EGALITE

L’article premier de la « déclaration des droits de l’homme et du citoyen » proclame que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » mais la liberté absolue est-elle absolument compatible avec l’égalité des droits ? Coluche avait remarqué à juste titre que, si tous les hommes sont égaux, certains le sont plus que d’autres… 

L’homme est un être fondamentalement bon qui a été corrompu par la société – la femme aussi. Pour éviter toute confusion, je veux dire que la femme est un être bon, aucunement que l’homme est également corrompu par la femme. Quoi qu’il en soit, méchante et cruelle, la société ! Faisons-lui panpan, panpan ! Derrière ce tableau à la Rousseau – le Suisse, pas le douanier –, des bataillons de chercheurs ont entrepris de remonter le temps jusqu’aux origines de l’humanité pour se faire une idée de la situation. La piste d’Adam et Eve n’est pas réellement scientifique et c’est tant mieux. Selon la lecture chrétienne classique, le premier couple a été bouté hors du paradis suite à un accès de gourmandise incontrôlé, une tentante tentation, la tarte à la crème de la vie quoi. Bref, il a été puni. C’est ce qu’on a appelé « la chute ». Les humains allaient déguster mais dans un sens de souffrance désormais. Comme le fait Christopher Boehm dans un ouvrage édifiant, c’est plutôt du côté des théories de l’évolution qu’il convient de se tourner pour trouver une réponse à cette lancinante question.

La quête préhistorique semblent hélas mal commencer parce que les grands singes vivent dans des groupes hiérarchisés. Les chimpanzés consacrent énormément d’énergie à l’établissement des rapports de force entre eux. Cela passe par de fréquentes démonstrations d’agressivité. Un statut, ça se mérite. Chez les gorilles, seuls les mâles dominants, dits alpha, sont autorisés à s’accoupler, chacun possédant son propre harem. Les autres mâles sont soumis. Le champion sportif qui se tambourine le poitrail, le visage inondé de superbes grimaces tout en expirant comme un bœuf, ou qui exhibe fièrement ses biscotos, évoque évidemment le gorille dans toute sa splendeur. Entre cette star adulée et un maigrichon à la myopie prononcée, verres épais, profil de comptable, la préférence de Brigitte Bardot ira au premier si, par hasard, on lui demande son avis. A l’instar de nos bobos qui prêchent un universalisme béat, les bonobos, eux, règlent leurs conflits par l’amour permanent. Pourtant même chez eux, une hiérarchie existe. Elle concerne la compétition alimentaire. La richesse est un marqueur social. Décidemment…

Un enfant interroge sa mère : « maman, que peux-tu dire de nos ancêtres ?

– Adam et Eve, mon chéri. Tu as déjà certainement entendu parler d’eux.

– Oh la la. Je ne comprends plus rien alors ! J’ai demandé hier à papa qui m’a certifié que nous descendions du singe.

– Mais ton père et moi avons raison tous les deux. Il parlait de sa famille et moi de la mienne ».

Pour être précis, l’homme ne descend pas du singe. L’un et l’autre ont en fait des parents communs mais, comme les repas de famille se passaient mal, ils ont fini par faire table séparée. Ils ont cessé d’être des « copains » au sens étymologique du terme. Pour l’avoir oublié, le pauvre Léo Ferré a infligé de terribles désagréments à ses proches. L’idée de leur imposer la présence d’une chimpanzé, la diabolique Pépée, n’était pas extra puisqu’elle a provoqué l’implosion de la cellule familiale. En revanche, pour trouver un point de comparaison avec l’homo sapiens, les grands singes africains, en particulier les chimpanzés, les gorilles et les bonobos proposent un éclairage assez utile. Comment nous étions (avant d’atteindre un tel niveau de raffinement social) et comment nous sommes devenus !

Chez les premiers hominidés préhumains, les australopithèques vieux de quatre millions d’années, on observe un fort dimorphisme sexuel qui justifie cette analogie avec les grands singes. Les mâles dominants étaient plus costauds que le reste du groupe. C’est ainsi qu’ils se faisaient respecter par les femelles – la masse corporelle du mâle était supérieure de 50 % à celle de la femelle et par les autres mâles. Michel Audiard l’a résumé ainsi par la bouche de Jean-Paul Belmondo : « quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent ». Deux millions d’années plus tard, ce dimorphisme avait déjà singulièrement diminué. En l’absence de disparités morphologiques aussi manifestes qu’auparavant, un simple regard n’était plus suffisant pour faire entendre raison aux récalcitrants. Les inégalités à l’intérieur des groupes se sont atténuées par conséquence. Les chefs ont dû un peu composer. La hiérarchie s’est d’autant plus tassée que d’autres changements sont intervenus au niveau cérébral comme sur le plan physiologique.

Le développement du langage a permis des formes de coopération entre membres d’un même groupe. Le pouvoir du nombre, de l’action collective, pouvait constituer une limite à l’emprise des plus baraqués. De plus, des modifications anatomiques enregistrées au niveau de l’épaule ont entraîné un changement des techniques de combat. Le lancer de projectile a constitué une parade merveilleuse au célèbre gauche-droite-uppercut de papa et grand papa qui favorisait outrageusement les mâles alpha. A partir de ce moment, la guerre ne serait d’ailleurs jamais plus comme avant. Tout ceci explique que les groupes de chasseurs-cueilleurs aient fini par devenir assez égalitaires. Cet espèce d’âge d’or s’est cependant achevé avec la sédentarisation humaine qui a caractérisé la révolution du néolithique. Avec la civilisation, les inégalités sont reparties à la hausse. Tel une pierre, le langage est en effet une arme à double tranchant. Grâce à lui, il est possible d’embobiner les gogos et d’envisager de nouveaux types de domination. La détention d’armement peut lui faciliter la tâche à cette intention. Imaginons que le maigrichon bigleux décrit plus haut soit à la tête d’une entreprise florissante. Il arrive en limousine. Le sportif survitaminé n’est que champion régional. Pour Brigitte Bardot, ce sera « en voiture, Simone ! ».       

La maxime :

Sur mes cahiers d’écoliers,

Jamais pitre mais de marbre,

Entre six et trois fois deux,

J’écrirai ton nom.

Egalité.

A FOND LES BALLONS

Tous les êtres vivent avec des objectifs. Qu’ils en atteignent un et voilà qu’une sensation étrange les envahit. Au moindre but, un footballeur qui se respecte se précipite vers le grillage qu’il se met à secouer comme un prunier en poussant des grognements d’animal. La quête est pourtant plus importante encore que la satisfaction même de l’objectif. Tout est dans la quête. 

C’est la faim qui justifie les moyens. Parfois, il faut mettre les bouchées doubles mais, en définitive, la nature des moyens mis en œuvre pour toucher au but fait l’objet d’une authentique réflexion. Albert Simon disait avec beaucoup de justesse qu’« il ne faut pas confondre vitesse et précipitation » et cette pensée sans nuage a beaucoup plu. C’est pourquoi, avant de se lancer, l’homme se remue habituellement les méninges afin d’établir la suite des actes qu’il est supposé entreprendre. C’est leur enchaînement logique qui doit le mener à la terre promise. Par contraste, le modèle du primitif qui fonce dans le tas sans se poser de questions est Obélix. Le brave guerrier gaulois est tellement moqué qu’on lui impute également une ignorance de son objectif final : « Je ne sais pas où on va mais on y va » clamerait-il, parce que fins et moyens sont indéfectiblement liés. Il est clair que les choses ne se font pas toutes seules. Innocence de l’enfance exclue, nous sommes conscients que vouloir obtenir quelque chose d’exceptionnel implique forcément l’accomplissement d’une action à un moment ou à un autre. Pour gagner cent millions d’euros au loto, il faut d’abord acheter un ticket.  

Le mot « planification » est particulièrement moche et daté. Il fait songer immanquablement à l’Union soviétique et à ses industries lourdes, pas vraiment la souplesse du chat et l’exigence d’adaptation permanente de notre économie en pleine effervescence. Et puis il rime avec pétrification, vitrification, ossification, fornication forcément, et même problème de mastication. Le mot « planning» l’a remplacé depuis un moment, et avec une incontestable réussite. On le met même aujourd’hui, il faut le dire, un peu à toutes les sauces : « rétro » quand on remonte le fil des événements depuis la fin jusqu’au début, « aqua » si l’on se trouve sur un plan d’eau mouillée, « familial » quand la famille est en jeu, etc… La transformation ne se réduit pas à introduire du « globish » dans le langage courant. Ceux qui ont du nez observent que l’on est passé d’un « n » à deux « n ». Evidemment, la question pourquoi tant de « n » est sur toutes les lèvres mais la réponse données par les spécialistes de la langue, les linguistes, n’est pas forcément convaincante. La forme de la lettre « n » qui serpente évoque un potentiel d’ajustement. Quand elle est double, on est encore plus rassuré. On se détend puis on retire sa petite laine.

Herbert Simon, un économiste qui n’a rien à voir avec son homonyme du premier paragraphe, s’est intéressé à la faculté de l’homme, ah et de la femme, à mettre en adéquation ses fins et ses moyens.  Le résultat est lui aussi moyen. L’individu n’est pas très fin. En fait, sa rationalité est limitée, c’est-à-dire que sa capacité à collecter, stocker et à interpréter l’information est bornée, comme lui en un sens. Par exemple, un responsable éprouvera de la peine à gérer plus de trente personnes en supervision directe avec efficacité – d’où l’instauration de plusieurs niveaux hiérarchiques pour structurer les grandes organisations. Ce même Simon est allé plus loin à ce propos avec l’idée de « rationalité procédurale ». Dans une partie d’échecs ou à Mario Kart, il est impossible de connaître à l’avance tous les coups que l’on va jouer. Il existe un processus de révision constante des moyens que l’on met en oeuvre et éventuellement des objectifs. Quand on a bêtement perdu sa reine aux échecs ou que l’on a pris une carapace tortue sur la tête à Mario Kart, le but n’est plus d’écraser l’adversaire mais de sauver le match nul, de s’en sortir honorablement. Pour fanfaronner, on attendra une autre fois.

Les expressions utilisées pour rendre compte de la motivation, de l’intensité de l’effort, s’appuient souvent sur le corps humain. On se « décarcasse » volontiers – ce qui, physiquement, est une jolie performance… mais, hélas, cela ne suffit pas toujours. Il arrive que l’on soit ensuite amené à « faire des pieds et des mains » – en n’oubliant pas de « se retrousser les manches » pour que les mouvements soient plus faciles – par opposition avec les misérables « deux de tension » qui s’en fichent et « ne bougeront pas le petit doigt ». Quid des estropiés ? Ils ne seront heureusement pas dans la panade à condition toutefois qu’ils évitent de « se plier en quatre ». Ils ont en effet la possibilité de « mettre tout leur cœur » à l’ouvrage. Bien sûr, une nouvelle difficulté surgit à cet endroit : il y a aussi des Harpagon qui n’en ont pas. Qu’à cela ne tienne, pour ceux-là et pour les plus déterminés, il reste à tenter le tout pour le tout, à savoir « remuer ciel et terre » en espérant un coup de pouce du destin mais alors, comme dit la chanson, « attention les secousses » et bien garder à l’esprit que certains maux comptent triple. Dans tous les cas de figure, il est impératif de ne foncer ni « la tête la première », ni « dans le mur ».

La maxime : (Alphonse Allais)

Ne remets pas à demain,

Ce que tu peux faire après-demain

NOM DE NOM

Pour certains, il porte l’espoir d’une transformation de son pays qu’il aime tant et qui coule à pic. Pour d’autres, il incarne le rance plus que la France, c’est-à-dire le racisme dans toute sa splendeur. Eric Zemmour est tout d’abord un personnage grotesque, un Coluche qui s’ignore. Examinons les mesures phares de son programme politique.

La solution des problèmes de la France réside ainsi dans la gestion de l’état civil. Non, il ne s’agit pas de veiller à ce que les fonctionnaires qui sont préposés à cette tâche demeurent éveillés derrière leur triste guichet. Le projet est plus ambitieux… C’est l’histoire d’un type. Est-il bon ou mauvais ? Est-il fiable et honnête ? Sert-il les intérêts de la France ?  Inutile de passer du temps avec lui. Qui a du temps pour ces niaiseries ? Demandez-lui comment il s’appelle. Si c’est Gilbert, c’est OK. C’est peut-être un peu vieillot comme Etiennette ou Huguette mais, on peut dire ce qu’on veut, ça sent bon le terroir, la baguette, le béret et le litron. Voici un autre zozo. Il répond au doux prénom d’Abdel Malik, voire Abd Al-Malik, comme le calife omeyyade. Il prend donc probablement bien le soleil. Comment peut-on imaginer qu’il s’agisse d’un excellent français, se déchaîne Zemmour dans ses meetings ? Il n’a pas tort. Prononcez doucement et rapprochez-vous de lui. Et voilà que sa physionomie se transforme. Il ressemble à un fier guerrier barbu brandissant son cimeterre et hurlant un truc comme : « Oula, j’en ai marre ! ».   

Certes, on associe assez peu spontanément Zemmour à reblochon. C’est normal, ce nom vient d’Azemmur, mot berbère signifiant plutôt olivier. Evidemment, les grincheux remarqueront que le militant d’extrême-droite vient du Maghreb et qu’il ne se serait pas accordé la nationalité française s’il avait été Président au moment où sa famille l’a obtenue mais Zemmour a bien spécifié que sa guerre portait sur les prénoms et pas sur les noms de famille. Bref, Laurent Mustapha, ça colle mais pas Mustapha Laurent. Le premier est un patriote et le second un félon présumé. N’entendez-vous pas le tic-tac de la bombe qu’il  s’apprête à balancer dans la foule ? En outre, les zemmouriens concèdent qu’une erreur reste possible. Reprenons Gilbert et Abd Al Malik. Gilbert Zemour – un homonyme du nôtre, avec un seul « m » mais, quand on aime, on ne compte pas – a été un célèbre mafieux, alors que le rappeur Abd Al Malik a écrit un ouvrage « Qu’Allah bénisse la France ! ». Il n’existe aucune procédure de détection d’anomalie sans défaut. Même à l’hôpital, on risque d’attraper des maladies.

Le critère du prénom ajoute une difficulté supplémentaire. Il ne permet pas toujours de distinguer clairement les prénoms kasher de ceux qui sont interdits. Ainsi, Eric est apparemment français mais il provient d’Erik, prénom scandinave. Même si l’on considère qu’une fois francisés, les prénoms sont attribuables à des citoyens, la situation devient éminemment complexe. L’introduction d’un degré de subjectivité nuit à la cause. Apprécions le dialogue suivant :

« – Je souhaiterais nommer mon fils William.

– Impossible monsieur, c’est un prénom anglais. Il faudrait le baptiser Guillaume.

– C’est effectivement en mémoire de mon grand-père britannique qui a participé au débarquement en 1944 mais je croyais que William était aujourd’hui considéré comme un prénom français, non ?

– Vous essayez de m’embobiner avec vos arguties et, moi, je vous parle du redressement de la France ».

La calendrier fait foi. Il y a une Saint Guillaume le 10 janvier.

Tout est-il réglé de cette manière ? Hélas, non. Il y a des injustices dans le calendrier. En quoi Venceslas, Romario, Raïssa et même Donald, aux relents étrangers, pas de chez nous, méritent-ils tellement d’y figurer ? Passons à un autre cas déroutant. Désormais moins de 20% des véhicules de Renault sont produits en France. A-t-on le droit en conséquence de célébrer les Mégane le 16 novembre en tant que déclinaison de Marguerite ? Et puis il y a Adolf. Il s’agit assurément d’un prénom allemand mais Adolphe est bien français et, bien que la fête du saint du même nom ait opportunément disparu du calendrier, il est possible de se reporter vers Adelphe qui est célébré le… 11 septembre. Et que faire avec la majorité des prénoms qui se terminent en « el » et viennent de l’hébreu ? Des saints portent leurs noms. Doit-on traduire Raphaël par « Dieu a guéri » ? Bof… On l’a pourtant fait pour Nathaniel ou Nathanaël qui a donné « Dieudonné »… On n’en sort pas décidément… Et que dire du footballeur Franck Ribéry qui a décidé de prénommer un de ses enfants Fetnat parce qu’il était né un 14 juillet ?  

Il n’y a pas que le départ, il y aussi l’arrivée. Un Français doit être enterré en France parce que, comme l’a dit dans un fameux discours  un homme cher au cœur de Zemmour, le maréchal Pétain : « La terre, elle, ne ment pas ». Plus essentiellement, après la réforme de l’état civil, Eric Zemmour envisagerait dans un deuxième temps de s’attaquer à un chantier plus conséquent encore, la prohibition des mots d’origine étrangère. « Sorbet » vient de l’arabe. Ceux qui en consomment devront reconnaître qu’ils dégustent une glace à l’eau ou se rabattre sur une tarte tatin. L’emploi du mot « week-end » sera encore plus sévèrement sanctionné. Derrière l’accent anglo-saxon, on décèle l’intention politique délétère. C’est l’appel du 18 juin, Churchill, Roosevelt. Quelle engeance ! Les défenseurs authentiques de la nation passeront leur « fin de semaine » à Vichy ou ailleurs. Attention toutefois à ces mots qui voyagent, slaloment, se métamorphosent et ne connaissent pas les frontières. « Flirter » vient de « conter fleurette ». France-Angleterre-France. Que faire ? Un chose est sûre, quand on ne dira pas le grossier « avoir la baraka » mais l’élégant « avoir le cul bordé de nouilles », la France aura grandi.    

La maxime :

Quand on boit du « 7 up », il est assuré le flop,

Mais le « 7 en l’air », c’est à tomber par terre.

ENGAGEZ-VOUS, QU’ILS DISAIENT !

« Engager », c’est en quelque sorte mettre en gage. Le mot induit l’existence d’un risque puisque l’intention est d’apporter une assurance à son interlocuteur. En même temps, servir de caution crée un lien – d’où, par analogie, certaines acceptions du mot « engagement ». Etre engagé responsabilise. Pour ce qui est de « s’engager », la forme est grammaticalement réfléchie à défaut d’être toujours rationnelle.

S’engager implique une dépense d’argent, d’énergie, de sentiments… Or, il arrive que des signaux d’échec accompagnent cet effort, remettant en cause sa légitimité. La tension entre l’investissement initial et l’impasse qui se profile à l’horizon conduit parfois à mal appréhender la situation. La possible erreur de jugement qui s’ensuit et qui consiste à minimiser le danger est appelée « biais d’engagement ». Une flopée d’expériences menées en psychologie sociale permet de le mettre au jour. Exemple : un individu se trouve à l’instant t face à une alternative, choisir entre deux projets, A et B, qui  offrent des perspectives de rentabilité équivalentes. Quand il opte pour A (B), il découvre en t+1 que l’autre projet a bien mieux réussi dans l’intervalle de temps considéré. Il est alors invité à se positionner une nouvelle fois entre les deux projets. Le plus souvent, il décide de continuer à accorder sa préférence à A (B). Il espère évidemment qu’une évolution favorable, un renversement de tendance, se produira. Par comparaison, presque toutes les personnes qui n’interviennent dans l’expérience que dans un deuxième temps retiennent l’autre projet, B (A), à la lumière des évènements qui se sont déroulés entre t et t+1.

La Guerre du Vietnam est régulièrement présentée comme un cas d’école par rapport à cette problématique. Plus les Etats-Unis utilisaient de moyens militaires, plus ils comptaient de morts ou de blessés et plus ils se sentaient obligés d’envoyer davantage de troupes pour forcer la victoire, comme s’ils étaient prisonniers de leurs décisions antérieures. Dans un tout autre domaine, l’incapacité de nombreuses femmes à se libérer d’une relation toxique, d’un conjoint qui les bat, relève du même mécanisme mental. Les premiers coups sont suivis d’une promesse qu’il n’y aura jamais de récidive. Pour bien faire les choses, l’agresseur assortira son serment d’un magnifique bouquet de fleurs – corollaire d’ailleurs : si vous ne voulez pas qu’on vous confonde avec un homme violent, n’offrez surtout pas de fleurs à madame. Bref, une fois la demande de pardon acceptée, la victime entre dans un engrenage. Elle a entériné l’idée de souffrir pour sauver son couple. Quelle que soit la configuration, conflit militaire ou relation interpersonnelle, la durée de l’engagement accroît la probabilité d’entrer dans une spirale infernale dont il est compliqué de s’extraire.

Les économistes ont introduit la notion de « coûts irrécupérables » pour rendre compte de comportements bizarres qui résultent des attitudes d’engagement. Celles-ci sont perçues comme un investissement, selon eux, et le moindre changement de direction peut être associé à une vaine dépense. Ainsi, Hal Arkes et Catherine Blumer ont séparé en trois un groupe d’étudiants faisant la queue afin d’acheter un abonnement pour la saison de théâtre. Le premier tiers a payé le prix fort comme prévu ; le deuxième a bénéficié d’une petite réduction et le troisième d’une réduction significative. Il en ressort que, pendant la première moitié de la saison, la présence aux représentations était nettement corrélée à la somme acquittée. Ceux qui payaient plein pot fréquentaient davantage la salle que le groupe à réduction minime et davantage encore que le groupe à réduction généreuse. Il est intéressant de noter que, dans la seconde moitié de la saison, les fréquentations s’équilibraient. Cette fois, tout se passe comme si ceux qui avaient dépensé le plus étaient arrivé à la conclusion qu’ils avaient maintenant amorti leur mise de fonds.  

Pour échapper au piège diabolique de l’engagement, il existe une solution. Il faut accepter de « prendre sa perte » comme disent les as de la finance, d’admettre que l’on a investi pour rien, plus prosaïquement que l’on a fait un mauvais choix. En d’autres termes, une blessure narcissique, que par-dessus le marché l’on s’inflige soi-même, est l’unique remède pour se sortir de cette nasse – pas si simple en ces temps de tout-à-l’égo. Néanmoins, si cela peut éviter de porter un habit que l’on aime pas, de passer ses week-ends dans une résidence secondaire barbante ou d’exercer un métier qui n’a finalement pas d’intérêt, c’est finalement assez motivant. Si ce moment désagréable se répète un peu trop souvent, sauf à trouver un inquiétant plaisir à battre sa couple, peut-être faut-il aussi s’interroger sur ses propres processus décisionnels. Il n’y a en effet aucune raison de supposer qu’un individu est destiné à se fourvoyer systématiquement dès qu’il est en position de s’engager quelque part. Nous laisserons de côté les petits malins qui simulent la peur de s’engager : « merci pour cette merveilleuse nuit, ma douce, mais j’ai trop peur du mariage ».

On constate que le « biais d’engagement » partage quelques similitudes avec le « biais de confirmation » d’hypothèses. Une personne qui s’est beaucoup informée, qui a distribué des tracts, manifesté sous la pluie, éprouvera quelque peine à changer d’avis politique, à reconnaître qu’elle s’est trompée. Plus sa période d’engagement pour la cause est longue et plus elle manifestera une inclination à interpréter les faits à l’aune de ses anciennes croyances. Heureusement, ou malheureusement, le militantisme à l’ancienne tend à disparaître. Pour aller dans le même sens, le temps consacré à une information sérieuse et fiable se réduit comme une peau de chagrin. L’insolite et l’essentiel, l’émotion et la raison, se confondent joyeusement. Dans ces conditions, l’opinion publique devient plus versatile. Retourner ses adversaires devient envisageable. Néanmoins, le recours à des arguments raisonnés n’est pas forcément le plus adapté. Il peut provoquer des crispants « vous me prenez pour un idiot ? ». Jouer sur les émotions est plus prometteur. Dans le cas du covid, qu’attend-on pour mobiliser les larmes d’antivaccins influents et hélas endeuillés ?   

La maxime  (Marc Escayrol) :

Tueur à gages, c’est un métier comme un autre, tous les jours, on pointe,

La seule différence, c’est qu’après, on tire.

LETTRE AUX ANTIVAX HONNÊTES

Les foyers d’opposition les plus vivaces à la politique sanitaire du gouvernement recouvrent pratiquement les zones où le Rassemblement National et la France Insoumise prospèrent. On peut donc souvent s’attendre à une argumentation s’inscrivant dans un agenda politique et de bonne mauvaise foi. Cependant, parmi les critiques, il y a aussi des gens honnêtes. C’est à eux que s’adresse cet article.

Une maladie auto-immune est caractérisée par un dérèglement du système immunitaire qui, pris d’une sorte d’accès de folie, décide soudainement de s’en prendre aux composants de l’organisme comme s’ils lui étaient étrangers. Ces derniers sont alors la proie d’attaques sournoises qui sont responsables de leur dégradation. La tolérance du soi s’efface brutalement. Autrement dit, ce qui protège les individus est susceptible de se retourner contre eux. Ainsi, l’espérance de vie des femmes est supérieure à celle des hommes, notamment parce que les hormones féminines stimuleraient leurs défenses immunitaires. Ceci expliquerait qu’elles sont fréquemment la proie de maladies auto-immunes – pour la polyarthrite rhumatoïde, trois fois plus et, pour le lupus érythémateux, le ratio va de 1à 10. Comme le dit une expression populaire, on ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière.

Par extension, un comportement prudent évite de multiples désagréments mais, poussé à l’excès, empêche toute forme d’avancée. Si aucun homme n’avait jamais pris de risque jusqu’à ce jour, nous en serions encore à l’Age de pierre. En sens inverse, la croyance qu’une conduite exagérément audacieuse n’est pas réellement problématique, qu’un échec permet de corriger les erreurs et de progresser, expose à sous-estimer certains dangers, rendant possible la survenue de catastrophes. Le débat sur le « principe de précaution » traduit la complexité du sujet. Bien qu’il n’existe pas d’unanimité, un consensus semble toutefois s’être laborieusement dessiné : lorsque le risque est systémique, qu’il implique la collectivité et que des conséquences irréversibles sont à craindre, il est préférable de s’abstenir d’agir. Ce principe trouve un champ d’application particulièrement pertinent sur les questions de santé publique et de vaccins bien sûr. 

Dans un ouvrage qui plonge profondément dans l’histoire de la santé, Jean-David Zeitoun rend compte des premières approches de la vaccination. L’ère des pionniers, qu’il s’agisse de Jenner ou plus tard de Pasteur et de Koch, est caractérisée par sa dimension artisanale. Les chercheurs bricolent à partir de leurs intuitions. Il faudra le scandale de la thalidomide, molécule utilisée contre les nausées dans les années 1950 et au tout début des années 1960, mais à l’origine de graves malformations chez les nouveau-nés, pour que les autorités américaines imposent une stricte méthodologie à l’industrie pharmaceutique avec des essais cliniques de phase I, de phase II et de phase III avant de commercialiser un médicament. Les tests se déroulent dans un cadre « randomisé », c’est-à-dire où la molécule est administrée à des patients et un placebo à d’autres sans oublier qu’un suivi est mis en place une fois qu’elle est sur le marché. 

Rien ne garantit que la molécule sera parfaitement sûre et efficace mais les essais sont supposés vérifier qu’ils le sont au moins suffisamment pour pouvoir être prescrits. En la matière, il est difficile de prétendre à beaucoup mieux. Il n’y a pas de risque zéro. Le problème du Mediator n’est pas lié à un comportement d’apprenti-sorcier mais à la faillite du dispositif de pharmacovigilance. Quand on songe à tous les produits chimiques qui envahissent nos vies presque sans contrôle et sans occasionner de mouvement de paupière de la population. Si l’on ajoute qu’ils polluent outrageusement la planète, il y a un sentiment d’injustice, de « deux poids, deux mesures » dans la pharmacie qui n’est d’ailleurs que la petite sœur de la chimie. Pourtant, et ce n’est bien sûr qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, les ravages du bisphénol A n’ont pas réussi à fédérer les masses et nous continuons d’utiliser au quotidien des tonnes de produits sans nous soucier de leur innocuité.

Si Jenner, Pasteur et Koch ont laissé leur empreinte dans l’histoire, ce n’est pas parce qu’ils ont élaboré de théorie parfaitement juste. Au contraire, leurs visions respectives étaient truffées d’erreurs d’interprétation… mais qu’importe. Ce qui compte vraiment est que ces grands découvreurs ont sauvé des êtres humains et ont favorisé la quasi éradication de pathologies qui causaient de terribles hécatombes. Avec l’amélioration des conditions sanitaires et les progrès sur les questions d’hygiène, ils ont contribué à allonger significativement l’espérance de vie entre le dernier tiers du dix-neuvième et la première moitié du vingtième siècle. Aussi divisée était-elle, comme aujourd’hui en quelque sorte, la communauté scientifique n’a eu d’autre choix que de valider l’efficacité de leurs traitements, de leurs vaccins. Le discours est une chose et les faits en sont une autre. C’est plus tard qu’il a été possible d’expliquer « comment ça marche ».   

Les opposants raisonnables à la vaccination procèdent à une inversion. Ce n’est pas que de leur faute. Le vaccin n’étant pas obligatoire, les citoyens ont dû se positionner sur le sujet sans avoir de compétence médicale. Il faudrait en effet être sacrément idiot pour accepter une piqûre dans le bras uniquement parce que les voix dominantes de la communauté scientifique le recommandent. Alors, chacun a fait « à sa sauce ». Certains ont consenti à recevoir l’injection, mais avec des exigences : « OK pour être vacciné mais avec telle marque et goût banane » ; d’autres l’ont refusée en s’appuyant sur des théories fumeuses. L’ignorance sur le covid est telle que les analyses des partisans de la vaccination ne sont pas forcément exactes non plus. Toutefois, ces débats devraient venir après. Les vaccins autorisés à ce jour ont passé les essais cliniques. La vaccination de millions d’individus dans le monde a confirmé qu’elle protégeait contre les formes graves du coronavirus même si la protection contre l’infection elle-même a baissé avec le variant Delta pour le Pfizer. Si l’on se souvient qu’aucun effet secondaire n’est associé à long terme à un vaccin, c’est ce qui devrait trancher. Les chiffres, rien que les chiffres. Ça marche !     

La maxime  :

Les anciens résistants risquaient leur vie pour que les autres soient libres

Les nouveaux résistants risquent la vie des autres pour être libres