FAIS DODO, T’AURAS DU LOLO

Qu’il y a-t-il de commun entre les prés près de Sedan et les ronflantes neiges du Kilimandjaro ? Le sommeil bien sûr ! Arthur Rimbaud décrit « un soldat bouche ouverte, tête nue et la nuque baignant le frais cresson bleu » dans son « Dormeur du val » ardennais. Une chanson de Pascal Danel célèbre le « blanc manteau où tu pourras dormiiiir » un peu plus loin, dans la montagne africaine.

Le sommeil n’est heureusement pas toujours éternel même s’il fait partie des besoins considérés comme vitaux – sur le plan physiologique s’entend, cela afin de le dissocier de la connexion aux réseaux sociaux par exemple. De ce point de vue, on peut le rapprocher de l’alimentation. Entre sa venue au monde et l’âge de trois mois, le nouveau-né dort jusqu’à 18 heures par jour. Pour ce qui est de ses autres activités, elles se partagent essentiellement entre repas lacté et guili-guili. Les choses deviennent plus complexes par la suite. C’est pourquoi quelques nostalgiques invétérés s’efforcent de revenir à ces temps bénis, de retrouver ce paradis perdu, cette simplicité enchanteresse. Ils sont relativement faciles à repérer. Leur premier signe distinctif n’est pas fondamentalement surprenant : quoiqu’adultes, ils ne font rien d’autre que manger, dormir… et des guili-guili. Pour eux, le reste est vraiment sans intérêt. Ensuite, ils répètent à l’envi : « La vie est courte, alors ‘Carpe Diem’ hein ! ». Ce qui est évidemment leur droit le plus strict.

Pour les autres, ceux qui souhaitent suivre une voie plus ambitieuse, le temps de sommeil se réduit de manière spectaculaire en vieillissant : 10-13 heures entre 3 et 5 ans, 9-11 heures entre 6 et 13 ans, 8-10 heures entre 14 et 17 ans et 7-9 heures chez les jeunes adultes. Les plus fanatiques refusent même carrément de dormir. Avec son nom pittoresque, « Nuit debout » avait annoncé la couleur en la matière car beaucoup l’ont oublié, mais ce mouvement ne s’est pas contenté pendant son existence éphémère d’imaginer des moyens subtils pour que des citoyens qui débattent ne se coupent pas la parole. En tout cas, si l’on combine ce raccourcissement des roupillons à la réduction de la durée du travail au vingtième siècle, cela en laisse de la liberté, pour les loisirs. Passer l’aspirateur dans les coins ne prend pas tant de temps que cela. En outre, les études montrent que, à âge égal, les Français dorment de moins en moins. Ils ont perdu une vingtaine de minutes en 15 ans et ils ne sont pas les seuls.

Les modifications observées portent également sur la manière dont le sommeil est agencé. Dans un ouvrage stimulant, on ne dira pas à réveiller un mort, Roger Ekirch, explique que, dans les temps anciens, la nuit était scindée en deux séquences. Il faut se souvenir que la majorité des populations vivait dans les campagnes et que la nuit était synonyme d’obscurité presque totale. Les gens se couchaient relativement tôt, se levaient aux alentours de minuit, vaquaient à leurs occupations (travaux domestiques, picoti-picota avec le conjoint, vol de poule chez le voisin…) puis se recouchaient une ou deux heures plus tard jusqu’au petit matin. Lorsque l’on parlait de sa nuit, il était indispensable de préciser si l’on faisait allusion à son premier ou deuxième somme, idem pour le réveil. Des expériences qui reproduisent les conditions de l’époque révèlent que cette organisation spécifique promouvait la dimension onirique. La fin de la première période se terminait effectivement par une phase de sommeil paradoxal où les rêves sont vifs.   

Par contrecoup, en dormant d’une seule traite, nous rêvons moins et avons alors moins de choses passionnantes à raconter le matin au réveil. Imaginons le Joseph de la Bible transporté dans notre époque. Sans ses rêves et sa capacité à les interpréter, il serait aussi démuni qu’Al Capone sans son revolver. En somme, nous nous jetons dans les bras de Morphée, le dieu des songes, mais il nous rejette nuit après nuit. Comment en sommes-nous arrivés jusqu’ici ? Un calembour d’enfant nous offre un indice : « Tu rêves, Herbert ! ». Il apparaît en effet que le principal responsable de l’évolution est l’éclairage artificiel : il modifie le taux de mélatonine dans le cerveau et la température corporelle. En d’autres termes, allumer une lumière revient à consommer une drogue qui perturbe le sommeil. Ce constat corrobore les travaux des historiens. C’est en milieu urbain, à un moment où la lumière commençait à se répandre dans les rues et les logements, que les deux segments de la nuit ont entamé leur fusion au cours du dix-neuvième siècle. Avec l’addiction générale aux smartphones et aux tablettes, nos nuits n’ont pas fini leur cure d’amaigrissement. La bataille du somme n’est pas gagnée.

 Les conséquences ne s’arrêtent pas là. La nuit en continu est moins longue. De ce fait, une fatigue est susceptible d’être éprouvée. La pratique de la sieste s’est bien sûr engouffrée dans la brèche. De l’espagnol « siesta », elle fait office de pause réparatrice. Quelques instants de relâchement absolu permettent de recharger un peu les batteries. La sieste n’est donc pas forcée d’être étendue pour être efficace. Il en existe d’ailleurs  plusieurs types, de la micro-sieste à la sieste royale en passant par la sieste éclair et même la très recherchée sieste crapuleuse. Certains préfèrent sauter le repas de midi pour en jouir. Comme l’exprime un proverbe dont le sens s’est transformé : « Qui dort dîne ». Pour conclure sur le sujet, une autre formule mérite d’être rappelée : « Il faut se méfier de l’eau qui dort ». Elle est parfois dénaturée en « Il faut se méfier du loup qui dort », voire en « Il faut se méfier du loup qui mord ». En tout cas, cette eau qui risque de se réveiller, il faut la surveiller comme le lait sur le feu. Et que cela ne nous empêche pas de nous méfier en même temps de nos cadors…   

La maxime :

Toute mention d’une permission de la dormition

C’est après la visitation au magasin d’alimentation

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