UN KILOMETRE A PIED, ÇA USE LES SOULIERS !

Les chiffres français du e-commerce sont éloquents. En 2020, le chiffre d’affaires des achats sur Internet était de 112,2 milliards d’euros, en hausse de 8,5 %. Environ 41,5 millions de personnes ont validé une transaction. Mais qui dit vente en lignes, dit colonnes de camion, entrepôts, as de la logistique aux commandes. Il faut aller toujours plus vite…  

Prenons un consommateur lambda qui se rend sur une plate-forme d’achat, amazon.com (com pour come here) par exemple. Au moment où il passe commande, on lui propose la formule Prime : il sera livré en un jour plutôt que deux. Pour cela, il devra bien sûr souscrire à un abonnement. Le choix paraît cornélien : un jour, deux jours, un coût supplémentaire… Vingt minutes plus tard, il trouve enfin où cliquer pour renoncer à la formidable opportunité – c’est écrit en tout petit. Comme il envisage de regarder son DVD dans 15 jours, il avait en fait opté immédiatement pour la livraison classique. Lors de l’achat suivant, rebelote sauf que l’acheteur expérimenté repère plus aisément comment échapper aux sirènes du programme Prime. Au cinquième achat, Amazon change d’attitude : l’entreprise continue de proposer sa formule magique mais livre désormais en un jour le consommateur qui vit au ralenti. Il ne s’agit pas d’une alternative inversée du type « si vous voulez être livré en deux jours, vous devrez acquitter un supplément ». Cela serait trop savoureux. Non, c’est plus simple. Pour la gestion de ses flux, le géant de l’Internet préfère ne pas perdre de temps à retarder exprès l’envoi aux mauvais coucheurs.

Les logisticiens utilisent des programmes. Ils optimisent à tout va. Pourtant, ils se heurtent à une difficulté insurmontable, le dernier kilomètre. C’est un véritable casse-tête qui pèse pour 20 % du trafic sur les routes et fait exploser les coûts, jusqu’à mettre en danger leur satanée chienne de valeur. La livraison du consommateur final relève du sur-mesure puisque les produits quittent les flux principaux pour arriver à l’adresse précise du destinataire. Le rêve de la logistique est de tout bonnement supprimer ce dernier kilomètre. Comment ? Ah, si tous les consommateurs acceptaient de loger dans une gigantesque tour de Babel, ce serait si commode ! Il n’est évidemment pas question non plus de leur demander de déménager pour réduire d’un kilomètre la distance entre leur domicile et les entrepôts. La solution consiste plutôt à créer des drive, retraits en magasin, consignes à colis ou points de dépôts obligent les acheteurs à effectuer eux-mêmes le dernier kilomètre. Dans un contexte où les acteurs du secteur rivalisent d’inventivité avec notamment des livraisons par drone, et pourquoi pas une formule Prime++ où les produits sortiraient soudainement de l’écran juste après le click d’achat, cela fait tout de même un peu ringard.

 Derrière ces fascinants enjeux de logistique, se cachent des problématiques économiques, sociales et politiques. Tout ce schéma repose en effet sur l’existence d’une main d’œuvre précarisée. Il n’y a pas besoin d’être un acheteur patenté de produits en ligne pour en être conscient. Il suffit de déambuler dans les rues pour avoir aussitôt l’attention captée par un spectacle étonnant. Une cohorte de cyclistes, portant les couleurs de leur équipe et pédalant à toute berzingue jusqu’à prendre des risques insensés pour grappiller quelques précieuses secondes, assure une chorégraphie endiablée. Ce sont ces « forçats de la route » qui permettent de boucler la boucle, la petite boucle, celle du dernier kilomètre. Deux perspectives s’opposent pour rendre compte de leur trajectoire : la « théorie du ruissellement » (trickle down economics) et celle de « l’aspirateur » (Dyson). La première stipule que les grosses fortunes sont essentielles à un pays. Elles font profiter le reste de la population de leurs largesses. Qu’elles fuient vers des rivages plus hospitaliers et il n’y aura plus de travail ! D’aucuns pinaillent et se plaignent d’une prodigalité en trompe-l’œil. Il est vrai que le mot « ruissellement » laisse présager des retombées plutôt modestes. Certes…

Les partisans de la « théorie du ruissellement » se défendent en évoquant la prudence, la protection des nécessiteux. Les configurations dans lesquelles des courants emportent tout sur leur passage sont aussi abondantes que les pluies qui en sont à l’origine. Récemment encore au Brésil, à Petrobras, des inondations ont provoqué des effondrements de terrain : le bilan a dépassé 100 morts. Il ne manquerait plus qu’on reproche aux nantis d’avoir essayé de commettre un meurtre de masse par leur inconséquence ! S’ils distillent leur générosité au compte-goutte, ils ont de bonnes raisons. Ils connaissent la signification du mot parcimonie. Leur retenue est d’ailleurs tellement pétrie d’altruisme qu’ils s’échinent à remplacer le travail humain par des machines et le phénomène s’accélère. Dans le cas des achats en ligne, la marche vers un fonctionnement entièrement robotisé des entrepôts éloigne la menace d’un cataclysme, de flots de pièces jaunes se déversant sauvagement sur le bas peuple. Ne serait la livraison et surtout ce fichu dernier kilomètre, la situation serait idéale. Vivement l’arrivée des drones.        

Face à cette approche, les adeptes de la « théorie de l’aspirateur » ne sont pas en reste. Leur analyse mobilise l’étape qui précède le prétendu « ruissellement », le « coup d’avant » comme on dit. L’argent des individus baignant dans l’opulence ne descend pas du ciel, ni de l’Olympe. Il a été siphonné au niveau du sol. A l’image des nuages qui aspirent l’eau, on parle alors d’évaporation, mot tout-à-fait adapté en la circonstance, avant que la pluie ne finisse parfois par retomber. Les méchantes langues parlent de pratiques prédatrices, d’exploitation, de biens bien mal acquis, de détournement de fonds… On connaît la musique. En l’occurrence, la métaphore de l’aspirateur se justifie par un autre biais. Pas parce que le Dyson V15 Detect Abolute ne laisse rien par terre, pas une miette, non. Les afficionados du passage de l’aspirateur n’ignorent pas que la tâche devient extrêmement complexe quand on est dans les coins. On ralentit. L’efficacité est moindre. Cela rappelle quoi ? L’impasse du dernier kilomètre, pardi !    

Maxime  (Philippe Geluck) :

Je suis pour le partage des tâches ménagères.

A la maison, par exemple, c’est moi qui passe l’aspirateur

… à ma femme.

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