Ô TEMPS, TIQUE !

Le 21 août 1911, la Joconde disparaît du Louvre. Comme elle n’a pas posé de congés, il faut se rendre à l’évidence : elle a été l’objet d’un vol. Un temps suspecté, Guillaume Apollinaire est innocenté. Tout rentre dans l’ordre deux ans plus tard : le tableau est retrouvé et le malfaiteur arrêté. L’émotion aura été immense. Et si, au contraire, Mona Lisa se découvrait un jour une ou deux sœurs jumelles ?   

On a beaucoup écrit sur le regard de la Joconde. On parle d’« effet Mona Lisa » pour rendre compte du sentiment d’être dévisagé par un personnage figurant dans un tableau. Pourtant, dans ce cas, il s’agit d’une illusion d’optique puisque les yeux de la dame sont légèrement orientés de côté. Il y a eu aussi des experts qui ont axé leur analyse sur son sourire mystérieux. Quand on le fixe directement, il apparaît sous un certain jour mais, quand le spectateur se focalise sur d’autres parties du corps, il perçoit quelque chose de nouveau. Devenu protecteur de Leonardo de Vinci, François 1er a un jour asséné : «  Souvent femme varie / bien fol est qui s’y fie ». Le rapport de causalité avec Mona Lisa, qui n’est pas à exclure, et la possible censure de l’œuvre par le mouvement « wokiste » nous éloignent du sujet. Le fait est que, même si le parcours de l’artiste est assez bien balisé, des zones d’ombre subsistent. Un simple exemple en lien à cette toile : quand a-t-elle été peinte exactement, entre 1503 et 1506, entre 1513 et 1516 voire 1519 ? L’avis des derniers survivants diverge. Quelques-uns semblent avoir perdu carrément la mémoire.

Dans ce contexte, aussi improbable soit-elle, l’hypothèse qu’il existe une deuxième Joconde ne peut être entièrement écartée. Si l’on admet que la production de maints artistes est encore plus incertaine que celle du grand Leonardo, la probabilité qu’un chef d’œuvre du passé ne surgisse du néant n’est pas négligeable. Le phénomène s’est d’ailleurs déjà passé à plusieurs reprises. Toutefois, sa reconnaissance par le milieu de l’art est parsemée d’embûches. Les peintres se regroupaient souvent dans des ateliers et le maître pouvait se désengager d’un travail qu’il avait entamé ou, au contraire, prendre le train en marche sur une autre avant d’apposer sa signature. L’institution de catalogues raisonnés des grands peintres, qui sont des tentatives d’inventaire des œuvres et de leur localisation, réduit les risques d’erreur mais ils ne sont pas la panacée. Il convient d’éviter les faux négatifs, les tableaux de maître considérés comme des coloriages réalisés par un peintre mineur, et les faux positifs, les pâles copies d’un anonyme attribuées à un artiste célèbre. Ce qui nous amène… au monde des faussaires.   

Le journaliste Vincent Noce a enquêté sur une célèbre affaire qui a défrayé la chronique ces dernières années. L’Italien Giuliano Ruffini est accusé d’avoir été le chef d’orchestre d’une arnaque consistant à mettre sur le marché de faux tableaux de maîtres. Non, il n’y a pas de Joconde bis ici mais tout de même des œuvres de Franz Hals, Lucas Cranach l’Ancien, Parmigianino, Greco notamment – pas des peintres en bâtiment si l’on peut dire. Aucun jugement n’a encore été prononcé et le cerveau désigné est présumé innocent. Il n’empêche que, si c’est effectivement lui, on ne peut qu’être admiratif de la démarche. Pour les matériaux, selon un témoignage, « tu achètes des panneaux d’époque, de chêne pour les Flamands, de tilleul ou de peuplier pour les Italiens, (…) aux Puces, chez les brocanteurs. Ensuite, tu vires la peinture avec un décapant. Mais, d’abord, tu vires le vernis avec de l’alcool. Un vernis ancien, bien jauni, que tu collectes dans un récipient ». Tout est à l’avenant : la récupération de plomb issu des canalisations antiques dans de vieilles maisons de Rome pour tromper les tentatives de datation, l’utilisation de pigments spéciaux, de brosses sans poils synthétiques, etc…

Il est légitime que l’apparition d’un tableau inconnu suscite des interrogations mais, pour employer un vocabulaire simple, on a parfois tendance à « prendre ses désirs pour des réalités ». Le responsable de la peinture hollandaise d’un grand musée français avait ainsi prononcé une allocution dramatique pour souligner l’importance du (faux) Hals dans l’histoire de l’art. Lorsque des doutes furent exprimés, il les balaya avec morgue : « Chère madame, c’est le Louvre qui vous parle ». Il aurait effectivement mieux fait d’être plutôt de ceux qui la ferment. Cependant, il mérite des circonstances atténuantes. Les experts doivent extrapoler à partir d’éléments historiques, scientifiques, artistiques. C’est pourquoi d’aucuns préconisent même de s’extraire de cette complexité en se fiant à son coup d’œil, un peu comme un malade qui de médicaments en médicaments, c’est-à-dire d’effets secondaires en effets secondaires, en revient à un traitement centré sur une seule pilule. Et puis, il ne faut pas oublier la dimension économique de ces découvertes.       

Quand on ne sait pas comment dépenser son argent, la participation à des ventes aux enchères est une occupation particulièrement prisée. Elle permet d’acquérir des objets que nul autre que soi ne détiendra : bol chinois, planche inédite de Hergé, slip de Hitler… Tout est question de rareté. De multiples ouvrages de l’Antiquité sont estimés perdus. Si on en retrouvait un, il serait vendu à un prix faramineux. Néanmoins, toute l’humanité en profiterait : la véritable valeur d’un livre est son contenu et celui-ci ne peut être confisqué. Dans le cas d’une œuvre d’art, c’est moins évident. Le riche collectionneur dépense de l’argent, celui du contribuable qui plus est pour l’essentiel, pour pouvoir accrocher la toile dans son salon. Dans son incomparable bonté, il la prêtera à l’occasion à un musée mais la consommation serait privée pour l’essentiel. Alors, si l’une de ces fortunes se faisait escroquer par une bande de filous, serait-ce si grave ? Bien sûr, le grand récit de la peinture serait entaché de quelques inexactitudes mais tel est le sort de ces grandes fresques, récit de l’histoire nationale compris. Sans construction, pas d’erreur, pas de rectification, pas de dé(con)struction. Finalement, tout le monde y trouve son compte…         

La maxime (Agatha Christie) :

Un archéologue est le mari idéal pour une femme ;

Plus elle vieillit, plus il la regarde avec intérêt.

Une réflexion sur “Ô TEMPS, TIQUE !

  1. Sur tous ces exemples, l’art passe au second plan. Le point important, comme tu l’évoques, est la possibilité de privatiser l’objet.
    Le problème des attributions existent aussi en musique où la privatisation n’est pas possible. Des morceaux sont attribués à Bach et sont peut être de son père, de son fils ou d’un neveu. En fait cela n’a pas grande importance car cela n’apporte ou ne fait perdre aucune valeur monétaire à l’œuvre. Cela fait naitre simplement de débats entre spécialistes et ce qui compte finalement c’est la qualité de l’œuvre.
    On arrive, aujourd’hui, à créer de la valeur pour des œuvres immatérielles grâce à la blockchain. Les NFT vont permettre une privatisation et donc le développement d’un marché qui s’envole.
    Pour conclure, cela signifie aussi qu’il y a beaucoup de capitaux dont certains ne savent que faire. Comme pour les entreprises qui préfèrent utiliser leurs liquidités pour racheter leurs actions (et faire monter le cours artificiellement) plutôt que d’engager des projets d’investissement, les valeurs sont totalement déconnectées de l’excellence.

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