QUE LES COEURS SE LEVENT !

Un jour, l’actrice Mae West s’adressa à un de ses admirateurs en lui dispensant une de ses formules choc : « Vous avez un revolver dans la poche ou vous êtes ému ? ». Emotions. Voilà, le mot est lâché. Tel un raz-de-marée, elles emportent désormais tout sur leur passage. Qui parviendra à résister à leur élan ?

Définies comme un trouble subit, une agitation passagère causés par un sentiment vif de peur, de joie, de surprise…, les émotions sont souvent associées aux passions bien qu’il ne faille surtout pas confondre les deux notions. L’étymologie souligne cet emballement avec motio, mouvement. Le e, vers le dehors, indique que les émotions donnent habituellement lieu à des manifestations extérieures  accélération du pouls, tremblement, rougissement… – que les individus essaient parfois de cacher. Ainsi, le joueur de poker s’efforce de ne rien laisser transparaître quand il découvre sa main, carte par carte. Comme en politique, on peut alors parler d’« émotion de censure ». En sens inverse, il arrive que le désordre intérieur soit si intense qu’il prenne entièrement le dessus sur les mécanismes de contrôle de celui qui en est la proie. Dans ce cas, la personne est tétanisée, paralysée par ses émotions. Le sentiment qui les a déclenchées conduit à une immobilisation totale. Face à la danse suggestive de la jeune fille au chaperon rouge, le loup de Tex Avery est lui aussi très ému. Il est tellement sidéré que, avant de ressaisir et de se précipiter vers elle, sa mâchoire inférieure touche sur le sol. Il a le souffle coupé.

L’engouement pour les émotions est relativement récent. Pour autant, rien ne serait plus faux que d’imaginer qu’il s’agit d’une nouveauté, d’une innovation de plus proposée par Elon Musk. Aussi tentante soit-elle, l’image de premiers temps de l’humanité où l’homme aurait été guidé uniquement par la raison, échangeant civilement avec les autres membres de son groupe afin d’arriver à un consensus raisonné, est assez éloignée de la réalité. Plus que le raisonnement par analogie, a contrario ou a fortiori, l’argument numéro un du pithécanthrope était le gourdin. En fait, dès ses premiers temps, l’être humain a été traversé par des passions, des émotions qu’il avait du mal à dominer. Il faut dire que, dans les religions polythéistes, les divinités montraient rarement le bon exemple – à l’instar de Zeus qui était une sorte de précurseur de DSK. Bref, c’est avec l’ère des Lumières que la raison s’est imposée et a été érigée en modèle. Globalement, des progrès scientifiques, économiques et politiques ont été enregistrés. Même si des idéologies mortifères ont simultanément prospéré, le triptyque raison-méthode-discussion a disqualifié son adversaire passion-émotion-violence.

La mise en exergue des émotions est en quelque sorte un retour du refoulé. Une vie pleine de rigueur, centrée sur une analyse objective des phénomènes, luttant contre les parasites d’une démarche faite d’emportements n’a rien de réellement enthousiasmant. La cocotte-minute finit par exploser. Le marketing témoigne à merveille de cette inflexion. Précisons que cette discipline ne doit pas être réduite à sa fabrication systématique de néologismes creux en franglais. Elle est précieuse dans le sens où elle fournit des indices sur les évolutions de la société. C’est une espèce de sociologie appliquée à des fins mercantiles… et le thermomètre fonctionne. Pour illustration, le « marketing tribal » se trouve au fondement de la disparition des groupes sociaux traditionnels. Les solidarités historiques ont été sévèrement abîmées églises, partis, syndicats… – mais elles ont cédé la place à d’autres types d’associations, des « tribus » (fans de telle série, antivax… ) qui se forment et se déforment au gré des évènements. Le cadre général individualiste ne signifie certainement pas que l’homme vit dans un état d’isolement.

Dans le même ordre d’idée, les marketeurs nous ont soumis le concept de « marketing expérienciel », également dans l’air du temps. Les économistes décrivent l’être humain comme un calculateur sans état d’âme, obsédé par le rapport qualité-prix des produits. Eh bien, il n’en est rien ! Justice soit rendue au consommateur qui, lorsqu’il achète un paquet de pâtes, du shampoing, un ordinateur, un stylo ou du papier toilettes, cherche à vivre un moment inoubliable, qui restera dans les annales. Loin du matérialisme qui lui est reproché, l’homme aux écus vise simplement à ressentir des émotions. Il attend qu’on lui raconte une merveilleuse histoire.  A la façon du ready-made de Marcel Duchamp qui privait les objets de leur fonction utilitaire pour les convertir en œuvre d’art,  la marchandise n’a aucun intérêt si ce n’est en tant qu’expérience à nulle autre pareille. Les tristes sires incapables de regarder leur plat de pâtes autrement que comme un mets destiné à leur remplir l’estomac sont d’authentiques handicapés de l’existence. Si l’on revient à l’étymologie d’émotion, on les qualifiera de « personnes à mobilité réduite ».

Cette tendance n’est toutefois pas sans danger. Le besoin d’éprouver des sensations fortes est tellement grisant qu’il semble ne pas connaître de limites. Après tous ces battements, c’est quand la prochaine fois, s’interroge le palpitant ? Les spécialistes parlent d’inflation émotionnelle. Il n’est pas simple de se soustraire à ce genre d’addiction d’autant que des petits malins ont repéré le filon. Il y a moyen de s’en mettre plein les poches en donnant satisfaction au peuple qui se montrera en sus plein de reconnaissance. Le cas de la Coupe du monde de football est édifiant. Les gains pécuniaires sont astronomiques et la compétition se déroule tous les quatre ans. La fédération internationale de football, la FIFA, envisage d’en accélérer la fréquence. Elle se tiendrait tous les deux ans… mais pourquoi alors s’arrêter en si bon chemin ? Une Coupe du monde tous les ans aurait de la gueule aussi, non ? Cependant, cela serait-il suffisant ? Imaginons une finale de Coupe du monde disputée tous les jours. Cela en ferait des soirées pizza-coca entre amis ! Le problème n’est pas que d’obésité, d’excès suscitant du dégoût. A force de dé(cons)truire, on a oublié que la valeur est parfois liée à un long effort, à une construction.   

La maxime (Oscar Wilde) :

L’émotion nous égare :

C’est son principal mérite

Ô TEMPS, TIQUE !

Le 21 août 1911, la Joconde disparaît du Louvre. Comme elle n’a pas posé de congés, il faut se rendre à l’évidence : elle a été l’objet d’un vol. Un temps suspecté, Guillaume Apollinaire est innocenté. Tout rentre dans l’ordre deux ans plus tard : le tableau est retrouvé et le malfaiteur arrêté. L’émotion aura été immense. Et si, au contraire, Mona Lisa se découvrait un jour une ou deux sœurs jumelles ?   

On a beaucoup écrit sur le regard de la Joconde. On parle d’« effet Mona Lisa » pour rendre compte du sentiment d’être dévisagé par un personnage figurant dans un tableau. Pourtant, dans ce cas, il s’agit d’une illusion d’optique puisque les yeux de la dame sont légèrement orientés de côté. Il y a eu aussi des experts qui ont axé leur analyse sur son sourire mystérieux. Quand on le fixe directement, il apparaît sous un certain jour mais, quand le spectateur se focalise sur d’autres parties du corps, il perçoit quelque chose de nouveau. Devenu protecteur de Leonardo de Vinci, François 1er a un jour asséné : «  Souvent femme varie / bien fol est qui s’y fie ». Le rapport de causalité avec Mona Lisa, qui n’est pas à exclure, et la possible censure de l’œuvre par le mouvement « wokiste » nous éloignent du sujet. Le fait est que, même si le parcours de l’artiste est assez bien balisé, des zones d’ombre subsistent. Un simple exemple en lien à cette toile : quand a-t-elle été peinte exactement, entre 1503 et 1506, entre 1513 et 1516 voire 1519 ? L’avis des derniers survivants diverge. Quelques-uns semblent avoir perdu carrément la mémoire.

Dans ce contexte, aussi improbable soit-elle, l’hypothèse qu’il existe une deuxième Joconde ne peut être entièrement écartée. Si l’on admet que la production de maints artistes est encore plus incertaine que celle du grand Leonardo, la probabilité qu’un chef d’œuvre du passé ne surgisse du néant n’est pas négligeable. Le phénomène s’est d’ailleurs déjà passé à plusieurs reprises. Toutefois, sa reconnaissance par le milieu de l’art est parsemée d’embûches. Les peintres se regroupaient souvent dans des ateliers et le maître pouvait se désengager d’un travail qu’il avait entamé ou, au contraire, prendre le train en marche sur une autre avant d’apposer sa signature. L’institution de catalogues raisonnés des grands peintres, qui sont des tentatives d’inventaire des œuvres et de leur localisation, réduit les risques d’erreur mais ils ne sont pas la panacée. Il convient d’éviter les faux négatifs, les tableaux de maître considérés comme des coloriages réalisés par un peintre mineur, et les faux positifs, les pâles copies d’un anonyme attribuées à un artiste célèbre. Ce qui nous amène… au monde des faussaires.   

Le journaliste Vincent Noce a enquêté sur une célèbre affaire qui a défrayé la chronique ces dernières années. L’Italien Giuliano Ruffini est accusé d’avoir été le chef d’orchestre d’une arnaque consistant à mettre sur le marché de faux tableaux de maîtres. Non, il n’y a pas de Joconde bis ici mais tout de même des œuvres de Franz Hals, Lucas Cranach l’Ancien, Parmigianino, Greco notamment – pas des peintres en bâtiment si l’on peut dire. Aucun jugement n’a encore été prononcé et le cerveau désigné est présumé innocent. Il n’empêche que, si c’est effectivement lui, on ne peut qu’être admiratif de la démarche. Pour les matériaux, selon un témoignage, « tu achètes des panneaux d’époque, de chêne pour les Flamands, de tilleul ou de peuplier pour les Italiens, (…) aux Puces, chez les brocanteurs. Ensuite, tu vires la peinture avec un décapant. Mais, d’abord, tu vires le vernis avec de l’alcool. Un vernis ancien, bien jauni, que tu collectes dans un récipient ». Tout est à l’avenant : la récupération de plomb issu des canalisations antiques dans de vieilles maisons de Rome pour tromper les tentatives de datation, l’utilisation de pigments spéciaux, de brosses sans poils synthétiques, etc…

Il est légitime que l’apparition d’un tableau inconnu suscite des interrogations mais, pour employer un vocabulaire simple, on a parfois tendance à « prendre ses désirs pour des réalités ». Le responsable de la peinture hollandaise d’un grand musée français avait ainsi prononcé une allocution dramatique pour souligner l’importance du (faux) Hals dans l’histoire de l’art. Lorsque des doutes furent exprimés, il les balaya avec morgue : « Chère madame, c’est le Louvre qui vous parle ». Il aurait effectivement mieux fait d’être plutôt de ceux qui la ferment. Cependant, il mérite des circonstances atténuantes. Les experts doivent extrapoler à partir d’éléments historiques, scientifiques, artistiques. C’est pourquoi d’aucuns préconisent même de s’extraire de cette complexité en se fiant à son coup d’œil, un peu comme un malade qui de médicaments en médicaments, c’est-à-dire d’effets secondaires en effets secondaires, en revient à un traitement centré sur une seule pilule. Et puis, il ne faut pas oublier la dimension économique de ces découvertes.       

Quand on ne sait pas comment dépenser son argent, la participation à des ventes aux enchères est une occupation particulièrement prisée. Elle permet d’acquérir des objets que nul autre que soi ne détiendra : bol chinois, planche inédite de Hergé, slip de Hitler… Tout est question de rareté. De multiples ouvrages de l’Antiquité sont estimés perdus. Si on en retrouvait un, il serait vendu à un prix faramineux. Néanmoins, toute l’humanité en profiterait : la véritable valeur d’un livre est son contenu et celui-ci ne peut être confisqué. Dans le cas d’une œuvre d’art, c’est moins évident. Le riche collectionneur dépense de l’argent, celui du contribuable qui plus est pour l’essentiel, pour pouvoir accrocher la toile dans son salon. Dans son incomparable bonté, il la prêtera à l’occasion à un musée mais la consommation serait privée pour l’essentiel. Alors, si l’une de ces fortunes se faisait escroquer par une bande de filous, serait-ce si grave ? Bien sûr, le grand récit de la peinture serait entaché de quelques inexactitudes mais tel est le sort de ces grandes fresques, récit de l’histoire nationale compris. Sans construction, pas d’erreur, pas de rectification, pas de dé(con)struction. Finalement, tout le monde y trouve son compte…         

La maxime (Agatha Christie) :

Un archéologue est le mari idéal pour une femme ;

Plus elle vieillit, plus il la regarde avec intérêt.

POURQUOI MACRON A PERDU

L’auteur de ces lignes est-il fou ? Ignore-t-il donc que le président sortant n’a pas été sorti et que, avec 58 % des voix, il a été reconduit à la tête de l’Etat ? Que nenni ! A force de préparer ses articles à l’avance, se serait-il pris les pieds dans le tapis ? Non plus, il maintient. C’est Emmanuel Macron qui s’est lourdement planté.

Les grandes envolées qui ont célébré la victoire du grand homme et annoncent un avenir radieux n’empêcheront pas la crise à venir. Les erreurs de monsieur Macron sont de deux ordres. La première est son refus de faire campagne. L’argument a été ressassé à l’envi : quand on passe sa journée au téléphone pour régler les questions internationales brûlantes, on n’a plus le temps d’affronter les autres candidats. Comme le dit l’adage, entre Poutou et Poutine, il faut choisir. Le problème n’est pas que le président en exercice n’ait pas multiplié les meetings. C’était son droit le plus strict. En revanche, sa décision de se soustraire à l’émission télévisée « Elysée 2022 » à laquelle les onze autres candidats avaient accepté de participer est un pur mépris de la démocratie. Il a ainsi évité de répondre directement aux critiques de ses adversaires sur son bilan. Le résultat est que, d’un côté, onze prétendants ont discuté entre eux et, de l’autre, des images du douzième étaient tranquillement diffusées. C’était une situation pour le moins incongrue. Que le président ait daigné débattre lors du second tour avec la faible Marine Le Pen n’est ni glorieux, ni courageux. A vaincre sans péril…

En 2017, Emmanuel Macron avait été élu grâce à la mobilisation des citoyens contre l’extrême-droite qu’il avait confondue avec un plébiscite pour son génie indépassable. Le « mouvement des gilets jaunes » et la détestation envers sa personne qu’il a su susciter au sein de la population auraient dû le convaincre qu’il faisait fausse route, que son socle électoral était étroit. Au début de l’entre-deux tours, on lui a dit qu’il devait rassembler. Alors, il a osé une concession révolutionnaire : fixer éventuellement l’âge de la retraite à 64 ans, plutôt que 65 ans, après concertation, s’il était vraiment convaincu. La pauvre fille Le Pen, a été incapable de lui apporter la contradiction en expliquant, par exemple, qu’au moins le tiers (et probablement plus) des économies réalisées par le report du départ en retraite partirait en fumée étant donné le nombre de seniors sans emploi. Sentant que la victoire sur le ring ne pouvait lui échapper, Macron s’est même montré fidèle à son arrogance légendaire et, au final, il a été élu une nouvelle fois par défaut, pour faire barrage à l’extrême-droite. Le raisonnement selon lequel sa légitimité est forte parce que le score aurait pu être plus serré est juste aberrant. Il n’a surtout pas de quoi se vanter.

La deuxième erreur de Macron est qu’il « assume », c’est un de ses mots favoris, ses choix économiques. Ce n’est évidemment pas lui qui est responsable du tournant libéral de la France. Cela fait quasiment quarante ans que l’économie n’est plus au service de la nation mais l’inverse. Les conséquences sociales sont perçues comme des dommages collatéraux, voire comme des bénédictions si l’on prend les inégalités. L’Etat subit une cure d’amaigrissement autant qu’une révolution culturelle. L’obsession de l’efficacité affiche ses limites tous les jours. La puissance publique est incapable de s’adapter, de remplir normalement ses missions. La situation du système hospitalier les premiers mois du Covid est dans tous les esprits mais tous les services publics sont logés à la même enseigne. Interviewé à la suite de la mort en prison d’Yvan Colonna, l’assassin du préfet Erignac, le directeur de l’établissement pénitentiaire justifiait l’absence de réactivité de son gardien par le nombre de tâches qu’il devait accomplir simultanément. Regarder la caméra de la salle de sport n’était que l’une d’entre elles. Le manque de personnel s’est traduit par un décès ici également.

La quête de productivité étant encore plus poussée dans le secteur privé, Colonna aurait certainement moins survécu si la prison avait été privatisée. Le projet macronien tel qu’il est exposé consiste à transformer la France en start-up géante. On ne l’a jamais vu aussi épanoui que lors des journées du patrimoine, quand il vendait des tasses et des slips bleu-blanc-rouge. Il montrait ce qu’était la France, un centre de maximisation des profits et de réduction des coûts. En fait, trois projets ragoûtants se faisaient face lors de cette élection. Marine Le Pen proposait de généraliser les prises de sang afin d’identifier les Français comme il faut. Jean-Luc Mélenchon, chez qui « le refus de baisser les yeux » est le pendant du « j’assume » du président, envisageait d’instaurer une sixième République. La vraie démocratie, l’athénienne, était directe. Pour Méluche, il convenait de neutraliser la démocratie représentative pour revenir à sa forme la plus authentique. Certes, 40 000 citoyens étaient comptabilisés à Athènes contre 48,7 millions d’électeurs en France aujourd’hui. Cependant, en construisant un stade suffisamment grand, il serait possible d’accueillir tous les citoyens désirant participer à la vie publique.

Le projet secret de Macron a commencé à fuiter. La terminologie n’est pas non plus à négliger. Elle est supposée se conformer à sa vision entrepreneuriale. La disparition du poste de président de la République est ainsi programmée. C’est un chairman qui devrait diriger la France désormais. Le ministre de l’Economie est censé être nommé responsable des ressources humaines. Dans le même ordre d’idée, il n’y aura plus de citoyens mais des collaborateurs qui seront actionnaires minoritaires de la France et auront le droit de voter lors de l’Assemblée Générale quinquennale. L’essentiel des parts sera réparti entre les grandes multinationales présentes en France au prorata de leur chiffre d’affaires. Ce schéma a le mérite de la clarté. C’est ce qui perdra le malheureux Manu. Il y a des choses que l’on peut faire mais qu’il ne faut surtout pas dire.        

La maxime (Georges Clémenceau) :

On ne ment jamais autant qu’avant les élections,

Pendant la guerre et après la chasse.

CHEZ CES GENS-LÀ   

 « Et puis y’ a la toute vieille / Celle qu’en finit pas de vibrer / Et qu’on attend qu’elle crève / Vu que c’est elle qu’a l’oseille / Et qu’on écoute même pas / C’ que ses pauv’ mains racontent » chantait Jacques Brel. Bienvenue chez les orpailleurs d’ORPEA et plus largement dans l’univers enchanteur des EHPAD. Suivez le guide.

Après un cursus complet à l’université, n’importe quel étudiant en économie est incollable sur le fonctionnement des marchés. Il les a analysés sous toutes les coutures : les marchés financiers, ceux des matières premières, celui de l’immobilier, de l’automobile ou des pommes. Il apparaît que les rapports de force entre l’offre et la demande y occupent une place prépondérante. Un vendeur en position de « monopole » s’autorise à fixer des prix élevés sans que les acheteurs ne puissent se retourner vers une autre source d’approvisionnement. En situation de « concurrence pure et parfaite », c’est le marché qui décide des prix : le restaurateur qui choisit de finasser en vendant sa pizza margherita à 30 euros fera certainement table vide – ses clients potentiels préférant se sustenter ailleurs. Ce sont deux cas extrêmes. Les configurations intermédiaires sont examinées avec la même attention. Les modules d’enseignement qui prennent un peu de hauteur expliquent que le rôle de l’Etat est essentiel. Non seulement ses règlementations déterminent le nombre d’agents économiques présents sur les marchés mais il s’assure de leur bon fonctionnement.    

La capacité de l’acheteur à réagir à la variation des prix est essentielle. Elle semble tomber sous le sens puisque les agents économiques sont considérés comme rationnels. C’est probablement pour cette raison qu’elle ne suscite guère d’intérêt chez les économistes. A tort. Les « crinières blanches » possèdent ainsi des caractéristiques qui méritent l’attention quand il est question de l’économie des EHPAD. Tout d’abord, dans nos sociétés, les aînés ne demeurent plus dans un cadre familial quand leur déclin s’amorce. Ils sont envoyés dans des structures dédiées où ils pourront éventuellement recevoir la visite de leurs proches. Le vieillissement étant inéluctable, il s’agit en quelque sorte d’une clientèle captive. Ensuite, une fois devenu résident d’un établissement, l’ancien ne se trouve pas exactement dans la peau du consommateur qui utilise un comparateur de prix afin de dégotter le meilleur séjour all inclusive. On est moins mobile avec un déambulateur. On imagine mal un vieillard cacochyme passer d’EHPAD en EHPAD au gré de l’évolution des tarifs, tel l’agent économique bondissant rêvé par les manuels d’économie. Ces éléments ne doivent pas être négligés.

Une pratique doit être mise au crédit des dirigeants de ces structures. En se jouant de la valeur des montants acquittés par les familles, ils luttent avec ferveur contre les inégalités sociales. Régler 6000 euros par mois ne garantit pas un traitement trois fois meilleur, ni même un petit peu meilleur, qu’à celui qui paie 2000 euros. Quand on voit comment les personnes âgées sont traitées dans les formules grand luxe, les yeux se révulsent rien qu’à imaginer la possibilité d’un service de moindre qualité pour les indigents. Tout le monde est logé à la même enseigne, les riches comme les pauvres. Vous n’aurez tous rien. Walou ! Qui osera se plaindre ? Qui sera entendu ? Les seules distinctions qui sont susceptibles de voir le jour malgré tout sont relatives à la fréquence des visites. On ne sait jamais. Les pensionnaires qui en reçoivent beaucoup seront relativement bichonnés : ils auront peut-être un quart de biscotte de plus. « Faut vous dire monsieur que chez ces gens-là / On ne vit pas Monsieur, on ne vit pas, on triche ». Dans cet « Orange Mécanique » qui se joue à basse intensité, les patrons sont loin d’être givrés.

Rappelons que les salaires des personnels des EHPAD sont à la charge de l’Etat. C’est évidemment ici que le bât blesse. L’intérêt bien compris de la puissance publique et des structures privées qui opèrent dans le champ de l’or gris converge. Il est simplement de diminuer les coûts. Si l’Etat s’est engagé à rémunérer 100 personnes et pas plus, il est essentiel pour lui que le niveau des salaires soit faible afin de réduire la taille de l’enveloppe. Que les EHPAD s’engouffrent ensuite dans la brèche n’est pas son affaire. Il se moque que 50 postes sur les 100 soient finalement pourvus et ne cherche pas à savoir si c’est une stratégie des « maisons d’arthrite » pour faire davantage de profits – elles empocheront de toute façon la somme correspondant à 100 postes – ou si elles peinent vraiment à recruter puisque les salaires sont bas. Tout le monde s’y retrouve… surtout si la qualité du service pour les papys et les mamys est secondaire ! Mieux vaut ne pas mettre le nez là-dedans. « Faut vous dire monsieur que chez ces gens-là / On ne cause pas Monsieur, on ne cause pas, on compte ».

Les Mozart de la finance qui sont à la tête des EHPAD récitent leurs gammes avec talent. Rien n’est omis dans leur démarche. Les chambres sont entretenues le chronomètre à la main. Le temps consacré aux soins est également compressé au strict minimum. Taylor et sa méthode rendent riche. Quant à l’alimentation, pas de gaspillage. Les clients sont des « sans-dents », ne l’oublions pas. Alors, pourquoi ne pas économiser aussi sur ces fameuses biscottes ? On grignote, on grignote. Les échanges humains, là-dedans ? Ce sont des gros maux à éviter si l’on souhaite faire flamber le cours de bourse. Le Directeur Général d’Orpea qui a été invité à prendre la porte est suspecté de « délit d’initié ». Il aurait vendu des actions alors qu’il savait qu’un livre allait sortir et emporter le cours de la boîte. Son successeur, lui, en a acheté, mais sans espoir de plus-value avant que ses enfants ne soient eux-mêmes pensionnaires d’EHPAD. Lequel des deux devrait inspirer le plus confiance aux spéculateurs ? Si le nouveau gère la compagnie comme il défend ses intérêts, c’est plutôt inquiétant. Espérons que les anciens ne se vengeront jamais du sort que notre société leur réserve. Dans la Bible, le Déluge s’est produit juste après la mort de Mathusalem.     

Maxime (Honoré de Balzac) :

Un vieillard est un homme qui a dîné

Et qui regarde les autres manger.

UN KILOMETRE A PIED, ÇA USE LES SOULIERS !

Les chiffres français du e-commerce sont éloquents. En 2020, le chiffre d’affaires des achats sur Internet était de 112,2 milliards d’euros, en hausse de 8,5 %. Environ 41,5 millions de personnes ont validé une transaction. Mais qui dit vente en lignes, dit colonnes de camion, entrepôts, as de la logistique aux commandes. Il faut aller toujours plus vite…  

Prenons un consommateur lambda qui se rend sur une plate-forme d’achat, amazon.com (com pour come here) par exemple. Au moment où il passe commande, on lui propose la formule Prime : il sera livré en un jour plutôt que deux. Pour cela, il devra bien sûr souscrire à un abonnement. Le choix paraît cornélien : un jour, deux jours, un coût supplémentaire… Vingt minutes plus tard, il trouve enfin où cliquer pour renoncer à la formidable opportunité – c’est écrit en tout petit. Comme il envisage de regarder son DVD dans 15 jours, il avait en fait opté immédiatement pour la livraison classique. Lors de l’achat suivant, rebelote sauf que l’acheteur expérimenté repère plus aisément comment échapper aux sirènes du programme Prime. Au cinquième achat, Amazon change d’attitude : l’entreprise continue de proposer sa formule magique mais livre désormais en un jour le consommateur qui vit au ralenti. Il ne s’agit pas d’une alternative inversée du type « si vous voulez être livré en deux jours, vous devrez acquitter un supplément ». Cela serait trop savoureux. Non, c’est plus simple. Pour la gestion de ses flux, le géant de l’Internet préfère ne pas perdre de temps à retarder exprès l’envoi aux mauvais coucheurs.

Les logisticiens utilisent des programmes. Ils optimisent à tout va. Pourtant, ils se heurtent à une difficulté insurmontable, le dernier kilomètre. C’est un véritable casse-tête qui pèse pour 20 % du trafic sur les routes et fait exploser les coûts, jusqu’à mettre en danger leur satanée chienne de valeur. La livraison du consommateur final relève du sur-mesure puisque les produits quittent les flux principaux pour arriver à l’adresse précise du destinataire. Le rêve de la logistique est de tout bonnement supprimer ce dernier kilomètre. Comment ? Ah, si tous les consommateurs acceptaient de loger dans une gigantesque tour de Babel, ce serait si commode ! Il n’est évidemment pas question non plus de leur demander de déménager pour réduire d’un kilomètre la distance entre leur domicile et les entrepôts. La solution consiste plutôt à créer des drive, retraits en magasin, consignes à colis ou points de dépôts obligent les acheteurs à effectuer eux-mêmes le dernier kilomètre. Dans un contexte où les acteurs du secteur rivalisent d’inventivité avec notamment des livraisons par drone, et pourquoi pas une formule Prime++ où les produits sortiraient soudainement de l’écran juste après le click d’achat, cela fait tout de même un peu ringard.

 Derrière ces fascinants enjeux de logistique, se cachent des problématiques économiques, sociales et politiques. Tout ce schéma repose en effet sur l’existence d’une main d’œuvre précarisée. Il n’y a pas besoin d’être un acheteur patenté de produits en ligne pour en être conscient. Il suffit de déambuler dans les rues pour avoir aussitôt l’attention captée par un spectacle étonnant. Une cohorte de cyclistes, portant les couleurs de leur équipe et pédalant à toute berzingue jusqu’à prendre des risques insensés pour grappiller quelques précieuses secondes, assure une chorégraphie endiablée. Ce sont ces « forçats de la route » qui permettent de boucler la boucle, la petite boucle, celle du dernier kilomètre. Deux perspectives s’opposent pour rendre compte de leur trajectoire : la « théorie du ruissellement » (trickle down economics) et celle de « l’aspirateur » (Dyson). La première stipule que les grosses fortunes sont essentielles à un pays. Elles font profiter le reste de la population de leurs largesses. Qu’elles fuient vers des rivages plus hospitaliers et il n’y aura plus de travail ! D’aucuns pinaillent et se plaignent d’une prodigalité en trompe-l’œil. Il est vrai que le mot « ruissellement » laisse présager des retombées plutôt modestes. Certes…

Les partisans de la « théorie du ruissellement » se défendent en évoquant la prudence, la protection des nécessiteux. Les configurations dans lesquelles des courants emportent tout sur leur passage sont aussi abondantes que les pluies qui en sont à l’origine. Récemment encore au Brésil, à Petrobras, des inondations ont provoqué des effondrements de terrain : le bilan a dépassé 100 morts. Il ne manquerait plus qu’on reproche aux nantis d’avoir essayé de commettre un meurtre de masse par leur inconséquence ! S’ils distillent leur générosité au compte-goutte, ils ont de bonnes raisons. Ils connaissent la signification du mot parcimonie. Leur retenue est d’ailleurs tellement pétrie d’altruisme qu’ils s’échinent à remplacer le travail humain par des machines et le phénomène s’accélère. Dans le cas des achats en ligne, la marche vers un fonctionnement entièrement robotisé des entrepôts éloigne la menace d’un cataclysme, de flots de pièces jaunes se déversant sauvagement sur le bas peuple. Ne serait la livraison et surtout ce fichu dernier kilomètre, la situation serait idéale. Vivement l’arrivée des drones.        

Face à cette approche, les adeptes de la « théorie de l’aspirateur » ne sont pas en reste. Leur analyse mobilise l’étape qui précède le prétendu « ruissellement », le « coup d’avant » comme on dit. L’argent des individus baignant dans l’opulence ne descend pas du ciel, ni de l’Olympe. Il a été siphonné au niveau du sol. A l’image des nuages qui aspirent l’eau, on parle alors d’évaporation, mot tout-à-fait adapté en la circonstance, avant que la pluie ne finisse parfois par retomber. Les méchantes langues parlent de pratiques prédatrices, d’exploitation, de biens bien mal acquis, de détournement de fonds… On connaît la musique. En l’occurrence, la métaphore de l’aspirateur se justifie par un autre biais. Pas parce que le Dyson V15 Detect Abolute ne laisse rien par terre, pas une miette, non. Les afficionados du passage de l’aspirateur n’ignorent pas que la tâche devient extrêmement complexe quand on est dans les coins. On ralentit. L’efficacité est moindre. Cela rappelle quoi ? L’impasse du dernier kilomètre, pardi !    

Maxime  (Philippe Geluck) :

Je suis pour le partage des tâches ménagères.

A la maison, par exemple, c’est moi qui passe l’aspirateur

… à ma femme.