OUH ! JE VAIS VOUS MAN(A)GER…

Tout sujet a ses adeptes. Les fans de bonsaï peuvent assouvir leur passion en lisant les magazines France Bonsaï ou Esprit Bonsaï. Cependant, il y a des thématiques qui sont plus en vogue que d’autres. Ainsi, la liste des titres qui sont axés sur le management est beaucoup plus copieuse : Management, Capital, l’Usine Nouvelle, Challenge, etc… A l’évidence, la matière est féconde.

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Les enseignements du dictionnaire sont particulièrement éloquents : tandis que le Robert annonce que le mot « management » tire son origine de « ménagement », le Larousse précise que ce terme doit être compris comme « la mesure, la modération dans sa conduite à l’égard des autres ». Il fournit même cinq définitions de « ménager », chacune évoquant à sa manière une logique d’économie, d’utilisation parcimonieuse des forces. La maxime « qui veut voyager loin ménage sa monture », que l’on doit à Jean Racine, illustre assez bien le sens qu’il convient de lui assigner. Il inscrit l’activité du cavalier dans le long terme puisque la nécessité de préserver le cheval s’explique par la longue distance à parcourir. Dans un ouvrage écrit en 1916 mais qui est présenté comme précurseur du management moderne, Henri Fayol insiste sur cette idée d’application mesurée. Un bon manageur ou ménageur n’agit pas avec brutalité. Cette conception évoque des temps désormais révolus où les salariés étaient traités autrement par les dirigeants d’entreprise. Le paternalisme de papa assurait souvent un emploi, un logement et même de la considération. Il n’était pas rare que le PDG se rende sur la ligne de production et félicite un ouvrier à la suite d’un heureux événement familial, cela en étant capable de l’identifier.

Il n’est évidemment pas question d’idéaliser cette période. Les conditions de vie des travailleurs français étaient dures. Les livres d’Emile Zola rendent compte de la misère sociale. Des conflits sociaux explosaient à l’occasion. Même aux Etats-Unis où le capitalisme était plus sauvage qu’en France, le célèbre banquier John Pierpont Morgan avait déclaré que la rémunération des dirigeants ne devait pas représenter plus de vingt fois les salaires les plus bas de l’entreprise. Un sens de la pondération était conservé au sein des grandes organisations. Indépendamment du discours qui justifiait les inégalités de rémunération, la conscience que c’était des êtres humains qui étaient en relation dans les grandes entreprises interdisait de dépasser certaines bornes. Les mots choisis ne sont pas anodins. Tous les problèmes relevant du travail étaient gérés à l’intérieur du «service du personnel ». Les raisons pour lesquelles un renversement s’est opéré sont multiples. La fin de l’organisation fordiste travail en est justement une. La présence de tous les collaborateurs en un lieu unique protégeait des politiques de rémunération les plus folles. Un lien physique était maintenu. En renforçant la concurrence, la mondialisation est également invoquée régulièrement. Les entreprises doivent s’arracher les supposés talents et réduire les coûts pour le reste.

Dans cette configuration, le sens du mot « management » a manifestement évolué. Il est bien sûr possible de supposer qu’un aller-retour entre la France et l’Angleterre a facilité cette réelle métamorphose. Pour illustration, le bucolique « fleureter » est devenu le moins innocent « flirter » après une traversée aller-retour de la Manche. Mesdemoiselles, prenez garde désormais ! Il n’empêche que, de toute façon, une autre origine étymologique à «management » est postulée. Le verbe anglais « to manage » dérive à la fois de l’italien «maneggiare », lui-même issu du latin « manus », qui signifie « main » – d’où l’idée de contrôler, manipuler – et du français « manège », dans le sens « d’entraîner un cheval en le dirigeant avec la main ». Ce n’est plus l’idée d’économie, de préservation des forces qui prime. Il apparaît plutôt que le manège tourne, qu’il accélère soudainement et prend une vitesse vertigineuse. Pour le directeur du manège qui appuyait frénétiquement sur le bouton, le but est que l’individu éprouve un maximum de sensations en quelques minutes. Selon cette acception, le temps se raccourcit singulièrement. Dans la vie professionnelle, tout se passe comme si le salarié était entré dans une essoreuse.

Le service du personnel a cédé la place aux « ressources humaines ». L’inflexion doit être notée. Le salarié est perçu comme une simple ressource au service de la rentabilité de l’entreprise qui constitue désormais sans ambiguité le cœur du système. Variable d’ajustement, l’individu devient jetable. Une entreprise perd de l’argent ? Elle doit rapidement dégraisser. Elle réalise des profits ? Il est vital de licencier avant de se retrouver éventuellement un jour en position de faiblesse. Les médecins le serinent : il vaut mieux prévenir que guérir. Les mauvaises langues, sans jeu de mot, proposeront une troisième origine au mot « management ». Ce n’est plus de «manager» mais carrément de « manger » l’homme qu’il s’agit. Le deuxième « a », lui aussi, a été avalé dans l’opération. Le manager moderne, décomplexé, conscient des enjeux de son action, serait en vérité un cannibale qui s’ignore.

Sans arriver à une telle extrémité, il est pourtant incontestable que le manager nouveau n’est plus dans la mesure. Pour justifier l’injustifiable, il prend une posture d’important. Incapable d’autre chose, il brandit ses calculs de ratios à la populace. Il reçoit avec dédain les critiques adressées par ces ringards qui n’entendent rien au monde moderne. Il faut savoir évoluer avec son temps, clame-t-il, sûr de son fait. Le monde des bisounours est mort et, heureusement, les sommets de l’Etat commencent à intégrer cette donnée. Rappelons à ce farfadet la vision de Peter Drucker qui est habituellement considéré aux Etats-Unis comme un pape du management, un de ses prophètes. Tout en parlant de leadership, de nécessaire innovation, Drucker recommande de ne jamais oublier la fonction sociale, la dimension humaine du management. Notre manager se ne laissera hélas pas convaincre : « où est-ce que Michel Drucker parle de leader cheap ? ». L’argument est imparable.

Conseils de lecture :

David Albert, « Les mots du management : et si on faisait le ménage ? » The Conversation, https://theconversation.com/les-mots-du-management-et-si-on-faisait-le-menage-565181990, 2016.
Drucker Peter, L’avenir du management, Village Mondial, Paris, 2000.

BERNARD

Le monde de la finance vient de commémorer en petite pompe les dix ans de la faillite de la banque Lehman Brothers, acmé de la pire crise du système capitalisme, celle qui aurait pu ramener l’économie mondiale à l’Age de pierre. Nous l’avons échappé belle, au moins temporairement. Enfin pas tout le monde.

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Beaucoup de lignes ont été écrites sur cette période exceptionnelle où des petits génies des mathématiques étaient parvenus à fabriquer des produits financiers où la rentabilité n’était plus corrélée au risque. Tandis que les conseillers bancaires continuaient d’expliquer à leurs clients que leur demande était cocasse, que les placements qui rapportent énormément mais qui ne sont pas risqués du tout n’existent pas hélas, les banques s’étaient fabriqué pour elles-mêmes des petits bijoux de ce type, les fameux produits subprime. Pour être précis, il s’agissait de produits associés à un risque théorique élevé, d’où leur fort niveau de rentabilité, mais dont la réalisation était très improbable. Ce qui les rendait éminemment attractifs. Tant que les ménages américains remboursaient leurs crédits, que les taux d’intérêts étaient faibles et que le marché immobilier montait, la détention des produits subprime était juteuse sans être dangereuse. Puis, sans crier gare, la tendance s’est inversée. Les produits subprime sont devenus toxiques et même ruineux. Comme chaque établissement financier essayait de se débarrasser des siens, une méfiance générale s’est instituée. L’ensemble du système a même frôlé une entière paralysie. Finalement, grâce à l’intervention de la puissance publique, il a redémarré et les affaires ont repris comme si rien ne s’était passé.

Les conséquences de ce désastre ont également été abondamment disséquées. Les répercussions du blocage des banques dans l’économie réelle ont en effet été très concrètes. C’est par les dysfonctionnements du système de crédit que la crise financière s’est propagée à l’ensemble de la sphère économique. Les entreprises et les ménages se sont trouvés privés de moyens d’emprunter. De ce fait, une récession mondiale, dont la durée a été variable selon les pays, a été enregistrée. Le chômage et la précarisation se sont singulièrement accrus. A plus long terme, les motifs d’inquiétude ne manquent pas non plus. A quelques rares exceptions près, les grands organismes financiers qui avaient spéculé imprudemment ont été maintenus par les institutions politiques selon l’adage «too big to fail ». Le dépôt de bilan de l’un aurait conduit à des réactions en chaîne incontrôlées mettant en péril les autres établissements financiers. Les grands intervenants de la place savent désormais qu’ils peuvent continuer à prendre les risques les plus insensés. Si leur paris sont payants, ils se rempliront les poches et, sinon, les citoyens seront mis à contribution pour leur éviter la faillite. La règle du jeu est donc «pile, je gagne et face tu perds ».

Dans le catalogue des effets de la crise du subprime, la chute de Bernard Madoff est inexplicablement passée sous silence d’ordinaire. Que la personne ne mérite pas forcément que l’on s’apitoie sur son sort est une chose, il n’empêche qu’il peut être considéré comme l’une des plus fameuses victimes de cette crise financière. Sans elle, Madoff serait toujours en train de trôner en palpant des liasses de billets. Rappelons que son modèle d’enrichissement combinait une escroquerie d’une grande banalité avec une connaissance assez fine de la psyché humaine. L’arnaque était une simple pyramide de Ponzi, c’est-à-dire un montage financier dans lequel les investisseurs sont rémunérés par les placements des nouveaux entrants. De la cavalerie mais sans sonner la charge. C’est ici que Madoff avait été astucieux. Il avait bien sûr ciblé ses clients, des institutions financières et de grosses fortunes personnelles, mais en refusant de gérer les fonds du premier venu. Cette sélectivité affichée avait créé une rareté artificielle tout en suggérant que Madoff n’était pas à court d’argent. Si l’on ajoute qu’il proposait des rendements astronomiques, parfois plus de 15 % par an, sa réputation dans la haute société fut rapidement faite. Beaucoup se seraient damnés pour être de la fête. Robin des Bois avait été supposé prendre aux riches pour donner aux pauvres. Madoff prenait aux très riches pour donner à sa famille.

Le cocktail entre volonté de se distinguer et cupidité fut détonant. Que des profanes aient pu se laisser berner par les gains servis par Madoff, passe encore. En revanche, que des professionnels de la finance soient tombés dans le panneau dépasse l’entendement… à moins qu’ils n’aient subodoré que Madoff prenait des libertés avec la réglementation. Il est vrai qu’à cette époque des rumeurs de délit d’initiés avaient couru sur le compte de Madoff. Il avait même été dénoncé par des concurrents à l’autorité de surveillance, la Sécurité Exchanges Commission (SEC), qui n’avait rien trouvé à y redire – certains ont supposé que l’idylle entre la nièce de Madoff et un des inspecteurs a rendu les contrôles moins minutieux. Quoi qu’il en soit, si des investisseurs professionnels ont fait confiance à Madoff avec ces éléments d’information, c’est probablement parce qu’ils estimaient que ses tripatouillages étaient habiles et leur profitaient. Ils n’auraient jamais imaginé qu’ils s’exerçaient à leur détriment. Des arroseurs arrosés en quelque sorte.

La meilleure preuve que Madoff a été victime de la crise de 2008 est qu’il était jusque-là sorti indemne de tous les contrôles. Sa chance n’a tourné que quand ses investisseurs, secoués et en mal de liquidités, ont décidé presque tous au même moment de retirer leurs fonds de chez lui. La pyramide s’est effondrée d’un coup. L’addition a alors été corsée : approximativement 65 milliards de dollars partis en fumée et une condamnation en 2009 à 150 ans de prison, la peine maximale. Avec une réduction de peine de moitié pour bonne conduite, il ne sera libéré qu’en 2084. Cela fait du temps pour méditer sur les œuvres de Paul Verlaine : « Suis-je né trop tôt ou trop tard ? / Qu’est-ce que je fais en ce monde / Ô vous tous ma peine est profonde : / Priez pour le pauvre… Bernard.

Conseils de lecture :

Gubert Romain et Saint-Martin Emmanuel, Et surtout n’en parlez à personne, Albin Michel, Paris, 2009.
Morin Pascal, Des subprimes aux populisme, Glyphe, Paris, 2017.

LA SITUATION EST SOUS CONTRÔLE

Qu’un individu se dissimule puis s’éclipse sur la pointe des pieds afin d’éviter un contrôle, c’est inévitable. Il n’y a pas de moyens d’attraper toutes les personnes qui ont quelque chose à se reprocher. Mais qu’une situation réussisse à échapper elle aussi à tout contrôle nous fait peur. Est-ce pour autant, comme disait l’humoriste, que les contrôles font les bons amis?

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Il serait difficile de confondre l’homme de Néandertal avec un Lord anglais. Ce qui les sépare n’est pas simplement quelques dizaines de milliers d’années. L’un sent le fauve, marche le dos voûté, le gourdin à la main et le cri primal à la bouche. L’autre se distingue par un port altier, un parfum subtil, une canne de golf et ses formules de politesse qui fleurent bon les bonnes manières. La transition entre les deux personnages a requis un long processus de civilisation qui a été décrit par le sociologue Norbert Elias. L’homme s’est progressivement débarrassé de ses pulsions animales, de ses conduites les plus spontanées. Il a appris à manger avec une fourchette plutôt qu’avec ses mains, à déféquer en gardant contenance, à ne plus cracher alors que cette pratique a longtemps été considérée comme saine. Des tabous ont pareillement été érigés au niveau de la sexualité. Dans le même ordre d’idée, le développement du sport a permis à l’homme moderne de canaliser son rapport à la violence. Cela vaut aussi pour le football même si, dans ce cas, le sportif est revenu à la pratique régulière du crachat sur le terrain à tout instant. On peut se demander ce que cela signifie.

C’est une litote que de relever que Michel Foucault ne partage pas l’intégralité des positions d’Elias sur la question du conditionnement social. Son jugement est beaucoup moins élogieux. A ses yeux, il existe une intention. En prenant comme exemple la prison, il s’efforce de démontrer que l’objectif du pouvoir est d’exercer un contrôle sur les êtres qui constituent la société. Les institutions carcérales permettent à un petit nombre d’individus d’en surveiller un grand nombre. Ce type de dispositif se retrouve dans l’entreprise où quelques contremaîtres parviennent à superviser le travail de dizaines de salariés. En fait, la quête de performance économique renforce cette exigence de contrôle. Elle dépasse évidemment la fameuse pointeuse des entreprises. La Révolution industrielle soumet l’homme au rythme, à la discipline de la machine. Il convient d’être présent à son poste pour ne pas perturber la chaîne de production. Tout se joue à une seconde près. Rappelons que, selon une légende propagée par les syndicats, le père de l’Organisation Scientifique du Travail (OST), Frederick W. Taylor, aurait été enterré avec son chronomètre.

La notion de contrôle est centrale à notre époque. Elle se décline à toutes les sauces : contrôle des connaissances, contrôle d’identité, contrôle technique, contrôle sanitaire, contrôle des contrôleurs… puisque les dangers ne manquent pas. L’avènement d’une société de services a rendu la pointeuse quelque peu obsolète mais aucunement l’idée du contrôle. Dans la vie économique, le télétravail est en plein essor. Le contrôle ne porte plus forcément sur les moyens, le temps consacré à l’activité professionnelle, mais sur les résultats, la mission qui doit être accomplie. Quelle que soit sa forme, le phénomène du contrôle coule encore de beaux jours. Quelques éléments suggèrent que le mouvement n’est pas près de s’interrompre. Tout d’abord, le contrôle appelle le contrôle. Il obéit à sa propre logique et son emballement semble impossible à dompter. Des cohortes de consultants se sont engouffrés dans la brèche. Contre menue monnaie, ils améliorent les procédures de contrôle dans votre entreprise. Quand ils sont issus des effectifs même des organisations, cela permet de justifier leur position hiérarchique de cadre supérieur ou manager dont l’utilité ne serait pas bien claire sinon.

Cette logique du contrôle pour le contrôle est même susceptible de déboucher sur une perte totale de sens. Prenons une université qui œuvre à rendre ses procédures d’évacuation en cas d’incendie plus efficaces. Le rôle de l’expert ne se limite pas à faire sonner l’alarme et à mesurer en combien de temps le bâtiment s’est vidé de ses occupants. Trop facile. Il doit rédiger un questionnaire destiné à décortiquer les séquences et à distinguer tous les cas de figure envisageables. Les enseignants devront ainsi répondre à des myriades de questions telles que « Est-ce que tous vos apprenants ont entendu la sonnerie ? ». Le problème est qu’ils ont veillé uniquement à faire sortir leurs étudiants avec célérité. Aucun n’a stoppé l’évacuation pour les interroger : «attendez : tout le monde a-t-il entendu la sonnerie ? ». S’il y a des demi-sourds dans la classe, ce que certaines copies laissent parfois entendre, les enseignants n’en savent rien. Ils sont juste capables de certifier que tous les étudiants présents dans la salle sont effectivement sortis, c’est tout.

L’obsession du contrôle conduit par contrecoup à la nécessité de mesurer une forme progrès. Dans le cas contraire, cela signifierait que les contrôles ne servent à rien. Cette pensée est totalement intolérable bien sûr. A l’instar de l’homme, l’entreprise apprend de ses erreurs. Pourtant, d’aucuns franchissent le pas et dénaturent la philosophie du contrôle pour s’assurer que l’évolution est réellement positive, que les lacunes se corrigent au fur et à mesure des vérifications. Si l’on reste sur notre fil rouge, l’université, une annonce préalable de l’exercice d’évacuation par le responsable de la sécurité est une première option. Une multiplication compulsive des exercices d’évacuation en est une autre. Battre le record du monde dans ce domaine risque toutefois d’avoir pour contrepartie une baisse du niveau scolaire. Alors pourquoi ne pas inviter les étudiants et les personnels à se pointer chaque jour en survêtement et en baskets afin de grappiller quelques secondes ou encore interdire les études supérieures aux personnes à mobilité réduite ? On voit le souci : passer le contrôle devient plus important que conduire à une authentique amélioration.

Conseils de lecture :

Foucault Michel, Surveiller et punir : naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975
Elias Norbert, La civilisation des mœurs, Agora, Paris, 2003.

FAITES DU SPORT QU’ILS DISAIENT !

La distinction entre le travail et le loisir est apparue au dix-neuvième siècle avec la Révolution industrielle. L’intensification du rythme de travail dans des structures fermées exigeait en contrepartie des plages de repos et de détente. Le sport moderne, structuré par des fédérations et avec des règles unifiées, est né à la même époque. Comment il était et comment il est devenu…

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Le rémunération totale de Lionel Messi dépasse les 100 millions d’euro brut. Ne pas s’en offusquer puisque cela prend en compte, outre son salaire, les droits à l’image, une prime à la signature, un « bonus de fidélité » tant qu’il reste au club et des primes liées à ses performances. En net, taper dans un ballon, posséder un peigne, savoir lire et écrire, et ne pas avoir la bougeotte lui rapportent plus de 50 millions d’euros. Par heure, il encaisse 11 922 euros, soit 3,31 euros par seconde. Pour le dire autrement, en un petit quart d’heure, il gagne le SMIC. La comparaison est édifiante non seulement au regard du revenu des classes populaires mais quand on sait que Messi représente environ 40 % de la masse salariale de son club où d’aucuns estiment que même la disproportion avec ses coéquipiers est malsaine. Lucien Karpik s’est intéressé à une catégorie de biens, les singularités, qui sont caractérisés par une forte valeur symbolique et une incertitude sur la qualité. Le prix de ces biens est déconnecté d’une utilité objective et dépend de facteurs spécifiques.

Dans le football, la croissance exponentielle des droits télévisés fournit aux clubs dominants les moyens d’une politique débridée d’acquisition des meilleurs joueurs. Ceci explique que les prix montent en flèche. La critique adressée à cette analyse est assez prévisible. Certains footeux affirmeront qu’il faut être bien ignare en football pour ne pas être conscient des compétences footballistiques hors du commun de Messi. Il n’est évidemment pas question de contester les qualités balle au pied du numéro dix de Barcelone. En revanche, il est facile d’observer qu’il ne jouit absolument pas de cette réputation de sauveur lorsqu’il revêt le maillot de la sélection argentine. Alors comment est-il possible que Messi soit excellent dans un cas et décevant dans l’autre ? En vérité, le rôle de l’environnement ne peut être négligé. Les partenaires et l’entraîneur permettent ou non l’expression des plus grands talents individuels. L’œil est naturellement fixé sur la prouesse technique, l’exploit décisif. Cela l’empêche parfois de percevoir la dimension collective du sport.

Un retour en arrière s’impose. Lorsque les principes du sport moderne ont été institués, d’intenses débats ont opposé les partisans du professionnalisme et ceux qui souhaitaient tenir le sport à l’écart de dérives éventuelles liées au monde de l’argent. Comme le souligne Richard Holt, les effectifs du deuxième camp se recrutaient prioritairement dans les classes supérieures. Leur objectif était d’éviter à avoir à se mélanger sur le terrain avec les sportifs de condition modeste. C’est pourquoi quand il s’est simplement agi d’offrir aux travailleurs une compensation pécuniaire pour la perte de salaire liée à la participation à un événement sportif, loin de toute prétention au professionnalisme, les membres de l’aristocratie britannique se sont opposés avec virulence à cette proposition. L’invention du fair play est d’ailleurs une conséquence de cette position fermée. Le plaisir du jeu devait être beaucoup plus important que la victoire. L’esprit sportif devait prévaloir. Ce genre de discours était supposé constituer un obstacle supplémentaire pour les sportifs appartenant aux classes populaires.

Chaque sport a réagi de façon différente à ces débats. Le contraste entre le rugby (à quinze) et le football est saisissant à cet égard. Le rugby, « sport de voyou joué par des gentlemen », a rejeté le professionnalisme avec vigueur jusqu’à la fin du vingtième siècle. Ceci a provoqué une scission dans la famille du ballon ovale. Un rugby professionnel qui se jouait à treize a été créé en 1895 tandis que le rugby à quinze demeurait complètement amateur. Son entrée dans le sport business a certes été tardive mais il en a adopté les codes et les règles à une vitesse impressionnante. De son côté, le football, «sport de gentlemen joué par des voyous », est passé plus tôt au professionnalisme, dans la première partie du vingtième siècle dans la plupart des pays européens – cela, malgré la résistance acharnée de forces réclamant un sport pur, non gangréné. Toutefois, l’évolution en la matière a été lente jusque dans les années 1990. Il a fallu attendre 1969 pour que le contrat à terme voie le jour en France. Jusque-là, les footballeurs étaient la propriété de leur club. Quelle belle époque pour les dirigeants : ce système poussait tellement à la baisse des salaires que la paie de certains internationaux dépassait le SMIC d’à peine 20 % !

L’arrêt Bosman de 1997 sera un tournant dans cette libéralisation du sport professionnel européen. Les tribunaux communautaires statuent alors qu’un club n’a plus le droit de réclamer une indemnité de transfert quand un joueur, dont le contrat vient de s’achever, décide de s’engager dans une autre équipe. En même temps, ils interdisent aux fédérations sportives d’établir dans leurs règlements une discrimination entre citoyens de l’Union en fonction de leur nationalité. C’est ce point qui reste le plus commenté mais tous deux contribuent à assimiler le sport professionnel à une activité économique comme une autre. La transformation de l’espace communautaire en un grand marché concerne également les sportifs. Il existe ainsi un marché des joueurs de football. Il s’agit en fait d’un marché dual. Le premier compartiment abrite les singularités. Le cocktail explosif entre la forte valeur symbolique et les droits télévisés explique la démesure des rémunérations. Dans le second, on trouve les joueurs de qualité inférieure, ceux qui sont presque interchangeables. Leurs salaires sont beaucoup plus modestes. Paradoxalement, les classes populaires ne sont pas jalouses des sommes empochées par les stars, comme si ces dernières avaient gagné au loto de la vie. Un pied de nez aux prétendus intellectuels qui condamnent cette folie ?

Conseils de lecture :

Holt Richard, Sport and the British: A Modern History, Oxford University Press, Oxford, 1990.
Karpik Lucien, L’économie des singularités, Gallimard, Paris, 2007.

MAIS QUE DEMANDE LE PEUPLE ?

Selon Winston Churchill, « la démocratie est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres ». Le sens profond de cet aphorisme a tendance à être oublié ces derniers temps. Autriche, Brexit, Hongrie, Italie sans oublier l’inénarrable Donald Trump, les bien-pensants sont assommés par cette accumulation de résultats qui ne sentent pas bon la lavande.

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Le propos de cet article n’est pas de vaticiner contre la rage qui semble parfois s’emparer des électeurs d’un nombre élevé de pays ou de suggérer des mesures pour freiner la contagion du phénomène mais de proposer une mise en perspective de notre système politique. Ce qui implique, pour commencer, de l’envoyer se faire analyser chez les Grecs. Ainsi, Aristote distinguait trois formes pures d’organisation politique : la royauté où un individu gouverne, l’aristocratie où un petit nombre gouverne et la république où un grand nombre gouverne. Elles étaient susceptibles de se dégrader en formes altérées pour devenir la tyrannie, l’oligarchie ou la démocratie. En d’autres termes, la démocratie n’était qu’un avilissement de la république. Le risque de démagogie, de revanche d’une masse de citoyens prenant conscience de leur force collective n’était pas occulté. Les exemples de foules devenues folles et brûlant les sorcières comme les hérétiques ne manquent pas.

Pourtant, au fil du temps, une charmante fable digne du cinéma hollywoodien s’est imposée dans les esprits : des citoyens égaux en droits et dotés de raison se comporteront de façon responsable dans les urnes. Il suffit juste de mettre le paquet sur l’éducation et le tour est joué. C’est pourquoi quand les conservateurs ont vaincu les modérés lors des élections iraniennes en 2009, pour une certaine presse, cela ne pouvait être que la conséquence de fraudes massives. De la même manière, la victoire du camp pro Brexit ne s’explique que par ses mensonges tandis que son candide adversaire, d’une parfaite honnêteté intellectuelle, n’utilisait jamais d’arguments fallacieux. Idem, bien sûr, pour les éléphantesques tromperies de Trump. Il n’est tout simplement pas concevable que le peuple vote dans son ensemble de façon stupide. Cependant, les fondements de cette douce fable sont quelque peu contestables.

Le premier d’entre eux, que les citoyens votent avec leur raison, si possible en songeant à l’intérêt général plutôt qu’au leur, n’est pas le moindre. Les premiers temps du suffrage universel masculin ont pourtant conforté cette idée. Il faut dire que les notables accompagnaient les électeurs jusqu’au bureau de vote afin de leur éviter de commettre des bêtises. Le développement du vote secret et l’invention de l’isoloir ont constitué un fâcheux obstacle à cet égard. L’essor des médias a alors opportunément pris le relais. Quand la gazette ou un présentateur de journal télévisé propre sur lui distribuaient bons et mauvais points, toujours sous prétexte d’éducation, les électeurs retenaient la leçon et cela conduisait à un résultat satisfaisant. Le souci est que la multiplication des sources d’information, dans une société où les frustrations ne manquent pas, rend la bête incontrôlable. Il arrive que les citoyens oublient leur cerveau gauche et votent avec leurs tripes. Aïe !

Le deuxième fondement n’est pas triste non plus : l’acquisition de connaissances basiques permettrait de comprendre tous les enjeux du débat public. Hélas, de multiples sujets sont très techniques : glyphosate, fonctionnement de la banque centrale… Le bon sens paysan n’est pas d’un grand secours. Sinon, nous en serions encore à affirmer que notre planète est plate puisque l’image d’une terre ronde suppose une chute dans le vide pour les individus quand ils se retrouvent la tête en bas. Cette impuissance cognitive est de plus en plus reconnue. Elle justifie paradoxalement que des nombreuses questions soient désormais exclues du vote et réservées à des débats d’experts. Agacés par les résultats aberrants du suffrage universel, les « ravis de la crèche » qui encensaient la démocratie jusque-là se sont en effet engouffrés dans la brèche, se reniant sans en avoir l’air. Comme les citoyens n’y entendent rien, libérons-les d’une partie du fardeau qui pèse sur eux. Qu’ils ne disent surtout pas que les temps ont changé : Platon considérait que la république idéale devait être gouvernée par les détenteurs du savoir et sa conception a souvent été perçue par les démocratolâtres comme recelant des relents de totalitarisme.

Le clivage entre la démocratie illibérale de Viktor Orban et le libéralisme a-démocratique de l’Union Européenne est éloquent. Le Premier ministre hongrois souhaite dépouiller son pays de toute forme d’interposition entre son programme politique et le peuple. Les critiques de la presse, l’indépendance de la justice et l’action des associations jouent un rôle néfaste dans ce schéma. Dans le même ordre d’idée, les intérêts nationaux sont privilégiés au détriment d’une approche plus ouverte, c’est-à-dire continentale. C’est la volonté des citoyens qui doit s’exprimer à l’état brut, parfois même avec brutalité, sans entrave, ni contrôle. A l’autre extrême, la construction européenne peine à dépasser le cadre du marché unique. Les dirigeants de l’Union sont noyés dans la complexité pratique du projet. Comment doit-on gérer la politique monétaire ? Comment fixer les normes de pollution dans l’industrie ? La technocratie est omniprésente par contraste avec la dimension démocratique qui est réduite à des rogatons. Les frustrations du peuple sont étouffées.

Un troisième fondement de la fable hollywoodienne mérite d’être mentionné. Admettons que les populations parviennent à une maîtrise profonde des enjeux, qu’elles accèdent à un authentique savoir. Dans ces circonstances, dit-on, les faits permettront de trancher. Il s’agit ici aussi de fadaises. La science et les valeurs n’appartiennent pas au même champ. Privilégier l’éducation ou l’armée ? La réponse ne réside pas dans une quelconque vérité mais dans les choix ou préférences des responsables politiques. Tout au plus, les données factuelles conduisent-elles à se fabriquer un argumentaire à peu près cohérent, en tout cas pas complètement ridicule. Voilà. Après cette démolition en règle des mythes fondateurs de nos démocraties, il convient maintenant de s’interroger sur ce qu’il convient de faire. Indiscutablement, se souvenir de l’aphorisme de Churchill et défendre la démocratie. D’ailleurs, objectivement, qui déteste vraiment les belles histoires d’Hollywood ?

Conseils de lecture :

Garrigou Alain, Les secrets de l’isoloir, Le Bord de l’eau, Paris, 2012.
Rioux Jean-Pierre (ed.) , Les populismes, Tempus Perrin, Paris, 2007.

VARIATIONS TOMATOLOGIQUES

Combinée à du concombre, elle s’invite dans nos assiettes en répondant au doux nom de légume. C’est une erreur : la tomate est un fruit. Un produit qui s’amuse ainsi à dissimuler son identité doit avoir certainement des choses bien intéressantes à nous dire.

tomate

Les curieux qui s’aventurent à ouvrir des livres d’histoire économique en retiennent que le fordisme a fait entrer le capitalisme dans une nouvelle ère. Le patron automobile Henry Ford aurait introduit la chaîne de montage afin de réduire les coûts de fabrication de son unique modèle, la Ford T, toujours dans une logique de réduction des coûts, autorisant les consommateurs à décider de sa couleur du moment que c’était le noir – devinez pour quelle raison. Dans un livre savoureux, Jean-Pierre Malet vient rectifier les faits à propos. Quelques années avant Ford, l’entreprise Heinz déjà utilisait un circuit de rails automatiques sur lequel circulaient les bouteilles de ketchup. Grâce au procédé, la production passa d’ailleurs en deux ans de 2 millions à 12 millions de bouteilles. De façon similaire, les consommateurs pouvaient choisir la couleur du moment qu’il s’agissait du rouge, l’ingrédient dominant du produit étant la tomate. C’est donc plutôt du heinzisme qu’il aurait fallu parler. Une différence oppose toutefois les deux hommes : en doublant le salaire de ses ouvriers, Ford permit au marché d’absorber la hausse de la production ; rien de tel chez Heinz, ses bouteilles se vendaient seules comme des petits pains.

Entre 1961 et 2013, la production de pommes de terre a été multipliée par deux et demi tandis que celle de tomates l’était par six. Manifestement, les fans de « junk food » versent de plus en plus de ketchup sur leurs frites ! En vérité, les usages de la tomate comme matière première sont extrêmement nombreux. C’est un produit que l’on peut mettre quasiment à toutes les sauces : concentré, purée, tomates pelées… Il convient de préciser à cet égard que, quand on parle de l’or rouge, on pense moins au fruit qui se trouve au rayon légumes du supermarché qu’à la tomate industrielle. La fiche signalétique des deux produits empêche toute confusion. Née il y a belle lurette en Amérique du Sud, la tomate dans nos assiettes, est ronde et gorgée d’eau. L’industrielle est allongée, dure, de peau extrêmement épaisse et contenant très peu d’eau. Ces caractéristiques ont été savamment pensées puisque l’objectif est qu’elle puisse à la fois supporter le transport dans des barils sans être écrasée et être transformée facilement par évaporation en concentré. C’est une création artificielle de la recherche agronomique. Ne  jetez pas une tomate industrielle sur un mauvais acteur ou sur la femme adultère : vous pourriez être accusé de tentative de meurtre.

Le circuit de la tomate industrielle est très instructif de certaines pratiques inévitables avec la mondialisation. Les Chinois se sont emparés du sujet. Ils cultivent massivement la tomate industrielle, la transforment et l’exportent. Pour résister à l’invasion rouge, il est fait référence ici à la couleur du fruit plus qu’au régime politique qui n’est plus vraiment communiste, la stratégie de la qualité est la meilleure option. Dans le domaine du textile, les Italiens s’étaient préparés de longue date à l’admission de la Chine au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) synonyme d’un déferlement de slips made in China en Europe. En se réorientant vers le textile de luxe, ils ont conservé 80 % de leurs emplois dans le secteur entre 1994 et 2004 – durant la même période, moins réactifs, les Français n’en ont sauvegardé que 50 %. Pour la tomate, c’est exactement la même limonade. Dans le nord de l’Italie, le géant de la filière Petti mène une politique de différenciation sur la qualité. Avec des tomates cultivées localement, même pour un rustaud, il n’y a pas photo. La sauce tomate 100 % toscane est incomparablement meilleure.

Seulement voilà, le refrain est bien connu : la grande distribution tire les prix vers le bas. Le textile de luxe échappe à cette pression puisqu’un joli costume se vend dans une boutique spécialisée. Pour ce qui est du concentré de tomate, ce n’est hélas pas envisageable même si l’idée est probablement à creuser. Le consommateur l’achètera habituellement en grande surface. Prise entre le marteau et l’enclume, la compagnie Petti importe aussi dans le sud de l’Italie de la matière première chinoise qu’elle transforme elle-même. Enfin, le mot « transforme » est un peu exagéré. Toute l’astuce consiste à s’appuyer sur le régime douanier du « transit temporaire » qui exonère de taxes les marchandises qui proviennent hors de l’Europe à conditions qu’elles soient retravaillées sur place et réexportées hors de l’Union. Concrètement, il suffit de s’approvisionner en triple concentré de tomate chinois, d’y ajouter un peu d’eau et de sel pour en faire du double concentré italien.

Une partie de cette production est vendue dans des pays comme la France ou l’Allemagne. L’entreprise doit donc acquitter les 14,4 % de droits de douane mais ce n’est pas dramatique. Les quelques 200 000 tonnes d’achat de triple concentré permettent aux Italiens de négocier des prix attractifs avec leurs fournisseurs. De cette manière, tout le monde semble content : les Chinois écoulent leur production, les Italiens répondent au cahier des charges des grandes surfaces et les consommateurs ne mettent pas en danger le budget familial pour acheter leur petit tube rouge. Les grognons n’oublieront pas de dire que c’est une regrettable victoire de la malbouffe. Il y a pourtant bien pire. Le triple concentré chinois est périssable. Plus un baril est vieux, plus son prix est bas. Il arrive que les douaniers italiens interdisent à une cargaison qui ne répond pas aux normes sanitaires de l’Union de fouler le sol européen. Elle n’est pas détruite mais réexpédiée à l’envoyeur, lequel saura en faire bon usage. Il y a toujours des pays avec des réglementations plus souples ou des opportunités de corruption. Dans les faits, le périmé finit souvent sa vie sur le continent africain. Les saisies y sont fréquentes et les non saisies, qui sont également très nombreuses, se retrouvent dans les assiettes.

Conseils de lecture :

Gourbillon Jean-Marc, La tomate, Magasin Pittoresque, 2016
Malet Jean-Baptiste, L’empire de l’or rouge, Fayard, Paris, 2017

LE TRAVAIL EN LETTRES CAPITALES

Emmanuel Macron a souvent été présenté comme le Président des riches. La reprise des chasses à courre ne va probablement pas modifier son image. Cependant, il est possible que cette désignation ne lui rende pas justice. Sa brillante campagne électorale avait pourtant annoncé la couleur. Elle avait été menée au pas de charge, comme si le candidat Macron dirigeait en fait une start-up. Et si son but était simplement de transformer la France en entreprise géante ?

Bruno Le Maire a parfois été décrit comme un ministre qui jouait sa carte personnelle et peinait à se fondre dans le collectif. Son intervention dans les médias sur les retraites lui a permis de corriger d’un coup cette fâcheuse réputation. Trahi par son langage corporel, hésitant avant de se lancer, il nous a offert un grand moment de télévision quand il a affirmé que les retraités ne seraient pas perdants avec une revalorisation des pensions à 0,3 % et une inflation à 1,7 %. Le contraste était criant avec son mentor Dominique de Villepin, capable, lui, de proférer les pires inepties en fonçant la crinière au vent, comme lorsqu’il tenait des propos révisionnistes sur le génocide des Tutsis au Rwanda. Au-delà de l’aspect comique, cette mesure contre les retraités n’est pas sans signification. Faisant suite à la décision un an plus tôt d’augmenter la contribution sociale généralisée (CSG), elle traduit une forme d’agacement, voire d’acharnement, envers une catégorie de la population qui est devenue improductive et ne sert plus les entreprises. Ah, si les anciens pouvaient disparaître. Le malheur veut que leur espérance de vie s’allonge.

Dans le même ordre d’idée, le Premier ministre Edouard Philippe s’en est pris dans un entretien au « Journal du dimanche » à la hausse conséquente des arrêts maladie. Or, une personne malade n’apporte rien non plus à son entreprise. C’est d’ailleurs à se demander pour quelle raison certains citoyens trouvent malin de tomber malade ! Le bon Philippe complète son analyse un peu plus loin. Il serait injuste de le caricaturer. Son gouvernement ne s’oppose pas aux dépenses de santé comme celles qui sont destinées aux hôpitaux ou aux nouveaux traitements. Derrière ces catégories, il perçoit des emplois, de l’activité, en d’autres termes une croissance du produit intérieur brut (PIB). En revanche, la hausse des indemnités journalières versées aux personnages trop atteintes pour travailler grève les finances publiques. Ces pures charges d’un montant qui dépasse les 10 milliards d’euros sont à combattre avec la plus vive énergie… par les personnes valides tout au moins. En repoussant de deux ans l’âge légal de départ en retraite, l’idée était de maintenir la force de travail plus longtemps en activité, le problème est que les arrêts longue durée ont explosé chez les plus de 60 ans. Décidemment, ces vieux !

Passons aux calamiteuses aides sociales maintenant. Le Président les a mises au cœur de l’actualité avant les vacances d’été. En 2016, 714 milliards d’euros avaient été versés à ce titre. Le total est vertigineux, d’où les expressions du type « pognon de dingue » ou « max de tune ». En vérité, Emmanuel Macron jouait sur du velours : à l’intérieur de ce maquis de dépenses, les Français estiment majoritairement que, si les aides qu’ils encaissent sont justifiées, celles dont leurs voisins bénéficient sont entièrement inutiles. Plus fondamentalement, l’argument réclamant leur suppression relève de la logique précédemment évoquée. La pauvreté n’a jamais été un facteur de production. Il est loisible d’ajouter que les sommes colossales injectées à cette intention ne parviennent pas à éradiquer la misère sociale. Quand on a la fibre business, on effectue un bilan et on réfléchit. Ne pourrait-on envisager un meilleur usage pour tous ces milliards et éviter ainsi un terrible gaspillage ? C’est juste un exemple mais que de belles subventions ou baisses de charges cela ferait ! Prêtes à rendre service, les entreprises ont déjà ouvert leur porte-monnaie et patientent dans le calme.

La dernière pierre à l’édifice est le travail. Dans ce cas, il s’agit d’un facteur de production et, pour être précis, c’est même un coût de production. Cette fois, la stratégie du gouvernement se déroule en deux temps. Tout d’abord, la réforme du Code du travail facilite le licenciement des salariés. Ensuite, les chômeurs doivent être mis sous pression. Il n’est pas question qu’ils s’autorisent le moindre relâchement. Ah, si les allocations chômage pouvaient être à nouveau dégressives ! La combinaison des deux principes est censée conduire les personnes sans emploi à accepter une sensible détérioration de leurs conditions de travail, cela à la plus grande joie du patronat. La précarisation du travail n’est évidemment pas perdue pour tout le monde. Reconnaissons à la politique gouvernementale le mérite de l’honnêteté. Le soutien systématique aux entreprises, la multiplication des cadeaux fiscaux sont présentés comme un pari. Il n’y a aucune garantie que cela se traduira par des investissements dans l’appareil productif. Si une entreprise ose, la France peut bien le faire également.

En tout cas, le Président Macron, qui assume avec force le changement de culture, l’installation d’un nouveau logiciel dans la tête de ses concitoyens, espère bien toucher un jour les dividendes de sa politique audacieuse. Son but est de transformer la France en une gigantesque société par action. De son côté, Albert Einstein affirmait que Dieu ne joue pas aux dés. C’est possible. Il est difficile d’avoir des certitudes aussi sur cette question. Toutefois, si l’on prend cette déclaration pour argent comptant, l’aversion de Dieu aux risques, y compris dans un contexte ludique, n’est pas anodine. Elle ne peut se comprendre que d’une manière : Dieu n’est pas capitaliste. Dans ces conditions, conseillons-lui en toute modestie de s’éloigner prestement de la France. Le climat n’y est pas bon pour tous ceux qui gagnent leur vie à la sueur de leur front. Le travail n’y est hélas plus en odeur de sainteté…

Conseils de lecture :

Lupano Wilfrid et Cauuet Paul, Les vieux fourneaux, Dargaud, Paris, 2014, tome 1.
Rosanvallon Pierre, La crise de l’Etat-providence, Seuil, Paris, 2015.