LES « CLES DU CAMION »

Dany se vante auprès d’un ami :

– Pour qu’il n’y ait pas de dispute avec ma femme, c’est simple : je prends toutes les grandes décisions mais je lui laisse les petites.

– Mais comment faites-vous pour séparer concrètement les domaines ?

– Cela ne s’est pas encore posé. Jusqu’ici, nous n’avons été confrontés qu’à de petites décisions.

Cette blague tout-à-fait innocente permet d’introduire une notion très en vogue, commune aux champs de la philosophie, des sciences politiques, de l’économie et de la psychologie sociale, et reposant sur des hypothèses plus que robustes comme on dit, je veux parler des « clés du camion ». L’idée est pourtant assez basique. Elle traduit le fait que souvent, au final, une personne unique est décisionnaire. Elle seule a le pouvoir d’appuyer sur le bouton, de faire démarrer le camion, mais elle n’y est pas forcée non plus. On peut aisément la supposer assise sur le siège, hésitante, avec autour d’elle une foule d’individus l’exhortant, l’implorant, la menaçant pour qu’elle agisse dans un sens ou dans l’autre. La pression n’est pas uniquement dans les pneus. Elle pèse aussi lourdement sur elle. Il n’est pas simple d’y résister mais voilà notre individu, faible ou fort, a les clés en main. Cette image paraît plus appropriée qu’une tentative de jonglage avec des concepts qui, en cas de maladresse, pourrait s’avérer assommante pour le lecteur.

La récente mesure des autorités chinoises qui fixe le nombre idéal d’enfants par famille à trois est une excellente illustration de cette théorie mais, avant d’en discuter, remettons les choses dans leur contexte. Il faut rappeler que, comme dans de nombreux pays asiatiques de culture patriarcale, la Chine souffre d’un déficit structurel de femmes. La préférence pour les garçons a conduit à une pratique massive d’infanticides ou d’abandons qui a accouché à terme d’un terrible déséquilibre. Selon l’économiste Amartya Sen, c’est environ 100 millions de femmes que l’on peut considérer comme « manquantes » à l’échelle du continent. A cette tendance, s’est greffée une problématique spécifique. La Révolution culturelle du Président Mao avait ramené le pays à l’Age de pierre. La volonté de modernisation économique de son successeur, Deng Xiaoping, a eu pour corollaire l’instauration d’une politique de l’enfant unique à partir de 1979. La population étant jugée assez nombreuse, peut-être même trop, l’objectif était que les habitants se concentrent sur les activités productives plutôt que reproductives.

Le raisonnement était simple. Une grossesse était perçue comme une perte de temps, un gaspillage de ressources immédiates. Les femmes devaient être présentes en permanence dans les champs ou les usines. Sur la question des « clés du camion », il serait trompeur de croire que ce sont les familles chinoises qui les détenaient alors. Bien sûr, le gouvernement ne s’insinuait pas dans leurs chambres. Même dans un pays qui se targue de retirer des points aux piétons qui traversent en dehors des passages cloutés, le projet d’installer des caméras filmant les ébats ou plus exactement s’assurant de leur absence n’a jamais été sérieusement évoqué. Chacun pouvait donc se comporter comme il l’entendait avec son conjoint, enfin avec son accord, sans que les autorités n’y puissent rien. Cependant, les autorités gardaient la main dans le sens où, dès qu’une famille transgressait la directive, elle s’exposait à de sévères sanctions : condamnations, pénalités financières, perte des enfants en rabe. La politique était stricte. Aucun dépassement n’était toléré, pas 1.2, même pas 1.1, juste un enfant.

La preuve ultime que les « clés du camion » se trouvaient en possession du pouvoir politique est que ce dernier est parvenu à ses fins. Il a si bien freiné les ardeurs reproductrices des Chinois qu’un souci démographique est logiquement apparu à la suite. Il a certes fallu attendre un moment pour observer une inflexion mais, en 2015, la politique de l’enfant unique finissait par être abandonnée avec le doublement du nombre d’enfant par foyer. Puis, en 2021, les autorités ont passé la surmultipliée avec 3 naissances. On imagine les changements d’attitudes à venir autour du paddock, d’un évitement prudent et délicat à des assauts frénétiques de madame pour satisfaire le Président Xi Jinping. Quand les sociologues nous dévoileront les nouveaux secrets d’alcôve au sein de l’Empire du milieu, cela risque de valoir son pesant de cacahuètes ! Quoi qu’il en soit, désormais, les « clés du camion » ont été récupérées par les familles. L’exigence de civisme, les discours moralisateurs et les sommations implicites n’y feront rien. On ne peut pas obliger les couples à faire des enfants, même en Chine.

Quand aucune contrainte n’est praticable, il reste les incitations positives. En l’espèce, cela semble assez mal parti chez les Chinois. Au-delà d’un minimum versé grâce à un système d’assurance, le supplément d’allocations de maternité est à la charge des entreprises. De ce fait, la situation des femmes sur le marché du travail est extrêmement fragilisée. L’encouragement politique à accroître sa descendance est perçu par les patrons comme une entrave à l’efficacité productive, à cause de la période d’absence, et un coût économique direct, le supplément d’allocation. Déjà sujettes à des discriminations, les femmes risquent d’être de plus en plus cantonnées à des tâches subalternes sous-payées, voire d’être licenciées même si la loi l’interdit. Bref, tout est mis en place pour que le projet gouvernemental capote. Véritables dindons de la farce, les femmes chinoises ne sont pas obligées de rester les bras croisés. Elles peuvent brandir et agiter malicieusement les « clés du camion ». Sans grand danger de se fourvoyer, nombre de maris vont bientôt se heurter à un « tintin » de leur douce, les voisins ne seront pas réveillés en pleine nuit par des bruits bizarres et les fonctionnaires de l’Etat ne sont pas prêts d’être surmenés.

L’histoire :

– Pourquoi cherchez-vous vos clés dans ce coin ? Je croyais que vous les aviez perdues là-bas ?

– Vous avez raison mais ici, au moins, c’est éclairé.

LES HEROS DES TEMPS MODERNES

Le 24 mai, sans la moindre raison, la France a oublié de se réjouir. Même les chauffeurs d’ambiance de France 2 ont omis de chanter « cocorico » lors du JT. Pourtant, ce jour-là, Bernard Arnault est devenu pour quelques heures l’homme le plus riche du monde. Son meilleur ennemi François Pinault, a retenu sa respiration. Même si Jeff Bezos a repris la première place depuis, cela méritait d’être célébré, non ?

Qu’un magazine comme Forbes évalue les plus grosses fortunes du monde est bien gentil mais la périodicité de ses classements laisse à désirer. Quand le temps s’accélère, il faut sortir des plans plan-plan et livrer au public rempli d’impatience des informations en continu. Comme la problématique est fondamentale, ils sont plusieurs à s’y être collés et, grâce à eux, nous disposons désormais de classements qui mesurent l’évolution de la richesse des grands hommes d’affaires en temps réel. Les données doivent en effet être constamment actualisées en fonction des cours de la bourse, Paris, New York, Tokyo, etc… parce que ces gens-là ont n’ont évidemment pas mis tous leurs œufs dans le même panier et, ne l’oublions pas, l’argent ne se repose jamais. Il travaille de nuit comme de jour. Quand on pense qu’il y a des personnes qui s’indignent que cet effort soit récompensé par des versements d’intérêts. C’est à se demander où va notre planète, franchement !   

Bien sûr, ce sont des chiffres. L’excitation des téléspectateurs peut sembler limitée au départ. Toutefois, avec un minimum d’imagination, la perspective aurait été changée radicalement. Il aurait suffi d’emprunter la voix de Léon Zitrone les jours où il s’emballait en commentant le tiercé. Au lieu de casaque rouge toque noire qui serait passé sur la ligne devant casaque verte toque jaune, c’est juste le patron de LVMH qui, entre 7h30 GMT et 15h30 GMT, aurait damé le pion, certes d’une encolure, mais aurait damé le pion tout de même au PDG d’Amazon. Quelle folie ! Une standing ovation pour Arnault, SVP. L’enthousiasme du sympathique journaliste était tellement communicatif. Léon, Léon, j’ai les mêmes à la maison !

Hélas, à l’ouverture de la bourse de New York, « Bozo » chassait « L’ange exterminateur » de la plus haute marche du podium – il faut savoir que chaque monture a son petit nom. A 16h15, Bezos avait en poche 187,7 milliards de dollars et Arnault 186,6 milliards. Assez loin derrière, Elon Musk pointait avec 147,6 milliards et, largement distancé, on n’ose dire presque minable, Bill Gates avec 125,9 milliards. L’écart n’était pas énorme. Dans ces conditions, il était logique de demander un nouveau décompte des billets verts. Confirmerait-il cette image d’Epinal d’un Bezos coiffant son rival sur le fil ? Le calcul de Bloomberg, qui utilise une autre méthodologie, aboutit au même classement quoiqu’avec des variations de quelques milliards à gauche ou à droite.

Cela n’en a pas l’air mais ces tonnes de dollars sont plutôt taquines et ont leur chic pour jouer à cache-cache. Un célèbre philosophe français disait : « ça s’en va et ça revient, c’est fait de tout petits riens ». On peut supposer que les techniques d’évaluation progresseront. Etant donné les ressources financières gigantesques qui sont consacrées à l’extraction de ces données d’importance stratégique pour le sort de l’humanité, c’est le minimum que l’on puisse espérer. En attendant, sous les flashs qui crépitaient, on a bien vu Bezos grimaçant, tirant la langue et donnant un dernier coup de rein, Arnault tournant la tête inquiet, du côté gauche faut-il le préciser, sentant l’inéluctable. Au ralenti, c’est impressionnant.

Dans le même ordre d’idée, puisque nous parlions d’œufs et de paniers, on pourrait procéder à d’autres calculs. On sait que 66 millions de tonnes d’œufs sont consommés dans le monde chaque année, soit 34 880 par seconde. Mais combien de personnes se retrouvent-elles avec le panier vide quand ceux d’Arnault et de Bezos débordent aussi ostensiblement ? En outre, il n’est pas illégitime de s’interroger sur la quantité d’omelettes que ces œufs peuvent confectionner, voire sur la casse, car on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs. Dans le cas d’Arnault, il n’est pas inutile de rappeler que sa fortune tire son origine du dépôt de bilan du groupe Boussac auquel appartenait Dior. Arnault obtiendra d’en être le repreneur contre la promesse de maintenir l’emploi. Il encaissera des subventions publiques sans que cela le dissuade de démanteler le groupe et de licencier des milliers de salariés. Premiers gros tas de coquilles.

Le « ruissellement » des richesses prend toute sa signification. Il va du bas vers le haut. Depuis Thorstein Veblen, les livres sur les pratiques prédatrices des « capitaines d’industrie » se sont multipliés mais il n’existe pas d’indicateur du poids des coquilles d’œuf et c’est bien dommage. Il n’est pas faux que de l’eau finit tout de même par retomber vers le bas mais ce ne sont que des gouttelettes. Oui, Arnault est un philanthrope : suite à l’incendie de Notre Dame, il s’est délesté de 200 millions – don ou investissement sur le ciel – et nombre de ses concurrents ont aussi leurs bonnes oeuvres. Le Président Bush fils avait repris à son compte l’expression de « capitalisme compassionnel » pour décrire cette magnanimité. De plus, pour que les plus nantis ne se sentent pas obligés de donner, donner, donner sans fin, un exercice pénible auquel les plus pauvres ne sont pas astreints, il existe une solution.

Arnault est à la tête d’approximativement 186 600 000 000 de dollars, pour l’essentiel de l’épargne – la capacité à consommer de chacun étant fatalement bornée. Ne pourrait-on retirer un zéro à cette somme sous forme d’un impôt mondial ? Cela n’aurait aucun impact sur sa vie ! Pas d’affolement, Pinault serait pareillement ponctionné et, au-delà, tous nos autres chers milliardaires. Voici un moyen définitif pour éradiquer la pauvreté dans le monde. Bien sûr, les «droits de propriété-istes » s’offusqueraient mais le slogan suivant emporterait l’adhésion du peuple : « un zéro en moins, un héros en plus ». Un avenir radieux s’annonce. You hou, nous y sommes presque. Presque.

L’histoire :

– Monsieur, monsieur, je n’ai pas mangé depuis trois jours…

– Ce n’est pas bien, cher ami, reprenez vous ! Heu, ça vous dirait de la soupe de la veille ?

– Oui, monsieur, merci.

– Eh bien, revenez demain.

12 HOMMES QUI MANQUENT PAS D’AIR

Il est des performances qui méritent d’être saluées. Dès que nous cherchons à échapper au covid, la réalité nous y ramène immanquablement. Prenons les vacances… juillet, le sable fin et les cocotiers. Et alors vient la question : serons-nous vaccinés ? Bref, encore raté… C’est alors que les présidents de douze des meilleurs clubs européens de football ont décidé de faire bande à part en créant leur ligue. D’un coup, était apparu un sujet suffisamment dramatique pour qu’on en oublie les masques et les variants.

Résumons les faits. Depuis presque 30 ans, l’élite des clubs de football exerce des pressions sur l’UEFA, la confédération européenne, afin de faire évoluer la compétition la plus prestigieuse du continent dans un sens qui sert ses intérêts. Deux axes principaux ont toujours guidé son action. Tout d’abord, il convenait de supprimer le risque sportif. Au départ, l’épreuve était réservée au champion national. Autrement dit, il y avait parfois quatre ou cinq prétendants sérieux au titre mais un seul élu. Le problème est globalement réglé aujourd’hui puisque les pays dominants ont été autorisés à inscrire quatre et même exceptionnellement cinq clubs. La deuxième priorité était que la valorisation économique de la Champions League progresse significativement. Il est toujours possible de faire mieux, et c’est d’ailleurs la cause de la crise récente, mais ses revenus ont effectivement explosé. L’UEFA travaillait la main dans la main avec les représentants du gratin des clubs pour que les ajustements opérés dans la formule de la compétition ne les fâchent jamais. Surtout pas.

 Alors que l’UEFA était supposée présenter sa nouvelle réforme de la Champions League lundi 19 avril, les douze conspirateurs lui coupaient le gazon sous le pied en annonçant la veille qu’ils faisaient sécession et lançaient une Super League. Adossés à la banque JP Morgan, ils misaient sur un minimum de 4 milliards d’euros de revenus contre un peu plus de 2 milliards actuellement. Dans le contexte sanitaire, il est assurément aventureux de prendre ce montant trop au sérieux – il a même été question de 6 milliards. En revanche, et c’est là que les putschistes savaient qu’ils seraient gagnants, une réduction du nombre d’équipes jouant dans la compétition phare donnait mécaniquement droit à une plus grosse part du gâteau. La future Champions League est organisée pour 36 clubs, la Super League l’était pour 20 seulement. C’est d’ailleurs le nombre de participants qui a constitué la pierre d’achoppement des discussions entre les deux camps ces derniers mois. L’UEFA refusait de sacrifier la dimension continentale : en 2020-2021, les trois-quarts des équipes appartenaient à 7 pays.

 L’argument avancé par les douze pieds-nickelés – « c’était la Super League ou bien la mort économique » –  doit être mis en perspective. En 40 ans, les droits télévisés des championnat nationaux ont été multipliés par 30, 40, 50, selon les pays. Pourtant, presque la moitié des clubs de football professionnel, y compris parmi les plus fameux, connaissent encore d’énormes soucis financiers, cela indépendamment du covid. Comment est-ce possible ? Au lieu de gérer de manière responsable la manne qui leur tombait du ciel, les dirigeants de ces clubs ont sorti le carnet de chèque et se sont engagés dans une politique inconsidérée d’achats de joueurs. Bien sûr, il y a eu un effet d’entraînement, tous faisaient de même. Il n’empêche que l’on reste interdit face à une telle impéritie. Se retrouver au bord de la faillite avec ce flux ininterrompu d’espèces sonnantes et trébuchantes relève quasiment de l’exploit. C’est pourquoi la réaction qui consiste à pousser les plus petits pour les priver de leur part du gâteau semble quelque peu déplacée.

Il n’y a aucune raison de présumer que le football soit différent du monde qui l’entoure. Quand les hooligans déclenchent des incidents ou quand des supporters hurlent des insultes racistes, les autorités du football expliquent que les maux de la société ne peuvent s’arrêter à l’entrée du stade – à juste titre. Dans le même ordre d’idée, les élites économiques vivent hors sol et ne se satisfont pas de la croissance des inégalités, qui est trop lente à leur goût. Elles ne lésinent pas sur les efforts pour accélérer la cadence et tous les coups sont permis à cette intention. Pourquoi en serait-il autrement dans le football ? Il y avait de l’entre-soi, une exclusion de la populace et une promesse de « ruissellement » pour faire avaler la pilule – plus de 300 millions pour les clubs amateurs. Du classique, quoi. Que la presse, les institutions sportives, les dirigeants politiques (cela faisait un bail qu’Emmanuel Macron et Boris Johnson ne s’étaient pas trouvés en short dans la même équipe…), les joueurs et les fans se soient levés comme un seul homme pour faire capoter le projet a quelque chose de revigorant.

Quant à la méthode… Les douze branquignols ont mis un point d’horreur à ajouter du cynisme à la félonie. Dans le rôle de Iago, traître magnifique, le président de la Juventus de Turin Andrea Agnelli se distingue tout spécialement. Samedi 17, il se confondait en compliments, c’est le cas de le dire, félicitant le président de l’UEFA pour le travail commun accompli. Et le lendemain, il frappait. Il faut l’imaginer à table, grondant ses enfants parce qu’ils ont menti à leur maman. Mais plus que cela, les stratagèmes utilisés pour conserver le secret de la conspiration ont certainement grisé la bande des douze : lunettes de soleil, réunions secrètes sur Zoom, utilisation de la messagerie cryptée Telegram, passage du slip et des chaussettes au détecteur de micro… Tout ça pour oublier que l’association de douze individus dépourvus de tout sens moral et uniquement mus par leur intérêt personnel est par nature fragile. Il était logique que, si l’un d’entre eux venait à sentir que le vent change de direction, il vendrait ses associés sans vergogne. Le président de Manchester City a ouvert le bal et, patatras, l’édifice s’est effondré.

Le mot fou vient de follis, qui signifie ballon, baudruche, vessie gonflée d’air. Les douze ont au moins été fidèles à l’étymologie.

La maxime :    

Les bleus, les bleus, tralalalalère

Les bleus, les bleus, tralalalala

A PERDRE LA DETTE

Quand on doit un euro à un individu, on ne dort plus mais, quand on lui doit un million, c’est lui qui ne dort plus. Cette petite blague explique pourquoi nous devrions dormir tranquillement sur nos deux oreilles. Or, il n’en est rien. Le débat sur la dette nationale fait rage actuellement : l’annuler ou pas ?  

 Observons tout d’abord que les forces en présence sont d’accord sur un point : le poids de cette dette pourrait un jour être bien lourd à supporter. A partir de là, les positions respectives des deux camps divergent radicalement. Environ 150 économistes, parmi eux le célèbre Thomas Piketty, ont signé un appel à une annulation des dettes publiques détenues par la Banque centrale Européenne (BCE) dans le journal Le Monde. Ils ont été rejoints par des politiciens à l’affût comme Jean-Luc Mélenchon et Arnaud Montebourg. Face à ces irresponsables, le parti des responsables mené par Eric Woerth souhaite que, non seulement nous réglions l’addition, mais que nous procédions au règlement le plus tôt possible. L’ancien ministre du budget a dû oublier qu’il n’était plus en poste. Il est probable qu’il ignore également la blague qui figure plus haut. Quoi qu’il en soit, pour comprendre cette opposition, il faut en revenir aux origines de la dette, à savoir le déficit budgétaire.

La question du trou dans les caisses publiques est ancienne. En soulignant que « le budget n’est pas un coffre-fort, mais un arrosoir », Balzac a joliment illustré cette problématique. Depuis les écrits de John M. Keynes, les spécialistes se disputent à propos des bienfaits de la prodigalité de l’Etat. L’économiste anglais y était favorable. Il avait sous les yeux les effets désastreux de la crise des années 30, ses millions de chômeurs. Quand la route grimpe, le cycliste a besoin d’une petit poussée dans le dos. Keynes était éreinté par les libéraux qui affirmaient que l’économie s’autorégule. « Le marché a toujours raison » était (et reste) leur credo. Même quand le système s’effondre, il faut garder confiance car il existe des mécanismes qui finiront par faire redémarrer la machine. La crise est  temporaire. C’est même une bonne purge… et attention aux effets délétères à long terme d’une politique de dépenses publiques inconsidérées ! Si le cycliste ne meurt pas dans la montée, il atteindra le sommet puis entamera une joyeuse descente.

Pour en revenir à la situation actuelle, le coronavirus a fait tourner l’économie mondiale au ralenti. Une sacré pente en vérité, un col de première catégorie ! En France, le « quoi qu’il en coûte » du président de la République a gonflé les déficits publics mais, au mois de mars 2020, personne ne s’en est réellement offusqué. Dans l’état de sidération provoqué par le confinement, les quelques critiques qui se sont fait entendre étaient plutôt molles. Elles se contentaient de rappeler que l’argent emprunté par l’Etat devrait être remboursé un jour. En fait, dès lors que l’Etat empêchait les Français de se rendre au travail, n’hésitant pas à fermer des pans entiers de l’économie, il était compréhensible que des aides soient accordées aux entreprises comme aux ménages. Etant donnée l’ambiance dans le pays, les libéraux ont donc dû ronger leur frein. A l’automne, leur petite musique suggérait juste qu’il faudrait arrêter à un moment ou à un autre de dépenser sans compter mais toujours à bas volume et sans préciser quand et quelles mesures de soutien étaient inutiles.      

L’appel à l’annulation de la dette a réveillé un peu tout ce petit monde. Les arguments étaient préparés. Il n’y avait plus qu’à les servir. Il est essentiel de rembourser, jusqu’au dernier sou. Toute trace du péché doit disparaître, et cela, le plus rapidement possible. Le remède est facile à administrer : un bonne dose de nouveaux impôts avec une cure d’amaigrissement de l’Etat. Les résultats préliminaires d’une étude universitaire semblent montrer la corrélation entre le soutien à la rigueur économique et l’inclination à la souffrance. Ainsi, les libéraux éviteraient de recourir aux médicaments anti-douleurs, les plus extrémistes rejetant même toute forme de médication. Le corps est capable de lutter seul contre la maladie. Toute intervention extérieure joue un rôle perturbateur. De surcroît, les tourments endurés tracent la voie vers la rédemption. Il n’est donc pas surprenant que les pays de l’Union Européenne les plus sourcilleux sur les questions de dette soient majoritairement protestants.    

En résumé, d’un côté, il y a les pays dits du Nord, frugaux et travailleurs, et de l’autre, leurs partenaires du Sud, gaspilleurs et insouciants. Tous sont acteurs de ce qui s’apparente à un remake de la fable de la cigale et de la fourmi. Cela signifie-t-il que la réponse à la demande d’assistance des pays du Sud  mériterait d’être : « Vous dansiez ? J’en suis fort aise. / Eh bien ! Dansez maintenant. » Le refus de la fourmi d’accorder un prêt à sa voisine est-il transposable au fonctionnement de l’Union Européenne ? Pas vraiment, en réalité. Malgré l’apparente similitude, une différence fondamentale doit être relevée, à savoir l’interdépendance économique entre les pays du Nord et du Sud qui dépasse la proximité géographique. La puissance des uns est liée à la faiblesse des autres. Une partie de la richesse de l’Allemagne provient des importations des pays du Sud. Chez La Fontaine, le confort de la cigale n’a rien à voir avec le comportement de la fourmi.

Alors, si ce n’est pas une question morale, pourquoi ne pas procéder à l’effacement d’une partie de l’ardoise des pays européens les plus endettés? C’est ballot mais la réglementation ne le permet simplement pas. La construction européenne est libérale et les statuts de la BCE sont adaptés à cette vision. Les crises qui se sont succédé ces dernières années ont certes obligé la banque centrale à soutenir l’économie européenne mais, en flirtant ainsi avec la ligne jaune, elle s’est trouvée dans le collimateur de la Cour constitutionnelle allemande. Celle-ci s’en prenait récemment encore à sa politique de rachats de titres. Faire disparaître ces derniers du bilan de la BCE n’est pas assurément la solution préconisée par la cour allemande. Au final, ce combat entre le bon sens et la réglementation reste très théorique et c’est certainement le plus fou. Les taux d’intérêt sont nuls et probablement pour un long moment. En conséquence, il est possible de réemprunter sans coût le jour où l’on doit rembourser sa dette, et repousser ainsi son paiement aux calendes grecques.  

L’histoire :

– Monsieur, vous avez un découvert de 1 000 euros.

– OK, je vous fais un chèque.

OMBRES CHINOISES

   En visite en Grande-Bretagne durant les années 1920, un visiteur de marque fut conduit à Cardiff, capitale du charbon, où on lui expliqua doctement que la puissance industrielle britannique reposait sur le contrôle des sources d’énergie. Cet homme était le prince Fayçal, futur roi d’Arabie Saoudite. La roue tourne parfois.

Depuis les premiers temps de l’humanité, le même scénario se répète invariablement. L’homme utilise de l’énergie pour mener ses activités. Au commencement, il n’avait à sa disposition que l’huile de coude puis il a appris à s’appuyer sur le feu, la force des animaux, le vent, le bois, le charbon, le pétrole jusqu’au nucléaire. Pour parvenir à ses fins, il a également puisé dans les ressources offertes par la terre, en particulier les métaux. Durant plusieurs millénaires, notamment aux âges du cuivre, du bronze et du fer, ses besoins étaient modérés mais, avec la Révolution industrielle, l’homme est devenu insatiable en la matière. Répondant parfois à des noms aussi poétiques que manganèse, tungstène ou cobalt, ces nouveaux métaux se sont révélés être des vecteurs indispensables de la croissance économique. Les derniers en date, les « terres rares » désignent un ensemble de métaux aux propriétés exceptionnelles qui tiennent un rôle central dans les nouvelles technologies (puces de smartphones, batteries de voitures électriques, LED mais aussi industries de défense).

Dans le cadre de leur essor économique, les nations européennes ont fait de l’appropriation des matières premières dispersées aux quatre coins du globe un objectif stratégique. Les plus puissantes se sont lancées dans une entreprise de colonisation, pillant autant qu’elles le pouvaient le sous-sol des contrées qu’elles conquéraient. A cet égard, l’accession à l’indépendance de ces dernières n’a pas modifié fondamentalement la donne. La composition des flux commerciaux est longtemps restée la même, exportations de produits manufacturés contre matières premières. Ce qui changeait est que les élites dirigeantes des nouveaux pays ponctionnaient une grosse partie de la rente. Les « biens mal acquis » leur ont énormément profité. Puis des pays en retard économiquement ont décidé de transformer elles-mêmes les ressources de leur propre sol afin d’accélérer leur développement. Dépités, leurs partenaires économiques ont dû en prendre leur parti.

Dans un ouvrage instructif, Guillaume Pitron ajoute un élément à tout cela. Il coûte de plus en plus d’énergie pour produire de l’énergie. Il y a un siècle, un baril de pétrole permettait d’en extraire cent. Aujourd’hui, le nombre n’est plus que de trente-cinq, voire cinq avec les sables bitumineux. La tendance est identique pour les métaux où la limite n’est pas les réserves existantes mais l’énergie nécessaire pour les exploiter. Au Chili, par exemple, la production de cuivre a augmenté de 14% entre 2001 et 2010 alors que l’énergie dépensée à cette intention croissait de 50%. En outre, cet  effort s’accompagne d’effets délétères sur l’environnement. La pollution est souvent de la partie. Dans le même temps, nous sommes supposés utiliser durant la prochaine génération davantage de minerais que pendant les 70 000 années précédentes. Les chiffres font peur et il y a de quoi. Cerise sur le gâteau, dans nos pays, les envies de rattrapage de consommation à la suite du covid se font plus entendre que les invitations à la modération.   

Dans ces circonstances, les pays du Nord se sont désormais focalisés sur les technologies vertes. Le cas des voitures électriques est une excellente illustration de cette stratégie. Cela a débuté par une blague : elles ne fonctionnent pas parce que les prises ne sont pas assez longues. Il n’empêche que le bilan carbone global est terriblement décevant. Les lourdes batteries lithium-ion des véhicules en sont le talon d’Achille. Elles sont composées de nickel mais aussi de cobalt, d’aluminium, de lithium, de cuivre, de manganèse, d’acier ou de graphite qui sont extraits en Asie ou en Afrique. Rouler en voiture électrique permet sous certaines latitudes de jouer au propre sur soi, de clamer sa sensibilité au réchauffement climatique. Cependant, ces gains ne compensent pas les ravages en termes environnementaux constatés dans les pays d’où proviennent les métaux. En d’autres termes, la résolution de la question de la pollution ne progresse pas mais est transférée des pays riches vers les autres que, pour couronner le tout, on montre du doigt pour leurs nuisances envers la planète.

Une autre manière de se convaincre que les pays industrialisés ont sciemment déplacé le problème est qu’ils pourraient, pour partie d’entre eux, exploiter les métaux présents sur leur territoire mais qu’ils y ont renoncé. Ainsi, la principale mine de « terres rares » au vingtième siècle était située aux Etats-Unis. La stricte réglementation environnementale et le prix défiant toute concurrence de la Chine, moins regardante sur le sujet, est à l’origine de sa fermeture. Cette vision court-termiste est caractéristique de nombre de pays. Pour les Chinois qui n’avaient pas l’intention de rester cantonnés au rôle d’atelier du monde, l’occasion était trop belle. Grâce à leur position dominante sur le marché des métaux, ils ont fait avancer leurs pions sur les plans politique comme économique. A la suite d’une crise militaro-diplomatique, la Chine a interrompu en 2010 sa livraison de « terres rares » au Japon. Evidemment, l’Empire du milieu sait pertinemment que le recours à des moyens aussi radicaux est à éviter sous peine d’inciter ses partenaires à sortir de leur dépendance. Un message a néanmoins été envoyé politiquement.

D’un point de vue économique, la Chine a poussé les industries utilisatrices des métaux à s’associer à des entreprises nationales afin que ces dernières acquièrent les connaissances technologiques qui leur manquaient pour pouvoir ensuite remporter elles-mêmes les marchés. Pour les appâter, le même type d’argument était utilisé à chaque fois : des matières premières à bas coût ainsi que la perspective de s’imposer sur l’immense marché chinois. Les fabricants allemands de robots industriels, une des forces du pays, sont parmi les seuls à ne pas avoir mordu à l’hameçon. Ils ont préféré diversifier leurs sources d’approvisionnement en tungstène, quitte à payer plus cher leur matière première, plutôt que de se faire happer par la Chine. La plupart existe toujours. Il y a quelque chose de pathétique à reprocher à un adversaire de s’être trop bien adapté à notre façon de jouer. La bataille sur terre est mal engagée. Il reste la mer, les océans, et les airs, l’espace. Charge !

La maxime :

Je chine à la brocante…

Que fer, je m’acier ou je métal ?