TOUT ÇA, C’EST DES CONNERIES !

Interpellé par un gilet jaune qui lui avait jeté un cinglant : « mort aux cons », le général de Gaulle aurait répliqué qu’il s’agissait d’un « vaste programme ». Quoiqu’apocryphes, ces propos témoignent de la prégnance d’une réalité. Ils sont parmi nous, nous pourrissent la vie au travail et sont parfois très contagieux. Au secours…

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On traite parfois les cons d’andouilles, de cloches, de crétins, de débiles, d’idiots, d’orchidoclastes, de stupides, de sots, de truffes, voire de bêtes, tant que les antispécistes ne seront pas parvenus à interdire cette qualification qu’ils jugent stigmatisante pour les animaux. Pourtant, même si quand on rencontre un, on le reconnaît, cette espèce est difficile à décrire précisément. De ce point de vue, le con fait un peu songer à la vache : ça a quatre pattes, ça fait meuh, ça a souvent des tâches… mais comment définir précisément un con, mis à part les célèbres aphorismes de Michel Audiard ?

Qu’est-ce qui fait basculer un homme du côté de la connerie ? Peut-être la question ainsi libellée suggère-t-elle une piste prometteuse. En effet, plutôt que de se référer aux cons, il est certainement préférable de parler de comportements cons, de conneries, puisque tout le monde, y compris les plus sages, pratique l’activité. Que des êtres soient plus assidus que d’autres n’est pas le problème. Comme l’a chanté Jacques Brel dans « l’air de la bêtise » : « Pour qu’il puisse m’arriver / de croiser certains soirs / ton regard familier / au fond de mon miroir ». Personne n’y échappe. En être conscient est un premier pas pour ne pas tomber dedans trop fréquemment.

L’analyse économique est supposée ignorer souverainement la connerie. En effet, la théorie dominante considère que l’homme est rationnel, que son intelligence calculatrice lui permet d’atteindre ses objectifs sans sourciller. Ce n’est donc pas chez les économistes orthodoxes que l’on peut espérer voir un con surgir en plein milieu de la réflexion. En revanche, ceux d’entre eux qui poussent des cris d’orfraie dès que l’hypothèse de rationalité est relâchée, à chaque fois qu’une autre approche du comportement humain est envisagée, semblent satisfaire à tous les critères d’éligibilité en la matière, à leur corps défendant.

La théorie des perspectives, qui a été développée par Daniel Kahneman et Amos Tversky, propose un angle d’attaque qui ménage de l’espace à la connerie. Elle est centrée sur la notion de biais heuristique – une heuristique de jugement est une opération mentale et intuitive, une déduction rapide à laquelle l’individu procède parce que, justement, il n’est pas en mesure de soupeser à chaque seconde le pour et le contre avant de prendre une décision. Ce n’est pas qu’il serait comme l’âne de Buridan, incapable de trancher entre de l’eau et un picotin d’avoine. A solliciter son cerveau en permanence, il deviendrait fou.

Nous pouvons nous tranquilliser : les biais heuristiques ne manquent pas. Parmi ces possibles erreurs de jugements propices à l’éclosion de la connerie, la place de l’illusion de contrôle doit être soulignée. L’homme pressé appuie énergiquement sur le bouton pensant que, de cette manière, l’ascenseur arrivera plus vite. Pas très fûté, assurément. D’aucuns objecteront que cette personne se conduit ainsi uniquement parce qu’elle est tendue. C’est inexact parce que le même individu lancera doucement les dés s’il escompte que le 1 sorte mais avec force s’il a besoin du 6.

Parmi les supports appréciables à la connerie, le biais d’autocomplaisance figure également à un rang élevé. L’être humain tend à attribuer ses réussites à ses propres mérites et ses échecs à des facteurs extérieurs. Un supporter d’équipe de football – oui, je sais, l’exemple est facile – se plaindra d’une défaite concédée à cause de l’arbitrage. Il n’associera pas la victoire de ses protégés à un coup de main de l’homme en noir. A l’intérieur de cet océan de biais, un dernier, celui de confirmation, sera évoqué ici. L’individu privilégie les informations qui le confortent dans son jugement et négligera les autres. Si l’on subodore que tel prévisionniste est un gourou, on mettra l’accent sur le krach qu’il a deviné, pas sur ses prophéties tombées à l’eau. Plus simplement, un communiste ne s’abonnera pas au Figaro.

Maintenant que la théorie des perspectives nous a enfin prouvé que la connerie existait sur terre, il reste à examiner comment le phénomène est traité dans les faits. Une intervention de l’Etat serait bien utile pour le protéger non seulement contre les autres mais aussi contre lui-même. L’article L120-1 du Code de la consommation interdit les pratiques commerciales déloyales définies comme une perturbation significative du comportement du consommateur « normalement informé et raisonnablement attentif et avisé ». En dernier ressort, c’est au regard de « la capacité moyenne de discernement de la catégorie ou du groupe » que les pratiques commerciales sont appréciées. En plaçant le curseur de la sorte, le législateur a souhaité conserver un équilibre entre les intérêts de l’acheteur et du vendeur.

Le mot employé « moyenne » a été choisi à dessein. Il n’est pas fait mention d’une capacité « réduite ». Ceci signifie que, par contraste avec les handicapés mentaux qui bénéficient de dispositifs de protection spécifiques, les cons sont laissés à l’abandon. Le législateur n’est d’ailleurs pas forcément indifférent à leur sort. Il craignait juste qu’une politique de protection trop étendue ne débouche sur des récriminations incessantes en provenance de consommateurs opportunistes ou même de mauvaise foi. C’est la fameuse histoire de la personne qui met son chien dans le four à micro-onde parce qu’il n’y avait pas de contre-indication dans le mode d’emploi. Les avocats qui défendent les entreprises dans leurs litiges contre les consommateurs en jouent à l’envi : « il faut être d’une sottise infinie, habiter sur la planète Mars pour croire à de telles fadaises ». Les juristes goguenards parlent de « délit de crétinisme » quand l’acheteur est débouté de sa demande. Pauvre con !

Conseils de lecture :

Lemonnier Marc, L’intégrale Michel Audiard. Tous ses films de A à Z, Hors Collection , Paris, 2012.
Sutton Robert, Objectif Zéro-sale-con : Petit guide de survie face aux connards, despotes, enflures, harceleurs, trous du cul et autres personnes nuisibles qui sévissent au travail, Vuibert, Paris, 2007.

LA GRANDE BOUFFE…

Comment impressionner ses convives avec un menu sortant de l’ordinaire ? Les cuisiniers-ières rivalisent d’imagination à l’approche des fêtes. Tout est bon dans le réveillon. Tout ? Non en fait, parce que même si le champ des aliments possibles s’élargit de jour en jour avec les insectes, voire le quinoa, la dégustation de viande humaine demeure un tabou.

cannibale

Le cannibalisme est une pratique qui fascine en même temps qu’elle inspire un sentiment de dégoût. Elle renvoie spontanément à des rites tribaux. Selon certaines croyances, le guerrier consommant la chair de son ennemi s’empare de son énergie, sa puissance. Mais elle n’est pas l’apanage des cultures anciennes. Confrontés à des conditions de survies extrêmes, des hommes ont déjà été poussés à manger leurs pairs. D’Hannibal Lecter à Issei Sagawa, le Japonais saisi d’une passion dévorante envers une malheureuse étudiante, la liste des comportements déviants regorge d’actes d’anthropophagie. Le sentiment de répulsion est profondément ancré dans les cœurs. Dans le monde grec où les sociétés occidentales aiment à puiser, la mythologie était assez chatouilleuse sur le sujet. L’histoire du père de Zeus, Cronos, qui inscrivait ses enfants au menu de ses repas est supposé susciter l’effroi. La religion chrétienne n’est pas en reste non plus. Un véritable tabou s’installe bien que le sacrement de l’eucharistie par lequel le fidèle avale le corps et le sang du Christ soit parfois mal apprécié, notamment chez les Romains superbement taquins.

Les antispécistes ont raison sur un point : l’homme n’est ni seul, ni au-dessus du lot. Les animaux ne se privent effectivement pas de se nourrir de leurs congénères. Qui n’a pas été ému par ces documentaires animaliers dans lesquels un lion débarque dans une meute, limoge le mâle dominant puis désosse sa progéniture avant de s’en repaître ? Le nouvel alpha fait ainsi d’une pierre deux coups : il rend les femelles accessibles à ses avances tout en prévenant les problèmes de succession qui s’annoncent. L’exemple de la mante… religieuse est également bien connu. La femelle n’hésite pas à engloutir le mâle durant l’accouplement, en particulier si elle a une petit creux. Une charmante bestiole en vérité. Comme chez l’homme, elle vise à récupérer l’énergie nécessaire à la perpétuation de ses gènes. Des études sérieuses démontreraient que les humains et les animaux partagent une caractéristique commune supplémentaire : ils refusent conjointement de faire bombance avec des parties du corps de leur belle-mère. Une question de goût probablement.

Le mot « cannibaliser » a été transposé au monde des affaires. L’idée n’est pas pour autant d’établir un parallèle entre le « big business » et les peuples dits primitifs – ce qui serait, reconnaissons-le, désobligeant pour ces derniers. La cannibalisation des ventes signifie que l’attraction exercée par un produit est tellement intense qu’elle détourne les consommateurs d’un éventuel achat d’autres produits de cette marque. Le produit phare n’augmente pas les ventes de l’entreprise. Seule leur répartition entre les différents produits de la marque change. La cannibalisation est ici le signe d’un échec commercial mais, plus que cela, l’analogie avec les êtres vivants est discutable. En effet, un cannibale est supposé se sustenter avec des êtres appartenant à la même espèce comme lorsqu’un cobra royal ingurgite un autre serpent. Or, dans le cas de la stratégie d’affaires, ce ne sont pas les entreprises du même secteur, c’est-à-dire les concurrents, qui sont éliminés mais des produits fabriqués par la même entreprise. Tout se passe comme si un guerrier cannibale s’empiffrait de membres de son propre corps.

Que le rapprochement soit quelque peu abusif ne doit pas empêcher de s’intéresser aux circonstances qui mènent une entreprise à la cannibalisation de ses ventes. Pour cela, il convient de se plonger dans l’univers de la guerre. Casque vissé sur la tête, les stratèges éructent des directives à leurs subordonnés paniqués par les obus qui s’abattent dans un fracas assourdissant tout autour du quartier général de campagne. La réplique doit être aussi cinglante. Les canons d’artillerie, les avions se mettent à bombarder les sites où les forces ennemies ont été localisées. Cela tire dans tous les sens mais, bien que les repères se brouillent parfois, il est impensable de réduire l’intensité du feu. C’est dans ce contexte que surviennent les regrettables « tirs amis » – des soldats tuent leurs frères d’armes plutôt que leurs ennemis. George Patton avait pourtant averti : « L’objet de la guerre n’est pas de mourir pour son pays, mais de faire en sorte que le salaud d’en face meure pour le sien ». Quoique Montesquieu parle de « doux commerce », l’environnement des affaires ressemble à s’y méprendre à celui des conflits armés. Les bombes sont juste légèrement moins bruyantes.

Le quartier général des génies du management d’entreprises est habituellement situé dans des bâtiments flambant neuf qui en imposent. Ils ont troqué le treillis pour le costume-cravate mais la logique est identique : ne pas abandonner l’espace à l’ennemi, se positionner sur chaque segment du marché. Réfléchir ? C’est pour plus tard si on trouve le temps. Au moins, les militaires mettent leur vie en danger. Là, c’est uniquement leurs super bonus qui sont en jeu. Ces managers qui canardent à tout-va en arrivent inévitablement à cannibaliser leurs produits. Le Président de la SNCF, Guillaume Pepy, avait annoncé son intention de faire absolument de tout sauf de l’avion. Dans l’attente du rachat d’un porte-avion nucléaire qu’elle convertirait en bateau de croisière, la SNCF s’est donc positionnée sur le TGV et l’autocar. Comme sa politique de prix transformait le TGV en produit de luxe, elle a alors développé une offre low cost pour le train qui est immédiatement venue concurrencer ses autocars. La SNCF vient de les vendre à BlaBlaCar. Inouï, non ? Oui, oui ! Et que dire du cas d’école Epson ? Il y a une vingtaine d’années, cette entreprise a attaqué le marché des imprimantes laser. S’est ensuivie une guerre des prix dont le résultat a été la disparition des imprimantes matricielles dont elle était le leader. Et l’on sait, de surcroît, que « qui cannibalise ses ventes, cannibalise ses salariés ». Mais ceci est une autre histoire.

Conseils de lecture :

Kilani Mondher, Du goût de l’autre, Seuil, Paris, 2018.
Monestier Martin, Cannibales, Le Cherche Midi, 2000.

POUR CEUX QUI N’ONT RIEN A LIRE :

L’élection à la Présidence de l’université se rapproche. Dans le combat singulier qui oppose « les amis de Neptune » aux « épris d’Uranus », le monde des fées occupe une place centrale. Afin de nuire à Bébert Néveylé, candidat des premiers et éminent spécialiste du domaine, les seconds entreprennent de saper sa crédibilité professionnelle. Le conflit se cristallisera rapidement sur les dons d’un enfant, Dédé Gresco, qui semble protégé par les fées. Jekyll Cool, l’âme damnée de Néveylé, est prêt à tout pour permettre à son champion de l’emporter…

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Philippe Broda est l’auteur de plusieurs ouvrages en sciences sociales. Enseignant-chercheur en économie, il côtoie le monde de l’université et des écoles de commerce sur lequel il porte un regard distancié et amusé. Il tient le blog « T’es sérieux » (https://teserieux.blog/) qui traite de l’actualité économique et politique dans le même esprit décalé.

VIVE LA TRANSPARENCE… VRAIMENT ?

Le dictionnaire définit la transparence comme la propriété des corps qui transmettent la lumière par réfraction et au travers desquels on voit les objets avec netteté. Elle est habituellement appréciée, au contraire de l’opacité qui suscite l’inquiétude. Cette opinion est-elle réellement brillante ? A la réflexion…

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Les économistes libéraux sont extrêmement préoccupés par la question de la transparence de l’information puisqu’il s’agit d’une condition sine qua non de l’équilibre sur les marchés. Ils entendent par là que les prix doivent être gratuits et accessibles à tous. D’autres économistes ont montré que l’information ne se limitait pas aux prix, qu’elle recouvrait également les comportements des agents économiques et que, du coup, son partage avec toutes les parties prenantes au marché était beaucoup moins évident. Ainsi, l’assureur ignore si le souscripteur d’un contrat d’assurance automobile est un excellent conducteur alors que l’automobiliste, lui, le sait. C’est ce qui s’appelle une asymétrie d’information. Certes, 90 % des automobilistes de l’hexagone affirment que les Français sont de mauvais conducteurs tout en soutenant que, pour ce qui les concerne, ils entrent dans la catégorie des bons. Ils savent toutefois au fond d’eux-mêmes que ce n’est pas forcément le cas et, quand ils doivent choisir leur contrat d’assurance, ils se positionnent en conséquence.

En introduisant le concept d’« équilibre séparateur », Michael Rothschild et Joseph Stiglitz proposent une solution à ce problème spécifique sans mobiliser les stéréotypes sexistes ! Il convient de mettre deux types de contrat sur le marché – l’un avec une faible prime et une franchise élevée, l’autre qui combine au contraire une prime élevée et une faible franchise – pour que les automobilistes retiennent celui qui correspond le mieux à leur aptitude au volant. Un conducteur dangereux optera logiquement pour la deuxième formule. Des solutions réglementaires existent évidemment hors du marché, la mise en place d’un système de bonusmalus par exemple. En fait, des débats opposent les économistes sur la voie à suivre quand l’information n’est pas complètement transparente. A quel point le marché est-il perturbé ? Il n’est pas surprenant que, dans une société où l’information tient un rôle aussi central, le « prix Nobel d’économie » ait été attribué à plusieurs reprises à des économistes travaillant sur cette thématique. Dans la plupart de ces investigations économiques, l’information est caractérisée par ses insuffisances, ses défauts. Peu s’intéressent aux difficultés que sa perfection et sa complétude occasionnent.

Dans une économie mondialisée où la décomposition des processus de production est de plus en plus complexe, la traçabilité des produits est bien utile. Elle réduit le risque que des aigrefins fassent passer des vessies pour des lanternes ou, à défaut, de la viande de cheval pour du bœuf. C’est entendu. De la même manière, sachant que des relations troubles sont parfois nouées entre les milieux politiques et économiques, un minimum de clarté est salutaire dans l’idée d’éviter les conflits d’intérêts. Cependant, la marche vers la transparence, l’information facile et gratuite, n’est pas sans susciter quelques interrogations. Tout d’abord, dans la sphère politique plutôt qu’économique d’ailleurs, toutes les informations n’ont pas pour vocation d’être mises sur la place publique. Chaque Etat possède sa part d’ombre. Ces éléments ne servent pas forcément à fomenter des coups d’Etat. La divulgation de câbles diplomatiques est susceptible de provoquer des crises internationales. La révélation d’échanges avec des militants des droits de l’homme dans une dictature n’est pas sans danger pour ces derniers.

De surcroît, indépendamment même de ces arguments, serait-il souhaitable qu’un micro diffuse en direct l’intégralité des débats lors des conseils des ministres ? Doit-on exiger des dirigeants politiques que leurs décisions soient pertinentes ou qu’ils soient respectueux du « politiquement correct » à chaque seconde ? Il y a fort à parier que, si un tel scénario survenait un jour, les ministres se rencontreraient dans d’autres forums pour « parler vrai » et régler discrètement les problèmes, justement parce qu’il est important que le processus décisionnel se déroule sans obstacle inutile. Précisons que le fonctionnement de l’économie ne saurait souffrir non plus une entière transparence. Outre le sacro-saint secret des affaires, les négociations commerciales les plus basiques reposent sur une certaine dose de manipulation, de désinformation. Albert Carr va jusqu’à les comparer à une partie de poker. Pour l’acheteur, il est de bonne guerre de laisser croire à son interlocuteur qu’il a trouvé un fournisseur moins cher dans l’intention d’obtenir une baisse de prix. Dans ces conditions, mentir n’est pas condamnable, ni immoral. Cela fait partie du jeu.

En prenant davantage de recul, une société transparente suppose une capacité de ses composantes à se mesurer à une information qui est décevante. Ceci est vrai autant pour sa livraison que pour sa réception. Depuis une trentaine d’années, dans la plupart des pays développés, les dirigeants d’entreprises ont été progressivement obligés de fournir des informations précises sur les performances de la structure qu’ils pilotent, cela afin que les actionnaires, c’est-à-dire les propriétaires de la compagnie, puissent évaluer la qualité de leur investissement. C’est ce que l’on nomme le « gouvernement d’entreprise». La multiplication des scandales pour comptes trafiqués prouve que cela ne va pas de soi. Encaisser des mauvaises nouvelles n’est pas simple non plus. Cela induit une déception et probablement la nécessité d’ajuster son comportement, éventuellement de se remettre en cause et pourquoi pas, soyons fous, de le faire en amont pour éviter la déception. Ah, ce serait tellement plus commode si l’information était toujours bonne. Ce n’est hélas pas possible même si une loi était votée en ce sens. Le poète disait : « le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ». Brrrr…

Conseils de lecture :

Carr Albert, « Is Business Bluffing Ethical? », Harvard Business Review, 1968, p. 143-53.
Rothschild Michael et Stiglitz Joseph, « Equilibrium in Competitive Insurance Markets: An Essay on the Economics of Imperfect Information », Quarterly Journal of Economics, 1976, p. 629-649.

COUVREZ CETTE FESSE QUE JE NE SAURAIS VOIR !

La loi anti-fessée est de retour. Censurée l’an passé par le Conseil constitutionnel, elle rebondit ces jours-ci à l’Assemblée nationale. Elle vise plus à protéger les enfants victimes de violences domestiques que les pauvres parents perclus de rhumatismes articulaires. L’expression « tête à claques » sera-t-elle passible de poursuites judiciaires ? Le suspens est à son paroxysme…

La France est loin d’être pionnière en la matière. La Suède a ouvert le bal dès 1979. A la suite de la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant de 1989, et notamment son article 19 qui proclame le droit à une éducation sans violence, la majorité des pays européens lui ont emboîté le pas. Même l’Autriche et l’Ukraine ont prohibé le recours à des châtiments corporels. C’est dire ! Précisons que balancer de colère la tête de son enfant contre un mur ou lui verser de l’huile bouillante sur la tête sont, heureusement, déjà interdits. Ce qui est ciblé est le recours à des pratiques violentes de moindre intensité.

Normalement, plus aucun enfant ne devrait se retrouver à l’horizontale sur les genoux d’un de ses parents avec une sensation de doux picotement à l’endroit du derrière. La claque dégainée avec la main ouverte, pour ne pas laisser de traces comme on dit dans la police, sera pareillement à ranger au rayon des vieilleries. Ce n’est pas la fessée en tant que telle qui provoque de l’urticaire aux partisans de la loi mais ses effets durables sur les enfants, c’est-à-dire les traumatismes qu’elle est susceptible de susciter en eux. Entre adultes consentants dans le cadre de jeux coquins, elle sera toujours tolérée.

Au fondement de cette initiative, il y a l’idée que les coups portés témoignent d’une impuissance et ne résolvent rien. Des parents bien accompagnés peuvent obtenir l’obéissance de leurs rejetons d’une autre manière. Avec la menace de privation d’écran, ils disposent désormais de l’arme atomique, non ? Dans une étude comparant les pays européens pro et anti-fessée, la Suède enregistrait le plus faible niveau de violence éducative. En 2001, seuls 3% des enfants y avaient reçu une grande gifle et 1% une raclée. Les chiffres de l’Allemagne, pourtant également performante, étaient de 9% et de 3%. Dans ces deux pays, comme dans la plupart de ceux qui ont banni les punitions corporelles, la petite délinquance, la consommation de drogue et d’alcool ainsi que les suicides ont bien reculé.

Néanmoins, quoique l’expression ne soit pas forcément bien choisie, les adeptes de la fessée ne baissent pas les bras. On observe aussi une décroissance de ces comportements déviants dans nombre de pays n’ayant pas encore légiféré sur le sujet. Et puis, si la violence choque, il est difficile de dire ces jours-ci qu’elle ne paie jamais. Que l’on soit pour ou contre la fessée, il n’existe pas de preuve ultime. Au bout du compte, c’est une question de valeurs autant que de bons sens. Une tape sur la main à un enfant qui a frappé son frère ne laisse pas les mêmes traces physiques et mentales qu’une bonne séance quotidienne de fesses rouges.

En vérité, même si quelques conflits récents suggèrent le contraire, la guerre en Syrie avec ses plus de 350 000 morts, la violence a chuté dans nos sociétés au cours des siècles. Les massacres à grande échelle, les populations entières passées au fil de l’épée, étaient des évènements courants dans les temps anciens. Selon les données de Steven Pinker, le taux annuel de morts violentes dans les sociétés non étatiques avoisinait 524 pour 100 000 personnes. Au vingtième siècle, avec l’addition des guerres, des génocides et des famines, il n’a pas dépassé 60 pour 100 000. Le processus de pacification a compris plusieurs étapes.

La naissance de sociétés agricoles a divisé le taux annuel par cinq. Le développement de gouvernement centraux qui se sont arrogé le monopole de la violence légitime a également joué un rôle. Le degré de cruauté et de sadisme a diminué de façon drastique. La tendance dans le monde est à l’abolition de la peine de mort. Pendant longtemps, il s’est agi d’un spectacle familial. Même la souffrance animale nous est devenue insupportable. En d’autres termes, les casseurs professionnels qui font occasionnellement parler d’eux sont une anomalie, un vestige du passé. Et il est impossible de savoir avec certitude s’ils se conduisent de la sorte parce qu’ils ont reçu trop de fessées ou pas assez.

Les économistes ont leur mot à dire sur le sujet. Les violences domestiques se produisent au sein de la cellule familiale. Or, sur le plan étymologique, économie vient du grec, oïkos et nomos, deux mots signifiant respectivement maisonnée et loi. Le champ économique a ainsi pour objet la gestion de la famille. Le budget aussi bien que l’éducation en font partie. Cela positionne donc l’économie à un niveau intermédiaire d’analyse entre l’éthique, qui concerne l’individu, et le politique qui se rapporte à la collectivité dans son ensemble. Le sens du mot économie a évolué mais cela n’a pas empêché quelques économistes d’explorer le fonctionnement de la famille bien que cette dernière ne soit pas a priori soumise aux lois du marché.

Le « théorème de l’enfant gâté » (rotten kid) de Gary Becker est certainement le plus fameux résultat de ces investigations. Le point de départ est un couple altruiste qui élève deux enfants et les bombarde de cadeaux. Si l’un d’entre eux se conduit égoïstement et maltraite son frère, il suffit que les parents réajustent leur politique de dons, en favorisant la victime, pour que l’agresseur comprenne où est son intérêt et change d’attitude pour recevoir à nouveau des présents. Ce schéma suppose une rationalité du sale gosse. Il vaut mieux que ce soit le cas d’ailleurs. Sinon, la politique parentale risque de décupler son ressentiment. Le plus intéressant pour notre propos n’est pas là. Cette théorie mobilise des incitations positives, les dons, plutôt que négatives, les torgnoles. Faut-il se féliciter que la fessée soit une des principales absentes de la théorie économique ? Le débat est ouvert…

Conseils de lecture :

Bussmann Kai-D, Erthal Claudia et Schroth Andreas, « Impact en Europe de l’interdiction des châtiments corporels », Déviance et société, volume 26, 2012, p. 85-106.

Pinker Steven, The Better Angels of Our Nature: The Decline of Violence in History and Its Causes, Penguin, Londres, 2012.

 

DOCTEUR, LE PRESIDENT A ATTRAPE LA JAUNISSE !

Parti à Buenos Aires, le Président Macron y a rencontré son homologue argentin, Maurizio Macri. A la suite de leur entrevue, il a déclaré en substance à la presse : « lui au moins m’a cru. Il a suivi la même voie que moi : des réformes libérales très impopulaires. Ça m’a cramé mais je ne lâcherai pas». Certes, ça l’a un peu cramé…

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Emmanuel Macron a révolutionné la politique à plusieurs niveaux. Sa campagne électorale avec ses bataillons de marcheurs envoyés recueillir la parole des citoyens et sa victoire sans le soutien des structures d’un parti représente la première étape de ce chamboulement. Une fois arrivé au pouvoir, il a dévoilé une conception de l’Etat assez peu ordinaire. Ce n’est évidemment pas son libéralisme, plutôt répandu par les temps qui courent, qui le distingue de ses pairs – pas plus que l’intrusion de la logique du business dans la gestion des affaires publiques. Donald Trump l’a même devancé en la matière. Quand il rencontre un interlocuteur étranger afin de trouver un accord, il continue de faire des deals. Cependant, aussi fruste soit-il, le Président des Etats-Unis est conscient qu’un Etat n’est pas une compagnie privée. Rien de tel dans le cas macronien où la France doit se métamorphoser en entreprise. C’est son rêve d’une «start up nation». On n’a jamais aussi senti à l’aise monsieur Macron que durant la journée du patrimoine. Il a personnellement organisé la vente de produits dérivés à l’Elysée. Il ne pouvait qu’être épanoui en jouant à la marchande !

La véritable innovation est plus sensationnelle encore. Emmanuel Macron avait proclamé qu’il ferait de la politique autrement. Les électeurs ont alors compris qu’il se situerait hors des appareils des partis traditionnels et de leurs détestables combines. Il a tenu parole. Il a pulvérisé la gauche et la droite historique qui, il faut le reconnaître, l’ont bien assisté dans cette mission, en témoignant de capacités autodestructrices inédites. A faire pâlir de jalousie les commandos suicides islamistes. Cela ne signifiait d’ailleurs pas qu’il n’y aurait plus de magouilles comme l’atteste l’affaire Benalla… juste qu’elles prendraient place à l’extérieur des organisations classiques. Dans son propre parti, qui était formé de ralliés de la dernière heure autour de son nom, il était clair qu’il conserverait les mains entièrement libres. Après avoir réduit en poussière les organisations politiques, il s’en est pris avec le même entrain aux autres corps intermédiaires, le parlement et les syndicats notamment. Pourquoi s’embarrasser de discussions stériles au sein de la représentation nationale s’il est légal de mettre en œuvre son programme par ordonnances ? C’est une simple question d’efficacité. Les organisations salariales ont été piétinées de la même manière.

Au bout du compte, toutes les interfaces entre lui et les citoyens ont été court-circuitées ou mises au pas. Sans autre recours que l’épouvantail de l’extrême-droite brandi à la plus petite occasion par la macronie triomphante, les citoyens ont été priés de se conformer aux directives de leur Président modernisateur qui méritait ainsi amplement son surnom de Jupiter français. Le problème est que, si Emmanuel Macron a paraît-il été un brillant acteur de théâtre durant son adolescence, il a manifestement éprouvé davantage de difficultés avec ses leçons de physique. Il a mal assimilé le principe action-réaction. S’il a réussi à briser les codes de la vie politique, les Français n’ont pas pour autant cessé de vouloir l’informer de leurs doléances. Toutefois, puisque l’accès aux anciens canaux de transmission leur est désormais fermé, ils ont été contraints d’en chercher de nouveaux et ils n’ont trouvé que la rue. C’est l’originalité du mouvement des gilets jaunes : il s’agit d’une réponse à une manière singulière de concevoir la politique – d’où cette perplexité des politologues qui se trouvent face à une situation totalement inconnue. Le pire n’est pas là.

Les inégalités ont explosé ces trente dernières années en France. Le Président Macron ne peut en être décemment tenu pour responsable : il était en culottes courtes quand le phénomène s’est amorcé. En revanche, la réponse qu’il propose ou plutôt impose est dramatique sur le plan social. La transformation de chaque individu en auto-entrepreneur augmentera considérablement les profits des entreprises en renforçant la précarité. Etant donné que le chef de l’Etat souhaite s’attaquer en même temps aux aides sociales, la population sera alors prise dans un étau. Le filet de protection de la puissance publique sera retiré au moment où les Français en auront le plus besoin. Le tout-Paris bruisse de rumeurs. Il paraîtrait que Thomas Malthus serait l’auteur favori du Président. Rappelons que le pasteur anglican était tétanisé par les mesures d’assistance aux pauvres. Selon lui, elles leur permettaient d’améliorer leurs conditions de vie, d’être plus nombreux et d’exiger alors de nouveaux subsides au point que la fortune des nantis finirait par être engloutie par l’entretien des démunis. Il s’agissait d’un dispositif infernal qu’il convenait de stopper.

En d’autres termes, les citoyens ont parfaitement compris que la politique du gouvernement, loin de les sortir de leur difficultés économiques, est supposée les y plonger beaucoup plus profondément. Comme le montrent les travaux de Thomas Piketty et d’Angus Deaton, le creusement d’un fossé entre les «premiers de cordée » et les autres n’est assurément pas spécifique à la France. Les partis populistes prospèrent un peu partout dans les pays développés. La France sort du lot parce que cette évolution est habituellement lente, progressive. Avec son slogan implicite « soit vous vous élevez pour devenir millionnaire, soit vous vous taisez », le Président Macron incarne une volonté d’assumer cette tendance et même de l’accélérer, cela dans un contexte où les soupapes qui auraient permis de relâcher un peu la pression ont été retirées. L’histoire jugera si c’est du courage ou de la folie. Ce qui est certain est que, sur la fin, les éléments de langage prodigués par les meilleurs experts en communication n’auraient pas convaincu les voyageurs sur le Titanic.

Conseils de lecture :

Deaton Angus S., La grande évasion : santé, richesse et origine des inégalités, PUF, Paris, 2016.
Peeters Théo, L’autisme – de la compréhension à l’intervention, Dunod, Paris, 2014.

ALLEZ, ENCORE UN PETIT EFFORT !

Dans notre société post-moderne où le doute règne en maître, les slogans habiles poussent comme des petits pains : « osez être vous-même ! » ou « qu’attendez-vous pour exprimer ce qu’il y a en vous ?». En général, une offre d’assistance accompagne ces encouragements bienveillants à exprimer ses talents. Elle est rarement gratuite. Il arrive également que l’on soit obligé d’être performant

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Puisqu’il est question de performance, il est essentiel d’évoquer son évaluation. La productivité est un des indicateurs les plus utilisés en la matière par les économistes. Il suffit de diviser la production par la quantité de facteurs de production – le travail ou le capital – pour la mesurer. Prenons une équipe de trois individus, travaillant chacun deux heures, qui récolte 90 kilos d’oranges. La productivité est de 30 kilos par personne ou encore de 15 kilos à l’heure. Dans un contexte où les entreprises sont obnubilées par la maximisation de leur profit, la réalisation de gains de productivité devient un passage quasi obligé. En produisant davantage avec la même quantité de facteurs de production, elles augmentent logiquement leurs bénéfices. La pression de l’équipe d’encadrement sur les échelons inférieurs est immense à cette intention. Elle l’est d’autant plus que c’est son unique raison d’exister. La productivité d’un manager est en fait jugée à l’aune de celle de ses subordonnés. En usant de la carotte ou du bâton, difficile de savoir dans quelle catégorie se classent les séminaires de saut à l’élastique, il doit inciter les collaborateurs de bas étage à se remuer. Sa propre survie est en jeu.

Le Président Nicolas Sarkozy avait proposé de « travailler plus pour gagner plus ». Aujourd’hui, l’ambiance est à la morosité. L’offre est plutôt « travailler plus et gagner moins pour sauver son emploi quelques années ». A cela, il faut ajouter que la finesse psychologique n’est pas forcément la qualité première des bienheureux qui appartiennent à la caste des managers. Ils n’hésitent pas à activer le levier de la perte d’emploi en agitant frénétiquement des indicateurs plus fins que la productivité tels que le TUMO (Taux d’Utilisation de la Main d’Oeuvre). S’il tend vers les 100 %, si l’on gomme les temps morts, la productivité devrait grimper en flèche, croient-ils. Raté. Le plus souvent, une augmentation du TUMO se traduit par une détérioration de la productivité. Comment est-ce possible ? L’effort consiste à vaincre une résistance, à sortir d’une routine. Cela signifie que les salariés ont parfois besoin de souffler avant de repartir de l’avant. Le manager qui cherche à supprimer ces moments de récupération affecte en retour leur productivité. C’est facile à comprendre, notamment pour ceux qui expliquent sans discontinuer que la seule manière d’augmenter l’emploi est de permettre aux entreprises de licencier, qu’il n’est pas possible d’être dans « le plus » à chaque instant. C’est pareil.

Bien sûr, tout un discours managérial musclé rejette ces constats. Il faut demander l’impossible afin d’obtenir beaucoup. Un célèbre entraîneur d’athlétisme motivait ainsi ses poulains : « dans une course de sprint, le secret de la victoire est d’être au maximum dès la sortie des starting blocks et… d’accélérer progressivement ». Peut-être leur grand phantasme est-il de transformer leurs salariés en coureurs de 100 mètres juste avant le départ, c’est-à-dire en avatars de lions en cage, affichant un visage ultra déterminé, se donnant des grands coups sur la poitrine et regardant la ligne d’arrivée comme s’ils voulaient la tuer ? Le chantier est vaste. La fameuse injonction « je vous veux à 200 % de vos capacités en permanence » relève du même mode de pensée. Le manager qui la prononce est probablement fier de lui par-dessus le marché – sans jeu de mots. Il y a toutefois quelque chose de rassurant dans ce discours. C’est la meilleure preuve qu’il est possible de parvenir à des postes à  responsabilités en entreprise en n’ayant rien compris au cours de mathématique dispensé en classe de cinquième. Que cela aide les cancres en mathématiques à garder courage !

Les effets de ces pratiques sont désastreux pour la société dans son ensemble. Ils ont été chiffrés par un think tank libéral, Sapiens : le coût de l’absentéisme au travail en France avoisine les 108 milliards d’euros. Quand on additionne les salaires versés aux absents, le temps de correction des dysfonctionnements liés aux absences et les dépenses externes associées, le coût annuel moyen par salarié est de 3 521 euros dans le privé et de 6 223 euros dans le public. Plus intéressant encore, ce n’est pas la fainéantise légendaire des salariés qui est incriminée dans cette étude mais, pour l’essentiel, « des conditions de travail dégradées », une « organisation du travail défaillante » et des «défauts de management de proximité ». Comme c’est surprenant ! Les « managers à distance », les hauts managers, sont bizarrement mis hors de cause. Pourtant, dès qu’ils le peuvent, ils dégainent des arguments tels que « dans conditions de travail, il y a travail… alors soyez heureux d’en avoir un… ce qui n’est pas le cas de tout le monde » qui ruissellent vers les niveaux subalternes.

D’ailleurs, il n’y a pas que les salariés situés au plus bas qui soient concernés par cette obsession de la productivité. Comme le rappelle le dicton, « on est toujours le managé de quelqu’un ». Les managers de niveau intermédiaire ne sont pas épargnés non plus par ce schéma. Les statistiques du burn out affolent les compteurs. Des enquêtes indiquent que de nombreux cadres préféreraient (pour eux) moins de tensions, quitte à devoir renoncer à une (petite) partie de leur rémunération ou de leurs perspectives d’évolution professionnelle. Pour ces privilégiés, Byung-Chul Han avance une explication supplémentaire. Selon lui, la société de la performance est finalement une société de l’auto-exploitation : « le sujet performant s’exploite lui-même jusqu’à se consumer complètement ». Le rôle de l’individualisme effréné doit être souligné. Centré sur lui-même, le cadre narcissique n’a plus de rapport authentique avec autrui. Il tourne à vide. Le train est lancé. Il accélère. Attention au virage. Tchou-tchou.

Conseils de lecture :

Han Byung-Chul, La société de la fatigue, Circé, Paris, 2014.
Queval Isabelle, Philosophie de l’effort, Cécile Défaut, Paris, 2016.