi folklorique que la graphologie ou la morphopsychologie mais elle ne peut décemment revendiquer le niveau de scientificité exigé à la NASA. Comme on va le voir, un diagnostic se conteste et peut même faire l’objet d’une guerre de tranchée. C’est donc sans surprise que les créateurs de la série « Les experts » n’ont pas jugé bon d’intégrer à l’équipe des personnages principaux un psychiatre. Les enquêtes doivent donner le sentiment d’être extrêmement modernes et précises. Le deuxième chiffre après la virgule risque de faire la différence. Alors, personne n’est là pour rigoler, ni pour construire des raisonnements certes alambiqués mais dont la base factuelle est pour le moins fragile. Comme à la NASA où il est essentiel que la fusée réussisse à décoller. S’interroger sur la signification de sa forme phallique et le besoin d’affirmation des ingénieurs qui l’ont construite est complètement secondaire.

Une récente affaire a rappelé à quel point les experts pouvaient être instrumentalisés par la machine judiciaire en personne. Sarah Halimi est balancée du balcon par un individu qui a consommé du cannabis. La juge d’instruction demande un examen psychiatrique. L’expert Daniel Zagury estime que le jugement du criminel est altéré, pas aboli. Il est passible de poursuites judiciaires. Zagury est considéré comme une sommité. Son avis correspond aux avis habituellement prononcés dans des circonstances similaires. Fin de l’histoire ? Point du tout. La juge qui a malgré tout sa petite idée sur la question exige une contre-expertise, laquelle n’avait même pas été réclamée par la défense. Par chance, dans les nouveaux collèges d’experts, on trouve des psychiatres qui ont des comptes à régler avec Zagury. Banco ! Le jugement est aboli, pas altéré. L’assassin évitera le procès et Zagury ressort incompétent.

Le plus fou de la situation réside dans le fait que cette bataille de chiffonniers porte sur des éléments éminemment subjectifs. Comment des individus qui auront passé au final quelques heures avec le patient sont-ils capables d’afficher de telles certitudes, de pérorer dans les médias en s’envoyant des boules puantes à la sauce universitaire ? En tout cas, ce qui a sauvé la magistrate est que le premier expert avait beaucoup d’ennemis. Sinon, on peut supposer que nous en serions aujourd’hui à la dix-huitième expertise commandée par ses soins. Un homme met dix fois de suite une pièce de un euro dans un distributeur de chewing-gums. Son ami veut savoir pourquoi et il répond : « tant que je gagne, je continue ». Pour la juge, c’était au contraire : « tant que je perds, je continue ».  

La maxime :

Quand l’expert son gagne-pain gagne

Il perd ce qu’il joue à qui perd gagne

3 réflexions sur “LES EXPERTS

  1. Tu appuies effectivement sur le point clé : une expertise jouant sur la vie, avec la vie reposant sur des éléments tellement subjectifs. Comment ont ils pu un jour entrer dans un tribunal ? La rigueur sans faille que l’on impose aux experts « sciences exactes » parait disproportionnée quand on accepte la totale subjectivité des experts psy.

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  2. 25 ans en tant que juge j’ai entendu les experts se contredire sur le vu des memes radios et declarer etre sur de leur diagnostic Sur la fibromyalgie le meilleur expert psychiatrique de France il y a encore moins de10 ans refutait cette maladie….etc alors tres rarement j’ai connu des experts reconnaitre leur ignorance

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