DIS QUAND REVIENDRAS-TU?

Le covid ne nous a pas encore lâché. Il s’agrippe. Pourtant, elle n’est plus là et personne ne connait la date de son retour. Quid de l’ « attestation dérogatoire de déplacement » ? Certains comparent le manque ainsi créé à la théorie du « membre fantôme ». Les amputés ont parfois l’impression que le bras (ou la jambe) qui leur a été coupé continue d’interagir avec le reste de l’organisme.  

La capacité d’adaptation du Français est remarquable. Qui aurait imaginé qu’il accepte un jour docilement de remplir un formulaire pour simplement sortir de chez lui ? Et pourtant, il s’est soumis sans faire trop de ramdam. Peut-être faut-il préciser ce que l’on entend par docilement. En fait, la population doit être divisée en trois catégories. Dans la première, on trouve les adorateurs de vis serrées. Il ne s’agit pas forcément de vicieux que la moindre contrainte imposées à autrui (ainsi qu’à eux-mêmes) fait  grimper au rideau. Ce sont des personnes qui souvent pensent que les règles – toutes – sont par nature sécurisantes et bénéfiques. Leur adhésion est plus frénétique que docile. La troisième catégorie est l’exacte opposée. Elle est composée de réfractaires pathologiques, d’individus dont le poil se hérisse dès que l’idée d’une discipline collective semble poindre à l’horizon. Tous ne sont pas complotistes mais leur sport favori consiste à détecter dans la plus petite esquisse d’expression de la puissance publique une tentative éhontée d’instaurer un régime totalitaire… à la puissance mille neuf cent quatre-vingt-quatre.

Au milieu, la deuxième catégorie est constituée des gens normaux, ceux qui n’appartiennent ni à un camp, ni à l’autre, et qui oscillent en fonction des circonstances. Ils représentent la majorité. C’est à eux que le constat de docilité s’applique. La lutte contre le covid requerrait une réduction des interactions sociales. Le propos n’est pas de commenter la façon dont chaque gouvernement a traduit cette exigence de santé publique sur son territoire. Entre la Chine qui a opté pour un confinement dur – si vous ne voulez pas mourir de faim, vous avez tout intérêt à manger la nourriture livrée à votre porte – et la Suède qui a compté sur le sens des responsabilités de chacun, la gamme des pratiques a été très large. Ce qu’il importe de noter est que la France s’en est tenue à la même stratégie, l’achat de son pain avec attestation durant les deux premiers confinements, alors que des masques et des tests étaient cette fois disponibles. Le gouvernement ne s’est pas contenté de réduire le champ des activités autorisées – fermeture des bars, des clubs de sports… – mais de mettre en place un contrôle administratif strict de ce qui restait autorisé. A tort ou à raison, cela témoigne d’un manque de confiance en la maturité des citoyens.

Une expérience conduite par le psychologue Walter Mischel en 1972 devrait réconforter en partie les citoyens qui se sont conformés à la règle de l’attestation de déplacement. C’est le « test du marshmallow ». Une délicieuse guimauve est présentée à des enfants d’un âge compris entre trois ans et six ans. Ceux-ci sont confrontés à un choix cornélien. S’ils tiennent une quinzaine de minutes avant de la déguster, ils recevront une récompense plus conséquente, deux guimauves au lieu d’une. Cette étude sur la « gratification différée » a été filmée et le moins que l’on puisse est que le résultat est hilarant. On voit des enfants qui ont décidé intuitivement de détourner le regard du marshmallow mais peinent à résister à la tentante tentation. Leurs yeux se fixent à nouveau dessus. Le conflit intérieur qui les dévore crève l’écran. Certains craquent et se précipitent vers la sucrerie afin de lui faire un sort. Dans un effort héroïque, quelques courageux parviennent à la chasser encore une fois de leur champ visuel puis une autre puis une autre. Un suivi de ces cobayes a été réalisé une quinzaine d’années plus tard. Ceux qui avaient tenu le quart d’heure avaient développé des meilleures compétences que les autres.

La conclusion serait que la capacité à contrôler ses envies et ses pulsions serait un gage de succès dans la vie. Laissons le débat se poursuivre chez les psychologues et établissons un parallèle avec la situation du confiné. L’auteur de ces lignes s’est glissé dans sa peau pour le besoin de l’expérience. Un dimanche matin à huit heures, il a dû faire à un dilemme comparable : patienter une quinzaine de minutes puis descendre acheter un pain au chocolat et dépenser alors 1,50 euros ou bien descendre immédiatement et dépenser 136,5 euros, le prix de la viennoiserie auquel s’ajoute l’amende de 135 euros. Le différentiel de temps, le quart d’heure, mesure en effet l’ensemble des opérations indispensables pour se munir de l’attestation de déplacement : rechercher le précieux sésame sur le site du ministère, imprimer le document puis le remplir manuellement avec une petite touche délicieusement transgressive – en inscrivant par exemple 1863 comme date de naissance, au lieu de 1963, on a bon espoir d’échapper au procès-verbal ; éviter 1763 ou 1663, parce que, si les policiers ne sont pas tous brillants en calcul, ils se rendraient probablement compte de la blague avec un tel écart.   

D’aucuns contesteront le rapprochement, estimant qu’une récompense – un marshmallow en plus – n’est pas équivalente à une sanction – 135 euros en moins. Si la critique n’est pas entièrement infondée, l’irrépressible envie de boulotter un pain un chocolat au petit déjeuner du dimanche n’est certainement pas moins intense que celle de l’enfant avec sa guimauve. C’est pourquoi la comparaison mérite, selon nous, d’être soutenue. Dans ces conditions, la bonne nouvelle est que tous ceux qui remplissent leur attestation avant de se précipiter chez le boulanger ont plus de chance d’être plus performants dans leur carrière que ceux qui prennent courageusement le maquis pour lutter contre la règle inique. En revanche, la probabilité qu’il y aura encore des pains au chocolat quand ils arriveront à la boulangerie est inférieure à celle des insoumis. La vie n’est hélas pas un pique-nique.  

La maxime :

Qu’ils mangent de la brioche en absence de pains au chocolat

A répondu aux gourmands la pauvre boulangère d’un air las

LES EXPERTS

Qui n’est pas tombé un soir sur la série « Les experts » dans une de ses multiples moutures ? L’alliage  d’une technologie dernier cri et d’enquêteurs d’une grande sagacité permet au téléspectateur de découvrir des matériaux aux propriétés exceptionnelles. Voilà comment on enseigne la physique de nos jours. Alors vive les experts ?   

En France, sur une scène de crime, quatre relevés d’indice peuvent être envoyés à l’analyse – huit si la victime en vaut la peine. Il vaut mieux ne pas se tromper ! Les ressources de la police nationale sont inférieures aux moyens investis par Hollywood dans une série. Pourtant, l’histoire judiciaire française regorge d’interventions mémorables d’experts. A tout seigneur tout honneur, le glaçant Alphonse Bertillon mérite d’ouvrir le bal. Il est consulté lors de l’affaire Dreyfus pour examiner si le bordereau qui incrimine le malheureux capitaine a été rédigé de sa propre main. Il n’est pas graphologue mais, s’il y avait besoin de l’être pour disserter de la forme des « a » ou des « b », cela se saurait. Le style d’écriture ne ressemble pas à celui de Dreyfus ? Qu’à cela ne tienne, l’expert fera preuve de créativité avec sa théorie de l’ « autoforgerie ». L’accusé a contrefait avec sophistication sa propre écriture pour induire en erreur. Qui ? On se sait pas trop puisqu’il ne pouvait pas savoir qu’il se ferait attraper mais qu’importe…

L’affaire Marie Besnard a également laissé une belle empreinte. La « Brinvilliers de Loudun », c’était son surnom, comparut devant les tribunaux pour avoir empoisonné une douzaine de personnes. Le psychiatre déclara : « Marie Besnard est normale, tellement normale qu’elle est anormalement normale ». Il n’emporta toutefois pas la palme parce que, lors de ce procès, il y eut concours d’experts comme on dit. Le directeur du laboratoire de la police scientifique de Marseille commit en effet une grosse bourde, identifiant du poison dans un tube où il n’y en avait pas. En outre, une guerre ouverte éclata entre ceux qui prétendaient que le corps des victimes contenait de l’arsenic administré par l’inculpée et ceux qui soutenaient que le sol du cimetière était lui-même saturé en arsenic. Coquin de sol ! Au final, le jury se prononça pour l’acquittement au bénéfice du doute. Il s’agit ici d’une version raccourcie des aventures judiciaires de la Besnard. Il y eut en fait trois procès et la mobilisation d’un nombre incalculable d’experts, le dernier parvenant à chaque fois à présenter une nouvelle version.     

 L’affaire Gregory a mis en lumière un champ d’expertise original, la stylométrie, qui ne porte pas sur les marques de stylos mais sur la syntaxe de l’auteur. Apparemment, le corbeau n’écrivait pas comme Victor Hugo… En vérité, il importe de différencier les domaines clairement scientifiques et les autres. Dans la première catégorie, il n’y a guère de débat possible. C’est du solide. On n’imagine pas le dialogue suivant :

«  Monsieur le légiste, comment madame X est-elle morte ?

– De cinquante-deux coups de couteau.

– Êtes-vous sûr du nombre ? Ce n’est pas cinquante-trois ? Avez-vous bien regardé dans le dos et sous les côtes ?

– Oui.

– Avez-vous vérifié que l’arme du crime n’est pas un objet contondant ?

– Oui ».

La physique et la chimie font partie de cet ensemble de disciplines où peu de place est laissé à la libre interprétation.  En ce sens, l’affaire Besnard est plutôt atypique.

L’éventail des champs d’expertise possédant un moindre degré d’exactitude est assez vaste. La psychiatrie n’est certes pas aussi folklorique que la graphologie ou la morphopsychologie mais elle ne peut décemment revendiquer le niveau de scientificité exigé à la NASA. Comme on va le voir, un diagnostic se conteste et peut même faire l’objet d’une guerre de tranchée. C’est donc sans surprise que les créateurs de la série « Les experts » n’ont pas jugé bon d’intégrer à l’équipe des personnages principaux un psychiatre. Les enquêtes doivent donner le sentiment d’être extrêmement modernes et précises. Le deuxième chiffre après la virgule risque de faire la différence. Alors, personne n’est là pour rigoler, ni pour construire des raisonnements certes alambiqués mais dont la base factuelle est pour le moins fragile. Comme à la NASA où il est essentiel que la fusée réussisse à décoller. S’interroger sur la signification de sa forme phallique et le besoin d’affirmation des ingénieurs qui l’ont construite est complètement secondaire.

Une récente affaire a rappelé à quel point les experts pouvaient être instrumentalisés par la machine judiciaire en personne. Sarah Halimi est balancée du balcon par un individu qui a consommé du cannabis. La juge d’instruction demande un examen psychiatrique. L’expert Daniel Zagury estime que le jugement du criminel est altéré, pas aboli. Il est passible de poursuites judiciaires. Zagury est considéré comme une sommité. Son avis correspond aux avis habituellement prononcés dans des circonstances similaires. Fin de l’histoire ? Point du tout. La juge qui a malgré tout sa petite idée sur la question exige une contre-expertise, laquelle n’avait même pas été réclamée par la défense. Par chance, dans les nouveaux collèges d’experts, on trouve des psychiatres qui ont des comptes à régler avec Zagury. Banco ! Le jugement est aboli, pas altéré. L’assassin évitera le procès et Zagury ressort incompétent.

Le plus fou de la situation réside dans le fait que cette bataille de chiffonniers porte sur des éléments éminemment subjectifs. Comment des individus qui auront passé au final quelques heures avec le patient sont-ils capables d’afficher de telles certitudes, de pérorer dans les médias en s’envoyant des boules puantes à la sauce universitaire ? En tout cas, ce qui a sauvé la magistrate est que le premier expert avait beaucoup d’ennemis. Sinon, on peut supposer que nous en serions aujourd’hui à la dix-huitième expertise commandée par ses soins. Un homme met dix fois de suite une pièce de un euro dans un distributeur de chewing-gums. Son ami veut savoir pourquoi et il répond : « tant que je gagne, je continue ». Pour la juge, c’était au contraire : « tant que je perds, je continue ».  

La maxime :

Quand l’expert son gagne-pain gagne

Il perd ce qu’il joue à qui perd gagne

FRANCE-ALLEMAGNE

Quand s’est posée la question de la réunification allemande, le Président français François Mitterrand avait fait part de ses réserves avec humour. Il aimait tellement l’Allemagne qu’il préférait qu’il y en ait deux. En fait, la relation entre la France et l’Allemagne n’a jamais été un long fleuve tranquille. Pas même le Rhin.

Son nom était Edgar Bérillon et sa profession était psychiatre. Pendant la Première Guerre mondiale, il était trop âgé pour porter l’uniforme. Pour compenser, son patriotisme s’est exprimé dans des travaux scientifiques. A la suite d’un examen approfondi de prisonniers de guerre, il est ainsi arrivé à la conclusion que les Allemands avaient une « carrure dorsale de gorille » et « une tendance à la prolifération adipeuse ». On pourrait se demander si le chercheur n’avait pas été mis par hasard en contact avec un échantillon non représentatif de la population allemande, à savoir des fidèles de la fête de la bière à Munich, saucisses comprises. Après tout, de guerre en guerre, la France a rarement eu l’opportunité de faire des tonnes de prisonniers. Il n’en est rien. La suite de son analyse montre que le savant délirait entièrement. En effet, selon lui, les Teutons schlinguaient. A cause d’un coefficient urologique supérieur et d’une incapacité à éliminer son surplus d’urine par les reins, l’Allemand en était réduit à uriner par les pieds – d’où une odeur nauséabonde. Beh, rions…

 Le pauvre homme avait été très affectée par la fessée de 1870.  Or, précisément à cette époque, un autre exalté, Jules Allix, fantasmait déjà sur la dangerosité des Allemands. Connu surtout pour avoir élaboré une méthode de télégraphie utilisant les fluides que les escargots produisent durant leurs ébats sexuels, Allix recommanda aux Parisiennes de se suicider si d’aventure l’ennemi, qui faisait alors le siège de la capitale, y pénétrait. A cette intention, il avait conçu un poison redoutable, un dé constitué d’une aiguille et d’une réserve d’acide… prussique. Les Prussiens avaient donc mauvaise presse dès le dix-neuvième siècle. Cette animosité peut être éclairée par des raisons de fond. Les Français étaient aiguillonnés par l’idée de « civilisation ». Dans un mouvement centrifuge, ils projetaient d’apporter les Lumières dans les régions du monde où régnait l’obscurantisme. De leur côté, les Allemands étaient davantage sensibles à la notion de « culture », d’identité nationale, marque d’une certaine fermeture sur soi. Dans le premier cas, la dérive a été la colonisation et, dans le second, le nazisme.      

Au-delà de cette perspective idéologique divergente, la rivalité des deux pays voisins a été nourrie par les conflits militaires qui les ont opposés jusqu’à la construction européenne, laquelle a sifflé la fin de la récréation. L’Alsace-Lorraine resterait française. De là, il serait logique de penser que le ressentiment soit plutôt allemand mais c’est pourtant le contraire. Les horreurs commises par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale ont désactivé chez eux toute velléité d’un nouveau round. En revanche, pour les Français, subsiste le goût amer d’une routine d’humiliation, de frontières nationales qui ressemblent à des portes de saloon et la certitude que, si l’Oncle Sam ne s’en était pas mêlé, les Allemands occuperaient encore leur territoire. Parmi la ribambelle de vieux surnoms dont les Allemands ont été affublés, « boche », qui signifiait tête de bois en argot du dix-neuvième siècle, et « chleuh », qui désignait un être parlant une langue incompréhensible, sont prêts à resurgir à la moindre occasion. Le match de football France-Allemagne en 1982 à Séville a donné lieu à un invraisemblable déchaînement anti-allemand. Il faut dire que la conduite du gardien de but germain avait vraiment été peu sportive.

L’origine de l’obsession allemande se trouve donc dans l’histoire. Avec son pamphlet « Le hareng de Bismarck : Le poison allemand », Jean-Luc Mélenchon ne fait que s’inscrire dans une longue tradition française. Il n’est pas économe en outrances et sa comparaison entre Angela Merkel et le Parrain, dans laquelle le hareng servi par la chancelière allemande à François Hollande témoigne d’intentions maléfiques, est éloquente. Les règles de fonctionnement de l’Union Européenne « imposées » par l’Allemagne sont assimilables à une autre forme d’occupation… sans les Panzer. D’ailleurs, quand les Grecs victimes de l’intransigeance de Berlin traiteront les Allemands de « nazis », Mélenchon applaudira des deux mains. Le Leader Minimo oublie qu’il a lui-même librement voté en faveur des accords de Maastricht en 1992, c’est-à-dire qu’il a lui-même contribué à mettre en place ces règles qu’il vilipende aujourd’hui.  Mais ne Mélenchon pas tout… Pour être juste, dans cette haine, le chef des Insoumis ne se distingue pas réellement de Jules Allix ou d’Edgar Bérillon. Il est simplement normal, dans le rang. Pas sûr que ça lui plaise…

C’est également cette tendance à lorgner systématiquement vers l’est qui explique pourquoi la France a pris son voisin pour référence en toute chose. Dans les années 1980, les exportations allemandes nous donnaient déjà des complexes. Les industriels d’outre-Rhin n’avaient pas besoin de dévaluer pour exporter. C’était la qualité allemande, avec ces réfrigérateurs se transmettant de génération en génération, qui constituait le principal facteur de cette réussite. Après un passage à vide lié à la réunification, les Teutons ont procédé à un impressionnant redressement de leur économie dans les années 2000, à nouveau par les exportations. Sur les migrants et durant la première mi-temps de la pandémie, cela a été pareil :  les Allemands ont continué à nous donner la leçon. En reprenant point par point, l’écart est toutefois bien moins important qu’il n’y paraît : le coût social des réformes qui ont permis le redémarrage de l’Allemagne a été terrible, la deuxième mi-temps du covid est plus équilibrée et, au football, le bilan des matchs France-Allemagne n’est pas favorable à cette dernière. C’est dans la tête, docteur ! Pour nous détendre, prenons plutôt nos voisins belges comme modèle. Ils ont à peine un gouvernement.

La citation  (Churchill) :

En Angleterre, tout est permis, sauf ce qui est interdit.

En Allemagne, tout est interdit, sauf ce qui est permis.

En France, tout est permis même ce qui est interdit.

En URSS, tout est interdit, même ce qui est permis.

12 HOMMES QUI MANQUENT PAS D’AIR

Il est des performances qui méritent d’être saluées. Dès que nous cherchons à échapper au covid, la réalité nous y ramène immanquablement. Prenons les vacances… juillet, le sable fin et les cocotiers. Et alors vient la question : serons-nous vaccinés ? Bref, encore raté… C’est alors que les présidents de douze des meilleurs clubs européens de football ont décidé de faire bande à part en créant leur ligue. D’un coup, était apparu un sujet suffisamment dramatique pour qu’on en oublie les masques et les variants.

Résumons les faits. Depuis presque 30 ans, l’élite des clubs de football exerce des pressions sur l’UEFA, la confédération européenne, afin de faire évoluer la compétition la plus prestigieuse du continent dans un sens qui sert ses intérêts. Deux axes principaux ont toujours guidé son action. Tout d’abord, il convenait de supprimer le risque sportif. Au départ, l’épreuve était réservée au champion national. Autrement dit, il y avait parfois quatre ou cinq prétendants sérieux au titre mais un seul élu. Le problème est globalement réglé aujourd’hui puisque les pays dominants ont été autorisés à inscrire quatre et même exceptionnellement cinq clubs. La deuxième priorité était que la valorisation économique de la Champions League progresse significativement. Il est toujours possible de faire mieux, et c’est d’ailleurs la cause de la crise récente, mais ses revenus ont effectivement explosé. L’UEFA travaillait la main dans la main avec les représentants du gratin des clubs pour que les ajustements opérés dans la formule de la compétition ne les fâchent jamais. Surtout pas.

 Alors que l’UEFA était supposée présenter sa nouvelle réforme de la Champions League lundi 19 avril, les douze conspirateurs lui coupaient le gazon sous le pied en annonçant la veille qu’ils faisaient sécession et lançaient une Super League. Adossés à la banque JP Morgan, ils misaient sur un minimum de 4 milliards d’euros de revenus contre un peu plus de 2 milliards actuellement. Dans le contexte sanitaire, il est assurément aventureux de prendre ce montant trop au sérieux – il a même été question de 6 milliards. En revanche, et c’est là que les putschistes savaient qu’ils seraient gagnants, une réduction du nombre d’équipes jouant dans la compétition phare donnait mécaniquement droit à une plus grosse part du gâteau. La future Champions League est organisée pour 36 clubs, la Super League l’était pour 20 seulement. C’est d’ailleurs le nombre de participants qui a constitué la pierre d’achoppement des discussions entre les deux camps ces derniers mois. L’UEFA refusait de sacrifier la dimension continentale : en 2020-2021, les trois-quarts des équipes appartenaient à 7 pays.

 L’argument avancé par les douze pieds-nickelés – « c’était la Super League ou bien la mort économique » –  doit être mis en perspective. En 40 ans, les droits télévisés des championnat nationaux ont été multipliés par 30, 40, 50, selon les pays. Pourtant, presque la moitié des clubs de football professionnel, y compris parmi les plus fameux, connaissent encore d’énormes soucis financiers, cela indépendamment du covid. Comment est-ce possible ? Au lieu de gérer de manière responsable la manne qui leur tombait du ciel, les dirigeants de ces clubs ont sorti le carnet de chèque et se sont engagés dans une politique inconsidérée d’achats de joueurs. Bien sûr, il y a eu un effet d’entraînement, tous faisaient de même. Il n’empêche que l’on reste interdit face à une telle impéritie. Se retrouver au bord de la faillite avec ce flux ininterrompu d’espèces sonnantes et trébuchantes relève quasiment de l’exploit. C’est pourquoi la réaction qui consiste à pousser les plus petits pour les priver de leur part du gâteau semble quelque peu déplacée.

Il n’y a aucune raison de présumer que le football soit différent du monde qui l’entoure. Quand les hooligans déclenchent des incidents ou quand des supporters hurlent des insultes racistes, les autorités du football expliquent que les maux de la société ne peuvent s’arrêter à l’entrée du stade – à juste titre. Dans le même ordre d’idée, les élites économiques vivent hors sol et ne se satisfont pas de la croissance des inégalités, qui est trop lente à leur goût. Elles ne lésinent pas sur les efforts pour accélérer la cadence et tous les coups sont permis à cette intention. Pourquoi en serait-il autrement dans le football ? Il y avait de l’entre-soi, une exclusion de la populace et une promesse de « ruissellement » pour faire avaler la pilule – plus de 300 millions pour les clubs amateurs. Du classique, quoi. Que la presse, les institutions sportives, les dirigeants politiques (cela faisait un bail qu’Emmanuel Macron et Boris Johnson ne s’étaient pas trouvés en short dans la même équipe…), les joueurs et les fans se soient levés comme un seul homme pour faire capoter le projet a quelque chose de revigorant.

Quant à la méthode… Les douze branquignols ont mis un point d’horreur à ajouter du cynisme à la félonie. Dans le rôle de Iago, traître magnifique, le président de la Juventus de Turin Andrea Agnelli se distingue tout spécialement. Samedi 17, il se confondait en compliments, c’est le cas de le dire, félicitant le président de l’UEFA pour le travail commun accompli. Et le lendemain, il frappait. Il faut l’imaginer à table, grondant ses enfants parce qu’ils ont menti à leur maman. Mais plus que cela, les stratagèmes utilisés pour conserver le secret de la conspiration ont certainement grisé la bande des douze : lunettes de soleil, réunions secrètes sur Zoom, utilisation de la messagerie cryptée Telegram, passage du slip et des chaussettes au détecteur de micro… Tout ça pour oublier que l’association de douze individus dépourvus de tout sens moral et uniquement mus par leur intérêt personnel est par nature fragile. Il était logique que, si l’un d’entre eux venait à sentir que le vent change de direction, il vendrait ses associés sans vergogne. Le président de Manchester City a ouvert le bal et, patatras, l’édifice s’est effondré.

Le mot fou vient de follis, qui signifie ballon, baudruche, vessie gonflée d’air. Les douze ont au moins été fidèles à l’étymologie.

La maxime :    

Les bleus, les bleus, tralalalalère

Les bleus, les bleus, tralalalala

ABAT-JOUR, HOUPPETTE, TETINE, NUIT (BARBARA)

Les sagesses ancestrales méritent toute l’attention de nos générations. Elles nous enseignent ainsi qu’un cambrioleur qui opère la nuit est plus « récupérable » moralement qu’un confrère qui commet ses larcins le jour. Son choix de l’obscurité, quand les gens dorment, témoignerait d’un profond sentiment de honte par contraste avec celui qui agit en pleine lumière.

Ah, la lumière ! Qui n’a pas rêvé un jour d’admirer sa charmante bobine à la télévision ? Etre interviewé au cours d’un reportage diffusé pendant une émission de grande écoute, idéalement le journal télévisé de 20 heures. Prévenir ses amis à l’avance et surtout l’annoncer à sa mère qui, comme il se doit, se saisira d’un mégaphone afin de faire exploser les taux d’audience au moment décisif. Mais pour dire quoi ? Là, évidemment, même si ce point est quelque peu secondaire, les choses se gâtent légèrement. Etre le voisin de palier d’un serial killer expose à un peu glorieux : « Bah non, franchement, en le croisant dans les escaliers, je ne me serais jamais douté qu’il charcutait ses victimes à la scie dans sa baignoire… » Le  « Quand je pense que ma table à manger est située à moins de dix mètres – c’est à vous dégoûter » est habituellement coupé au montage. On a l’instant de célébrité qu’on peut. Et puis, problème supplémentaire, tout le monde n’a pas la chance d’être le voisin d’un serial killer. A défaut, pour attraper la lumière, il faut parfois mettre la main à la pâte. Et à l’époque du covid, c’est plutôt fastoche.

Un petit détour par une théorie, celle de Mancur Olson s’impose. L’économiste américain a proposé une analyse qui s’applique au champ politique. Son but est d’expliquer pourquoi les petites structures se font bruyamment entendre tandis que que la majorité demeure souvent silencieuse – d’où au final une absence de représentativité des groupes de pression sur les instances décisionnaires. Selon lui, il existe une asymétrie entre le petit et le grand groupe. Dans le petit, toutes les personnes concernées se retroussent les manches et agissent de façon solidaire. Elles savent que, sinon, leur  point de vue ne sera pas défendu. Dans le grand, le nombre élevé d’individus a un effet paradoxalement démobilisateur. Un individu rationnel est susceptible d’adopter un comportement stratégique : miser sur les autres pour qu’ils produisent les efforts nécessaires sans concourir soi-même au soutien de la cause. Si trop de membres se conduisent de la sorte, le danger est que le groupe reste à l’état latent et ne se constitue pas en force politique. Olson qualifie ces opportunistes de « free riders », c’est-à-dire « passagers clandestins » bien que des traductions loufoques comme « cavaliers libres » soient aussi proposées.

Revenons au journal télévisé à l’ère du covid. La question de la vaccination a fait ressortir deux types de « passagers clandestins ». Le premier est celui qui en a bénéficié sans attendre son tour. Sans se plier à la discipline collective, il  a décidé de griller la politesse à ceux qui se trouvaient dans la file d’attente devant lui, parce que plus âgés ou sujets à des comorbidités. Son argumentation était intéressante : il n’avait pas envie d’attendre – car, cela tombe bien, les autres, eux, étaient heureux de patienter. Mais, anticipant d’éventuels reproches, il critiquait avec virulence l’absence de contrôles dans les vaccinodromes. S’il avait été poussé dans ses retranchements, peut-être aurait-il clamé que son action était destinée à renforcer les défenses du système… mais il ne l’a pas été. Plus remarquable a été sa manière de figurer à l’écran. Malgré la pandémie, il avançait sans masque, la voix non floutée. Il ne se cachait pas. Autrement dit, ce n’est pas juste qu’il resquillait à la lumière du jour, il était carrément fier d’apparaître au vu et au su de tous. Il y a fort à parier qu’il a procédé à un enregistrement de sa prestation qu’il diffusera en boucle à ses enfants. Le même jour, 80 manifestants étaient tués en Birmanie. On n’en parla pas. Le journal télévisé passe à l’antenne les sujets les plus graves.

L’autre type de « passager clandestin » a pour objectif au contraire de passer son tour dans la file d’attente. Il n’est pas guidé par un quelconque altruisme. En fait, il refuse tout bonnement de se faire vacciner. Bien que le front des anti-piqûre dans le bras ne soit pas uni, tous ses sympathisants sont conscients qu’il bénéficieront de l’immunité collective si elle est atteinte… grâce à l’effort des autres. Il n’ignorent pas en effet que, si leur attitude était générale, le virus continuerait de circuler encore longtemps. Qu’un médecin exhorte la population à se ruer vers les vaccinodromes, dans l’espoir de désengorger les services hospitaliers, est tout-à-fait compréhensible. Cela fait plus d’un an qu’il est sur le front et en première ligne. Qu’il se mette à bafouiller quand on lui demande s’il est disposé à faire de même l’est moins. Les arguments qu’il invoque pour justifier ses réserves – prudence, manque de recul, études cliniques insuffisamment convaincantes… – ne valent-ils pas également pour ses concitoyens ? Il y a de quoi être baba.

En conclusion, les comportements de « passager clandestin » sont à mettre en perspective avec l’individualisme flamboyant de notre époque. Celui qui se soustrait à ses obligations envers la collectivité n’est plus gêné. C’est un monte-en-l’air qui agit en plein jour, non parce qu’il assume ses actes, mais parce qu’il ne sait plus que voler ou gruger, c’est mal. Il y a quelque chose de relativement inquiétant dans ce constat. Le philosophe du dix-huitième siècle David Hume écrivait : « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon petit doigt ». D’après lui, des passions s’opposaient, l’amour de soi et celui du groupe notamment. Et, dans l’action des hommes, tout était affaire de passions, pas de raison. Il semble aujourd’hui qu’une passion soit en voie de l’emporter par KO technique. Pas sûr que ce soit la bonne… 

La maxime du jour :

Un pastis un

Et tous pour un