DIS QUAND REVIENDRAS-TU?

Le covid ne nous a pas encore lâché. Il s’agrippe. Pourtant, elle n’est plus là et personne ne connait la date de son retour. Quid de l’ « attestation dérogatoire de déplacement » ? Certains comparent le manque ainsi créé à la théorie du « membre fantôme ». Les amputés ont parfois l’impression que le bras (ou la jambe) qui leur a été coupé continue d’interagir avec le reste de l’organisme.  

La capacité d’adaptation du Français est remarquable. Qui aurait imaginé qu’il accepte un jour docilement de remplir un formulaire pour simplement sortir de chez lui ? Et pourtant, il s’est soumis sans faire trop de ramdam. Peut-être faut-il préciser ce que l’on entend par docilement. En fait, la population doit être divisée en trois catégories. Dans la première, on trouve les adorateurs de vis serrées. Il ne s’agit pas forcément de vicieux que la moindre contrainte imposées à autrui (ainsi qu’à eux-mêmes) fait  grimper au rideau. Ce sont des personnes qui souvent pensent que les règles – toutes – sont par nature sécurisantes et bénéfiques. Leur adhésion est plus frénétique que docile. La troisième catégorie est l’exacte opposée. Elle est composée de réfractaires pathologiques, d’individus dont le poil se hérisse dès que l’idée d’une discipline collective semble poindre à l’horizon. Tous ne sont pas complotistes mais leur sport favori consiste à détecter dans la plus petite esquisse d’expression de la puissance publique une tentative éhontée d’instaurer un régime totalitaire… à la puissance mille neuf cent quatre-vingt-quatre.

Au milieu, la deuxième catégorie est constituée des gens normaux, ceux qui n’appartiennent ni à un camp, ni à l’autre, et qui oscillent en fonction des circonstances. Ils représentent la majorité. C’est à eux que le constat de docilité s’applique. La lutte contre le covid requerrait une réduction des interactions sociales. Le propos n’est pas de commenter la façon dont chaque gouvernement a traduit cette exigence de santé publique sur son territoire. Entre la Chine qui a opté pour un confinement dur – si vous ne voulez pas mourir de faim, vous avez tout intérêt à manger la nourriture livrée à votre porte – et la Suède qui a compté sur le sens des responsabilités de chacun, la gamme des pratiques a été très large. Ce qu’il importe de noter est que la France s’en est tenue à la même stratégie, l’achat de son pain avec attestation durant les deux premiers confinements, alors que des masques et des tests étaient cette fois disponibles. Le gouvernement ne s’est pas contenté de réduire le champ des activités autorisées – fermeture des bars, des clubs de sports… – mais de mettre en place un contrôle administratif strict de ce qui restait autorisé. A tort ou à raison, cela témoigne d’un manque de confiance en la maturité des citoyens.

Une expérience conduite par le psychologue Walter Mischel en 1972 devrait réconforter en partie les citoyens qui se sont conformés à la règle de l’attestation de déplacement. C’est le « test du marshmallow ». Une délicieuse guimauve est présentée à des enfants d’un âge compris entre trois ans et six ans. Ceux-ci sont confrontés à un choix cornélien. S’ils tiennent une quinzaine de minutes avant de la déguster, ils recevront une récompense plus conséquente, deux guimauves au lieu d’une. Cette étude sur la « gratification différée » a été filmée et le moins que l’on puisse est que le résultat est hilarant. On voit des enfants qui ont décidé intuitivement de détourner le regard du marshmallow mais peinent à résister à la tentante tentation. Leurs yeux se fixent à nouveau dessus. Le conflit intérieur qui les dévore crève l’écran. Certains craquent et se précipitent vers la sucrerie afin de lui faire un sort. Dans un effort héroïque, quelques courageux parviennent à la chasser encore une fois de leur champ visuel puis une autre puis une autre. Un suivi de ces cobayes a été réalisé une quinzaine d’années plus tard. Ceux qui avaient tenu le quart d’heure avaient développé des meilleures compétences que les autres.

La conclusion serait que la capacité à contrôler ses envies et ses pulsions serait un gage de succès dans la vie. Laissons le débat se poursuivre chez les psychologues et établissons un parallèle avec la situation du confiné. L’auteur de ces lignes s’est glissé dans sa peau pour le besoin de l’expérience. Un dimanche matin à huit heures, il a dû faire à un dilemme comparable : patienter une quinzaine de minutes puis descendre acheter un pain au chocolat et dépenser alors 1,50 euros ou bien descendre immédiatement et dépenser 136,5 euros, le prix de la viennoiserie auquel s’ajoute l’amende de 135 euros. Le différentiel de temps, le quart d’heure, mesure en effet l’ensemble des opérations indispensables pour se munir de l’attestation de déplacement : rechercher le précieux sésame sur le site du ministère, imprimer le document puis le remplir manuellement avec une petite touche délicieusement transgressive – en inscrivant par exemple 1863 comme date de naissance, au lieu de 1963, on a bon espoir d’échapper au procès-verbal ; éviter 1763 ou 1663, parce que, si les policiers ne sont pas tous brillants en calcul, ils se rendraient probablement compte de la blague avec un tel écart.   

D’aucuns contesteront le rapprochement, estimant qu’une récompense – un marshmallow en plus – n’est pas équivalente à une sanction – 135 euros en moins. Si la critique n’est pas entièrement infondée, l’irrépressible envie de boulotter un pain un chocolat au petit déjeuner du dimanche n’est certainement pas moins intense que celle de l’enfant avec sa guimauve. C’est pourquoi la comparaison mérite, selon nous, d’être soutenue. Dans ces conditions, la bonne nouvelle est que tous ceux qui remplissent leur attestation avant de se précipiter chez le boulanger ont plus de chance d’être plus performants dans leur carrière que ceux qui prennent courageusement le maquis pour lutter contre la règle inique. En revanche, la probabilité qu’il y aura encore des pains au chocolat quand ils arriveront à la boulangerie est inférieure à celle des insoumis. La vie n’est hélas pas un pique-nique.  

La maxime :

Qu’ils mangent de la brioche en absence de pains au chocolat

A répondu aux gourmands la pauvre boulangère d’un air las

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