BINGO !

La première leçon que l’épargnant en culottes courtes est invité à retenir est simple : le rendement est corrélé au risque. Tout le jeu consiste à dénicher des placements qui échappent à cette règle. Les fonds vautours sont spécialisés dans la quête de ces pépites. Mais ils ne sont pas ouverts à tous. Ils exigent beaucoup de vice et de perversité. Si vous possédez une once de sens moral, passez votre chemin…

vautour.jpgAu commencement étaient les obligations. Il ne s’agit pas de devoirs que l’on est amené à accomplir ainsi que des bataillons d’étudiants l’écrivent sur leur copie mais de titres de créances. Un agent économique qui souscrit à une obligation d’Etat classique prête à la puissance publique une somme définie pour un temps donné – 10 000 euros sur 20 ans par exemple. Cela signifie que ce montant lui sera remboursé à la fin de la période et que, pour le remercier de sa bonté, l’Etat lui versera des intérêts chaque année – lesquels lui rapportent plus que le livret A. Le détenteur ne possède que ce droit économique. A la différence de l’actionnaire qui est également décisionnaire, il ne peut s’inviter à la table du conseil des ministres. Le risque est a priori minime puisque, normalement, les Etats ne disparaissent pas. Une obligation d’Etat est donc plus sûre qu’une obligation émise par une entreprise. Dans ce schéma, les agences de notation jouent un rôle crucial : elles évaluent le sérieux avec lequel l’emprunteur gère ses propres finances, c’est-à-dire sa capacité de remboursement à terme. Une mauvaise note indique un risque de défaut à l’échéance, et donc un taux d’intérêt plus élevé. Risque – rentabilité, répétons-le.

En réalité, il est déjà arrivé que des Etats manquent de rigueur dans la gestion de leur budget, qu’ils se comportent en cigale plus qu’en fourmi. Au Moyen Age, où l’arbitraire régnait en maître, il suffisait aux souverains impécunieux de saisir leur créancier au collet pour se retrouver dispensés du paiement de leur dette. Avec le développement des marchés de capitaux, la tentation du bras d’honneur est plus rare mais sa survenue n’est pas impossible. Depuis le dix-neuvième siècle, la Grèce a ainsi annoncé un défaut de paiement à cinq reprises. Si une créance est jugée objectivement irrécouvrable, son détenteur n’hésitera pas à s’en débarrasser en la vendant avec une décote, laquelle dépasse parfois les 90 %. L’agent économique qui a placé ses 10 000 euros en obligations se contentera de récupérer un montant de 1 000 euros. C’est toujours mieux que rien. La question qui se pose est alors : qui est donc suffisamment crétin pour lui offrir ces 1 000 euros contre un bout de papier qui ne vaut rien ? Le pays est exsangue, quasiment en état de mort clinique financière. Il ne règlera jamais les 10 000 euros. Quel est l’intérêt de la transaction pour le nouveau détenteur de l’obligation ?

Ceux qui rêvent du geste d’un samaritain, d’un partisan de l’école de la seconde chance, en seront pour leurs frais. Bienvenue dans l’univers des fonds vautours parce que les desseins de l’acheteur sont plutôt machiavéliques. Son raisonnement repose sur la formule « quand A doit 100 euros à B, il ne dort plus… mais, quand il lui doit 1 million d’euros, c’est B qui ne dort plus ». Autrement dit, conscient de la gravité de la situation financière du débiteur, le créancier est susceptible d’envisager une restructuration de la dette, en procédant à des allègements, à un rééchelonnement du paiement des échéances. Ce sont des techniques de réanimation financière d’urgence qui sont appliquées afin de réussir le sauvetage du pays en danger. Dans cette optique, les créanciers agissent souvent de manière collective. Le « club de Paris » regroupe des créanciers publics tandis que le « club de Londres » rassemble des créanciers privés comme les banques commerciales et les fonds d’investissement. Si tout le monde tire dans le même sens, l’efficacité est plus forte. Les Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), les plus dénués de ressources, ont bénéficié de l’assistance de la communauté internationale dans le cadre d’un programme lancé par le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale.

Les fonds vautours refusent de renoncer à une partie de la somme qui leur due et, si l’effort collectif consenti par le reste des créanciers porte ses fruits, ils se présentent immédiatement au guichet pour encaisser leur argent, quitte à fragiliser en retour le pays en mauvaise santé financière. Ces fonds ne font pas que réenfoncer la tête sous l’eau à celui qui vient à peine de la sortir. Ils s’en prennent aussi aux agonisants en réclamant le règlement de leur créance devant les tribunaux. Il est vrai que, même quand il n’y a que la peau sur les eaux, il reste des organes comme les reins à prélever – l’or du rein en quelque sorte. Pour obtenir un paiement intégral plus les intérêts de retard, les fonds peuvent notamment demander la saisie d’avoirs à l’étranger d’un pays qui n’honore pas ses engagements. Ils ont d’autant plus de chance de parvenir à leur fin que les pays qu’ils ciblent ont rarement les moyens de s’attacher les services de juristes de premier plan.

Une illustration pour finir : il y a quelques années, la Roumanie a souscrit à une obligation d’Etat de la Zambie. Convaincue que le pays africain ne paierait pas sa dette, elle a cédé son titre de créance avec une décote significative. Le fonds vautour Donegal l’a racheté au prix de 3,2 millions d’euros alors que la valeur originelle des obligations était de 30 millions d’euros. La justice anglaise a finalement obligé la Zambie à verser 17 millions d’euros à Donegal, certes moins que les 55 millions réclamés… mais la culbute est appréciable malgré tout, plus de 330 % ! Dans certains cas, le bénéfice peut même avoisiner les 2 000 %. Les animaux rapaces remplissent au moins une fonction utile dans la nature. Ils nettoient les cadavres et évitent la propagation d’épidémies. Pour les rapaces humains, le service rendu à la collectivité est moins apparent…

Conseils de lecture :

Bouchoux Jean-Charles, Les pervers narcissiques, Pocket, Paris, 2014.
CATDM, « Fonds Vautours : Une espèce méconnue de la jungle financière », 8 décembre 2017, http://www.cadtm.org/Fonds-vautours-Une-espece-meconnue.

LA GUERRE DU CHOCOLAT N’AURA PAS LIEU

Le groupe Mars a décidé qu’il ne vendrait plus que du chocolat… vert d’ici à 2025. La couleur ne renvoie pas à la volonté d’être assorti au petit bonhomme de la planète du même nom mais à l’idée d’être produit en respectant les exigences du développement durable.

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Les fèves de cacao ont servi de monnaie chez les Aztèques et les Mayas. Leur durée de vie limitée interdisait toute forme de thésaurisation. C’est toutefois leur utilisation comme matière première du chocolat qui leur a valu une renommée planétaire et l’infinie gratitude des gourmands. La boisson qui en est tirée a même été estampillée «breuvage des dieux » à l’origine et, pour beaucoup, cette qualification n’est pas usurpée. Toutefois, derrière cette belle histoire, certaines réalités économiques doivent être rappelées. La filière du cacao est caractérisée par un rapport de force extraordinairement déséquilibré entre l’offre et la demande. Du côté de l’offre, environ 40 millions de personnes dans le monde vivent de la culture de l’arbre magique. Il existe peu de grandes exploitations. Plus de 90 % des paysans vivent dans des structures d’une taille inférieure à 10 hectares. Leur revenu ne dépasse pas 5 dollars par jour et par individu. Ces conditions précaires expliquent que le travail des enfants soit répandu. L’émiettement de l’offre contraste avec l’extrême concentration de la demande. Plus de la moitié de la transformation primaire des fèves de cacao, leur broyage, se trouve aux mains d’un nombre très restreint de multinationales. Ce constat vaut également pour la fabrication où Hershey’s, Ferrero, Kraft-Mondelẽz, Mars et Nestlé sont les acteurs prédominants et pèsent également pour plus de 50 % du marché.

Le cacao représente le troisième marché alimentaire mondial après le café et le sucre. Les principaux pays producteurs sont africains, avec la Cote d’Ivoire et le Ghana à leur tête, mais aussi sudaméricains – le Brésil et l’Equateur principalement – et même d’Asie où l’Indonésie se distingue particulièrement. Ils n’ont jamais réussi à s’entendre afin de fonder une organisation internationale qui, à l’instar de l’OPEP dans le pétrole, puisse espérer tenir tête aux grandes multinationales. Pire que cela, au fil du temps, les différents Etats se sont progressivement retirés de la régulation de leur propre filière cacao, laissant les petits exploitants à la merci des mastodontes du secteur. Le prix du cacao traduit ces disparités. Malgré quelques emballements ponctuels souvent liés à des facteurs extérieurs comme le climat, il a chuté de façon spectaculaire en termes réels ces dernières décennies. Mais ce n’est pas tout. Comme dans un dessin animé de Tex Avery où, pour assommer son adversaire, le héros s’empare d’abord d’une planche en bois, puis d’un arbre, d’une maison et enfin d’un train composé de plusieurs wagons, les compagnies dominantes ne se sont pas contentées de ces disparités. Il leur fallait toujours plus d’avantages. Elles ont entrepris de faire évoluer les règles encadrant le marché dans un sens qui leur soit favorable.

Un débat s’est tenu sur le concept de chocolat et, que le lecteur se rassure, il n’était pas philosophique… il était simplement juridique. En Europe, les multinationales ont finalement été autorisées à adjoindre à leur production jusqu’à 5% d’autres matières grasses végétales que le beurre et le cacao tout en conservant l’appellation « chocolat ». De cette manière, la directive dite chocolat de 2000 leur a donné un coup de pouce supplémentaire. Jusqu’à cette date, une cacophonie régnait au sein de l’Union : les pays orthodoxes étaient intransigeants et exigeaient que le chocolat soit entièrement pur alors que les hérétiques acceptaient qu’il intègre des matières grasses végétales moins coûteuses comme le beurre de karité. Ce schisme obligeait les grandes compagnies à commercialiser des produits différents selon qu’elles les vendaient à tel pays ou à tel autre. Désormais, la gestion des contenus et des emballages est simplifiée. De plus, la possibilité d’utiliser des constituants alternatifs au cacao a renforcé l’affaiblissement de ses exploitants dans les négociations commerciales puisqu’il n’est plus aussi indispensable qu’auparavant dans la production du chocolat.

Les disparités étaient (et sont) tellement criantes que le cacao est devenu un des premiers produits du commerce équitable. Les familles des exploitants adhérant au programme mis au point par des organisations militantes étaient maintenant sauvées des griffes du marché. Leur rémunération était garantie et déconnectée du prix du cacao sur le marché mondial. En esquivant les intermédiaires habituels, par l’odeur de commission alléchés, et en réclamant au consommateur un petit effort, la filière est parvenue à s’imposer et à même faire des émules. En effet, toujours soucieuse d’embellir son image, la grande distribution a décidé également de s’engager dans cette voie en créant son propre chocolat équitable. Cependant, malgré cet engouement, le commerce du cacao hors des mécanismes du marché compte pour moins de 10 % des échanges mondiaux. La situation de la majorité des exploitants ne s’est pas améliorée. Pour s’en sortir, ils n’ont pas hésité à convertir des forêts en terres agricoles, notamment dans des zones protégées.

Bien leur en a pris. La conscience des grandes compagnies s’est réveillée d’un coup. Le dénuement des familles des exploitants et le travail des enfants n’avaient pas suscité la même réaction de de leur part pendant des décennies. Le danger qui menace la planète et les arbres les a manifestement beaucoup plus affectés. Les conséquences de la déforestation sont bien connues : plus de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, une érosion des sols, moins de biodiversité et de précipitations. C’est pourquoi l’état d’alerte a été décrété. Un plan qui s’inscrit dans une logique de développement durable a été concocté. L’approche a dû être globale : il a fallu se soucier de la sécurisation des revenus des cacaoculteurs afin de leur faire passer l’envie de réduire la surface des forêts. Le progrès social est un effet collatéral de la préoccupation environnementale. Cette conclusion laisse un petit goût amer. Les experts disent que le chocolat est meilleur ainsi.

Conseils de lecture :

Fountain Antonie et Huetz-Adams Friedel, Cocoa Barometer 2018, 2018.
Barel Michel, Du cacao au chocolat : l’épopée d’une gourmandise, Quae, 2008.

UNE SEULE SOLUTION : LA PRO-PRIE-TE !

La gauche semble parfois en panne de propositions. Tétanisée par les lois du marché qu’elle a longtemps combattues avec vigueur, elle tourne en rond. Délaissant l’économie, elle abandonne les plus démunis à leur triste sort pour se consacrer à la défense des minorités dans le champ social. Et si la lumière venait du marché lui-même ? Quel invraisemblable renversement, cela serait.

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En se réveillant le matin, un homme normal doit retrouver ses repères. Il y est aidé par une somme de petites choses. Il est allongé dans son lit qui est situé dans son appartement. Ses habits du jour l’attendent sur son valet et sa tasse de café dans sa cuisine. C’est tellement rassurant que certains, probablement plus angoissés que les autres, n’ont de cesse durant le reste de la journée d’accumuler ces petites choses – appartements, pantalons et paires de chaussures en prévision du réveil le lendemain matin. Pour les grands malades, cette collecte se poursuit même pendant la nuit car l’argent ne dort jamais. Posséder des biens procure de la sérénité. Par contraste, dans sa grande zénitude, le précurseur du mouvement anarchiste Pierre-Joseph Proudhon avait asséné sans ambages : « la propriété, c’est le vol ». Sans aller aussi loin, les religions décrivent souvent les sages, les êtres en quête de spiritualité, comme dépourvus de biens matériels et en itinérance. Ils n’ont ni lit, ni valet, ni appartement. Le point de vue de l’économiste américain John R. Commons a déjà été évoqué dans ce blog. Il intègre les deux perspectives. La propriété permet à un individu de « tenir » (to hold) un bien, et donc de sécuriser ses attentes, mais elle lui octroie aussi le pouvoir de « retenir » (to withold) ce même bien, en privant les autres individus de son usage, les rendant de ce fait dépendant du bon vouloir du propriétaire .

Le récent ouvrage d’Eric Posner et Glen Weyl propose une solution créative pour sortir de cette impasse. Il ne rejette pas l’institution de la propriété privée qui est un des fondements du capitalisme. L’échec du système économique collectiviste, qui lui a été opposé un temps, justifie a contrario le caractère essentiel de l’appropriation privative des biens. La soif de détention de richesses est un des principaux moteurs de l’action humaine. C’est une incitation majeure à faire preuve de dynamisme. En même temps, la concentration de la propriété en un nombre de plus en plus réduit de mains constitue un des plus grands défis du monde contemporain : la croissance des inégalités a fait entrer la plupart des démocraties dans une zone de turbulence. L’idée n’est pas d’interdire la propriété mais de guérir les maux qu’elle suscite. L’objectif est d’obliger les propriétaires à faire circuler les biens, à les rendre plus mobiles. Les récalcitrants seraient pénalisés fiscalement : un taux d’imposition sur la propriété approximativement de 7 % devrait être acquitté. Les montants engrangés seraient reversés sous forme d’un revenu universel. Les plus pauvres seraient ainsi enfin protégés. Examinons ce modèle de «marchés radicaux » – l’expression valant elle-même son pesant de cacahuètes.

Tout propriétaire devrait indiquer quelle valeur il fixe à ses biens. Il serait alors confronté à un dilemme. En indiquant un prix bas, il paierait peu de taxes sur son patrimoine mais il s’exposerait à un risque d’expropriation. En effet, pour peu qu’un autre agent économique soit disposé à régler le montant annoncé, c’est lui qui en deviendrait propriétaire. Imaginons que l’habitant d’un appartement bloque un projet de rénovation immobilière par son simple refus de vente. Il informe l’administration que son bien vaut 100 000 euros. Il s’apprête donc à régler 7 000 euros d’impôts mais, si le promoteur accepte de débourser la somme annoncée, il peut récupérer les clés de l’appartement et transformer l’immeuble à sa guise – c’est lui paiera les taxes évidemment. Il n’y a pas de raison qu’un titre de propriété, qui s’apparente à un pouvoir de monopole, compromette le développement d’activités économiques. Bien sûr, le propriétaire pourrait être tenté de communiquer un prix très élevé, voire dissuasif, de l’ordre de 200 000 euros par exemple. Dans ce cas, il serait obligé de verser lui-même 14 000 euros au fisc. Au bout du compte, la logique de rentabilité devrait permettre de déterminer le meilleur prix pour la société dans son ensemble. Dans ce schéma, l’économie serait significativement plus fluide. Les rentes disparaîtraient.

Cette configuration transforme la propriété privée en une propriété collective qui se loue au plus offrant. Les objections ne manquent évidemment pas. Tout d’abord, comme le note Richard H. Thaler, les individus surestiment spontanément les biens qu’ils détiennent et sous-évaluent ceux qu’ils essaient d’acheter. De façon plus fondamentale, la répartition des biens lors de l’état initial ne serait pas neutre. Les gros propriétaires posséderaient des marges de manœuvre conséquentes. Ils pourraient temporiser, récupérant les biens des individus faiblement dotés qui seraient étranglés par les impôts qu’ils doivent payer. Il y a d’autres critiques encore. Néanmoins, le but n’est pas de niveler parfaitement les niveaux de propriété mais de remplir les caisses de l’Etat afin d’assurer un revenu décent aux êtres qui sont laminés par le rouleau compresseur du capitalisme moderne. D’après Posner et Weyl, avec 7 %, d’imposition, c’est 20 % du PIB qui seraient collectés. La somme est colossale. Il serait donc possible d’orienter les mécanismes du marché dans la direction d’une meilleure justice sociale. Et ce n’est pas tout ! Ce schéma a été mis au point par un duo de chercheurs rattaché en partie à l’Université de Chicago, bastion du libéralisme économique. Ô génération décadente…

Conseils de lecture :

Posner Eric A. et Weyl Glen E., Radical Markets: Uprooting Capitalism and Democracy for a Just Society, Princeton University Press, Princeton, 2018.
Commons John R., Institutional Economics, Transaction, New Brunswick, 1990.

PILE JE GAGNE ET FACE TU PERDS !

Même s’il n’a jamais élu domicile à Chicago, où les meilleurs économistes sont formés, Gilbert Bécaud n’a rien à leur envier. La poésie de ses marchés de Provence avec « pour cent francs du thym de la garrigue / Un peu de safran et un kilo de figues » vaut bien celle des courbes d’offre et de demande. Le marché est un vrai régal pour les sens. Ses alentours encore plus…

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On entend souvent que le travail doit s’adapter à la loi du marché. Ce n’est pas que les chefs d’entreprise soient de mauvais bougres et qu’ils refusent par cruauté d’augmenter les salaires de leurs « collaborateurs ». Surtout pas ! Ils en rêvent tous les matins quand ils se rasent et, pour les PDGères, quand elles se maquillent. Le frein réside dans le respect de la loi du marché. La moindre désobéissance pourrait être fatale pour l’entreprise. Une augmentation intempestive des coûts risquerait de l’affaiblir par rapport à la concurrence et de mettre en rogne les actionnaires. La terre tourne autour du soleil et pas le contraire. Non sans mal, l’homme s’est habitué à cette idée qui le ramenait à un minimum d’humilité. Eh bien, c’est pareil pour l’économie. La loi du marché nous enseigne que, lorsque l’offre est supérieure à la demande, les prix baissent et, quand elle lui est inférieure, ils augmentent. Ceci est vrai pour les tomates, les ordinateurs, les actions Cadbury et même l’appartement de madame Michu. Si les acheteurs se précipitent, elle en tirera un bon prix. Sinon, elle devra procéder à une baisse pour vendre.

Quand on y réfléchit bien, les tomates et les actions Cadbury ne font pas tant de chichis quand leur prix varie. C’est bien typique de l’homme de s’estimer au-dessus des autres produits, des autres espèces, et de commencer à geindre dès que le sort lui paraît défavorable. Sur un plan différent, pour justifier sa consommation de viande, il n’hésite pas à se moquer des antispécistes en imitant le cri de la carotte. Cela ne lui viendrait pas au cerveau de se défendre en arguant que le lion, lui, n’hésite pas à le mettre dans son assiette parce que cela sous-entendrait qu’il ne vaut pas mieux qu’un grand fauve – comme c’est bon, je mange de la viande et de la carotte. Non, l’être humain s’estime bizarrement supérieur aux lions, aux carottes et même aux Carambars de Cadbury. Pour en revenir au marché du travail, il y a déjà un nombre invraisemblable d’entraves à son fonctionnement : la durée, les conditions de licenciement… Il était temps, notamment avec les ordonnances Macron, de flexibiliser un peu tout ça. Que les salariés ne s’y trompent pas, la route est encore longue. Les rigidités ne manquent pas.

L’histoire nous enseigne que ces rapports entre l’offre et la demande de travail ont souvent déterminé l’évolution des salaires. Avec 3,5 millions de chômeurs en France et la possibilité pour les entreprises de délocaliser leur production dans des contrées accueillantes, la loi du marché n’est pas actuellement favorable au travailleur… mais c’est la loi. Cependant, en se plongeant dans le passé justement, on observe que les entreprises n’ont pas toujours souhaité son application. La Peste noire au quatorzième siècle représente une excellente illustration à ce propos. La population européenne diminue d’au moins 30% – certains avancent 50 %. La pénurie de main d’œuvre provoque une flambée des salaires. Ce n’est pas du goût de tout le monde. En 1349, le gouvernement anglais décide de geler la rémunération des travailleurs à son niveau d’avant la peste et les oblige à accepter tout emploi. Deux ans plus tard, un peine de prison est même prévue pour les ouvriers récalcitrants. Il s’agit de tordre le cou à l’«avidité exceptionnelle » des salariés. Cette instauration d’une forme de contrôle social préfigure le « livret ouvrier » mis en service en France sous Napoléon. Le but est de contrôler les déplacements des travailleurs de limiter leur mobilité pour faciliter l’organisation des entreprises. Quand on pense que le MEDEF reproche aujourd’hui à la population de ne pas être assez mobile, c’est mignon… Flexion, extension.

Au final, c’est la « loi du renard » plus que celle du marché qui prime. Il a en effet la réputation d’être malin comme un singe, Goupil. L’origine de cette loi, comme on la désigne savamment dans les milieux académiques, se rattache à une fable assez ancienne. Goupil et le loup Ysengrin s’ennuyaient ferme dans la forêt. Pour faire passer le temps, Goupil suggéra à Ysengrin de mettre des claques à Lapinou selon la règle « s’il a un chapeau sur la tête, on lui dira ‘quoi, tu as mis un chapeau !’ et on cognera ; et, s’il n’en a pas un sur la tête, on lui dira ‘quoi, tu n’as pas mis de chapeau’ et on le frappera ». La blague marcha tellement bien que les deux compères décidèrent de récidiver le lendemain. Pour être originaux, ils remplacèrent le coup du chapeau par des cigarettes  selon la règle « si Lapinou propose des cigarettes avec filtre, on lui dira ‘quoi tu nous offres des cigarettes avec filtre !’ et on sortira la boîte à gifles ; et, s’il nous donne des cigarettes sans filtre, on lui dira ‘quoi tu nous offres des cigarettes sans filtre’ et on lui tapera dessus ». Le jour en question, pas rancunier pour un sou, Lapinou sortit la tête du terrier avec un sourire radieux. A la requête des deux taquins, il répondit innocemment « avec ou sans filtre, la cigarette ?
– quoi, tu n’as toujours pas de chapeau sur la tête !, s’offusqua Goupil, et, boum, lui administra une retentissante paire de claque ».

Conseils de lecture :

Collectif, Le roman de renart, Magnard, Paris, 2016.
Horrox Rosemary, The Black Death, Manchester University Press, Manchester, 1994.

LE MOMENT EST BIEN CHOISI

Environ 3,5 millions de personnes sont considérées au chômage par Pôle emploi. Pour la collectivité, la douloureuse est évaluée à 100 milliards d’euros annuels… Cette somme astronomique comprend les coûts directs (indemnités versées, fonctionnement de Pôle emploi), les coûts indirects (dépenses induites par les conséquences sociales comme le logement) et le manque à gagner en prélèvements obligatoires. Or, une partie des allocataires fraude !

1-avril

Une étude de Pôle emploi mise en ligne en août 2018 estime à 8 % la part des bénéficiaires d’allocations chômage ne cherchant pas activement un emploi. Certains redoutaient un taux beaucoup plus élevé mais, dans un contexte où les finances publiques tirent la langue, la lutte contre le phénomène prend son sens. Evidemment, les malveillants verront dans la récente mise en avant de ce constat une volonté de reprise en main de la population, voire une vengeance contre des créatures suspectées d’avoir essaimé autour des ronds-points en décembre. Il faut vraiment avoir mauvais esprit pour imaginer que des dirigeants politiques puissent agir avec autant de bassesse. De plus, les nouveaux dispositifs de contrôle étaient en gestation depuis des mois, antérieurement à la révolte des gilets jaunes. Enfin, cette idée de partir à la chasse aux tricheurs a déjà été mise en œuvre dans le domaine des fraudes sociales, avant même qu’Emmanuel Macron ne devienne président et ne qualifie les aides aux pauvres de « pognon de dingue ».

Le but est uniquement de pousser les fainéants au travail. Il n’y a pas d’argent à leur prendre. En les dissuadant de simuler, l’Etat économisera en allocations et améliorera ses statistiques du chômage. La mise en place de cellules d’enquêteurs à grand renfort de publicité répond à cet objectif. Les moyens les plus modernes vont être déployés. Les limiers recourront au « datamining », technique de ciblage multicritère, à partir des informations communiquées par les allocataires. Les malheureux qui ont inscrit dans la catégorie signe particulier « poil dans la main » figureront naturellement en tête de liste des suspects. Les transmissions de données entre services seront pratiquées simultanément. On se souvient que des petits malins déclaraient au fisc qu’ils vivaient en couple afin de réduire leur montant de l’impôt sur le revenu, cela tout en prétendant le contraire aux organismes de sécurité sociale afin de percevoir des allocations de personne seule. Et gare aux supposés chômeurs qui immortaliseront sur Facebook leurs performances sur les pistes de ski. Les contrôleurs seront formés à la surveillance des réseaux sociaux.

La seule mesure de détection qui restera dans les tiroirs est l’envoi d’inspecteurs sur des lieux de vente afin de réaliser des missions de surveillance discrète. Partant du principe que les chômeurs adorent taquiner le goujon, l’idée était de cibler les magasins qui commercialisent les articles de pêche. Face au tollé de nombreuses organisations impliquées dans le respect des droits de l’homme, les services de l’Etat ont fait machine arrière. La Fédération Nationale de la Pêche en France (FNPF) était pareillement montée au créneau, protestant contre la stigmatisation d’une population par essence pacifique… sauf envers les poissons. Son dynamique président, Claude Roustan, s’était même fendu d’un « l’arête nous est restée en travers de la gorge » qui a beaucoup fait sourire. Il faut savoir que les enjeux en termes de sanctions ne sont pas minces pour les contrevenants. Les faux chômeurs recevront un avertissement s’ils sont attrapés et, en cas de récidive, ils seront privés d’allocations pendant un mois. Carton rouge.

Fidèle à son célèbre « en même temps » et déterminé à tordre le cou à la rumeur laissant entendre qu’il est le président des riches, Emmanuel Macron a également donné l’ordre de s’en prendre aux entreprises qui filoutent l’administration fiscale. Dans le sillage de la taxe sur les géants de l’économie numérique, les GAFA, qui vient d’entrer en vigueur et devrait rapporter 500 millions d’euros, la France a décidé de démanteler les petits trafics de l’ensemble des entreprises multinationales. L’idée est loin d’être mauvaise. Les deux tiers du commerce mondial sont réalisés par ces compagnies implantées dans plusieurs pays et un tiers correspond à des échanges intra-groupes. Nul n’ignore que les prix que se facturent les entreprises qui appartiennent à un même groupe constituent un excellent moyen d’optimisation fiscale. Selon les hypothèses les plus prudentes, la perte de recettes publiques serait comprise entre 100 et 240 milliards de dollars par an, soit 4 à 10 % de l’impôt sur les sociétés dans le monde. Désormais, des experts aguerris vérifieront si les prix et les transferts sont réels, si les filiales situées à l’étranger ne sont pas des coquilles vides. Des containers seront inspectés.

Les sanctions d’entreprises ressemblent à celles prévues pour les faux-chômeurs : d’abord un avertissement et ensuite un mois de fermeture. Pascal Saint-Amans, directeur du centre sur la fiscalité à l’OCDE, le club des pays développés, s’est félicité du rôle pionnier de la France – ajoutant que « c’était d’autant plus méritoire que l’on ne s’attendait pas à ce que ce type d’initiative vienne de ce pays ». De cette petite pique, il aurait franchement pu se passer d’ailleurs. Tels Dupond et Dupont, le maréchal Ferrand et le lieutenant Castaner se sont répandus à la télévision sur la discrétion des médias par rapport à cette mesure courageuse. Face à un journaliste pantois, le second a même asséné : « le biais est manifeste : comment se fait-il que vous ne parliez que de la lutte contre les faux chômeurs et pas du combat contre les patrons voyous ? ». La seule réponse qui puisse être suggérée dans ces colonnes est simple : les médias n’en traitent pas parce que l’Etat n’a jamais pris une telle décision. Il s’agit d’un canular en l’honneur du premier avril. Espérons ne pas avoir provoqué de panique dans le pays à la manière d’Orson Welles en 1938. Il y a plus de chance que des extra-terrestres envahissent la terre que de voir Emmanuel Macron en croisade contre les entreprises qui trichent…

Conseils de lecture :

Jaglom Henry, En tête à tête avec Orson, Robert Laffont, Paris, 2015.
Mateo Pascal, Les plus grands Canulars français, Le Papillon Rouge, 2010.

DIS-MOI CE QUE TU ACHETES ET JE TE DIRAI QUI TU ES !

L’engouement que les soldes de janvier ont suscité dans l’hexagone est rassurant. Il prouve que, malgré la crise politique exceptionnelle, les Français ont retrouvé assez rapidement le sens des priorités : profiter des -20, -50, voire même des 70 % affichés dans les vitrines des magasins. Y a-t-il un sens à donner à cette fièvre acheteuse ?

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Les économistes décortiquent avec minutie le comportement théorique du consommateur. En principe, l’acheteur en puissance commence par hiérarchiser ses besoins. Dans un deuxième temps, comme ses ressources financières sont normalement limitées, il consacre ses premiers euros aux dépenses qu’il juge les plus importantes puis, après avoir atteint cet objectif, il passe à la satisfaction des besoins qu’il classe en second et ainsi de suite. A la fin, s’il lui reste encore quelque menue monnaie, il pourra enfin se précipiter sur les produits qu’il considère comme superflus, le loisir par exemple. De ce fait, les achats coup de cœur, d’impulsion, sont exclus du champ de l’analyse. Les agents économiques qui se conduisent de la sorte et ne brillent donc pas leur rationalité sont priés de se tenir à l’écart afin de ne pas perturber la réflexion. Quoi qu’il en soit, l’examen de la consommation de l’individu est un authentique révélateur de son échelle de préférence puisqu’il est libre quand il jette son dévolu sur un produit.

A partir de là, les classes les plus favorisées adressent souvent un regard assez méprisant sur les démunis. Ils observent que, malgré leurs maigres ressources, les pauvres n’achètent pas les biens les plus utiles à leur famille. Quand le Président Macron critiquait les aides sociales, il soulignait qu’elles n’avaient pas éradiqué la pauvreté. Il aurait pu ajouter qu’elles avaient été parfois détournées de leur destination initiale – écran plat contre fournitures scolaires – au point que des dispositifs ont dû être mis en place pour éviter de tels dérapages. Ainsi, se plaignent les libéraux qui sont d’ailleurs rarement des personnes complètement désargentées, les indigents témoignent d’un dévoiement condamnable par leur comportement en caisse. Pouah, ces créatures appartiennent à l’espèce humaine mais, franchement, qu’ont-ils à voir avec des gens comme nous ? De la même manière que l’homme moderne porte en lui environ 2 % de l’ADN de l’homme de Neandertal, le nanti d’aujourd’hui a des gênes communs avec le «sans-dent » qui achète stupidement iPhone, tablettes et télévisions à écran plat.

Cela signifie-t-il que la réussite sociale immuniserait contre le matérialisme ? Il n’est pourtant pas certain que les privilégiés envoient régulièrement leur fourrure à l’opéra ou qu’ils possèdent un abonnement annuel à la Comédie-Française. La quête de spiritualité, de sens, n’est pas non plus directement corrélée au pouvoir d’achat. En vérité, il n’y a pas que les défavorisés pour faire chauffer la carte bleue en boutique. Les classes supérieures se conduisent de façon identique pour le plus grand bonheur des commerçants. La « société de consommation » n’est pas une vaine expression. La critique des classes prospères contre le bas de l’échelle repose sur deux arguments. Tout d’abord, quand on en a les moyens pécuniaires, rien n’interdit de s’adonner aux dépenses les plus superficielles, de s’abandonner à la recherche d’un niveau toujours plus élevé de confort. Soit. Ensuite, ils reprochent à leurs congénères les plus modestes d’adopter des attitudes aberrantes. Ils sous-entendent que, s’ils étaient confrontés à la misère, eux renonceraient à leur écran plat pour améliorer l’éducation de leurs enfants.

Les études menées dans les pays en développement semblent confirmer cette prétendue irresponsabilité des individus les plus pauvres. On devrait s’attendre à ce qu’ils consacrent la presque intégralité de leur revenu à l’alimentation ou, à défaut, à des achats essentiels comme l’habillement. Or, il n’en est rien. Selon le pays, le poste des dépenses vitales représente entre approximativement 50% et 75% de leur budget. Dans deux régions de Chine, Robert Jensen et Nolan Miller ont constaté que les ménages dépourvus de richesses ne profitaient pas des baisses de prix du riz et du blé pour augmenter leur consommation de ces denrées. Leur objectif n’est pas de constituer un panier alimentaire dont l’apport se rapproche de 2 400 calories. Ils profitent de l’occasion pour acheter de la viande et des crevettes. Plus fondamentalement, ils cherchent à s’éloigner des biens de subsistance qui sont des marqueurs de la misère. Au bout du compte, les personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté mangent de moins en moins et cette dégradation de leur bilan calorique est volontaire.

L’argent qui n’est pas affecté à l’alimentation sert d’autres fins. Certaines renvoient à des obligations sociales comme le paiement des dots – un mariage est très onéreux – mais ce n’est pas tout : les pauvres se débrouillent pour acheter des produits qui, dans leur situation, paraissent totalement frivoles. Mieux nourris, les démunis seraient plus forts et plus productifs. Cependant, ils optent pour des futilités. Plutôt que voir en eux des dégénérés comme nos moralisateurs le font, il est possible d’envisager une hypothèse alternative : ils mettent l’accent sur les plaisirs immédiats parce qu’ils sentent que leur horizon est bouché. Les perspectives à terme ne sont guère réjouissantes. Une illustration supplémentaire l’atteste. Des programmes internationaux proposent la gratuité de l’enseignement et même parfois un dédommagement monétaire pour la présence à l’école. Le taux de scolarisation a nettement augmenté mais pas le niveau de connaissances des élèves. La problématique est identique : quel intérêt y a-t-il à faire des efforts à l’école si l’élève sait que, de toute façon, il travaillera avec son père dans les champs à l’âge adulte ? « Selon que vous serez puissant ou misérable », avait débuté La Fontaine, l’achat d’un iPhone vous rendra gland ou geek.

Conseils de lecture :

Jensen Robert et Miller Nolan, « Giffen Behavior and Subsistence consumption », American Economic Review, volume 44 (9), 2009, p. 42-65.
Sen Amartya, Repenser l’inégalité, Points, Paris, 2012.

A LA TÊTE DU CLIENT

Une maîtresse organise un goûter avec ses élèves. Qu’elle répartisse les sucreries arbitrairement, selon que la tête de l’enfant lui revient ou pas, et elle sera considérée comme une personne injuste. Pourtant, il s’agit d’une excellente préparation à la vie économique quand les écoliers seront devenus adultes, non ?

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Les économistes mentionnent souvent la loi du prix unique. Ils en sont même fiers. Il faut dire qu’ils n’en ont pas beaucoup à se mettre sous la dent. Cette loi stipule que le même bien ne peut être vendu à des prix différents. Aucun artisan ne s’amuserait à se prévaloir de sa lenteur pour présenter un devis exorbitant à un client. Il n’aurait pas le temps de finir sa tirade « vous comprenez, cela me prendra plus de temps parce que je fais de longues pauses » que l’acheteur potentiel serait déjà passé à la concurrence pour se fournir à un prix normal. Il est évidemment question ici de produits de qualité égale. D’un autre côté, on peut se demander par quel miracle un produit comme le dollar aurait le même prix dans le monde alors qu’il est coté sur des places financières différentes. En fait, il suffit que le dollar vaille moins cher à Paris qu’à New York pour que des petits malins se précipitent pour en acheter à Paris afin de les revendre avec bénéfice à New York. Par leur comportement sur les marchés, ils font varier les prix de sorte que les éventuelles anomalies finissent par être corrigées.

Ces petits malins qui font respecter la loi économique évoquée portent le doux nom d’arbitragistes. Précisons d’ailleurs que ce ne sont pas véritablement des spéculateurs puisque, en procédant de la sorte, ils ne prennent aucun risque. Ils sont en fait plus vautours que lions. Ces justiciers d’un genre atypique ne sont heureusement pas seuls. Pour s’assurer que la loi du prix unique est vérifiée, ils sont assistés par les juristes qui, une fois n’est pas coutume, collaborent fiévreusement avec les économistes. D’un point de vue légal, il est en effet a priori interdit de procéder à une discrimination entre les acheteurs d’un produit. Il n’y a pas que le refus de vente qui soit prohibé. Prenons au hasard Montauban, une ville qu’il ne faudrait jamais quitter comme le pensait Lino Ventura. Un commerçant n’a pas le droit de décider d’augmenter ses prix sur la base de la couleur de peau : « étant donné que vous êtes noir, vous allez devoir vous acquitter d’un supplément de de 20 % ». Le raisonnement vaut aussi à la baisse : il n’est pas possible d’offrir un rabais uniquement aux blancs.

Cependant, les économistes et les juristes ont été contraints de s’incliner face aux techniques du marketing. On comprend qu’un acheteur régulier puisse tirer de menus avantages de sa fidélité à une entreprise : la dixième entrée est gratuite ! De manière plus fine, le yield management préconise d’opérer une différenciation des tarifs dans l’intention de mieux gérer les flux de clients. Les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration ou des transports collectifs sont des terrains particulièrement fertiles à sa pratique. Un taux de remplissage continuellement proche de 100 % est la meilleure garantie d’une maximisation des recettes. Durant les happy hours, les propriétaires de débit de boisson baissent leurs prix en espérant ainsi attirer de nouveaux consommateurs. Les horaires sont ceux de moindre fréquentation des établissements. En sens inverse, aux heures de pointe, quand les clients se bousculent, les entreprises peuvent se régaler allègrement. Au moment où débutent les vacances scolaires, une compagnie aérienne sait que ses billets d’avion trouveront preneur, même à un prix très élevé.

La petite mamie qui se rend au guichet de la gare afin d’acheter un billet de train en vue d’un départ immédiat sera impitoyablement alignée par la compagnie de chemins de fer. Si elle utilise son téléphone pour procéder au même achat, il lui en coûtera moins cher. Si elle s’y prend à l’avance en choisissant un train circulant en heures creuses, elle obtiendra un tarif bien meilleur encore. Les paramètres qui influent sur le prix sont nombreux : canal de vente, horaire du train, âge du client… voire celui du capitaine parce que, si les trois quarts des voyageurs ne paient pas le plein tarif, personne n’est capable de comprendre l’algorithme qui préside à la fixation de ce satané prix. Il est clair que la SNCF a manifestement pris goût au yield management : munie de ciseaux de précision, elle découpe le marché sous toutes les coutures possibles et imaginables. C’est pourquoi elle a entrepris d’effectuer des distinctions parmi ses clients les plus fidèles, non en récompensant davantage les meilleurs mais en retirant des avantages aux autres. Des segments, des segments, toujours des segments…

De la SNCF à Donald Trump, il n’y a qu’un pas. Le Président américain est issu du monde des affaires. Il a toujours procédé à la hussarde et ne sait rien faire d’autre que des «deals ». La logique de différenciation de la clientèle n’a donc aucun secret pour lui. Il élève juste un poil le niveau de subtilité. Les alliés européens n’ont pas besoin d’être traités avec bienveillance parce que ce sont des partenaires historiques. Ils ne se rapprocheront jamais des Etats non démocratiques. Ils peuvent être assimilés à des clients captifs tel le voyageur qui doit monter dans le train à tout prix. On peut les humilier en leur donnant des ordres comme à un enfant : « vous utilisez notre monnaie ; en conséquence, nous vous interdisons de commercer avec ce pays ». En revanche, le chef suprême de la Corée du Nord serait une prise de choix, quasi inespérée. Alors, après l’avoir certes un peu secoué, Trump s’est mis à le cajoler incroyablement. Peut-être que si les dirigeants iraniens avaient passé outre ses premières vexations, ils seraient devenus amis. Ce n’est toutefois pas sûr. Là aussi, l’algorithme n’est pas simple à déchiffrer.

Conseils de lecture :

Pichot Julie et Brillet Frédéric, SNCF : un scandale peut en cacher un autre, Editions de l’Observatoire, Paris, 2018.
Woodward Bob, Peur – Trump à la Maison Blanche, Seuil, Paris, 2018.