MONNAIE HELICOPTERE

Dans « La chute du faucon noir », Ridley Scott reconstitue une opération militaire menée en Somalie par les forces américaines sous mandat des Nations Unies en 1993. Les événements s’enchaînaient quasiment selon le plan prévu jusqu’à ce qu’un premier hélicoptère, un Black Hawk, soit abattu puis un autre dans la foulée. C’est là que tout a dérapé. Attention donc à l’utilisation des hélicoptères et au supplice des pales. 

Les Banques centrales sont en charge de l’émission monétaire sur un territoire donné. Leur mission n’est cependant pas définie de façon uniforme par les institutions qui les ont enfantées. Aux Etats-Unis, le statut de la FED exige qu’elle intervienne énergiquement dès qu’elle sent que l’activité économique subit un ralentissement. Un petit coup de mou ? On injecte immédiatement des liquidités en comptant bien que cela déclenche une relance de la machine. En Europe, zone géographique où l’on adore se compliquer inutilement la vie, la BCE ne possède pas théoriquement les mêmes marges de manœuvre. Il a fallu beaucoup de créativité à son ancien Président, Mario Draghi, pour contourner les réglementations en vigueur en 2008 alors que la « crise du subprime » menaçait pourtant de provoquer un effondrement général. Pour les plus pointilleux, c’est-à-dire les Allemands, l’homme à la tête de la Banque centrale européenne ne faisait pas que frôler la ligne jaune, il la franchissait allègrement. Et rebelote avec l’inénarrable Christine Lagarde qui lui a succédé et la crise du covid.

 En dépit de ces différences, une espèce de consensus semble s’être dégagé parmi les grands argentiers. Il convient avant tout d’éviter un emballement inflationniste. A ce propos, la récente flambée des prix ne les affole pas outre mesure. Elle serait causée par les ratés du redémarrage de l’économie mondiale après la pandémie. Un autre point de convergence les réunit : le danger inverse, la déflation, doit être également écarté. Savoir que les prix vont piquer du nez incite à retarder les décisions d’achat – d’où une décélération, voire une mise à l’arrêt de l’activité. C’est plus cette menace qui a taraudé les Banques centrales ces derniers temps – d’où leur stratégie qui a consisté à baisser durablement les taux d’intérêt directeurs en escomptant que le mouvement initié se propage à l’ensemble des agents économiques, ménages et entreprises, via les banques commerciales. La succession des crises, qui requerrait à chaque fois des interventions de ce type a fini par rendre l’instrument inopérant. Quand les taux flirtent furieusement avec les 0 %, leur diminution n’est plus vraiment à l’ordre du jour.

Dans cette configuration, les autorités monétaires ont construit d’autres outils, moins conventionnels, pour atteindre leur objectif. L’ « assouplissement quantitatif » (quantitative easing) en fait partie : la Banque centrale achète massivement des actifs aux banques commerciales, y compris des titres de dettes, des obligations publiques. De cette manière, la quantité de monnaie en circulation augmente et pas qu’un peu – les montants étant habituellement colossaux. Le coût du crédit est censé connaître un allègement significatif et créer une dynamique de reprise. Seulement, dans ce cas comme dans la baisse des taux, la mise à disposition d’argent pas cher est une chose et la décision des agents économiques en est une autre. On a beau mettre de jolis billets de banque sous le nez des agents économiques, ils ne se précipitent pas illico aux guichets des banques pour emprunter – sans oublier que ces dernières ne jouent pas forcément le jeu. Après tout, avec toutes les liquidités récupérées, il y a des usages bien plus rémunérateurs qu’un crédit accordé au plombier du quartier. Ah, les marchés financiers !

En résumé, on ne peut que constater un fiasco dans la réalisation de la politique des Banques centrales. Entre elles, les banques commerciales et la population, la chaîne de transmission ne fonctionne pas. Il n’y a toutefois pas de déperdition pour tous. Cet argent bon marché est une opportunité pour les spéculateurs. Ce sont des munitions qui alimentent sans discontinuer la hausse de certains actifs au point de former des bulles sur les marchés financiers, voire immobiliers. La croissance des inégalités qui en résulte n’est pas juste un problème social. Si le mécanisme de stimulation de l’économie par l’intermédiaire des banques enregistre de tels ratés, c’est précisément en raison de ces mêmes inégalités. La concentration des richesses se conjugue avec la concentration du crédit, d’où un cercle vicieux. L’argent va à l’argent qui en profite alors pour faire des petits. Les indices boursiers prennent des couleurs mais au détriment des activités économiques qui n’en voient pas la moindre. La déconnection entre les sphères financière et économique s’avère de plus en plus en marquée.

C’est dans ce contexte que l’option du recours à une monnaie hélicoptère a été évoquée sérieusement. L’inventeur de l’expression, Milton Friedman, l’envisageait plutôt comme un exercice intellectuel. L’image que pièces et billets tombent du ciel sur les citoyens ravis est parlante. Sur le fond, son sens n’est pas anodin. S’il faut mettre en place un système aussi sophistiqué de distribution d’argent aux agents économiques, c’est parce que les banques ne remplissent pas leur tâche. Etant donné que les détenteurs de fortunes se sont positionnés devant leur porte d’entrée afin d’intercepter toute sortie de monnaie, la solution semble résider par le toit où des hélicoptères pourraient se poser. On y chargerait des sacs de billets puis, hop, décollage… jusqu’au toc-toc à votre porte : « Bonjour Madam.e, Monsieur.e, une livraison pour vous de la part de la Banque centrale ». Certes, Jesse James et les pauvres frères Dalton se retourneraient dans leur tombe mais, pour la majorité de la population, il s’agirait probablement d’une excellente nouvelle. Maintenant, au-delà de l’agréable sensation de palper des espèces sonnantes et trébuchantes, il est possible de s’interroger sur la situation. Quels seraient les critères de la redistribution ? Qui les fixerait ? Et s’il l’on interdisait aux gens d’être pauvres ?  

La maxime (Abba) :

Money, money, money  

Must be funny

In the rich man’s world

Money, money, money

Always sunny

In the rich man’s world

Aha

AVEC TOUS SES ATTRIBUTS

L’être humain est souvent satisfait de son joli petit QI qui est, affirme-t-il crûment, largement supérieur à celui d’une huître normalement intelligente. Alors, il plastronne et exhibe parfois avec quelque obscénité cet objet de désir dont il semble si bien pourvu, on n’ose dire si bien doté puisque ce sont les problèmes de dotations qui seront abordées ici.   

Richard Thaler commence par une observation simple. Stanley passe la tondeuse dans son jardin chaque week-end. Bien que l’activité lui soit particulièrement désagréable, il se refuse à recourir aux services d’un jeune du quartier. Il n’est pas disposé à payer la somme de 10 dollars pour cette tâche. Curieusement, lorsqu’on lui demande s’il serait prêt à tondre le gazon de son voisin pour 20 dollars, il répond par la négative en s’offusquant. Autrement dit, pour cet individu, la valeur attribuée à la tâche « passer la tondeuse » connaît une remarquable variation. Accomplie par quelqu’un d’autre que lui, elle n’atteint pas la  moitié de la somme qu’il exige pour l’effectuer lui-même. C’est exactement ce qui caractérise un effet de dotation : quand on possède un bien, il vaut plus à nos yeux que quand il est détenu par une autre personne. Evidemment, dans ce cas précis, des interprétations concurrentes pourraient être proposées, des objections seraient même tout-à-fait plausibles. C’est pourquoi des expériences plus convaincantes ont été construites pour le faire ressortir de manière plus décisive.    

Dans une des plus simples, la moitié des sujets interrogés reçoit un don de 3 dollars et l’autre moitié un billet d’une loterie dont les gains sont compris entre 50 et 70 dollars. Il est permis à tous les cobayes de procéder à un échange en fonction de leur propre préférence, ceux qui possèdent 3 dollars sont autorisés à récupérer un billet de loterie et inversement, ceux qui ont hérité d’un billet de loterie peuvent obtenir à la place 3 dollars, mais le taux d’échange est fixé arbitrairement à 3 dollars contre un billet de loterie. On constate au final qu’assez peu de sujets acceptent une substitution : 82 % de ceux qui avaient reçu initialement un billet de loterie souhaitent le conserver ; pour ce qui est de ceux qui ont touché 3 dollars, la majorité  préfère également les garder, même si la proportion, 62 %, est moindre. Tout se passe comme si l’homme avait tendance à surévaluer ce qu’il a entre ses mains, d’où son refus d’échanger puisque, au taux de 3 dollars le billet de loterie, cela reviendrait forcément à réaliser une mauvaise affaire. Cette expérience a connu des raffinements qui n’ont pas modifié ce résultat.

D’autres tests nous rapprochent de situations de la vie réelle. Des étudiants ont été invités à évaluer le prix d’une tasse. A la première partie d’entre eux, on a raconté qu’elle leur appartenait et à la seconde qu’ils étaient supposés en devenir acquéreurs. Sans surprise, la valeur la plus élevée a été annoncée par les supposés propriétaires. C’est pareil dans l’immobilier où le détenteur d’un bien considérera systématiquement que sa valeur dépasse le prix du marché. Cet écart est indépendant des finasseries qui accompagnent inévitablement une négociation. Elles sont plutôt liées à l’attachement spontané que l’on éprouve envers son patrimoine. Les spéculateurs qui jonglent avec les actifs financiers sont confrontés en permanence à cet impitoyable brouilleur de radar. Il y a vraiment des métiers difficiles ! A un niveau plus modeste, imaginons un salarié arriver dans une entreprise. On le laisse choisir l’emplacement de son bureau – ce à quoi il est indifférent. Peu de temps après, on lui annonce que toutes ses affaires ont été installées dans une autre pièce. Il en ressent de la frustration.  

L’effet de dotation ainsi décrit représente une critique virulente contre la théorie économique standard qui stipule que les agents économiques sont rationnels. Si ceux-ci sont incapables de résister à un écueil de cet acabit, il vaut mieux assurément remballer le modèle et ses hypothèses. Le plus amusant dans cette histoire est que, s’il est assurément possible de critiquer en retour l’effet de dotation, ce n’est pas en rétablissant l’individu calculateur inébranlable, l’homo oeconomicus, mais en le maltraitant davantage encore. Sortant du cadre des rapports de l’individu à ses objets, Thorstein Veblen a fait des rivalités interpersonnelles un des principaux aiguillons du comportement humain. Avec sa « consommation ostentatoire », il soulignait déjà que l’homme jette son dévolu sur de nombreuses catégories de biens pas tant pour leur utilité que pour épater la galerie. Il est même allé plus loin encore en insistant sur l’envie. Certes, a priori, c’est la nature de l’objet qui attise la jalousie. Néanmoins un glissement est envisageable, de l’objet pour ce qu’il est à l’objet parce qu’il est détenu par autrui.

Dans ces conditions, le risque est de sous-estimer la valeur de ce que l’on possède et de surestimer le bien du voisin. Il a été question plus haut de tondeuse à gazon. Pour rester au ras des pâquerettes, l’expression « l’herbe est plus verte ailleurs » traduit cette perspective qui contredit l’effet de dotation. Les explications à ce phénomène ne manquent pas, notamment l’inclination à idéaliser ce que l’on connaît moins profondément ou la routine dans l’utilisation de ses biens, susceptible de s’installer avec le temps qui passe. Les conseils de coachs invitant à se renouveler, à faire preuve d’originalité, fleurissent. Il est recommandé de pratiquer assidument le changement de pizza, de voiture, de meubles dans le salon, de femme, voire de belle-mère. Les attentes de ceux qui franchissent le pas sont souvent déçues – les belles-mères mises à part évidemment. C’est le signe en tout cas qu’il s’agit pareillement d’une illusion. En conclusion, l’attachement à l’objet, qui est consubstanciel à l’effet de dotation, peut toujours se retourner contre son propriétaire, sans que cela s’avère nécessairement pertinent. Qu’elle soit ou non le vol, la propriété reste un insaisissable mal de crâne.

Maxime :

Il est important d’être capable d’ôter,

Le trop de beauté des biens dont on est doté,

C’est connu et inutile de le radoter.

AVEC OU SANS PAPIER

Dans une de ses chansons, Serge Lama jouait au pigeon voyageur, passant d’aventure en aventure, de train en train, de port en port. Il aurait pu ajouter de Papers en Papers. Il y a eu en effet les Panama Papers, les Paradise Papers et voici que surgissent les Pandora Papers. Tous ces miles parcourus fatiguent la population. La force de l’habitude érode l’indignation. Il ne reste qu’à rire…   

Reprenons. En 2016, un consortium de journalistes d’investigation révélait des informations croustillantes sur plus de 200 000 sociétés off-shore, incluant l’identité des actionnaires de ces sociétés. Les plumitifs avaient été mis au jus par un lanceur d’alerte qui avait carotté 11,5 millions de documents confidentiels d’un cabinet d’avocat panaméen.  Ces documents avaient été livrés sous format numérique. On imagine sinon le temps qu’il aurait fallu pour les extraire sans attirer les soupçons des services de protection des données. Des chefs d’Etat et nombre de leurs proches avaient été mis en cause. Gros scandale. Rebelote avec les Paradise Papers en 2017. Et encore, entre les deux, il y a eu les Bahamas Leaks et les Malta Files. Autrement dit, lces forteresses qui promettent d’abriter les secrets les plus choquants de la finance internationale sont de véritables passoires et cela ne s’arrête pas. En dépit de leur  nom extrêmement prétentieux, les Pandora Papers d’aujourd’hui le confirment. La référence à la boîte de Pandore sous-entend que des conséquences terribles sont attendues. Pour le coup, on peut en douter.

L’optimisation fiscale conduit à une perte de recettes pour les Etats du monde entier d’environ 350 milliards d’euros selon l’économiste Gabriel Zucman. Depuis les premiers scoops, peu a été entrepris pour y remédier – tout au plus quelques mesurettes qui justifient les généreux honoraires des spécialistes du contournement de l’impôt puisqu’elles les obligent à faire preuve de plus de créativité. L’indifférence des gouvernements à cette question s’apparente à une autre version du « quoi qu’il en coûte ». Alors, à quoi servent ces révélations ? Au final, elles sont surtout instrumentalisées pour discréditer les méchants, c’est-à-dire ceux du camp d’en face. En France, on a remarqué que des proches de Vladimir Poutine étaient mouillés. Bouh ! Un nom de complotiste a également été cité. Bouh ! La liste a été passée et repassée au crible mais, pas de chance, Eric Zemmour n’est pas dedans. Bouh quand même ! La droite israélienne a tilté sur le nom du roi Abdallah de Jordanie. Bouh ! Etc. A chacun ses méchants évidemment. Pour changer, cet article a plutôt décidé de s’intéresser au cas de quelqu’un de gentil, qui jouit d’une bonne image. Le mérite de ces gens-là n’est pas moindre.  

Sondez sondeurs, le sympathique Guy Forget est une personnalité aimée des Français. Cet ancien joueur de tennis professionnel de très haut niveau – il a tout de même été quatrième du classement mondial – est devenu directeur du tournoi de Roland-Garros. Ce qui en fait un exemple de reconversion remarquablement réussie. Il se trouve qu’il est le bénéficiaire d’une société enregistrée aux Iles Vierges britanniques. Il avait sauvé une balle de match à l’époque des Panama Papers, puisque sa société avait été alors épinglée comme jouant habilement à cache-cash avec l’inutile impôt à acquitter, mais le nom du bon Guy n’était jamais sorti du chapeau. Des informations étaient manquantes. Cette fois, sa défaite est consommée. Jeu, set et match. A la conférence de presse d’après-match, sa manière de venir à résipiscence, n’a pas manqué de saveur. Il a avoué être « monté au filet en caleçon » en reconnaissant et même en revendiquant son entière « incompétence fiscale ». Cette stratégie étonnante appelle quelques commentaires.

Devant la Commission sénatoriale d’enquête sur l’évasion fiscale en 2013, le charmant garçon avait annoncé qu’il était résident suisse et payait ses impôts au pays des coucous. Je devine ici le lecteur goguenard. Il est peu probable qu’il ait décidé de s’installer chez les Helvètes parce qu’il aime l’air de la montagne, la fondue au fromage ou les délicieux Sugus. Nul n’ignore que des tas de Français se sont expatriés en Suisse pour alléger leur facture fiscale. Quand on est riche, le bénéfice-risque – pour employer une expression très à la mode – n’est guère favorable à la participation à la solidarité collective. Cependant, il y a autre chose. Il faut se souvenir qu’une large proportion des tennismen français est domiciliée en Suisse. Les matchs de coupe Davis entre Français et Suisses opposent en fait des voisins – d’où la chaleureuse poignée de mains entre adversaires à la fin des matchs. Ainsi, le déménagement de Forget en Suisse n’est pas forcément un acte mesquin de gros radin mais semble plutôt relever du prérequis dans un cadre professionnel. A contrario, les joueurs qui restent en France percent rarement. S’entraîner, avoir une alimentation saine et devenir résident fiscal suisse, voici la recette, sans jeu de mots, pour réussir.

Néanmoins, la déclaration de Forget interpelle. Tout d’abord, cet homme exerce des responsabilités dans un domaine où il est forcément question d’argent et de fiscalité. On se souvient que l’UEFA avait obtenu une dispense de taxes pour les ventes liées à l’Euro de football qui s’est joué en France en 2016. On négocie avec les autorités. Cela fait partie du job. L’argument «  je tapais dans une balle, moi, et je n’ai pas eu la chance d’assister à des cours de comptabilité en écoles de commerce » tombe. De plus, il y a un souci logique. Il faut trancher : soit, on paye ses impôts en Suisse, soit on (ne) les paye (pas) aux Iles Vierges. En se targuant d’être un incapable, Forget joue le jeu de Thomas Thévenoud, l’ancien secrétaire d’Etat qui avait plaidé une « phobie administrative » pour justifier le non-paiement de ses factures. Ce positionnement « une faute avouée – une autre faute à moitié pardonnée » est défensif mais la moitié sauvegardée vaut plus que tripette. Comme Thévenoud a déposé une marque pour sa célèbre expression (si, c’est vrai !),  l’ancien tennisman devrait malgré tout acquitter des droits à son propriétaire.  

La maxime :

Faut le faire, Forget !

Parce que dur dur avec ces arguments à la Noah

SOUS VOS YEUX, UNE REVOLUTION

L’élection présidentielle se rapproche à grands pas. Si la tendance des dernières années se confirme, de nombreux suffrages se porteront une nouvelle fois sur un certain Blanc. Pourtant, les prétendants ne manquent pas. Ça se bouscule au portillon. Mais de quoi cet afflux de candidatures est-il le nom ?

La théorie économique est du genre intrusive. Elle s’invite partout, même et surtout là où elle n’a pas son rond de serviette. Et, à table, elle pérore, caquète avec emphase, au point de transformer en cauchemar le repas de ses commensaux. La politique n’a évidemment pas échappé à ses insatiables et peu ragoûtants appétits. Il n’est nul besoin de se montrer trop imaginatif pour deviner comment l’économie a jeté son dévolu sur elle. Dans les démocraties, il y a un marché avec une offre, qui est produite par les partis politiques, et une demande, qui est exprimée par la population. Construisant leur programme en fonction des préférences des citoyens, les partis ambitionnent de remporter la victoire lors des élections. Ajoutons un zeste de rationalité et le tableau est complet. D’ailleurs, quand on voit les petits jeux d’une floppée de politiciens, il n’est pas interdit d’effectuer un rapprochement entre les aspects calculateurs de leur comportement et cette dernière hypothèse. En tout cas, dans ce cadre bucolique et champêtre, la poésie donne le tempo. Le pionnier de cette vision, Anthony Downs, rêvait d’être Baudelaire mais il est arrivé trop tard.

Cette analyse est axée sur les partis qui sont considérés comme les véritables acteurs de la vie politique. Ils sont la marque de l’action d’un groupe, incluant militants bénévoles et politiciens professionnels. Bien sûr, ces derniers développent une stratégie personnelle en briguant l’investiture de la famille à laquelle ils se rattachent  mais, sans la mise en branle de l’organisation en leur faveur, point de salut. L’appareil du parti mobilise des ressources financières, logistiques et humaines qui rendent inenvisageable l’hypothèse d’une candidature individuelle. C’est ce qu’on appelle une barrière à l’entrée. Mais, ça, c’était avant car les temps ont changé. Les partis ont beaucoup perdu de leur superbe. Pourtant, les économistes qui s’étripent entre eux sur la politique admettent presque tous la prémisse de leur centralité. Or, il est possible aujourd’hui de réussir en politique en contournant ces lourdes structures, ces mastodontes qui peinent à s’ajuster à l’individualisme ambiant. La discipline collective est passée de mode. Pourquoi perdre des heures à tenter de convaincre des camarades de parti un peu obtus quand on peut faire autrement et s’adresser directement à l’électeur ?

Les évolutions de la société de l’information ont permis cette évolution. Grâce à Internet, il devient relativement facile de s’adresser directement aux masses sans avoir coché la case « réunion hebdomadaire à la section du parti ». Pour cela, il est toutefois nécessaire d’être capable d’attirer l’attention de la population. C’est là que les grands médias entrent en scène. A l’affût d’événements originaux, atypiques, susceptibles de sortir les téléspectateurs du train-train de la vie politique, ils sont clients de ces francs-tireurs non partisans. Ils les pointent du doigt. Alors, les sondages viennent parachever l’œuvre, en légitimant et en renforçant l’excitation médiatique. Ils remettent ainsi une pièce dans le juke-box. Autrement dit, le mécanisme s’auto-entretient. Il ne reste plus qu’à trouver des vocations, des Jeanne d’Arc, des sauveurs de la nation prêts au don de leur personne, au sacrifice suprême. On pourrait craindre que peu d’individus soient disposés à s’astreindre à des contraintes telles qu’exercer le pouvoir et passer à la téloche pour avoir l’opportunité de faire le bien dans la société mais, à la surprise générale, ce n’est pas ça qui manque. 

Dans un contexte où la classe politique est discréditée, empêtrée dans ses combines et sa langue de bois, ces nouvelles figures apportent du sang neuf, une once de pureté. Le phénomène est mondial, faut-il le préciser, enfin partout où il y a de la démocratie. L’acteur-humoriste Volodymyr Zelensky est l’actuel président ukrainien. Moins drôle et plus grossier, Donald Trump a récemment joué le même rôle aux Etats-Unis. Il a certes été élu au nom des Républicains mais les caciques du parti ne voulaient pas de lui et c’est l’engouement qu’il a suscité hors des instances officielles qui est parvenu à lui forcer le passage. Encore moins drôle mais moins grossier, Emmanuel Macron a gagné les élections présidentielles françaises sans avoir jamais milité durablement dans un parti, ni s’être présenté à une quelconque élection.  L’unique mouvement auquel il a contribué activement, qu’il a créé même de toute pièce, est celui des « gilets jaunes » mais ce fut après son élection. Donc cela ne compte pas. Bref, un jour, cet homme s’est réveillé en décidant qu’il serait président de la République. Un « parce que c’est notre projet » plus tard, il entrait triomphalement en fonction à l’Elysée.

Une réussite aussi exceptionnelle ne pouvait que susciter des vocations. Pour l’élection à venir, il était logique que Macron ne soit plus tout seul. A l’extrême-droite, le journaliste Eric Zemmour se tâte et semble tout près de se lancer. A gauche, Arnaud Montebourg a fait son miel dans une entreprise avant de revenir en politique. Deux des postulants de la droite classique, Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, se sont reconstruits hors parti, avant de rentrer dans le rang pour la primaire. Edouard Philippe n’est pas candidat pour cette fois mais il vient de fonder son parti personnel à lui et juste lui, « Horizons (2027 ?) », dans une droite déjà bien dense. Cette rapide description montre que, pour un professionnel de la politique, quitter son parti s’avère être une démarche habile. Cela permet de se refaire une virginité, de paraître moins étriqué. Le pari est de récupérer ensuite le soutien de ceux que l’on a quittés. On n’y verra que du feu. Il reste une option, se proclamer comme parti ou mouvement antisystème, pour repêcher avec son petit filet tous les frustrés : il y a tellement d’horreurs dans ce pays que nos imperfections ne sont rien à côté. Rejoignez-nous !  

La maxime : (Alphonse Karr)

En politique, plus ça change

Et plus c’est la même chose

LAISSEZ DONC VOS ESPRITS ANIMAUX AU BESTIAIRE

Prêter des traits humains à des chiens ou à des perruches ondulées, c’est se livrer sauvagement à des anthropomorphismes. C’est bête mais l’homme est ainsi fait qu’il ne peut s’empêcher de se comparer à tous types d’animaux. Untel est « malin comme un singe », tel autre est « perfide comme un serpent » ou « têtu comme une mule ». La pratique est ancienne.

La pensée occidentale a été façonnée par le monde gréco-romain. Cela vaut également pour sa description du monde animal. Aristote comme Pline l’Ancien font partie des références incontournables en la matière. Seulement, ces auteurs n’étaient pas des zoologues diplômés et, quand on regarde l’étendue de leur œuvre, on comprend aisément qu’ils aient eu d’autres chats à fouetter que se livrer à un travail de fourmi pour étudier par eux-mêmes comment vivaient les crocodiles. Alors, entre ce qu’ils avaient occasionnellement constaté et les récits qui leur avaient été rapportés, il y avait de la place pour des interprétations osées. Par exemple, pour Pline l’Ancien, l’éléphant a « un sentiment religieux pour les astres, et il honore le soleil et la lune » mais, pas de risque de guerre sainte, lui et ses frères « comprennent la religion des autres ». Dans un registre moins « scientifique », la contribution d’Esope, qui a fortement inspiré Jean de La Fontaine, en mettant en scène des animaux dans ses fables mérite d’être rappelée. En faisant rire ses auditeurs comme des baleines, son but était de leur administrer des leçons morales.

Au Moyen Âge, l’Eglise prit le relais, plantant ses griffes dans le cerveau de ses ouailles. Les plus fameux travaux de l’Antiquité, enfin ceux qui avaient survécu aux turbulences de l’Histoire, furent revisités par la chrétienté afin de servir son discours et les valeurs qui l’accompagnaient. Dans son examen des bestiaires de cette époque, Michel Pastoureau insiste sur leur empreinte religieuse. Peu apprécié des Romains, le cerf devint une créature christologique. Il fut présenté comme un symbole de longévité et, avec la repousse annuelle de ses bois, de résurrection. La sexualité débridée qui lui était imputée fut enfouie sous le tapis. Non, ce n’était pas une vipère lubrique ! Dans le même ordre d’idée, le lion fut couronné roi des animaux, détrônant l’ours qui avait la suprématie dans les pays du Nord. Il s’agissait de déraciner les derniers vestiges des croyances païennes véhiculées par les Vikings. Le lion fut paré de tous les attributs de la noblesse : courage, force et générosité. En sens inverse, l’ours fut dévalorisé et, pour cela, tous les coups furent permis, y compris ceux en dessous de la ceinture. Il n’était pas qu’un paresseux dormant une longue partie de l’année. Il s’adonnait à la luxure. C’était un gros pervers.

L’émergence de la science moderne entraîna un changement de paradigme. Les canons de validation du savoir exigeaient désormais une méthode plus expérimentale. Les observations du chercheur l’emportaient sur ses préjugés d’où qu’ils viennent. De cette manière, les Lumières qui éclairaient l’Occident proposèrent une nouvelle approche de la faune. Avec Georges Buffon et Carl von Linné, de grands classificateurs apparurent. En se lançant dans une investigation systématique du règne animal, ils firent disparaître en même temps les délires et la poésie : les effroyables dragons, les jolies sirènes et les cruelles licornes, confondues avec Gérard le narval, furent dédormais exclues. Leurs travaux influenceront les théories de l’évolution de Charles Darwin et Jean-Baptiste de Lamarck. Le progrès scientifique était en marche. Dans ce contexte, la zoologie et même l’éthologie, science du comportement des espèces animales dans leur milieu naturel, se firent leur petit nid. Des spécialistes des gorilles, des serpents, des requins émergèrent. La technologie, caméras et marquage, permit un suivi individualisé de ces bestiaux qu’il est impossible de différencier pour le spectateur qui n’a pas un œil de lynx.

La question qui se pose est « quid des anthropomorphismes ? » aujourd’hui. Ils résistent encore et toujours. Pour capter une attitude, l’homme a besoin de tout ramener à ses perceptions, à ses émotions. Ceci dit, la démarche ne manque pas forcément de sel. Prenons une jungle menaçante, celle de la finance et des salles de marchés, un univers où l’adrénaline (et pas seulement) coule à flot. On y distingue traditionnellement, trois catégories d’intervenants : les « hedgers », les spéculateurs et les arbitragistes. Les « hedgers » sont de paisibles acteurs comparables à un troupeau de moutons. Ils prennent des positions qui visent à les protéger contre les aléas du marché. Ces turbulences ne les amusent pas. Leur but est juste de rester en vie. Pourtant, les spéculateurs rodent dans les alentours. Ils sont prêts à prendre des risques considérables pour assouvir leur insatiable soif de richesses. Bien que leurs attaques fassent parfois chou blanc, ce sont tout de même de féroces prédateurs. Les arbitragistes, eux, profitent de certaines incohérences sur les marchés – un actif vendu au même moment à des prix différents à deux endroits différents – pour faire leur beurre. A l’instar des charognards, ils ne prennent pas de risque.

Dans un ouvrage plein d’humour, la zoologiste Lucy Cooke décortique le comportement de plusieurs espèces animales, parmi lesquelles les vautours. Que ces animaux s’en prennent à des cadavres a longtemps provoqué des haut-le-cœur. Les traitant de « lâches, dégoûtants, odieux », Buffon n’était pas le moins vindicatif à leur encontre. En dépit de ces préjugés et de leur air assez idiot, ces rapaces rendent des services à la collectivité. En se nourrissant, ils détruisent des bactéries porteuses de maladies dangereuses pour l’homme. De plus, en ajoutant au gaz naturel une substance qui a un parfum d’œuf pourri, leur odorat infaillible détecte les fuites dans les gazoducs. Par analogie, sans arbitragistes, les marchés ne fonctionneraient plus du tout. Que deviendrions-nous alors ? Dernier point, après un festin de roi, les vautours vomissent et défèquent à tire-larigot. La similitude avec les soirées arrosées de traders est forte mais pas entière. Quand les charognards se font caca sur les pattes, c’est en fait pour se rafraîchir.  

La maxime : (Michel Chrestien)

Les crocodiles vivent cent ans ; les roses trois jours.

Et pourtant, on offre des roses.