PROFITONS, C’EST GRATUIT…

En anglais, free signifie à la fois libre et gratuit. La conjonction des deux mots se comprend aisément. Un bien « libre de frais » (free of charge) peut être associé à la notion de liberté puisque, pour chacun, la propriété de biens étend le champ des possibles. Pourtant, la gratuité constitue parfois un piège pour le consommateur qui renvoie au contraire à une privation de libre arbitre.

freeeeeDans une expérience conduite en deux temps, l’économiste Dan Ariely proposait deux sortes de chocolat aux visiteurs du stand qu’il avait installé devant un grand bâtiment public. La première était du chocolat de qualité. Il s’agissait de succulentes truffes de Lindt. La seconde était du chocolat plus ordinaire, des Kiss de Hershey. Lors de la première phase, les truffes furent vendues à 15 centimes et les Kiss à 1 centime. Le coût des Lindt était supérieur mais, en tenant compte du rapport qualité-prix, une majorité significative des consommateurs les préféra cependant – 73 % pour être précis, 27 % seulement optant pour les Kiss. A l’étape suivante, l’expérimentateur introduisit la gratuité. Le prix des Lindt passa à 14 centimes. Celui des Kiss baissa du même montant, un centime, ce qui les rendit gratuit. Une inversion du comportement des consommateurs fut alors observée : 69 % jetèrent leur dévolu sur le chocolat ordinaire, le Kiss. De ce fait, la proportion des acheteurs de Lindt dégringola à 31 %. L’explication est triviale : dès lors que la possibilité de ne pas avoir à acquitter la moindre dépense apparaît, les individus modifient totalement leur perspective. La gratuité l’emporte sur l’évaluation rationnelle.

Les professionnels du marketing n’ignorent pas ce tropisme envers la gratuité et en jouent avec habileté. Ils mettent au point des leurres afin d’attirer les consommateurs dans leurs filets. Exemple, voici une proposition du journal The Economist : 59 dollars pour un abonnement Internet, 125 dollars pour un abonnement papier et 125 dollars pour un abonnement qui inclut Internet et papier. La comparaison des deux dernières offres donne le sentiment que le lecteur qui se déciderait en faveur du package Internet plus papier à 125 dollars bénéficierait de la gratuité pour Internet. Celui qui aurait spontanément retenu la version en ligne seule est perturbé. Pourquoi payer 59 dollars pour un produit qui est fourni gratuitement sous certaines conditions ? La manipulation est aisée à démontrer. Quand des cobayes doivent trancher entre les trois options, ils plébiscitent la formule papier plus Internet (84 %) tandis que l’abonnement exclusivement Internet séduit assez peu (16 %) – il n’y a évidemment personne pour choisir la version papier seule. En revanche, quand cette option est retirée, les suffrages se portent largement sur l’abonnement en ligne (68 %) et l’offre papier plus Internet recule lourdement par conséquent (32 %). C’est logique puisque le mirage d’Internet gratuit dans le package a disparu.

Il serait impossible de dresser une liste exhaustive des consommateurs qui sont revenus chez eux de leurs emplettes avec des paires de chaussettes d’une couleur qu’ils n’aiment guère uniquement parce que la deuxième paire était gratuite. Qu’un ensemble de quatre boîtes de maïs en conserve affiche fièrement que la quatrième est gratuite et voilà que les yeux du consommateur pétillent. Impossible pourtant de déchirer le plastique pour ne prendre que la quatrième, celle qui est gratuite justement. Le malheureux perd toute lucidité. Au lieu de comparer le coût unitaire de la boîte de maïs qui forme le quatuor avec le prix de produits concurrents, il se laisse fréquemment emporter par la promotion suggérée par la notion de gratuité. Encore plus fort, le mécanisme mental est susceptible de s’enclencher sur la base d’une simple croyance. La victime désirait acheter un canapé noir. Une enseigne en vend un de couleur marron. Cela ne convient pas… sauf qu’une jolie lampe gratuite est offerte aux dix premiers clients. Le prospect demande au vendeur s’il bénéficierait du cadeau en cas d’achat. La réponse est positive. Au moment de remplir le bon de commande, un responsable intervient et présente ses excuses : les dix lampes sont déjà parties. Une partie des acheteurs maintient cependant sa décision d’achat du canapé marron.

A la suite du mathématicien Daniel Bernoulli qui a vécu au dix-huitième siècle, les contemporains Daniel Kahneman et Amos Tversky ont souligné que l’homme était caractérisé d’ordinaire par une aversion au risque. Ainsi, entre un gain garanti de 8 000 dollars et une configuration dans laquelle sa probabilité de remporter 10 000 dollars est de 85 % (et celle de rien gagner est donc de 15 %), le plus souvent il penchera pour le gain sûr – cela, en dépit d’une espérance de gain supérieure dans le cas où un risque existe. L’asymétrie entre les bénéfices et les pertes est peu contestable. L’être humain est particulièrement sensible au risque d’une perte. On observera en passant que le comportement des traders n’est manifestement pas conforme à cette règle – cela, peut-être parce que ce ne sont pas eux qui sont amenés à endosser les pertes au bout du compte. En quoi ces constats concernent-t-ils ce qui précède ? Un lien peut être établi entre la douleur d’une perte et une dépense à régler. Dès lors que l’opportunité d’échapper à ces situations déplaisantes se présente, de nombreux individus tentent de s’engouffrer dans la brèche. Ils sont alors prêts à oublier toute leur rationalité, le rapport qualité-prix, bref tout ce qu’ils ont appris dans leurs cours de calcul économique. D’aucuns soutiendront que cette dernière conséquence n’est certainement pas la plus dramatique…

Conseils de lecture :

Ariely Dan, C’est (vraiment ?) moi qui décide : Les raisons cachées de nos choix, Paris, Champs, 2016.
Kahneman Daniel et Tversky Amos, « Choices, Values, and Frames », American Psychologist, 2014, p. 341-350.

ABONDANCE DE BIENS NUIT CERTAINS JOURS

Pour beaucoup, l’aphorisme de Francis Blanche « mieux vaut être riche et en bonne santé que pauvre et malade » est une lapalissade. Heureusement que les économistes sont là pour proposer sa remise en cause : les pays richement pourvus en ressources naturelles rencontrent parfois de telles difficultés que d’aucuns affirment qu’ils seraient même victimes d’une « malédiction ».

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Comment expliquer que des pays abondamment dotés en pétrole ou en minerais comme le cuivre, le tungstène, l’uranium, l’or, le cobalt ou encore en diamants connaissent un faible niveau de croissance économique, maintenant la majorité de la population sous le seuil de pauvreté, et soient caractérisés par un régime politique qui n’est pas réellement démocratique? La République du Congo est un cas d’école. Ce pays n’a jamais décollé économiquement malgré la richesse exceptionnelle de son sous-sol. Il est possible que la bataille pour leur appropriation, notamment le rare et stratégique coltan, nourrisse les combats entre les factions qui se déchirent aujourd’hui sur son territoire. Cependant, l’ex Zaïre n’a pas toujours été en guerre. Dirigé d’une main de fer pendant plus de 30 ans par le maréchal Mobutu, il a vécu dans un calme relatif durant cette période et la situation économique de la majorité de sa population n’était alors guère plus enviable. Que des individus fortunés ne soient pas incités à travailler est compréhensible mais qu’un pays soit plongé dans l’apathie l’est beaucoup moins.

Plusieurs arguments économiques sont susceptibles d’être invoqués pour rendre compte du phénomène. Tout d’abord, la volatilité du cours des matières premières rend les pays qui en dépendent extrêmement fragiles. Quand les cours baissent, des ressources financières viennent brutalement à manquer. La politique gouvernementale est révisée. Des projets ambitieux doivent être abandonnés. De plus, l’exportation massive de pétrole ou de minerais conduit parfois à une balance commerciale excédentaire, synonyme d’appréciation de la monnaie, laquelle obère la prospérité d’autres secteurs de l’économie. Cette problématique n’est pas spécifique aux pays en développement. Elle porte d’ailleurs le nom de « syndrome hollandais » puisque, dans les années 1960, la découverte de gisements pétroliers a pesé sur la compétitivité des entreprises industrielles des Pays-Bas. Le florin fort les pénalisait lourdement. Enfin, dernier élément, l’affectation de ressources productives à l’exploitation des richesses du sous-sol s’avère singulièrement coûteuse dans certaines circonstances.

La colonisation est intéressante à cet égard puisque les ressources naturelles se situent au départ à l’étranger. Le pillage et les massacres d’indigènes indociles sont indiscutables mais cette évidence s’accompagne d’une idée reçue qui l’est beaucoup moins : la colonisation aurait été une entreprise éminemment rentable sur le plan économique. Le recours à la soldatesque, la mobilisation de personnel administratif et la création d’infrastructures (routes, chemin de fer…) ont mobilisé des facteurs de production qui auraient pu être employés dans d’autres activités productives. Paul Bairoch a insisté sur le fait que la croissance économique des puissances coloniales a été inférieure à celle d’autres pays développés non colonisateurs entre les dix-neuvième et vingtième siècles. L’Espagne a perdu sa suprématie en Europe quand elle a envoyé des générations de conquistadors ramener des métaux précieux des Amériques quelques siècles plus tôt. Au même moment, les Néerlandais et Britanniques se focalisaient avec sagacité sur leur appareil productif.

La dimension politique ne peut être négligée dans la colonisation bien sûr. Elle ne l’est pas davantage dans la « malédiction des ressources naturelles ». En effet, toutes ces richesses suscitent des convoitises à l’intérieur des pays concernés. Des intérêts privés finissent par les accaparer à leur unique bénéfice. La rente qu’elles procurent profite à des clans et non à la collectivité. Par nature, les matières premières sont propices à toutes sortes de détournements ou de combines à l’odeur de corruption. Le scandale des « biens mal acquis » en témoigne. Des proches de dirigeants de pays situés pour l’essentiel en Afrique ont été accusés de détenir entre 100 et 200 milliards de dollars d’avoirs dans les pays du Nord ou des paradis fiscaux. En 2017, Teodorin Obiang, le vice-Président de la Guinée Equatoriale était condamné à 3 ans de prison avec sursis et à la confiscation intégrale de ses biens sur le territoire français d’une valeur estimée à 150 millions de dollars. Tous ces comportements prédateurs impliquent une organisation de la société, des institutions, peu favorables à la croissance économique et à la démocratie.

La tragédie qui a frappé les Osages dans les premières décennies du vingtième siècle est une preuve supplémentaire de la malédiction. Comme de nombreuses autres nations amérindiennes, les Osages furent obligés de se déplacer pour libérer de l’espace aux flux d’immigrants blancs qui déferlaient sur les Etats-Unis. En s’installant au bout du compte dans l’Oklahoma sur des terres peu fertiles, ils firent le pari de la tranquillité. Raté. Ils n’auraient jamais pu deviner que sous leurs pieds dormaient de fabuleuses réserves pétrolières. Leur exploitation transforma une grosse partie des membres de la communauté en millionnaires. Ils venaient de toucher le jackpot. C’est précisément à cet endroit que leur tragédie débute. Les Amérindiens étaient considérés comme des citoyens de seconde zone. Il n’était pas pensable de les autoriser à dépenser leur magot comme bon leur semblait. Des curateurs furent désignés pour les aider à gérer leur richesse.

Grâce à cette politique raciste, une industrie de l’escroquerie se mit en place et permit de dépouiller méthodiquement les nouveaux riches. Pire même. L’assassinat fut pratiqué sur une large échelle parce que, par de savantes alliances matrimoniales entre blancs et peaux-rouges, récupérer les droits de propriété devenait envisageable. David Grann relate ce scandale dans une brillante enquête. L’adaptation cinématographique que Martin Scorsese et Leonardo DiCaprio tournent actuellement révèlera probablement comment un des criminels a été neutralisé mais laissera certainement de côté les dizaines de meurtres qui restent non élucidés. Il n’est évidemment pas question de douter de la sagesse de Francis Blanche, attestée en particulier par son incarnation du Sâr Rabindranath Duval. Que ses mânes se souviennent juste que les économistes sont d’infatigables poils à gratter et qu’il convient de s’en méfier…

Conseils de lecture :

Bairoch Paul, Mythes et paradoxes de l’histoire économique, Paris, La Découverte, 2005.
Grann David, La note américaine, Paris, Globe, 2018.

POUR FAIRE BONNE MESURE

Malgré les critiques qui lui sont régulièrement assénées, le produit intérieur brut (PIB) demeure le principal indicateur de l’activité économique. En France, son montant avoisine les 2 200 milliards d’euros. L’accent qui est mis sur cet « agrégat » n’est pas uniquement un révélateur de la création de richesses. Il éclaire également sur notre conception très particulière de l’économie.

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Une plaisanterie d’Alfred Sauvy a beaucoup marqué les esprits. L’économiste français avait signalé avec malice que, s’il avait épousé sa femme de ménage, le PIB de la France aurait chuté puisqu’il aurait vraisemblablement cessé de rémunérer sa nouvelle épouse, cela même si elle avait continué de passer l’aspirateur. A périmètre constant, le constat est juste mais, dans une perspective plus globale, l’indicateur des richesses créées aurait en fait plutôt augmenté. En effet, pour poursuivre sur le même ton, il aurait fallu à Alfred Sauvy se séparer de sa précédente épouse. De lourds frais d’avocats auraient été engagés. De plus, l’ex madame Sauvy aurait été amenée à déménager, faire appel à un transporteur et occuper un nouveau logement –n’oublions pas que les divorces représentent un infatigable soutien au secteur immobilier, fort utile en période de crise. En d’autres termes, si Alfred Sauvy avait « changé de monture », comme disent les opticiens, l’affaire n’aurait pas été une opération rentable…

Pour être honnête, il est facile de rire des limites d’une définition et, à ce propos, le cas du PIB n’est en rien remarquable. Ainsi, selon un des critères caractérisant le chômage d’après le Bureau International du Travail (BIT), une petite heure d’activité professionnelle suffit pour empêcher qu’un individu soit classé dans la catégorie des chômeurs. Un taquin a expliqué un jour qu’il suffisait de payer une heure au SMIC à toutes les personnes officiellement recensées comme chômeuses dans la semaine qui précède l’enquête pour que le fléau soit statistiquement éradiqué.

Le PIB n’intègre que les activités faisant l’objet d’un échange marchand et la production des administrations. Parmi les reproches qui lui sont habituellement adressés, la non prise en compte des activités non marchandes figure en tête de liste. La production domestique et les activités bénévoles ou gratuites n’intéressent pas les comptables nationaux. Il n’est pas question que du jardinage le dimanche. Le travail des associations et tout ce qui relève du collaboratif comme les logiciels libres sont également exclus du calcul du PIB. Tout cet ensemble n’est pas simple à évaluer mais il pèserait pour plus de 30% de la production nationale d’après certaines estimations.

De la même manière, les activités ou les conséquences économiques négatives ne sont pas incluses dans le PIB alors qu’elles devraient logiquement l’être. La problématique de la pollution illustre cette carence. Qu’une entreprise crée +50 de richesses en détériorant l’environnement à -10, sa valeur ajoutée comptabilisée sera de + 50 et pas de + 40. Paradoxalement, si une autre entreprise répare les dégâts de la première, sa création de richesses sera de +10, d’où une valeur ajoutée du système enregistrée à +60. Suite à une proposition du Président Sarkozy en 2008, une commission composée de célèbres économistes comme Joseph Stiglitz et Amartya Sen a été fondée afin de réfléchir à ces questions et à une meilleure mesure de l’activité économique.

Il serait incorrect d’imaginer que les statisticiens sont des têtes d’œuf avec des lunettes à monture en écaille et frappés de cécité face aux évolutions du monde. Dans l’idée de coller à la réalité économique et faisant suite à une demande de l’institut européen Eurotsat, l’INSEE a récemment annoncé que le trafic de drogue serait désormais comptabilisé dans le PIB. Quoique quelques zones géographiques risquent d’un coup apparaître moins pauvres, la richesse nationale dans son ensemble ne devrait toutefois guère augmenter de plus de 0,1 % – pas de quoi stimuler artificiellement le bilan du gouvernement. On se doute par ailleurs que la mesure sera assez approximative : un agent recenseur invitant les trafiquants à se faire connaître ne verrait pas probablement pas une foule de doigts se lever.

La justification de cette décision est encore plus intéressante : le trafic de drogue est perçu comme un échange librement consenti. C’est la clé. L’argument de l’addiction qui altèrerait le jugement n’a pas été retenu puisqu’il s’agit d’une boîte de Pandore. En revanche, l’INSEE a refusé à ce stade d’intégrer la prostitution au PIB en considérant que, pour qu’une personne fasse le commerce de son corps, elle n’était pas entièrement libre. La notion d’échange librement consenti a tranché une nouvelle fois. Tous les pays ne sont pas d’accord sur son interprétation – en conséquence, certains prennent en compte la prostitution dans leur PIB – mais tous s’y réfèrent.

L’obsession de l’échange marchand, légal ou non, est donc manifeste. Elle nourrit la croyance que la performance économique est devenue primordiale, que toutes les forces de la société doivent converger vers l’essor du marché. Il est symptomatique que le service du personnel ait fini par se transformer en département des ressources humaines. Tout est dit : l’homme est un moyen. La commission Stiglitz préconise de construire d’autres indicateurs qui prendraient en compte le bien-être de la population. En vérité, ces indicateurs qui mesureraient la qualité sociale de la croissance, c’est-à-dire l’impact des changements économiques sur la vie des habitants, existent déjà.

Le plus connu est l’IDH – Indice de Développement Humain – qui présente une synthèse de données relatives à la santé, avec l’espérance de vie à la naissance, à l’éducation, évaluée par la durée moyenne de scolarisation, et à l’économie où l’on retrouve le PIB. Mais l’appréciation de cette dimension sociale contient une part de subjectivité. Pourquoi se cantonner à l’éducation et à la santé ? Vous jugez que le niveau des inégalités économiques est important ? Voici un nouvel indicateur. Vous privilégiez l’équité des rapports homme-femme. En voilà un autre. L’environnement vous importe à moins que ce ne soit le régime politique plus ou moins démocratique ? Encore des indicateurs. Le problème n’est pas d’inventer des indicateurs sociaux mais d’être plus soucieux de leur mouvement que de celui du PIB. Hélas, hélas, hélas, une telle évolution de mentalités est moins probable qu’un défilé d’éléphants roses sur un tapis volant.

Conseils de lecture :

Méda Dominique, Au-delà du PIB : Pour une autre mesure de la richesse, Champs, 2008.
Sauvy Alfred, Mythologie de notre temps, Payot, 1965.

LE SILENCE EST D’OR

Qui a dit que les entreprises passaient leur temps à échafauder des stratégies destinées à piquer des parts de marché à la concurrence ? Bien sûr, la compétition est toujours présente en toile de fond mais la quête de profits peut emprunter des voies moins glorieuses et plus sûres. Les entreprises sont capables de comportements coopératifs. Bienvenue dans le monde des ententes.

thumbnailConsidéré parfois comme le premier économiste, peut-être à cause de son prénom, l’Ecossais Adam Smith est une immense source de confusion. Les libéraux l’ont choisi comme figure emblématique. Ils n’ont retenu de son analyse que deux éléments. Tout d’abord, des agents économiques qui poursuivent leur propre intérêt concourent sans en être conscients au bien-être collectif – il parle d’une « main invisible ». Ensuite, les marchés, où se rencontrent justement ces individus égoïstes, sont supposés s’autoréguler. Smith en déduit que l’Etat ne doit pas se mêler des questions d’économie et les abandonner aux entreprises aiguillonnées par le goût du lucre. Dans ce schéma, le capitalisme et la morale appartiennent à des catégories différentes.

En vérité, Adam Smith est beaucoup plus lucide à propos du fonctionnement des entreprises. Il recommande de les surveiller avec la plus extrême rigueur. Selon lui, l’autorégulation des marchés est obtenue exclusivement grâce à la concurrence. Or, les entreprises essaient constamment de s’y soustraire et manœuvrent à cet effet. Elles ont vite compris que cette guerre des prix à laquelle Smith les voue bénéficiait surtout aux consommateurs et réduisait leurs profits dans les mêmes proportions. L’intérêt de la société est que règne la concurrence mais celui des entreprises est de l’abolir. La critique smithienne repose donc sur la stratégie et non sur la morale.

Conformément au raisonnement de Smith, des autorités de surveillance des marchés ont été mises en place dans tous les pays développés. Leur mission n’est pas simple. A partir du moment où des dirigeants d’entreprises décident de constituer une entente, ils ne vont évidemment pas se fixer rendez-vous dans les salons de l’hôtel Georges V à Paris ou bien convoquer une conférence de presse pour l’annoncer puisqu’elle est illégale. Précisons à ce propos que toutes les ententes ne le sont pas. Le critère qui permet aux autorités de trancher sur le caractère licite ou non d’une entente est de vérifier si elle est favorable in fine au consommateur.

En 2003, Samsung et Sony créaient ensemble l’entreprise S-LCD afin de donner naissance à une nouvelle génération de téléviseurs à écran plat. Il s’agissait d’un cas classique de «coopétition», c’est-à-dire une situation où des compagnies sont capables de coopérer ponctuellement sur un projet tout en restant en compétition par ailleurs. Comme le consommateur en tirait de nombreux avantages, le rapprochement fut autorisé, voire pris comme modèle par quelques connaisseurs du secteur. Les ententes sur les prix ne relèvent pas de cette logique. Elles s’exercent inévitablement sur le dos des acheteurs et sont combattues pour ce motif. L’amende peut même s’élever théoriquement à 10 % du chiffre d’affaires.

Dans ces conditions, il n’est pas facile de trouver des preuves de ces comportements délictueux. Constater que des prix se maintiennent bizarrement à un niveau élevé n’en est pas une. Cela justifie des investigations approfondies mais pas une condamnation. Deux commerçants qui vendent les mêmes produits dans la même rue ont le droit de se jeter des regards implorants en espérant que l’autre ne baissera pas ses prix. Ils ne sont toutefois pas autorisés à se rencontrer pour formaliser ce genre de décision. Les entreprises qui transgressent la loi font bien sûr montre d’une immense prudence.

A cet égard, le démantèlement du « cartel des opérateurs de téléphonie mobile » est complètement atypique. Si une amende de 534 millions d’euros a été infligée à Orange, SFR et Bouygues Telecom en 2005, c’est parce que des participants à la conjuration avaient laissé des traces écrites de leur accord, l’une mentionnant spécifiquement un «Yalta des parts de marché». Sentiment d’impunité ou attitude distraite au travail, les cadres impliqués avaient fait fort assurément ! Les conspirateurs n’ignorent normalement pas que leurs ordinateurs sont susceptibles d’être saisis et que les perquisitions sont très poussées. L’oral et le culte du secret sont indispensables pour échapper aux enquêteurs.

Comment attraper alors les tricheurs ? Il doit être souligné que cette problématique évoque par de nombreux aspects la lutte contre le grand banditisme. De quelle manière doivent procéder les autorités dans l’intention de mettre un terme aux délits d’organisations mafieuses régies par la loi du silence ? Les autorités de concurrence privilégient une méthode qui ressemble à celle employée par la police contre la mafia. L’instauration du statut de « collaborateur de justice », que d’aucuns appellent les «repentis», a permis de briser l’omerta et d’emprisonner des parrains.

Dans le même ordre d’idée, les « programmes de clémence » sont censées inciter les dirigeants d’entreprise impliqués dans des ententes à témoigner ou à dénoncer leurs partenaires. Ils se sont généralisés un peu partout dans les pays riches malgré des variations notables entre eux. En Europe, le principe est que toute entreprise qui apporte des éléments de preuve substantiels durant l’enquête bénéficie de réductions d’amendes tandis qu’il vaut mieux être la première à collaborer avec la justice aux Etats-Unis. La majorité des cartels identifiés le sont grâce à des programmes de clémence : les patrons voyous ne sont manifestement pas faits du même bois que les chefs de la mafia. Dispensés dans leur formation du module « éthique des affaires », ils n’ont pas participé pour autant à l’option « comment résister à un enquêteur qui braque une lampe sur votre visage et vous secoue légèrement ? ». Peut-être faudrait-il la rendre obligatoire…

Conseils de lecture :

Nalebuff Barry et Brandenburger Adam, La coopétition. Une révolution dans la manière de jouer concurrence et coopération, Village Mondial, Paris, 1996.
Smith Adam, La richesse des nations, GF-Flammarion, 1999.

DE QUOI LES LANCEURS D’ALERTE SONT-ILS LE NOM ?

Les Etats-Unis ne se sont pas contentés d’envoyer en France une petite souris à la voix sirupeuse en short rouge, un soda qui ne contient plus de cocaïne depuis plus d’un siècle ainsi que des malabars en uniforme kaki pour chasser de son territoire des envahisseurs venus d’une autre planète. Ils lui ont offert en sus le concept de « lanceur d’alerte » (whistleblower). Mickey reste cependant plus populaire.

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Dès les années 1980, Marcia P. Miceli et Janet P. Near écrivaient sur cette pratique qui consiste à souffler (blow) dans un sifflet (whistle) lorsque l’on est témoin de faits délictueux au sein de son entreprise. Dans la décennie suivante, l’AFL-CIO poussait les salariés à s’exprimer lorsqu’ils étaient confrontés à certains types de difficultés sur leur lieu de travail. Mais c’est la multiplication des affaires financières, Enron ou Worldcom notamment, qui a enraciné dans la législation américaine la pratique du «whistleblowing». Un volet entier de la loi Sarbanes-Oxley de 2002 sur la comptabilité des sociétés cotées lui a ainsi été consacré. L’objectif était de permettre aux détenteurs d’information sur des falsifications comptables de les révéler sans être inquiétés par leur entreprise. La France n’a pas manqué d’emboîter le pas aux Etats-Unis. Plusieurs lois ont été votées sur le sujet dans l’hexagone depuis lors – la dernière d’entre elles, dite « loi Sapin 2 » de décembre 2016, s’efforce de préciser le statut du « lanceur l’alerte ». Comment comprendre l’essor de ce phénomène ?

La grille d’analyse d’Albert O. Hirschman jette un éclairage sur la notion de « lanceur d’alerte » bien que celle-ci ait émergé postérieurement à sa formulation. Lorsqu’un individu rencontre un dysfonctionnement à l’intérieur d’une organisation avec laquelle il se trouve en relation, selon Hirschman, trois options lui sont offertes : la sortie (exit), la prise de parole (voice) et la loyauté. Pour notre propos, écartons d’emblée la troisième. De nos jours, le schéma du salarié qui demeure toute sa carrière dans une entreprise supposée être bienveillante envers lui n’est plus la norme. Le paternalisme industriel a vécu. A l’ère de la flexibilité à tout crin, sauf s’il appartient à une organisation atypique, le salarié n’ignore pas qu’à n’importe quel moment le responsable des ressources humaines est susceptible de lui indiquer le chemin de la porte. Il est sans illusion. Il s’identifie toujours à son activité, à sa trajectoire, mais de moins en moins à son employeur. Il ne se sent plus tenu de fermer les yeux lorsqu’un scandale survient.

En conséquence, les termes de l’alternative à laquelle le membre d’une organisation fait effectivement face sont la sortie ou la prise de parole. Protester est le mode d’action le moins brutal et il repose sur la croyance que, une fois informée du problème, les autorités prendront les mesures idoines. L’approche est constructive, optimiste. Si la hiérarchie réagit mal, l’idée est de s’adresser au rang supérieur et de répéter indéfiniment la manœuvre jusqu’au sommet de la structure. Plus on monte, plus il est plausible d’imaginer que la situation a été couverte sinon voulue en haut lieu. Dans ce cas, sa démarche met celui qui prend la parole en danger. Il est tout d’abord considéré comme un gêneur et devient une cible à abattre en interne. De surcroît, il permet aux tricheurs de profiter de l’avertissement reçu pour mieux masquer leurs méfaits.

La sortie marque une rupture avec l’organisation. Elle signifie que l’individu est persuadé que la prise de parole ne changerait rien. Ce positionnement extérieur le rend de facto inaudible dans son organisation. L’action est très tranchée. Le bénéfice du doute ne peut-il être parfois accordé aux dirigeants ? Hirschman s’est intéressé à la relation entre ces deux stratégies pour arriver à la conclusion qu’elles se renforcent mutuellement : la défection de concitoyens ayant fui pour s’installer à l’Ouest a rendu la demande de réforme des Allemands de l’Est plus acceptable par le pouvoir. Mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui ressort surtout est que le «lanceur d’alerte» se trouve à l’intersection des deux comportements : prise de parole et sortie. Dans le droit français, entrer en contact avec la direction de son organisation, même s’il est clair qu’elle a orchestré elle-même le dysfonctionnement, est un préalable. Ensuite seulement, il est possible d’informer la justice des turpitudes de ses dirigeants – la sortie qui est ici la recherche d’une solution extérieure n’intervient que dans un deuxième temps.

Nous voici enfin arrivés à l’explication de la prolifération des « lanceurs d’alerte ». En excluant toute possibilité de génération spontanée ou d’épidémie, elle réside dans l’environnement économique. La concurrence extrême, les enjeux financiers, les contraintes de performance constituent le terreau idéal sur lequel les conduites malhonnêtes prospèrent. Quand la fin justifie les moyens, si les résultats sont moins bons qu’attendus, la tentation est forte de franchir la ligne jaune. Il ne s’agit pas de dédouaner les patrons voyous mais de comprendre comment des êtres qui n’hésitent pas à afficher sans vergogne un engagement éthique, à punir leurs enfants s’ils mentent, sont capables de tels dérapages. En fait, les occasions de transgression fabriquent les « lanceurs d’alerte ».

Dans ce contexte, l’ambigüité du rôle de l’Etat doit être soulignée. Officiellement, il met en place des dispositifs de protection des « lanceurs d’alerte » mais, par un étrange souci d’équilibre, il se soucie de l’intérêt de leurs « victimes ». Lors du vote de la « loi Sapin 2 », il s’en est fallu de peu que le statut du « lanceur d’alerte » ne s’efface devant le sacro-saint «secret des affaires». En outre, un salarié qui voit son patron escroquer les clients de l’entreprise ne sera pas écouté par les tribunaux si leurs relations sont mauvaises. La solution pour les dirigeants qui trichent est simple : entrer en conflit avec leurs salariés suspects d’être dotés d’un sens moral élevé afin de devenir immunisés face à une éventuelle dénonciation. Heureusement que la règle pour les cambriolages n’est pas la même : ce sont les faits qui prédominent, pas la relation entre le voleur et la victime.

Conseils de lecture :

Hartmann Florence, Lanceurs d’alerte, Paris, Fayard, 2014.
Hirschman Albert O., Exit, Voice, and Loyalty: Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Cambridge, Harvard University Press, 1990.

LES CHIFFRES ET LES CHOSES

L’entrée dans la modernité est habituellement associée à un spectaculaire décollage économique des pays du Nord. Mais la Révolution Industrielle a été accompagnée d’un besoin de mesurer, d’évaluer, de chronométrer, auquel le taylorisme a donné corps et qui a contribué à l’explosion de l’utilisation des données chiffrées. Dans les débats de société, le recours à des preuves mathématiques est devenu quasiment systématique. La rigueur est-elle toujours au rendez-vous ?

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Il est clair que devoir s’appuyer sur données concrètes afin de justifier ses idées constitue un progrès. Cela évite que les controverses soient tranchées par des arguments d’autorité, des rapports de force académiques ou tout autre type d’artifices. Dans une fameuse étude, le sociologue Paul Lazarsfeld avait exploré le comportement des soldats américains durant la Seconde Guerre mondiale. D’après ses calculs, les plus éduqués avaient éprouvé davantage de difficultés à s’acclimater à la vie militaire. Ce n’était pas surprenant, expliquait-il, puisqu’il était logique de supposer que les intellectuels aient été davantage bousculés dans un tel environnement que les travailleurs manuels… sauf que ses résultats démontraient en fait le contraire. Il semble que posséder un certain bagage permettait de mieux surmonter les affres de la guerre, de prendre du recul. En d’autres termes, le bon sens ne mène pas toujours à la vérité. Pour déciller les yeux des candides, pour pulvériser les illusions d’optique, les chiffres sont donc d’un grand secours. Pourtant, l’exercice de style incontournable qu’ils sont devenus expose à d’autres écueils. Une partie est liée à la mesure et une autre à l’interprétation des données.

Gaston Bachelard riait du chercheur sûr du troisième chiffre après la virgule mais hésitant sur l’exactitude du premier. Aussi sérieuse soit-elle, la collecte des données pêche en effet par un inévitable manque de précision. L’indice des prix à la consommation (IPC) l’illustre de manière éclatante. Une pile d’une durée de vie d’un an coûte 10 euros. L’année suivante, elle est vendue à 15 euros mais, grâce au progrès technique, elle dure désormais 2 ans. La croissance des prix est de 50 % mais, à durée comparable, la conclusion est différente. Pour une année, le consommateur dépense 7,5 euros : les prix ont baissé de 25 %. L’exemple est caricatural. Il révèle cependant que sous-estimer les gains de productivité conduit à surestimer la hausse des prix. Ainsi, contrairement à une idée reçue véhiculée par les conspirationnistes qui n’en manquent décidément pas une et par les instituts de consommation, l’inflation est plutôt surévaluée – cela indépendamment des problèmes liés à la prise en compte de biens particuliers comme le logement. Dans le même ordre d’idée, la balance des paiements intègre une ligne « erreurs et omissions » afin de restituer une cohérence d’ensemble au tableau puisque les données pures ne s’équilibrent pas alors qu’elles le devraient.

La phase interprétative laisse aussi parfois à désirer. Non seulement le bon sens n’est pas un guide fiable mais il est même la cible des chercheurs créatifs qui s’escriment à le défier en échafaudant les analyses les plus improbables, voire tordues. L’expérimentateur ordonne à une puce de sauter et elle obéit évidemment. Il coupe les pattes de l’animal et il constate qu’elle cesse ses bonds. Conclusion : quand on coupe les pattes d’une puce, elle devient sourde. Bien sûr, il reste à valider empiriquement le scénario délirant mais, comme le remarque Patrice Laroche, à force de répéter une expérience un nombre infini de fois, on finit par tomber accidentellement sur un échantillon de la population qui donnera satisfaction. De ce fait, l’étude sera publiée dans une revue scientifique… pour être contestée plus tard mais qu’importe. Les pièges ne manquent vraiment pas dans cette phase interprétative. Imaginons que, selon une étude réalisée en août à Nancy, les entrées à la piscine municipale et la consommation de Coca-Cola aient augmenté parallèlement. Se baigner pousse-t-il à boire ou bien est l’inverse ? Ni l’un, ni l’autre : c’est une troisième variable, la température, qui est le facteur déclenchant. Corrélation n’est pas causalité.

De surcroît, le monde de la recherche n’échappe pas aux biais idéologiques. En 1996, le physicien américain Alan Sokal le souligna avec humour en soumettant un manuscrit pseudo-scientifique à une revue culturelle postmoderniste, Social Text. Il s’agissait en vérité d’un canular. Cela n’empêcha pas le texte qui traitait de physique quantique d’être accepté et publié, cela simplement parce sa conclusion politique s’inscrivait dans la ligne éditoriale très progressiste de la revue. L’introduction de données chiffrées ne protège pas nécessairement les chercheurs de leurs préconceptions. En 2010, les économistes Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart produisaient une étude dans laquelle ils affirmaient que, quand la dette d’un pays s’élevait au-dessus de 90% du PIB, une période de récession survenait. Ce travail était censé prouver a contrario que l’austérité était la seule voie praticable. Les conséquences en matière de politique économique étaient lourdes pour les gouvernements ayant choisi de s’en inspirer : ils allaient devoir apprendre aux citoyens à se serrer la ceinture.

Mais voilà, en 2013, un étudiant nommé Thomas Herndon fut amené à refaire les calculs des deux économistes dans le cadre de son doctorat et, en dépit de ses multiples tentatives, il n’y parvint pas. Les pays à dette élevée ne connaissaient pas de récession mais, au contraire, une croissance de 2,2 % en moyenne. Tous les efforts exigés de la population l’auraient donc été en vain ? Non, que le lecteur se rassure. Si l’on en croit Rogoff et Reinhart, qui ont toutefois admis qu’ils s’étaient fourvoyés dans leurs additions et soustractions, les conclusions générales de leurs travaux n’étaient pas remises en question pour autant. Ce n’était pas la théorie qui se trompait mais les faits et, des faits, on en trouverait d’autres ! Ce biais idéologique, faut-il le préciser, n’est pas spécifique à ces deux économistes. Il suffit de remplacer l’agneau par le PIB pour que les vers de La Fontaine reprennent soudain leur saveur : « si ce n’est toi, c’est donc ton frère. / Je n’en ai point. C’est donc quelqu’un des tiens ». Il y a bien un loup dans cette histoire.

Conseils de lecture :

Laroche Patrice, « Economie : des études trop souvent faibles statistiquement », The Conversation, 9-2017.
Sokal Alan et Bricmont Jean, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997.

 

LA GRANDE EVASION

Mark Twain s’étonnait de la présence de murs autour des cimetières. Après tout, constatait-il, ceux qui se trouvent à l’intérieur ne peuvent en sortir et ceux qui sont dehors ne souhaitent pas y entrer. Dans le même ordre d’idée, quand il est facile de contourner le mur, quel intérêt existe-t-il à installer une échelle qui permette de le franchir ? Bienvenue dans le débat entre évasion et optimisation fiscale.       

évasion

Pour la majorité de la population mondiale, les soucis s’arrêtent en fin de journée à la sortie du travail, enfin pour les personnes qui ont la chance d’en avoir un et à condition de ne pas vivre sous le seuil de pauvreté. Pour une infime minorité, c’est à ce moment précis que les problèmes commencent. En effet, s’ils considèrent qu’ils doivent leur réussite exclusivement à leur propre mérite et qu’il n’y a aucune raison qu’une partie de leur richesse soit ponctionnée puis reversée à la collectivité, ils font alors face à un dilemme sur les moyens à employer afin de rétablir la justice. Cette quête morale qui les anime les confronte à une alternative dont les termes sont fort simples : frauder l’administration fiscale ou bien utiliser les réglementations en vigueur afin de minimiser le montant des impôts à acquitter, c’est-à-dire finasser en demeurant dans le cadre de la loi. Dans le premier cas, il est question d’évasion fiscale et dans le second d’optimisation. Que choisir ? Etre détenteur d’une fortune expose à des embarras dont le commun des mortels n’a guère conscience.

De nombreuses expériences menées en économie comportementale, notamment par Daniel Kahneman et Amos Tversky démontrent que les êtres humains éprouvent habituellement une forte aversion face au risque. Ainsi, entre un gain certain de 800 dollars et une configuration dans laquelle l’individu possède 85 % de chances d’empocher 1 000 dollars et 15 % de chances de se retrouver sans rien, plus de 80 % des personnes interrogées penchent pour le gain certain – cela, alors que l’espérance de gain est supérieure dans le deuxième cas puisqu’elle est de 850 dollars. A partir de là, il semble logique de présumer que l’option de l’optimisation fiscale recueille la préférence des réfractaires au paiement de l’impôt. Le fraudeur, l’évadé fiscal, vit avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Que la place financière dans laquelle il a dissimulé ses richesses accepte de fournir des informations à l’administration fiscale de son pays et il sera sanctionné sévèrement. Quand on sait que ces échanges d’informations se généralisent, le fil auquel est suspendu l’épée est mince. En France, entre 2013 et 2017, 51 000 dossiers ont été déposés par des contribuables désirant régulariser leur situation en profitant de l’indulgence de l’administration.

Ce scénario de l’optimisation est d’autant plus vraisemblable que les opportunités en la matière ne manquent pas. Grâce à la multiplication des niches fiscales, il n’est nul besoin de s’exiler à l’étranger. En France, environ 500 dispositifs permettent aux contribuables de bénéficier d’une diminution de l’impôt qu’ils devraient normalement acquitter. La détention d’œuvres d’art demeure exonérée du paiement de l’impôt sur la fortune. Un fiscaliste avisé vous recommandera d’acheter un Picasso si vous en avez les moyens. Vous aurez alors le loisir de déguster votre soupe en admirant un tableau reconnu mondialement. L’exonération se justifie par le bénéfice que la nation doit tirer du cadeau fiscal concédé au contribuable. En l’espèce, on comprend à quel point il est essentiel pour la France que l’œuvre d’art soit accrochée dans les appartements privés d’un millionnaire français, c’est-à-dire chez un esthète, plutôt que dans ceux d’un millionnaire texan à chapeau de cow boy, forcément un rustre. Franchir les frontières nationales offre davantage de possibilités encore. Le tropisme pour les paradis fiscaux, caractérisés principalement par leurs faibles taux d’imposition, paraît à cet égard irrésistible.

Cette stratégie d’optimisation est mise en œuvre de façon plus systématique par les entreprises. La domiciliation du siège social dans des lieux au nom exotique fait partie des grands classiques. Il est amusant de constater que les investissements des Iles Vierges en Chine sont plus de cinq fois supérieurs à ceux des Etats-Unis. Sans voyager aussi loin, le commissaire aux affaires économiques et financières, Pierre Moscovici, a un côté assez attendrissant quand il explique que les enquêtes journalistiques l’assistent dans sa mission qui consiste à trouver un dénominateur commun entre Européens dans le combat contre la fuite ou l’optimisation fiscale. La pression de l’opinion publique semble être sa meilleure arme. Il faut dire que le président de la Commission européenne lui-même, Jean-Claude Juncker, avait développé assidûment les rulings fiscaux lorsqu’il était Premier ministre du Luxembourg. Ces pratiques, qui consistent à « sécuriser » le montant de l’impôt des entreprises multinationales afin de les inciter à s’implanter sur son territoire, comptent parmi les outils d’optimisation les plus efficaces.

Bien sûr, au même titre que les hackers sont considérés comme les plus capables d’ériger des défenses contre les attaques informatiques, Juncker possède un savoir-faire indéniable sur les aspects techniques de l’optimisation. Moralement, sa légitimité à convaincre les récalcitrants est plus discutable. Sa détermination à impulser une guerre sans merci contre les dispositifs anti-impôts n’empêche pas forcément non plus les petits malins de dormir. Dans ces conditions où le secret bancaire est de plus en plus maltraité et où les dispositifs d’optimisation ne sont pas près d’être éradiqués, la perspective d’une quasi extinction de l’espèce des fraudeurs, mis en vedette avec les « Panama Papers » devient plausible. Selon le phénomène des vases communicants, la population des pratiquants de l’optimisation, qui est décrite dans les « Paradise Papers », est appelée à croître de façon exponentielle. Une disparition totale des fraudeurs est cependant peu probable. Chez quelques agents économiques, le refus quasi pathologique de participer au plus petit effort de solidarité par le biais de l’impôt est susceptible de déboucher sur des prises de risque insensées. C’est donc une certaine irrationalité qui garantit la biodiversité des ennemis de l’impôt.  

 

Conseils de lecture :

Chavagneux Christian et Palan Ronen, Les paradis fiscaux, La Découverte, 2017.

Kahneman Daniel et Tversky Amos « Choices, Values and Frames », American Psychologist, n° 39, p. 341-350, 1984.