MATCH NUL

Quand on exerce une activité, quelle qu’elle soit, il est essentiel d’éprouver du contentement, de la joie. La quête de souffrance semble passée de mode. Le sport n’échappe pas à l’air du temps. Dans sa pratique, prendre du plaisir est obligatoire – d’abord le sien, bien sûr, mais accessoirement aussi celui de son adversaire puisque cela signifie alors qu’on l’a vaincu.

L’historien Allen Guttman a proposé une définition du sport reposant sur trois critères : la pratique d’activités physiques, le prisme de la compétition et une logique « autotélique », c’est-à-dire une activité qui n’est entreprise que pour elle-même. Ce faisant, il a donné le coup d’envoi à des discussions sans fin. Selon cette acception, les échecs resteraient à l’extérieur. Quelques petits malins en ont déduit que la guerre pouvait entrer dans la catégorie – enfin la guerre à l’ancienne, avec des charges de fantassin, pas l’envoi d’armes high-tech quand on est avachi dans son fauteuil. Avec cette définition, les Jeux Olympiques antiques tenaient du sport : il était possible de déconnecter les compétitions des aspects religieux de l’évènement. En revanche, le tlatchi auquel les Aztèques s’adonnaient en Mésoamérique ne l’est pas. S’il fait songer à une espèce de football, ce jeu ne peut être détaché de sa dimension sacrée. Il n’avait pas d’existence propre. La balle représentait le soleil et son mouvement avait une portée cosmique. Les participants étaient finalement les acteurs d’un cérémoniel qui se concluait par le sacrifice de l’un d’eux.

Laissons ces débats à la sphère académique. Dès que l’on s’extrait de la mêlée, le point le plus volontiers accepté est que le sport véhicule une idée d’affrontement. Les participants transpirent pour remporter la victoire, qu’on lui accorde ou non de l’importance. Quand des amis jouent au football sans effectuer de décompte des buts, on se trouve plutôt dans la sphère du loisir. Cette nécessité de tenter de départager les adversaires représente le dénominateur commun du sport dans l’Antiquité et du sport moderne. Dans le monde grec, la limite des courses était fixée par la distance à parcourir. Le premier qui franchissait la ligne était déclaré vainqueur. Pour ce qui est des combats, ils duraient jusqu’à ce que l’un des protagonistes triomphe. A l’ère moderne, la boxe a produit des règles assez précocement. Ses « London Price Ring Rules » datent de 1743. Comme pour les combats de coqs, l’objectif était de mettre de l’ordre dans un univers trouble afin de rassurer les parieurs. Les matchs duraient jusqu’à ce que l’un des boxeurs s’impose, sans limite de temps. Le risque de blessure n’était pas négligeable. Le fluet Daniel Mendoza a atteint la célébrité en parvenant à vaincre de véritables mastodontes, cela en les épuisant.

La Révolution industrielle établit la toile de fond de l’émergence du sport moderne, avec l’organisation rationnelle des compétitions, des règles standardisées, l’apparition de clubs, le chronomètre et la mesure des performances. De nombreux sports naissent dans les public schools anglaises. Par l’éducation physique, les futures élites du pays doivent apprendre le dépassement de soi. Au rugby, un code de trente-sept articles est publié en 1846. L’article 32 stipule : « le match est déclaré nul si après cinq jours le score reste égal, ou après trois jours si aucun but n’a été marqué ». Pour être capable d’envisager une telle longueur de match, on comprend combien il est important qu’un gagnant en ressorte. Il ne doit pas y avoir d’ex aequo. Il est facile d’imaginer l’état physique des joueurs au terme d’une rencontre allant jusqu’à cette extrémité. Ce ne sont probablement pas les souffrances qui empêchaient de prolonger le match au-delà de cinq jours mais plutôt l’obligation de revenir à la vraie vie un moment donné. Les valeurs de courage et d’héroïsme étaient exaltées par cette obsession de la victoire. L’histoire ignore le nom de ces étudiants, sans doute moins braves que leurs coéquipiers, qui laissèrent tomber le ballon de manière faussement involontaire parce qu’ils avaient trop faim ou bien un rendez-vous galant.

Chaque sport a mis en place des dispositifs dans l’intention de départager les compétiteurs à égalité. En football, en fonction des périodes et des compétitions : les prolongations, le pile ou face,  la séance de penalty et le match à rejouer ont alterné – avec des formules mixtes parfois, prolongations puis tirage au sort par exemple. En athlétisme, les temps des coureurs, qui sont maintenant mesurés au millième de seconde, permettent de trancher. Chaque fois que des sportifs franchissent la ligne d’arrivée la main dans la main, ils sont classés néanmoins même si cela paraît totalement artificiel. C’est ce qui est arrivé durant le Tour de France 1986 avec les cyclistes Bernard Hinault et Greg Lemond. Ils appartenaient à la même équipe et s’étaient détachés ensemble. L’étape fut attribuée à Hinault. En ce sens, les récents Jeux Olympiques de Tokyo ont jeté en pleine lumière un cas de figure rarissime. Les deux sauteurs en hauteur Mutaz Barshim et Gianmarco Tamberi étaient à égalité parfaite sur l’ensemble du concours. Ils se sont entendus pour ne pas disputer de barrage qui déciderait du vainqueur. Ils ont donc partagé la médaille d’or mais ceci est une anomalie. Le sport ne doit pas être confondu avec l’« Ecole des fans ».         

Les sports sont attachés à un environnement culturel. La mayonnaise prend parfois mais pas toujours. D’origine anglaise, le rugby a dû se transformer en football américain pour prendre son envol aux Etats-Unis. L’Inde s’est tellement bien appropriée le cricket, également anglais, que nombre de ses habitants pensent qu’il y est né. Le football, lui, transcende les cultures en raison de ses règles simples, de sa praticabilité en toute circonstance et d’un geste clé (donner un coup dans un objet qui traîne) accompli par tous. Claude Lévi-Strauss raconte que le ballon rond est arrivé en Nouvelle-Guinée avec les missionnaires. Les Gahuku-Gama ont appris à y jouer auprès d’eux mais en l’adaptant à leurs propres valeurs : la cohésion sociale exigeait que la partie se termine sans gagnant, ni perdant. Les Occidentaux ne comprenaient pas qu’à la fin, l’équipe menée au score refasse forcément son retard. Un match nul ?

Maxime (Pelham Grenville Wodehouse) :

La fascination de la chasse comme sport dépend presque exclusivement du fait que

Vous soyez devant ou derrière le fusil

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