ÇA FAIT GENRE…

Les ennemis de mes ennemis ne sont pas toujours mes amis. On l’a déjà vu sur ce blog à propos de politique, l’extrême-droite et l’extrême-gauche ont toujours eu pour rêve de provoquer la chute des démocraties représentatives. Mais ce constat vaut aussi pour la science que les réactionnaires et les ultra progressistes ciblent allègrement. En toute sophistication.

Dès son apparition, la théorie de Darwin s’est heurtée à une résistance des milieux conservateurs et des religieux bas de plafond. Une levée de boucliers auraient dit les Gaulois. Depuis lors, les avancées scientifiques ont permis d’affiner sa conception de l’évolution, d’être plus précis. Malgré cela, aujourd’hui encore, certains fanatiques ne désarment pas : que ce soit sur les origines de l’homme, l’existence des dinosaures (ils n’ont pas de belle-mère, ces gens-là ?) ou la forme ronde de la terre. Il est évidemment possible d’analyser les textes sacrés avec élévation, pour en faire ressortir la beauté et en soutenir les valeurs. Il n’y a pas besoin d’opposer croyance et savoir. Pourtant, en s’arcboutant sur l’interprétation la plus littérale qui puisse être, ces défenseurs de la foi la déconsidèrent en quelque sorte.

Sur l’évolution des espèces, l’extrême gauche n’a pas été en reste. Fustigeant la science bourgeoise, le lyssenkisme tenait pour vraie l’hérédité des caractères acquis. Complètement aveuglé par l’idéologie soviétique, il rejetait les découvertes les plus récentes en génétique. Il affirmait finalement que l’action de l’homme sur l’environnement abolissait toute limite biologique. Cette conclusion était parfaitement en phase avec la vision politique du régime. L’homme allait pouvoir être transformé. Pour régner ainsi sur les esprits, Trofim Lyssenko avait falsifié les résultats d’expériences. Dans un livre aussi drôle qu’effrayant, le philosophe Jean-François Braunstein passe à la moulinette la théorie du genre. Les caractéristiques qu’elle partage avec le lyssenkisme sont nombreuses, le positionnement ultra progressiste déjà mais pas seulement. La perspective de s’émanciper de la nature, du fascisme des faits biologiques, y joue un rôle crucial.

La symétrie entre les religieux bornés et les amis de Judith Butler est remarquable. Les uns refusent de s’ouvrir à des lectures osées d’un texte de peur de perdre leurs repères, les autres refusent par principe que de tels repères soient posés sous prétexte qu’ils sont forcément biaisés. Le point de départ de ces derniers est pourtant incontestable. Toute production de discours est une construction sociale. Le mot « démocratie » peut être compris de diverses manières. Même une « vache » n’est pas neutre – ça a quatre pattes, mais qu’est-ce qu’une patte, et ça fait « meuh ». Heureusement, que personne ne la confond avec une « omelette »… mais qu’est-ce qu’une omelette… Dans ces conditions, la biologie n’est pas un vrai savoir. Elle est « genrée ». Il est impossible de décrire un corps de façon objective. Plutôt que de se soumettre aux critères en vigueur, masculin et féminin, les partisans de la théorie du genre décrètent que la culture efface la nature, que la volonté humaine est tellement forte qu’elle est capable de s’en affranchir. Le corporel, le matériel, ne sont pas des obstacles.

En conséquence, il n’y a pas des hommes et des femmes mais un continuum d’états : cisgenre, transgenre, genre non conforme, genderqueer, agenderFacebook en propose plus de cinquante pour que ses abonnés n’aient surtout pas le sentiment d’être exclus en définissant leur profil. Certes, des poches de résistance constituées d’héritiers de l’Inquisition promettent les flammes de l’enfer à ce petit monde. Cependant, la victoire à l’Eurovision d’un homme barbu habillé en femme, Conchita Wurst, est un témoigne de la tolérance croissante du monde occidental, de son ouverture envers toutes les formes de sexualité. Cela ne semble pas suffire aux plus militants des LGBTQI (pour faire court) qui poussent l’action affirmative jusqu’à réclamer un état civil neutre, la création d’un pronom personnel spécifique – ze, en plus de he et she et l’obtention de toilettes propres – ne nous méprenons pas sur le sens de l’expression – ou à tout le moins que l’on tienne compte de leur situation. Mais est-ce être ringard que d’interdire à un homme de deux mètres et cent kilos d’entrer chez les femmes parce qu’il se sent appartenir au sexe faible si l’on peut dire ?  

Dans cet exemple qui a défrayé la chronique, on voit bien que le droit des uns, les transgenres, s’oppose à celui des autres, les femmes qui ne souhaitent pas être importunées par des pervers travestis en transgenres. Mais il y a plus intéressant. Les transgenres exigent une reconnaissance de la part d’autrui. Or, l’idée que l’on a le droit de se libérer de son enveloppe corporelle ne vaut pas que pour la sexualité. Elle est susceptible de s’appliquer à la race, à l’âge, à la classe sociale. C’est une quête sans fin. Des vidéos montrent un individu blanc se présentant sur un campus américain comme une vieille femme chinoise ou un enfant noir. Il suscite d’abord la stupéfaction avant d’obtenir un acquiescement s’il insiste vraiment et se plaint de ne pas être respecté pour ce qu’il est profondément. Il n’est pourtant pas garanti que les Indigénistes admettront la présence de Blancs à leurs réunions réservées aux non-Blancs sur cette base déclarative…

Ah oui, le père fondateur de cette théorie, John Money, a longtemps prétendu que le cas David Reimer prouvait qu’il avait raison. Hélas, ce patient qui avait subi une réattribution sexuelle sans son consentement dans l’enfance, s’est suicidé à l’âge adulte. Comme souvent dans ce type de situation, Money qui était alors perçu comme un génial avant-gardiste a été un peu lâché par ses amis. C’est de bonne guerre. Le débat entre les pro et les anti a redoublé, ses adversaires rappelant à l’occasion que le psychologue avait un autre champ d’expertise, la paraphilie, c’est-à-dire les déviances sexuelles telles que l’attirance envers les personnes amputées. C’est de bonne guerre aussi. Ajoutons que le nombre de personnes souffrant d’ambiguité sexuelle forte à la naissance est évalué au maximum à 1 sur 100 000. Que des individus décident par ailleurs de se jouer des attributs que leur a fournis la nature relève de leur vie privée… tant qu’ils ne justifient pas leur choix par des propos fumeux sur la biologie.

La maxime :

Faire comme personne pour être comme tout le monde

Ou faire comme tout le monde pour être comme personne ?

4 réflexions sur “ÇA FAIT GENRE…

  1. Tu n’abordes que le problème des toilettes mais il y a aussi celui beaucoup plus vaste, du sport de compétition qui est aujourd’hui sexué de manière assez stricte. S’il doit être « genrée », le truc explose totalement et certainement au détriment des femmes. C’est pourquoi l’opposition entre féministe et tenant de la théorie du genre tourne souvent au pugilat. Effectivement, une confirmation de plus que l’extrémisme débouche inévitablement sur la bêtise ou alors c’est peut être l’inverse.

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    • je ne crois pas que la bêtise débouche inévitablement sur de l’extrémisme. Ce serait trop simple. Pour moi, c’est un débouché possible. C’est tout. Il y a des personnes atteintes d’une « mal comprenance aigue » et pourtant bien dans la norme. Inversement, il y a des gens qui peuvent être intelligents mais souffrant de frustrations, de ressentiment ou d’impatience, lesquels les poussent vers l’extrémisme.
      PS : « pugilat », c’était pour rester dans le sport ? 🙂

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