LA VERITE SI JE MENS

En avril 2022, la France choisira son prochain président de la République. La date fatidique se rapproche à grand pas. La campagne électorale s’emballe. Elle prend de la vitesse à défaut de prendre de la hauteur et nous n’avons pas encore tout vu.     

Dans un petit opuscule, le philosophe Harry G. Frankfurt s’est interrogé sur « L’art de dire des conneries ». Son texte date de 1986. Depuis, nous avons indéniablement réalisé de gros progrès. Il ne s’agit ni de se vanter, ni de s’extasier mécaniquement sur les performances des modernes mais nos sociétés ont accompli de superbes avancées en la matière, que ce soit sur le fond ou sur la forme. Vivre dans la société de l’information constitue certes un atout appréciable mais encore fallait-il être capable de l’exploiter. Et nous l’avons fait avec talent. Pour autant, il n’est pas question de dévaloriser l’apport des anciens. Ecrite avant l’invention du concept de « fake news », l’œuvre reste d’actualité. Parce que les fausses nouvelles, les foutaises, les bobards,  les sornettes, l’enfumage sont loin d’être un phénomène qui est apparu récemment. Le mérite des générations passées doit être reconnu.  

Pour résumer la thèse de Frankfurt sans la saucissonner, le baratin ne doit pas être confondu avec les mensonges. Un menteur ne peut s’affranchir entièrement de la vérité. Il s’en méfie car il sait que, si elle était découverte, il serait démasqué et tout son discours serait alors invalidé. Il procède avec prudence. Un « diseur de bonnes conneries » n’en a que faire. Il ne se positionne pas sur le plan du vrai et du faux. Son propos relève d’un autre ordre. Quand un chef d’Etat s’adresse à ses concitoyens, il montre la voie et indique les efforts qui seront exigés. Dans ce contexte, il est de bon ton qu’il remonte le moral des propriétaires d’oreilles auxquelles sa bafouille est destinée. Il le fait en se référant à la grandeur de la nation, à ses accomplissements passés. Lors de sa  première prise de parole à l’ère du Covid, le président Macron déclara au peuple effrayé que la France gagnerait la guerre en mentionnant sa glorieuse histoire. La victoire de Bouvines en 1214 en annonçait une autre !

Frankfurt illustre son propos avec les orateurs lors de la fête nationale aux Etats-Unis. Ils évoquent immanquablement un pays « béni de Dieu » avec des « Pères fondateurs, guidés par un souffle divin » offrant « un nouveau départ à l’humanité entière ». Chacun a sa fierté. L’historien Paul Veyne s’est demandé si les Grecs croyaient réellement à leurs mythes. S’imaginaient-ils sérieusement que, au-dessus de leurs têtes, Zeus se prenait pour DSK avec les nymphes et déesses ?  Aristote s’endormait-il avec la crainte qu’un des pensionnaires de l’Olympe le prenne en grippe et le désosse pendant la nuit ? En vérité, ces histoires faisaient partie de la culture locale, des éléments qui unissaient les citoyens et, excepté les serviteurs du culte, personne ne défendait leur véracité. Accusé d’impiété, Socrate respectait pourtant la pratique de la religion d’après ses disciples. Le blabla a pour fonction de cimenter les membres du groupe.

Dans un contexte de scrutin présidentiel, ces fadaises sont d’autant plus cruciales qu’elles ont le pouvoir de mobiliser les électeurs, et à plus forte raison s’ils se sentent déboussolés. Les candidats s’estiment donc encouragés à charger la barque. C’est de bonne guerre puisque le non-respect des promesses électorales est également un des incontournables de ces campagnes. De manière générale, il faut vraiment être poil à gratter pour ressortir les niaiseries des responsables politiques. Juste avant le début de la Deuxième Guerre mondiale, Paul Reynaud, qui fut président du Conseil, avait déclaré de façon martiale : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » sans déclencher l’hilarité. Les Français avaient envie de le croire et ils y parvinrent… jusqu’en juin 1940. Et qui lui en a tenu rigueur ? Cela vaut à tous les niveaux. Si on n’avait plus le droit de professer des âneries dans l’émotion de l’instant, la vie serait tellement ennuyeuse.    

Un autre point doit être pris en considération. Nous sommes désormais à l’ère de la post vérité. Ce sont moins les faits qui comptent, l’objectivité, que la manière dont ils sont appréciés par la population. La dimension subjective, qui est associée à une forme d’authenticité, prime. Désormais, les instituts statistiques tendent à communiquer deux types de données, les réelles et les ressenties. L’essentiel est de rendre compatible l’expérience des citoyens avec les chiffres mesurés. La météo nous transmet le relevé du thermomètre… et la température ressentie. Quand il y a du vent, nous disons : « Ah, je pensais qu’il faisait plus froid ». Le hiatus s’explique. Tout va bien. Pour l’inflation, c’est pareil. La hausse des prix est évaluée par l’INSEE. Les consommateurs sont victimes d’un biais lié à la fréquence de leurs achats – plus on achète souvent un bien, plus on est sensible à la variation de son prix. Qu’à cela ne tienne, il y a une inflation ressentie et même une inflation personnelle que l’on peut calculer.

Bientôt, on publiera les chiffres officiels des contaminations au Covid à côté de ceux ressentis – « moi, je connais des gens qui l’on attrapé ». Or, nous vivons tous des expériences différentes. Si Eric Zemmour peine tant à convaincre quand il parle d’économie, par exemple sur les inégalités salariales hommes femmes, ce n’est pas forcément parce qu’il est mal à l’aise avec les chiffres arabes, mais parce qu’il met en balance sa subjectivité avec le savoir de tous les économistes du monde. Pour ce qui est des thématiques plus politiques, son souci est d’un autre ordre. Il prend tellement au mot le baratin, le bruit de fond, qu’il en a fait son programme. Il croit à ces bobards ! L’approche est terriblement dangereuse. La France est une puissance moyenne. C’est pas mal et il faut s’en contenter. Non. Il veut casser la figure aux envahisseurs et parler d’égal à égal avec les Ricains ou les Chinois. Il y a peut-être eu Bouvines, on l’a dit, mais aussi Marignan, Versailles, Austerlitz. Pas Azincourt, Waterloo, 1870, 1940, etc… Au secours !      

La maxime (Michel Audiard) :

Les conneries, c’est comme les impôts,

On finit toujours par les payer.

NON, RIEN DE RIEN

Dans sa célèbre chanson, Edith Piaf emploie douze fois le mot « rien ». C’est tout de même quelque chose ! En fait, ce mot est plein de paradoxes. Qu’il soit à la fois un adverbe, un pronom indéfini et un nom n’est pas le moindre. Pourtant au pluriel, il ne prend pas de « s ». Il ne faut pas exagérer…

Dans de nombreuses langues, rien signifie « aucune chose » comme en anglais « nothing » , mais, comme on va le voir, s’intéresser à rien, ça ne l’est pas. Précisons en effet que la confusion autour de cette notion témoigne d’une richesse sémantique insoupçonnée. Il n’y a pas que l’authentique « nada », celui qu’on accompagne en plaçant son pouce derrière les incisives du dessus avant de le faire sortir brusquement de la bouche en direction de son interlocuteur, si possible avec une légère grimace, pour lui indiquer qu’il se retrouvera Gros-Jean comme devant, c’est-à-dire les poches vides. Un « nananère » en sus n’est pas interdit.

Le célèbre philosophe Vladimir Jankelevitch a écrit un fameux essai sur le « je-ne-sais-quoi » et le « presque-rien » où il touche du doigt à l’impalpable, à ces éléments invisibles dont la présence nous remplit d’un infini bonheur mais dont l’absence nous tourmente. Il s’agit d’un maigre surplus mais qui compte tout de même pour un peu plus que zéro. Alors, quand on parle de rien, de quoi parle-t-on au bout du compte ? Est-ce qu’on parle d’absolument rien, ce qui requiert des échanges d’une nature particulière, ou bien plutôt de presque rien ? Il n’est pas simple de répondre à cette interrogation sans microscope.  

Les mathématiques du rien traduisent à la perfection ce troublant désordre – cela, bien que la récitation de la table du rien soit d’une facilité déconcertante. L’écolier studieux ânonnera d’une voix chantante « trois fois rien, rien »… et puis c’est tout. Il s’arrêtera aussitôt parce que rien ne se multiplie pas avec un, avec deux ou avec quatre, ni avec rien d’autre d’ailleurs. Néanmoins, en se livrant à une soustraction élémentaire, le grand Raymond Devos n’a pas manqué de souligner que, s’il y a des objets qui valent « moins que rien », cela prouve bien que rien n’est pas égal à zéro – des  clopinettes peut-être mais pas zéro.

Sans rien lui concéder, ses contradicteurs objectent que, lorsque l’on passe des choses aux individus, la valeur qui est attachée à un « moins que rien » est franchement négative. Il a pour synonyme voyou, brigand, sans scrupule, ni moralité mais également brigand ou fainéant. Quand l’accent est plutôt mis sur la paresse, sur la sieste au soleil de celui qui lézarde, on pense alors au saurien – d’après l’étymologie, saûros en grec signifie lézard. Quoi qu’il en soit, avec l’image sulfureuse de créature peu recommandable que véhicule le vaurien, il n’est plus du tout exclu que rien soit égal à zéro, macache, ouallou, le cercle dessiné par le pouce et l’index qui se touchent.

Abordons le monde de l’économie. Qu’est-ce que les pauvres détiennent, que les riches ne possèdent pas et dont ils ont fondamentalement besoin ? Cela  paraît incroyable mais cette devinette a une réponse. Si l’on ajoute que c’est mieux que Dieu, pire que le diable et que, si on en mange, on meurt, le mystère s’épaissit. Cherchons, cherchons. Langue au chat. La réponse, bien sûr, c’est rien. Il s’agit de la seule chose, si l’on peut dire, qui suscite un sentiment de renversement dans la hiérarchie sociale, les premiers qui deviennent les derniers, lesquels se trouvent pour une fois au sommet. Ce n’est hélas qu’une illusion d’optique.  

Dans la science des richesses, il n’y a pas de place pour ceux qui n’ont rien. La théorie microéconomique explique les choix du consommateur. Elle rend compte de son arbitrage entre les pommes et les poires, entre le thé et le café, entre les blondes et les brunes à partir de son échelle de préférences, du prix des biens et de son revenu au sens large. Si celui-ci est nul, il ne fait guère de doute qu’il aura tellement peu à se mettre sous la dent qu’il se retrouvera probablement vite au cimetière. Autrement dit, il va rapidement quitter l’économie standard, où il n’aura pas laissé de marque impérissable, pour entrer dans des disciplines comme la démographie, la sociologie, la politique ou l’histoire où il sera forcément mieux traité.

Pourtant, pour être juste, les personnes qui vivent dans un état de pauvreté extrême ne parviennent pas à rester totalement discrètes. C’est manifestement plus fort qu’elles. Avec les petits rien qui leur servent de viatique, elles réussissent à détraquer la théorie économique et son magnifique apparat. En principe, lorsque le prix d’un bien augmente, sa demande diminue. C’est logique. Il coûte trop cher. Les riches, les premiers, n’hésitent pas à faire mentir cette loi économique. Puisqu’un prix élevé décourage l’acte d’achat, le consommateur qui décide de passer outre le fait dans un but défini : se distinguer du commun des agents économiques. Cette situation évoque la catégorie des biens de luxe. Plus leur prix monte et plus certaines catégories de la population sont attirées par eux.  

Mais voilà, ce sont des riches. Ils ont le droit. Pour ce qui est des miséreux, cette espèce de  « Lumpenprolétariat » méprisé par les marxistes en raison de son absence de conscience de classe, leur transgression des lois du marché est plus choquante. De quel droit se réclament-ils ? En vérité, ils ne jouissent pas de la hausse des prix. Il n’est plus question ici de biens de luxe mais de biens de première nécessité. Lors de la grande famine du dix-neuvième siècle en Irlande, Robert Giffen a ainsi constaté que la plupart des habitants consommait de plus en plus de pommes de terre malgré leur prix croissant. Cela n’a pas toujours suffi à les maintenir en vie. Cette catastrophe a causé environ un million de morts et causé une émigration de masse. Voilà comment des sans le sou révolutionnent les connaissances en économie. Ils s’en prennent à ses plus beaux mécanismes théoriques. Honteux.

La maxime d(Voltaire) :

Les hommes ne haïssent l’avare

Que parce qu’il n’y a rien à gagner avec lui.

MONNAIE HELICOPTERE

Dans « La chute du faucon noir », Ridley Scott reconstitue une opération militaire menée en Somalie par les forces américaines sous mandat des Nations Unies en 1993. Les événements s’enchaînaient quasiment selon le plan prévu jusqu’à ce qu’un premier hélicoptère, un Black Hawk, soit abattu puis un autre dans la foulée. C’est là que tout a dérapé. Attention donc à l’utilisation des hélicoptères et au supplice des pales. 

Les Banques centrales sont en charge de l’émission monétaire sur un territoire donné. Leur mission n’est cependant pas définie de façon uniforme par les institutions qui les ont enfantées. Aux Etats-Unis, le statut de la FED exige qu’elle intervienne énergiquement dès qu’elle sent que l’activité économique subit un ralentissement. Un petit coup de mou ? On injecte immédiatement des liquidités en comptant bien que cela déclenche une relance de la machine. En Europe, zone géographique où l’on adore se compliquer inutilement la vie, la BCE ne possède pas théoriquement les mêmes marges de manœuvre. Il a fallu beaucoup de créativité à son ancien Président, Mario Draghi, pour contourner les réglementations en vigueur en 2008 alors que la « crise du subprime » menaçait pourtant de provoquer un effondrement général. Pour les plus pointilleux, c’est-à-dire les Allemands, l’homme à la tête de la Banque centrale européenne ne faisait pas que frôler la ligne jaune, il la franchissait allègrement. Et rebelote avec l’inénarrable Christine Lagarde qui lui a succédé et la crise du covid.

 En dépit de ces différences, une espèce de consensus semble s’être dégagé parmi les grands argentiers. Il convient avant tout d’éviter un emballement inflationniste. A ce propos, la récente flambée des prix ne les affole pas outre mesure. Elle serait causée par les ratés du redémarrage de l’économie mondiale après la pandémie. Un autre point de convergence les réunit : le danger inverse, la déflation, doit être également écarté. Savoir que les prix vont piquer du nez incite à retarder les décisions d’achat – d’où une décélération, voire une mise à l’arrêt de l’activité. C’est plus cette menace qui a taraudé les Banques centrales ces derniers temps – d’où leur stratégie qui a consisté à baisser durablement les taux d’intérêt directeurs en escomptant que le mouvement initié se propage à l’ensemble des agents économiques, ménages et entreprises, via les banques commerciales. La succession des crises, qui requerrait à chaque fois des interventions de ce type a fini par rendre l’instrument inopérant. Quand les taux flirtent furieusement avec les 0 %, leur diminution n’est plus vraiment à l’ordre du jour.

Dans cette configuration, les autorités monétaires ont construit d’autres outils, moins conventionnels, pour atteindre leur objectif. L’ « assouplissement quantitatif » (quantitative easing) en fait partie : la Banque centrale achète massivement des actifs aux banques commerciales, y compris des titres de dettes, des obligations publiques. De cette manière, la quantité de monnaie en circulation augmente et pas qu’un peu – les montants étant habituellement colossaux. Le coût du crédit est censé connaître un allègement significatif et créer une dynamique de reprise. Seulement, dans ce cas comme dans la baisse des taux, la mise à disposition d’argent pas cher est une chose et la décision des agents économiques en est une autre. On a beau mettre de jolis billets de banque sous le nez des agents économiques, ils ne se précipitent pas illico aux guichets des banques pour emprunter – sans oublier que ces dernières ne jouent pas forcément le jeu. Après tout, avec toutes les liquidités récupérées, il y a des usages bien plus rémunérateurs qu’un crédit accordé au plombier du quartier. Ah, les marchés financiers !

En résumé, on ne peut que constater un fiasco dans la réalisation de la politique des Banques centrales. Entre elles, les banques commerciales et la population, la chaîne de transmission ne fonctionne pas. Il n’y a toutefois pas de déperdition pour tous. Cet argent bon marché est une opportunité pour les spéculateurs. Ce sont des munitions qui alimentent sans discontinuer la hausse de certains actifs au point de former des bulles sur les marchés financiers, voire immobiliers. La croissance des inégalités qui en résulte n’est pas juste un problème social. Si le mécanisme de stimulation de l’économie par l’intermédiaire des banques enregistre de tels ratés, c’est précisément en raison de ces mêmes inégalités. La concentration des richesses se conjugue avec la concentration du crédit, d’où un cercle vicieux. L’argent va à l’argent qui en profite alors pour faire des petits. Les indices boursiers prennent des couleurs mais au détriment des activités économiques qui n’en voient pas la moindre. La déconnection entre les sphères financière et économique s’avère de plus en plus en marquée.

C’est dans ce contexte que l’option du recours à une monnaie hélicoptère a été évoquée sérieusement. L’inventeur de l’expression, Milton Friedman, l’envisageait plutôt comme un exercice intellectuel. L’image que pièces et billets tombent du ciel sur les citoyens ravis est parlante. Sur le fond, son sens n’est pas anodin. S’il faut mettre en place un système aussi sophistiqué de distribution d’argent aux agents économiques, c’est parce que les banques ne remplissent pas leur tâche. Etant donné que les détenteurs de fortunes se sont positionnés devant leur porte d’entrée afin d’intercepter toute sortie de monnaie, la solution semble résider par le toit où des hélicoptères pourraient se poser. On y chargerait des sacs de billets puis, hop, décollage… jusqu’au toc-toc à votre porte : « Bonjour Madam.e, Monsieur.e, une livraison pour vous de la part de la Banque centrale ». Certes, Jesse James et les pauvres frères Dalton se retourneraient dans leur tombe mais, pour la majorité de la population, il s’agirait probablement d’une excellente nouvelle. Maintenant, au-delà de l’agréable sensation de palper des espèces sonnantes et trébuchantes, il est possible de s’interroger sur la situation. Quels seraient les critères de la redistribution ? Qui les fixerait ? Et s’il l’on interdisait aux gens d’être pauvres ?  

La maxime (Abba) :

Money, money, money  

Must be funny

In the rich man’s world

Money, money, money

Always sunny

In the rich man’s world

Aha

AVEC TOUS SES ATTRIBUTS

L’être humain est souvent satisfait de son joli petit QI qui est, affirme-t-il crûment, largement supérieur à celui d’une huître normalement intelligente. Alors, il plastronne et exhibe parfois avec quelque obscénité cet objet de désir dont il semble si bien pourvu, on n’ose dire si bien doté puisque ce sont les problèmes de dotations qui seront abordées ici.   

Richard Thaler commence par une observation simple. Stanley passe la tondeuse dans son jardin chaque week-end. Bien que l’activité lui soit particulièrement désagréable, il se refuse à recourir aux services d’un jeune du quartier. Il n’est pas disposé à payer la somme de 10 dollars pour cette tâche. Curieusement, lorsqu’on lui demande s’il serait prêt à tondre le gazon de son voisin pour 20 dollars, il répond par la négative en s’offusquant. Autrement dit, pour cet individu, la valeur attribuée à la tâche « passer la tondeuse » connaît une remarquable variation. Accomplie par quelqu’un d’autre que lui, elle n’atteint pas la  moitié de la somme qu’il exige pour l’effectuer lui-même. C’est exactement ce qui caractérise un effet de dotation : quand on possède un bien, il vaut plus à nos yeux que quand il est détenu par une autre personne. Evidemment, dans ce cas précis, des interprétations concurrentes pourraient être proposées, des objections seraient même tout-à-fait plausibles. C’est pourquoi des expériences plus convaincantes ont été construites pour le faire ressortir de manière plus décisive.    

Dans une des plus simples, la moitié des sujets interrogés reçoit un don de 3 dollars et l’autre moitié un billet d’une loterie dont les gains sont compris entre 50 et 70 dollars. Il est permis à tous les cobayes de procéder à un échange en fonction de leur propre préférence, ceux qui possèdent 3 dollars sont autorisés à récupérer un billet de loterie et inversement, ceux qui ont hérité d’un billet de loterie peuvent obtenir à la place 3 dollars, mais le taux d’échange est fixé arbitrairement à 3 dollars contre un billet de loterie. On constate au final qu’assez peu de sujets acceptent une substitution : 82 % de ceux qui avaient reçu initialement un billet de loterie souhaitent le conserver ; pour ce qui est de ceux qui ont touché 3 dollars, la majorité  préfère également les garder, même si la proportion, 62 %, est moindre. Tout se passe comme si l’homme avait tendance à surévaluer ce qu’il a entre ses mains, d’où son refus d’échanger puisque, au taux de 3 dollars le billet de loterie, cela reviendrait forcément à réaliser une mauvaise affaire. Cette expérience a connu des raffinements qui n’ont pas modifié ce résultat.

D’autres tests nous rapprochent de situations de la vie réelle. Des étudiants ont été invités à évaluer le prix d’une tasse. A la première partie d’entre eux, on a raconté qu’elle leur appartenait et à la seconde qu’ils étaient supposés en devenir acquéreurs. Sans surprise, la valeur la plus élevée a été annoncée par les supposés propriétaires. C’est pareil dans l’immobilier où le détenteur d’un bien considérera systématiquement que sa valeur dépasse le prix du marché. Cet écart est indépendant des finasseries qui accompagnent inévitablement une négociation. Elles sont plutôt liées à l’attachement spontané que l’on éprouve envers son patrimoine. Les spéculateurs qui jonglent avec les actifs financiers sont confrontés en permanence à cet impitoyable brouilleur de radar. Il y a vraiment des métiers difficiles ! A un niveau plus modeste, imaginons un salarié arriver dans une entreprise. On le laisse choisir l’emplacement de son bureau – ce à quoi il est indifférent. Peu de temps après, on lui annonce que toutes ses affaires ont été installées dans une autre pièce. Il en ressent de la frustration.  

L’effet de dotation ainsi décrit représente une critique virulente contre la théorie économique standard qui stipule que les agents économiques sont rationnels. Si ceux-ci sont incapables de résister à un écueil de cet acabit, il vaut mieux assurément remballer le modèle et ses hypothèses. Le plus amusant dans cette histoire est que, s’il est assurément possible de critiquer en retour l’effet de dotation, ce n’est pas en rétablissant l’individu calculateur inébranlable, l’homo oeconomicus, mais en le maltraitant davantage encore. Sortant du cadre des rapports de l’individu à ses objets, Thorstein Veblen a fait des rivalités interpersonnelles un des principaux aiguillons du comportement humain. Avec sa « consommation ostentatoire », il soulignait déjà que l’homme jette son dévolu sur de nombreuses catégories de biens pas tant pour leur utilité que pour épater la galerie. Il est même allé plus loin encore en insistant sur l’envie. Certes, a priori, c’est la nature de l’objet qui attise la jalousie. Néanmoins un glissement est envisageable, de l’objet pour ce qu’il est à l’objet parce qu’il est détenu par autrui.

Dans ces conditions, le risque est de sous-estimer la valeur de ce que l’on possède et de surestimer le bien du voisin. Il a été question plus haut de tondeuse à gazon. Pour rester au ras des pâquerettes, l’expression « l’herbe est plus verte ailleurs » traduit cette perspective qui contredit l’effet de dotation. Les explications à ce phénomène ne manquent pas, notamment l’inclination à idéaliser ce que l’on connaît moins profondément ou la routine dans l’utilisation de ses biens, susceptible de s’installer avec le temps qui passe. Les conseils de coachs invitant à se renouveler, à faire preuve d’originalité, fleurissent. Il est recommandé de pratiquer assidument le changement de pizza, de voiture, de meubles dans le salon, de femme, voire de belle-mère. Les attentes de ceux qui franchissent le pas sont souvent déçues – les belles-mères mises à part évidemment. C’est le signe en tout cas qu’il s’agit pareillement d’une illusion. En conclusion, l’attachement à l’objet, qui est consubstanciel à l’effet de dotation, peut toujours se retourner contre son propriétaire, sans que cela s’avère nécessairement pertinent. Qu’elle soit ou non le vol, la propriété reste un insaisissable mal de crâne.

Maxime :

Il est important d’être capable d’ôter,

Le trop de beauté des biens dont on est doté,

C’est connu et inutile de le radoter.

AVEC OU SANS PAPIER

Dans une de ses chansons, Serge Lama jouait au pigeon voyageur, passant d’aventure en aventure, de train en train, de port en port. Il aurait pu ajouter de Papers en Papers. Il y a eu en effet les Panama Papers, les Paradise Papers et voici que surgissent les Pandora Papers. Tous ces miles parcourus fatiguent la population. La force de l’habitude érode l’indignation. Il ne reste qu’à rire…   

Reprenons. En 2016, un consortium de journalistes d’investigation révélait des informations croustillantes sur plus de 200 000 sociétés off-shore, incluant l’identité des actionnaires de ces sociétés. Les plumitifs avaient été mis au jus par un lanceur d’alerte qui avait carotté 11,5 millions de documents confidentiels d’un cabinet d’avocat panaméen.  Ces documents avaient été livrés sous format numérique. On imagine sinon le temps qu’il aurait fallu pour les extraire sans attirer les soupçons des services de protection des données. Des chefs d’Etat et nombre de leurs proches avaient été mis en cause. Gros scandale. Rebelote avec les Paradise Papers en 2017. Et encore, entre les deux, il y a eu les Bahamas Leaks et les Malta Files. Autrement dit, lces forteresses qui promettent d’abriter les secrets les plus choquants de la finance internationale sont de véritables passoires et cela ne s’arrête pas. En dépit de leur  nom extrêmement prétentieux, les Pandora Papers d’aujourd’hui le confirment. La référence à la boîte de Pandore sous-entend que des conséquences terribles sont attendues. Pour le coup, on peut en douter.

L’optimisation fiscale conduit à une perte de recettes pour les Etats du monde entier d’environ 350 milliards d’euros selon l’économiste Gabriel Zucman. Depuis les premiers scoops, peu a été entrepris pour y remédier – tout au plus quelques mesurettes qui justifient les généreux honoraires des spécialistes du contournement de l’impôt puisqu’elles les obligent à faire preuve de plus de créativité. L’indifférence des gouvernements à cette question s’apparente à une autre version du « quoi qu’il en coûte ». Alors, à quoi servent ces révélations ? Au final, elles sont surtout instrumentalisées pour discréditer les méchants, c’est-à-dire ceux du camp d’en face. En France, on a remarqué que des proches de Vladimir Poutine étaient mouillés. Bouh ! Un nom de complotiste a également été cité. Bouh ! La liste a été passée et repassée au crible mais, pas de chance, Eric Zemmour n’est pas dedans. Bouh quand même ! La droite israélienne a tilté sur le nom du roi Abdallah de Jordanie. Bouh ! Etc. A chacun ses méchants évidemment. Pour changer, cet article a plutôt décidé de s’intéresser au cas de quelqu’un de gentil, qui jouit d’une bonne image. Le mérite de ces gens-là n’est pas moindre.  

Sondez sondeurs, le sympathique Guy Forget est une personnalité aimée des Français. Cet ancien joueur de tennis professionnel de très haut niveau – il a tout de même été quatrième du classement mondial – est devenu directeur du tournoi de Roland-Garros. Ce qui en fait un exemple de reconversion remarquablement réussie. Il se trouve qu’il est le bénéficiaire d’une société enregistrée aux Iles Vierges britanniques. Il avait sauvé une balle de match à l’époque des Panama Papers, puisque sa société avait été alors épinglée comme jouant habilement à cache-cash avec l’inutile impôt à acquitter, mais le nom du bon Guy n’était jamais sorti du chapeau. Des informations étaient manquantes. Cette fois, sa défaite est consommée. Jeu, set et match. A la conférence de presse d’après-match, sa manière de venir à résipiscence, n’a pas manqué de saveur. Il a avoué être « monté au filet en caleçon » en reconnaissant et même en revendiquant son entière « incompétence fiscale ». Cette stratégie étonnante appelle quelques commentaires.

Devant la Commission sénatoriale d’enquête sur l’évasion fiscale en 2013, le charmant garçon avait annoncé qu’il était résident suisse et payait ses impôts au pays des coucous. Je devine ici le lecteur goguenard. Il est peu probable qu’il ait décidé de s’installer chez les Helvètes parce qu’il aime l’air de la montagne, la fondue au fromage ou les délicieux Sugus. Nul n’ignore que des tas de Français se sont expatriés en Suisse pour alléger leur facture fiscale. Quand on est riche, le bénéfice-risque – pour employer une expression très à la mode – n’est guère favorable à la participation à la solidarité collective. Cependant, il y a autre chose. Il faut se souvenir qu’une large proportion des tennismen français est domiciliée en Suisse. Les matchs de coupe Davis entre Français et Suisses opposent en fait des voisins – d’où la chaleureuse poignée de mains entre adversaires à la fin des matchs. Ainsi, le déménagement de Forget en Suisse n’est pas forcément un acte mesquin de gros radin mais semble plutôt relever du prérequis dans un cadre professionnel. A contrario, les joueurs qui restent en France percent rarement. S’entraîner, avoir une alimentation saine et devenir résident fiscal suisse, voici la recette, sans jeu de mots, pour réussir.

Néanmoins, la déclaration de Forget interpelle. Tout d’abord, cet homme exerce des responsabilités dans un domaine où il est forcément question d’argent et de fiscalité. On se souvient que l’UEFA avait obtenu une dispense de taxes pour les ventes liées à l’Euro de football qui s’est joué en France en 2016. On négocie avec les autorités. Cela fait partie du job. L’argument «  je tapais dans une balle, moi, et je n’ai pas eu la chance d’assister à des cours de comptabilité en écoles de commerce » tombe. De plus, il y a un souci logique. Il faut trancher : soit, on paye ses impôts en Suisse, soit on (ne) les paye (pas) aux Iles Vierges. En se targuant d’être un incapable, Forget joue le jeu de Thomas Thévenoud, l’ancien secrétaire d’Etat qui avait plaidé une « phobie administrative » pour justifier le non-paiement de ses factures. Ce positionnement « une faute avouée – une autre faute à moitié pardonnée » est défensif mais la moitié sauvegardée vaut plus que tripette. Comme Thévenoud a déposé une marque pour sa célèbre expression (si, c’est vrai !),  l’ancien tennisman devrait malgré tout acquitter des droits à son propriétaire.  

La maxime :

Faut le faire, Forget !

Parce que dur dur avec ces arguments à la Noah