SOUS VOS YEUX, UNE REVOLUTION

L’élection présidentielle se rapproche à grands pas. Si la tendance des dernières années se confirme, de nombreux suffrages se porteront une nouvelle fois sur un certain Blanc. Pourtant, les prétendants ne manquent pas. Ça se bouscule au portillon. Mais de quoi cet afflux de candidatures est-il le nom ?

La théorie économique est du genre intrusive. Elle s’invite partout, même et surtout là où elle n’a pas son rond de serviette. Et, à table, elle pérore, caquète avec emphase, au point de transformer en cauchemar le repas de ses commensaux. La politique n’a évidemment pas échappé à ses insatiables et peu ragoûtants appétits. Il n’est nul besoin de se montrer trop imaginatif pour deviner comment l’économie a jeté son dévolu sur elle. Dans les démocraties, il y a un marché avec une offre, qui est produite par les partis politiques, et une demande, qui est exprimée par la population. Construisant leur programme en fonction des préférences des citoyens, les partis ambitionnent de remporter la victoire lors des élections. Ajoutons un zeste de rationalité et le tableau est complet. D’ailleurs, quand on voit les petits jeux d’une floppée de politiciens, il n’est pas interdit d’effectuer un rapprochement entre les aspects calculateurs de leur comportement et cette dernière hypothèse. En tout cas, dans ce cadre bucolique et champêtre, la poésie donne le tempo. Le pionnier de cette vision, Anthony Downs, rêvait d’être Baudelaire mais il est arrivé trop tard.

Cette analyse est axée sur les partis qui sont considérés comme les véritables acteurs de la vie politique. Ils sont la marque de l’action d’un groupe, incluant militants bénévoles et politiciens professionnels. Bien sûr, ces derniers développent une stratégie personnelle en briguant l’investiture de la famille à laquelle ils se rattachent  mais, sans la mise en branle de l’organisation en leur faveur, point de salut. L’appareil du parti mobilise des ressources financières, logistiques et humaines qui rendent inenvisageable l’hypothèse d’une candidature individuelle. C’est ce qu’on appelle une barrière à l’entrée. Mais, ça, c’était avant car les temps ont changé. Les partis ont beaucoup perdu de leur superbe. Pourtant, les économistes qui s’étripent entre eux sur la politique admettent presque tous la prémisse de leur centralité. Or, il est possible aujourd’hui de réussir en politique en contournant ces lourdes structures, ces mastodontes qui peinent à s’ajuster à l’individualisme ambiant. La discipline collective est passée de mode. Pourquoi perdre des heures à tenter de convaincre des camarades de parti un peu obtus quand on peut faire autrement et s’adresser directement à l’électeur ?

Les évolutions de la société de l’information ont permis cette évolution. Grâce à Internet, il devient relativement facile de s’adresser directement aux masses sans avoir coché la case « réunion hebdomadaire à la section du parti ». Pour cela, il est toutefois nécessaire d’être capable d’attirer l’attention de la population. C’est là que les grands médias entrent en scène. A l’affût d’événements originaux, atypiques, susceptibles de sortir les téléspectateurs du train-train de la vie politique, ils sont clients de ces francs-tireurs non partisans. Ils les pointent du doigt. Alors, les sondages viennent parachever l’œuvre, en légitimant et en renforçant l’excitation médiatique. Ils remettent ainsi une pièce dans le juke-box. Autrement dit, le mécanisme s’auto-entretient. Il ne reste plus qu’à trouver des vocations, des Jeanne d’Arc, des sauveurs de la nation prêts au don de leur personne, au sacrifice suprême. On pourrait craindre que peu d’individus soient disposés à s’astreindre à des contraintes telles qu’exercer le pouvoir et passer à la téloche pour avoir l’opportunité de faire le bien dans la société mais, à la surprise générale, ce n’est pas ça qui manque. 

Dans un contexte où la classe politique est discréditée, empêtrée dans ses combines et sa langue de bois, ces nouvelles figures apportent du sang neuf, une once de pureté. Le phénomène est mondial, faut-il le préciser, enfin partout où il y a de la démocratie. L’acteur-humoriste Volodymyr Zelensky est l’actuel président ukrainien. Moins drôle et plus grossier, Donald Trump a récemment joué le même rôle aux Etats-Unis. Il a certes été élu au nom des Républicains mais les caciques du parti ne voulaient pas de lui et c’est l’engouement qu’il a suscité hors des instances officielles qui est parvenu à lui forcer le passage. Encore moins drôle mais moins grossier, Emmanuel Macron a gagné les élections présidentielles françaises sans avoir jamais milité durablement dans un parti, ni s’être présenté à une quelconque élection.  L’unique mouvement auquel il a contribué activement, qu’il a créé même de toute pièce, est celui des « gilets jaunes » mais ce fut après son élection. Donc cela ne compte pas. Bref, un jour, cet homme s’est réveillé en décidant qu’il serait président de la République. Un « parce que c’est notre projet » plus tard, il entrait triomphalement en fonction à l’Elysée.

Une réussite aussi exceptionnelle ne pouvait que susciter des vocations. Pour l’élection à venir, il était logique que Macron ne soit plus tout seul. A l’extrême-droite, le journaliste Eric Zemmour se tâte et semble tout près de se lancer. A gauche, Arnaud Montebourg a fait son miel dans une entreprise avant de revenir en politique. Deux des postulants de la droite classique, Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, se sont reconstruits hors parti, avant de rentrer dans le rang pour la primaire. Edouard Philippe n’est pas candidat pour cette fois mais il vient de fonder son parti personnel à lui et juste lui, « Horizons (2027 ?) », dans une droite déjà bien dense. Cette rapide description montre que, pour un professionnel de la politique, quitter son parti s’avère être une démarche habile. Cela permet de se refaire une virginité, de paraître moins étriqué. Le pari est de récupérer ensuite le soutien de ceux que l’on a quittés. On n’y verra que du feu. Il reste une option, se proclamer comme parti ou mouvement antisystème, pour repêcher avec son petit filet tous les frustrés : il y a tellement d’horreurs dans ce pays que nos imperfections ne sont rien à côté. Rejoignez-nous !  

La maxime : (Alphonse Karr)

En politique, plus ça change

Et plus c’est la même chose

LAISSEZ DONC VOS ESPRITS ANIMAUX AU BESTIAIRE

Prêter des traits humains à des chiens ou à des perruches ondulées, c’est se livrer sauvagement à des anthropomorphismes. C’est bête mais l’homme est ainsi fait qu’il ne peut s’empêcher de se comparer à tous types d’animaux. Untel est « malin comme un singe », tel autre est « perfide comme un serpent » ou « têtu comme une mule ». La pratique est ancienne.

La pensée occidentale a été façonnée par le monde gréco-romain. Cela vaut également pour sa description du monde animal. Aristote comme Pline l’Ancien font partie des références incontournables en la matière. Seulement, ces auteurs n’étaient pas des zoologues diplômés et, quand on regarde l’étendue de leur œuvre, on comprend aisément qu’ils aient eu d’autres chats à fouetter que se livrer à un travail de fourmi pour étudier par eux-mêmes comment vivaient les crocodiles. Alors, entre ce qu’ils avaient occasionnellement constaté et les récits qui leur avaient été rapportés, il y avait de la place pour des interprétations osées. Par exemple, pour Pline l’Ancien, l’éléphant a « un sentiment religieux pour les astres, et il honore le soleil et la lune » mais, pas de risque de guerre sainte, lui et ses frères « comprennent la religion des autres ». Dans un registre moins « scientifique », la contribution d’Esope, qui a fortement inspiré Jean de La Fontaine, en mettant en scène des animaux dans ses fables mérite d’être rappelée. En faisant rire ses auditeurs comme des baleines, son but était de leur administrer des leçons morales.

Au Moyen Âge, l’Eglise prit le relais, plantant ses griffes dans le cerveau de ses ouailles. Les plus fameux travaux de l’Antiquité, enfin ceux qui avaient survécu aux turbulences de l’Histoire, furent revisités par la chrétienté afin de servir son discours et les valeurs qui l’accompagnaient. Dans son examen des bestiaires de cette époque, Michel Pastoureau insiste sur leur empreinte religieuse. Peu apprécié des Romains, le cerf devint une créature christologique. Il fut présenté comme un symbole de longévité et, avec la repousse annuelle de ses bois, de résurrection. La sexualité débridée qui lui était imputée fut enfouie sous le tapis. Non, ce n’était pas une vipère lubrique ! Dans le même ordre d’idée, le lion fut couronné roi des animaux, détrônant l’ours qui avait la suprématie dans les pays du Nord. Il s’agissait de déraciner les derniers vestiges des croyances païennes véhiculées par les Vikings. Le lion fut paré de tous les attributs de la noblesse : courage, force et générosité. En sens inverse, l’ours fut dévalorisé et, pour cela, tous les coups furent permis, y compris ceux en dessous de la ceinture. Il n’était pas qu’un paresseux dormant une longue partie de l’année. Il s’adonnait à la luxure. C’était un gros pervers.

L’émergence de la science moderne entraîna un changement de paradigme. Les canons de validation du savoir exigeaient désormais une méthode plus expérimentale. Les observations du chercheur l’emportaient sur ses préjugés d’où qu’ils viennent. De cette manière, les Lumières qui éclairaient l’Occident proposèrent une nouvelle approche de la faune. Avec Georges Buffon et Carl von Linné, de grands classificateurs apparurent. En se lançant dans une investigation systématique du règne animal, ils firent disparaître en même temps les délires et la poésie : les effroyables dragons, les jolies sirènes et les cruelles licornes, confondues avec Gérard le narval, furent dédormais exclues. Leurs travaux influenceront les théories de l’évolution de Charles Darwin et Jean-Baptiste de Lamarck. Le progrès scientifique était en marche. Dans ce contexte, la zoologie et même l’éthologie, science du comportement des espèces animales dans leur milieu naturel, se firent leur petit nid. Des spécialistes des gorilles, des serpents, des requins émergèrent. La technologie, caméras et marquage, permit un suivi individualisé de ces bestiaux qu’il est impossible de différencier pour le spectateur qui n’a pas un œil de lynx.

La question qui se pose est « quid des anthropomorphismes ? » aujourd’hui. Ils résistent encore et toujours. Pour capter une attitude, l’homme a besoin de tout ramener à ses perceptions, à ses émotions. Ceci dit, la démarche ne manque pas forcément de sel. Prenons une jungle menaçante, celle de la finance et des salles de marchés, un univers où l’adrénaline (et pas seulement) coule à flot. On y distingue traditionnellement, trois catégories d’intervenants : les « hedgers », les spéculateurs et les arbitragistes. Les « hedgers » sont de paisibles acteurs comparables à un troupeau de moutons. Ils prennent des positions qui visent à les protéger contre les aléas du marché. Ces turbulences ne les amusent pas. Leur but est juste de rester en vie. Pourtant, les spéculateurs rodent dans les alentours. Ils sont prêts à prendre des risques considérables pour assouvir leur insatiable soif de richesses. Bien que leurs attaques fassent parfois chou blanc, ce sont tout de même de féroces prédateurs. Les arbitragistes, eux, profitent de certaines incohérences sur les marchés – un actif vendu au même moment à des prix différents à deux endroits différents – pour faire leur beurre. A l’instar des charognards, ils ne prennent pas de risque.

Dans un ouvrage plein d’humour, la zoologiste Lucy Cooke décortique le comportement de plusieurs espèces animales, parmi lesquelles les vautours. Que ces animaux s’en prennent à des cadavres a longtemps provoqué des haut-le-cœur. Les traitant de « lâches, dégoûtants, odieux », Buffon n’était pas le moins vindicatif à leur encontre. En dépit de ces préjugés et de leur air assez idiot, ces rapaces rendent des services à la collectivité. En se nourrissant, ils détruisent des bactéries porteuses de maladies dangereuses pour l’homme. De plus, en ajoutant au gaz naturel une substance qui a un parfum d’œuf pourri, leur odorat infaillible détecte les fuites dans les gazoducs. Par analogie, sans arbitragistes, les marchés ne fonctionneraient plus du tout. Que deviendrions-nous alors ? Dernier point, après un festin de roi, les vautours vomissent et défèquent à tire-larigot. La similitude avec les soirées arrosées de traders est forte mais pas entière. Quand les charognards se font caca sur les pattes, c’est en fait pour se rafraîchir.  

La maxime : (Michel Chrestien)

Les crocodiles vivent cent ans ; les roses trois jours.

Et pourtant, on offre des roses.

LES « CLES DU CAMION »

Dany se vante auprès d’un ami :

– Pour qu’il n’y ait pas de dispute avec ma femme, c’est simple : je prends toutes les grandes décisions mais je lui laisse les petites.

– Mais comment faites-vous pour séparer concrètement les domaines ?

– Cela ne s’est pas encore posé. Jusqu’ici, nous n’avons été confrontés qu’à de petites décisions.

Cette blague tout-à-fait innocente permet d’introduire une notion très en vogue, commune aux champs de la philosophie, des sciences politiques, de l’économie et de la psychologie sociale, et reposant sur des hypothèses plus que robustes comme on dit, je veux parler des « clés du camion ». L’idée est pourtant assez basique. Elle traduit le fait que souvent, au final, une personne unique est décisionnaire. Elle seule a le pouvoir d’appuyer sur le bouton, de faire démarrer le camion, mais elle n’y est pas forcée non plus. On peut aisément la supposer assise sur le siège, hésitante, avec autour d’elle une foule d’individus l’exhortant, l’implorant, la menaçant pour qu’elle agisse dans un sens ou dans l’autre. La pression n’est pas uniquement dans les pneus. Elle pèse aussi lourdement sur elle. Il n’est pas simple d’y résister mais voilà notre individu, faible ou fort, a les clés en main. Cette image paraît plus appropriée qu’une tentative de jonglage avec des concepts qui, en cas de maladresse, pourrait s’avérer assommante pour le lecteur.

La récente mesure des autorités chinoises qui fixe le nombre idéal d’enfants par famille à trois est une excellente illustration de cette théorie mais, avant d’en discuter, remettons les choses dans leur contexte. Il faut rappeler que, comme dans de nombreux pays asiatiques de culture patriarcale, la Chine souffre d’un déficit structurel de femmes. La préférence pour les garçons a conduit à une pratique massive d’infanticides ou d’abandons qui a accouché à terme d’un terrible déséquilibre. Selon l’économiste Amartya Sen, c’est environ 100 millions de femmes que l’on peut considérer comme « manquantes » à l’échelle du continent. A cette tendance, s’est greffée une problématique spécifique. La Révolution culturelle du Président Mao avait ramené le pays à l’Age de pierre. La volonté de modernisation économique de son successeur, Deng Xiaoping, a eu pour corollaire l’instauration d’une politique de l’enfant unique à partir de 1979. La population étant jugée assez nombreuse, peut-être même trop, l’objectif était que les habitants se concentrent sur les activités productives plutôt que reproductives.

Le raisonnement était simple. Une grossesse était perçue comme une perte de temps, un gaspillage de ressources immédiates. Les femmes devaient être présentes en permanence dans les champs ou les usines. Sur la question des « clés du camion », il serait trompeur de croire que ce sont les familles chinoises qui les détenaient alors. Bien sûr, le gouvernement ne s’insinuait pas dans leurs chambres. Même dans un pays qui se targue de retirer des points aux piétons qui traversent en dehors des passages cloutés, le projet d’installer des caméras filmant les ébats ou plus exactement s’assurant de leur absence n’a jamais été sérieusement évoqué. Chacun pouvait donc se comporter comme il l’entendait avec son conjoint, enfin avec son accord, sans que les autorités n’y puissent rien. Cependant, les autorités gardaient la main dans le sens où, dès qu’une famille transgressait la directive, elle s’exposait à de sévères sanctions : condamnations, pénalités financières, perte des enfants en rabe. La politique était stricte. Aucun dépassement n’était toléré, pas 1.2, même pas 1.1, juste un enfant.

La preuve ultime que les « clés du camion » se trouvaient en possession du pouvoir politique est que ce dernier est parvenu à ses fins. Il a si bien freiné les ardeurs reproductrices des Chinois qu’un souci démographique est logiquement apparu à la suite. Il a certes fallu attendre un moment pour observer une inflexion mais, en 2015, la politique de l’enfant unique finissait par être abandonnée avec le doublement du nombre d’enfant par foyer. Puis, en 2021, les autorités ont passé la surmultipliée avec 3 naissances. On imagine les changements d’attitudes à venir autour du paddock, d’un évitement prudent et délicat à des assauts frénétiques de madame pour satisfaire le Président Xi Jinping. Quand les sociologues nous dévoileront les nouveaux secrets d’alcôve au sein de l’Empire du milieu, cela risque de valoir son pesant de cacahuètes ! Quoi qu’il en soit, désormais, les « clés du camion » ont été récupérées par les familles. L’exigence de civisme, les discours moralisateurs et les sommations implicites n’y feront rien. On ne peut pas obliger les couples à faire des enfants, même en Chine.

Quand aucune contrainte n’est praticable, il reste les incitations positives. En l’espèce, cela semble assez mal parti chez les Chinois. Au-delà d’un minimum versé grâce à un système d’assurance, le supplément d’allocations de maternité est à la charge des entreprises. De ce fait, la situation des femmes sur le marché du travail est extrêmement fragilisée. L’encouragement politique à accroître sa descendance est perçu par les patrons comme une entrave à l’efficacité productive, à cause de la période d’absence, et un coût économique direct, le supplément d’allocation. Déjà sujettes à des discriminations, les femmes risquent d’être de plus en plus cantonnées à des tâches subalternes sous-payées, voire d’être licenciées même si la loi l’interdit. Bref, tout est mis en place pour que le projet gouvernemental capote. Véritables dindons de la farce, les femmes chinoises ne sont pas obligées de rester les bras croisés. Elles peuvent brandir et agiter malicieusement les « clés du camion ». Sans grand danger de se fourvoyer, nombre de maris vont bientôt se heurter à un « tintin » de leur douce, les voisins ne seront pas réveillés en pleine nuit par des bruits bizarres et les fonctionnaires de l’Etat ne sont pas prêts d’être surmenés.

L’histoire :

– Pourquoi cherchez-vous vos clés dans ce coin ? Je croyais que vous les aviez perdues là-bas ?

– Vous avez raison mais ici, au moins, c’est éclairé.

LES HEROS DES TEMPS MODERNES

Le 24 mai, sans la moindre raison, la France a oublié de se réjouir. Même les chauffeurs d’ambiance de France 2 ont omis de chanter « cocorico » lors du JT. Pourtant, ce jour-là, Bernard Arnault est devenu pour quelques heures l’homme le plus riche du monde. Son meilleur ennemi François Pinault, a retenu sa respiration. Même si Jeff Bezos a repris la première place depuis, cela méritait d’être célébré, non ?

Qu’un magazine comme Forbes évalue les plus grosses fortunes du monde est bien gentil mais la périodicité de ses classements laisse à désirer. Quand le temps s’accélère, il faut sortir des plans plan-plan et livrer au public rempli d’impatience des informations en continu. Comme la problématique est fondamentale, ils sont plusieurs à s’y être collés et, grâce à eux, nous disposons désormais de classements qui mesurent l’évolution de la richesse des grands hommes d’affaires en temps réel. Les données doivent en effet être constamment actualisées en fonction des cours de la bourse, Paris, New York, Tokyo, etc… parce que ces gens-là ont n’ont évidemment pas mis tous leurs œufs dans le même panier et, ne l’oublions pas, l’argent ne se repose jamais. Il travaille de nuit comme de jour. Quand on pense qu’il y a des personnes qui s’indignent que cet effort soit récompensé par des versements d’intérêts. C’est à se demander où va notre planète, franchement !   

Bien sûr, ce sont des chiffres. L’excitation des téléspectateurs peut sembler limitée au départ. Toutefois, avec un minimum d’imagination, la perspective aurait été changée radicalement. Il aurait suffi d’emprunter la voix de Léon Zitrone les jours où il s’emballait en commentant le tiercé. Au lieu de casaque rouge toque noire qui serait passé sur la ligne devant casaque verte toque jaune, c’est juste le patron de LVMH qui, entre 7h30 GMT et 15h30 GMT, aurait damé le pion, certes d’une encolure, mais aurait damé le pion tout de même au PDG d’Amazon. Quelle folie ! Une standing ovation pour Arnault, SVP. L’enthousiasme du sympathique journaliste était tellement communicatif. Léon, Léon, j’ai les mêmes à la maison !

Hélas, à l’ouverture de la bourse de New York, « Bozo » chassait « L’ange exterminateur » de la plus haute marche du podium – il faut savoir que chaque monture a son petit nom. A 16h15, Bezos avait en poche 187,7 milliards de dollars et Arnault 186,6 milliards. Assez loin derrière, Elon Musk pointait avec 147,6 milliards et, largement distancé, on n’ose dire presque minable, Bill Gates avec 125,9 milliards. L’écart n’était pas énorme. Dans ces conditions, il était logique de demander un nouveau décompte des billets verts. Confirmerait-il cette image d’Epinal d’un Bezos coiffant son rival sur le fil ? Le calcul de Bloomberg, qui utilise une autre méthodologie, aboutit au même classement quoiqu’avec des variations de quelques milliards à gauche ou à droite.

Cela n’en a pas l’air mais ces tonnes de dollars sont plutôt taquines et ont leur chic pour jouer à cache-cache. Un célèbre philosophe français disait : « ça s’en va et ça revient, c’est fait de tout petits riens ». On peut supposer que les techniques d’évaluation progresseront. Etant donné les ressources financières gigantesques qui sont consacrées à l’extraction de ces données d’importance stratégique pour le sort de l’humanité, c’est le minimum que l’on puisse espérer. En attendant, sous les flashs qui crépitaient, on a bien vu Bezos grimaçant, tirant la langue et donnant un dernier coup de rein, Arnault tournant la tête inquiet, du côté gauche faut-il le préciser, sentant l’inéluctable. Au ralenti, c’est impressionnant.

Dans le même ordre d’idée, puisque nous parlions d’œufs et de paniers, on pourrait procéder à d’autres calculs. On sait que 66 millions de tonnes d’œufs sont consommés dans le monde chaque année, soit 34 880 par seconde. Mais combien de personnes se retrouvent-elles avec le panier vide quand ceux d’Arnault et de Bezos débordent aussi ostensiblement ? En outre, il n’est pas illégitime de s’interroger sur la quantité d’omelettes que ces œufs peuvent confectionner, voire sur la casse, car on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs. Dans le cas d’Arnault, il n’est pas inutile de rappeler que sa fortune tire son origine du dépôt de bilan du groupe Boussac auquel appartenait Dior. Arnault obtiendra d’en être le repreneur contre la promesse de maintenir l’emploi. Il encaissera des subventions publiques sans que cela le dissuade de démanteler le groupe et de licencier des milliers de salariés. Premiers gros tas de coquilles.

Le « ruissellement » des richesses prend toute sa signification. Il va du bas vers le haut. Depuis Thorstein Veblen, les livres sur les pratiques prédatrices des « capitaines d’industrie » se sont multipliés mais il n’existe pas d’indicateur du poids des coquilles d’œuf et c’est bien dommage. Il n’est pas faux que de l’eau finit tout de même par retomber vers le bas mais ce ne sont que des gouttelettes. Oui, Arnault est un philanthrope : suite à l’incendie de Notre Dame, il s’est délesté de 200 millions – don ou investissement sur le ciel – et nombre de ses concurrents ont aussi leurs bonnes oeuvres. Le Président Bush fils avait repris à son compte l’expression de « capitalisme compassionnel » pour décrire cette magnanimité. De plus, pour que les plus nantis ne se sentent pas obligés de donner, donner, donner sans fin, un exercice pénible auquel les plus pauvres ne sont pas astreints, il existe une solution.

Arnault est à la tête d’approximativement 186 600 000 000 de dollars, pour l’essentiel de l’épargne – la capacité à consommer de chacun étant fatalement bornée. Ne pourrait-on retirer un zéro à cette somme sous forme d’un impôt mondial ? Cela n’aurait aucun impact sur sa vie ! Pas d’affolement, Pinault serait pareillement ponctionné et, au-delà, tous nos autres chers milliardaires. Voici un moyen définitif pour éradiquer la pauvreté dans le monde. Bien sûr, les «droits de propriété-istes » s’offusqueraient mais le slogan suivant emporterait l’adhésion du peuple : « un zéro en moins, un héros en plus ». Un avenir radieux s’annonce. You hou, nous y sommes presque. Presque.

L’histoire :

– Monsieur, monsieur, je n’ai pas mangé depuis trois jours…

– Ce n’est pas bien, cher ami, reprenez vous ! Heu, ça vous dirait de la soupe de la veille ?

– Oui, monsieur, merci.

– Eh bien, revenez demain.

12 HOMMES QUI MANQUENT PAS D’AIR

Il est des performances qui méritent d’être saluées. Dès que nous cherchons à échapper au covid, la réalité nous y ramène immanquablement. Prenons les vacances… juillet, le sable fin et les cocotiers. Et alors vient la question : serons-nous vaccinés ? Bref, encore raté… C’est alors que les présidents de douze des meilleurs clubs européens de football ont décidé de faire bande à part en créant leur ligue. D’un coup, était apparu un sujet suffisamment dramatique pour qu’on en oublie les masques et les variants.

Résumons les faits. Depuis presque 30 ans, l’élite des clubs de football exerce des pressions sur l’UEFA, la confédération européenne, afin de faire évoluer la compétition la plus prestigieuse du continent dans un sens qui sert ses intérêts. Deux axes principaux ont toujours guidé son action. Tout d’abord, il convenait de supprimer le risque sportif. Au départ, l’épreuve était réservée au champion national. Autrement dit, il y avait parfois quatre ou cinq prétendants sérieux au titre mais un seul élu. Le problème est globalement réglé aujourd’hui puisque les pays dominants ont été autorisés à inscrire quatre et même exceptionnellement cinq clubs. La deuxième priorité était que la valorisation économique de la Champions League progresse significativement. Il est toujours possible de faire mieux, et c’est d’ailleurs la cause de la crise récente, mais ses revenus ont effectivement explosé. L’UEFA travaillait la main dans la main avec les représentants du gratin des clubs pour que les ajustements opérés dans la formule de la compétition ne les fâchent jamais. Surtout pas.

 Alors que l’UEFA était supposée présenter sa nouvelle réforme de la Champions League lundi 19 avril, les douze conspirateurs lui coupaient le gazon sous le pied en annonçant la veille qu’ils faisaient sécession et lançaient une Super League. Adossés à la banque JP Morgan, ils misaient sur un minimum de 4 milliards d’euros de revenus contre un peu plus de 2 milliards actuellement. Dans le contexte sanitaire, il est assurément aventureux de prendre ce montant trop au sérieux – il a même été question de 6 milliards. En revanche, et c’est là que les putschistes savaient qu’ils seraient gagnants, une réduction du nombre d’équipes jouant dans la compétition phare donnait mécaniquement droit à une plus grosse part du gâteau. La future Champions League est organisée pour 36 clubs, la Super League l’était pour 20 seulement. C’est d’ailleurs le nombre de participants qui a constitué la pierre d’achoppement des discussions entre les deux camps ces derniers mois. L’UEFA refusait de sacrifier la dimension continentale : en 2020-2021, les trois-quarts des équipes appartenaient à 7 pays.

 L’argument avancé par les douze pieds-nickelés – « c’était la Super League ou bien la mort économique » –  doit être mis en perspective. En 40 ans, les droits télévisés des championnat nationaux ont été multipliés par 30, 40, 50, selon les pays. Pourtant, presque la moitié des clubs de football professionnel, y compris parmi les plus fameux, connaissent encore d’énormes soucis financiers, cela indépendamment du covid. Comment est-ce possible ? Au lieu de gérer de manière responsable la manne qui leur tombait du ciel, les dirigeants de ces clubs ont sorti le carnet de chèque et se sont engagés dans une politique inconsidérée d’achats de joueurs. Bien sûr, il y a eu un effet d’entraînement, tous faisaient de même. Il n’empêche que l’on reste interdit face à une telle impéritie. Se retrouver au bord de la faillite avec ce flux ininterrompu d’espèces sonnantes et trébuchantes relève quasiment de l’exploit. C’est pourquoi la réaction qui consiste à pousser les plus petits pour les priver de leur part du gâteau semble quelque peu déplacée.

Il n’y a aucune raison de présumer que le football soit différent du monde qui l’entoure. Quand les hooligans déclenchent des incidents ou quand des supporters hurlent des insultes racistes, les autorités du football expliquent que les maux de la société ne peuvent s’arrêter à l’entrée du stade – à juste titre. Dans le même ordre d’idée, les élites économiques vivent hors sol et ne se satisfont pas de la croissance des inégalités, qui est trop lente à leur goût. Elles ne lésinent pas sur les efforts pour accélérer la cadence et tous les coups sont permis à cette intention. Pourquoi en serait-il autrement dans le football ? Il y avait de l’entre-soi, une exclusion de la populace et une promesse de « ruissellement » pour faire avaler la pilule – plus de 300 millions pour les clubs amateurs. Du classique, quoi. Que la presse, les institutions sportives, les dirigeants politiques (cela faisait un bail qu’Emmanuel Macron et Boris Johnson ne s’étaient pas trouvés en short dans la même équipe…), les joueurs et les fans se soient levés comme un seul homme pour faire capoter le projet a quelque chose de revigorant.

Quant à la méthode… Les douze branquignols ont mis un point d’horreur à ajouter du cynisme à la félonie. Dans le rôle de Iago, traître magnifique, le président de la Juventus de Turin Andrea Agnelli se distingue tout spécialement. Samedi 17, il se confondait en compliments, c’est le cas de le dire, félicitant le président de l’UEFA pour le travail commun accompli. Et le lendemain, il frappait. Il faut l’imaginer à table, grondant ses enfants parce qu’ils ont menti à leur maman. Mais plus que cela, les stratagèmes utilisés pour conserver le secret de la conspiration ont certainement grisé la bande des douze : lunettes de soleil, réunions secrètes sur Zoom, utilisation de la messagerie cryptée Telegram, passage du slip et des chaussettes au détecteur de micro… Tout ça pour oublier que l’association de douze individus dépourvus de tout sens moral et uniquement mus par leur intérêt personnel est par nature fragile. Il était logique que, si l’un d’entre eux venait à sentir que le vent change de direction, il vendrait ses associés sans vergogne. Le président de Manchester City a ouvert le bal et, patatras, l’édifice s’est effondré.

Le mot fou vient de follis, qui signifie ballon, baudruche, vessie gonflée d’air. Les douze ont au moins été fidèles à l’étymologie.

La maxime :    

Les bleus, les bleus, tralalalalère

Les bleus, les bleus, tralalalala