TROP D’IMPÔT TANNE LA PEAU !

La protestation des gilets jaunes a réuni dans un même mouvement les classes moyennes-défavorisées laminées par la politique gouvernementale, pour qui la taxe sur l’essence était juste la goutte d’eau qui fait déborder le vase, et les militants en faveur d’une baisse forcenée des impôts. Au contraire, ne mélangeons pas.

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Le 30 novembre 1979, à l’issue d’un sommet européen couronné d’échec, la Première ministre britannique Margaret Thatcher s’était exclamée : « I want my money back ». Beaucoup avaient moqué son égoïsme, son étroitesse d’esprit. De l’eau a coulé sous les ponts. A l’ère du nombrilisme religieux et du selfie canonique, ce genre de remarque apparaît d’un coup frappé du sceau du bon sens. Mais reprenons le problème à son origine. Le projet de loi de finance 2019 prévoyait une augmentation de la taxe intérieure sur la consommation de produits énergétique (TICPE) qui était supposée faire entrer cette année-là 37,7 milliards d’euros dans les caisses de l’Etat. Or, selon un rapport de l’Assemblée nationale, seuls 7,2 milliards devaient être affectés au compte d’affectation spéciale « transition écologique », soit moins de 20 %. L’opposition et nombre de contribuables ont appuyé avec vigueur sur ce constat : l’écologie n’était qu’un leurre, un prétexte pour renflouer le budget de l’Etat, pas la destination finale des fonds. Cela s’appelle du greenwhashing et le gouvernement était accusé de le pratiquer sur une grande échelle.

Rappelons que la construction du budget repose sur cinq grands principes. L’universalité, qui est l’un d’entre eux, signifie qu’il n’est pas possible d’affecter une recette à une dépense spécifique. Il existe bien sûr des exceptions mais il s’agit de la règle. La vignette automobile a ainsi été supprimée pour les particuliers en l’an 2000 alors que cela faisait belle lurette qu’elle ne remplissait plus la fonction pour laquelle elle avait été instituée. Il est logique que le gouvernement établisse un lien de ce type. S’il augmente ses dépenses de 10 milliards, il sait qu’il lui faudra mettre en place de nouvelles recettes afin que le budget reste équilibré. Il communiquera même sur ce point. Cependant, cette relation entre une recette et une dépense n’a aucune valeur juridique. Par ce biais, le législateur souhaite maintenir la solidarité à l’intérieur de la nation. Si l’impôt sur le revenu était affecté au paiement des salaires des enseignants en histoire, on observerait certainement la naissance d’un mouvement visant à démontrer que cette matière n’a guère d’utilité. On pourrait imaginer pire : avec le léger inconvénient de finir sa vie en prison, l’assassin d’un professeur d’histoire pourrait être dispensé du paiement de l’impôt.

Ce raisonnement à un niveau global se heurte évidemment dans nos sociétés à une exigence de « sur mesure ». La fiscalité doit ressembler à de la mécanique de précision. Le citoyen souhaite que les cas particuliers, plus exactement le sien, soient pris en compte. Il réclame un traitement individualisé de l’impôt et obtient satisfaction. De ce fait, on assiste à une multiplication des niches fiscales, des exemptions. Selon Alexis Spire, les contribuables qui sont capables de se mouvoir à travers les arcanes du Code Général des Impôts (CGI) et bénéficient de ces dispositifs adhèrent plutôt à l’impôt. Ils ont le sentiment d’être dans une relation contractuelle avec l’Etat. Le souci est que ces mesures rendent le système totalement opaque aux yeux de la majorité des citoyens. Or, les commentateurs mettent en garde : le consentement à l’impôt requiert une compréhension minimale de la part du contribuable. Sinon, il rechignera – et encore plus s’il habite dans un pays comme la France. Or, c’est lui-même qui a contribué à rendre la situation illisible par ses demandes incessantes. C’est un bel exemple de schizophrénie en vérité.

Face aux revendications de baisse d’impôts, le Ministre des finances Bruno Le Maire s’est engouffré dans la brèche avec dans son sillage les composantes les plus libérales de la majorité parlementaire. Il a affirmé être pleinement en phase avec le message des manifestants. Afin de préserver l’équilibre du budget, cette réduction de la fiscalité s’accompagnerait forcément d’une baisse des dépenses publiques. L’Etat doit être soumis à régime amaigrissant très strict. Précisons que cette voie qui consiste à confier au secteur privé des services qui sont du ressort de la sphère publique ne connaît pas de limite claire. L’obsession de la maigreur confine parfois à l’anorexie. Pour les plus extrémistes des libéraux, les anarcho-libertariens, même les fonctions régaliennes n’échappent pas à ces coups de ciseaux frénétiques. La police n’est pas indispensable. Un individu qui mesure moins d’un mètre quatre vingt et n’est pas rompu aux techniques du krav maga conservent la liberté de souscrire des contrats auprès d’agences de protection privées. Au final, d’après eux, l’Etat est tellement inefficace que le progrès doit conduire à une évaporation de l’Etat.

Il n’y a pas que les individus chétifs qui se trouveraient marris si cela arrivait. De manière générale, l’Etat produit des services non marchands, comme la santé en France, et remplit une fonction redistributrice, qu’elle soit verticale par des transferts monétaires des nantis vers les défavorisés ou encore horizontale via la protection sociale, des personnes en bonne santé vers les malades par exemple. La quasi gratuité des services non marchands et la solidarité de la protection sont des boucliers pour les plus démunis. Ils n’ont aucun intérêt à une disparition de l’Etat puisque son intervention évite une explosion des inégalités. Que leur jaune détresse soient instrumentalisée par les libéraux est quelque peu ironique, voire pervers, mais, pour être juste, les vrais libéraux sont une espèce assez rare. Les chefs d’entreprise, toujours très prompts à se plaindre de l’ingérence publique, sont pourtant les premiers à appeler à son secours quand des nuages se dessinent à l’horizon. Un texte satirique de Frédéric Bastiat le souligne opportunément. Il y présente une pétition de fabricants de chandelles contre la concurrence déloyale du soleil. Ils exigent à cette intention que l’Etat ordonne aux citoyens de fermer leurs fenêtres. Lumineux !

Conseils de lecture :

Bastiat Frédéric, Sophismes économiques, Les Belles Lettres , Paris, 2005.
Spire Alexis, Résistance à l’impôt, attachement à l’Etat, Seuil, Paris, 2018.

HAKOUNA MATATA

La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres, nous apprend-on à l’école. Que nenni, s’insurge une certaine logique économique : elle commence précisément là où s’arrête celle des autres. Bienvenue dans le monde des redevances, royalties ou royautés, ces paiements en contrepartie d’un droit d’exploitation (brevet, droits d’auteur, marques…).

pirateL’économiste autrichien Joseph-Aloïs Schumpeter explique la place de l’innovation dans le système économique. Elle permet de disposer d’une longueur d’avance par rapport à la concurrence, de s’octroyer une rente de situation. Le temps que les autres entreprises s’adaptent, il est possible pour celle qui innove d’engranger de juteux bénéfices. La protection d’une idée originale est légitime. Prenons un laboratoire pharmaceutique qui investit des sommes colossales en recherche et développement. S’il effectue une découverte importante, le dépôt d’un brevet le récompensera. Dans le cas contraire, il suffirait de se poster en embuscade, sans jamais entreprendre d’effort de recherche, et de produire les nouveaux médicaments une fois leur efficacité reconnue. Qui aurait intérêt dans ces conditions à se lancer sur la voie coûteuse et risquée de la recherche. Le débat entre les médicaments princeps et génériques est bien connu.

Si elle n’était pas encore un sujet qui faisait les grands titres des journaux, la biodiversité était déjà source de préoccupation pour les spécialistes de l’environnement il y a une trentaine d’années. Face à la diminution spectaculaire du nombre d’espèces causée par l’action humaine, certains ont préconisé d’utiliser cette dernière de façon plus positive. La recherche agronomique a conduit à l’émergence de nouveaux fruits : la pineberry est un croisement entre fraise et ananas. Il n’y aucun espoir de contrebalancer de cette manière l’extinction des espèces qui est beaucoup trop rapide. En revanche, la bioprospection s’est imposée dans les esprits comme une piste prometteuse. Une amélioration de la connaissance des écosystèmes, de chacune de leurs composantes, était supposée faciliter sa préservation autant que le développement d’applications thérapeutiques. Des partenariats public-privé ont été développés à cette intention. Le contrat signé en 1991 entre la multinationale Merck et l’institut national de la biodiversité du Costa Rica (Inbio) est peut-être le plus édifiant.

Le Costa Rica posséderait environ 5 % de la biodiversité de la planète et Merck a injecté un plus de 1 million de dollars dans le programme d’Inbio. Avec une découverte d’approximativement 500 000 espèces, cela signifie que l’entreprise a dépensé 2 dollars par espèce. Par extension, la biodiversité de la planète pourrait être brevetée pour une somme de 20 millions de dollars. Une question se pose alors aussitôt : qu’est-ce qui peut faire l’objet d’un dépôt de brevet ? Que Merck détienne l’inventaire des espèces mondiales n’est pas en soi un souci d’ailleurs. Cela le deviendrait si l’utilisation par un tiers d’une espèce appartenant au patrimoine de l’humanité devait conduire à un paiement. Quoique le débat soit de nature juridique, le bon sens semble l’avoir emporté en la matière. Ce n’est pas la découverte scientifique mais son application qui donne droit à une redevance. Ainsi, ce n’est pas le séquençage de l’ADN qui mérite rétribution mais ses éventuels usages thérapeutiques. Dans le même ordre d’idée, si une compagnie privée décortique le fonctionnement du genou, je pourrai continuer à utiliser le mien et marcher sans rien lui devoir payer. C’est rassurant !

Les entreprises sont évidemment à l’affût de toute bonne opportunité. Quand il existe un principe actif qui n’a pas encore été breveté, elles s’empressent d’en tirer profit ou de déposer elles-mêmes un brevet. Le cas de la stévia est édifiant. Cette substance 100% naturelle présente un affriolant pouvoir sucrant 300 fois supérieur au sucre avec 0 calorie, cela alors que l’aspartame a longtemps été suspecté d’être cancérogène. Bien que le principal site de production soit situé en Chine, les propriétés de la stévia appartiennent au savoir traditionnel des guaranis qui sont des populations amérindiennes. Le chiffre d’affaire qu’elle génère dépasserait les 10 milliards de dollars. Il a fallu l’intervention d’ONG bruyantes pour obliger les grands groupes agroalimentaires à associer les guaranis à leur enrichissement. La biopiraterie consiste à s’approprier de manière pas forcément illégale mais illégitime un savoir ou des ressources détenus par d’autres. Le terme correspond parfaitement à la situation. Depuis 2010, le protocole de Nagoya vise un partage juste et équitable des ressources du «vivant».

Le pire n’est jamais très loin. En 1999, un citoyen américain, Larry Proctor, dépose un brevet concernant une variété de haricots que les agriculteurs mexicains cultivaient sans entrave depuis des siècles. D’un coup, elle quitte le domaine public. Proctor peut alors attaquer ses compatriotes qui importent le haricot et réclamer des royalties aux petits paysans mexicains qui le commercialisent. Plus de 20 000 d’entre eux se retrouvent quasiment au bord du gouffre. Il faudra 10 ans, l’intervention d’agences internationales et plusieurs centaines de milliers de dollars pour que le brevet soit enfin annulé. Les illustrations de ce type s’apparentent à une litanie : le géant de l’agrochimie W.R. Grace qui monte à l’abordage du neem ou margousier indien connu pour ses propriétés médicinales, la société japonaise Asahi Foods qui dépose la marque Cupuaçu, nom d’un arbre dont la pulpe et les graines sont consommées par des communautés en Amazonie brésilienne…

Il n’y a pas que les droits sur le « vivant » qui soient discutés avec animation. Les studios Disney ont déposé la marque Hakuna matata, tirée d’une célèbre chanson du dessin animé « Le Roi lion ». L’expression se traduit par « il n’y a pas de problème » en swahili, une langue parlée en Afrique de l’Est. L’objectif de Disney est d’empêcher que d’autres exploitent la jolie formule du film. Mais quelle en est la limite ? Un journaliste qui prononce « hakuna matata » à la télévision en faisant une allusion au dessin animé est-il passible de poursuite ? Une pétition contre Disney circule à ce propos. Le mot de la fin sera laissé à l’ancien braqueur de banques, John Dillinger, abattu par le FBI en 1934. Sur l’initiative de membres de sa famille, son nom est désormais une marque déposée. Dans un de ses jeux vidéo, Electronic Arts l’a emprunté sans autorisation. Dommage pour lui. Il a été dévalisé – bon sang ne saurait mentir – mais légalement cette fois par les ayant-droits de Dillinger.

Conseils de lecture :
Blandin Patrick, Biodiversité. L’avenir du vivant, Albin Michel, Paris, 2010.
Buti Gilbert et Hrodej Philippe, Histoire des pirates et des corsaires, CNRS, Paris, 2016.

LE POINT DE PUISSANCE

PowerPoint a envahi la planète. Ce logiciel de présentation a imposé ses commandements sans rencontrer de résistance acharnée – cela, à faire pâlir les religions plus classiques, monothéistes ou polythéistes, qui ont dû affronter une abondance de critiques virulentes. Mais en quoi PowerPoint est-il donc « l’opium du peuple » ?

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Dans un ouvrage qui connut un fort retentissement en son temps, l’anthropologue Pierre Clastres affirmait que l’existence de l’Etat n’était pas la forme aboutie et nécessaire de toutes les sociétés humaines. A l’encontre de cette thèse défendue par une partie de ses confrères, il réfutait tout déterminisme pour les groupes sociaux. Aucune évolution linéaire n’était obligatoire. Ceci supposait que le pouvoir de coercition dont les dirigeants sont susceptibles de disposer soit neutralisé assez tôt puisque, dès lors qu’une hiérarchie s’instaure, qu’une élite émerge, l’organisation la plus efficace de cette domination s’avère être l’Etat. A cette fin, Clastres décrivait une chefferie indienne égalitaire où la fonction dirigeante était dépourvue des attributs de la puissance. Le chef ne disposait d’aucun pouvoir réel. Il lui était interdit de prendre des initiatives sous peine de renvoi. De plus, il était sollicité en permanence, jusqu’à l’agacement parfois, afin de céder les biens qui lui étaient transmis. En outre, une bonne capacité d’élocution lui était indispensable sachant qu’il était supposé parler sans relâche en rabâchant des histoires connues de tous les membres de la communauté.

Indépendamment du débat sur la place de l’Etat, le livre de Clastres montre le rôle joué par le bavardage des dirigeants d’un groupe social. Tel un bruit de fond, ce babillage est nécessaire à la consolidation des liens entre les individus qui lui appartiennent. Ce trait n’est évidemment pas spécifique aux sociétés primitives. A la moindre occasion, un chef d’Etat s’exprimera et prononcera un discours lénifiant sur l’unité de la nation. Les grandes organisations se trouvent exactement dans la même configuration. Les huiles qui les pilotent réunissent à intervalle régulier la masse des collaborateurs afin de leur administrer une piqûre de rappel d’éléments qu’ils jugent centraux… mais que tous connaissent par cœur. D’où cela vient-il ? Yuval Noah Harari différencie les sociétés humaines et animales. D’ordinaire, une troupe de chimpanzés comprend entre 20 et 50 singes. Au-delà, un désordre s’instaure. Les groupes humains atteignent aisément les 100-150 unités mais il leur est difficile de dépasser cet ordre de grandeur sur l’unique base de la connaissance intime et du commérage. Pour franchir ce cap, il leur faut des récits, des croyances, des mythes et c’est précisément pour cette raison que le chef doit prendre la parole pour ne rien dire finalement.

Voici donc le terreau sur lequel PowerPoint a prospéré. Frank Frommer retrace l’histoire de ce logiciel singulier. En fait, la pratique des présentations professionnelles est assez ancienne. Elle remonte à l’essor des entreprises de taille gigantesque, appelées firmes multidivisionnelles, dans les années 1920. La tendance ne n’est jamais démentie. En revanche, les supports vont évoluer : le paperpoard, un tableau souvent sur trépied constitué de grandes pages de papier rabattables ; la diapositive, le transparent, projeté sur la vitre d’un rétroprojecteur pour être visionné sur un écran, et Powerpoint. L’idée de son inventeur, Robert Gaskins, était de créer un programme graphique qui fabrique des diapositives et fonctionne avec Windows et Macintosh. La première version du logiciel sortit en 1987. Quelques mois plus tard, Microsoft rachetait la société Forethought au sein de laquelle l’équipe de Gaskins œuvrait. Puis la révolution Powerpoint a presque tout emporté sur son passage même si le paperboard a survécu dans un autre registre. Plus personne n’aurait désormais le plaisir d’assister à un envol de transparents depuis un rétroprojecteur soufflant le chaud et le froid.

Le défilé des slides (diapositives) permet des présentations simples et soignées. Les jeux d’effets visuels contribuent à asseoir le prestige de l’orateur. Ainsi que l’indique le nom du logiciel, tout repose sur la puissance des points, c’est-à-dire l’affichage de listes. Ces énumérations suggèrent une forme d’exhaustivité dans le traitement de la question abordée. La logique de standardisation peut être poussée tellement loin que les concepteurs de Powerpoint avaient proposé des trames prêtes à l’usage pour les béotiens en informatique. Par dérision, ils avaient dénommé cette fonctionnalité « Wizard », qui signifie à la fois magicien et expert. Le succès a tellement été au rendez-vous que même la désignation moqueuse a été conservée. Ce n’est pas surprenant. Rappelons que le but principal de ces raouts est de faire écouter la musique de fond de l’organisation. Or, le modus operandi qui vient d’être décrit assure un parfait formatage des esprits. Les consultants ne s’y trompent pas. Il n’est pas rare qu’ils construisent leur propre trame et se bornent ensuite à la décliner en changeant simplement les chiffres et le nom de l’entreprise. Gare aux étourdis qui oublient la dernière opération.

Cette démarche est abrutissante, voire dangereuse, puisque les éléments sont listés sans que le lien éventuel entre eux soit explicité. Imaginons le chef de la tribu indienne procédant à un bilan de la saison de la chasse sur une diapositive :
1. une baisse de performance (les chiffres du petit et du gros gibier) ;
2. des prières qui portent moins (la voix enrouée du sorcier) ;
3. un environnement concurrentiel de plus en plus dense (l’arrivée des X sur notre territoire de chasse) ;
4. le réchauffement climatique (la réduction de la biodiversité);
5. des perspectives encourageantes (de nouveaux troupeaux dans les parages, le sorcier va mieux).
Parmi les trois causes invoquées, y en a-t-il une qui pèse davantage ? L’arrivée des X signifie-t-elle que des chasseurs ont été affectés à des tâches de protection ou qu’il faut partager les proies avec les nouveaux venus ? Peu importe, la tribu entendra les mots clés qui la cimentent : « eux », « nous », « prières », « gibier ». Dans le cas de la chefferie indienne, ce n’est pas forcément crucial. Pour les salariés jetables d’une compagnie qui exporte des boîtes de conserve vers le Kazakhstan, ce type de gadget est essentiel.

Conseils de lecture :

Clastres Pierre, La société contre l’Etat, La Découverte, Paris, 1974.
Frommer Franck, La pensée Powerpoint, La Découverte, Paris, 2010.

TOUT ÇA, C’EST DES CONNERIES !

Interpellé par un gilet jaune qui lui avait jeté un cinglant : « mort aux cons », le général de Gaulle aurait répliqué qu’il s’agissait d’un « vaste programme ». Quoiqu’apocryphes, ces propos témoignent de la prégnance d’une réalité. Ils sont parmi nous, nous pourrissent la vie au travail et sont parfois très contagieux. Au secours…

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On traite parfois les cons d’andouilles, de cloches, de crétins, de débiles, d’idiots, d’orchidoclastes, de stupides, de sots, de truffes, voire de bêtes, tant que les antispécistes ne seront pas parvenus à interdire cette qualification qu’ils jugent stigmatisante pour les animaux. Pourtant, même si quand on rencontre un, on le reconnaît, cette espèce est difficile à décrire précisément. De ce point de vue, le con fait un peu songer à la vache : ça a quatre pattes, ça fait meuh, ça a souvent des tâches… mais comment définir précisément un con, mis à part les célèbres aphorismes de Michel Audiard ?

Qu’est-ce qui fait basculer un homme du côté de la connerie ? Peut-être la question ainsi libellée suggère-t-elle une piste prometteuse. En effet, plutôt que de se référer aux cons, il est certainement préférable de parler de comportements cons, de conneries, puisque tout le monde, y compris les plus sages, pratique l’activité. Que des êtres soient plus assidus que d’autres n’est pas le problème. Comme l’a chanté Jacques Brel dans « l’air de la bêtise » : « Pour qu’il puisse m’arriver / de croiser certains soirs / ton regard familier / au fond de mon miroir ». Personne n’y échappe. En être conscient est un premier pas pour ne pas tomber dedans trop fréquemment.

L’analyse économique est supposée ignorer souverainement la connerie. En effet, la théorie dominante considère que l’homme est rationnel, que son intelligence calculatrice lui permet d’atteindre ses objectifs sans sourciller. Ce n’est donc pas chez les économistes orthodoxes que l’on peut espérer voir un con surgir en plein milieu de la réflexion. En revanche, ceux d’entre eux qui poussent des cris d’orfraie dès que l’hypothèse de rationalité est relâchée, à chaque fois qu’une autre approche du comportement humain est envisagée, semblent satisfaire à tous les critères d’éligibilité en la matière, à leur corps défendant.

La théorie des perspectives, qui a été développée par Daniel Kahneman et Amos Tversky, propose un angle d’attaque qui ménage de l’espace à la connerie. Elle est centrée sur la notion de biais heuristique – une heuristique de jugement est une opération mentale et intuitive, une déduction rapide à laquelle l’individu procède parce que, justement, il n’est pas en mesure de soupeser à chaque seconde le pour et le contre avant de prendre une décision. Ce n’est pas qu’il serait comme l’âne de Buridan, incapable de trancher entre de l’eau et un picotin d’avoine. A solliciter son cerveau en permanence, il deviendrait fou.

Nous pouvons nous tranquilliser : les biais heuristiques ne manquent pas. Parmi ces possibles erreurs de jugements propices à l’éclosion de la connerie, la place de l’illusion de contrôle doit être soulignée. L’homme pressé appuie énergiquement sur le bouton pensant que, de cette manière, l’ascenseur arrivera plus vite. Pas très fûté, assurément. D’aucuns objecteront que cette personne se conduit ainsi uniquement parce qu’elle est tendue. C’est inexact parce que le même individu lancera doucement les dés s’il escompte que le 1 sorte mais avec force s’il a besoin du 6.

Parmi les supports appréciables à la connerie, le biais d’autocomplaisance figure également à un rang élevé. L’être humain tend à attribuer ses réussites à ses propres mérites et ses échecs à des facteurs extérieurs. Un supporter d’équipe de football – oui, je sais, l’exemple est facile – se plaindra d’une défaite concédée à cause de l’arbitrage. Il n’associera pas la victoire de ses protégés à un coup de main de l’homme en noir. A l’intérieur de cet océan de biais, un dernier, celui de confirmation, sera évoqué ici. L’individu privilégie les informations qui le confortent dans son jugement et négligera les autres. Si l’on subodore que tel prévisionniste est un gourou, on mettra l’accent sur le krach qu’il a deviné, pas sur ses prophéties tombées à l’eau. Plus simplement, un communiste ne s’abonnera pas au Figaro.

Maintenant que la théorie des perspectives nous a enfin prouvé que la connerie existait sur terre, il reste à examiner comment le phénomène est traité dans les faits. Une intervention de l’Etat serait bien utile pour le protéger non seulement contre les autres mais aussi contre lui-même. L’article L120-1 du Code de la consommation interdit les pratiques commerciales déloyales définies comme une perturbation significative du comportement du consommateur « normalement informé et raisonnablement attentif et avisé ». En dernier ressort, c’est au regard de « la capacité moyenne de discernement de la catégorie ou du groupe » que les pratiques commerciales sont appréciées. En plaçant le curseur de la sorte, le législateur a souhaité conserver un équilibre entre les intérêts de l’acheteur et du vendeur.

Le mot employé « moyenne » a été choisi à dessein. Il n’est pas fait mention d’une capacité « réduite ». Ceci signifie que, par contraste avec les handicapés mentaux qui bénéficient de dispositifs de protection spécifiques, les cons sont laissés à l’abandon. Le législateur n’est d’ailleurs pas forcément indifférent à leur sort. Il craignait juste qu’une politique de protection trop étendue ne débouche sur des récriminations incessantes en provenance de consommateurs opportunistes ou même de mauvaise foi. C’est la fameuse histoire de la personne qui met son chien dans le four à micro-onde parce qu’il n’y avait pas de contre-indication dans le mode d’emploi. Les avocats qui défendent les entreprises dans leurs litiges contre les consommateurs en jouent à l’envi : « il faut être d’une sottise infinie, habiter sur la planète Mars pour croire à de telles fadaises ». Les juristes goguenards parlent de « délit de crétinisme » quand l’acheteur est débouté de sa demande. Pauvre con !

Conseils de lecture :

Lemonnier Marc, L’intégrale Michel Audiard. Tous ses films de A à Z, Hors Collection , Paris, 2012.
Sutton Robert, Objectif Zéro-sale-con : Petit guide de survie face aux connards, despotes, enflures, harceleurs, trous du cul et autres personnes nuisibles qui sévissent au travail, Vuibert, Paris, 2007.

LA GRANDE BOUFFE…

Comment impressionner ses convives avec un menu sortant de l’ordinaire ? Les cuisiniers-ières rivalisent d’imagination à l’approche des fêtes. Tout est bon dans le réveillon. Tout ? Non en fait, parce que même si le champ des aliments possibles s’élargit de jour en jour avec les insectes, voire le quinoa, la dégustation de viande humaine demeure un tabou.

cannibale

Le cannibalisme est une pratique qui fascine en même temps qu’elle inspire un sentiment de dégoût. Elle renvoie spontanément à des rites tribaux. Selon certaines croyances, le guerrier consommant la chair de son ennemi s’empare de son énergie, sa puissance. Mais elle n’est pas l’apanage des cultures anciennes. Confrontés à des conditions de survies extrêmes, des hommes ont déjà été poussés à manger leurs pairs. D’Hannibal Lecter à Issei Sagawa, le Japonais saisi d’une passion dévorante envers une malheureuse étudiante, la liste des comportements déviants regorge d’actes d’anthropophagie. Le sentiment de répulsion est profondément ancré dans les cœurs. Dans le monde grec où les sociétés occidentales aiment à puiser, la mythologie était assez chatouilleuse sur le sujet. L’histoire du père de Zeus, Cronos, qui inscrivait ses enfants au menu de ses repas est supposé susciter l’effroi. La religion chrétienne n’est pas en reste non plus. Un véritable tabou s’installe bien que le sacrement de l’eucharistie par lequel le fidèle avale le corps et le sang du Christ soit parfois mal apprécié, notamment chez les Romains superbement taquins.

Les antispécistes ont raison sur un point : l’homme n’est ni seul, ni au-dessus du lot. Les animaux ne se privent effectivement pas de se nourrir de leurs congénères. Qui n’a pas été ému par ces documentaires animaliers dans lesquels un lion débarque dans une meute, limoge le mâle dominant puis désosse sa progéniture avant de s’en repaître ? Le nouvel alpha fait ainsi d’une pierre deux coups : il rend les femelles accessibles à ses avances tout en prévenant les problèmes de succession qui s’annoncent. L’exemple de la mante… religieuse est également bien connu. La femelle n’hésite pas à engloutir le mâle durant l’accouplement, en particulier si elle a une petit creux. Une charmante bestiole en vérité. Comme chez l’homme, elle vise à récupérer l’énergie nécessaire à la perpétuation de ses gènes. Des études sérieuses démontreraient que les humains et les animaux partagent une caractéristique commune supplémentaire : ils refusent conjointement de faire bombance avec des parties du corps de leur belle-mère. Une question de goût probablement.

Le mot « cannibaliser » a été transposé au monde des affaires. L’idée n’est pas pour autant d’établir un parallèle entre le « big business » et les peuples dits primitifs – ce qui serait, reconnaissons-le, désobligeant pour ces derniers. La cannibalisation des ventes signifie que l’attraction exercée par un produit est tellement intense qu’elle détourne les consommateurs d’un éventuel achat d’autres produits de cette marque. Le produit phare n’augmente pas les ventes de l’entreprise. Seule leur répartition entre les différents produits de la marque change. La cannibalisation est ici le signe d’un échec commercial mais, plus que cela, l’analogie avec les êtres vivants est discutable. En effet, un cannibale est supposé se sustenter avec des êtres appartenant à la même espèce comme lorsqu’un cobra royal ingurgite un autre serpent. Or, dans le cas de la stratégie d’affaires, ce ne sont pas les entreprises du même secteur, c’est-à-dire les concurrents, qui sont éliminés mais des produits fabriqués par la même entreprise. Tout se passe comme si un guerrier cannibale s’empiffrait de membres de son propre corps.

Que le rapprochement soit quelque peu abusif ne doit pas empêcher de s’intéresser aux circonstances qui mènent une entreprise à la cannibalisation de ses ventes. Pour cela, il convient de se plonger dans l’univers de la guerre. Casque vissé sur la tête, les stratèges éructent des directives à leurs subordonnés paniqués par les obus qui s’abattent dans un fracas assourdissant tout autour du quartier général de campagne. La réplique doit être aussi cinglante. Les canons d’artillerie, les avions se mettent à bombarder les sites où les forces ennemies ont été localisées. Cela tire dans tous les sens mais, bien que les repères se brouillent parfois, il est impensable de réduire l’intensité du feu. C’est dans ce contexte que surviennent les regrettables « tirs amis » – des soldats tuent leurs frères d’armes plutôt que leurs ennemis. George Patton avait pourtant averti : « L’objet de la guerre n’est pas de mourir pour son pays, mais de faire en sorte que le salaud d’en face meure pour le sien ». Quoique Montesquieu parle de « doux commerce », l’environnement des affaires ressemble à s’y méprendre à celui des conflits armés. Les bombes sont juste légèrement moins bruyantes.

Le quartier général des génies du management d’entreprises est habituellement situé dans des bâtiments flambant neuf qui en imposent. Ils ont troqué le treillis pour le costume-cravate mais la logique est identique : ne pas abandonner l’espace à l’ennemi, se positionner sur chaque segment du marché. Réfléchir ? C’est pour plus tard si on trouve le temps. Au moins, les militaires mettent leur vie en danger. Là, c’est uniquement leurs super bonus qui sont en jeu. Ces managers qui canardent à tout-va en arrivent inévitablement à cannibaliser leurs produits. Le Président de la SNCF, Guillaume Pepy, avait annoncé son intention de faire absolument de tout sauf de l’avion. Dans l’attente du rachat d’un porte-avion nucléaire qu’elle convertirait en bateau de croisière, la SNCF s’est donc positionnée sur le TGV et l’autocar. Comme sa politique de prix transformait le TGV en produit de luxe, elle a alors développé une offre low cost pour le train qui est immédiatement venue concurrencer ses autocars. La SNCF vient de les vendre à BlaBlaCar. Inouï, non ? Oui, oui ! Et que dire du cas d’école Epson ? Il y a une vingtaine d’années, cette entreprise a attaqué le marché des imprimantes laser. S’est ensuivie une guerre des prix dont le résultat a été la disparition des imprimantes matricielles dont elle était le leader. Et l’on sait, de surcroît, que « qui cannibalise ses ventes, cannibalise ses salariés ». Mais ceci est une autre histoire.

Conseils de lecture :

Kilani Mondher, Du goût de l’autre, Seuil, Paris, 2018.
Monestier Martin, Cannibales, Le Cherche Midi, 2000.

POUR CEUX QUI N’ONT RIEN A LIRE :

L’élection à la Présidence de l’université se rapproche. Dans le combat singulier qui oppose « les amis de Neptune » aux « épris d’Uranus », le monde des fées occupe une place centrale. Afin de nuire à Bébert Néveylé, candidat des premiers et éminent spécialiste du domaine, les seconds entreprennent de saper sa crédibilité professionnelle. Le conflit se cristallisera rapidement sur les dons d’un enfant, Dédé Gresco, qui semble protégé par les fées. Jekyll Cool, l’âme damnée de Néveylé, est prêt à tout pour permettre à son champion de l’emporter…

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Philippe Broda est l’auteur de plusieurs ouvrages en sciences sociales. Enseignant-chercheur en économie, il côtoie le monde de l’université et des écoles de commerce sur lequel il porte un regard distancié et amusé. Il tient le blog « T’es sérieux » (https://teserieux.blog/) qui traite de l’actualité économique et politique dans le même esprit décalé.

VIVE LA TRANSPARENCE… VRAIMENT ?

Le dictionnaire définit la transparence comme la propriété des corps qui transmettent la lumière par réfraction et au travers desquels on voit les objets avec netteté. Elle est habituellement appréciée, au contraire de l’opacité qui suscite l’inquiétude. Cette opinion est-elle réellement brillante ? A la réflexion…

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Les économistes libéraux sont extrêmement préoccupés par la question de la transparence de l’information puisqu’il s’agit d’une condition sine qua non de l’équilibre sur les marchés. Ils entendent par là que les prix doivent être gratuits et accessibles à tous. D’autres économistes ont montré que l’information ne se limitait pas aux prix, qu’elle recouvrait également les comportements des agents économiques et que, du coup, son partage avec toutes les parties prenantes au marché était beaucoup moins évident. Ainsi, l’assureur ignore si le souscripteur d’un contrat d’assurance automobile est un excellent conducteur alors que l’automobiliste, lui, le sait. C’est ce qui s’appelle une asymétrie d’information. Certes, 90 % des automobilistes de l’hexagone affirment que les Français sont de mauvais conducteurs tout en soutenant que, pour ce qui les concerne, ils entrent dans la catégorie des bons. Ils savent toutefois au fond d’eux-mêmes que ce n’est pas forcément le cas et, quand ils doivent choisir leur contrat d’assurance, ils se positionnent en conséquence.

En introduisant le concept d’« équilibre séparateur », Michael Rothschild et Joseph Stiglitz proposent une solution à ce problème spécifique sans mobiliser les stéréotypes sexistes ! Il convient de mettre deux types de contrat sur le marché – l’un avec une faible prime et une franchise élevée, l’autre qui combine au contraire une prime élevée et une faible franchise – pour que les automobilistes retiennent celui qui correspond le mieux à leur aptitude au volant. Un conducteur dangereux optera logiquement pour la deuxième formule. Des solutions réglementaires existent évidemment hors du marché, la mise en place d’un système de bonusmalus par exemple. En fait, des débats opposent les économistes sur la voie à suivre quand l’information n’est pas complètement transparente. A quel point le marché est-il perturbé ? Il n’est pas surprenant que, dans une société où l’information tient un rôle aussi central, le « prix Nobel d’économie » ait été attribué à plusieurs reprises à des économistes travaillant sur cette thématique. Dans la plupart de ces investigations économiques, l’information est caractérisée par ses insuffisances, ses défauts. Peu s’intéressent aux difficultés que sa perfection et sa complétude occasionnent.

Dans une économie mondialisée où la décomposition des processus de production est de plus en plus complexe, la traçabilité des produits est bien utile. Elle réduit le risque que des aigrefins fassent passer des vessies pour des lanternes ou, à défaut, de la viande de cheval pour du bœuf. C’est entendu. De la même manière, sachant que des relations troubles sont parfois nouées entre les milieux politiques et économiques, un minimum de clarté est salutaire dans l’idée d’éviter les conflits d’intérêts. Cependant, la marche vers la transparence, l’information facile et gratuite, n’est pas sans susciter quelques interrogations. Tout d’abord, dans la sphère politique plutôt qu’économique d’ailleurs, toutes les informations n’ont pas pour vocation d’être mises sur la place publique. Chaque Etat possède sa part d’ombre. Ces éléments ne servent pas forcément à fomenter des coups d’Etat. La divulgation de câbles diplomatiques est susceptible de provoquer des crises internationales. La révélation d’échanges avec des militants des droits de l’homme dans une dictature n’est pas sans danger pour ces derniers.

De surcroît, indépendamment même de ces arguments, serait-il souhaitable qu’un micro diffuse en direct l’intégralité des débats lors des conseils des ministres ? Doit-on exiger des dirigeants politiques que leurs décisions soient pertinentes ou qu’ils soient respectueux du « politiquement correct » à chaque seconde ? Il y a fort à parier que, si un tel scénario survenait un jour, les ministres se rencontreraient dans d’autres forums pour « parler vrai » et régler discrètement les problèmes, justement parce qu’il est important que le processus décisionnel se déroule sans obstacle inutile. Précisons que le fonctionnement de l’économie ne saurait souffrir non plus une entière transparence. Outre le sacro-saint secret des affaires, les négociations commerciales les plus basiques reposent sur une certaine dose de manipulation, de désinformation. Albert Carr va jusqu’à les comparer à une partie de poker. Pour l’acheteur, il est de bonne guerre de laisser croire à son interlocuteur qu’il a trouvé un fournisseur moins cher dans l’intention d’obtenir une baisse de prix. Dans ces conditions, mentir n’est pas condamnable, ni immoral. Cela fait partie du jeu.

En prenant davantage de recul, une société transparente suppose une capacité de ses composantes à se mesurer à une information qui est décevante. Ceci est vrai autant pour sa livraison que pour sa réception. Depuis une trentaine d’années, dans la plupart des pays développés, les dirigeants d’entreprises ont été progressivement obligés de fournir des informations précises sur les performances de la structure qu’ils pilotent, cela afin que les actionnaires, c’est-à-dire les propriétaires de la compagnie, puissent évaluer la qualité de leur investissement. C’est ce que l’on nomme le « gouvernement d’entreprise». La multiplication des scandales pour comptes trafiqués prouve que cela ne va pas de soi. Encaisser des mauvaises nouvelles n’est pas simple non plus. Cela induit une déception et probablement la nécessité d’ajuster son comportement, éventuellement de se remettre en cause et pourquoi pas, soyons fous, de le faire en amont pour éviter la déception. Ah, ce serait tellement plus commode si l’information était toujours bonne. Ce n’est hélas pas possible même si une loi était votée en ce sens. Le poète disait : « le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ». Brrrr…

Conseils de lecture :

Carr Albert, « Is Business Bluffing Ethical? », Harvard Business Review, 1968, p. 143-53.
Rothschild Michael et Stiglitz Joseph, « Equilibrium in Competitive Insurance Markets: An Essay on the Economics of Imperfect Information », Quarterly Journal of Economics, 1976, p. 629-649.