LES OUBLIES

Il est à l’origine du mouvement suprématiste et reste connu pour une de ses œuvres, « Carré noir sur fond blanc ». Pourtant, Kazimir Malevitch n’a jamais été membre du Ku Klux Klan : il maniait le pinceau en Union Soviétique. Artiste engagé, il a également peint « La cavalerie rouge ». Alors, entre le rouge ou le noir, le père Stendhal nous aurait recommandé de ne faire ni impair, ni impasse.  

C’est comme esclaves que les Afro-Américains sont arrivés aux Etats-Unis. Ils le sont demeurés plusieurs siècles jusqu’à la Guerre de Sécession qui a conduit à la ratification du treizième amendement de la Constitution qui entérinait l’abolition de l’esclavage. Sous le nom de lois Jim Crow, une ségrégation raciale s’est mise en place : Blancs et Noirs étaient égaux mais devaient vivre séparés. Avec le soutien des progressistes blancs, le mouvement pour les droits civiques mené par le pasteur Martin Luther King a réussi dans les années 1960 à supprimer toute distinction légale selon la couleur de peau. Les inégalités économiques et sociales n’ont pas disparu pour autant. Que l’on regarde les revenus, le taux de chômage, l’espérance de vie ou la population ayant fait des études supérieures, les indicateurs témoignent d’un fossé entre Blancs et Noirs. Des actions ont été entreprises, la « discrimination positive » notamment, et un Noir a également été élu Président des Etats-Unis mais les manifestations lors de la mort de Georges Floyd montrent que tout est loin d’être réglé. Lutter contre les stéréotypes sociaux, le point de blocage majeur, est un travail de longue haleine qui passe par un renforcement de la mixité sociale… plus que par un déboulonnage de statues d’ailleurs.

La situation des Amérindiens relève d’une problématique totalement différente. Il s’inscrit dans la litanie de mouvements de conquête qui se sont déroulés au fil des siècles. Les plus forts mettaient la main sur le territoire de leur ennemi, lequel se soumettait et se fondait dans la société du vainqueur, voire disparaissait carrément de l’histoire. Cela n’empêchait pas parfois le perdant d’imposer ses valeurs comme l’illustre le cas des Grecs défaits par les Romains mais qui ont transmis leur modèle culturel à leurs vainqueurs. Les invasions qui ont le plus marqué les esprits sont celles qui ont impliqué une traversée d’océan, c’est-à-dire une distance appréciable entre les deux belligérants. A l’instar du commerce, la guerre se pratique surtout entre voisins. C’est beaucoup plus commode. Il est arrivé que, à force de mouvements dans un sens et dans l’autre, les observateurs les mieux renseignés soient incapables de distinguer entre les gentils et les méchants. Ainsi, les Ecossais qui ont immigré en Irlande du Nord descendaient des Scoti, un tribu originaire d’Irlande du Nord qui avait colonisé le nord de la Grande-Bretagne aux alentours du huitième siècle. Exerçaient-ils simplement un « droit au retour » à cette occasion ?

Pour ce qui concerne les Amérindiens, il n’existe aucun doute de ce genre. Les visages pâles ont envahi le territoire des peaux rouges. La population locale a aussitôt chuté de façon drastique, passant d’un nombre avoisinant probablement les 10 millions au moment de l’invasion des Européens – les estimations sont complexes – à plus de 2,5 millions aujourd’hui. A cet égard, les immigrants ont occasionné bien plus de ravages avec les virus qu’ils avaient apportés dans leurs bagages que par leurs armes même si, durant la deuxième partie du dix-neuvième siècle, c’est leur puissance de feu qui leur a permis de faire reculer les unes après les autres les tribus amérindiennes afin de s’approprier leur territoire. Le même scénario s’est répété sans discontinuer. Il reposait sur une décision de la Cour Suprême jugeant que les Etats-Unis n’étaient pas tenus de respecter à la lettre les traités signés avec les Amérindiens puisqu’il s’agissait de « nations domestiques dépendantes » et non pas de « nations étrangères ». Autrement dit, ces peuples pouvaient être trimbalés d’un bout à l’autre du pays, selon le bon vouloir des Blancs, à condition que ce soit pour leur supposé bienfait bien sûr.

Le problème de fond réside dans le mode de vie spécifique des Amérindiens. Les colonisateurs ont tenté de les évangéliser, de les transformer en agriculteurs et plus généralement de les rendre compatibles avec l’American Way of Life. Ils se sont heurtés à une résistance imprévue et le rouleau compresseur n’est pas parvenu à les assimiler entièrement. Le pire semble passé. Les enfants ne sont plus retirés aux parents pour être élevés dans des familles blanches et les Amérindiens ont même récupéré des droits spécifiques comme celui d’ouvrir des casinos qui est reconnu par l’Indian Gaming Regulatory Act (IGRA) de 1988, cela y compris si les Etats où sont situées les réserves indiennes y sont opposés. L’argent des jeux a pour vocation de permettre aux Indiens de vivre conformément à leurs traditions mais il fait surtout un bien fou à toutes ces communautés – 566 nations indiennes peuvent prétendre à une relation privilégiée avec le gouvernement fédéral  – qui sont caractérisées par un niveau de misère socio-économique exceptionnel. Qu’il s’agisse de revenus, d’alcoolisme, de suicide, leurs indicateurs sont largement pires à ceux des Afro-Américains.

Une question mérite d’être posée. Pourquoi la situation des Amérindiens laisse-t-elle aussi indifférent alors que celle des Afro-Américains est capable de susciter un véritable élan de sympathie dans le monde ? A l’évidence, le nombre compte : la population noire est 20 fois supérieure à celle des tribus indigènes. Cependant, d’autres arguments peuvent être mobilisés. Une explication est liée au rapport à la société états-unienne. Les Afro-Américains rêvent d’intégration, d’un niveau de vie supérieur et de meilleures chances dans l’éducation. A cet effet, leurs revendications sont susceptibles de prendre un tournure plus politique et d’être instrumentalisées par des mouvements organisés. De leur côté, comme cela a été dit, les Amérindiens cherchent à préserver un mode de vie qui se trouve en harmonie avec la nature. Bien que tous ne vivent pas dans des réserves, fondamentalement, le système capitaliste ne les intéresse ni en bien, ni en mal… tant qu’ils peuvent pratiquer leurs coutumes. A part les partisans du traitement des maladies par les plantes, qui leur cause va-t-elle attirer ?  

La maxime :

Indian Tonic, tout le savoir-faire de Schweppes dans une boisson unique depuis 1870

Aux extraits d’écorce de quinquina

ROULEZ JEUNESSE !

Les jeunes sont les principales victimes des mesures mises en place pour endiguer le coronavirus. Ils ont également été au centre d’une autre discussion importante. Le groupe parlementaire « Ecologie Démocratie Solidarité » souhaiterait abaisser la majorité électorale de 18 ans à 16 ans. C’est pour compenser ou pour mettre un coup de plus sur le ciboulot à ces malheureux ?

La présentation de la proposition de loi devant le Parlement a été différée mais l’intention demeure sérieuse. Le constat de départ n’est pas la découverte d’une soudaine poussée de maturité des jeunes générations. Aucune étude n’a encore démontré la corrélation entre centimètres, acné juvénile et implication dans la vie de la cité. A cet égard, Greta Thunberg n’est pas un exemple. Son cas est atypique même si son audace est exceptionnelle. Il n’y a en effet probablement pas un écolier qui n’ait rêvé un jour  d’annoncer à ses parents: « Je ne vais plus aller à l’école. J’ai une tâche plus importante : je dois sauver la planète » mais, elle, elle l’a fait ! Que la cause soit juste n’est pas la question, le législateur ne peut prendre comme modèle une jeune fille qui distribue les bons et les mauvais points aux adultes en assumant de se couper des sources du savoir. Sur quelle base forme-t-elle son jugement ? Voir tous les jeunes du pays déserter les lieux d’apprentissage afin de défiler pour une cause universelle serait certes sympathique mais un poil incohérent.

C’est pourquoi le raisonnement des partisans de l’abaissement l’âge du droit de vote doit s’appuyer sur d’autres arguments. La concomitance de deux observations pourrait être une piste. Le taux de participation des adultes aux élections est en chute libre – le parti des abstentionnistes est devenu largement majoritaire – tandis que celui des élèves aux élections des délégués de la classe est incroyablement élevé. Alors on pourrait envisager que le corps électoral soit revigoré par l’afflux d’un sang neuf. Cependant, les thématiques de campagne ne sont pas les mêmes à l’école – « Moi délégué, il n’y aura plus de devoirs / Moi délégué, il y aura des frites tous les jours à la cantine » – que dans le système politique. On conçoit mal que les jeunes puissent se sentir concernés si les débats venaient à tourner autour des mesures fiscales et du déficit de la sécurité sociale qui sont pourtant des incontournables de la campagne des adultes. En outre, proximité oblige, il faudrait faire venir les candidats à l’élection présidentielle dans chaque lycée, voire dans chaque classe. Ce ne serait pas vraiment praticable.

Les faits confirment cette analyse. Quand ils atteignent la majorité électorale, les jeunes ne se rendent pas massivement aux urnes. Indépendamment de la défiance actuelle envers la classe politique qui vaut pour toutes les classes d’âge, ils ont toujours eu tendance à moins voter que leurs parents. Il n’y a pas de mécanisme de responsabilisation qui opère comme par magie à 18 ans. C’est l’intégration sociale des jeunes générations – accès à l’emploi, fondation d’une famille… – qui est le principal facteur de leur intérêt pour la vie politique. En prenant de la bouteille, on agit moins en électron libre et davantage en citoyen impliqué. Dans ces conditions, comment comprendre la position des défenseurs du droit de vote à 16 ans ? Possèdent-ils les bonnes informations ? En vérité, leur idée est astucieuse. Il s’agirait de développer le sens civique dans un cadre familial, de prendre de bonnes habitudes dont on ne se départ pas une fois entré à l’âge adulte sur le mode : « Prends ta douche, brosse-toi les dents et n’oublie pas de te rendre au bureau de vote ».

C’est pile ici que les choses commencent à se compliquer parce que l’adolescence n’est pas la période de la vie la plus propice pour inculquer des pratiques à ses enfants. S’ils ne se brossent pas déjà les dents à 16 ans, c’est quasi mission impossible ensuite. Les jeunes ont tendance à faire le contraire de ce que leurs parents attendent d’eux. Alors, quand leurs géniteurs sont de moins en moins convaincus eux-mêmes de l’utilité de la démarche, comment espérer qu’ils parviennent à transmettre à leur enfants l’importance du devoir électoral ?  L’échec est garanti. En fait, on pourrait plutôt imaginer que les jeunes décident de mettre un bulletin dans l’urne par simple esprit de contradiction : « Ah, vous êtes démobilisés ? Eh bien, nous nous engageons dans la vie politique, nous ! ». Le raisonnement est un peu tordu et il est difficile de justifier l’abaissement de la majorité électorale sur la base de ce « nananère », d’autant que son efficacité exigerait des parents de moins en moins concernés par la politique. Pas top !

A ce stade, rien n’interdit d’améliorer la proposition du groupe « Ecologie Démocratie Solidarité » en abaissant encore plus la majorité électorale. Greta Thunberg s’est souciée du sort de la planère bien avant ses 16 ans et, même sans elle, il serait judicieux de choisir un âge qui évite l’écueil de l’adolescence. L’âge de 14 ans est un peu limite. C’est la préadolescence et les plus précoces ont déjà entamé leur révolte. Quitte à bouger les lignes, autant se créer une marge de manœuvre appréciable. En choisissant un âge compris entre 8 et 10 ans, on n’ose proposer 4 ans, l’horizon s’éclaire d’un coup pour les parents qui reprennent enfin la main. Ils peuvent accompagner leur progéniture jusqu’au bureau de vote, en tirant au besoin les plus récalcitrants par l’oreille – ce qui permet même de joindre l’utile à l’agréable. Une analogie avec les débuts du suffrage universel (masculin) s’impose : les notables guidaient les paysans jusqu’au bureau de vote pour s’assurer qu’ils optent pour le bon candidat – l’invention de l’isoloir n’étant qu’une réaction à cela. Pour finir, rêvons d’un monde avec une majorité à 10 ans et des politiciens adaptant leur discours au nouvel électorat : selon une étude canadienne, les jeunes ont des antennes qui leur permettent de détecter les menteurs mieux que leurs parents.

La maxime :

On est jeune

De 7 ans à 777 ans

C’EST BIEN NATUREL

En faisant l’Epître, le poète Horace signala : « Chasse la nature à coups de fourche, elle reviendra toujours en courant ». Selon lui, il n’était pas possible pour l’homme de s’affranchir de sa nature profonde ou de la glisser sous le paillasson. Nous finissons par nous faire rattraper, non par la patrouille, mais par ce que nous sommes. Au trot ou au galop ?

Le prophète Isaïe annonçait un alléchant programme : « Le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau ».  Plutôt que zoomer sur ces scènes assez olé olé, poursuivons avec le scorpion et la grenouille qui devisaient gaiment au bord du ruisseau. L’arthropode demanda à son compère de l’aider à traverser le cours d’eau en lui assurant qu’il ne lui ferait aucun mal. La grenouille rétorqua : « Je ne te crôa pas » avant de se laisser finalement convaincre. Le scorpion grimpa sur son dos et, au milieu de la traversée, piqua la grenouille, laquelle fit part de sa sidération : « Mais nous allons mourir tous les deux !

– Je sais, répondit le scorpion qui s’était finalement rétracté, mais qu’y puis-je, c’est dans ma nature de piquer… »

Les philosophes grecs, en particulier Aristote, ont développé une réflexion centrée sur la nature des êtres et des choses. Ainsi, l’homme est, par nature, un animal politique. La fin de tout humain se trouve dans la construction d’un espace de vie avec ses semblables. C’est donc dans la cité – yo, yo –  qu’il tend à réaliser la perfection de sa nature. Nature et fin sont directement liées. La nature d’une huître diffère de celle de l’homme d’ailleurs, leur QI n’est généralement pas identique. En fait, dans le monde sublunaire, de grandes catégories doivent être distinguées : homme, animal et végétal. A l’intérieur de chacune d’elles, des distinctions supplémentaires apparaissent : hommes libres et esclaves, grenouilles et scorpions, carottes et abricots. Il est possible d’affiner à l’envi. Ce qui sert de boussole dans ce travail d’entomologiste est la problématique nature-fin.

Quelle est la fin de l’entreprise ? Au bout de ses dix premières minutes de cours en économie, le lycéen répond sereinement : faire des profits. Il n’y a guère débat sur le sujet. Certes, environ 10 % des entreprises appartiennent au secteur de l’économie sociale et solidaire où d’autres considérations interviennent en parallèle mais, en dehors de cette sympathique minorité, la rentabilité est de loin l’objectif numéro un de l’entreprise. Le patron ne cherche pas à égayer les journées de ses salariés, ni à se faire des amis. Traduit simplement, le prix de vente doit impérativement être supérieur au coût de production. Dans un monde normal, les syndicats et la gauche se plaignent d’abus des patrons envers les salariés ou l’environnement. A tort ou à raison, ils reprochent à la quête de maximisation des profits de conduire à des excès.

Avant d’être associé à une action risquée ou audacieuse, « entreprendre » signifiait prendre entre ses mains. On saisit la logique originelle : l’entrepreneur vise à palper les espèces sonnantes et trébuchantes. Autre interprétation qui conduit au même résultat : « entreprendre », c’est entrer puis prendre… La nature de l’entreprise est, pour nous, un repère. Elle fait partie de notre environnement et tout comportement apparemment contre-nature est susceptible de nous choquer, de nous transpercer le cœur. Cependant, certaines déviances sont plus compréhensibles que d’autres. Il n’est pas surprenant qu’un sportif se dope pour gagner. Qu’il perçoive un chèque pour limiter ses efforts et perdre nous paraît débile. On s’attend à ce qu’une entreprise s’installe à l’étranger malgré un accord « gel des salaires contre sauvegarde d’emploi » signé avec les salariés. Qu’elle triple ses salaires sans raison, nous serions totalement perdus, au bord du malaise.

Pour la préservation de notre santé mentale, les cas de triplement des salaires sont heureusement fort rares. Mais il existe d’autres situations aberrantes, les ventes à perte, qui plus fréquentes. Il arrive en effet que l’entreprise se démène pour que son prix de vente soit inférieur à son coût de production. Cette politique porte le nom de dumping. Pour être précis, c’est toujours le prix de vente qui est abaissé et pas le coût de production qui est augmenté – puisque le triplement des salaires n’est pas une option. Mais alors pour quelle raison une entreprise se lance-t-elle dans cette politique étonnante ? La réponse est presque toujours la même. Le dumping est supposé permettre aux plus solides de surnager, de supporter des pertes, tandis que les plus fragiles mettent la clé sous la porte. L’entreprise survivante a ensuite tout loisir d’augmenter ses prix puisqu’elle s’est construit un monopole sur son marché.

La stratégie des entreprises est une chose mais notre état psychologique, qui est corrélé au respect des lois de la nature, en est une autre. C’est pourquoi le dumping est interdit sous de nombreuses latitudes. Cette prohibition est même un principe qui régit le commerce international. Un pays qui y recourt peut se voir signifier une interdiction d’exporter ses marchandises. Des vives discussions ont opposé les membres de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) au sujet du calcul des coûts de production. La référence doit-elle être systématiquement le pays exportateur, y compris s’il utilise le travail des enfants, ou peut-elle être à l’occasion le pays importateur ? Il y avait matière à s’écharper sur ces aspects techniques. En revanche, il y avait l’unanimité sur la nécessité d’éviter l’émergence d’un monde qui nous la fait à l’envers. Exit le dumping.

Dans ces conditions, les événements récents qui se sont déroulés aux Etats-Unis menacent jusqu’à la survie de l’intellect humain. Une entreprise qui produisait des pizzas s’enrichissait en rachetant ses propres pizzas. Explication : son prix de vente était de 24 dollars mais elle passait par une entreprise de livraison qui, elle, les facturait à 16 dollars. De la folie pure ! Ce n’est évidemment pas la position de l’entreprise de pizzas qui était bizarre mais celle de l’entreprise de transport. Son intention était de se faire connaître sur le marché par une politique agressive de prix. Ce qui lui coûtait 8 dollars par pizza. D’après la décomposition des mots, les entreprises qui jouent un double rôle d’« entre-preneur entre-metteur » sont souvent les plus filoutes.  Mal la tête, ça fait !

La maxime :

Bel or dure

Pas la verdure

PAROLES, PAROLES

Comme l’indique son étymologie araméenne, « abracadabra » est une formule magique qui vise à créer quelque chose par le biais de la parole. Quelle merveilleuse invention ! Quand la réalité ne correspond pas à nos attentes, il suffit de la dépeindre autrement. Nous vivons dans la société de l’abracadabra. Les mots volent.  

Blaise Pascal avait confessé : « Le silence de ces espaces infinis m’effraie ». Tel un enfant, le philosophe français se sentait rassuré par le bruit. Il n’aimait pas l’aventure au grand large et encore moins les paris risqués. Plus aérien, l’écrivain Paul Valéry recommandait au contraire d’écouter « ce que l’on entend lorsque rien ne se fait entendre ». Selon lui, le salut passait par un geste simple : couper le son. On pourrait s’attendre à ce que la préférence pour le bruit ou le silence dépende du caractère de chacun. En fait, à notre époque, les deux options n’ont plus le même poids. Leur statut a évolué. Le mutisme est réservé aux marginaux, aux voyous. Les policiers ne manquent jamais de leur rappeler qu’ils ont le droit de « garder le silence ». Ce qui pour eux s’apparente à un privilège est, pour le reste de la société, une aberration. L’heure est au bavardage. Il est essentiel de babiller, de caqueter, de jaboter, de jaser, bref de tailler des bavettes. La chasse au silence est telle que les minutes qui lui étaient consacrées jadis font désormais place à des concours d’applaudissements.

 Avant de partir à la chasse au mammouth, nos ancêtres n’avaient besoin ni d’un grand discours, ni d’un séminaire de team building. Chacun des membres de la tribu savait précisément ce qu’il avait à faire. La formulation de quelques onomatopées, au pire un coup de gourdin sur la tête, levait les dernières incompréhensions. Dans une entreprise multinationale, cela ne suffit plus. Pour mettre des milliers d’individus en ordre de bataille afin qu’ils soient capables de remplir des missions pour le moins loufoques, d’autres méthodes sont indispensables. Comment faire en sorte que des personnes saines d’esprit prennent au sérieux un objectif comme multiplier les exportations de boîtes de petits pois vers l’Asie du Sud ? Pour les motiver, il faut leur raconter des histoires, broder, broder… Cela exige un véritable talent. Autrement dit, la croissance de la taille des sociétés humaines couplée à la complexification des activités économiques a favorisé l’essor du blabla.

De la même manière, une transformation s’est opérée sur le plan politique. Pendant longtemps, le pouvoir a été accaparé par de petites cliques avec l’appui des autorités religieuses. La remise en cause de la hiérarchie sociale n’était pas tolérée et la contestation interdite. Autrement dit, la parole était confisquée. La démocratisation de nos sociétés, couplée à l’effondrement de la crainte de sanctions célestes, a mis un terme à ce monopole. La liberté d’expression s’est imposée. Ce droit est devenu un bien tellement précieux que beaucoup considèrent comme une obligation de donner leur opinion à tout bout de champ. A leurs yeux, ne pas donner son avis sur un sujet équivaut à trahir les idéaux pour lesquels de courageux militants sont morts. Qui n’a pas eu le bonheur d’être confronté à un(e) héroïque combattant(e) pour la démocratie de cette trempe qui déclamait : « Ce n’est pas parce que je n’y connais rien que je dois la boucler ».  Tout est dit.

 La combinaison de ces facteurs socio-économiques et politiques constitue la principale explication du flux spectaculaire de mots, de la diarrhée verbale qui s’est abattue sur nos sociétés. Aussi impressionnant soit-il, l’avènement des technologies de l’information n’est qu’un accélérateur de cette tendance. Le réseau Twitter en est la parfaite illustration. Une limite est posée au nombre de mots autorisés. Il ne s’agit pas de réfléchir ou de construire une pensée intelligente, juste de dire ce qui nous passe par la tête à un moment précis en espérant que cela suscite des réactions. Puis on change de sujet. En d’autres termes, on passe du coq à l’âne au gré de ses humeurs. La logique est de surface, aucunement de profondeur. Ah si tous les pays du monde étaient gouvernés par le gazouillis twiterrien, la compréhension de la vie politique serait bien plus drôle et simplifiée tout de même. Cependant, les conséquences de cette avalanche doivent être examinées. Elles ne sont pas anodines.

« Encore des mots, toujours de mots, les mêmes mots », se plaignait Dalida. L’analyse économique est impitoyable. Une croissance explosive de la quantité d’un bien conduit à sa dévalorisation. Son abondance le rend moins attractif. Dans l’antiquité, l’oracle rendu de façon laconique par un vieux sage était décrypté sous toutes ses coutures. Aujourd’hui, le défilé des mots s’apparente à un bruit de fond que personne n’écoute sérieusement. Dans ces conditions, il est facile de donner sa parole… mais tout aussi aisé de la reprendre si les circonstances l’exigent. Le mot est mobile. Les hommes politiques ne sont pas les seuls à s’accorder des libertés avec leurs engagements préalables. C’est un phénomène général. Le producteur hollywoodien Louis B. Mayer le résumait avec dérision : « les promesses ne valent même pas le papier sur lequel elles ne sont pas écrites ». En somme, quand on parle de valeur, on pense moins à l’honnêteté qu’à un prix libellé en monnaie de singe.

Du coup, les adages populaires ont pris un sacré coup dans l’aile. « Tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler » ? N’y pensez surtout pas. Avec une vitesse du son chronométrée à 340 mètres par secondes par temps clair, ce serait carrément suicidaire. Le retard initial ne se rattraperait pas. Qui affronterait Hussein Bolt en finale olympique en lui concédant une avance de 50 mètres ? Occuper le terrain en déversant sa logorrhée est la stratégie gagnante. En revanche, dans « la parole est d’argent et le silence est d’or », tout n’est pas à jeter. Bien sûr, avec « le besoin de faire des phrases », comme disait Francis Blanche, la parole n’achète plus grand chose à part des pépins de nèfles mais, pour ce qui est du silence, il est si rare que sa cote est effectivement exceptionnelle.

La maxime :

Dans serment, y a ment,

Dans salade, y a du ver.

DESCENDRE DE L’ARBRE

De tous les personnages hauts en couleur des bandes dessinées d’Astérix, le petit chien blanc Idéfix n’est pas forcément celui qui semble le plus pittoresque. Pourtant, une de ses manies mérite notre attention. La vue d’un arbre déraciné le fait fondre en larmes. Si le responsable de ce désastre écologique est un Romain, Obélix entre en jeu pour que l’envie de récidiver lui passe. 

Ses adversaires le présentaient comme un vainqueur improbable, un Droopy sans envergure, le nouveau maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, leur a montré à tous de quel bois il se chauffe. Il a d’abord annoncé que la mairie de Bordeaux supprimerait cette année le sapin de Noël. Mais cette décision ne serait pas l’arbre qui cache la forêt. Elle a été renforcée par une batterie de mesures tout aussi courageuses. Ainsi, la diffusion de la chanson « Jingle bells » qui raconte le martyre d’un cheval auquel d’immondes plaisantins ont accroché des cloches sera interdite sous peine d’une sévère amende. La chanson « Le petit jardin », avec son refrain  « De grâce, de grâce, monsieur le promoteur / De grâce, de grâce, préservez cette grâce / De grâce, de grâce, monsieur le promoteur / Ne coupez pas mes fleurs », qui souligne combien les espaces verts sont menacés par la bétonisation, la remplacera. Quand on se souvient que son interprète historique s’appelle Jacques Dutronc, la gentille bluette est vraiment 100 % écolo compatible.

Et ce n’est pas tout. Le Père Noël a été déclaré persona non grata. A ce stade, il n’est pas question de l’embastiller eu égard à l’image dont il jouit auprès du jeune public. En revanche, dans une logique de décroissance économique, l’orgie de consommation à laquelle le vieux pervers est associé doit être freinée. Rappelons que la moitié des cadeaux de Noël ne sont pas réellement utilisés, qu’ils finissent à la poubelle ou sur une étagère poussiéreuse  – ceux qui seront recyclés ultérieurement sous forme de présents ne sont pas considérés comme du gaspillage. La charte des droits de l’arbre, qui a été promulguée en petite pompe en raison de la pandémie actuelle, parachève cette volonté de marquer les esprits. L’association qui a été créée à cette occasion est présidée par l’homme politique Michel Sapin. Sa première requête a été d’exiger la destruction de toutes les représentations – peintures, statues… – de Milon de Crotone. Pour tester sa force, le butor grec aurait essayé de fendre en deux un vieux chêne avec ses mains, lesquelles seraient restées finalement coincées dans le tronc. Que des loups en maraude aient rendu justice en le dévorant ne change rien à l’affaire. Il faut « déconstruire » le mythe au sens propre.

Sans minimiser le mérite de monsieur Hurmic, Bordeaux n’est pas la première ville à renoncer à la tradition de l’arbre de Noël. D’autres l’ont précédée mais l’argument avancé a toujours été exclusivement économique. Le maire de Bordeaux s’est rabattu sur le coût de l’événement, environ 60 000 euros tout de même, mais seulement dans un deuxième temps, après que sa déclaration initiale eut suscité une levée de boucliers chez les plus réactionnaires de nos concitoyens. Ceux-ci avaient en effet fait feu de tout bois. La première justification était beaucoup plus héroïque. Après une mystérieuse évocation sur des traumatismes qu’il aurait subis dans l’enfance, le gentil Hurmic avait parlé franchement : «  Nous ne mettrons pas des arbres morts sur les places de la ville… Ce n’est pas du tout notre conception de la végétalisation ». Voilà, c’était dit sans langue de bois. L’urgence écologique n’était pas, par exemple, d’instaurer des mesures pour lutter contre le réchauffement climatique mais plutôt d’aborder toute question, jusqu’à la plus déconnectée de l’écologie, avec les lunettes les plus vertes possibles.

L’Association française du sapin de Noël qui regroupe 130 producteurs a protesté vivement, contestant tout lien entre leur activité et la déforestation. Mais ce n’est pas l’essentiel. Le refus de l’édile d’envisager une solution alternative avec un arbre en plastique est symptomatique. Le but est d’abord éducatif. Une prise de conscience s’impose. Depuis le début de l’humanité, l’homme exploite la nature à son avantage et il est temps que cela cesse. Le massacre des arbres n’a que trop duré. Dans cette perspective, les cérémonies d’enterrement sont dans le collimateur. La mise en boîte des humains qui viennent de passer l’arme à gauche dans des cercueils faits d’arbres tout aussi morts qu’eux comporte quelque chose de révoltant. Le retour à la bonne vieille coutume de la mise en terre sans chichi, au pire dans un linceul, est à l’ordre du jour. Si ce devait être dans un linceul, il serait obligatoirement biodégradable, comme le corps qu’il enveloppe. L’homme doit comprendre qu’il est toléré sur terre tant qu’il ne fait pas de bêtises – que les femmes ne se moquent pas : elles sont dans le même sac. Soit l’humain s’intègre au cycle de la nature, soit il s’en va. Les fourmis sont plus utiles à la planète que l’homme, nuisible entre les nuisibles. Cela fait réfléchir, non ?

L’historien Ramsay McMullen a décrit l’avènement du christianisme. Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas de la victoire par KO d’une croyance respectable face à de ridicules superstitions païennes. En vérité, pour obtenir l’adhésion des citoyens de l’Empire romain, le christianisme a été contraint de faire de nombreuses concessions au paganisme, en empruntant énormément à ses coutumes et à ses rites. La peur de l’enfer ne suffisait pas. Illustration parmi beaucoup d’autres, l‘instauration de la fête de Noël a consisté à récupérer la célébration païenne du solstice… en détournant son sens. En s’inspirant du passé, les écologistes auraient pu encourager un retour à une fête de la nature, solstice ou pas, avec un père Noël dans un costume vert. Non, ils ont décidé de s’inscrire dans une stratégie de rupture. Les « Khmers verts » consacrent leur précieuse énergie à envoyer des volées de bois de leur couleur favorite à ceux qui viennent d’autres horizons. Dans ces conditions, la peur de l’apocalypse climatique suffira-t-elle à leur conserver la sympathie des gens ?

Idéfix-idée fixe : un rapprochement à la Lacan ?  

La maxime :

Auprès de votre arbre, vivez heureux

Et ne le quittez pas des yeux