DIS-MOI CE QUE TU ACHETES ET JE TE DIRAI QUI TU ES !

L’engouement que les soldes de janvier ont suscitées dans l’hexagone est rassurant. Il prouve que, malgré la crise politique exceptionnelle, les Français ont retrouvé assez rapidement le sens des priorités : profiter des -20, -50, voire même des 70 % affichés dans les vitrines des magasins. Y a-t-il un sens à donner à cette fièvre acheteuse ?

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Les économistes décortiquent avec minutie le comportement théorique du consommateur. En principe, l’acheteur en puissance commence par hiérarchiser ses besoins. Dans un deuxième temps, comme ses ressources financières sont normalement limitées, il consacre ses premiers euros aux dépenses qu’il juge les plus importantes puis, après avoir atteint cet objectif, il passe à la satisfaction des besoins qu’il classe en second et ainsi de suite. A la fin, s’il lui reste encore quelque menue monnaie, il pourra enfin se précipiter sur les produits qu’il considère comme superflus, le loisir par exemple. De ce fait, les achats coup de cœur, d’impulsion, sont exclus du champ de l’analyse. Les agents économiques qui se conduisent de la sorte et ne brillent donc pas leur rationalité sont priés de se tenir à l’écart afin de ne pas perturber la réflexion. Quoi qu’il en soit, l’examen de la consommation de l’individu est un authentique révélateur de son échelle de préférence puisqu’il est libre quand il jette son dévolu sur un produit.

A partir de là, les classes les plus favorisées adressent souvent un regard assez méprisant sur les démunis. Ils observent que, malgré leurs maigres ressources, les pauvres n’achètent pas les biens les plus utiles à leur famille. Quand le Président Macron critiquait les aides sociales, il soulignait qu’elles n’avaient pas éradiqué la pauvreté. Il aurait pu ajouter qu’elles avaient été parfois détournées de leur destination initiale – écran plat contre fournitures scolaires – au point que des dispositifs ont dû être mis en place pour éviter de tels dérapages. Ainsi, se plaignent les libéraux qui sont d’ailleurs rarement des personnes complètement désargentées, les indigents témoignent d’un dévoiement condamnable par leur comportement en caisse. Pouah, ces créatures appartiennent à l’espèce humaine mais, franchement, qu’ont-ils à voir avec des gens comme nous ? De la même manière que l’homme moderne porte en lui environ 2 % de l’ADN de l’homme de Neandertal, le nanti d’aujourd’hui a des gênes communs avec le «sans-dent » qui achète stupidement iPhone, tablettes et télévisions à écran plat.

Cela signifie-t-il que la réussite sociale immuniserait contre le matérialisme ? Il n’est pourtant pas certain que les privilégiés envoient régulièrement leur fourrure à l’opéra ou qu’ils possèdent un abonnement annuel à la Comédie-Française. La quête de spiritualité, de sens, n’est pas non plus directement corrélée au pouvoir d’achat. En vérité, il n’y a pas que les défavorisés pour faire chauffer la carte bleue en boutique. Les classes supérieures se conduisent de façon identique pour le plus grand bonheur des commerçants. La « société de consommation » n’est pas une vaine expression. La critique des classes prospères contre le bas de l’échelle repose sur deux arguments. Tout d’abord, quand on en a les moyens pécuniaires, rien n’interdit de s’adonner aux dépenses les plus superficielles, de s’abandonner à la recherche d’un niveau toujours plus élevé de confort. Soit. Ensuite, ils reprochent à leurs congénères les plus modestes d’adopter des attitudes aberrantes. Ils sous-entendent que, s’ils étaient confrontés à la misère, eux renonceraient à leur écran plat pour améliorer l’éducation de leurs enfants.

Les études menées dans les pays en développement semblent confirmer cette prétendue irresponsabilité des individus les plus pauvres. On devrait s’attendre à ce qu’ils consacrent la presque intégralité de leur revenu à l’alimentation ou, à défaut, à des achats essentiels comme l’habillement. Or, il n’en est rien. Selon le pays, le poste des dépenses vitales représente entre approximativement 50% et 75% de leur budget. Dans deux régions de Chine, Robert Jensen et Nolan Miller ont constaté que les ménages dépourvus de richesses ne profitaient pas des baisses de prix du riz et du blé pour augmenter leur consommation de ces denrées. Leur objectif n’est pas de constituer un panier alimentaire dont l’apport se rapproche de 2 400 calories. Ils profitent de l’occasion pour acheter de la viande et des crevettes. Plus fondamentalement, ils cherchent à s’éloigner des biens de subsistance qui sont des marqueurs de la misère. Au bout du compte, les personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté mangent de moins en moins et cette dégradation de leur bilan calorique est volontaire.

L’argent qui n’est pas affecté à l’alimentation sert d’autres fins. Certaines renvoient à des obligations sociales comme le paiement des dots – un mariage est très onéreux – mais ce n’est pas tout : les pauvres se débrouillent pour acheter des produits qui, dans leur situation, paraissent totalement frivoles. Mieux nourris, les démunis seraient plus forts et plus productifs. Cependant, ils optent pour des futilités. Plutôt que voir en eux des dégénérés comme nos moralisateurs le font, il est possible d’envisager une hypothèse alternative : ils mettent l’accent sur les plaisirs immédiats parce qu’ils sentent que leur horizon est bouché. Les perspectives à terme ne sont guère réjouissantes. Une illustration supplémentaire l’atteste. Des programmes internationaux proposent la gratuité de l’enseignement et même parfois un dédommagement monétaire pour la présence à l’école. Le taux de scolarisation a nettement augmenté mais pas le niveau de connaissances des élèves. La problématique est identique : quel intérêt y a-t-il à faire des efforts à l’école si l’élève sait que, de toute façon, il travaillera avec son père dans les champs à l’âge adulte ? « Selon que vous serez puissant ou misérable », avait débuté La Fontaine, l’achat d’un iPhone vous rendra gland ou geek.

Conseils de lecture :

Jensen Robert et Miller Nolan, « Giffen Behavior and Subsistence consumption », American Economic Review, volume 44 (9), 2009, p. 42-65.
Sen Amartya, Repenser l’inégalité, Points, Paris, 2012.

A LA TÊTE DU CLIENT

Une maîtresse organise un goûter avec ses élèves. Qu’elle répartisse les sucreries arbitrairement, selon que la tête de l’enfant lui revient ou pas, et elle sera considérée comme une personne injuste. Pourtant, il s’agit d’une excellente préparation à la vie économique quand les écoliers seront devenus adultes, non ?

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Les économistes mentionnent souvent la loi du prix unique. Ils en sont même fiers. Il faut dire qu’ils n’en ont pas beaucoup à se mettre sous la dent. Cette loi stipule que le même bien ne peut être vendu à des prix différents. Aucun artisan ne s’amuserait à se prévaloir de sa lenteur pour présenter un devis exorbitant à un client. Il n’aurait pas le temps de finir sa tirade « vous comprenez, cela me prendra plus de temps parce que je fais de longues pauses » que l’acheteur potentiel serait déjà passé à la concurrence pour se fournir à un prix normal. Il est évidemment question ici de produits de qualité égale. D’un autre côté, on peut se demander par quel miracle un produit comme le dollar aurait le même prix dans le monde alors qu’il est coté sur des places financières différentes. En fait, il suffit que le dollar vaille moins cher à Paris qu’à New York pour que des petits malins se précipitent pour en acheter à Paris afin de les revendre avec bénéfice à New York. Par leur comportement sur les marchés, ils font varier les prix de sorte que les éventuelles anomalies finissent par être corrigées.

Ces petits malins qui font respecter la loi économique évoquée portent le doux nom d’arbitragistes. Précisons d’ailleurs que ce ne sont pas véritablement des spéculateurs puisque, en procédant de la sorte, ils ne prennent aucun risque. Ils sont en fait plus vautours que lions. Ces justiciers d’un genre atypique ne sont heureusement pas seuls. Pour s’assurer que la loi du prix unique est vérifiée, ils sont assistés par les juristes qui, une fois n’est pas coutume, collaborent fiévreusement avec les économistes. D’un point de vue légal, il est en effet a priori interdit de procéder à une discrimination entre les acheteurs d’un produit. Il n’y a pas que le refus de vente qui soit prohibé. Prenons au hasard Montauban, une ville qu’il ne faudrait jamais quitter comme le pensait Lino Ventura. Un commerçant n’a pas le droit de décider d’augmenter ses prix sur la base de la couleur de peau : « étant donné que vous êtes noir, vous allez devoir vous acquitter d’un supplément de de 20 % ». Le raisonnement vaut aussi à la baisse : il n’est pas possible d’offrir un rabais uniquement aux blancs.

Cependant, les économistes et les juristes ont été contraints de s’incliner face aux techniques du marketing. On comprend qu’un acheteur régulier puisse tirer de menus avantages de sa fidélité à une entreprise : la dixième entrée est gratuite ! De manière plus fine, le yield management préconise d’opérer une différenciation des tarifs dans l’intention de mieux gérer les flux de clients. Les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration ou des transports collectifs sont des terrains particulièrement fertiles à sa pratique. Un taux de remplissage continuellement proche de 100 % est la meilleure garantie d’une maximisation des recettes. Durant les happy hours, les propriétaires de débit de boisson baissent leurs prix en espérant ainsi attirer de nouveaux consommateurs. Les horaires sont ceux de moindre fréquentation des établissements. En sens inverse, aux heures de pointe, quand les clients se bousculent, les entreprises peuvent se régaler allègrement. Au moment où débutent les vacances scolaires, une compagnie aérienne sait que ses billets d’avion trouveront preneur, même à un prix très élevé.

La petite mamie qui se rend au guichet de la gare afin d’acheter un billet de train en vue d’un départ immédiat sera impitoyablement alignée par la compagnie de chemins de fer. Si elle utilise son téléphone pour procéder au même achat, il lui en coûtera moins cher. Si elle s’y prend à l’avance en choisissant un train circulant en heures creuses, elle obtiendra un tarif bien meilleur encore. Les paramètres qui influent sur le prix sont nombreux : canal de vente, horaire du train, âge du client… voire celui du capitaine parce que, si les trois quarts des voyageurs ne paient pas le plein tarif, personne n’est capable de comprendre l’algorithme qui préside à la fixation de ce satané prix. Il est clair que la SNCF a manifestement pris goût au yield management : munie de ciseaux de précision, elle découpe le marché sous toutes les coutures possibles et imaginables. C’est pourquoi elle a entrepris d’effectuer des distinctions parmi ses clients les plus fidèles, non en récompensant davantage les meilleurs mais en retirant des avantages aux autres. Des segments, des segments, toujours des segments…

De la SNCF à Donald Trump, il n’y a qu’un pas. Le Président américain est issu du monde des affaires. Il a toujours procédé à la hussarde et ne sait rien faire d’autre que des «deals ». La logique de différenciation de la clientèle n’a donc aucun secret pour lui. Il élève juste un poil le niveau de subtilité. Les alliés européens n’ont pas besoin d’être traités avec bienveillance parce que ce sont des partenaires historiques. Ils ne se rapprocheront jamais des Etats non démocratiques. Ils peuvent être assimilés à des clients captifs tel le voyageur qui doit monter dans le train à tout prix. On peut les humilier en leur donnant des ordres comme à un enfant : « vous utilisez notre monnaie ; en conséquence, nous vous interdisons de commercer avec ce pays ». En revanche, le chef suprême de la Corée du Nord serait une prise de choix, quasi inespérée. Alors, après l’avoir certes un peu secoué, Trump s’est mis à le cajoler incroyablement. Peut-être que si les dirigeants iraniens avaient passé outre ses premières vexations, ils seraient devenus amis. Ce n’est toutefois pas sûr. Là aussi, l’algorithme n’est pas simple à déchiffrer.

Conseils de lecture :

Pichot Julie et Brillet Frédéric, SNCF : un scandale peut en cacher un autre, Editions de l’Observatoire, Paris, 2018.
Woodward Bob, Peur – Trump à la Maison Blanche, Seuil, Paris, 2018.

IL N’Y A PAS QUE LA TAILLE QUI COMPTE !

En avoir ou pas est une question clé. Je parle de monnaie bien sûr. Les agents économiques en ont besoin afin de régler leurs transactions. La responsabilité des banques centrales qui gèrent la masse monétaire en circulation dans l’économie est donc cruciale. L’abondance est inflationniste alors que la pénurie freine les échanges. Il vaut mieux que les personnes à leur tête ne soient pas bas de plafond.

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Les banques centrales sont normalement indépendantes du pouvoir politique. C’est un principe de plus en plus suivi dans le monde. Les pays en voie de développement qui connaissent des difficultés financières et demandent l’assistance des institutions internationales doivent s’y plier impérativement. Il est essentiel que les dirigeants des banques centrales puissent résister aux pressions qui sont dictées par un agenda politique, notamment un calendrier électoral, plutôt que par l’état de l’économie. Une baisse des taux d’intérêt, c’est-à-dire une augmentation de la quantité de monnaie, permet de stimuler l’activité, de relancer la machine économique et de présenter ainsi un bilan favorable en termes de croissance et d’emploi. Evidemment, cela pose un problème de contrôle démocratique. Les présidents des banques centrales sont des techniciens qui n’ont de compte à rendre à quasiment personne mais c’est le prix à payer pour leur indépendance. Le respect des statuts de ces banques est la seule contrainte.

L’Europe est hantée par le spectre de l’inflation – surtout l’Allemagne guère oublieuse de l’hyperinflation qui a sévi sur son territoire durant l’entre-deux guerres. C’est elle qui a exigé que son obsession soit gravée dans les statuts de la banque centrale européenne, la BCE. De leur côté, les Etats-Unis se sont accordé davantage de marges de manœuvre. S’il y a un risque d’inflation, il convient effectivement d’augmenter les taux d’intérêt pour calmer la demande. En revanche, si les autorités estiment que la véritable menace pour l’économie est une récession, un ralentissement de l’activité, elles sont invitées à les baisser pour donner un petit coup de fouet aux marchés – ce que la BCE n’est pas a priori en droit de faire. Au bout du compte, tout dépend de la manière dont la présidence de la banque centrale américaine, la FED, interprète la conjoncture économique. Ces considérations paraissent assez techniques mais l’idée générale nous semble compréhensible puisque même l’actuel Président des Etats-Unis en saisit les implications… enfin en partie.

Entre 2014 et 2018, la FED a été présidée par Janet Yellen qui avait été nommée à son poste par Barack Obama. Conformément à la doctrine de l’institution, elle n’a pas hésité à maintenir des taux d’intérêt à un faible niveau quand l’économie des Etats-Unis battait de l’aile. Puis, lorsque la situation s’est améliorée, elle a logiquement orienté les taux à la hausse privilégiant désormais la lutte contre l’inflation. Un sacrilège pour Donald Trump. L’homme d’affaires, aussi bien que le politique, désirait des taux bas en permanence. Il ne pouvait dans ces conditions la reconduire à son poste. L’argument qu’il a utilisé pour justifier sa décision mérite néanmoins l’attention : madame Yellen n’était pas assez « grande ». Il faut savoir que l’ancienne présidente de la FED culmine à 1,60 mètres. Malgré cela, la justification paraît quelque peu bizarre. Pourquoi ne pas lui reprocher d’être mariée à George Akerlof, un « prix Nobel d’économie », critique envers Trump, voire de revêtir parfois un string panthère ? L’auteur de ces lignes n’en sait évidemment rien mais peut-être le lecteur a-t-il davantage d’informations sur ce point.

Il serait dommage de prendre l’objection de haut : « n’importe quoi, c’est encore des trumperies ! ». Et si, derrière sa grossièreté et son style de butor, Donald Trump dissimulait (bien) une sagesse profonde, des intuitions fulgurantes ? Il suffit de se souvenir que, dans une ville comme Nancy, l’installation d’un tramway révolutionnaire a montré en son temps comment les personnes de petite taille pouvaient poser problème à la collectivité. Le design novateur des rames masquait tout bonnement leur montée au conducteur. Un dilemme s’est alors posé : doit-on modifier la forme des rames et accepter une augmentation de son coût ou interdire le tramway aux enfants et aux personnes à « hauteur réduite », aux nains si l’on veut nommer les choses ? Dans ce cas précis, les concepteurs du produit ont été contraints de retravailler leur copie. De plus, des études montrent que, à niveau de diplôme équivalent, les personnes de taille modeste reçoivent de moindres propositions salariales. C’est la meilleure preuve que, en économie, la taille n’est pas extérieure à la réflexion. Et je ne parle que d’économie ! Prenons par exemple… le basketball. Il vaut mieux être un géant pour pratiquer cette activité.

Un examen dépassionné de la thèse de Donald Trump prouve toutefois son inanité. Le nouveau président de la FED, qui répond au doux nom de Jérôme Powell, affiche un prometteur 1,78 mètres sous la toise. En position assis, à la différence de madame Yellen, il ne fait pas de doute qu’il atteint les pédales avec ses pieds. La bonne santé de l’économie américaine l’a pareillement incité à relever les taux d’intérêt. Le président des Etats-Unis, qui l’avait pourtant désigné à son poste, l’a aussitôt accusé d’avoir causé par ce biais le licenciement de 15 000 salariés de General Motors – incriminant la hausse des taux et non celle des droits de douane sur l’acier qui fragilise toutes les entreprises qui en utilisent aux Etats-Unis… Ajoutons, si l’on remonte aux années 1980, que Paul Volcker, qui était président de la FED, avait été taxé de saboter la politique du président Ronald Reagan – et Volcker mesurait plus de 2 mètres. Dans le duel digne d’un western qui avait opposé les deux hommes, le président de la FED avait cédé. Sa hausse des taux ayant provoqué une crise internationale de la dette, il avait rétropédalé rapidement. Que Trump ne se réjouisse pas toutefois : Reagan était un acteur professionnel et le happy end de son histoire était hollywoodien. Lui n’est pas un acteur…

Conseils de lecture :

Koren Yehuda et Negev Eilat, Nous étions des géants, Payot, Paris, 2007.
Rosser Barkley, « Janet Yellen ‘Not tall enough’ » Econospeak, https://econospeak.blogspot.com/2018/11/janet-yellen-not-tall-enough.html, 28 novembre 2018.

TROP D’IMPÔT TANNE LA PEAU !

La protestation des gilets jaunes a réuni dans un même mouvement les classes moyennes-défavorisées laminées par la politique gouvernementale, pour qui la taxe sur l’essence était juste la goutte d’eau qui fait déborder le vase, et les militants en faveur d’une baisse forcenée des impôts. Au contraire, ne mélangeons pas.

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Le 30 novembre 1979, à l’issue d’un sommet européen couronné d’échec, la Première ministre britannique Margaret Thatcher s’était exclamée : « I want my money back ». Beaucoup avaient moqué son égoïsme, son étroitesse d’esprit. De l’eau a coulé sous les ponts. A l’ère du nombrilisme religieux et du selfie canonique, ce genre de remarque apparaît d’un coup frappé du sceau du bon sens. Mais reprenons le problème à son origine. Le projet de loi de finance 2019 prévoyait une augmentation de la taxe intérieure sur la consommation de produits énergétique (TICPE) qui était supposée faire entrer cette année-là 37,7 milliards d’euros dans les caisses de l’Etat. Or, selon un rapport de l’Assemblée nationale, seuls 7,2 milliards devaient être affectés au compte d’affectation spéciale « transition écologique », soit moins de 20 %. L’opposition et nombre de contribuables ont appuyé avec vigueur sur ce constat : l’écologie n’était qu’un leurre, un prétexte pour renflouer le budget de l’Etat, pas la destination finale des fonds. Cela s’appelle du greenwhashing et le gouvernement était accusé de le pratiquer sur une grande échelle.

Rappelons que la construction du budget repose sur cinq grands principes. L’universalité, qui est l’un d’entre eux, signifie qu’il n’est pas possible d’affecter une recette à une dépense spécifique. Il existe bien sûr des exceptions mais il s’agit de la règle. La vignette automobile a ainsi été supprimée pour les particuliers en l’an 2000 alors que cela faisait belle lurette qu’elle ne remplissait plus la fonction pour laquelle elle avait été instituée. Il est logique que le gouvernement établisse un lien de ce type. S’il augmente ses dépenses de 10 milliards, il sait qu’il lui faudra mettre en place de nouvelles recettes afin que le budget reste équilibré. Il communiquera même sur ce point. Cependant, cette relation entre une recette et une dépense n’a aucune valeur juridique. Par ce biais, le législateur souhaite maintenir la solidarité à l’intérieur de la nation. Si l’impôt sur le revenu était affecté au paiement des salaires des enseignants en histoire, on observerait certainement la naissance d’un mouvement visant à démontrer que cette matière n’a guère d’utilité. On pourrait imaginer pire : avec le léger inconvénient de finir sa vie en prison, l’assassin d’un professeur d’histoire pourrait être dispensé du paiement de l’impôt.

Ce raisonnement à un niveau global se heurte évidemment dans nos sociétés à une exigence de « sur mesure ». La fiscalité doit ressembler à de la mécanique de précision. Le citoyen souhaite que les cas particuliers, plus exactement le sien, soient pris en compte. Il réclame un traitement individualisé de l’impôt et obtient satisfaction. De ce fait, on assiste à une multiplication des niches fiscales, des exemptions. Selon Alexis Spire, les contribuables qui sont capables de se mouvoir à travers les arcanes du Code Général des Impôts (CGI) et bénéficient de ces dispositifs adhèrent plutôt à l’impôt. Ils ont le sentiment d’être dans une relation contractuelle avec l’Etat. Le souci est que ces mesures rendent le système totalement opaque aux yeux de la majorité des citoyens. Or, les commentateurs mettent en garde : le consentement à l’impôt requiert une compréhension minimale de la part du contribuable. Sinon, il rechignera – et encore plus s’il habite dans un pays comme la France. Or, c’est lui-même qui a contribué à rendre la situation illisible par ses demandes incessantes. C’est un bel exemple de schizophrénie en vérité.

Face aux revendications de baisse d’impôts, le Ministre des finances Bruno Le Maire s’est engouffré dans la brèche avec dans son sillage les composantes les plus libérales de la majorité parlementaire. Il a affirmé être pleinement en phase avec le message des manifestants. Afin de préserver l’équilibre du budget, cette réduction de la fiscalité s’accompagnerait forcément d’une baisse des dépenses publiques. L’Etat doit être soumis à régime amaigrissant très strict. Précisons que cette voie qui consiste à confier au secteur privé des services qui sont du ressort de la sphère publique ne connaît pas de limite claire. L’obsession de la maigreur confine parfois à l’anorexie. Pour les plus extrémistes des libéraux, les anarcho-libertariens, même les fonctions régaliennes n’échappent pas à ces coups de ciseaux frénétiques. La police n’est pas indispensable. Un individu qui mesure moins d’un mètre quatre vingt et n’est pas rompu aux techniques du krav maga conserve la liberté de souscrire des contrats auprès d’agences de protection privées. Au final, d’après eux, l’Etat est tellement inefficace que le progrès doit conduire à son évaporation.

Il n’y a pas que les individus chétifs qui se trouveraient marris si cela arrivait. De manière générale, l’Etat produit des services non marchands, comme la santé en France, et remplit une fonction redistributrice, qu’elle soit verticale par des transferts monétaires des nantis vers les défavorisés ou encore horizontale via la protection sociale, des personnes en bonne santé vers les malades par exemple. La quasi gratuité des services non marchands et la solidarité de la protection sont des boucliers pour les plus démunis. Ils n’ont aucun intérêt à une disparition de l’Etat puisque son intervention évite une explosion des inégalités. Que leur jaune détresse soient instrumentalisée par les libéraux est quelque peu ironique, voire pervers, mais, pour être juste, les vrais libéraux sont une espèce assez rare. Les chefs d’entreprise, toujours très prompts à se plaindre de l’ingérence publique, sont pourtant les premiers à appeler à son secours quand des nuages se dessinent à l’horizon. Un texte satirique de Frédéric Bastiat le souligne opportunément. Il y présente une pétition de fabricants de chandelles contre la concurrence déloyale du soleil. Ils exigent à cette intention que l’Etat ordonne aux citoyens de fermer leurs fenêtres. Lumineux !

Conseils de lecture :

Bastiat Frédéric, Sophismes économiques, Les Belles Lettres , Paris, 2005.
Spire Alexis, Résistance à l’impôt, attachement à l’Etat, Seuil, Paris, 2018.

HAKOUNA MATATA

La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres, nous apprend-on à l’école. Que nenni, s’insurge une certaine logique économique : elle commence précisément là où s’arrête celle des autres. Bienvenue dans le monde des redevances, royalties ou royautés, ces paiements en contrepartie d’un droit d’exploitation (brevet, droits d’auteur, marques…).

pirateL’économiste autrichien Joseph-Aloïs Schumpeter explique la place de l’innovation dans le système économique. Elle permet de disposer d’une longueur d’avance par rapport à la concurrence, de s’octroyer une rente de situation. Le temps que les autres entreprises s’adaptent, il est possible pour celle qui innove d’engranger de juteux bénéfices. La protection d’une idée originale est légitime. Prenons un laboratoire pharmaceutique qui investit des sommes colossales en recherche et développement. S’il effectue une découverte importante, le dépôt d’un brevet le récompensera. Dans le cas contraire, il suffirait de se poster en embuscade, sans jamais entreprendre d’effort de recherche, et de produire les nouveaux médicaments une fois leur efficacité reconnue. Qui aurait intérêt dans ces conditions à se lancer sur la voie coûteuse et risquée de la recherche. Le débat entre les médicaments princeps et génériques est bien connu.

Si elle n’était pas encore un sujet qui faisait les grands titres des journaux, la biodiversité était déjà source de préoccupation pour les spécialistes de l’environnement il y a une trentaine d’années. Face à la diminution spectaculaire du nombre d’espèces causée par l’action humaine, certains ont préconisé d’utiliser cette dernière de façon plus positive. La recherche agronomique a conduit à l’émergence de nouveaux fruits : la pineberry est un croisement entre fraise et ananas. Il n’y aucun espoir de contrebalancer de cette manière l’extinction des espèces qui est beaucoup trop rapide. En revanche, la bioprospection s’est imposée dans les esprits comme une piste prometteuse. Une amélioration de la connaissance des écosystèmes, de chacune de leurs composantes, était supposée faciliter sa préservation autant que le développement d’applications thérapeutiques. Des partenariats public-privé ont été développés à cette intention. Le contrat signé en 1991 entre la multinationale Merck et l’institut national de la biodiversité du Costa Rica (Inbio) est peut-être le plus édifiant.

Le Costa Rica posséderait environ 5 % de la biodiversité de la planète et Merck a injecté un plus de 1 million de dollars dans le programme d’Inbio. Avec une découverte d’approximativement 500 000 espèces, cela signifie que l’entreprise a dépensé 2 dollars par espèce. Par extension, la biodiversité de la planète pourrait être brevetée pour une somme de 20 millions de dollars. Une question se pose alors aussitôt : qu’est-ce qui peut faire l’objet d’un dépôt de brevet ? Que Merck détienne l’inventaire des espèces mondiales n’est pas en soi un souci d’ailleurs. Cela le deviendrait si l’utilisation par un tiers d’une espèce appartenant au patrimoine de l’humanité devait conduire à un paiement. Quoique le débat soit de nature juridique, le bon sens semble l’avoir emporté en la matière. Ce n’est pas la découverte scientifique mais son application qui donne droit à une redevance. Ainsi, ce n’est pas le séquençage de l’ADN qui mérite rétribution mais ses éventuels usages thérapeutiques. Dans le même ordre d’idée, si une compagnie privée décortique le fonctionnement du genou, je pourrai continuer à utiliser le mien et marcher sans rien lui devoir payer. C’est rassurant !

Les entreprises sont évidemment à l’affût de toute bonne opportunité. Quand il existe un principe actif qui n’a pas encore été breveté, elles s’empressent d’en tirer profit ou de déposer elles-mêmes un brevet. Le cas de la stévia est édifiant. Cette substance 100% naturelle présente un affriolant pouvoir sucrant 300 fois supérieur au sucre avec 0 calorie, cela alors que l’aspartame a longtemps été suspecté d’être cancérogène. Bien que le principal site de production soit situé en Chine, les propriétés de la stévia appartiennent au savoir traditionnel des guaranis qui sont des populations amérindiennes. Le chiffre d’affaire qu’elle génère dépasserait les 10 milliards de dollars. Il a fallu l’intervention d’ONG bruyantes pour obliger les grands groupes agroalimentaires à associer les guaranis à leur enrichissement. La biopiraterie consiste à s’approprier de manière pas forcément illégale mais illégitime un savoir ou des ressources détenus par d’autres. Le terme correspond parfaitement à la situation. Depuis 2010, le protocole de Nagoya vise un partage juste et équitable des ressources du «vivant».

Le pire n’est jamais très loin. En 1999, un citoyen américain, Larry Proctor, dépose un brevet concernant une variété de haricots que les agriculteurs mexicains cultivaient sans entrave depuis des siècles. D’un coup, elle quitte le domaine public. Proctor peut alors attaquer ses compatriotes qui importent le haricot et réclamer des royalties aux petits paysans mexicains qui le commercialisent. Plus de 20 000 d’entre eux se retrouvent quasiment au bord du gouffre. Il faudra 10 ans, l’intervention d’agences internationales et plusieurs centaines de milliers de dollars pour que le brevet soit enfin annulé. Les illustrations de ce type s’apparentent à une litanie : le géant de l’agrochimie W.R. Grace qui monte à l’abordage du neem ou margousier indien connu pour ses propriétés médicinales, la société japonaise Asahi Foods qui dépose la marque Cupuaçu, nom d’un arbre dont la pulpe et les graines sont consommées par des communautés en Amazonie brésilienne…

Il n’y a pas que les droits sur le « vivant » qui soient discutés avec animation. Les studios Disney ont déposé la marque Hakuna matata, tirée d’une célèbre chanson du dessin animé « Le Roi lion ». L’expression se traduit par « il n’y a pas de problème » en swahili, une langue parlée en Afrique de l’Est. L’objectif de Disney est d’empêcher que d’autres exploitent la jolie formule du film. Mais quelle en est la limite ? Un journaliste qui prononce « hakuna matata » à la télévision en faisant une allusion au dessin animé est-il passible de poursuite ? Une pétition contre Disney circule à ce propos. Le mot de la fin sera laissé à l’ancien braqueur de banques, John Dillinger, abattu par le FBI en 1934. Sur l’initiative de membres de sa famille, son nom est désormais une marque déposée. Dans un de ses jeux vidéo, Electronic Arts l’a emprunté sans autorisation. Dommage pour lui. Il a été dévalisé – bon sang ne saurait mentir – mais légalement cette fois par les ayant-droits de Dillinger.

Conseils de lecture :
Blandin Patrick, Biodiversité. L’avenir du vivant, Albin Michel, Paris, 2010.
Buti Gilbert et Hrodej Philippe, Histoire des pirates et des corsaires, CNRS, Paris, 2016.

QUI VEUT DE MES JOLIS DECHETS ?

Environ 800 millions de tonnes de déchets sont produites chaque année en France. Selon les chiffres de l’ADEME, chaque habitant engendre l’équivalent de 600 kilos d’ordures ménagères. Et tous ces déchets doivent être traités, enfouis, recyclés… C’est du propre !

déchets

Même quand on remonte dans les temps les plus reculés, l’histoire de l’homme se confond avec celle de ses déchets. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les groupes humains se déplaçaient régulièrement pour se nourrir. La gêne était donc minime mais ils en produisaient déjà par leur activité, comme les armes usagées, comme leurs excréments. La sédentarisation a changé la donne. La forte concentration d’hommes dans les zones résidentielles pose le problème pour la première fois. Des solutions sont imaginées : les premières décharges voient le jour ; des sites d’enfouissement sont aménagés ; les restes de produits alimentaires servent d’engrais ; les métaux usagés sont fondus avant d’être réutilisés – le recyclage est une très vieille pratique, antérieure au mouvement écologiste et à l’économie circulaire. A Rome, les citoyens peuvent déposer leurs détritus dans des vases en terre cuite que les ancêtres des éboueurs viennent collecter. Pour les excréments, l’esclave du pot de chambre, le « lasanophorus », remplit une mission bien utile. Ceux qui n’ont pas les moyens de s’attacher les services d’un domestique doivent trouver une solution par eux-mêmes. Attention à ne pas céder à la tentation de balancer ses immondices par les fenêtres. C’est aussi mal reçu par les passants que par les autorités qui infligent de sévères sanctions.

Les déchets deviennent une réelle préoccupation à partir du onzième siècle. L’essor des villes et le développement économique en sont la cause principale. En l’absence d’un pouvoir central fort qui met en place des mesures drastiques pour limiter les nuisances, le Moyen Age est caractérisé par d’épouvantables conditions d’insalubrité. Les cochons jouent un rôle de nettoyeur en absorbant tout ce qui passe à portée de groin mais ils ne parviennent pas à endiguer le mouvement. Une des étymologies possibles de déchet est le mot « déchié », qui date du treizième siècle et correspond à ce qui tombe d’une matière travaillée comme la laine ou bien le coton. Il s’agit de résidu de la production. Il naît à cette époque où la saleté des villes, la pollution des rivières et la contamination des sols contribuent à la propagation des maladies. Il faut attendre le règne de Louis XIV pour qu’un roi mette réellement les doigts dans le cambouis : il rationalise la collecte des déchets et instaure une fiscalité punitive pour les contrevenants. Pourtant, la lecture des mémoires de Saint-Simon, qui décrivent la vie de la cour à Versailles, susciteraient un haut-le-cœur à toute personne respectant des règles basiques de propreté actuelles.

Avec la Révolution industrielle, l’urbanisation et la quantité de déchets s’accroissent. Cependant, la modernité propose rapidement des solutions efficaces pour relever le défi : l’incinération, qui évite la saturation des décharges, mais aussi le tout-à-l’égout et les boîtes à ordures fermées dites poubelles, du nom du préfet de Paris qui a imposé leur utilisation. Les chiffonniers qui pullulaient et accomplissaient une tâche équivalente à celle du cochon disparaissent du paysage : la valorisation des déchets n’est plus à l’ordre du jour. Dans ces conditions, l’hygiène fait des bonds et l’espérance de vie progresse, surtout dans les pays développés bien sûr. Un happy end ? Ce serait trop simple. En réalité, les activités économiques ont fait émerger deux nouveaux types de difficultés. Tout d’abord, des déchets dangereux et nécessitant une gestion particulière sont apparus. Le traitement du nucléaire et des ordures ménagères ne peut être identique. De plus, l’épuisement des ressources de la planète a conduit à un retour en grâce de la stratégie du recyclage. C’est le fameux modèle de l’économie circulaire où l’objectif est de réutiliser sans fin les mêmes matériaux dans les nouveaux cycles de production. Les déchets reprennent de la valeur.

Lorsque les deux problèmes se retrouvent dans un secteur, les conséquences deviennent dramatiques. Le cas des déchets électriques et électroniques est éloquent à cet égard. Les pays occidentaux exportent leurs scories vers les pays pauvres où les normes environnementales sont moins strictes. Jusque-là, c’est du classique. Le souci est que les habitants arpentent les décharges en quête de matériaux récupérables. Ils manipulent notamment du plomb, de l’arsenic, du brome, du phosphore et du chrome hexavalent qui sont tous extrêmement toxiques. Les gains sont évidemment dérisoires. Une telle situation rend les inégalités entre le Nord et le Sud encore plus insupportables. Il n’est pas sûr du tout, cher Charles Aznavour, que la misère soit moins pénible au soleil. Certains pays comme le Danemark préconisent que chacun conserve ses propres déchets sur son territoire afin d’éviter de tels scandales. Ils restent à ce jour minoritaires.

Les biens sont censés avoir une utilité positive. Sinon, personne ne les achèterait. L’économiste anglais Stanley Jevons a pourtant mis au jour l’existence de biens à utilité négative comme les déchets. Ce sont des biens dont les agents économiques ne souhaitent pas être détenteurs. Une bouteille en plastique entre dans cette catégorie puisque, après avoir bu le soda qu’elle contenait, le consommateur cherche à s’en débarrasser et risque même d’être verbalisé s’il s’en déleste sur la voie publique. C’est pourquoi l’échange de ces biens est étonnant. D’habitude, l’agent économique paie et reçoit le bien en contrepartie. Avec les biens à utilité négative, il dépense de l’argent pour que quelqu’un devienne propriétaire de son produit. Ainsi, les déchets rendent chèvres les économistes mais le plus grave n’est pas là. L’investigation du système capitaliste par leur prisme montre à quel point il est susceptible de dysfonctionner et même de dépasser les limites de l’indécence quand il n’est pas sérieusement régulé. Pierre Bellemare le disait avec détermination : « il y a sûrement quelque chose à faire »…

Conseils de lecture :

Béguin Marine, « L’histoire des ordures : de la préhistoire à la fin du dix-neuvième siècle», , volume 13, décembre 2013.
Lupton Sylvie, Economie des déchets. Une approche institutionnaliste, 2008, De Boeck, Bruxelles.

BERNARD

Le monde de la finance vient de commémorer en petite pompe les dix ans de la faillite de la banque Lehman Brothers, acmé de la pire crise du système capitalisme, celle qui aurait pu ramener l’économie mondiale à l’Age de pierre. Nous l’avons échappé belle, au moins temporairement. Enfin pas tout le monde.

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Beaucoup de lignes ont été écrites sur cette période exceptionnelle où des petits génies des mathématiques étaient parvenus à fabriquer des produits financiers où la rentabilité n’était plus corrélée au risque. Tandis que les conseillers bancaires continuaient d’expliquer à leurs clients que leur demande était cocasse, que les placements qui rapportent énormément mais qui ne sont pas risqués du tout n’existent pas hélas, les banques s’étaient fabriqué pour elles-mêmes des petits bijoux de ce type, les fameux produits subprime. Pour être précis, il s’agissait de produits associés à un risque théorique élevé, d’où leur fort niveau de rentabilité, mais dont la réalisation était très improbable. Ce qui les rendait éminemment attractifs. Tant que les ménages américains remboursaient leurs crédits, que les taux d’intérêts étaient faibles et que le marché immobilier montait, la détention des produits subprime était juteuse sans être dangereuse. Puis, sans crier gare, la tendance s’est inversée. Les produits subprime sont devenus toxiques et même ruineux. Comme chaque établissement financier essayait de se débarrasser des siens, une méfiance générale s’est instituée. L’ensemble du système a même frôlé une entière paralysie. Finalement, grâce à l’intervention de la puissance publique, il a redémarré et les affaires ont repris comme si rien ne s’était passé.

Les conséquences de ce désastre ont également été abondamment disséquées. Les répercussions du blocage des banques dans l’économie réelle ont en effet été très concrètes. C’est par les dysfonctionnements du système de crédit que la crise financière s’est propagée à l’ensemble de la sphère économique. Les entreprises et les ménages se sont trouvés privés de moyens d’emprunter. De ce fait, une récession mondiale, dont la durée a été variable selon les pays, a été enregistrée. Le chômage et la précarisation se sont singulièrement accrus. A plus long terme, les motifs d’inquiétude ne manquent pas non plus. A quelques rares exceptions près, les grands organismes financiers qui avaient spéculé imprudemment ont été maintenus par les institutions politiques selon l’adage «too big to fail ». Le dépôt de bilan de l’un aurait conduit à des réactions en chaîne incontrôlées mettant en péril les autres établissements financiers. Les grands intervenants de la place savent désormais qu’ils peuvent continuer à prendre les risques les plus insensés. Si leur paris sont payants, ils se rempliront les poches et, sinon, les citoyens seront mis à contribution pour leur éviter la faillite. La règle du jeu est donc «pile, je gagne et face tu perds ».

Dans le catalogue des effets de la crise du subprime, la chute de Bernard Madoff est inexplicablement passée sous silence d’ordinaire. Que la personne ne mérite pas forcément que l’on s’apitoie sur son sort est une chose, il n’empêche qu’il peut être considéré comme l’une des plus fameuses victimes de cette crise financière. Sans elle, Madoff serait toujours en train de trôner en palpant des liasses de billets. Rappelons que son modèle d’enrichissement combinait une escroquerie d’une grande banalité avec une connaissance assez fine de la psyché humaine. L’arnaque était une simple pyramide de Ponzi, c’est-à-dire un montage financier dans lequel les investisseurs sont rémunérés par les placements des nouveaux entrants. De la cavalerie mais sans sonner la charge. C’est ici que Madoff avait été astucieux. Il avait bien sûr ciblé ses clients, des institutions financières et de grosses fortunes personnelles, mais en refusant de gérer les fonds du premier venu. Cette sélectivité affichée avait créé une rareté artificielle tout en suggérant que Madoff n’était pas à court d’argent. Si l’on ajoute qu’il proposait des rendements astronomiques, parfois plus de 15 % par an, sa réputation dans la haute société fut rapidement faite. Beaucoup se seraient damnés pour être de la fête. Robin des Bois avait été supposé prendre aux riches pour donner aux pauvres. Madoff prenait aux très riches pour donner à sa famille.

Le cocktail entre volonté de se distinguer et cupidité fut détonant. Que des profanes aient pu se laisser berner par les gains servis par Madoff, passe encore. En revanche, que des professionnels de la finance soient tombés dans le panneau dépasse l’entendement… à moins qu’ils n’aient subodoré que Madoff prenait des libertés avec la réglementation. Il est vrai qu’à cette époque des rumeurs de délit d’initiés avaient couru sur le compte de Madoff. Il avait même été dénoncé par des concurrents à l’autorité de surveillance, la Sécurité Exchanges Commission (SEC), qui n’avait rien trouvé à y redire – certains ont supposé que l’idylle entre la nièce de Madoff et un des inspecteurs a rendu les contrôles moins minutieux. Quoi qu’il en soit, si des investisseurs professionnels ont fait confiance à Madoff avec ces éléments d’information, c’est probablement parce qu’ils estimaient que ses tripatouillages étaient habiles et leur profitaient. Ils n’auraient jamais imaginé qu’ils s’exerçaient à leur détriment. Des arroseurs arrosés en quelque sorte.

La meilleure preuve que Madoff a été victime de la crise de 2008 est qu’il était jusque-là sorti indemne de tous les contrôles. Sa chance n’a tourné que quand ses investisseurs, secoués et en mal de liquidités, ont décidé presque tous au même moment de retirer leurs fonds de chez lui. La pyramide s’est effondrée d’un coup. L’addition a alors été corsée : approximativement 65 milliards de dollars partis en fumée et une condamnation en 2009 à 150 ans de prison, la peine maximale. Avec une réduction de peine de moitié pour bonne conduite, il ne sera libéré qu’en 2084. Cela fait du temps pour méditer sur les œuvres de Paul Verlaine : « Suis-je né trop tôt ou trop tard ? / Qu’est-ce que je fais en ce monde / Ô vous tous ma peine est profonde : / Priez pour le pauvre… Bernard.

Conseils de lecture :

Gubert Romain et Saint-Martin Emmanuel, Et surtout n’en parlez à personne, Albin Michel, Paris, 2009.
Morin Pascal, Des subprimes aux populisme, Glyphe, Paris, 2017.