LA BELLE IGNOREE…

Cristiano Ronaldo et Leo Messi sont connus de tous. Il est injuste que le nom de Didier Migaud ou de Raoul Briet n’évoquent rien dans le grand public. Ce sont pourtant des virtuoses. Ils jonglent avec les chiffres comme d’autres avec un ballon. Ce sont les superstars de la Cour des comptes. Leur horizon ne se limite pas à quelques petites dizaines de millions d’euros. Eux, ils dribblent avec des milliards.

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Les lunettes en écaille et le sentiment d’avoir un balai dans le derrière ne sont pas des prérequis mais ils facilitent l’embauche à l’évidence. La liste des titres des personnes qui œuvrent à la Cour des comptes montre que ces gens ne sont pas là pour rigoler : président de chambre, procureur général, avocat général forcément mais aussi rapporteur, contre rapporteur, contre contre rapporteur, conseiller maître ou conseiller référendaire, parfois en service extraordinaire. L’institution recrute au niveau « ENA ». On y recense notamment des administrateurs civils, des magistrats, des officiers, des fonctionnaires des assemblées parlementaires ou, sans surprise, des agents comptables des organismes de sécurité sociale. Les techniques comptables les plus sophistiquées sont mobilisées : les emplois sont à gauche et les ressources à droite. L’excellence en calcul est de mise. Il n’est pas question de manquer de retenue, principalement lorsque l’on pratique des additions. Le trop volubile Bibi le clown n’aurait jamais été engagé dans un tel lieu.

L’idée que l’Etat a besoin d’assistance dans la gestion de ses recettes et de ses dépenses n’est pas neuve. Elle se comprend aisément quand on sait que le panier du gouvernement a tendance à être percé. D’où le risque d’une hausse des prélèvements, d’un mécontentement du peuple et de désordres sociaux… au bout du compte. Il est clair que chaque agent économique est susceptible d’avoir les yeux plus gros que le ventre et de déraper financièrement mais, quand cela arrive à un individu, c’est son conseiller bancaire qui remplit habituellement la fonction de la Cour. Menaces à l’appui, un coup de fil suffit en général pour remettre le laxiste sur les rails. Pour l’Etat, c’est différent. D’abord, parce qu’il a presque toujours été admis que lui avait le droit d’avoir un trou dans ses caisses mais aussi parce qu’il suffit théoriquement qu’il appuie sur un bouton pour régler le problème. Votre Altesse, la France est à découvert ! Qu’à cela ne tienne, je vais vous faire un chèque en son nom. A la Revolution, les chambres de comptes ont été supprimées. Elles ont toutefois été très vite restaurées par Napoléon First. Le peuple n’est finalement pas plus sage que le roi en la matière.

L’objectif de la Cour des comptes est de s’assurer que les deniers publics soient utilisés avec efficacité, d’éviter la menace d’une gabegie financière. On comprend la logique. Le consentement à l’impôt du contribuable dépend en grande partie du fait que l’argent collecté n’est pas gaspillé stupidement. Quand l’actualité est en berne, la presse fait ses choux gras des rapports émis par la dame de la rue Cambon. Ah ces ponts dont la construction est arrêtée à mi-chemin ou qui est achevée mais ne mène à nulle part ! L’effet comique est garanti. On ne compte plus les chantiers dont le coût a été multiplié par cinq-dix… ou plutôt si justement. Et que dire du logiciel SI-Paye destiné à remplacer les services de paie des ministères, lancé en 2007, d’un coût de 346 millions, mais qui n’a pu devenir opérationnel en 2017 comme prévu. En effet, il n’a jamais été possible d’intégrer le paiement des primes fonctionnaires – aucun ministère n’étant disposé à renoncer à ce qu’il considérait comme une de ses prérogatives. Une sacrée surprise.

A priori, le contrôle s’effectue a posteriori, c’est-à-dire une fois que l’argent est décaissé. La Cour des comptes ne devrait pas avoir son mot à dire sur le type de dépenses qui doit être engagé. La France est une démocratie et c’est la représentation nationale qui décide de l’affectation des montants collectés au titre des prélèvements obligatoires. Seulement voilà, on a observé ces dernières décennies un assez déplaisant glissement progressif des missions de la Cour. Son champ des compétences s’est étendu aux organismes privés qui bénéficient des subsides publics. Ceci n’est pas un réel problème. Plus ennuyeux, tel un saumon remontant la rivière, la Cour a commencé à s’intéresser à l’origine des dépenses, c’est-à-dire aux choix publics. Au départ, le raisonnement semble relever du bon sens. Supposons qu’un adulte donne une tape sur la main de son enfant chaque fois qu’il la plonge dans le pot de confiture. Plutôt que passer à des sanctions plus radicales, introduction d’une dose d’arsenic par exemple, cacher le pot paraît être de bonne politique. Pourtant, dans ce cas précis, les conséquences sont pernicieuses.

La Cour des comptes en est ainsi arrivée à reprocher au gouvernement les mesures sociales qu’il a instaurées dans l’urgence afin de calmer la colère des gilets jaunes. Ce qui est particulièrement fort de café ! On imagine le coup de fil furibard d’Emmanuel Macron à son président Didier Migaud :
– M’enfin, ça va pas. Z’avez déjà vu une politique plus libérale que la mienne ? Je saupoudre juste un peu pour empêcher une révolution et vous me tombez dessus !
– Veux pas savoir. La colonne des recettes n’est pas égale à la colonne des dépenses. Point barre.
Soit. Le souci est que le positionnement de la Cour est loin d’être neutre sur le plan idéologique. Les comptes ne sont pas à l’équilibre mais, pourquoi est-ce que ce sont les dépenses sociales qui doivent nécessairement passer à la trappe ? N’est-il pas possible d’incriminer les cadeaux concédés aux entreprises d’autant que leur montant est incomparablement supérieur ? Les arguties comptables ne trompent pas. L’institution fraye plus ou moins consciemment avec les fondements de la vulgate néolibérale. Les chiffres ? Il n’y a manifestement pas que ça qui compte.

Conseils de lecture :

Laporte Michel, 10 contes des mille et une nuits, Flammarion, Paris, 2005.
Cour des comptes, https://www.ccomptes.fr/fr/cour-des-comptes/histoire, 2019

PAR LE PRIX TANNÉ

Face aux difficultés économiques rencontrées par les agriculteurs, la loi alimentation s’est donné pour objectif de leur permettre de manger à leur faim. L’idée était de relever le niveau des prix payé par le consommateur afin de leur éviter la soupe populaire. Des résultats mitigés ?nutella.jpg

Prenons un consommateur bien dodu. C’est une espèce de Docteur Jekyll qui se prend pour un roi avec son argent plein les poches, nomade qui compare frénétiquement les prix en formulant des exigences toujours plus délirantes. Mais, en lui, Mister Hyde n’est jamais très loin : prêt à voter pour le parti animaliste presque autant que pour le parti communiste, à prendre le maquis contre les boucheries, à faire un détour de trois kilomètres pour ne pas écraser une fourmi et à prier pour le sort des ours polaires. Le problème est que Mister Hyde est souvent caché et que c’est plutôt Docteur Jekyll qui fréquente les boutiques au quotidien. Alors, les centrales d’achat des grandes surfaces ont un cahier des charges précis avec les entreprises dont elles commercialisent les produits. Elles montent au feu avec l’objectif de tirer les prix au plus bas. La négociation avec les entreprises susceptibles d’être référencées est forcément déséquilibrée puisque l’acheteur détient in fine un droit de vie ou de mort sur elles.

Il y a habituellement des intermédiaires mais, à fin de simplification, imaginons un petit agriculteur sympathique, avec l’accent du sud, qui monte de son propre chef à la capitale pour trouver un débouché à ses chères tomates. On le fait évidemment poireauter trois heures avant de l’inviter à entrer en salle d’interrogatoire. La lampe qui est braquée sur son visage une fois qu’il est assis ne doit pourtant pas faire sombrer dans la caricature. Parce que non seulement l’acheteur a été sensibilisé à la démarche éthique durant sa formation en école de commerce mais, au cas où son module de 15 heures en la matière n’aurait pas suffi, une charte déontologique a été placardée au plafond de l’open space de la centrale d’achat. Il est essentiel qu’il agisse de façon humaine. Il suffit d’entendre les trémolos dans sa voix pour comprendre qu’il est imprégné de cette exigence, notamment quand il annonce à l’agriculteur : « je vous en prie, acceptez de baisser votre prix… sinon d’être rayé de la liste de nos fournisseurs, vous ne serez pas surpris ». Parce qu’il est encore plus essentiel qu’il obtienne une baisse des coûts pour la grande surface.

Dans ce système bien rodé, les suicides d’agriculteurs essorés n’étaient pas rares tandis que les cruels et inconscients consommateurs demeuraient en mode festif. Et, si des réflexions étaient menées, elles ne débouchaient sur pas grand-chose de concluant. Puis est arrivé la bataille du Nutella. Des remises sur les pots de pâte à tartiner ont donné lieu à des scènes de quasi émeutes dans les enseignes qui les ont mises en œuvre. Il est difficile de savoir ce qui a le plus choqué – des gueux qui se battent pour des produits alimentaires ou la nature de ces mêmes produits qui utilisent de l’huile de palme et contribuent de ce fait à la déforestation de la planète. Les médias sont habituellement plus indulgents avec les masses de consommateurs prêtes à bondir à l’ouverture des soldes ou à l’occasion de la sortie de l’album d’un artiste. L’ambiance de condamnation a enfin donné le courage à la sphère politique de légiférer. La « loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous » (à vos souhaits) a été votée à l’automne 2018.

La tâche n’était pas mince. Il s’agissait de rassembler les éléments du puzzle, de faire en sorte que des mesures affectant le comportement du gourmand qui se gave de Nutella améliorent la situation du producteur de tomates avec l’accent du sud. En l’occurrence, la loi reposait sur l’idée qu’une hausse du prix de la pâte à tartiner numéro un conduirait à des négociations plus apaisées entre le représentant de la centrale d’achat et l’agriculteur. Elles se dérouleraient même dans la joie et l’allégresse. Amen. L’intervention directe dans les filières, la fixation d’un prix minimum, une véritable promotion des circuits courts pour offrir une alternative – on voit à l’œil nu comment chacune de ces idées auraient pesé sur l’équilibre du jeu de la marchande à la centrale d’achat. En revanche, de quelle manière une hausse du pot de Nutella pourrait modifier le climat et l’intensité de l’éclairage à l’intérieur de la salle d’interrogatoire, cela reste mystérieux. Apparemment, le législateur était parti en quête du vaudou…

Vaudou, c’est encore plutôt gentil. On reste confondu par la logique sur laquelle la loi repose. Si la facture du consommateur final est plus lourde, le supermarché sera en mesure de payer plus cher ses fournisseurs sans que ses profits ne soient rognés. Le monde économique s’inquiète en effet pour la viabilité économique des grandes surfaces et le niveau de revenus de ses dirigeants. Bien sûr, un tel enchaînement n’est pas totalement impossible. Il existe cependant un scénario beaucoup plus plausible. Au lieu d’être reversés aux petits producteurs, les suppléments acquittés par les consommateurs finals (mais pas finauds) pourraient être conservés par les grandes surfaces. La tentation est forte. En tout cas, comme le disait Emmanuel Levinas, elle est tentante. Avec l’augmentation de leurs recettes et avec une rémunération identique offerte aux petits producteurs, les grandes surfaces verraient leurs profits exploser…

Avec Adam Smith comme figure de proue, les défenseurs du libéralisme ont longtemps justifié leurs positions en vantant les mérites de la mécanique économique, parfaitement huilée à leur goût. La meilleure preuve ? Les prix bas dont tous les citoyens tirent avantage. La pauvreté ? Ne rien faire. Une intervention de l’Etat aggraverait la situation des démunis. Les temps ont changé. Le feu sacré est aujourd’hui éteint. La régulation étatique est désormais un principe accepté, voire réclamé, par le monde des affaires mais pas pour lutter contre la misère sociale. Il importe d’augmenter les prix pour permettre aux grands groupes d’engranger des bénéfices. Le malheureux Adam Smith doit se retourner dans sa tombe.

Conseils de lecture :

Stevenson Robert L., L’étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, Folio, Paris, 2018.
Squicciarini Mara L. et Swinnen Yohann, The Economics of Chocolate, Oxford University Press, Oxford, 2016.

BINGO !

La première leçon que l’épargnant en culottes courtes est invité à retenir est simple : le rendement est corrélé au risque. Tout le jeu consiste à dénicher des placements qui échappent à cette règle. Les fonds vautours sont spécialisés dans la quête de ces pépites. Mais ils ne sont pas ouverts à tous. Ils exigent beaucoup de vice et de perversité. Si vous possédez une once de sens moral, passez votre chemin…

vautour.jpgAu commencement étaient les obligations. Il ne s’agit pas de devoirs que l’on est amené à accomplir ainsi que des bataillons d’étudiants l’écrivent sur leur copie mais de titres de créances. Un agent économique qui souscrit à une obligation d’Etat classique prête à la puissance publique une somme définie pour un temps donné – 10 000 euros sur 20 ans par exemple. Cela signifie que ce montant lui sera remboursé à la fin de la période et que, pour le remercier de sa bonté, l’Etat lui versera des intérêts chaque année – lesquels lui rapportent plus que le livret A. Le détenteur ne possède que ce droit économique. A la différence de l’actionnaire qui est également décisionnaire, il ne peut s’inviter à la table du conseil des ministres. Le risque est a priori minime puisque, normalement, les Etats ne disparaissent pas. Une obligation d’Etat est donc plus sûre qu’une obligation émise par une entreprise. Dans ce schéma, les agences de notation jouent un rôle crucial : elles évaluent le sérieux avec lequel l’emprunteur gère ses propres finances, c’est-à-dire sa capacité de remboursement à terme. Une mauvaise note indique un risque de défaut à l’échéance, et donc un taux d’intérêt plus élevé. Risque – rentabilité, répétons-le.

En réalité, il est déjà arrivé que des Etats manquent de rigueur dans la gestion de leur budget, qu’ils se comportent en cigale plus qu’en fourmi. Au Moyen Age, où l’arbitraire régnait en maître, il suffisait aux souverains impécunieux de saisir leur créancier au collet pour se retrouver dispensés du paiement de leur dette. Avec le développement des marchés de capitaux, la tentation du bras d’honneur est plus rare mais sa survenue n’est pas impossible. Depuis le dix-neuvième siècle, la Grèce a ainsi annoncé un défaut de paiement à cinq reprises. Si une créance est jugée objectivement irrécouvrable, son détenteur n’hésitera pas à s’en débarrasser en la vendant avec une décote, laquelle dépasse parfois les 90 %. L’agent économique qui a placé ses 10 000 euros en obligations se contentera de récupérer un montant de 1 000 euros. C’est toujours mieux que rien. La question qui se pose est alors : qui est donc suffisamment crétin pour lui offrir ces 1 000 euros contre un bout de papier qui ne vaut rien ? Le pays est exsangue, quasiment en état de mort clinique financière. Il ne règlera jamais les 10 000 euros. Quel est l’intérêt de la transaction pour le nouveau détenteur de l’obligation ?

Ceux qui rêvent du geste d’un samaritain, d’un partisan de l’école de la seconde chance, en seront pour leurs frais. Bienvenue dans l’univers des fonds vautours parce que les desseins de l’acheteur sont plutôt machiavéliques. Son raisonnement repose sur la formule « quand A doit 100 euros à B, il ne dort plus… mais, quand il lui doit 1 million d’euros, c’est B qui ne dort plus ». Autrement dit, conscient de la gravité de la situation financière du débiteur, le créancier est susceptible d’envisager une restructuration de la dette, en procédant à des allègements, à un rééchelonnement du paiement des échéances. Ce sont des techniques de réanimation financière d’urgence qui sont appliquées afin de réussir le sauvetage du pays en danger. Dans cette optique, les créanciers agissent souvent de manière collective. Le « club de Paris » regroupe des créanciers publics tandis que le « club de Londres » rassemble des créanciers privés comme les banques commerciales et les fonds d’investissement. Si tout le monde tire dans le même sens, l’efficacité est plus forte. Les Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), les plus dénués de ressources, ont bénéficié de l’assistance de la communauté internationale dans le cadre d’un programme lancé par le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale.

Les fonds vautours refusent de renoncer à une partie de la somme qui leur due et, si l’effort collectif consenti par le reste des créanciers porte ses fruits, ils se présentent immédiatement au guichet pour encaisser leur argent, quitte à fragiliser en retour le pays en mauvaise santé financière. Ces fonds ne font pas que réenfoncer la tête sous l’eau à celui qui vient à peine de la sortir. Ils s’en prennent aussi aux agonisants en réclamant le règlement de leur créance devant les tribunaux. Il est vrai que, même quand il n’y a que la peau sur les eaux, il reste des organes comme les reins à prélever – l’or du rein en quelque sorte. Pour obtenir un paiement intégral plus les intérêts de retard, les fonds peuvent notamment demander la saisie d’avoirs à l’étranger d’un pays qui n’honore pas ses engagements. Ils ont d’autant plus de chance de parvenir à leur fin que les pays qu’ils ciblent ont rarement les moyens de s’attacher les services de juristes de premier plan.

Une illustration pour finir : il y a quelques années, la Roumanie a souscrit à une obligation d’Etat de la Zambie. Convaincue que le pays africain ne paierait pas sa dette, elle a cédé son titre de créance avec une décote significative. Le fonds vautour Donegal l’a racheté au prix de 3,2 millions d’euros alors que la valeur originelle des obligations était de 30 millions d’euros. La justice anglaise a finalement obligé la Zambie à verser 17 millions d’euros à Donegal, certes moins que les 55 millions réclamés… mais la culbute est appréciable malgré tout, plus de 330 % ! Dans certains cas, le bénéfice peut même avoisiner les 2 000 %. Les animaux rapaces remplissent au moins une fonction utile dans la nature. Ils nettoient les cadavres et évitent la propagation d’épidémies. Pour les rapaces humains, le service rendu à la collectivité est moins apparent…

Conseils de lecture :

Bouchoux Jean-Charles, Les pervers narcissiques, Pocket, Paris, 2014.
CATDM, « Fonds Vautours : Une espèce méconnue de la jungle financière », 8 décembre 2017, http://www.cadtm.org/Fonds-vautours-Une-espece-meconnue.

LA GUERRE DU CHOCOLAT N’AURA PAS LIEU

Le groupe Mars a décidé qu’il ne vendrait plus que du chocolat… vert d’ici à 2025. La couleur ne renvoie pas à la volonté d’être assorti au petit bonhomme de la planète du même nom mais à l’idée d’être produit en respectant les exigences du développement durable.

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Les fèves de cacao ont servi de monnaie chez les Aztèques et les Mayas. Leur durée de vie limitée interdisait toute forme de thésaurisation. C’est toutefois leur utilisation comme matière première du chocolat qui leur a valu une renommée planétaire et l’infinie gratitude des gourmands. La boisson qui en est tirée a même été estampillée «breuvage des dieux » à l’origine et, pour beaucoup, cette qualification n’est pas usurpée. Toutefois, derrière cette belle histoire, certaines réalités économiques doivent être rappelées. La filière du cacao est caractérisée par un rapport de force extraordinairement déséquilibré entre l’offre et la demande. Du côté de l’offre, environ 40 millions de personnes dans le monde vivent de la culture de l’arbre magique. Il existe peu de grandes exploitations. Plus de 90 % des paysans vivent dans des structures d’une taille inférieure à 10 hectares. Leur revenu ne dépasse pas 5 dollars par jour et par individu. Ces conditions précaires expliquent que le travail des enfants soit répandu. L’émiettement de l’offre contraste avec l’extrême concentration de la demande. Plus de la moitié de la transformation primaire des fèves de cacao, leur broyage, se trouve aux mains d’un nombre très restreint de multinationales. Ce constat vaut également pour la fabrication où Hershey’s, Ferrero, Kraft-Mondelẽz, Mars et Nestlé sont les acteurs prédominants et pèsent également pour plus de 50 % du marché.

Le cacao représente le troisième marché alimentaire mondial après le café et le sucre. Les principaux pays producteurs sont africains, avec la Cote d’Ivoire et le Ghana à leur tête, mais aussi sudaméricains – le Brésil et l’Equateur principalement – et même d’Asie où l’Indonésie se distingue particulièrement. Ils n’ont jamais réussi à s’entendre afin de fonder une organisation internationale qui, à l’instar de l’OPEP dans le pétrole, puisse espérer tenir tête aux grandes multinationales. Pire que cela, au fil du temps, les différents Etats se sont progressivement retirés de la régulation de leur propre filière cacao, laissant les petits exploitants à la merci des mastodontes du secteur. Le prix du cacao traduit ces disparités. Malgré quelques emballements ponctuels souvent liés à des facteurs extérieurs comme le climat, il a chuté de façon spectaculaire en termes réels ces dernières décennies. Mais ce n’est pas tout. Comme dans un dessin animé de Tex Avery où, pour assommer son adversaire, le héros s’empare d’abord d’une planche en bois, puis d’un arbre, d’une maison et enfin d’un train composé de plusieurs wagons, les compagnies dominantes ne se sont pas contentées de ces disparités. Il leur fallait toujours plus d’avantages. Elles ont entrepris de faire évoluer les règles encadrant le marché dans un sens qui leur soit favorable.

Un débat s’est tenu sur le concept de chocolat et, que le lecteur se rassure, il n’était pas philosophique… il était simplement juridique. En Europe, les multinationales ont finalement été autorisées à adjoindre à leur production jusqu’à 5% d’autres matières grasses végétales que le beurre et le cacao tout en conservant l’appellation « chocolat ». De cette manière, la directive dite chocolat de 2000 leur a donné un coup de pouce supplémentaire. Jusqu’à cette date, une cacophonie régnait au sein de l’Union : les pays orthodoxes étaient intransigeants et exigeaient que le chocolat soit entièrement pur alors que les hérétiques acceptaient qu’il intègre des matières grasses végétales moins coûteuses comme le beurre de karité. Ce schisme obligeait les grandes compagnies à commercialiser des produits différents selon qu’elles les vendaient à tel pays ou à tel autre. Désormais, la gestion des contenus et des emballages est simplifiée. De plus, la possibilité d’utiliser des constituants alternatifs au cacao a renforcé l’affaiblissement de ses exploitants dans les négociations commerciales puisqu’il n’est plus aussi indispensable qu’auparavant dans la production du chocolat.

Les disparités étaient (et sont) tellement criantes que le cacao est devenu un des premiers produits du commerce équitable. Les familles des exploitants adhérant au programme mis au point par des organisations militantes étaient maintenant sauvées des griffes du marché. Leur rémunération était garantie et déconnectée du prix du cacao sur le marché mondial. En esquivant les intermédiaires habituels, par l’odeur de commission alléchés, et en réclamant au consommateur un petit effort, la filière est parvenue à s’imposer et à même faire des émules. En effet, toujours soucieuse d’embellir son image, la grande distribution a décidé également de s’engager dans cette voie en créant son propre chocolat équitable. Cependant, malgré cet engouement, le commerce du cacao hors des mécanismes du marché compte pour moins de 10 % des échanges mondiaux. La situation de la majorité des exploitants ne s’est pas améliorée. Pour s’en sortir, ils n’ont pas hésité à convertir des forêts en terres agricoles, notamment dans des zones protégées.

Bien leur en a pris. La conscience des grandes compagnies s’est réveillée d’un coup. Le dénuement des familles des exploitants et le travail des enfants n’avaient pas suscité la même réaction de de leur part pendant des décennies. Le danger qui menace la planète et les arbres les a manifestement beaucoup plus affectés. Les conséquences de la déforestation sont bien connues : plus de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, une érosion des sols, moins de biodiversité et de précipitations. C’est pourquoi l’état d’alerte a été décrété. Un plan qui s’inscrit dans une logique de développement durable a été concocté. L’approche a dû être globale : il a fallu se soucier de la sécurisation des revenus des cacaoculteurs afin de leur faire passer l’envie de réduire la surface des forêts. Le progrès social est un effet collatéral de la préoccupation environnementale. Cette conclusion laisse un petit goût amer. Les experts disent que le chocolat est meilleur ainsi.

Conseils de lecture :

Fountain Antonie et Huetz-Adams Friedel, Cocoa Barometer 2018, 2018.
Barel Michel, Du cacao au chocolat : l’épopée d’une gourmandise, Quae, 2008.

UNE SEULE SOLUTION : LA PRO-PRIE-TE !

La gauche semble parfois en panne de propositions. Tétanisée par les lois du marché qu’elle a longtemps combattues avec vigueur, elle tourne en rond. Délaissant l’économie, elle abandonne les plus démunis à leur triste sort pour se consacrer à la défense des minorités dans le champ social. Et si la lumière venait du marché lui-même ? Quel invraisemblable renversement, cela serait.

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En se réveillant le matin, un homme normal doit retrouver ses repères. Il y est aidé par une somme de petites choses. Il est allongé dans son lit qui est situé dans son appartement. Ses habits du jour l’attendent sur son valet et sa tasse de café dans sa cuisine. C’est tellement rassurant que certains, probablement plus angoissés que les autres, n’ont de cesse durant le reste de la journée d’accumuler ces petites choses – appartements, pantalons et paires de chaussures en prévision du réveil le lendemain matin. Pour les grands malades, cette collecte se poursuit même pendant la nuit car l’argent ne dort jamais. Posséder des biens procure de la sérénité. Par contraste, dans sa grande zénitude, le précurseur du mouvement anarchiste Pierre-Joseph Proudhon avait asséné sans ambages : « la propriété, c’est le vol ». Sans aller aussi loin, les religions décrivent souvent les sages, les êtres en quête de spiritualité, comme dépourvus de biens matériels et en itinérance. Ils n’ont ni lit, ni valet, ni appartement. Le point de vue de l’économiste américain John R. Commons a déjà été évoqué dans ce blog. Il intègre les deux perspectives. La propriété permet à un individu de « tenir » (to hold) un bien, et donc de sécuriser ses attentes, mais elle lui octroie aussi le pouvoir de « retenir » (to withold) ce même bien, en privant les autres individus de son usage, les rendant de ce fait dépendant du bon vouloir du propriétaire .

Le récent ouvrage d’Eric Posner et Glen Weyl propose une solution créative pour sortir de cette impasse. Il ne rejette pas l’institution de la propriété privée qui est un des fondements du capitalisme. L’échec du système économique collectiviste, qui lui a été opposé un temps, justifie a contrario le caractère essentiel de l’appropriation privative des biens. La soif de détention de richesses est un des principaux moteurs de l’action humaine. C’est une incitation majeure à faire preuve de dynamisme. En même temps, la concentration de la propriété en un nombre de plus en plus réduit de mains constitue un des plus grands défis du monde contemporain : la croissance des inégalités a fait entrer la plupart des démocraties dans une zone de turbulence. L’idée n’est pas d’interdire la propriété mais de guérir les maux qu’elle suscite. L’objectif est d’obliger les propriétaires à faire circuler les biens, à les rendre plus mobiles. Les récalcitrants seraient pénalisés fiscalement : un taux d’imposition sur la propriété approximativement de 7 % devrait être acquitté. Les montants engrangés seraient reversés sous forme d’un revenu universel. Les plus pauvres seraient ainsi enfin protégés. Examinons ce modèle de «marchés radicaux » – l’expression valant elle-même son pesant de cacahuètes.

Tout propriétaire devrait indiquer quelle valeur il fixe à ses biens. Il serait alors confronté à un dilemme. En indiquant un prix bas, il paierait peu de taxes sur son patrimoine mais il s’exposerait à un risque d’expropriation. En effet, pour peu qu’un autre agent économique soit disposé à régler le montant annoncé, c’est lui qui en deviendrait propriétaire. Imaginons que l’habitant d’un appartement bloque un projet de rénovation immobilière par son simple refus de vente. Il informe l’administration que son bien vaut 100 000 euros. Il s’apprête donc à régler 7 000 euros d’impôts mais, si le promoteur accepte de débourser la somme annoncée, il peut récupérer les clés de l’appartement et transformer l’immeuble à sa guise – c’est lui paiera les taxes évidemment. Il n’y a pas de raison qu’un titre de propriété, qui s’apparente à un pouvoir de monopole, compromette le développement d’activités économiques. Bien sûr, le propriétaire pourrait être tenté de communiquer un prix très élevé, voire dissuasif, de l’ordre de 200 000 euros par exemple. Dans ce cas, il serait obligé de verser lui-même 14 000 euros au fisc. Au bout du compte, la logique de rentabilité devrait permettre de déterminer le meilleur prix pour la société dans son ensemble. Dans ce schéma, l’économie serait significativement plus fluide. Les rentes disparaîtraient.

Cette configuration transforme la propriété privée en une propriété collective qui se loue au plus offrant. Les objections ne manquent évidemment pas. Tout d’abord, comme le note Richard H. Thaler, les individus surestiment spontanément les biens qu’ils détiennent et sous-évaluent ceux qu’ils essaient d’acheter. De façon plus fondamentale, la répartition des biens lors de l’état initial ne serait pas neutre. Les gros propriétaires posséderaient des marges de manœuvre conséquentes. Ils pourraient temporiser, récupérant les biens des individus faiblement dotés qui seraient étranglés par les impôts qu’ils doivent payer. Il y a d’autres critiques encore. Néanmoins, le but n’est pas de niveler parfaitement les niveaux de propriété mais de remplir les caisses de l’Etat afin d’assurer un revenu décent aux êtres qui sont laminés par le rouleau compresseur du capitalisme moderne. D’après Posner et Weyl, avec 7 %, d’imposition, c’est 20 % du PIB qui seraient collectés. La somme est colossale. Il serait donc possible d’orienter les mécanismes du marché dans la direction d’une meilleure justice sociale. Et ce n’est pas tout ! Ce schéma a été mis au point par un duo de chercheurs rattaché en partie à l’Université de Chicago, bastion du libéralisme économique. Ô génération décadente…

Conseils de lecture :

Posner Eric A. et Weyl Glen E., Radical Markets: Uprooting Capitalism and Democracy for a Just Society, Princeton University Press, Princeton, 2018.
Commons John R., Institutional Economics, Transaction, New Brunswick, 1990.

PILE JE GAGNE ET FACE TU PERDS !

Même s’il n’a jamais élu domicile à Chicago, où les meilleurs économistes sont formés, Gilbert Bécaud n’a rien à leur envier. La poésie de ses marchés de Provence avec « pour cent francs du thym de la garrigue / Un peu de safran et un kilo de figues » vaut bien celle des courbes d’offre et de demande. Le marché est un vrai régal pour les sens. Ses alentours encore plus…

renard-lapin

On entend souvent que le travail doit s’adapter à la loi du marché. Ce n’est pas que les chefs d’entreprise soient de mauvais bougres et qu’ils refusent par cruauté d’augmenter les salaires de leurs « collaborateurs ». Surtout pas ! Ils en rêvent tous les matins quand ils se rasent et, pour les PDGères, quand elles se maquillent. Le frein réside dans le respect de la loi du marché. La moindre désobéissance pourrait être fatale pour l’entreprise. Une augmentation intempestive des coûts risquerait de l’affaiblir par rapport à la concurrence et de mettre en rogne les actionnaires. La terre tourne autour du soleil et pas le contraire. Non sans mal, l’homme s’est habitué à cette idée qui le ramenait à un minimum d’humilité. Eh bien, c’est pareil pour l’économie. La loi du marché nous enseigne que, lorsque l’offre est supérieure à la demande, les prix baissent et, quand elle lui est inférieure, ils augmentent. Ceci est vrai pour les tomates, les ordinateurs, les actions Cadbury et même l’appartement de madame Michu. Si les acheteurs se précipitent, elle en tirera un bon prix. Sinon, elle devra procéder à une baisse pour vendre.

Quand on y réfléchit bien, les tomates et les actions Cadbury ne font pas tant de chichis quand leur prix varie. C’est bien typique de l’homme de s’estimer au-dessus des autres produits, des autres espèces, et de commencer à geindre dès que le sort lui paraît défavorable. Sur un plan différent, pour justifier sa consommation de viande, il n’hésite pas à se moquer des antispécistes en imitant le cri de la carotte. Cela ne lui viendrait pas au cerveau de se défendre en arguant que le lion, lui, n’hésite pas à le mettre dans son assiette parce que cela sous-entendrait qu’il ne vaut pas mieux qu’un grand fauve – comme c’est bon, je mange de la viande et de la carotte. Non, l’être humain s’estime bizarrement supérieur aux lions, aux carottes et même aux Carambars de Cadbury. Pour en revenir au marché du travail, il y a déjà un nombre invraisemblable d’entraves à son fonctionnement : la durée, les conditions de licenciement… Il était temps, notamment avec les ordonnances Macron, de flexibiliser un peu tout ça. Que les salariés ne s’y trompent pas, la route est encore longue. Les rigidités ne manquent pas.

L’histoire nous enseigne que ces rapports entre l’offre et la demande de travail ont souvent déterminé l’évolution des salaires. Avec 3,5 millions de chômeurs en France et la possibilité pour les entreprises de délocaliser leur production dans des contrées accueillantes, la loi du marché n’est pas actuellement favorable au travailleur… mais c’est la loi. Cependant, en se plongeant dans le passé justement, on observe que les entreprises n’ont pas toujours souhaité son application. La Peste noire au quatorzième siècle représente une excellente illustration à ce propos. La population européenne diminue d’au moins 30% – certains avancent 50 %. La pénurie de main d’œuvre provoque une flambée des salaires. Ce n’est pas du goût de tout le monde. En 1349, le gouvernement anglais décide de geler la rémunération des travailleurs à son niveau d’avant la peste et les oblige à accepter tout emploi. Deux ans plus tard, un peine de prison est même prévue pour les ouvriers récalcitrants. Il s’agit de tordre le cou à l’«avidité exceptionnelle » des salariés. Cette instauration d’une forme de contrôle social préfigure le « livret ouvrier » mis en service en France sous Napoléon. Le but est de contrôler les déplacements des travailleurs de limiter leur mobilité pour faciliter l’organisation des entreprises. Quand on pense que le MEDEF reproche aujourd’hui à la population de ne pas être assez mobile, c’est mignon… Flexion, extension.

Au final, c’est la « loi du renard » plus que celle du marché qui prime. Il a en effet la réputation d’être malin comme un singe, Goupil. L’origine de cette loi, comme on la désigne savamment dans les milieux académiques, se rattache à une fable assez ancienne. Goupil et le loup Ysengrin s’ennuyaient ferme dans la forêt. Pour faire passer le temps, Goupil suggéra à Ysengrin de mettre des claques à Lapinou selon la règle « s’il a un chapeau sur la tête, on lui dira ‘quoi, tu as mis un chapeau !’ et on cognera ; et, s’il n’en a pas un sur la tête, on lui dira ‘quoi, tu n’as pas mis de chapeau’ et on le frappera ». La blague marcha tellement bien que les deux compères décidèrent de récidiver le lendemain. Pour être originaux, ils remplacèrent le coup du chapeau par des cigarettes  selon la règle « si Lapinou propose des cigarettes avec filtre, on lui dira ‘quoi tu nous offres des cigarettes avec filtre !’ et on sortira la boîte à gifles ; et, s’il nous donne des cigarettes sans filtre, on lui dira ‘quoi tu nous offres des cigarettes sans filtre’ et on lui tapera dessus ». Le jour en question, pas rancunier pour un sou, Lapinou sortit la tête du terrier avec un sourire radieux. A la requête des deux taquins, il répondit innocemment « avec ou sans filtre, la cigarette ?
– quoi, tu n’as toujours pas de chapeau sur la tête !, s’offusqua Goupil, et, boum, lui administra une retentissante paire de claque ».

Conseils de lecture :

Collectif, Le roman de renart, Magnard, Paris, 2016.
Horrox Rosemary, The Black Death, Manchester University Press, Manchester, 1994.

LE MOMENT EST BIEN CHOISI

Environ 3,5 millions de personnes sont considérées au chômage par Pôle emploi. Pour la collectivité, la douloureuse est évaluée à 100 milliards d’euros annuels… Cette somme astronomique comprend les coûts directs (indemnités versées, fonctionnement de Pôle emploi), les coûts indirects (dépenses induites par les conséquences sociales comme le logement) et le manque à gagner en prélèvements obligatoires. Or, une partie des allocataires fraude !

1-avril

Une étude de Pôle emploi mise en ligne en août 2018 estime à 8 % la part des bénéficiaires d’allocations chômage ne cherchant pas activement un emploi. Certains redoutaient un taux beaucoup plus élevé mais, dans un contexte où les finances publiques tirent la langue, la lutte contre le phénomène prend son sens. Evidemment, les malveillants verront dans la récente mise en avant de ce constat une volonté de reprise en main de la population, voire une vengeance contre des créatures suspectées d’avoir essaimé autour des ronds-points en décembre. Il faut vraiment avoir mauvais esprit pour imaginer que des dirigeants politiques puissent agir avec autant de bassesse. De plus, les nouveaux dispositifs de contrôle étaient en gestation depuis des mois, antérieurement à la révolte des gilets jaunes. Enfin, cette idée de partir à la chasse aux tricheurs a déjà été mise en œuvre dans le domaine des fraudes sociales, avant même qu’Emmanuel Macron ne devienne président et ne qualifie les aides aux pauvres de « pognon de dingue ».

Le but est uniquement de pousser les fainéants au travail. Il n’y a pas d’argent à leur prendre. En les dissuadant de simuler, l’Etat économisera en allocations et améliorera ses statistiques du chômage. La mise en place de cellules d’enquêteurs à grand renfort de publicité répond à cet objectif. Les moyens les plus modernes vont être déployés. Les limiers recourront au « datamining », technique de ciblage multicritère, à partir des informations communiquées par les allocataires. Les malheureux qui ont inscrit dans la catégorie signe particulier « poil dans la main » figureront naturellement en tête de liste des suspects. Les transmissions de données entre services seront pratiquées simultanément. On se souvient que des petits malins déclaraient au fisc qu’ils vivaient en couple afin de réduire leur montant de l’impôt sur le revenu, cela tout en prétendant le contraire aux organismes de sécurité sociale afin de percevoir des allocations de personne seule. Et gare aux supposés chômeurs qui immortaliseront sur Facebook leurs performances sur les pistes de ski. Les contrôleurs seront formés à la surveillance des réseaux sociaux.

La seule mesure de détection qui restera dans les tiroirs est l’envoi d’inspecteurs sur des lieux de vente afin de réaliser des missions de surveillance discrète. Partant du principe que les chômeurs adorent taquiner le goujon, l’idée était de cibler les magasins qui commercialisent les articles de pêche. Face au tollé de nombreuses organisations impliquées dans le respect des droits de l’homme, les services de l’Etat ont fait machine arrière. La Fédération Nationale de la Pêche en France (FNPF) était pareillement montée au créneau, protestant contre la stigmatisation d’une population par essence pacifique… sauf envers les poissons. Son dynamique président, Claude Roustan, s’était même fendu d’un « l’arête nous est restée en travers de la gorge » qui a beaucoup fait sourire. Il faut savoir que les enjeux en termes de sanctions ne sont pas minces pour les contrevenants. Les faux chômeurs recevront un avertissement s’ils sont attrapés et, en cas de récidive, ils seront privés d’allocations pendant un mois. Carton rouge.

Fidèle à son célèbre « en même temps » et déterminé à tordre le cou à la rumeur laissant entendre qu’il est le président des riches, Emmanuel Macron a également donné l’ordre de s’en prendre aux entreprises qui filoutent l’administration fiscale. Dans le sillage de la taxe sur les géants de l’économie numérique, les GAFA, qui vient d’entrer en vigueur et devrait rapporter 500 millions d’euros, la France a décidé de démanteler les petits trafics de l’ensemble des entreprises multinationales. L’idée est loin d’être mauvaise. Les deux tiers du commerce mondial sont réalisés par ces compagnies implantées dans plusieurs pays et un tiers correspond à des échanges intra-groupes. Nul n’ignore que les prix que se facturent les entreprises qui appartiennent à un même groupe constituent un excellent moyen d’optimisation fiscale. Selon les hypothèses les plus prudentes, la perte de recettes publiques serait comprise entre 100 et 240 milliards de dollars par an, soit 4 à 10 % de l’impôt sur les sociétés dans le monde. Désormais, des experts aguerris vérifieront si les prix et les transferts sont réels, si les filiales situées à l’étranger ne sont pas des coquilles vides. Des containers seront inspectés.

Les sanctions d’entreprises ressemblent à celles prévues pour les faux-chômeurs : d’abord un avertissement et ensuite un mois de fermeture. Pascal Saint-Amans, directeur du centre sur la fiscalité à l’OCDE, le club des pays développés, s’est félicité du rôle pionnier de la France – ajoutant que « c’était d’autant plus méritoire que l’on ne s’attendait pas à ce que ce type d’initiative vienne de ce pays ». De cette petite pique, il aurait franchement pu se passer d’ailleurs. Tels Dupond et Dupont, le maréchal Ferrand et le lieutenant Castaner se sont répandus à la télévision sur la discrétion des médias par rapport à cette mesure courageuse. Face à un journaliste pantois, le second a même asséné : « le biais est manifeste : comment se fait-il que vous ne parliez que de la lutte contre les faux chômeurs et pas du combat contre les patrons voyous ? ». La seule réponse qui puisse être suggérée dans ces colonnes est simple : les médias n’en traitent pas parce que l’Etat n’a jamais pris une telle décision. Il s’agit d’un canular en l’honneur du premier avril. Espérons ne pas avoir provoqué de panique dans le pays à la manière d’Orson Welles en 1938. Il y a plus de chance que des extra-terrestres envahissent la terre que de voir Emmanuel Macron en croisade contre les entreprises qui trichent…

Conseils de lecture :

Jaglom Henry, En tête à tête avec Orson, Robert Laffont, Paris, 2015.
Mateo Pascal, Les plus grands Canulars français, Le Papillon Rouge, 2010.