A PERDRE LA DETTE

Quand on doit un euro à un individu, on ne dort plus mais, quand on lui doit un million, c’est lui qui ne dort plus. Cette petite blague explique pourquoi nous devrions dormir tranquillement sur nos deux oreilles. Or, il n’en est rien. Le débat sur la dette nationale fait rage actuellement : l’annuler ou pas ?  

 Observons tout d’abord que les forces en présence sont d’accord sur un point : le poids de cette dette pourrait un jour être bien lourd à supporter. A partir de là, les positions respectives des deux camps divergent radicalement. Environ 150 économistes, parmi eux le célèbre Thomas Piketty, ont signé un appel à une annulation des dettes publiques détenues par la Banque centrale Européenne (BCE) dans le journal Le Monde. Ils ont été rejoints par des politiciens à l’affût comme Jean-Luc Mélenchon et Arnaud Montebourg. Face à ces irresponsables, le parti des responsables mené par Eric Woerth souhaite que, non seulement nous réglions l’addition, mais que nous procédions au règlement le plus tôt possible. L’ancien ministre du budget a dû oublier qu’il n’était plus en poste. Il est probable qu’il ignore également la blague qui figure plus haut. Quoi qu’il en soit, pour comprendre cette opposition, il faut en revenir aux origines de la dette, à savoir le déficit budgétaire.

La question du trou dans les caisses publiques est ancienne. En soulignant que « le budget n’est pas un coffre-fort, mais un arrosoir », Balzac a joliment illustré cette problématique. Depuis les écrits de John M. Keynes, les spécialistes se disputent à propos des bienfaits de la prodigalité de l’Etat. L’économiste anglais y était favorable. Il avait sous les yeux les effets désastreux de la crise des années 30, ses millions de chômeurs. Quand la route grimpe, le cycliste a besoin d’une petit poussée dans le dos. Keynes était éreinté par les libéraux qui affirmaient que l’économie s’autorégule. « Le marché a toujours raison » était (et reste) leur credo. Même quand le système s’effondre, il faut garder confiance car il existe des mécanismes qui finiront par faire redémarrer la machine. La crise est  temporaire. C’est même une bonne purge… et attention aux effets délétères à long terme d’une politique de dépenses publiques inconsidérées ! Si le cycliste ne meurt pas dans la montée, il atteindra le sommet puis entamera une joyeuse descente.

Pour en revenir à la situation actuelle, le coronavirus a fait tourner l’économie mondiale au ralenti. Une sacré pente en vérité, un col de première catégorie ! En France, le « quoi qu’il en coûte » du président de la République a gonflé les déficits publics mais, au mois de mars 2020, personne ne s’en est réellement offusqué. Dans l’état de sidération provoqué par le confinement, les quelques critiques qui se sont fait entendre étaient plutôt molles. Elles se contentaient de rappeler que l’argent emprunté par l’Etat devrait être remboursé un jour. En fait, dès lors que l’Etat empêchait les Français de se rendre au travail, n’hésitant pas à fermer des pans entiers de l’économie, il était compréhensible que des aides soient accordées aux entreprises comme aux ménages. Etant donnée l’ambiance dans le pays, les libéraux ont donc dû ronger leur frein. A l’automne, leur petite musique suggérait juste qu’il faudrait arrêter à un moment ou à un autre de dépenser sans compter mais toujours à bas volume et sans préciser quand et quelles mesures de soutien étaient inutiles.      

L’appel à l’annulation de la dette a réveillé un peu tout ce petit monde. Les arguments étaient préparés. Il n’y avait plus qu’à les servir. Il est essentiel de rembourser, jusqu’au dernier sou. Toute trace du péché doit disparaître, et cela, le plus rapidement possible. Le remède est facile à administrer : un bonne dose de nouveaux impôts avec une cure d’amaigrissement de l’Etat. Les résultats préliminaires d’une étude universitaire semblent montrer la corrélation entre le soutien à la rigueur économique et l’inclination à la souffrance. Ainsi, les libéraux éviteraient de recourir aux médicaments anti-douleurs, les plus extrémistes rejetant même toute forme de médication. Le corps est capable de lutter seul contre la maladie. Toute intervention extérieure joue un rôle perturbateur. De surcroît, les tourments endurés tracent la voie vers la rédemption. Il n’est donc pas surprenant que les pays de l’Union Européenne les plus sourcilleux sur les questions de dette soient majoritairement protestants.    

En résumé, d’un côté, il y a les pays dits du Nord, frugaux et travailleurs, et de l’autre, leurs partenaires du Sud, gaspilleurs et insouciants. Tous sont acteurs de ce qui s’apparente à un remake de la fable de la cigale et de la fourmi. Cela signifie-t-il que la réponse à la demande d’assistance des pays du Sud  mériterait d’être : « Vous dansiez ? J’en suis fort aise. / Eh bien ! Dansez maintenant. » Le refus de la fourmi d’accorder un prêt à sa voisine est-il transposable au fonctionnement de l’Union Européenne ? Pas vraiment, en réalité. Malgré l’apparente similitude, une différence fondamentale doit être relevée, à savoir l’interdépendance économique entre les pays du Nord et du Sud qui dépasse la proximité géographique. La puissance des uns est liée à la faiblesse des autres. Une partie de la richesse de l’Allemagne provient des importations des pays du Sud. Chez La Fontaine, le confort de la cigale n’a rien à voir avec le comportement de la fourmi.

Alors, si ce n’est pas une question morale, pourquoi ne pas procéder à l’effacement d’une partie de l’ardoise des pays européens les plus endettés? C’est ballot mais la réglementation ne le permet simplement pas. La construction européenne est libérale et les statuts de la BCE sont adaptés à cette vision. Les crises qui se sont succédé ces dernières années ont certes obligé la banque centrale à soutenir l’économie européenne mais, en flirtant ainsi avec la ligne jaune, elle s’est trouvée dans le collimateur de la Cour constitutionnelle allemande. Celle-ci s’en prenait récemment encore à sa politique de rachats de titres. Faire disparaître ces derniers du bilan de la BCE n’est pas assurément la solution préconisée par la cour allemande. Au final, ce combat entre le bon sens et la réglementation reste très théorique et c’est certainement le plus fou. Les taux d’intérêt sont nuls et probablement pour un long moment. En conséquence, il est possible de réemprunter sans coût le jour où l’on doit rembourser sa dette, et repousser ainsi son paiement aux calendes grecques.  

L’histoire :

– Monsieur, vous avez un découvert de 1 000 euros.

– OK, je vous fais un chèque.

OMBRES CHINOISES

   En visite en Grande-Bretagne durant les années 1920, un visiteur de marque fut conduit à Cardiff, capitale du charbon, où on lui expliqua doctement que la puissance industrielle britannique reposait sur le contrôle des sources d’énergie. Cet homme était le prince Fayçal, futur roi d’Arabie Saoudite. La roue tourne parfois.

Depuis les premiers temps de l’humanité, le même scénario se répète invariablement. L’homme utilise de l’énergie pour mener ses activités. Au commencement, il n’avait à sa disposition que l’huile de coude puis il a appris à s’appuyer sur le feu, la force des animaux, le vent, le bois, le charbon, le pétrole jusqu’au nucléaire. Pour parvenir à ses fins, il a également puisé dans les ressources offertes par la terre, en particulier les métaux. Durant plusieurs millénaires, notamment aux âges du cuivre, du bronze et du fer, ses besoins étaient modérés mais, avec la Révolution industrielle, l’homme est devenu insatiable en la matière. Répondant parfois à des noms aussi poétiques que manganèse, tungstène ou cobalt, ces nouveaux métaux se sont révélés être des vecteurs indispensables de la croissance économique. Les derniers en date, les « terres rares » désignent un ensemble de métaux aux propriétés exceptionnelles qui tiennent un rôle central dans les nouvelles technologies (puces de smartphones, batteries de voitures électriques, LED mais aussi industries de défense).

Dans le cadre de leur essor économique, les nations européennes ont fait de l’appropriation des matières premières dispersées aux quatre coins du globe un objectif stratégique. Les plus puissantes se sont lancées dans une entreprise de colonisation, pillant autant qu’elles le pouvaient le sous-sol des contrées qu’elles conquéraient. A cet égard, l’accession à l’indépendance de ces dernières n’a pas modifié fondamentalement la donne. La composition des flux commerciaux est longtemps restée la même, exportations de produits manufacturés contre matières premières. Ce qui changeait est que les élites dirigeantes des nouveaux pays ponctionnaient une grosse partie de la rente. Les « biens mal acquis » leur ont énormément profité. Puis des pays en retard économiquement ont décidé de transformer elles-mêmes les ressources de leur propre sol afin d’accélérer leur développement. Dépités, leurs partenaires économiques ont dû en prendre leur parti.

Dans un ouvrage instructif, Guillaume Pitron ajoute un élément à tout cela. Il coûte de plus en plus d’énergie pour produire de l’énergie. Il y a un siècle, un baril de pétrole permettait d’en extraire cent. Aujourd’hui, le nombre n’est plus que de trente-cinq, voire cinq avec les sables bitumineux. La tendance est identique pour les métaux où la limite n’est pas les réserves existantes mais l’énergie nécessaire pour les exploiter. Au Chili, par exemple, la production de cuivre a augmenté de 14% entre 2001 et 2010 alors que l’énergie dépensée à cette intention croissait de 50%. En outre, cet  effort s’accompagne d’effets délétères sur l’environnement. La pollution est souvent de la partie. Dans le même temps, nous sommes supposés utiliser durant la prochaine génération davantage de minerais que pendant les 70 000 années précédentes. Les chiffres font peur et il y a de quoi. Cerise sur le gâteau, dans nos pays, les envies de rattrapage de consommation à la suite du covid se font plus entendre que les invitations à la modération.   

Dans ces circonstances, les pays du Nord se sont désormais focalisés sur les technologies vertes. Le cas des voitures électriques est une excellente illustration de cette stratégie. Cela a débuté par une blague : elles ne fonctionnent pas parce que les prises ne sont pas assez longues. Il n’empêche que le bilan carbone global est terriblement décevant. Les lourdes batteries lithium-ion des véhicules en sont le talon d’Achille. Elles sont composées de nickel mais aussi de cobalt, d’aluminium, de lithium, de cuivre, de manganèse, d’acier ou de graphite qui sont extraits en Asie ou en Afrique. Rouler en voiture électrique permet sous certaines latitudes de jouer au propre sur soi, de clamer sa sensibilité au réchauffement climatique. Cependant, ces gains ne compensent pas les ravages en termes environnementaux constatés dans les pays d’où proviennent les métaux. En d’autres termes, la résolution de la question de la pollution ne progresse pas mais est transférée des pays riches vers les autres que, pour couronner le tout, on montre du doigt pour leurs nuisances envers la planète.

Une autre manière de se convaincre que les pays industrialisés ont sciemment déplacé le problème est qu’ils pourraient, pour partie d’entre eux, exploiter les métaux présents sur leur territoire mais qu’ils y ont renoncé. Ainsi, la principale mine de « terres rares » au vingtième siècle était située aux Etats-Unis. La stricte réglementation environnementale et le prix défiant toute concurrence de la Chine, moins regardante sur le sujet, est à l’origine de sa fermeture. Cette vision court-termiste est caractéristique de nombre de pays. Pour les Chinois qui n’avaient pas l’intention de rester cantonnés au rôle d’atelier du monde, l’occasion était trop belle. Grâce à leur position dominante sur le marché des métaux, ils ont fait avancer leurs pions sur les plans politique comme économique. A la suite d’une crise militaro-diplomatique, la Chine a interrompu en 2010 sa livraison de « terres rares » au Japon. Evidemment, l’Empire du milieu sait pertinemment que le recours à des moyens aussi radicaux est à éviter sous peine d’inciter ses partenaires à sortir de leur dépendance. Un message a néanmoins été envoyé politiquement.

D’un point de vue économique, la Chine a poussé les industries utilisatrices des métaux à s’associer à des entreprises nationales afin que ces dernières acquièrent les connaissances technologiques qui leur manquaient pour pouvoir ensuite remporter elles-mêmes les marchés. Pour les appâter, le même type d’argument était utilisé à chaque fois : des matières premières à bas coût ainsi que la perspective de s’imposer sur l’immense marché chinois. Les fabricants allemands de robots industriels, une des forces du pays, sont parmi les seuls à ne pas avoir mordu à l’hameçon. Ils ont préféré diversifier leurs sources d’approvisionnement en tungstène, quitte à payer plus cher leur matière première, plutôt que de se faire happer par la Chine. La plupart existe toujours. Il y a quelque chose de pathétique à reprocher à un adversaire de s’être trop bien adapté à notre façon de jouer. La bataille sur terre est mal engagée. Il reste la mer, les océans, et les airs, l’espace. Charge !

La maxime :

Je chine à la brocante…

Que fer, je m’acier ou je métal ?

ÇA TOURNE PAS TROP ROND

Les rachats de clubs de football par des fonds étrangers se multiplient. Que Qatar Sport Investments ait jeté son dévolu sur Paris Saint-Germain, on le comprend : les Folies Bergères, la Tour Eiffel… Mais quid de Troyes, Nancy ou Sochaux ? Comment ces villes moyennes ont-elles réussi à susciter un quelconque intérêt ? Ce ne sont pourtant pas moins de 9 clubs de D2 qui sont tombés dans l’escarcelle d’investisseurs étrangers. Mais qu’est-ce qui fait donc courir les Fonds Fondus de Football (FFF) ?

Le football n’est pas a priori pas un secteur recommandable pour qui recherche un placement juteux. En France, les deux clubs cotés en bourse, Lyon et Istres, ont été de véritables gouffres financiers. Le cours de l’Olympique Lyonnais a ainsi baissé d’environ 90 % depuis son introduction en bourse mais le phénomène vaut pour l’ensemble du continent. Au début des années 2000, 37 clubs avaient été admis à la cote. De retraits en faillites, ils ne sont plus qu’une vingtaine aujourd’hui. Certes, des exceptions comme Manchester United existent mais le football européen connait en fait un problème fondamental de rentabilité, lequel ne fait que se refléter dans le cours de bourse des clubs. Au moment de l’adoption d’un Fair Play Financier par l’autorité du football européen, l’UEFA, en 2010, à peu près la moitié des clubs étaient endettés, et parfois lourdement. Leur interdire de dépenser des montants dont ils ne disposaient pas était présenté comme une mesure d’assainissement indispensable. Le dopage financier devait être combattu au même titre que le dopage chimique.      

En vérité, l’ensemble du système a commencé à devenir bancal à partir des années 1990. La concurrence entre médias qui a conduit à une explosion des droits télévisés n’a pas été synonyme de sérénité financière. Les clubs ont aussitôt utilisé cette manne pour se lancer dans une politique de recrutement ambitieuse. En attirant les joueurs les plus talentueux, ils augmentaient leurs chances de bien figurer dans leur championnat national, se qualifier pour une compétition de niveau continental rémunératrice en termes de droits télévisés, voire de remporter des titres. Cette « course aux armements » s’est avérée éminemment inflationniste. Les salaires des footballeurs ont connu une croissance exponentielle. Celui des stars comme Messi a déjà été évoqué sur ce blog (FAITES DU SPORT QU’ILS DISAIENT ! – T’es sérieux ? (teserieux.blog) mais cette folle mécanique a gangréné l’ensemble du football professionnel en Europe. Dans le livre de Daniel, un désastre était annoncé avec l’inscription sur le mur : «  Mené, mené, tekel oupharsin » . Ici, c’était plutôt « Money, money, t’es celle qui met des toxines ».   

Par comparaison, le sport aux Etats-Unis est extrêmement régulé. Il représente à cet égard une exception aux lois anticartels qui régissent l’économie du pays. Il existe notamment un plafond salarial qui interdit toute forme d’emballement. Tout est fait pour que les propriétaires des clubs s’en mettent plein les poches. Pour le dire autrement, les sportifs, qui ont des compétences particulières, gagnent très bien leur vie sans toutefois que cela ne déséquilibre le système. Dans ces conditions, qu’est-ce qui a longtemps poussé des dirigeants d’entreprise à investir dans le football en Europe ? Pourquoi risquer son argent dans un modèle aussi défectueux ?  La passion a souvent été le principal moteur de ceux qui ont été surnommés « sugar daddies » par analogie avec les hommes riches qui entretiennent de jeunes beautés. Dans le cas présent, la danseuse est un club de football. Nombre de ces successful businessmen auraient adoré remporter un titre balle au pied, être acclamés, sentir le frisson du public. A défaut, côtoyer des grands footballeurs dans le vestiaire, se targuer d’être leur employeur, est une sorte de compensation.

Indépendamment de ce mécénat à fonds perdus si l’on peut dire, la route vers la fortune n’est cependant pas entièrement incompatible avec le football. Il suffit simplement de changer de perspective, et de se centrer sur les footballeurs. Puisqu’il n’existe justement pas de plafond salarial, il convient de tirer profit de cette caractéristique en jouant à la marchande. En l’occurrence, il s’agit de faire du commerce des footballeurs, non plus le moyen, mais la fin de l’activité de l’homme d’affaires. A ce propos, la TPO (Third Party Ownership) qui désigne l’acquisition des droits économiques sur un joueur  par une tierce partie a été considérée un temps comme une piste prometteuse. Exemple : en 2005, un investisseur a acheté 50 % des droits d’Alexandre Pato pour 200 000 euros.  Deux ans plus tard, le joueur était transféré dans un grand club pour 28 millions d’euros. Le gain pour l’acheteur des droits a donc été de 14 millions d’euros. En deux ans, la plus-value a été de 6 800 %, une jolie culbute. L’arrivée d’agioteurs cupides, les conflits d’intérêts et le grotesque de la situation (je vous vends le pied droit mais je garde le gauche) ont poussé les autorités du football à mettre la TPO hors-jeu.

Malgré cette mesure, il reste possible de pratiquer l’achat et la vente de joueurs. A cet effet, la propriété d’un club constitue la plateforme idéale. Ceux qui sont sujets à de grosses difficultés financières sont la cible rêvée. L’arrivée d’un aéropage d’individus en costard-cravate qui ont appris par cœur le nom et les faits d’armes historiques de l’équipe est une véritable aubaine pour les supporters désabusés. Après avoir sauvé le club, les nouveaux dirigeants envisagent de gagner la Champions League dans un délai raisonnable – c’est-à-dire dans 4 ou 5 milliards d’années. Le modèle repose sur l’achat de jeunes dotés d’un potentiel prêt à éclore : une année sur le terrain et revente en empochant le jackpot. Le rachat du club de Lille par Merlyn Partners relève de cette logique. La structure possédait 55 joueurs en portefeuille –  normalement, 25 doivent suffire. Une saison réussie et c’est le beurre plus l’argent du beurre, droits télévisés des compétitions européennes et grosses plus-values sur les joueurs. Une saison ratée et c’est la relégation. Merlyn n’est pas un enchanteur mais un fonds spéculatif. Ajoutons que la consanguinité entre investisseurs, propriétaires de clubs et agents de joueurs se traduit par des transferts de joueurs bizarroïdes et des collusions malsaines. Carton rouge, monsieur l’arbitre !    

La maxime :

Si Nancy oui… au final

Pourquoi pas Epinal ?

I LIKE THE MOVIE, MOVIE

Le monde est plein de problèmes. Poser la plante des pieds sur un Lego exprime la quintessence de la condition humaine. Mais heureusement, le monde est pareillement plein de solutions. Un gâteau au chocolat et à la crème est une source de bien-être infini. Il est juste ennuyeux que les solutions proposées ne correspondent pas toujours aux problèmes posés. Parfois, il ne manque pas grand-chose, c’est rageant…  Et, cette colère, ce n’est pas du cinéma.

Nous vivons dans une société individualiste où les petites différences sont célébrées avec une ferveur quasi religieuse. Il est essentiel de tenir compte de tous les cas particuliers, de mettre en place des usines à gaz spécialisées dans le sur mesure. Ceci est vrai jusqu’au paiement de l’impôt dont le calcul est devenu inintelligible pour la majorité des joyeux contribuables. Les niches fiscales sont une illustration parlante, on n’ose dire aboyante, de cette obsession de mesurer au micron le cheveu qui dépasse. Par contrecoup, le consentement à remplir ses obligations fiscales se trouve menacé. C’est un détail. En fait, c’est l’idée de solidarité, de dénominateur commun, qui est malmenée. Pour être précis, le plus souvent, on est surtout attaché à ses propres avantages, moins à ceux des autres, mais c’est logique puisque ce sont les plus légitimes bien sûr. Quoi qu’il en soit, tout cela requiert une masse d’informations prodigieuse. Nous vivons effectivement dans la société de l’information.   

La consommation de données est gargantuesque. Les chiffres sont édifiants : le trafic double tous les trois ans. Le mérite de cette croissance explosive revient surtout à  quatre opérateurs – Netflix, Google, Facebook et Akamai Technologies – qui concentrent 53% de ce qui transite par le réseau français. Netflix remporte la médaille d’or avec 25 % et Google, avec sa filiale Youtube, la médaille d’argent. Au niveau planétaire, Netflix est également en tête mais seulement avec 13 % du trafic. Il faut dire que la vidéo en ligne est championne toute catégorie de l’utilisation de la bande passante. Elle représente plus des trois quarts du trafic mondial sur Internet. En effet, toutes les utilisations ne se valent pas. Une vidéo de 10 heures est plus lourde que l’ensemble des articles en format texte de l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Le numérique – production et utilisation de terminaux – est responsable de l’émission d’environ 4% des gaz à effet de serre, plus que le transport aérien. Sur le plan écologique, entre un billet d’avion pour les îles et un film visionné en ligne, il y a photo… mais surtout pas numérique !

L’accès à Youtube et Facebook est gratuit. Ces plates-formes, qui se financent grâce à la publicité, rivalisent d’ingéniosité pour pousser leurs utilisateurs à rester en ligne un peu longtemps, à se laisser tenter par quelques clics supplémentaires. Le raisonnement vaut à plus forte raison lorsque les services sont payants comme chez Netflix dont le fondateur, Reed Hastings, expliquait que son entreprise était en concurrence au moins autant avec le sommeil des utilisateurs qu’avec les autres compagnies. Un catalogue de films plus fourni ainsi qu’une haute qualité technologique poussent à recourir au streaming de manière compulsive. Le mouvement a même tendance à s’accélérer puisque des acteurs majeurs du secteur comme Netflix et Amazon se sont s’aventurés dans la production de contenus accessibles exclusivement chez eux. Il y a donc des films et des séries qui ne peuvent être visionnés qu’en ligne. Il y a quelque chose d’admirable à constater que certaines figures d’Hollywood se sentent capables en même temps de militer pour la survie des ours polaires et de passer des contrats juteux avec ces plates-formes. 

 Y a-t-il un être au monde qui refuserait de prendre ses aises dans son canapé en regardant un film choisi par ses soins et diffusé sur un grand écran grâce à un câble reliant ordinateur et télévision, le tout en picorant du pop-corn ? En fait, pour qui possède canapé, téléviseur, ordinateur et cacahuètes, la question est plutôt : y a-t-il moyen d’imaginer les choses autrement ? Et c’est là que quelques doux rêveurs désirant sauver la planète ont proposé une solution aussi saugrenue que révolutionnaire et susceptible réduire drastiquement la circulation des données numériques. Il suffirait de créer des lieux où se rassembleraient les personnes souhaitant regarder le même film ! Ces originaux ont pensé à tout. Le canapé serait remplacé par un siège confortable. Un imprévu de dernière minute ? Pas de souci, il suffirait de se rendre à la séance suivante. Un pipi ? Il y aurait des toilettes tout près de la salle. En sus, il serait possible d’acheter du pop-corn juste avant de s’asseoir. Comme ça, le problème de la lenteur du service domestique serait réglé. Quel homme n’a pas été confronté chez lui à une cuisine peu réactive ?

Un nom a été trouvé pour ces salles obscures. Elles porteraient le nom de « cinéma », du grec « kinéma », mouvement. Pour que ce modèle fonctionne, il faudrait que la pandémie s’en aille mais pas seulement. Une discipline minimale serait requise, et cela les partisans de l’innovation en conviennent. Il faudrait que le public demeure à peu près silencieux pendant le film (et tant pis pour les réparties inoubliables qu’il nous inspire en temps réel et qui seraient perdues pour la postérité), qu’il éteigne son téléphone (et tant pis pour l’index droit qui se retrouveraient sans emploi deux heures durant), qu’il accepte de se conformer à un horaire précis (et tant pis pour les retardataires – il serait malséant de faire un scandale parce que la diffusion du film a commencé alors que l’on a été bloqué par de satanés feux rouges !). Aïe, aïe, aïe ! Sauf à se voiler la face, le caractère utopique de la démarche ressort avec force. On voit bien ici que les bonnes intentions ne rendent pas un projet pourtant plein de bonnes intentions viable. Nous voici ramenés au point de départ. Adieu les ours blancs.

La maxime :

Au-dessous du nombril,

il n’y a ni religion, ni vérité

C’EST BIEN NATUREL

En faisant l’Epître, le poète Horace signala : « Chasse la nature à coups de fourche, elle reviendra toujours en courant ». Selon lui, il n’était pas possible pour l’homme de s’affranchir de sa nature profonde ou de la glisser sous le paillasson. Nous finissons par nous faire rattraper, non par la patrouille, mais par ce que nous sommes. Au trot ou au galop ?

Le prophète Isaïe annonçait un alléchant programme : « Le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau ».  Plutôt que zoomer sur ces scènes assez olé olé, poursuivons avec le scorpion et la grenouille qui devisaient gaiment au bord du ruisseau. L’arthropode demanda à son compère de l’aider à traverser le cours d’eau en lui assurant qu’il ne lui ferait aucun mal. La grenouille rétorqua : « Je ne te crôa pas » avant de se laisser finalement convaincre. Le scorpion grimpa sur son dos et, au milieu de la traversée, piqua la grenouille, laquelle fit part de sa sidération : « Mais nous allons mourir tous les deux !

– Je sais, répondit le scorpion qui s’était finalement rétracté, mais qu’y puis-je, c’est dans ma nature de piquer… »

Les philosophes grecs, en particulier Aristote, ont développé une réflexion centrée sur la nature des êtres et des choses. Ainsi, l’homme est, par nature, un animal politique. La fin de tout humain se trouve dans la construction d’un espace de vie avec ses semblables. C’est donc dans la cité – yo, yo –  qu’il tend à réaliser la perfection de sa nature. Nature et fin sont directement liées. La nature d’une huître diffère de celle de l’homme d’ailleurs, leur QI n’est généralement pas identique. En fait, dans le monde sublunaire, de grandes catégories doivent être distinguées : homme, animal et végétal. A l’intérieur de chacune d’elles, des distinctions supplémentaires apparaissent : hommes libres et esclaves, grenouilles et scorpions, carottes et abricots. Il est possible d’affiner à l’envi. Ce qui sert de boussole dans ce travail d’entomologiste est la problématique nature-fin.

Quelle est la fin de l’entreprise ? Au bout de ses dix premières minutes de cours en économie, le lycéen répond sereinement : faire des profits. Il n’y a guère débat sur le sujet. Certes, environ 10 % des entreprises appartiennent au secteur de l’économie sociale et solidaire où d’autres considérations interviennent en parallèle mais, en dehors de cette sympathique minorité, la rentabilité est de loin l’objectif numéro un de l’entreprise. Le patron ne cherche pas à égayer les journées de ses salariés, ni à se faire des amis. Traduit simplement, le prix de vente doit impérativement être supérieur au coût de production. Dans un monde normal, les syndicats et la gauche se plaignent d’abus des patrons envers les salariés ou l’environnement. A tort ou à raison, ils reprochent à la quête de maximisation des profits de conduire à des excès.

Avant d’être associé à une action risquée ou audacieuse, « entreprendre » signifiait prendre entre ses mains. On saisit la logique originelle : l’entrepreneur vise à palper les espèces sonnantes et trébuchantes. Autre interprétation qui conduit au même résultat : « entreprendre », c’est entrer puis prendre… La nature de l’entreprise est, pour nous, un repère. Elle fait partie de notre environnement et tout comportement apparemment contre-nature est susceptible de nous choquer, de nous transpercer le cœur. Cependant, certaines déviances sont plus compréhensibles que d’autres. Il n’est pas surprenant qu’un sportif se dope pour gagner. Qu’il perçoive un chèque pour limiter ses efforts et perdre nous paraît débile. On s’attend à ce qu’une entreprise s’installe à l’étranger malgré un accord « gel des salaires contre sauvegarde d’emploi » signé avec les salariés. Qu’elle triple ses salaires sans raison, nous serions totalement perdus, au bord du malaise.

Pour la préservation de notre santé mentale, les cas de triplement des salaires sont heureusement fort rares. Mais il existe d’autres situations aberrantes, les ventes à perte, qui plus fréquentes. Il arrive en effet que l’entreprise se démène pour que son prix de vente soit inférieur à son coût de production. Cette politique porte le nom de dumping. Pour être précis, c’est toujours le prix de vente qui est abaissé et pas le coût de production qui est augmenté – puisque le triplement des salaires n’est pas une option. Mais alors pour quelle raison une entreprise se lance-t-elle dans cette politique étonnante ? La réponse est presque toujours la même. Le dumping est supposé permettre aux plus solides de surnager, de supporter des pertes, tandis que les plus fragiles mettent la clé sous la porte. L’entreprise survivante a ensuite tout loisir d’augmenter ses prix puisqu’elle s’est construit un monopole sur son marché.

La stratégie des entreprises est une chose mais notre état psychologique, qui est corrélé au respect des lois de la nature, en est une autre. C’est pourquoi le dumping est interdit sous de nombreuses latitudes. Cette prohibition est même un principe qui régit le commerce international. Un pays qui y recourt peut se voir signifier une interdiction d’exporter ses marchandises. Des vives discussions ont opposé les membres de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) au sujet du calcul des coûts de production. La référence doit-elle être systématiquement le pays exportateur, y compris s’il utilise le travail des enfants, ou peut-elle être à l’occasion le pays importateur ? Il y avait matière à s’écharper sur ces aspects techniques. En revanche, il y avait l’unanimité sur la nécessité d’éviter l’émergence d’un monde qui nous la fait à l’envers. Exit le dumping.

Dans ces conditions, les événements récents qui se sont déroulés aux Etats-Unis menacent jusqu’à la survie de l’intellect humain. Une entreprise qui produisait des pizzas s’enrichissait en rachetant ses propres pizzas. Explication : son prix de vente était de 24 dollars mais elle passait par une entreprise de livraison qui, elle, les facturait à 16 dollars. De la folie pure ! Ce n’est évidemment pas la position de l’entreprise de pizzas qui était bizarre mais celle de l’entreprise de transport. Son intention était de se faire connaître sur le marché par une politique agressive de prix. Ce qui lui coûtait 8 dollars par pizza. D’après la décomposition des mots, les entreprises qui jouent un double rôle d’« entre-preneur entre-metteur » sont souvent les plus filoutes.  Mal la tête, ça fait !

La maxime :

Bel or dure

Pas la verdure