QUI VEUT DE MES JOLIS DECHETS ?

Environ 800 millions de tonnes de déchets sont produites chaque année en France. Selon les chiffres de l’ADEME, chaque habitant engendre l’équivalent de 600 kilos d’ordures ménagères. Et tous ces déchets doivent être traités, enfouis, recyclés… C’est du propre !

déchets

Même quand on remonte dans les temps les plus reculés, l’histoire de l’homme se confond avec celle de ses déchets. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les groupes humains se déplaçaient régulièrement pour se nourrir. La gêne était donc minime mais ils en produisaient déjà par leur activité, comme les armes usagées, comme leurs excréments. La sédentarisation a changé la donne. La forte concentration d’hommes dans les zones résidentielles pose le problème pour la première fois. Des solutions sont imaginées : les premières décharges voient le jour ; des sites d’enfouissement sont aménagés ; les restes de produits alimentaires servent d’engrais ; les métaux usagés sont fondus avant d’être réutilisés – le recyclage est une très vieille pratique, antérieure au mouvement écologiste et à l’économie circulaire. A Rome, les citoyens peuvent déposer leurs détritus dans des vases en terre cuite que les ancêtres des éboueurs viennent collecter. Pour les excréments, l’esclave du pot de chambre, le « lasanophorus », remplit une mission bien utile. Ceux qui n’ont pas les moyens de s’attacher les services d’un domestique doivent trouver une solution par eux-mêmes. Attention à ne pas céder à la tentation de balancer ses immondices par les fenêtres. C’est aussi mal reçu par les passants que par les autorités qui infligent de sévères sanctions.

Les déchets deviennent une réelle préoccupation à partir du onzième siècle. L’essor des villes et le développement économique en sont la cause principale. En l’absence d’un pouvoir central fort qui met en place des mesures drastiques pour limiter les nuisances, le Moyen Age est caractérisé par d’épouvantables conditions d’insalubrité. Les cochons jouent un rôle de nettoyeur en absorbant tout ce qui passe à portée de groin mais ils ne parviennent pas à endiguer le mouvement. Une des étymologies possibles de déchet est le mot « déchié », qui date du treizième siècle et correspond à ce qui tombe d’une matière travaillée comme la laine ou bien le coton. Il s’agit de résidu de la production. Il naît à cette époque où la saleté des villes, la pollution des rivières et la contamination des sols contribuent à la propagation des maladies. Il faut attendre le règne de Louis XIV pour qu’un roi mette réellement les doigts dans le cambouis : il rationalise la collecte des déchets et instaure une fiscalité punitive pour les contrevenants. Pourtant, la lecture des mémoires de Saint-Simon, qui décrivent la vie de la cour à Versailles, susciteraient un haut-le-cœur à toute personne respectant des règles basiques de propreté actuelles.

Avec la Révolution industrielle, l’urbanisation et la quantité de déchets s’accroissent. Cependant, la modernité propose rapidement des solutions efficaces pour relever le défi : l’incinération, qui évite la saturation des décharges, mais aussi le tout-à-l’égout et les boîtes à ordures fermées dites poubelles, du nom du préfet de Paris qui a imposé leur utilisation. Les chiffonniers qui pullulaient et accomplissaient une tâche équivalente à celle du cochon disparaissent du paysage : la valorisation des déchets n’est plus à l’ordre du jour. Dans ces conditions, l’hygiène fait des bonds et l’espérance de vie progresse, surtout dans les pays développés bien sûr. Un happy end ? Ce serait trop simple. En réalité, les activités économiques ont fait émerger deux nouveaux types de difficultés. Tout d’abord, des déchets dangereux et nécessitant une gestion particulière sont apparus. Le traitement du nucléaire et des ordures ménagères ne peut être identique. De plus, l’épuisement des ressources de la planète a conduit à un retour en grâce de la stratégie du recyclage. C’est le fameux modèle de l’économie circulaire où l’objectif est de réutiliser sans fin les mêmes matériaux dans les nouveaux cycles de production. Les déchets reprennent de la valeur.

Lorsque les deux problèmes se retrouvent dans un secteur, les conséquences deviennent dramatiques. Le cas des déchets électriques et électroniques est éloquent à cet égard. Les pays occidentaux exportent leurs scories vers les pays pauvres où les normes environnementales sont moins strictes. Jusque-là, c’est du classique. Le souci est que les habitants arpentent les décharges en quête de matériaux récupérables. Ils manipulent notamment du plomb, de l’arsenic, du brome, du phosphore et du chrome hexavalent qui sont tous extrêmement toxiques. Les gains sont évidemment dérisoires. Une telle situation rend les inégalités entre le Nord et le Sud encore plus insupportables. Il n’est pas sûr du tout, cher Charles Aznavour, que la misère soit moins pénible au soleil. Certains pays comme le Danemark préconisent que chacun conserve ses propres déchets sur son territoire afin d’éviter de tels scandales. Ils restent à ce jour minoritaires.

Les biens sont censés avoir une utilité positive. Sinon, personne ne les achèterait. L’économiste anglais Stanley Jevons a pourtant mis au jour l’existence de biens à utilité négative comme les déchets. Ce sont des biens dont les agents économiques ne souhaitent pas être détenteurs. Une bouteille en plastique entre dans cette catégorie puisque, après avoir bu le soda qu’elle contenait, le consommateur cherche à s’en débarrasser et risque même d’être verbalisé s’il s’en déleste sur la voie publique. C’est pourquoi l’échange de ces biens est étonnant. D’habitude, l’agent économique paie et reçoit le bien en contrepartie. Avec les biens à utilité négative, il dépense de l’argent pour que quelqu’un devienne propriétaire de son produit. Ainsi, les déchets rendent chèvres les économistes mais le plus grave n’est pas là. L’investigation du système capitaliste par leur prisme montre à quel point il est susceptible de dysfonctionner et même de dépasser les limites de l’indécence quand il n’est pas sérieusement régulé. Pierre Bellemare le disait avec détermination : « il y a sûrement quelque chose à faire »…

Conseils de lecture :

Béguin Marine, « L’histoire des ordures : de la préhistoire à la fin du dix-neuvième siècle», , volume 13, décembre 2013.
Lupton Sylvie, Economie des déchets. Une approche institutionnaliste, 2008, De Boeck, Bruxelles.

BERNARD

Le monde de la finance vient de commémorer en petite pompe les dix ans de la faillite de la banque Lehman Brothers, acmé de la pire crise du système capitalisme, celle qui aurait pu ramener l’économie mondiale à l’Age de pierre. Nous l’avons échappé belle, au moins temporairement. Enfin pas tout le monde.

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Beaucoup de lignes ont été écrites sur cette période exceptionnelle où des petits génies des mathématiques étaient parvenus à fabriquer des produits financiers où la rentabilité n’était plus corrélée au risque. Tandis que les conseillers bancaires continuaient d’expliquer à leurs clients que leur demande était cocasse, que les placements qui rapportent énormément mais qui ne sont pas risqués du tout n’existent pas hélas, les banques s’étaient fabriqué pour elles-mêmes des petits bijoux de ce type, les fameux produits subprime. Pour être précis, il s’agissait de produits associés à un risque théorique élevé, d’où leur fort niveau de rentabilité, mais dont la réalisation était très improbable. Ce qui les rendait éminemment attractifs. Tant que les ménages américains remboursaient leurs crédits, que les taux d’intérêts étaient faibles et que le marché immobilier montait, la détention des produits subprime était juteuse sans être dangereuse. Puis, sans crier gare, la tendance s’est inversée. Les produits subprime sont devenus toxiques et même ruineux. Comme chaque établissement financier essayait de se débarrasser des siens, une méfiance générale s’est instituée. L’ensemble du système a même frôlé une entière paralysie. Finalement, grâce à l’intervention de la puissance publique, il a redémarré et les affaires ont repris comme si rien ne s’était passé.

Les conséquences de ce désastre ont également été abondamment disséquées. Les répercussions du blocage des banques dans l’économie réelle ont en effet été très concrètes. C’est par les dysfonctionnements du système de crédit que la crise financière s’est propagée à l’ensemble de la sphère économique. Les entreprises et les ménages se sont trouvés privés de moyens d’emprunter. De ce fait, une récession mondiale, dont la durée a été variable selon les pays, a été enregistrée. Le chômage et la précarisation se sont singulièrement accrus. A plus long terme, les motifs d’inquiétude ne manquent pas non plus. A quelques rares exceptions près, les grands organismes financiers qui avaient spéculé imprudemment ont été maintenus par les institutions politiques selon l’adage «too big to fail ». Le dépôt de bilan de l’un aurait conduit à des réactions en chaîne incontrôlées mettant en péril les autres établissements financiers. Les grands intervenants de la place savent désormais qu’ils peuvent continuer à prendre les risques les plus insensés. Si leur paris sont payants, ils se rempliront les poches et, sinon, les citoyens seront mis à contribution pour leur éviter la faillite. La règle du jeu est donc «pile, je gagne et face tu perds ».

Dans le catalogue des effets de la crise du subprime, la chute de Bernard Madoff est inexplicablement passée sous silence d’ordinaire. Que la personne ne mérite pas forcément que l’on s’apitoie sur son sort est une chose, il n’empêche qu’il peut être considéré comme l’une des plus fameuses victimes de cette crise financière. Sans elle, Madoff serait toujours en train de trôner en palpant des liasses de billets. Rappelons que son modèle d’enrichissement combinait une escroquerie d’une grande banalité avec une connaissance assez fine de la psyché humaine. L’arnaque était une simple pyramide de Ponzi, c’est-à-dire un montage financier dans lequel les investisseurs sont rémunérés par les placements des nouveaux entrants. De la cavalerie mais sans sonner la charge. C’est ici que Madoff avait été astucieux. Il avait bien sûr ciblé ses clients, des institutions financières et de grosses fortunes personnelles, mais en refusant de gérer les fonds du premier venu. Cette sélectivité affichée avait créé une rareté artificielle tout en suggérant que Madoff n’était pas à court d’argent. Si l’on ajoute qu’il proposait des rendements astronomiques, parfois plus de 15 % par an, sa réputation dans la haute société fut rapidement faite. Beaucoup se seraient damnés pour être de la fête. Robin des Bois avait été supposé prendre aux riches pour donner aux pauvres. Madoff prenait aux très riches pour donner à sa famille.

Le cocktail entre volonté de se distinguer et cupidité fut détonant. Que des profanes aient pu se laisser berner par les gains servis par Madoff, passe encore. En revanche, que des professionnels de la finance soient tombés dans le panneau dépasse l’entendement… à moins qu’ils n’aient subodoré que Madoff prenait des libertés avec la réglementation. Il est vrai qu’à cette époque des rumeurs de délit d’initiés avaient couru sur le compte de Madoff. Il avait même été dénoncé par des concurrents à l’autorité de surveillance, la Sécurité Exchanges Commission (SEC), qui n’avait rien trouvé à y redire – certains ont supposé que l’idylle entre la nièce de Madoff et un des inspecteurs a rendu les contrôles moins minutieux. Quoi qu’il en soit, si des investisseurs professionnels ont fait confiance à Madoff avec ces éléments d’information, c’est probablement parce qu’ils estimaient que ses tripatouillages étaient habiles et leur profitaient. Ils n’auraient jamais imaginé qu’ils s’exerçaient à leur détriment. Des arroseurs arrosés en quelque sorte.

La meilleure preuve que Madoff a été victime de la crise de 2008 est qu’il était jusque-là sorti indemne de tous les contrôles. Sa chance n’a tourné que quand ses investisseurs, secoués et en mal de liquidités, ont décidé presque tous au même moment de retirer leurs fonds de chez lui. La pyramide s’est effondrée d’un coup. L’addition a alors été corsée : approximativement 65 milliards de dollars partis en fumée et une condamnation en 2009 à 150 ans de prison, la peine maximale. Avec une réduction de peine de moitié pour bonne conduite, il ne sera libéré qu’en 2084. Cela fait du temps pour méditer sur les œuvres de Paul Verlaine : « Suis-je né trop tôt ou trop tard ? / Qu’est-ce que je fais en ce monde / Ô vous tous ma peine est profonde : / Priez pour le pauvre… Bernard.

Conseils de lecture :

Gubert Romain et Saint-Martin Emmanuel, Et surtout n’en parlez à personne, Albin Michel, Paris, 2009.
Morin Pascal, Des subprimes aux populisme, Glyphe, Paris, 2017.

VARIATIONS TOMATOLOGIQUES

Combinée à du concombre, elle s’invite dans nos assiettes en répondant au doux nom de légume. C’est une erreur : la tomate est un fruit. Un produit qui s’amuse ainsi à dissimuler son identité doit avoir certainement des choses bien intéressantes à nous dire.

tomate

Les curieux qui s’aventurent à ouvrir des livres d’histoire économique en retiennent que le fordisme a fait entrer le capitalisme dans une nouvelle ère. Le patron automobile Henry Ford aurait introduit la chaîne de montage afin de réduire les coûts de fabrication de son unique modèle, la Ford T, toujours dans une logique de réduction des coûts, autorisant les consommateurs à décider de sa couleur du moment que c’était le noir – devinez pour quelle raison. Dans un livre savoureux, Jean-Pierre Malet vient rectifier les faits à propos. Quelques années avant Ford, l’entreprise Heinz déjà utilisait un circuit de rails automatiques sur lequel circulaient les bouteilles de ketchup. Grâce au procédé, la production passa d’ailleurs en deux ans de 2 millions à 12 millions de bouteilles. De façon similaire, les consommateurs pouvaient choisir la couleur du moment qu’il s’agissait du rouge, l’ingrédient dominant du produit étant la tomate. C’est donc plutôt du heinzisme qu’il aurait fallu parler. Une différence oppose toutefois les deux hommes : en doublant le salaire de ses ouvriers, Ford permit au marché d’absorber la hausse de la production ; rien de tel chez Heinz, ses bouteilles se vendaient seules comme des petits pains.

Entre 1961 et 2013, la production de pommes de terre a été multipliée par deux et demi tandis que celle de tomates l’était par six. Manifestement, les fans de « junk food » versent de plus en plus de ketchup sur leurs frites ! En vérité, les usages de la tomate comme matière première sont extrêmement nombreux. C’est un produit que l’on peut mettre quasiment à toutes les sauces : concentré, purée, tomates pelées… Il convient de préciser à cet égard que, quand on parle de l’or rouge, on pense moins au fruit qui se trouve au rayon légumes du supermarché qu’à la tomate industrielle. La fiche signalétique des deux produits empêche toute confusion. Née il y a belle lurette en Amérique du Sud, la tomate dans nos assiettes, est ronde et gorgée d’eau. L’industrielle est allongée, dure, de peau extrêmement épaisse et contenant très peu d’eau. Ces caractéristiques ont été savamment pensées puisque l’objectif est qu’elle puisse à la fois supporter le transport dans des barils sans être écrasée et être transformée facilement par évaporation en concentré. C’est une création artificielle de la recherche agronomique. Ne  jetez pas une tomate industrielle sur un mauvais acteur ou sur la femme adultère : vous pourriez être accusé de tentative de meurtre.

Le circuit de la tomate industrielle est très instructif de certaines pratiques inévitables avec la mondialisation. Les Chinois se sont emparés du sujet. Ils cultivent massivement la tomate industrielle, la transforment et l’exportent. Pour résister à l’invasion rouge, il est fait référence ici à la couleur du fruit plus qu’au régime politique qui n’est plus vraiment communiste, la stratégie de la qualité est la meilleure option. Dans le domaine du textile, les Italiens s’étaient préparés de longue date à l’admission de la Chine au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) synonyme d’un déferlement de slips made in China en Europe. En se réorientant vers le textile de luxe, ils ont conservé 80 % de leurs emplois dans le secteur entre 1994 et 2004 – durant la même période, moins réactifs, les Français n’en ont sauvegardé que 50 %. Pour la tomate, c’est exactement la même limonade. Dans le nord de l’Italie, le géant de la filière Petti mène une politique de différenciation sur la qualité. Avec des tomates cultivées localement, même pour un rustaud, il n’y a pas photo. La sauce tomate 100 % toscane est incomparablement meilleure.

Seulement voilà, le refrain est bien connu : la grande distribution tire les prix vers le bas. Le textile de luxe échappe à cette pression puisqu’un joli costume se vend dans une boutique spécialisée. Pour ce qui est du concentré de tomate, ce n’est hélas pas envisageable même si l’idée est probablement à creuser. Le consommateur l’achètera habituellement en grande surface. Prise entre le marteau et l’enclume, la compagnie Petti importe aussi dans le sud de l’Italie de la matière première chinoise qu’elle transforme elle-même. Enfin, le mot « transforme » est un peu exagéré. Toute l’astuce consiste à s’appuyer sur le régime douanier du « transit temporaire » qui exonère de taxes les marchandises qui proviennent hors de l’Europe à conditions qu’elles soient retravaillées sur place et réexportées hors de l’Union. Concrètement, il suffit de s’approvisionner en triple concentré de tomate chinois, d’y ajouter un peu d’eau et de sel pour en faire du double concentré italien.

Une partie de cette production est vendue dans des pays comme la France ou l’Allemagne. L’entreprise doit donc acquitter les 14,4 % de droits de douane mais ce n’est pas dramatique. Les quelques 200 000 tonnes d’achat de triple concentré permettent aux Italiens de négocier des prix attractifs avec leurs fournisseurs. De cette manière, tout le monde semble content : les Chinois écoulent leur production, les Italiens répondent au cahier des charges des grandes surfaces et les consommateurs ne mettent pas en danger le budget familial pour acheter leur petit tube rouge. Les grognons n’oublieront pas de dire que c’est une regrettable victoire de la malbouffe. Il y a pourtant bien pire. Le triple concentré chinois est périssable. Plus un baril est vieux, plus son prix est bas. Il arrive que les douaniers italiens interdisent à une cargaison qui ne répond pas aux normes sanitaires de l’Union de fouler le sol européen. Elle n’est pas détruite mais réexpédiée à l’envoyeur, lequel saura en faire bon usage. Il y a toujours des pays avec des réglementations plus souples ou des opportunités de corruption. Dans les faits, le périmé finit souvent sa vie sur le continent africain. Les saisies y sont fréquentes et les non saisies, qui sont également très nombreuses, se retrouvent dans les assiettes.

Conseils de lecture :

Gourbillon Jean-Marc, La tomate, Magasin Pittoresque, 2016
Malet Jean-Baptiste, L’empire de l’or rouge, Fayard, Paris, 2017

PAR DESSUS LE MARCHE

Un enfant qui détient un gros paquet de bonbons finit par se faire gourmander par un adulte s’il refuse d’en offrir à ses camarades qui demeurent hypnotisés par tant de sucreries. Dans le cas de l’Europe, il semble bien que sa position vis-à-vis du problème des migrants ne lui vaut guère de remontrances.

migrants

Notre propos n’est pas de sortir les violons afin de discuter du sujet. Il y a quelque chose de pathétique dans la nécessité de diffuser des images de naufragés, de pauvres hères à la dérive, pour obliger les citoyens des pays riches à sortir de leur indifférence face aux drames qui se jouent sur les autres continents. L’image du cadavre du petit Aylan échoué sur une plage constitue le summum en la matière. D’un coup, les bonnes consciences se réveillent. La position de l’opinion publique autorise les dirigeants les plus audacieux, Angela Merkel principalement, à procéder à une ouverture de leurs frontières. Dès que l’émotion retombe et que des problèmes d’intégration se posent, un retournement du sentiment général se produit. Les portes se referment. Entre les partisans d’une absorption dictée par un élan du cœur et les défenseurs d’une hypothétique pureté nationale, le ventre mou ne paraît guère intéressé par ces questions. En fait, il n’y a rien de neuf sous le soleil. Après la conférence d’Evian de 1938, Hitler s’est beaucoup moqué des chefs d’Etat qui lui faisaient la leçon mais dont aucun ne voulait des Juifs allemands qu’il offrait de bonne grâce. Pour pouvoir mieux se regarder dans la glace, une capacité à oublier son comportement passé est parfois salutaire.

La théorie économique aide à souligner l’incohérence des pays riches dits du Nord. Les libéraux sont d’accord pour attribuer un rôle central au marché mais des désaccords subsistent entre eux sur un point crucial : l’égalité est-elle un préalable ou le résultat des échanges marchands ? Le prix Nobel Maurice Allais, qui a été récupéré par l’extrême droite, juge qu’il s’agit d’un préalable. Si les pays ne se trouvent pas à un niveau économique proche, le marché génère de l’instabilité – des délocalisations et du chômage dans nos contrées par exemple. Cette position se traduit par une vision étriquée du commerce mondial qui ne correspond pas à l’économie mondialisée d’aujourd’hui. Notons toutefois qu’elle possède une certaine logique : pour être sûr que le meilleur remporte la compétition, les différences initiales doivent être limitées parce que, avec 90 mètres d’avance, un enfant peut battre Hussein Bolt aux 100 mètres. Adam Smith, au contraire, nie l’importance de la situation de départ. Selon lui, c’est le marché qui conduit à un nivellement. On change d’emploi tant qu’un salaire supérieur est offert. L’économie devient stable à l’instant où, pour un même type de travail, les salaires sont égaux. Ici, pas de restriction aux échanges : plus le marché est vaste et plus élevées seront l’efficacité productive et la rentabilité.

Dans le monde idéal de Smith, qui sert de modèle aux partisans de la mondialisation, les biens circulent librement sur le marché. Les pays qui bénéficient d’un avantage dans la production d’un bien – savoir-faire, source d’approvisionnement d’une matière première… – en font profiter les autres nations. Tout le monde est gagnant, l’exportateur comme l’importateur qui peut ainsi consacrer ses ressources productives à des fins plus utiles. Et si le marché est mondial, non seulement les marchandises mais aussi les capitaux et les travailleurs doivent pouvoir circuler librement. Or, il est naturel que les conditions de vie des pays riches attirent les habitants des pays du Sud. L’essor économique dans les régions pauvres n’est pas assez rapide pour les maintenir chez eux. C’est une conséquence inévitable des disparités économiques entre les pays développés et les autres. Indépendamment des guerres, les mouvements migratoires s’apparentent à de simples ajustements qui surviennent sur un marché du travail en passe de devenir mondial.
Comment est-il possible que les mouvements d’une élite globalisée faite de super managers capables de travailler partout dans le monde suscitent l’admiration quand, en même temps, ceux de masses pas toujours qualifiées provoquent l’effroi ? Imaginer qu’il est envisageable pour les pays riches d’exporter durablement des biens et des capitaux, avant de rapatrier les revenus de ces opérations, les aspects souhaités de la mondialisation, cela sans en subir les effets indésirables, n’est pas très sérieux. A cet égard, la position de Maurice Allais est plus compréhensible : non à la mondialisation – les pays riches doivent faire du commerce entre eux, idem pour les pays pauvres. Cela minimise les avantages comme les inconvénients des échanges internationaux. La position protectionniste de Donald Trump est tournée en dérision mais, en définitive, le Président des Etats-Unis ne fait rien d’autre que se focaliser sur un aspect de la mondialisation qui lui déplaît – le déficit commercial de son pays avec ses partenaires – sans être capable de regarder le tableau dans son ensemble. Il n’est pas le seul.

Comme Stephen Smith le démontre, une migration de l’Afrique vers l’Europe est inévitable. L’Union européenne compte 510 millions d’habitants et sa population est vieillissante. En 2050, il n’y aura plus que 450 millions d’Européens. Par contraste, 1,25 milliards de personnes peuplent l’Afrique dont 40 % de moins de 15 ans et, en 2050, sa population aura même doublée. Cette évolution démographique s’amorce alors que les Européens rechignent à partager généreusement leur paquet de bonbons. Ils emploient leur intelligence à élaborer des stratégies destinées à accroître uniquement leurs propres richesses, lesquelles seront une véritable pompe à aspiration dans les décennies à venir. Il serait de bonne politique d’anticiper dès maintenant le mouvement démographique à venir. Hélas, que voit-on ? L’humeur des Italiens qui n’en peuvent plus de servir de terre d’accueil aux migrants ; la duplicité des Français qui viennent les houspiller ; l’étrange conception de la charité des pays d’Europe de l’Est qui viennent quémander des bonbons aux puissances de l’Union mais refusent d’en rétrocéder une part infime aux plus miséreux ; etc… Qui a dit : « gouverner, c’est prévoir» ?

Conseils de lecture :

Delpard Raphaël, La conférence de la honte. Evian, juillet 1938, Michalon, Paris, 2015.
Smith Stephen, La ruée vers l’Europe: La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent, Grasset, Paris, 2018.

L’INFO A LA UNE…

Parler des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) est définitivement ringard. Il faut dire technologies de l’information et de la communication (TIC) afin de suggérer que les changements qu’elles induisent n’ont plus de mystère et sont bien maîtrisés. Pas sûr qu’ils le soient pourtant…

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D’après la typologie proposée par Elinor et Vincent Ostrom, les biens de l’ancienne économie sont ordinairement classés dans la catégorie des biens rivaux tandis que ceux de la nouvelle où l’information occupe une place essentielle sont non rivaux. Le critère de rivalité traduit l’idée que certains bien peuvent être consommés par plusieurs consommateurs en même temps alors que, pour d’autres biens, c’est impossible. L’aspect matériel d’une voiture l’associe à la classe des biens rivaux, au contraire des biens de la nouvelle économie. En effet, une information se partage. Non seulement sa détention n’empêche pas d’autres consommateurs d’y accéder mais sa valeur augmente souvent avec leur nombre. Les séries télévisées sont un exemple de ce type de biens : si l’audience est élevée, les chances qu’une nouvelle saison soit tournée augmentent. Dans le même ordre d’idée, la loi de Metcalfe stipule que la valeur d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses membres. L’impact de cette famille de biens n’est pas négligeable sur l’analyse économique.

La théorie économique standard s’appuie sur un personnage fictif, l’homo œconomicus, l’homme rationnel. C’est logique puisque l’économie est, parmi les sciences humaines, celle qui est centrée sur la rationalité des comportements. L’homo œconomicus établit son choix entre différents états de l’économie en procédant au calcul coût-avantage de chacun d’eux. Pour ce faire, il recourt à des techniques de calcul qui enchantent les étudiants en microéconomie. A l’évidence, le comportement de madame Michu ne peut lui être apparenté. La ménagère de 50 ans ne se rend pas au supermarché avec une calculatrice dans une main et une feuille de formules mathématiques absconses dans l’autre. Or, sans cette hypothèse de rationalité du consommateur, les résultats de la théorie économique standard deviennent très douteux – cela, bien que des économistes comme Milton Friedman aient soutenu que, si le modèle prédit des résultats correspondant à la réalité, peu importe si les hypothèses sont excessivement simplificatrices.

Outre l’homo œconomicus, une autre hypothèse du modèle standard s’est également trouvée rapidement sur la sellette : elle est relative à l’information. Celle-ci est supposée être transparente, gratuite et facilement accessible. Si ce n’est pas vérifié, la même suspicion pèse sur les conclusions à tirer de la théorie que dans le cas précédent. Or, on comprend bien le problème qui se pose. Imaginons un individu ultra-rationnel. A partir du moment où l’information devient coûteuse, son comportement change radicalement. Tant que l’information était gratuite, son intérêt était de poursuivre ses recherches le plus longtemps possible afin de dénicher le produit de ses rêves au prix le plus bas. Mais dès qu’un coût apparaît, que ce soit en temps ou en argent, c’est sa rationalité même qui lui ordonne d’interrompre sa quête. Aucun consommateur ne prospectera toutes les grandes surfaces de sa ville juste pour acheter une boîte de petits pois.

Dans la pratique, les agents économiques effectuent au moins intuitivement une distinction entre les multiples catégories de biens. Un bien immobilier ne s’achète pas habituellement sans quelques investigations personnelles. L’acheteur s’informera sur le prix du mètre carré. Il comparera plusieurs biens. Il est important qu’il transpire. Il faut posséder un incroyable aplomb pour acheter une maison lors de sa première visite sur la base d’arguments purement rationnels – nous laissons délibérément de côté les achats «coup de cœur » qui, par définition, échappent au champ de la rationalité. C’est ce qu’on appelle la « malédiction du coup de chance ». Plutôt que prendre conscience de sa bonne fortune, l’acheteur se dira souvent que, si à sa première visite il est tombé sur une telle occasion, avec quelques recherches supplémentaires, il parviendra à faire mieux. Par contraste, l’achat d’une boîte de petits pois, on l’a dit, ne nécessite pas d’efforts trop intenses.

Que viennent faire alors les technologies de l’information dans cette histoire ? On a observé que l’homo œconomicus ne pouvait donner sa pleine mesure en raison du coût de l’information, pour autant que le personnage existe bien sûr mais ceci n’est qu’un détail après tout. Le développement des technologies de l’information – sites Internet, comparateurs de prix… – conduit au bout du compte à une réduction significative de ce même coût. S’il suffit uniquement de cliquer sur un bouton pour localiser la boîte de petits pois la moins chère, pourquoi s’en priver ? Toute économie est bonne à prendre. Avec la quasi gratuité de l’information, le calculateur rationnel retrouve donc des couleurs. D’aucuns annoncent même sa revanche et s’en réjouissent : l’homo œconomicus is back ! La nouvelle est importante mais ce n’est pas l’unique conséquence de cette baisse du coût l’information.

En fait, les agents qui émettent l’information sont aussi concernés que ceux qui les reçoivent. La théorie de la « longue traîne » de Chris Anderson est une illustration du phénomène. De façon plus générale, c’est une démocratisation de l’information qui se produit. Pour un musicien, le passage par un grand studio n’est plus indispensable pour atteindre le public. S’il a du talent, s’il est dans l’air du temps ou s’il sait tout simplement se vendre, il aura l’opportunité de réussir sans cela. Mais cet accès quasi immédiat à la communauté des connectés, à cette caisse de résonance, n’est pas sans danger. Umberto Eco bougonnait : «les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel». Difficile de lui donner complètement tort d’autant que ces petits génies exigent en parallèle un « droit à l’oubli » pour les âneries qu’ils s’amusent à professer à la planète entière. Au moins, ils sont lucides…

Conseils de lecture :

Anderson Chris, Free ! Comment marche l’économie du gratuit, Paris, Champs, 2016.
Mattelart Armand, Histoire de la société de l’information, La Découverte, 2009.

ÇA A FAIT DES BULLES, C’ÉTAIT (PAS) RIGOLO !

Le petit épargnant rêve du placement qui le rendra riche si possible sans prendre de risque. Ignorant que le rendement est corrélé au risque, il n’est pas conscient que les « super plans» à la mode sont à prendre avec des pincettes. Les bulles spéculatives finissent forcément mal pour l’ensemble du système et, le plus souvent, pour eux également.

bulles

A bien des égards, le récent emballement provoqué par le bitcoin fait songer à la ruée vers l’or aux Etats-Unis au dix-neuvième siècle. Avant de revenir à des niveaux moins extravagants, la crypto-monnaie avait enregistré une hausse ahurissante pendant les mois précédents qui ne pouvait que déclencher les fantasmes les plus fous comme à l’époque des cow-boys. Evidemment, la quête de l’eldorado était devenue plus commode. Plus besoin de se rendre en Californie avec du matériel de prospection en risquant à tout instant de se faire scalper par des sauvages. Pour espérer décrocher la timbale, il suffisait de se rendre dans une maison du bitcoin et de suivre la file d’attente. Impossible de se perdre en route : Nabilla montrait le chemin. Le progrès mérite d’être apprécié à sa juste valeur mais l’essentiel n’est pas là. La véritable différence entre une simple aventure spéculative, la ruée vers l’or, et une bulle spéculative, doit être soulignée. En l’occurrence, puisque les audaces des uns et des autres sont évaluées à l’aune des marchés, un premier critère peut être avancé : une simple ruée concerne davantage le côté offre tandis que, dans une vraie bulle, les regards sont tournés vers la demande.

L’échauffement des sens a été intense dans la ruée vers l’or mais les débordements furent limités malgré tout. Si les chercheurs d’or n’en trouvaient pas en Californie, ils partaient prospecter plus loin. La folie collective restait ainsi soumise à la réalité économique. La découverte de nouveaux gisements menait à l’enrichissement de quelques-uns mais les forces du marché œuvraient à calmer le jeu. Une augmentation massive de l’offre d’or conduisait à une baisse de son cours. En fait, si le métal jaune avait fini par être aussi abondant que l’herbe dans la nature, sa valeur serait devenue presque nulle et plus personne se serait amusé à en rechercher. Il existait donc une sorte de rééquilibrage automatique. Ce lien maintenu entre l’état de l’offre et les prix est déterminant. C’est l’épreuve des faits qui évite ces dérapages que l’on observe dans les bulles. La ruée vers l’or n’est bien sûr qu’un exemple. D’ailleurs, à la même époque et au même endroit, une autre ruée, vers l’os (de dinosaure) cette fois, se produisit. Elle opposa de fameux paléontologues. Une excellente idée de western en vérité mais cela nous éloigne un tant soit peu du sujet.

Dans une bulle spéculative, rien n’apaise la demande. L’augmentation des prix attire les acheteurs à l’affût d’une belle occasion de placement. L’afflux des nouveaux arrivants renforce la hausse des prix et le phénomène s’auto-entretient. Une déconnexion s’opère entre le cours du produit, qui est normalement supposé refléter ses profits futurs, et son potentiel réel. Soyons clair : le décalage entre la dépense de l’investisseur (achat de machines, d’actions…) et les profits qu’il pourrait réaliser ensuite est consubstantiel au capitalisme. Ce qui est propre aux bulles est que cet écart devient complètement aberrant. Le système de crédit jette de l’huile sur le feu. Des agents économiques empruntent afin de profiter de la hausse du produit phare. De ce fait, les banques ne sont pas épargnées lorsque l’inévitable renversement du marché survient – John Rockefeller racontait que, quand son chauffeur lui parlait de la bourse, il estimait que c’était le moment de vendre. Cependant, toutes les bulles ne se déroulent forcément pas à l’intérieur des marchés de capitaux.

Le krach de 1929 est certes très présent dans l’imaginaire collectif. Des milliers de spéculateurs ruinés se seraient jetés par les fenêtres. Il était imprudent, dit-on, de se promener dans le quartier de Wall Street sans regarder vers le ciel. Un couple aurait sauté en se tenant par la main parce que les amoureux détenaient un compte joint. Toutefois, entre légende et humour grinçant, voire désir inconscient d’un sort que les Américains auraient bien réservé aux acteurs de la débâcle, l’explosion de cette bulle financière a été exagérée. Seuls quelques individus ont fait le grand saut. Dans un autre genre, la « tulipomanie » qui a frappé les Pays-Bas au dix-septième siècle permet de visualiser à quel résultat la fièvre qui s’empare de tout un peuple est susceptible d’aboutir. Au plus haut, la valeur d’un bulbe de tulipe dépassait le salaire d’un ouvrier spécialisé pendant 15 ans, c’est-à-dire le prix d’une modeste demeure. Quand on pense que certains associent les fleurs au romantisme ! Le secteur immobilier a connu également des bulles spectaculaires. A la fin des années 1980, si l’Empereur du Japon avait envisagé de vendre son petit palais impérial, il aurait obtenu en contrepartie l’intégralité des terres de Californie. Des regrets, monsieur le Tennô ?

La multiplication des krachs n’est pas juste une illustration des délires que l’espèce humaine est capable de générer. Elle met accessoirement en danger toute l’économie. Il y a contagion. A la suite de crise de 1929, les Etats-Unis qui étaient son épicentre ont enduré une terrible récession. Le taux de chômage est passé de 5% à 18% en dix ans. Voilà les raisons de la colère de la population américaine. Le Japon, qui était un modèle pour les autres pays riches, ne s’est toujours pas remis du moment où sa bulle a pété. Conscientes du risque encouru par la nation, ses autorités monétaires avaient pourtant tenté de procéder à un atterrissage en douceur. Raté. Des mesures de régulation des marchés qui puissent freiner ou, encore mieux, empêcher la propagation des crises seraient bien utiles. Si d’aventure les investisseurs institutionnels considéraient sérieusement de participer à une bulle type bitcoin, plutôt que se demander qui paiera les pots cassés, ne serait-il pas plus judicieux d’instaurer des mesures qui préviendraient la catastrophe à venir ?

Conseils de lecture :

Akerlof George et Shiller Robert, Les esprits animaux : Comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie, Paris, Champs, 2013.
Roche Marc, Histoire secrète d’un krach qui dure, Paris, Albin Michel, 2016.

UN LIBERAL, ÇA NE TRUMP PAS ENORMEMENT !

A force de caricaturer les personnes ou les idées que l’on aime détester, on en arrive à dire de grosses bêtises. Le cas du Président Trump est édifiant. L’homme est foncièrement antipathique, c’est entendu. Le libéralisme économique a plutôt mauvaise presse en France. En conclusion, le Président Trump mènerait une politique libérale aberrante… sauf que c’est complètement faux.

éléphant 2Les fondements de la pensée libérale sont bien connus. Les marchés s’autorégulent. De ce fait, toute intervention de la puissance publique, même dégoulinant de bonnes intentions, est à proscrire. Non seulement elle ne parvient pas à atteindre ses objectifs mais elle vient perturber le fonctionnement de cette belle mécanique que constituent les marchés. Comme le plus souvent l’Etat est déjà présent dans l’économie, une politique libérale consiste en réalité à lui faire opérer un retrait stratégique. On emploiera souvent le préfixe « dé » comme dans déréglementation, décloisonnement ou désintermédiation. Si l’on prend le budget de l’Etat qui est habituellement considéré comme un des principaux leviers de son action, le libéralisme est synonyme d’une diminution globale de son montant, sur le poste des recettes autant que celui des dépenses. Ce point est crucial parce que la mise en application simultanément de ces deux mesures n’est pas fréquente.

Décider d’une baisse des recettes de l’Etat, c’est-à-dire des impôts, qui permettrait de libérer les forces vives de la nation n’est pas le plus problématique. Rares sont les citoyens qui songeraient à manifester afin de continuer à acquitter leurs prélèvements obligatoires alors que l’Etat vient de les supprimer. C’est au niveau des dépenses que la situation se gâte. Les diminuer signifie réduire la qualité des services publics ainsi que le montant des prestations sociales offertes à la population. D’une certaine manière, surtout si l’on envisage une réélection, il faut un certain courage pour se risquer sur cette voie. En Grande-Bretagne, la « dame de fer », Margaret Thatcher l’a fait dans les années 1980. Les résultats de sa politique restent extrêmement controversés à ce jour, notamment concernant la dimension sociale, avec un appauvrissement de pans entiers de la population, mais sa politique a été objectivement conforme au credo libéral.

Aux Etats-Unis, malgré une rhétorique parfois très hostile à l’immixtion de l’Etat dans l’économie, la pratique des gouvernements successifs, y compris républicains, s’est située aux antipodes du libéralisme. Ronald Reagan, Président justement à l’époque de Madame Thatcher, a certes baissé les impôts des contribuables mais a augmenté significativement les dépenses publiques en raison de sa politique de réarmement dite «guerre des étoiles » qui a provoqué une explosion du déficit budgétaire. L’espace occupé par l’Etat s’est accru. Contrairement à une idée reçue, George Bush (fils) s’est inscrit dans la continuité de cette tendance. Il a réduit le niveau de taxation dans l’intention de stimuler l’initiative individuelle en même temps qu’il injectait des centaines de milliards de dollars dans l’économie, que ce soit pour soutenir les secteurs sinistrés à la suite du choc de l’année 2001 ou pour financer la guerre en Irak. Pour notre propos, les dépenses militaires produisent des effets similaires aux dépenses civiles dans le système économique.

Le théoricien de l’interventionnisme de l’Etat, John Maynard Keynes, explique précisément de quelle manière les déficits publics relancent l’activité économique. Tout se passe comme si une pompe était amorcée et dynamisait la croissance. Paradoxalement, ce qu’il décrit correspond à la perfection à la pratique de ces gouvernements supposés être libéraux. Il y a loin de la parole aux actes. Pour nuancer, Keynes était progressiste. Selon lui, les baisses d’impôts devaient profiter aux classes défavorisées d’autant que ce sont celles qui consomment le plus proportionnellement à leur revenu. Or, chez ces Présidents des Etats-Unis, il est important de souligner que la politique fiscale profite aux plus nantis. C’est cette bizarrerie qui a poussé le milliardaire Warren Buffet a plaidé en faveur d’une différenciation entre riches et défavorisés, les premiers devant être mis à contribution et les seconds bénéficier des baisses d’impôts.

Et Donald Trump dans tout cela ? Tel monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans la savoir, l’actuel Président des Etats-Unis fait du keynésianisme sans en être conscient. Avec la même réserve que précédemment, il a conduit une spectaculaire baisse d’impôts destinée en partie à inciter les entreprises américaines à revenir s’installer sur le sol national. De plus, il présente son plan de développement des infrastructures, qui est chiffré à 1500 milliards de dollars au minimum, comme un des grands chantiers de sa présidence. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’il sera validé par le Congrès. Les déficits qu’il est censé creuser ne sont pas du goût des membres du Tea Party qui, eux, sont d’authentiques libéraux et cohérents avec leur discours. Ils perçoivent l’interventionnisme de Trump comme une dérive à juguler absolument.

Si la politique du Président Trump soulève des interrogations, c’est pour d’autres raisons. L’économie des Etats-Unis tourne visiblement à plein régime. Le taux de chômage, qui avoisine les 4 %, est remarquablement faible. Il indique que la surchauffe économique est proche. Or, il se trouve que le rapatriement des entreprises américaines implantées à l’étranger cumulé à la politique de grands travaux requerra une main d’œuvre abondante. C’est à cet endroit que les choses se corsent. En effet, Donald Trump a clairement affiché une réticence face à l’immigration. Le Président ne sera accusé par personne d’éprouver de la sympathie envers les étrangers. A partir de là, qui fournira les bataillons de travailleurs nécessaires à toutes ces nouvelles activités productives ? Dans ces conditions, le risque d’un embrasement des salaires n’est pas à exclure. La perte de compétitivité des entreprises américaines, inhérente à l’inflation qui s’ensuivrait, serait catastrophique… le serpent qui se mord la queue en quelque sorte.

Conseils de lecture :

Mandeville Laure, Qui est vraiment Donald Trump ?, Paris, Equateurs, 2016.
Villemeur Alain, La croissance américaine ou la main de l’Etat, Paris, Seuil, 2007.