En quoi ce « bad guy » est-il différent des autres « bad guys » ?

  Publié le 2 avril 2017, par Philippe Broda                             Poster  un commentaire

Face à la multiplication des affaires, les citoyens ne savent plus où donner de la tête. Une sarabande de noms défile dans les médias : Balkany, Cahuzac, Fillon, Le Pen, Thévenoud, etc… Une mère n’y retrouverait pas ses petits. Comment les distinguer. Une méthode simple permet de les différencier.

Dans un petit ouvrage plein d’humour, l’historien de l’économie Carlo M. Cipolla présente ce qu’il considère être les « lois fondamentales de la stupidité ». A cette fin, il classe les êtres humains en quatre catégories à partir de deux critères : la manière dont ils défendent leurs propres intérêts et leur comportement envers ceux de la collectivité. Ainsi, pour un même individu qui sert efficacement ses intérêts, s’il sert en même temps la collectivité, il appartient à la catégorie I mais, s’il lui occasionne du tort, il relève de la catégorie B – nous ne laisserons ici que les initiales de ces catégories puisque notre analyse ne requiert pas l’emploi de termes qui pourraient être perçus comme désobligeants. Le schéma ci-dessous résume son point de vue.

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            La typologie proposée par Cipolla nous paraît pertinente pour dissocier ceux que la presse présente comme des bad guys ». Prenons Jérôme Cahuzac, condamné pour fraude fiscale et blanchiment. Il semble peu discutable qu’il ait longtemps réussi à assurer la promotion de ses intérêts personnels avec brio. Cependant, sa conduite a privé le budget de la France, dont il était ministre délégué, de précieuses ressources. Il mérite donc d’être classé en B. Le cas de Christine Lagarde n’est pas vraiment comparable. Ministre des finances du Président Sarkozy, elle a été condamnée pour « négligence » par la Cour de justice de la République dans l’arbitrage en faveur de Bernard Tapie. Elle relève manifestement de la catégorie S.

Cette « négligence » oriente Christine Lagarde négativement par rapport à l’intérêt collectif. Laurent Mauduit a écrit un livre extrêmement bien documenté sur le sujet et critique envers les protagonistes de cette longue affaire, tous bords politiques confondus. Cependant, à aucun moment, il ne suggère que l’actuelle directrice générale du Fond monétaire international (FMI) ait agi de façon à promouvoir ses intérêts personnels. Au contraire même, quand elle a expliqué à son procès qu’elle se voyait comme membre d’un « casting » au service du Président, elle a indirectement montré qu’elle y avait renoncé, qu’elle les avait sacrifiés. Si une question subsiste, c’est sur la légitimité, voire la capacité, d’une personne qui a été « négligente » dans la gestion des finances publiques de son pays à remplir une mission identique au niveau mondial. Quand il s’agit de donner des leçons à la Grèce, elle doit se sentir tout à fait à l’aise. Mais ceci est une autre histoire.

La presse nationale a traité Michel Platini avec plus d’égards que de nombreux médias étrangers. Pourtant, son rattachement à la catégorie des « bad guys » paraît totalement justifié ici. Après avoir été un footballeur au talent exceptionnel, « Platoche » est devenu président de l’Union des associations européennes de football (UEFA). Réélu deux fois à la satisfaction générale, il s’était porté candidat à la présidence de la Fédération internationale de football association (FIFA).  A ces titres divers, son action au service de l’intérêt collectif n’a pas été remise en cause. Ce qui lui a valu d’être condamné par la commission d’éthique de la FIFA puis le Tribunal arbitral du sport (TAS) est un paiement jugé « déloyal ».

Michel Platini a encaissé deux millions d’euros de la part de la FIFA. La réalité du travail réalisé n’a pas été infirmée. Le problème de fond réside dans le décalage entre le contrat, qui date de 1999 et le versement qui a été effectué en 2011. Aucune des rumeurs sur le paiement tardif n’a été validée par la justice. De ce fait, l’ancien footballeur a été négligent, comme Christine Lagarde, mais dans la défense de ses propres intérêts pour ce qui le concerne – et c’est toute la différence. C’est pourquoi il appartient finalement à la catégorie C, celle des individus qui servent la collectivité mais ne parviennent pas à faire avancer leurs intérêts personnels.

La transition avec la vedette judiciaire de la campagne électorale actuelle, François Fillon, est toute trouvée. De par sa virtuosité à défendre ses propres intérêts ainsi que ceux de sa famille, le candidat des Républicains à l’élection présidentielle ne peut relever assurément ni de la catégorie B, ni de la catégorie S. La présomption d’innocence ne doit pas lui être retirée sous prétexte de sidération. Les tribunaux statueront sur le positionnement de François Fillon en I, s’il est lavé de tout soupçon, ou en B, s’il est condamné.

Là où François Fillon a déjà perdu, c’est sur la cohérence entre son rapport à ses intérêts personnels et à ceux de la collectivité. A l’évidence, il lui aurait fallu tenir un discours à la Donald Trump, lequel martelait que sa réussite comme businessman était garante de sa capacité à redonner des couleurs aux Etats-Unis – sans mauvais jeu de mots. Hélas, non seulement Laurent Fillon n’a pas fanfaronné sur le thème « regardez comment dans quelles conditions mon épouse a été salariée, je ferais pareil avec vous, chers concitoyens » mais son discours sur l’assainissement des finances publiques murmure à l’oreille des Français une musique pas si douce sur le coût pour eux du traitement de choc qu’il préconise. Comment alors parler des efforts personnels à accomplir pour le bien de tous ?

Conseils de lecture :

Carlo M. Cipolla, Les lois fondamentales de la stupidité humaine, Paris, PUF, 2012.

Laurent Mauduit, Tapie, le scandale d’Etat, Paris, Stock, 2013.