PAR DESSUS LE MARCHE

Un enfant qui détient un gros paquet de bonbons finit par se faire gourmander par un adulte s’il refuse d’en offrir à ses camarades qui demeurent hypnotisés par tant de sucreries. Dans le cas de l’Europe, il semble bien que sa position vis-à-vis du problème des migrants ne lui vaut guère de remontrances.

migrants

Notre propos n’est pas de sortir les violons afin de discuter du sujet. Il y a quelque chose de pathétique dans la nécessité de diffuser des images de naufragés, de pauvres hères à la dérive, pour obliger les citoyens des pays riches à sortir de leur indifférence face aux drames qui se jouent sur les autres continents. L’image du cadavre du petit Aylan échoué sur une plage constitue le summum en la matière. D’un coup, les bonnes consciences se réveillent. La position de l’opinion publique autorise les dirigeants les plus audacieux, Angela Merkel principalement, à procéder à une ouverture de leurs frontières. Dès que l’émotion retombe et que des problèmes d’intégration se posent, un retournement du sentiment général se produit. Les portes se referment. Entre les partisans d’une absorption dictée par un élan du cœur et les défenseurs d’une hypothétique pureté nationale, le ventre mou ne paraît guère intéressé par ces questions. En fait, il n’y a rien de neuf sous le soleil. Après la conférence d’Evian de 1938, Hitler s’est beaucoup moqué des chefs d’Etat qui lui faisaient la leçon mais dont aucun ne voulait des Juifs allemands qu’il offrait de bonne grâce. Pour pouvoir mieux se regarder dans la glace, une capacité à oublier son comportement passé est parfois salutaire.

La théorie économique aide à souligner l’incohérence des pays riches dits du Nord. Les libéraux sont d’accord pour attribuer un rôle central au marché mais des désaccords subsistent entre eux sur un point crucial : l’égalité est-elle un préalable ou le résultat des échanges marchands ? Le prix Nobel Maurice Allais, qui a été récupéré par l’extrême droite, juge qu’il s’agit d’un préalable. Si les pays ne se trouvent pas à un niveau économique proche, le marché génère de l’instabilité – des délocalisations et du chômage dans nos contrées par exemple. Cette position se traduit par une vision étriquée du commerce mondial qui ne correspond pas à l’économie mondialisée d’aujourd’hui. Notons toutefois qu’elle possède une certaine logique : pour être sûr que le meilleur remporte la compétition, les différences initiales doivent être limitées parce que, avec 90 mètres d’avance, un enfant peut battre Hussein Bolt aux 100 mètres. Adam Smith, au contraire, nie l’importance de la situation de départ. Selon lui, c’est le marché qui conduit à un nivellement. On change d’emploi tant qu’un salaire supérieur est offert. L’économie devient stable à l’instant où, pour un même type de travail, les salaires sont égaux. Ici, pas de restriction aux échanges : plus le marché est vaste et plus élevées seront l’efficacité productive et la rentabilité.

Dans le monde idéal de Smith, qui sert de modèle aux partisans de la mondialisation, les biens circulent librement sur le marché. Les pays qui bénéficient d’un avantage dans la production d’un bien – savoir-faire, source d’approvisionnement d’une matière première… – en font profiter les autres nations. Tout le monde est gagnant, l’exportateur comme l’importateur qui peut ainsi consacrer ses ressources productives à des fins plus utiles. Et si le marché est mondial, non seulement les marchandises mais aussi les capitaux et les travailleurs doivent pouvoir circuler librement. Or, il est naturel que les conditions de vie des pays riches attirent les habitants des pays du Sud. L’essor économique dans les régions pauvres n’est pas assez rapide pour les maintenir chez eux. C’est une conséquence inévitable des disparités économiques entre les pays développés et les autres. Indépendamment des guerres, les mouvements migratoires s’apparentent à de simples ajustements qui surviennent sur un marché du travail en passe de devenir mondial.
Comment est-il possible que les mouvements d’une élite globalisée faite de super managers capables de travailler partout dans le monde suscitent l’admiration quand, en même temps, ceux de masses pas toujours qualifiées provoquent l’effroi ? Imaginer qu’il est envisageable pour les pays riches d’exporter durablement des biens et des capitaux, avant de rapatrier les revenus de ces opérations, les aspects souhaités de la mondialisation, cela sans en subir les effets indésirables, n’est pas très sérieux. A cet égard, la position de Maurice Allais est plus compréhensible : non à la mondialisation – les pays riches doivent faire du commerce entre eux, idem pour les pays pauvres. Cela minimise les avantages comme les inconvénients des échanges internationaux. La position protectionniste de Donald Trump est tournée en dérision mais, en définitive, le Président des Etats-Unis ne fait rien d’autre que se focaliser sur un aspect de la mondialisation qui lui déplaît – le déficit commercial de son pays avec ses partenaires – sans être capable de regarder le tableau dans son ensemble. Il n’est pas le seul.

Comme Stephen Smith le démontre, une migration de l’Afrique vers l’Europe est inévitable. L’Union européenne compte 510 millions d’habitants et sa population est vieillissante. En 2050, il n’y aura plus que 450 millions d’Européens. Par contraste, 1,25 milliards de personnes peuplent l’Afrique dont 40 % de moins de 15 ans et, en 2050, sa population aura même doublée. Cette évolution démographique s’amorce alors que les Européens rechignent à partager généreusement leur paquet de bonbons. Ils emploient leur intelligence à élaborer des stratégies destinées à accroître uniquement leurs propres richesses, lesquelles seront une véritable pompe à aspiration dans les décennies à venir. Il serait de bonne politique d’anticiper dès maintenant le mouvement démographique à venir. Hélas, que voit-on ? L’humeur des Italiens qui n’en peuvent plus de servir de terre d’accueil aux migrants ; la duplicité des Français qui viennent les houspiller ; l’étrange conception de la charité des pays d’Europe de l’Est qui viennent quémander des bonbons aux puissances de l’Union mais refusent d’en rétrocéder une part infime aux plus miséreux ; etc… Qui a dit : « gouverner, c’est prévoir» ?

Conseils de lecture :

Delpard Raphaël, La conférence de la honte. Evian, juillet 1938, Michalon, Paris, 2015.
Smith Stephen, La ruée vers l’Europe: La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent, Grasset, Paris, 2018.

L’INFO A LA UNE…

Parler des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) est définitivement ringard. Il faut dire technologies de l’information et de la communication (TIC) afin de suggérer que les changements qu’elles induisent n’ont plus de mystère et sont bien maîtrisés. Pas sûr qu’ils le soient pourtant…

petits pois.jpg

D’après la typologie proposée par Elinor et Vincent Ostrom, les biens de l’ancienne économie sont ordinairement classés dans la catégorie des biens rivaux tandis que ceux de la nouvelle où l’information occupe une place essentielle sont non rivaux. Le critère de rivalité traduit l’idée que certains bien peuvent être consommés par plusieurs consommateurs en même temps alors que, pour d’autres biens, c’est impossible. L’aspect matériel d’une voiture l’associe à la classe des biens rivaux, au contraire des biens de la nouvelle économie. En effet, une information se partage. Non seulement sa détention n’empêche pas d’autres consommateurs d’y accéder mais sa valeur augmente souvent avec leur nombre. Les séries télévisées sont un exemple de ce type de biens : si l’audience est élevée, les chances qu’une nouvelle saison soit tournée augmentent. Dans le même ordre d’idée, la loi de Metcalfe stipule que la valeur d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses membres. L’impact de cette famille de biens n’est pas négligeable sur l’analyse économique.

La théorie économique standard s’appuie sur un personnage fictif, l’homo œconomicus, l’homme rationnel. C’est logique puisque l’économie est, parmi les sciences humaines, celle qui est centrée sur la rationalité des comportements. L’homo œconomicus établit son choix entre différents états de l’économie en procédant au calcul coût-avantage de chacun d’eux. Pour ce faire, il recourt à des techniques de calcul qui enchantent les étudiants en microéconomie. A l’évidence, le comportement de madame Michu ne peut lui être apparenté. La ménagère de 50 ans ne se rend pas au supermarché avec une calculatrice dans une main et une feuille de formules mathématiques absconses dans l’autre. Or, sans cette hypothèse de rationalité du consommateur, les résultats de la théorie économique standard deviennent très douteux – cela, bien que des économistes comme Milton Friedman aient soutenu que, si le modèle prédit des résultats correspondant à la réalité, peu importe si les hypothèses sont excessivement simplificatrices.

Outre l’homo œconomicus, une autre hypothèse du modèle standard s’est également trouvée rapidement sur la sellette : elle est relative à l’information. Celle-ci est supposée être transparente, gratuite et facilement accessible. Si ce n’est pas vérifié, la même suspicion pèse sur les conclusions à tirer de la théorie que dans le cas précédent. Or, on comprend bien le problème qui se pose. Imaginons un individu ultra-rationnel. A partir du moment où l’information devient coûteuse, son comportement change radicalement. Tant que l’information était gratuite, son intérêt était de poursuivre ses recherches le plus longtemps possible afin de dénicher le produit de ses rêves au prix le plus bas. Mais dès qu’un coût apparaît, que ce soit en temps ou en argent, c’est sa rationalité même qui lui ordonne d’interrompre sa quête. Aucun consommateur ne prospectera toutes les grandes surfaces de sa ville juste pour acheter une boîte de petits pois.

Dans la pratique, les agents économiques effectuent au moins intuitivement une distinction entre les multiples catégories de biens. Un bien immobilier ne s’achète pas habituellement sans quelques investigations personnelles. L’acheteur s’informera sur le prix du mètre carré. Il comparera plusieurs biens. Il est important qu’il transpire. Il faut posséder un incroyable aplomb pour acheter une maison lors de sa première visite sur la base d’arguments purement rationnels – nous laissons délibérément de côté les achats «coup de cœur » qui, par définition, échappent au champ de la rationalité. C’est ce qu’on appelle la « malédiction du coup de chance ». Plutôt que prendre conscience de sa bonne fortune, l’acheteur se dira souvent que, si à sa première visite il est tombé sur une telle occasion, avec quelques recherches supplémentaires, il parviendra à faire mieux. Par contraste, l’achat d’une boîte de petits pois, on l’a dit, ne nécessite pas d’efforts trop intenses.

Que viennent faire alors les technologies de l’information dans cette histoire ? On a observé que l’homo œconomicus ne pouvait donner sa pleine mesure en raison du coût de l’information, pour autant que le personnage existe bien sûr mais ceci n’est qu’un détail après tout. Le développement des technologies de l’information – sites Internet, comparateurs de prix… – conduit au bout du compte à une réduction significative de ce même coût. S’il suffit uniquement de cliquer sur un bouton pour localiser la boîte de petits pois la moins chère, pourquoi s’en priver ? Toute économie est bonne à prendre. Avec la quasi gratuité de l’information, le calculateur rationnel retrouve donc des couleurs. D’aucuns annoncent même sa revanche et s’en réjouissent : l’homo œconomicus is back ! La nouvelle est importante mais ce n’est pas l’unique conséquence de cette baisse du coût l’information.

En fait, les agents qui émettent l’information sont aussi concernés que ceux qui les reçoivent. La théorie de la « longue traîne » de Chris Anderson est une illustration du phénomène. De façon plus générale, c’est une démocratisation de l’information qui se produit. Pour un musicien, le passage par un grand studio n’est plus indispensable pour atteindre le public. S’il a du talent, s’il est dans l’air du temps ou s’il sait tout simplement se vendre, il aura l’opportunité de réussir sans cela. Mais cet accès quasi immédiat à la communauté des connectés, à cette caisse de résonance, n’est pas sans danger. Umberto Eco bougonnait : «les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel». Difficile de lui donner complètement tort d’autant que ces petits génies exigent en parallèle un « droit à l’oubli » pour les âneries qu’ils s’amusent à professer à la planète entière. Au moins, ils sont lucides…

Conseils de lecture :

Anderson Chris, Free ! Comment marche l’économie du gratuit, Paris, Champs, 2016.
Mattelart Armand, Histoire de la société de l’information, La Découverte, 2009.

ÇA A FAIT DES BULLES, C’ÉTAIT (PAS) RIGOLO !

Le petit épargnant rêve du placement qui le rendra riche si possible sans prendre de risque. Ignorant que le rendement est corrélé au risque, il n’est pas conscient que les « super plans» à la mode sont à prendre avec des pincettes. Les bulles spéculatives finissent forcément mal pour l’ensemble du système et, le plus souvent, pour eux également.

bulles

A bien des égards, le récent emballement provoqué par le bitcoin fait songer à la ruée vers l’or aux Etats-Unis au dix-neuvième siècle. Avant de revenir à des niveaux moins extravagants, la crypto-monnaie avait enregistré une hausse ahurissante pendant les mois précédents qui ne pouvait que déclencher les fantasmes les plus fous comme à l’époque des cow-boys. Evidemment, la quête de l’eldorado était devenue plus commode. Plus besoin de se rendre en Californie avec du matériel de prospection en risquant à tout instant de se faire scalper par des sauvages. Pour espérer décrocher la timbale, il suffisait de se rendre dans une maison du bitcoin et de suivre la file d’attente. Impossible de se perdre en route : Nabilla montrait le chemin. Le progrès mérite d’être apprécié à sa juste valeur mais l’essentiel n’est pas là. La véritable différence entre une simple aventure spéculative, la ruée vers l’or, et une bulle spéculative, doit être soulignée. En l’occurrence, puisque les audaces des uns et des autres sont évaluées à l’aune des marchés, un premier critère peut être avancé : une simple ruée concerne davantage le côté offre tandis que, dans une vraie bulle, les regards sont tournés vers la demande.

L’échauffement des sens a été intense dans la ruée vers l’or mais les débordements furent limités malgré tout. Si les chercheurs d’or n’en trouvaient pas en Californie, ils partaient prospecter plus loin. La folie collective restait ainsi soumise à la réalité économique. La découverte de nouveaux gisements menait à l’enrichissement de quelques-uns mais les forces du marché œuvraient à calmer le jeu. Une augmentation massive de l’offre d’or conduisait à une baisse de son cours. En fait, si le métal jaune avait fini par être aussi abondant que l’herbe dans la nature, sa valeur serait devenue presque nulle et plus personne se serait amusé à en rechercher. Il existait donc une sorte de rééquilibrage automatique. Ce lien maintenu entre l’état de l’offre et les prix est déterminant. C’est l’épreuve des faits qui évite ces dérapages que l’on observe dans les bulles. La ruée vers l’or n’est bien sûr qu’un exemple. D’ailleurs, à la même époque et au même endroit, une autre ruée, vers l’os (de dinosaure) cette fois, se produisit. Elle opposa de fameux paléontologues. Une excellente idée de western en vérité mais cela nous éloigne un tant soit peu du sujet.

Dans une bulle spéculative, rien n’apaise la demande. L’augmentation des prix attire les acheteurs à l’affût d’une belle occasion de placement. L’afflux des nouveaux arrivants renforce la hausse des prix et le phénomène s’auto-entretient. Une déconnexion s’opère entre le cours du produit, qui est normalement supposé refléter ses profits futurs, et son potentiel réel. Soyons clair : le décalage entre la dépense de l’investisseur (achat de machines, d’actions…) et les profits qu’il pourrait réaliser ensuite est consubstantiel au capitalisme. Ce qui est propre aux bulles est que cet écart devient complètement aberrant. Le système de crédit jette de l’huile sur le feu. Des agents économiques empruntent afin de profiter de la hausse du produit phare. De ce fait, les banques ne sont pas épargnées lorsque l’inévitable renversement du marché survient – John Rockefeller racontait que, quand son chauffeur lui parlait de la bourse, il estimait que c’était le moment de vendre. Cependant, toutes les bulles ne se déroulent forcément pas à l’intérieur des marchés de capitaux.

Le krach de 1929 est certes très présent dans l’imaginaire collectif. Des milliers de spéculateurs ruinés se seraient jetés par les fenêtres. Il était imprudent, dit-on, de se promener dans le quartier de Wall Street sans regarder vers le ciel. Un couple aurait sauté en se tenant par la main parce que les amoureux détenaient un compte joint. Toutefois, entre légende et humour grinçant, voire désir inconscient d’un sort que les Américains auraient bien réservé aux acteurs de la débâcle, l’explosion de cette bulle financière a été exagérée. Seuls quelques individus ont fait le grand saut. Dans un autre genre, la « tulipomanie » qui a frappé les Pays-Bas au dix-septième siècle permet de visualiser à quel résultat la fièvre qui s’empare de tout un peuple est susceptible d’aboutir. Au plus haut, la valeur d’un bulbe de tulipe dépassait le salaire d’un ouvrier spécialisé pendant 15 ans, c’est-à-dire le prix d’une modeste demeure. Quand on pense que certains associent les fleurs au romantisme ! Le secteur immobilier a connu également des bulles spectaculaires. A la fin des années 1980, si l’Empereur du Japon avait envisagé de vendre son petit palais impérial, il aurait obtenu en contrepartie l’intégralité des terres de Californie. Des regrets, monsieur le Tennô ?

La multiplication des krachs n’est pas juste une illustration des délires que l’espèce humaine est capable de générer. Elle met accessoirement en danger toute l’économie. Il y a contagion. A la suite de crise de 1929, les Etats-Unis qui étaient son épicentre ont enduré une terrible récession. Le taux de chômage est passé de 5% à 18% en dix ans. Voilà les raisons de la colère de la population américaine. Le Japon, qui était un modèle pour les autres pays riches, ne s’est toujours pas remis du moment où sa bulle a pété. Conscientes du risque encouru par la nation, ses autorités monétaires avaient pourtant tenté de procéder à un atterrissage en douceur. Raté. Des mesures de régulation des marchés qui puissent freiner ou, encore mieux, empêcher la propagation des crises seraient bien utiles. Si d’aventure les investisseurs institutionnels considéraient sérieusement de participer à une bulle type bitcoin, plutôt que se demander qui paiera les pots cassés, ne serait-il pas plus judicieux d’instaurer des mesures qui préviendraient la catastrophe à venir ?

Conseils de lecture :

Akerlof George et Shiller Robert, Les esprits animaux : Comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie, Paris, Champs, 2013.
Roche Marc, Histoire secrète d’un krach qui dure, Paris, Albin Michel, 2016.

UN LIBERAL, ÇA NE TRUMP PAS ENORMEMENT !

A force de caricaturer les personnes ou les idées que l’on aime détester, on en arrive à dire de grosses bêtises. Le cas du Président Trump est édifiant. L’homme est foncièrement antipathique, c’est entendu. Le libéralisme économique a plutôt mauvaise presse en France. En conclusion, le Président Trump mènerait une politique libérale aberrante… sauf que c’est complètement faux.

éléphant 2Les fondements de la pensée libérale sont bien connus. Les marchés s’autorégulent. De ce fait, toute intervention de la puissance publique, même dégoulinant de bonnes intentions, est à proscrire. Non seulement elle ne parvient pas à atteindre ses objectifs mais elle vient perturber le fonctionnement de cette belle mécanique que constituent les marchés. Comme le plus souvent l’Etat est déjà présent dans l’économie, une politique libérale consiste en réalité à lui faire opérer un retrait stratégique. On emploiera souvent le préfixe « dé » comme dans déréglementation, décloisonnement ou désintermédiation. Si l’on prend le budget de l’Etat qui est habituellement considéré comme un des principaux leviers de son action, le libéralisme est synonyme d’une diminution globale de son montant, sur le poste des recettes autant que celui des dépenses. Ce point est crucial parce que la mise en application simultanément de ces deux mesures n’est pas fréquente.

Décider d’une baisse des recettes de l’Etat, c’est-à-dire des impôts, qui permettrait de libérer les forces vives de la nation n’est pas le plus problématique. Rares sont les citoyens qui songeraient à manifester afin de continuer à acquitter leurs prélèvements obligatoires alors que l’Etat vient de les supprimer. C’est au niveau des dépenses que la situation se gâte. Les diminuer signifie réduire la qualité des services publics ainsi que le montant des prestations sociales offertes à la population. D’une certaine manière, surtout si l’on envisage une réélection, il faut un certain courage pour se risquer sur cette voie. En Grande-Bretagne, la « dame de fer », Margaret Thatcher l’a fait dans les années 1980. Les résultats de sa politique restent extrêmement controversés à ce jour, notamment concernant la dimension sociale, avec un appauvrissement de pans entiers de la population, mais sa politique a été objectivement conforme au credo libéral.

Aux Etats-Unis, malgré une rhétorique parfois très hostile à l’immixtion de l’Etat dans l’économie, la pratique des gouvernements successifs, y compris républicains, s’est située aux antipodes du libéralisme. Ronald Reagan, Président justement à l’époque de Madame Thatcher, a certes baissé les impôts des contribuables mais a augmenté significativement les dépenses publiques en raison de sa politique de réarmement dite «guerre des étoiles » qui a provoqué une explosion du déficit budgétaire. L’espace occupé par l’Etat s’est accru. Contrairement à une idée reçue, George Bush (fils) s’est inscrit dans la continuité de cette tendance. Il a réduit le niveau de taxation dans l’intention de stimuler l’initiative individuelle en même temps qu’il injectait des centaines de milliards de dollars dans l’économie, que ce soit pour soutenir les secteurs sinistrés à la suite du choc de l’année 2001 ou pour financer la guerre en Irak. Pour notre propos, les dépenses militaires produisent des effets similaires aux dépenses civiles dans le système économique.

Le théoricien de l’interventionnisme de l’Etat, John Maynard Keynes, explique précisément de quelle manière les déficits publics relancent l’activité économique. Tout se passe comme si une pompe était amorcée et dynamisait la croissance. Paradoxalement, ce qu’il décrit correspond à la perfection à la pratique de ces gouvernements supposés être libéraux. Il y a loin de la parole aux actes. Pour nuancer, Keynes était progressiste. Selon lui, les baisses d’impôts devaient profiter aux classes défavorisées d’autant que ce sont celles qui consomment le plus proportionnellement à leur revenu. Or, chez ces Présidents des Etats-Unis, il est important de souligner que la politique fiscale profite aux plus nantis. C’est cette bizarrerie qui a poussé le milliardaire Warren Buffet a plaidé en faveur d’une différenciation entre riches et défavorisés, les premiers devant être mis à contribution et les seconds bénéficier des baisses d’impôts.

Et Donald Trump dans tout cela ? Tel monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans la savoir, l’actuel Président des Etats-Unis fait du keynésianisme sans en être conscient. Avec la même réserve que précédemment, il a conduit une spectaculaire baisse d’impôts destinée en partie à inciter les entreprises américaines à revenir s’installer sur le sol national. De plus, il présente son plan de développement des infrastructures, qui est chiffré à 1500 milliards de dollars au minimum, comme un des grands chantiers de sa présidence. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’il sera validé par le Congrès. Les déficits qu’il est censé creuser ne sont pas du goût des membres du Tea Party qui, eux, sont d’authentiques libéraux et cohérents avec leur discours. Ils perçoivent l’interventionnisme de Trump comme une dérive à juguler absolument.

Si la politique du Président Trump soulève des interrogations, c’est pour d’autres raisons. L’économie des Etats-Unis tourne visiblement à plein régime. Le taux de chômage, qui avoisine les 4 %, est remarquablement faible. Il indique que la surchauffe économique est proche. Or, il se trouve que le rapatriement des entreprises américaines implantées à l’étranger cumulé à la politique de grands travaux requerra une main d’œuvre abondante. C’est à cet endroit que les choses se corsent. En effet, Donald Trump a clairement affiché une réticence face à l’immigration. Le Président ne sera accusé par personne d’éprouver de la sympathie envers les étrangers. A partir de là, qui fournira les bataillons de travailleurs nécessaires à toutes ces nouvelles activités productives ? Dans ces conditions, le risque d’un embrasement des salaires n’est pas à exclure. La perte de compétitivité des entreprises américaines, inhérente à l’inflation qui s’ensuivrait, serait catastrophique… le serpent qui se mord la queue en quelque sorte.

Conseils de lecture :

Mandeville Laure, Qui est vraiment Donald Trump ?, Paris, Equateurs, 2016.
Villemeur Alain, La croissance américaine ou la main de l’Etat, Paris, Seuil, 2007.

PROFITONS, C’EST GRATUIT…

En anglais, free signifie à la fois libre et gratuit. La conjonction des deux mots se comprend aisément. Un bien « libre de frais » (free of charge) peut être associé à la notion de liberté puisque, pour chacun, la propriété de biens étend le champ des possibles. Pourtant, la gratuité constitue parfois un piège pour le consommateur qui renvoie au contraire à une privation de libre arbitre.

freeeeeDans une expérience conduite en deux temps, l’économiste Dan Ariely proposait deux sortes de chocolat aux visiteurs du stand qu’il avait installé devant un grand bâtiment public. La première était du chocolat de qualité. Il s’agissait de succulentes truffes de Lindt. La seconde était du chocolat plus ordinaire, des Kiss de Hershey. Lors de la première phase, les truffes furent vendues à 15 centimes et les Kiss à 1 centime. Le coût des Lindt était supérieur mais, en tenant compte du rapport qualité-prix, une majorité significative des consommateurs les préféra cependant – 73 % pour être précis, 27 % seulement optant pour les Kiss. A l’étape suivante, l’expérimentateur introduisit la gratuité. Le prix des Lindt passa à 14 centimes. Celui des Kiss baissa du même montant, un centime, ce qui les rendit gratuit. Une inversion du comportement des consommateurs fut alors observée : 69 % jetèrent leur dévolu sur le chocolat ordinaire, le Kiss. De ce fait, la proportion des acheteurs de Lindt dégringola à 31 %. L’explication est triviale : dès lors que la possibilité de ne pas avoir à acquitter la moindre dépense apparaît, les individus modifient totalement leur perspective. La gratuité l’emporte sur l’évaluation rationnelle.

Les professionnels du marketing n’ignorent pas ce tropisme envers la gratuité et en jouent avec habileté. Ils mettent au point des leurres afin d’attirer les consommateurs dans leurs filets. Exemple, voici une proposition du journal The Economist : 59 dollars pour un abonnement Internet, 125 dollars pour un abonnement papier et 125 dollars pour un abonnement qui inclut Internet et papier. La comparaison des deux dernières offres donne le sentiment que le lecteur qui se déciderait en faveur du package Internet plus papier à 125 dollars bénéficierait de la gratuité pour Internet. Celui qui aurait spontanément retenu la version en ligne seule est perturbé. Pourquoi payer 59 dollars pour un produit qui est fourni gratuitement sous certaines conditions ? La manipulation est aisée à démontrer. Quand des cobayes doivent trancher entre les trois options, ils plébiscitent la formule papier plus Internet (84 %) tandis que l’abonnement exclusivement Internet séduit assez peu (16 %) – il n’y a évidemment personne pour choisir la version papier seule. En revanche, quand cette option est retirée, les suffrages se portent largement sur l’abonnement en ligne (68 %) et l’offre papier plus Internet recule lourdement par conséquent (32 %). C’est logique puisque le mirage d’Internet gratuit dans le package a disparu.

Il serait impossible de dresser une liste exhaustive des consommateurs qui sont revenus chez eux de leurs emplettes avec des paires de chaussettes d’une couleur qu’ils n’aiment guère uniquement parce que la deuxième paire était gratuite. Qu’un ensemble de quatre boîtes de maïs en conserve affiche fièrement que la quatrième est gratuite et voilà que les yeux du consommateur pétillent. Impossible pourtant de déchirer le plastique pour ne prendre que la quatrième, celle qui est gratuite justement. Le malheureux perd toute lucidité. Au lieu de comparer le coût unitaire de la boîte de maïs qui forme le quatuor avec le prix de produits concurrents, il se laisse fréquemment emporter par la promotion suggérée par la notion de gratuité. Encore plus fort, le mécanisme mental est susceptible de s’enclencher sur la base d’une simple croyance. La victime désirait acheter un canapé noir. Une enseigne en vend un de couleur marron. Cela ne convient pas… sauf qu’une jolie lampe gratuite est offerte aux dix premiers clients. Le prospect demande au vendeur s’il bénéficierait du cadeau en cas d’achat. La réponse est positive. Au moment de remplir le bon de commande, un responsable intervient et présente ses excuses : les dix lampes sont déjà parties. Une partie des acheteurs maintient cependant sa décision d’achat du canapé marron.

A la suite du mathématicien Daniel Bernoulli qui a vécu au dix-huitième siècle, les contemporains Daniel Kahneman et Amos Tversky ont souligné que l’homme était caractérisé d’ordinaire par une aversion au risque. Ainsi, entre un gain garanti de 8 000 dollars et une configuration dans laquelle sa probabilité de remporter 10 000 dollars est de 85 % (et celle de rien gagner est donc de 15 %), le plus souvent il penchera pour le gain sûr – cela, en dépit d’une espérance de gain supérieure dans le cas où un risque existe. L’asymétrie entre les bénéfices et les pertes est peu contestable. L’être humain est particulièrement sensible au risque d’une perte. On observera en passant que le comportement des traders n’est manifestement pas conforme à cette règle – cela, peut-être parce que ce ne sont pas eux qui sont amenés à endosser les pertes au bout du compte. En quoi ces constats concernent-t-ils ce qui précède ? Un lien peut être établi entre la douleur d’une perte et une dépense à régler. Dès lors que l’opportunité d’échapper à ces situations déplaisantes se présente, de nombreux individus tentent de s’engouffrer dans la brèche. Ils sont alors prêts à oublier toute leur rationalité, le rapport qualité-prix, bref tout ce qu’ils ont appris dans leurs cours de calcul économique. D’aucuns soutiendront que cette dernière conséquence n’est certainement pas la plus dramatique…

Conseils de lecture :

Ariely Dan, C’est (vraiment ?) moi qui décide : Les raisons cachées de nos choix, Paris, Champs, 2016.
Kahneman Daniel et Tversky Amos, « Choices, Values, and Frames », American Psychologist, 2014, p. 341-350.

ABONDANCE DE BIENS NUIT CERTAINS JOURS

Pour beaucoup, l’aphorisme de Francis Blanche « mieux vaut être riche et en bonne santé que pauvre et malade » est une lapalissade. Heureusement que les économistes sont là pour proposer sa remise en cause : les pays richement pourvus en ressources naturelles rencontrent parfois de telles difficultés que d’aucuns affirment qu’ils seraient même victimes d’une « malédiction ».

pétrole-indiens

Comment expliquer que des pays abondamment dotés en pétrole ou en minerais comme le cuivre, le tungstène, l’uranium, l’or, le cobalt ou encore en diamants connaissent un faible niveau de croissance économique, maintenant la majorité de la population sous le seuil de pauvreté, et soient caractérisés par un régime politique qui n’est pas réellement démocratique? La République du Congo est un cas d’école. Ce pays n’a jamais décollé économiquement malgré la richesse exceptionnelle de son sous-sol. Il est possible que la bataille pour leur appropriation, notamment le rare et stratégique coltan, nourrisse les combats entre les factions qui se déchirent aujourd’hui sur son territoire. Cependant, l’ex Zaïre n’a pas toujours été en guerre. Dirigé d’une main de fer pendant plus de 30 ans par le maréchal Mobutu, il a vécu dans un calme relatif durant cette période et la situation économique de la majorité de sa population n’était alors guère plus enviable. Que des individus fortunés ne soient pas incités à travailler est compréhensible mais qu’un pays soit plongé dans l’apathie l’est beaucoup moins.

Plusieurs arguments économiques sont susceptibles d’être invoqués pour rendre compte du phénomène. Tout d’abord, la volatilité du cours des matières premières rend les pays qui en dépendent extrêmement fragiles. Quand les cours baissent, des ressources financières viennent brutalement à manquer. La politique gouvernementale est révisée. Des projets ambitieux doivent être abandonnés. De plus, l’exportation massive de pétrole ou de minerais conduit parfois à une balance commerciale excédentaire, synonyme d’appréciation de la monnaie, laquelle obère la prospérité d’autres secteurs de l’économie. Cette problématique n’est pas spécifique aux pays en développement. Elle porte d’ailleurs le nom de « syndrome hollandais » puisque, dans les années 1960, la découverte de gisements pétroliers a pesé sur la compétitivité des entreprises industrielles des Pays-Bas. Le florin fort les pénalisait lourdement. Enfin, dernier élément, l’affectation de ressources productives à l’exploitation des richesses du sous-sol s’avère singulièrement coûteuse dans certaines circonstances.

La colonisation est intéressante à cet égard puisque les ressources naturelles se situent au départ à l’étranger. Le pillage et les massacres d’indigènes indociles sont indiscutables mais cette évidence s’accompagne d’une idée reçue qui l’est beaucoup moins : la colonisation aurait été une entreprise éminemment rentable sur le plan économique. Le recours à la soldatesque, la mobilisation de personnel administratif et la création d’infrastructures (routes, chemin de fer…) ont mobilisé des facteurs de production qui auraient pu être employés dans d’autres activités productives. Paul Bairoch a insisté sur le fait que la croissance économique des puissances coloniales a été inférieure à celle d’autres pays développés non colonisateurs entre les dix-neuvième et vingtième siècles. L’Espagne a perdu sa suprématie en Europe quand elle a envoyé des générations de conquistadors ramener des métaux précieux des Amériques quelques siècles plus tôt. Au même moment, les Néerlandais et Britanniques se focalisaient avec sagacité sur leur appareil productif.

La dimension politique ne peut être négligée dans la colonisation bien sûr. Elle ne l’est pas davantage dans la « malédiction des ressources naturelles ». En effet, toutes ces richesses suscitent des convoitises à l’intérieur des pays concernés. Des intérêts privés finissent par les accaparer à leur unique bénéfice. La rente qu’elles procurent profite à des clans et non à la collectivité. Par nature, les matières premières sont propices à toutes sortes de détournements ou de combines à l’odeur de corruption. Le scandale des « biens mal acquis » en témoigne. Des proches de dirigeants de pays situés pour l’essentiel en Afrique ont été accusés de détenir entre 100 et 200 milliards de dollars d’avoirs dans les pays du Nord ou des paradis fiscaux. En 2017, Teodorin Obiang, le vice-Président de la Guinée Equatoriale était condamné à 3 ans de prison avec sursis et à la confiscation intégrale de ses biens sur le territoire français d’une valeur estimée à 150 millions de dollars. Tous ces comportements prédateurs impliquent une organisation de la société, des institutions, peu favorables à la croissance économique et à la démocratie.

La tragédie qui a frappé les Osages dans les premières décennies du vingtième siècle est une preuve supplémentaire de la malédiction. Comme de nombreuses autres nations amérindiennes, les Osages furent obligés de se déplacer pour libérer de l’espace aux flux d’immigrants blancs qui déferlaient sur les Etats-Unis. En s’installant au bout du compte dans l’Oklahoma sur des terres peu fertiles, ils firent le pari de la tranquillité. Raté. Ils n’auraient jamais pu deviner que sous leurs pieds dormaient de fabuleuses réserves pétrolières. Leur exploitation transforma une grosse partie des membres de la communauté en millionnaires. Ils venaient de toucher le jackpot. C’est précisément à cet endroit que leur tragédie débute. Les Amérindiens étaient considérés comme des citoyens de seconde zone. Il n’était pas pensable de les autoriser à dépenser leur magot comme bon leur semblait. Des curateurs furent désignés pour les aider à gérer leur richesse.

Grâce à cette politique raciste, une industrie de l’escroquerie se mit en place et permit de dépouiller méthodiquement les nouveaux riches. Pire même. L’assassinat fut pratiqué sur une large échelle parce que, par de savantes alliances matrimoniales entre blancs et peaux-rouges, récupérer les droits de propriété devenait envisageable. David Grann relate ce scandale dans une brillante enquête. L’adaptation cinématographique que Martin Scorsese et Leonardo DiCaprio tournent actuellement révèlera probablement comment un des criminels a été neutralisé mais laissera certainement de côté les dizaines de meurtres qui restent non élucidés. Il n’est évidemment pas question de douter de la sagesse de Francis Blanche, attestée en particulier par son incarnation du Sâr Rabindranath Duval. Que ses mânes se souviennent juste que les économistes sont d’infatigables poils à gratter et qu’il convient de s’en méfier…

Conseils de lecture :

Bairoch Paul, Mythes et paradoxes de l’histoire économique, Paris, La Découverte, 2005.
Grann David, La note américaine, Paris, Globe, 2018.

POUR FAIRE BONNE MESURE

Malgré les critiques qui lui sont régulièrement assénées, le produit intérieur brut (PIB) demeure le principal indicateur de l’activité économique. En France, son montant avoisine les 2 200 milliards d’euros. L’accent qui est mis sur cet « agrégat » n’est pas uniquement un révélateur de la création de richesses. Il éclaire également sur notre conception très particulière de l’économie.

croissance.jpg

Une plaisanterie d’Alfred Sauvy a beaucoup marqué les esprits. L’économiste français avait signalé avec malice que, s’il avait épousé sa femme de ménage, le PIB de la France aurait chuté puisqu’il aurait vraisemblablement cessé de rémunérer sa nouvelle épouse, cela même si elle avait continué de passer l’aspirateur. A périmètre constant, le constat est juste mais, dans une perspective plus globale, l’indicateur des richesses créées aurait en fait plutôt augmenté. En effet, pour poursuivre sur le même ton, il aurait fallu à Alfred Sauvy se séparer de sa précédente épouse. De lourds frais d’avocats auraient été engagés. De plus, l’ex madame Sauvy aurait été amenée à déménager, faire appel à un transporteur et occuper un nouveau logement –n’oublions pas que les divorces représentent un infatigable soutien au secteur immobilier, fort utile en période de crise. En d’autres termes, si Alfred Sauvy avait « changé de monture », comme disent les opticiens, l’affaire n’aurait pas été une opération rentable…

Pour être honnête, il est facile de rire des limites d’une définition et, à ce propos, le cas du PIB n’est en rien remarquable. Ainsi, selon un des critères caractérisant le chômage d’après le Bureau International du Travail (BIT), une petite heure d’activité professionnelle suffit pour empêcher qu’un individu soit classé dans la catégorie des chômeurs. Un taquin a expliqué un jour qu’il suffisait de payer une heure au SMIC à toutes les personnes officiellement recensées comme chômeuses dans la semaine qui précède l’enquête pour que le fléau soit statistiquement éradiqué.

Le PIB n’intègre que les activités faisant l’objet d’un échange marchand et la production des administrations. Parmi les reproches qui lui sont habituellement adressés, la non prise en compte des activités non marchandes figure en tête de liste. La production domestique et les activités bénévoles ou gratuites n’intéressent pas les comptables nationaux. Il n’est pas question que du jardinage le dimanche. Le travail des associations et tout ce qui relève du collaboratif comme les logiciels libres sont également exclus du calcul du PIB. Tout cet ensemble n’est pas simple à évaluer mais il pèserait pour plus de 30% de la production nationale d’après certaines estimations.

De la même manière, les activités ou les conséquences économiques négatives ne sont pas incluses dans le PIB alors qu’elles devraient logiquement l’être. La problématique de la pollution illustre cette carence. Qu’une entreprise crée +50 de richesses en détériorant l’environnement à -10, sa valeur ajoutée comptabilisée sera de + 50 et pas de + 40. Paradoxalement, si une autre entreprise répare les dégâts de la première, sa création de richesses sera de +10, d’où une valeur ajoutée du système enregistrée à +60. Suite à une proposition du Président Sarkozy en 2008, une commission composée de célèbres économistes comme Joseph Stiglitz et Amartya Sen a été fondée afin de réfléchir à ces questions et à une meilleure mesure de l’activité économique.

Il serait incorrect d’imaginer que les statisticiens sont des têtes d’œuf avec des lunettes à monture en écaille et frappés de cécité face aux évolutions du monde. Dans l’idée de coller à la réalité économique et faisant suite à une demande de l’institut européen Eurotsat, l’INSEE a récemment annoncé que le trafic de drogue serait désormais comptabilisé dans le PIB. Quoique quelques zones géographiques risquent d’un coup apparaître moins pauvres, la richesse nationale dans son ensemble ne devrait toutefois guère augmenter de plus de 0,1 % – pas de quoi stimuler artificiellement le bilan du gouvernement. On se doute par ailleurs que la mesure sera assez approximative : un agent recenseur invitant les trafiquants à se faire connaître ne verrait pas probablement pas une foule de doigts se lever.

La justification de cette décision est encore plus intéressante : le trafic de drogue est perçu comme un échange librement consenti. C’est la clé. L’argument de l’addiction qui altèrerait le jugement n’a pas été retenu puisqu’il s’agit d’une boîte de Pandore. En revanche, l’INSEE a refusé à ce stade d’intégrer la prostitution au PIB en considérant que, pour qu’une personne fasse le commerce de son corps, elle n’était pas entièrement libre. La notion d’échange librement consenti a tranché une nouvelle fois. Tous les pays ne sont pas d’accord sur son interprétation – en conséquence, certains prennent en compte la prostitution dans leur PIB – mais tous s’y réfèrent.

L’obsession de l’échange marchand, légal ou non, est donc manifeste. Elle nourrit la croyance que la performance économique est devenue primordiale, que toutes les forces de la société doivent converger vers l’essor du marché. Il est symptomatique que le service du personnel ait fini par se transformer en département des ressources humaines. Tout est dit : l’homme est un moyen. La commission Stiglitz préconise de construire d’autres indicateurs qui prendraient en compte le bien-être de la population. En vérité, ces indicateurs qui mesureraient la qualité sociale de la croissance, c’est-à-dire l’impact des changements économiques sur la vie des habitants, existent déjà.

Le plus connu est l’IDH – Indice de Développement Humain – qui présente une synthèse de données relatives à la santé, avec l’espérance de vie à la naissance, à l’éducation, évaluée par la durée moyenne de scolarisation, et à l’économie où l’on retrouve le PIB. Mais l’appréciation de cette dimension sociale contient une part de subjectivité. Pourquoi se cantonner à l’éducation et à la santé ? Vous jugez que le niveau des inégalités économiques est important ? Voici un nouvel indicateur. Vous privilégiez l’équité des rapports homme-femme. En voilà un autre. L’environnement vous importe à moins que ce ne soit le régime politique plus ou moins démocratique ? Encore des indicateurs. Le problème n’est pas d’inventer des indicateurs sociaux mais d’être plus soucieux de leur mouvement que de celui du PIB. Hélas, hélas, hélas, une telle évolution de mentalités est moins probable qu’un défilé d’éléphants roses sur un tapis volant.

Conseils de lecture :

Méda Dominique, Au-delà du PIB : Pour une autre mesure de la richesse, Champs, 2008.
Sauvy Alfred, Mythologie de notre temps, Payot, 1965.