LE MOMENT EST BIEN CHOISI

Environ 3,5 millions de personnes sont considérées au chômage par Pôle emploi. Pour la collectivité, la douloureuse est évaluée à 100 milliards d’euros annuels… Cette somme astronomique comprend les coûts directs (indemnités versées, fonctionnement de Pôle emploi), les coûts indirects (dépenses induites par les conséquences sociales comme le logement) et le manque à gagner en prélèvements obligatoires. Or, une partie des allocataires fraude !

1-avril

Une étude de Pôle emploi mise en ligne en août 2018 estime à 8 % la part des bénéficiaires d’allocations chômage ne cherchant pas activement un emploi. Certains redoutaient un taux beaucoup plus élevé mais, dans un contexte où les finances publiques tirent la langue, la lutte contre le phénomène prend son sens. Evidemment, les malveillants verront dans la récente mise en avant de ce constat une volonté de reprise en main de la population, voire une vengeance contre des créatures suspectées d’avoir essaimé autour des ronds-points en décembre. Il faut vraiment avoir mauvais esprit pour imaginer que des dirigeants politiques puissent agir avec autant de bassesse. De plus, les nouveaux dispositifs de contrôle étaient en gestation depuis des mois, antérieurement à la révolte des gilets jaunes. Enfin, cette idée de partir à la chasse aux tricheurs a déjà été mise en œuvre dans le domaine des fraudes sociales, avant même qu’Emmanuel Macron ne devienne président et ne qualifie les aides aux pauvres de « pognon de dingue ».

Le but est uniquement de pousser les fainéants au travail. Il n’y a pas d’argent à leur prendre. En les dissuadant de simuler, l’Etat économisera en allocations et améliorera ses statistiques du chômage. La mise en place de cellules d’enquêteurs à grand renfort de publicité répond à cet objectif. Les moyens les plus modernes vont être déployés. Les limiers recourront au « datamining », technique de ciblage multicritère, à partir des informations communiquées par les allocataires. Les malheureux qui ont inscrit dans la catégorie signe particulier « poil dans la main » figureront naturellement en tête de liste des suspects. Les transmissions de données entre services seront pratiquées simultanément. On se souvient que des petits malins déclaraient au fisc qu’ils vivaient en couple afin de réduire leur montant de l’impôt sur le revenu, cela tout en prétendant le contraire aux organismes de sécurité sociale afin de percevoir des allocations de personne seule. Et gare aux supposés chômeurs qui immortaliseront sur Facebook leurs performances sur les pistes de ski. Les contrôleurs seront formés à la surveillance des réseaux sociaux.

La seule mesure de détection qui restera dans les tiroirs est l’envoi d’inspecteurs sur des lieux de vente afin de réaliser des missions de surveillance discrète. Partant du principe que les chômeurs adorent taquiner le goujon, l’idée était de cibler les magasins qui commercialisent les articles de pêche. Face au tollé de nombreuses organisations impliquées dans le respect des droits de l’homme, les services de l’Etat ont fait machine arrière. La Fédération Nationale de la Pêche en France (FNPF) était pareillement montée au créneau, protestant contre la stigmatisation d’une population par essence pacifique… sauf envers les poissons. Son dynamique président, Claude Roustan, s’était même fendu d’un « l’arête nous est restée en travers de la gorge » qui a beaucoup fait sourire. Il faut savoir que les enjeux en termes de sanctions ne sont pas minces pour les contrevenants. Les faux chômeurs recevront un avertissement s’ils sont attrapés et, en cas de récidive, ils seront privés d’allocations pendant un mois. Carton rouge.

Fidèle à son célèbre « en même temps » et déterminé à tordre le cou à la rumeur laissant entendre qu’il est le président des riches, Emmanuel Macron a également donné l’ordre de s’en prendre aux entreprises qui filoutent l’administration fiscale. Dans le sillage de la taxe sur les géants de l’économie numérique, les GAFA, qui vient d’entrer en vigueur et devrait rapporter 500 millions d’euros, la France a décidé de démanteler les petits trafics de l’ensemble des entreprises multinationales. L’idée est loin d’être mauvaise. Les deux tiers du commerce mondial sont réalisés par ces compagnies implantées dans plusieurs pays et un tiers correspond à des échanges intra-groupes. Nul n’ignore que les prix que se facturent les entreprises qui appartiennent à un même groupe constituent un excellent moyen d’optimisation fiscale. Selon les hypothèses les plus prudentes, la perte de recettes publiques serait comprise entre 100 et 240 milliards de dollars par an, soit 4 à 10 % de l’impôt sur les sociétés dans le monde. Désormais, des experts aguerris vérifieront si les prix et les transferts sont réels, si les filiales situées à l’étranger ne sont pas des coquilles vides. Des containers seront inspectés.

Les sanctions d’entreprises ressemblent à celles prévues pour les faux-chômeurs : d’abord un avertissement et ensuite un mois de fermeture. Pascal Saint-Amans, directeur du centre sur la fiscalité à l’OCDE, le club des pays développés, s’est félicité du rôle pionnier de la France – ajoutant que « c’était d’autant plus méritoire que l’on ne s’attendait pas à ce que ce type d’initiative vienne de ce pays ». De cette petite pique, il aurait franchement pu se passer d’ailleurs. Tels Dupond et Dupont, le maréchal Ferrand et le lieutenant Castaner se sont répandus à la télévision sur la discrétion des médias par rapport à cette mesure courageuse. Face à un journaliste pantois, le second a même asséné : « le biais est manifeste : comment se fait-il que vous ne parliez que de la lutte contre les faux chômeurs et pas du combat contre les patrons voyous ? ». La seule réponse qui puisse être suggérée dans ces colonnes est simple : les médias n’en traitent pas parce que l’Etat n’a jamais pris une telle décision. Il s’agit d’un canular en l’honneur du premier avril. Espérons ne pas avoir provoqué de panique dans le pays à la manière d’Orson Welles en 1938. Il y a plus de chance que des extra-terrestres envahissent la terre que de voir Emmanuel Macron en croisade contre les entreprises qui trichent…

Conseils de lecture :

Jaglom Henry, En tête à tête avec Orson, Robert Laffont, Paris, 2015.
Mateo Pascal, Les plus grands Canulars français, Le Papillon Rouge, 2010.

DIS-MOI CE QUE TU ACHETES ET JE TE DIRAI QUI TU ES !

L’engouement que les soldes de janvier ont suscité dans l’hexagone est rassurant. Il prouve que, malgré la crise politique exceptionnelle, les Français ont retrouvé assez rapidement le sens des priorités : profiter des -20, -50, voire même des 70 % affichés dans les vitrines des magasins. Y a-t-il un sens à donner à cette fièvre acheteuse ?

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Les économistes décortiquent avec minutie le comportement théorique du consommateur. En principe, l’acheteur en puissance commence par hiérarchiser ses besoins. Dans un deuxième temps, comme ses ressources financières sont normalement limitées, il consacre ses premiers euros aux dépenses qu’il juge les plus importantes puis, après avoir atteint cet objectif, il passe à la satisfaction des besoins qu’il classe en second et ainsi de suite. A la fin, s’il lui reste encore quelque menue monnaie, il pourra enfin se précipiter sur les produits qu’il considère comme superflus, le loisir par exemple. De ce fait, les achats coup de cœur, d’impulsion, sont exclus du champ de l’analyse. Les agents économiques qui se conduisent de la sorte et ne brillent donc pas leur rationalité sont priés de se tenir à l’écart afin de ne pas perturber la réflexion. Quoi qu’il en soit, l’examen de la consommation de l’individu est un authentique révélateur de son échelle de préférence puisqu’il est libre quand il jette son dévolu sur un produit.

A partir de là, les classes les plus favorisées adressent souvent un regard assez méprisant sur les démunis. Ils observent que, malgré leurs maigres ressources, les pauvres n’achètent pas les biens les plus utiles à leur famille. Quand le Président Macron critiquait les aides sociales, il soulignait qu’elles n’avaient pas éradiqué la pauvreté. Il aurait pu ajouter qu’elles avaient été parfois détournées de leur destination initiale – écran plat contre fournitures scolaires – au point que des dispositifs ont dû être mis en place pour éviter de tels dérapages. Ainsi, se plaignent les libéraux qui sont d’ailleurs rarement des personnes complètement désargentées, les indigents témoignent d’un dévoiement condamnable par leur comportement en caisse. Pouah, ces créatures appartiennent à l’espèce humaine mais, franchement, qu’ont-ils à voir avec des gens comme nous ? De la même manière que l’homme moderne porte en lui environ 2 % de l’ADN de l’homme de Neandertal, le nanti d’aujourd’hui a des gênes communs avec le «sans-dent » qui achète stupidement iPhone, tablettes et télévisions à écran plat.

Cela signifie-t-il que la réussite sociale immuniserait contre le matérialisme ? Il n’est pourtant pas certain que les privilégiés envoient régulièrement leur fourrure à l’opéra ou qu’ils possèdent un abonnement annuel à la Comédie-Française. La quête de spiritualité, de sens, n’est pas non plus directement corrélée au pouvoir d’achat. En vérité, il n’y a pas que les défavorisés pour faire chauffer la carte bleue en boutique. Les classes supérieures se conduisent de façon identique pour le plus grand bonheur des commerçants. La « société de consommation » n’est pas une vaine expression. La critique des classes prospères contre le bas de l’échelle repose sur deux arguments. Tout d’abord, quand on en a les moyens pécuniaires, rien n’interdit de s’adonner aux dépenses les plus superficielles, de s’abandonner à la recherche d’un niveau toujours plus élevé de confort. Soit. Ensuite, ils reprochent à leurs congénères les plus modestes d’adopter des attitudes aberrantes. Ils sous-entendent que, s’ils étaient confrontés à la misère, eux renonceraient à leur écran plat pour améliorer l’éducation de leurs enfants.

Les études menées dans les pays en développement semblent confirmer cette prétendue irresponsabilité des individus les plus pauvres. On devrait s’attendre à ce qu’ils consacrent la presque intégralité de leur revenu à l’alimentation ou, à défaut, à des achats essentiels comme l’habillement. Or, il n’en est rien. Selon le pays, le poste des dépenses vitales représente entre approximativement 50% et 75% de leur budget. Dans deux régions de Chine, Robert Jensen et Nolan Miller ont constaté que les ménages dépourvus de richesses ne profitaient pas des baisses de prix du riz et du blé pour augmenter leur consommation de ces denrées. Leur objectif n’est pas de constituer un panier alimentaire dont l’apport se rapproche de 2 400 calories. Ils profitent de l’occasion pour acheter de la viande et des crevettes. Plus fondamentalement, ils cherchent à s’éloigner des biens de subsistance qui sont des marqueurs de la misère. Au bout du compte, les personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté mangent de moins en moins et cette dégradation de leur bilan calorique est volontaire.

L’argent qui n’est pas affecté à l’alimentation sert d’autres fins. Certaines renvoient à des obligations sociales comme le paiement des dots – un mariage est très onéreux – mais ce n’est pas tout : les pauvres se débrouillent pour acheter des produits qui, dans leur situation, paraissent totalement frivoles. Mieux nourris, les démunis seraient plus forts et plus productifs. Cependant, ils optent pour des futilités. Plutôt que voir en eux des dégénérés comme nos moralisateurs le font, il est possible d’envisager une hypothèse alternative : ils mettent l’accent sur les plaisirs immédiats parce qu’ils sentent que leur horizon est bouché. Les perspectives à terme ne sont guère réjouissantes. Une illustration supplémentaire l’atteste. Des programmes internationaux proposent la gratuité de l’enseignement et même parfois un dédommagement monétaire pour la présence à l’école. Le taux de scolarisation a nettement augmenté mais pas le niveau de connaissances des élèves. La problématique est identique : quel intérêt y a-t-il à faire des efforts à l’école si l’élève sait que, de toute façon, il travaillera avec son père dans les champs à l’âge adulte ? « Selon que vous serez puissant ou misérable », avait débuté La Fontaine, l’achat d’un iPhone vous rendra gland ou geek.

Conseils de lecture :

Jensen Robert et Miller Nolan, « Giffen Behavior and Subsistence consumption », American Economic Review, volume 44 (9), 2009, p. 42-65.
Sen Amartya, Repenser l’inégalité, Points, Paris, 2012.

A LA TÊTE DU CLIENT

Une maîtresse organise un goûter avec ses élèves. Qu’elle répartisse les sucreries arbitrairement, selon que la tête de l’enfant lui revient ou pas, et elle sera considérée comme une personne injuste. Pourtant, il s’agit d’une excellente préparation à la vie économique quand les écoliers seront devenus adultes, non ?

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Les économistes mentionnent souvent la loi du prix unique. Ils en sont même fiers. Il faut dire qu’ils n’en ont pas beaucoup à se mettre sous la dent. Cette loi stipule que le même bien ne peut être vendu à des prix différents. Aucun artisan ne s’amuserait à se prévaloir de sa lenteur pour présenter un devis exorbitant à un client. Il n’aurait pas le temps de finir sa tirade « vous comprenez, cela me prendra plus de temps parce que je fais de longues pauses » que l’acheteur potentiel serait déjà passé à la concurrence pour se fournir à un prix normal. Il est évidemment question ici de produits de qualité égale. D’un autre côté, on peut se demander par quel miracle un produit comme le dollar aurait le même prix dans le monde alors qu’il est coté sur des places financières différentes. En fait, il suffit que le dollar vaille moins cher à Paris qu’à New York pour que des petits malins se précipitent pour en acheter à Paris afin de les revendre avec bénéfice à New York. Par leur comportement sur les marchés, ils font varier les prix de sorte que les éventuelles anomalies finissent par être corrigées.

Ces petits malins qui font respecter la loi économique évoquée portent le doux nom d’arbitragistes. Précisons d’ailleurs que ce ne sont pas véritablement des spéculateurs puisque, en procédant de la sorte, ils ne prennent aucun risque. Ils sont en fait plus vautours que lions. Ces justiciers d’un genre atypique ne sont heureusement pas seuls. Pour s’assurer que la loi du prix unique est vérifiée, ils sont assistés par les juristes qui, une fois n’est pas coutume, collaborent fiévreusement avec les économistes. D’un point de vue légal, il est en effet a priori interdit de procéder à une discrimination entre les acheteurs d’un produit. Il n’y a pas que le refus de vente qui soit prohibé. Prenons au hasard Montauban, une ville qu’il ne faudrait jamais quitter comme le pensait Lino Ventura. Un commerçant n’a pas le droit de décider d’augmenter ses prix sur la base de la couleur de peau : « étant donné que vous êtes noir, vous allez devoir vous acquitter d’un supplément de de 20 % ». Le raisonnement vaut aussi à la baisse : il n’est pas possible d’offrir un rabais uniquement aux blancs.

Cependant, les économistes et les juristes ont été contraints de s’incliner face aux techniques du marketing. On comprend qu’un acheteur régulier puisse tirer de menus avantages de sa fidélité à une entreprise : la dixième entrée est gratuite ! De manière plus fine, le yield management préconise d’opérer une différenciation des tarifs dans l’intention de mieux gérer les flux de clients. Les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration ou des transports collectifs sont des terrains particulièrement fertiles à sa pratique. Un taux de remplissage continuellement proche de 100 % est la meilleure garantie d’une maximisation des recettes. Durant les happy hours, les propriétaires de débit de boisson baissent leurs prix en espérant ainsi attirer de nouveaux consommateurs. Les horaires sont ceux de moindre fréquentation des établissements. En sens inverse, aux heures de pointe, quand les clients se bousculent, les entreprises peuvent se régaler allègrement. Au moment où débutent les vacances scolaires, une compagnie aérienne sait que ses billets d’avion trouveront preneur, même à un prix très élevé.

La petite mamie qui se rend au guichet de la gare afin d’acheter un billet de train en vue d’un départ immédiat sera impitoyablement alignée par la compagnie de chemins de fer. Si elle utilise son téléphone pour procéder au même achat, il lui en coûtera moins cher. Si elle s’y prend à l’avance en choisissant un train circulant en heures creuses, elle obtiendra un tarif bien meilleur encore. Les paramètres qui influent sur le prix sont nombreux : canal de vente, horaire du train, âge du client… voire celui du capitaine parce que, si les trois quarts des voyageurs ne paient pas le plein tarif, personne n’est capable de comprendre l’algorithme qui préside à la fixation de ce satané prix. Il est clair que la SNCF a manifestement pris goût au yield management : munie de ciseaux de précision, elle découpe le marché sous toutes les coutures possibles et imaginables. C’est pourquoi elle a entrepris d’effectuer des distinctions parmi ses clients les plus fidèles, non en récompensant davantage les meilleurs mais en retirant des avantages aux autres. Des segments, des segments, toujours des segments…

De la SNCF à Donald Trump, il n’y a qu’un pas. Le Président américain est issu du monde des affaires. Il a toujours procédé à la hussarde et ne sait rien faire d’autre que des «deals ». La logique de différenciation de la clientèle n’a donc aucun secret pour lui. Il élève juste un poil le niveau de subtilité. Les alliés européens n’ont pas besoin d’être traités avec bienveillance parce que ce sont des partenaires historiques. Ils ne se rapprocheront jamais des Etats non démocratiques. Ils peuvent être assimilés à des clients captifs tel le voyageur qui doit monter dans le train à tout prix. On peut les humilier en leur donnant des ordres comme à un enfant : « vous utilisez notre monnaie ; en conséquence, nous vous interdisons de commercer avec ce pays ». En revanche, le chef suprême de la Corée du Nord serait une prise de choix, quasi inespérée. Alors, après l’avoir certes un peu secoué, Trump s’est mis à le cajoler incroyablement. Peut-être que si les dirigeants iraniens avaient passé outre ses premières vexations, ils seraient devenus amis. Ce n’est toutefois pas sûr. Là aussi, l’algorithme n’est pas simple à déchiffrer.

Conseils de lecture :

Pichot Julie et Brillet Frédéric, SNCF : un scandale peut en cacher un autre, Editions de l’Observatoire, Paris, 2018.
Woodward Bob, Peur – Trump à la Maison Blanche, Seuil, Paris, 2018.

CONTRE QUOI AU FAIT ?

Contre comme contrepèterie, ces jeux de mots qui assouplissent la langue dans un sens parfois osé. Comme disait François Ozon justement, il court, il court, le furet ! Contre comme contrepartie aussi, ce qui nous ramène au circuit économique. Un individu achète un bien. Le bien se déplace du magasin à l’individu tandis que l’argent fait le chemin inverse. C’est moins drôle assurément.

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La comptabilité nationale ne le cache pas, elle s’intéresse prioritairement aux activités marchandes, celles qui font l’objet de transactions. En procédant de la sorte, elle ignore un pan non négligeable des activités économiques. Le travail domestique notamment est totalement laissé de côté. Il suffirait que les Français s’amusent à passer des contrats entre voisins, que les uns aillent faire la vaisselle chez les autres pour que le Produit Intérieur Brut (PIB) explose. Le monde de la gratuité est tellement étranger au circuit économique classique que même la typologie des centres de décision économique reflète cette indifférence. Le secteur associatif a été affublé d’un nom barbare, « institutions sans but lucratif au service des ménages », terreur des étudiants redoutant qu’un enseignant sadique ne les interroge à ce propos. Et, si cela ne suffisait pas, une association ne sera enregistrée dans la funeste catégorie que si elle possède deux salariés. Une fédération nationale de parents d’élèves qui emploie des permanents en fait partie mais ses antennes locales, qui reposent exclusivement sur le bénévolat, restent dehors. L’utilité sociale n’a rien à voir. Si elle était créée, l’association des admirateurs de Philippe Broda ne serait pas prise en compte dans le circuit économique. Une aberration.

La réciprocité est certes un des principes fondateurs des sociétés humaines. La règle du donnant-donnant a déjà été exposée dans ce blog. Cependant, dans l’univers capitaliste, elle prend des formes assez surprenantes. Dans ce cas, il est plus juste de parler de contrepartie. Le but des capitalistes n’est pas de provoquer un ruissellement des richesses à l’intérieur du corps social. S’ils se mouillent ainsi, prenant parfois d’énormes risques, c’est pour engranger des profits. Du côté des employés, il n’est évidemment pas interdit de se réaliser dans son travail mais, pour eux, la véritable contrepartie des services productifs fournis est le salaire. Même les prestations sociales sont conditionnées. Il est possible de percevoir des allocations familiales mais si l’on a pris la peine de se retrousser les manches afin de fabriquer des enfants. Pareillement, les individus qui pètent la forme ne sont pas indemnisés par la branche maladie de la Sécurité sociale alors que, pourtant, ils versent des cotisations en ce sens. De plus en plus de personnes en bonne santé se plaignent de l’« injustice » dont ils estiment être victimes de ce fait. Les dons aux bonnes œuvres n’échappent pas à cette logique. Elles offrent des avantages fiscaux.

Les cadeaux d’entreprise sont très réglementés pour réduire la pratique de la corruption. Désormais pour circonvenir une personne, il convient d’être discret – d’où l’expression «dessous de table » – ou bien d’emprunter des voies détournées mais légales. Quand un laboratoire pharmaceutique invite un aréopage de professeurs de médecine réputés à un colloque sous les tropiques, on peut se demander quelle contrepartie ils attendent en retour puisque les opérations comptabilisées en impliquent une. Mais cessons ces taquineries qui ne mènent pas très loin pour revenir à l’essentiel. Les pouvoirs publics battent actuellement la campagne dans l’intention de convaincre la population que les aides sociales doivent être corrélées à un travail, un effort de la part des bénéficiaires. La reprise en main des mécontents est habile. Pour la majorité de la population, la notion de contrepartie est ancrée dans les esprits. Un individu ne peut se contenter d’empocher les prestations qui lui sont versées sans rien donner en retour à la collectivité. La pauvreté ne justifie pas ce type d’inconvenance. Quelques heures à vider les poubelles du « cercle littéraire des éplucheurs de patates », c’est à prendre ou à laisser.

Surfant sur la vague, la ministre Jacqueline Gourault a formulé une proposition qui s’inscrit dans la même perspective. Tous les citoyens sans exception devraient contribuer à l’impôt sur le revenu – les plus démunis, à hauteur de 1 euro éventuellement. L’argumentation n’est pas fiscale, du style « puisque plus de 50% des ménages y échappent, il serait avisé d’élargir son assiette ». Non, il s’agit d’une justification symbolique. Nul n’ignore que, pour les pauvres, le coût de la collecte serait largement supérieur à son rendement. Le but est que les citoyens se sentent impliqués par l’impôt, qu’ils comprennent tous qu’il y a toujours quelqu’un qui paie quand des services publics leur sont proposés. C’est si facile de faire payer les autres ! A contrario, l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF), lui, a été supprimé. La mesure est de bon sens. C’était également un impôt symbolique. Or, les nantis n’ont pas besoin d’être instruits. Ils savent déjà combien il est douloureux de participer au financement de l’économie nationale. Pourquoi les importuner dans ces conditions ?

Passons des ménages aux entreprises maintenant. Il est difficile de leur reprocher d’ignorer qu’un sou est un sou. Il est donc légitime de baisser leurs impôts sur les bénéfices, leurs charges sociales et toutes les joyeusetés auxquelles elles sont impitoyablement soumises. Sur la partie éducative, la situation est parfaitement claire. En revanche, du point de vue des contreparties, une petite incohérence semble soudain s’esquisser. Un pauvre qui reçoit des aides doit donner quelque chose en retour mais une entreprise qui se trouve dans la même position refuse que le principe de réciprocité s’applique à elle-même. Prenons le cas du Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE), avantage fiscal de 20 milliards tout de même. Quand il a été question de promesses d’embauche, les patrons sont montés dans les tours. Tout au plus ont-ils consenti à reconnaître que, si ces aides devaient servir à augmenter les revenus personnels… eh bien, ce ne serait pas super moral. Une belle indécence. Le chef de l’ENA raffole-t-il donc du porto ? Pour terminer comme nous avons commencé.

Conseils de lecture :

Antel Jacques, Contrepèteries. Petit dictionnaire insolite, Larousse, Paris, 2014.
Barrows Annie et Shaffer Mary Ann, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates , Points, Paris, 2012.

ATTENTION, CLASSIFIE!

L’homme a inventé la roue, le fil à couper le beurre. Il a également chassé le mammouth, cueilli des pommes et des groseilles. Parmi ses multiples activités, les tâches de classification n’ont occupé qu’une infime partie de son temps. Heureusement, en un sens. Il semble toutefois que, depuis quelques siècles, il ait rattrapé le temps gagné.

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Pour traiter de la pratique des classifications, la référence à Michel Foucault est incontournable. Selon le philosophe français, elles jouent encore un rôle secondaire à la Renaissance. C’est seulement avec l’ère des Lumières qu’elles prennent leur essor. Le but est alors d’établir des comparaisons, de distinguer les identités et les différences entre les objets, et non plus déceler leurs ressemblances dans un monde ordonné par Dieu. La fonction des mots évolue en parallèle. Ils deviennent représentatifs des choses. Cependant, les classifications ne sont pas de simples  « jeux des sept familles ». Elles ne sont jamais neutres. Quand l’homme ordonne lui-même les relations entre les objets, qu’il dessine des clivages, qu’il instaure des hiérarchies entre eux, il oriente forcément le regard et l’analyse. C’est pourquoi, poursuit Foucault, derrière la question de l’amélioration des connaissances, la logique du savoir, celle du contrôle social et du pouvoir n’est jamais très éloignée.

La « classification-mania » règne sans partage dans notre société. L’obsession taxonomique n’est pas l’apanage des services de sécurité ou d’administrations qui oscillent entre l’admiration pour Kafka et l’abrutissement le plus profond. Rien n’échappe à cette tendance, y compris les sujets farfelus. Ainsi, Jean-François Dortier propose une classification d’une population qui est loin d’être en voie d’extinction, à savoir les cons. Dans sa description, paradent fièrement l’ »arriéré », le « beauf », le « con universel », le « zinzin », le « débile »… Dans le même ordre d’idée, au dix-neuvième siècle, Charles Fourier présentait une typologie des cocus : le « cocu en herbe », le « présomptif », le « désigné », l’ »irréprochable »… Au final, le philosophe français inventoriait 80 catégories d’hommes à cornes. Il est bien dommage que personne à ce jour ne se soit lancé dans une investigation établissant un lien éventuel entre les diverses catégories de cons et de cocus. La piste mériterait assurément d’être creusée.

La classification des individus dans la société a beaucoup intéressé les penseurs.  Selon Platon, l’homme est une créature qui satisfait des besoins animaux, qui est susceptible de faire preuve de courage et qui est capable de faire preuve de réflexion. A partir de là, il distingue trois catégories de citoyens : les travailleurs, dont le rôle est de nourrir la population, les guerriers, qui la protègent et les philosophes, qui se situent au sommet de la hiérarchie et lui montrent la voie. Le Moyen Age chrétien s’inspire de ce découpage. Les paysans se trouvent en bas alors que les nobles, qui font la guerre, occupent le niveau intermédiaire. Le seul vrai changement apparaît tout en haut : comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, les hommes d’église chassent les philosophes pour mener la collectivité à bon port. En Inde, le découpage originel fait ressortir quatre castes (varna) : prêtres et enseignants, gouvernants, artisans et marchands, ouvriers et serviteurs. Il est complété par une division supplémentaire en castes (jati) fondées sur des professions héréditaires.

Avec le développement des activités économiques, les classes inférieures, celles qui contribuent à la croissance des richesses, deviennent l’objet de l’attention des classificateurs. Adam Smith distingue trois catégories d’individus d’après leur place dans la sphère productive : les capitalistes, les salariés et les propriétaires fonciers qui tirent leur revenu, la rente foncière, de la détention des terres. Quelques décennies plus tard, Karl Marx retirera la classe des propriétaires fonciers, qui pèsent de moins en moins avec la Révolution industrielle, pour laisser face à face capitalistes et salariés. A la même époque, Fourier, toujours lui, dressait un tableau extrêmement pointu de la nature humaine. Il distinguait 810 tempéraments, 405 par sexe et 12 passions, parmi lesquelles la « composite » qui pousse les hommes à s’associer, la « cabaliste » qui les exhorte à s’affronter et la « papillonne » qui les invite au changement. Afin de réconcilier tous ces éléments, il préconisait la création d’un modèle de société formé d’unités de base, nommées « phalanstères » dénombrant 1 620 personnes, éventuellement 1 600. Inutile de préciser que ce grand maniaque termina sa vie vieux garçon.

Les professions et catégories socioprofessionnelles (PCS), qui ont pris la suite des catégories socio-professionnelles (CSP), ont affiné le clivage en fonction des activités économiques avec 6 groupes : agriculteurs et exploitants ; artisans, commerçants et chefs d’entreprise ; cadres et professions intellectuelles supérieures ; professions intermédiaires ; employés et ouvriers. Cette typologie a longtemps correspondu à la conscience d’appartenir à un groupe social. Avec la disparition progressive de la classe ouvrière, ce n’est plus vraiment le cas. Dans la société post-industrielle, les frontières se brouillent. Malgré une certaine pertinence, la distinction entre les métropolitains, profitant de la mondialisation, ouverts et sympathiques, et les laissés-pour-compte des récents bouleversements économiques, fermés et antipathiques, reste quelque peu grossière. La situation d’une assistante émargeant au SMIC et domiciliée en banlieue parisienne n’est pas meilleure que celle du notaire d’une petite ville dans le Gers.

Il faut ajouter que les changements sont d’une impressionnante rapidité et que les classifications doivent s’adapter en permanence. Pour illustration, auparavant les institutions financières et les compagnies d’assurance étaient clairement dissociées. Avec le développement de la « bancassurance », les deux secteurs institutionnels ont été rapprochés sous l’appellation sociétés financières. Dans cet environnement en perpétuel mouvement, il est possible de se raccrocher à une bouée, le revenu des agents économiques. Par exemple, 50 % des Français touchaient moins de 1 710 euros net par mois. Pour ce qui est du salaire moyen, il est de 2 250 euros. Enfin, dernier repère, les 10% les plus privilégiés disposent en moyenne par mois de 5 200 euros, revenus du patrimoine compris. Voici comment les individus peuvent être évalués. Valeur. Les Grecs avaient une autre acception du mot.

Conseils de lecture

Fourier Charles, Tableau analytique du cocuage, Mille Et Une Nuits, Paris, 2002.
Marmion Jean-François (ed.), Psychologie de la connerie, Sciences Humaines 2018.

EH BIEN, JEUNE HOMME !

L’acteur W.C. Fields n’aimait pas les enfants. Alors, dès qu’il en voyait un, il ne pouvait s’empêcher de lui jouer un mauvais tour comme cacher sa tirelire. Dans la même veine, Hippolyte Taine avait résumé : « Les enfants, ça console de tout… excepté d’en avoir ». Pourtant, les jeunes générations n’ont-elles pas énormément à nous enseigner ?

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La sacralisation de la jeunesse est un trait de nos sociétés. D’aucuns parlent d’ailleurs de «jeunisme ». Les personnes âgées s’estiment même parfois victimes d’un diktat : il faut cacher son âge à tout prix. La traque des rides et des plis est devenue impitoyable. Le lifting est parfois la solution pour avoir l’air jeune. Il est vrai que voir des gamins de cinq ans à skis peut donner des envies de régression infantile. Ils ne connaissent pas encore les tables de multiplication mais ils sont de capables de slalomer avec une  agaçante virtuosité sur les pistes ! La croyance des Romains selon laquelle le savoir serait niché dans le cerveau de sages individus à chevelure blanche semble entièrement révolue. Le train des sénateurs est à l’arrêt. Vive la Très Grande Vigueur des ados boutonneux mâchouillant du chewing-gum qui bouscule les conventions archaïques. Les leçons qu’ils nous dispensent méritent d’être étudiées ; celles des plus petits au moins autant. Ecoutons-les.

Une célèbre expérience menée avec des enfants de deux ans par Sharon Brehm et Marsha Weintraub est un bon point d’entrée. Deux jouets sont laissés à portée de main des chères têtes blondes. Ils possèdent une attractivité équivalente et sont placés l’un derrière l’autre séparés uniquement par une barrière en plexiglass d’une modeste hauteur. On constate que le choix des enfants se porte indifféremment sur le premier ou le second jouet. Aucune préférence claire ne ressort. En revanche, lorsque le niveau de la barrière en plexiglass est élevé pour atteindre soixante centimètres, suggérant l’existence d’un obstacle, le comportement des enfants change radicalement : ils se précipitent presque tous vers le jouet qui est situé derrière la barrière, autrement dit vers le plus difficile à récupérer. La théorie de la « réactance psychologique » rend compte de ces observations  : dès son plus jeune âge, l’être humain refuse que l’on empiète sur sa liberté. Ce qui signifie que les objets associés à une éventuelle perte d’autonomie acquièrent d’un coup de la valeur.

Cette inclination humaine que l’on qualifie d’« effet Roméo et Juliette » est permanente mais elle prend toute son ampleur à l’adolescence. En reprochant à leur enfant de 15-18 ans la qualité de ses fréquentations, les parents œuvrent en fait involontairement au renforcement du lien de leur progéniture avec les mauvaises personnes. D’où un dilemme bien connu puisque, si se taire est insupportable, agir ouvertement est presque à coup sûr contre-productif. « Que faire ? » comme disait Vladimir Ilitch Lénine. La stratégie qui consiste à porter au pinacle la situation indésirable pour que l’enfant se dirige de lui-même dans l’autre direction n’est pas assurée d’être gagnante. Prenons le cas des brocolis. Les gamins les détestent habituellement. Selon une blague de cour de récréation, ce qui les différencie des crottes de nez est que, justement, ils n’en mangent pas. Pour des parents, se lancer dans l’apologie du steak-frites-ketchup en dénigrant l’affreux légume dans l’espoir que leur enfant fasse justement le choix inverse ne laisserait pas uniquement un goût bizarre. A cause de la pression sociale, de l’avis des amis, la manœuvre machiavélique risquerait fort d’échouer.

Ce sens de la contradiction, cette attitude d’enfant capricieux, on les retrouve évidemment chez le président de la République. Le garçon se croyait béni des fées. Il cassait les codes, réussissait dans toutes ses entreprises, même les plus improbables, et personne ne lui avait jamais vraiment résisté – les démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb pouvant être perçues comme des mouvements d’humeur de mauvais coucheurs. Les Français, tout de jaune vêtus, l’ont fait redescendre sur terre assez brutalement. Ils ont essayé de lui expliquer que sa politique était inacceptable, à lui, Emmanuel Macron ! Entre crime de lèse-majesté et puérile vexation, le sentiment que ses marges de manœuvre se sont soudainement réduites, l’a braqué. C’est ô combien normal pour qui s’intéresse aux mystères de la psyché humaine. Dans ces conditions, il était impensable de céder à propos de l’impôt de solidarité (ISF) sur la fortune.

Tout était pourtant réuni pour qu’Emmanuel Macron mette les pouces à ce sujet. En 2017 le montant de l’ISF collecté approchait les 4 milliards d’euros. Puisque l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) est supposé faire entrer 1 milliard d’euros dans les caisses de l’Etat, c’est de 3 milliards d’euros dont il est question au total. Rappelons que le PIB de la France avoisine les 2 100 milliards et que 230 milliards de recettes ont été votées pour le budget de l’Etat en 2019. Autrement dit, il s’agit d’une mesure purement symbolique. D’autre part, le président avait annoncé que cette mesure n’était qu’un ballon d’essai, un pari. Si les riches ne jouaient pas le jeu, l’ISF pourrait être rétabli. Un retour en arrière ne serait pas forcément une reculade. Ajoutons que le chef de l’Etat affirmait la main sur le cœur que le grand débat national était complètement ouvert, cela jusqu’à une révision de la Constitution. En fermant la porte au retour de l’ISF, il prouve exactement le contraire.

Cet « effet Roméo et Juliette » qui emprisonne le président le pousse à justifier sa position en adoptant des positions spécieuses, voire quasiment ridicules. Obsédé par ces pauvres qui lui causent du tort, il a ainsi asséné publiquement que l’ISF n’avait jamais réduit la pauvreté. Certes oui, mais le vaccin contre la grippe, non plus… L’ISF avait pour vocation d’indiquer une volonté politique de réduire les inégalités et le vaccin contre le grippe de protéger contre son virus. Cela fait immanquablement songer à l’enfant qui, après avoir été gourmandé, trépigne de frustration. Il s’entête et se crispe parce qu’il sent qu’on veut le priver de son jouet. Il est prêt à tous les délires et à toutes les folies. Prends un peu recul, mon petit. C’est de cette manière que tu grandiras.

Conseils de lecture :

Cialdini Robert, Influence et manipulation, Pocket, Paris, 2015.
Taylor Robert Lewis, L’extravagant W.C. Fields, Ramsay, Paris, 1999.

ALEXANDRE LE BIENHEUREUX

On considère souvent que le pique-bœuf à bec rouge se trouve en symbiose avec le rhinocéros qu’il débarrasse des insectes et larves accolés à sa peau en les mangeant. Mais d’aucuns l’accusent aussi de laisser ouvertes les plaies de la bête à corne afin de mieux se nourrir encore. Ce qui ferait entrer le charmant oiseau dans la catégorie des parasites. Passons maintenant aux sociétés humaines…

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Autour des stars gravite presque toujours une nuée de personnes de moindre importance. Leur mission est de rendre la vie plus simple à ces objets d’admiration en leur permettant de se focaliser sur leur tâche principale. Ainsi, un chanteur ne doit pas être perturbé par les sollicitations dont il l’est l’objet en permanence, ni par la logistique de sa tournée internationale ou par des questions juridiques. D’autres l’aident à communiquer en son nom avec les fans, à réserver des chambres d’hôtels, à négocier les contrats même s’il reste évidemment toujours le décideur en dernier ressort. Cette configuration est idéalement « gagnant-gagnant » dans le sens où ces assistants de tous ordres sont rémunérés, et parfois grassement, par la célébrité, laquelle tire avantage de l’œuvre dévouée de ces petites mains.

Il s’agit en quelque sorte d’une entreprise, d’un travail collectif, même s’il existe évidemment une asymétrie dans la création de valeur des uns et des autres. Déterminer la juste rétribution de cette constellation d’individus infatigablement en orbite autour de leur champion n’est pas chose aisée. Les vedettes manquent parfois de générosité. Elles n’apprécient pas forcément combien leur fonction support est utile mais il est également arrivé qu’elles soient méthodiquement dépouillées par des membres de leur équipe. Le monde de la boxe regorge d’histoires de ce type. Quoi qu’il en soit, en cas de déséquilibre, l’issue est « gagnant-perdant ». Ce qui génère énormément de frustration.

Le monde de la politique n’échappe pas à ce schéma général. En première ligne, il y a les candidats aux élections et puis, dans leur sillage, tous ceux qui constituent leur staff. Ce ne sont pas tous des bénévoles. En fait, plus ils sont proches du sommet et plus ils comprennent rapidement qu’il y a moyen de se nourrir sur la bête. Les revirements des hommes ou femmes politiques sont légion. Nul n’a oublié le bon mot d’Edgard Faure : «ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ». Aux niveaux inférieurs, la même plasticité idéologique est observable. Le parcours de Sophia Chikirou est exemplaire à cet égard. Avant de pénétrer dans les cercles les plus fermés de la mélenchonie, elle a débuté sa carrière comme socialiste bon teint puis a bifurqué vers un soutien plus ou moins franc au Président Nicolas Sarkozy.

Les raisons qui ont poussé Madame Chikirou à se rapprocher ensuite du leader de la France Insoumise n’ont pas besoin d’être examinées ici. Il est en revanche intéressant de relever que, par un curieux mélange des genres, elle est devenue propriétaire d’une société de conseil en communication Mediascop, prodiguant ses lumières à la France Insoumise aussi bien qu’au Media, un site d’information qui se présente comme indépendant des puissances financières mais qui est principalement prisé par les partisans de Jean-Luc Mélenchon. Comme elle a été suffisamment chanceuse pour être portée à sa tête, Sophia Chikirou a pu ainsi allégrement s’envoyer des factures, enfin à sa société Mediascop.

Avec Alexandre Benalla, nous entrons dans une nouvelle dimension. De façon quasiment prémonitoire, Nino Ferrer avait chanté les malheurs d’un pauvre garçon répondant à son prénom : « Qui qu’est tombé dans les égouts ? / Qui qu’a fait tomber le facteur ? / Qui qu’a mangé les cornichons? / Et qui c’est qu’a mordu Mirza? / C’est Alexandre / C’est encore Alexandre / C’est toujours Alexandre / Qui voulez-vous que ce soit ? ». L’acharnement des médias contre l’ancien coordinateur des services de sécurité du président de la République n’a d’égal que la loufoquerie des multiples dérapages dans lesquels il a été impliqué.

Tout a commencé pour lui quand il a sorti la boîte à gifles contre des manifestants le 1er mai afin de venir à la rescousse des forces de l’ordre. La tiédeur des sanctions internes, alors qu’il avait manifestement en plus usurpé la fonction de policier, a interpellé. La forte médiatisation de l’affaire a obligé le parquet à ouvrir une enquête. On se souvient de l’agacement d’Emmanuel Macron qui, tel un boxeur en position de combat, avait gratifié la nation d’un viril : « qu’ils viennent me chercher ». La perquisition du domicile du porte-flingue s’est pareillement déroulée dans des conditions rocambolesques : pas de clés pour ouvrir la porte et, au final, un coffre qui disparaît avant que son contenu ne réapparaisse en partie. Monsieur Benalla a ensuite refusé d’être auditionné devant une commission sénatoriale qu’il a traitée de tous les noms. Il s’est ravisé, peut-être pour mieux lui mentir, puisqu’il avait affirmé avoir rendu ses passeports diplomatiques. On reste confondu devant le fait que personne – médias ou services administratifs – n’ait alors vérifié la véracité de ses dires.

En recrutant Alexandre Benalla, le président Macron avait choisi de casser les codes. Plutôt que s’appuyer sur un policier d’expérience pour remplir cette fonction de coordinateur des services de sécurité, il avait opté pour l’embauche d’un proche : « je prends qui je veux parce que, moi, je sais reconnaître les vraies compétences ». Il faut un certain courage, voire une suffisance sans borne, pour s’affranchir des critères traditionnels de recrutement à un tel poste. Qu’importe donc l’expérience, le master inachevé, le licenciement polémique quand le garçon était chauffeur d’Arnaud Montebourg, Emmanuel Macron savait mieux que tout le monde. En conséquence, les avanies d’Alexandre conduisent à une relation perdant-perdant à un niveau exceptionnel. D’habitude, le politicien déclare ignorer qui sont les personnes de son entourage prises en faute. C’est de bonne guerre. Là, c’est impossible. Sans lui, Benalla n’aurait jamais mis les pieds à l’Elysée.
– Et il prend encore soin de ma petite personne, le président, vous savez. J’ai gardé ses SMS.
– Mais non. Ce sont des… « contre-vérités ».

Conseils de lecture :

Anthony Lawrence et Spence Graham, Les derniers rhinocéros : Les aventures extraordinaires d’un homme qui voulait sauver une espèce, Les 3 génies, 2012.
Morin Edgard, Les stars, Points, Paris, 1972.