ÇA A FAIT DES BULLES, C’ÉTAIT (PAS) RIGOLO !

Le petit épargnant rêve du placement qui le rendra riche si possible sans prendre de risque. Ignorant que le rendement est corrélé au risque, il n’est pas conscient que les « super plans» à la mode sont à prendre avec des pincettes. Les bulles spéculatives finissent forcément mal pour l’ensemble du système et, le plus souvent, pour eux également.

bulles

A bien des égards, le récent emballement provoqué par le bitcoin fait songer à la ruée vers l’or aux Etats-Unis au dix-neuvième siècle. Avant de revenir à des niveaux moins extravagants, la crypto-monnaie avait enregistré une hausse ahurissante pendant les mois précédents qui ne pouvait que déclencher les fantasmes les plus fous comme à l’époque des cow-boys. Evidemment, la quête de l’eldorado était devenue plus commode. Plus besoin de se rendre en Californie avec du matériel de prospection en risquant à tout instant de se faire scalper par des sauvages. Pour espérer décrocher la timbale, il suffisait de se rendre dans une maison du bitcoin et de suivre la file d’attente. Impossible de se perdre en route : Nabilla montrait le chemin. Le progrès mérite d’être apprécié à sa juste valeur mais l’essentiel n’est pas là. La véritable différence entre une simple aventure spéculative, la ruée vers l’or, et une bulle spéculative, doit être soulignée. En l’occurrence, puisque les audaces des uns et des autres sont évaluées à l’aune des marchés, un premier critère peut être avancé : une simple ruée concerne davantage le côté offre tandis que, dans une vraie bulle, les regards sont tournés vers la demande.

L’échauffement des sens a été intense dans la ruée vers l’or mais les débordements furent limités malgré tout. Si les chercheurs d’or n’en trouvaient pas en Californie, ils partaient prospecter plus loin. La folie collective restait ainsi soumise à la réalité économique. La découverte de nouveaux gisements menait à l’enrichissement de quelques-uns mais les forces du marché œuvraient à calmer le jeu. Une augmentation massive de l’offre d’or conduisait à une baisse de son cours. En fait, si le métal jaune avait fini par être aussi abondant que l’herbe dans la nature, sa valeur serait devenue presque nulle et plus personne se serait amusé à en rechercher. Il existait donc une sorte de rééquilibrage automatique. Ce lien maintenu entre l’état de l’offre et les prix est déterminant. C’est l’épreuve des faits qui évite ces dérapages que l’on observe dans les bulles. La ruée vers l’or n’est bien sûr qu’un exemple. D’ailleurs, à la même époque et au même endroit, une autre ruée, vers l’os (de dinosaure) cette fois, se produisit. Elle opposa de fameux paléontologues. Une excellente idée de western en vérité mais cela nous éloigne un tant soit peu du sujet.

Dans une bulle spéculative, rien n’apaise la demande. L’augmentation des prix attire les acheteurs à l’affût d’une belle occasion de placement. L’afflux des nouveaux arrivants renforce la hausse des prix et le phénomène s’auto-entretient. Une déconnexion s’opère entre le cours du produit, qui est normalement supposé refléter ses profits futurs, et son potentiel réel. Soyons clair : le décalage entre la dépense de l’investisseur (achat de machines, d’actions…) et les profits qu’il pourrait réaliser ensuite est consubstantiel au capitalisme. Ce qui est propre aux bulles est que cet écart devient complètement aberrant. Le système de crédit jette de l’huile sur le feu. Des agents économiques empruntent afin de profiter de la hausse du produit phare. De ce fait, les banques ne sont pas épargnées lorsque l’inévitable renversement du marché survient – John Rockefeller racontait que, quand son chauffeur lui parlait de la bourse, il estimait que c’était le moment de vendre. Cependant, toutes les bulles ne se déroulent forcément pas à l’intérieur des marchés de capitaux.

Le krach de 1929 est certes très présent dans l’imaginaire collectif. Des milliers de spéculateurs ruinés se seraient jetés par les fenêtres. Il était imprudent, dit-on, de se promener dans le quartier de Wall Street sans regarder vers le ciel. Un couple aurait sauté en se tenant par la main parce que les amoureux détenaient un compte joint. Toutefois, entre légende et humour grinçant, voire désir inconscient d’un sort que les Américains auraient bien réservé aux acteurs de la débâcle, l’explosion de cette bulle financière a été exagérée. Seuls quelques individus ont fait le grand saut. Dans un autre genre, la « tulipomanie » qui a frappé les Pays-Bas au dix-septième siècle permet de visualiser à quel résultat la fièvre qui s’empare de tout un peuple est susceptible d’aboutir. Au plus haut, la valeur d’un bulbe de tulipe dépassait le salaire d’un ouvrier spécialisé pendant 15 ans, c’est-à-dire le prix d’une modeste demeure. Quand on pense que certains associent les fleurs au romantisme ! Le secteur immobilier a connu également des bulles spectaculaires. A la fin des années 1980, si l’Empereur du Japon avait envisagé de vendre son petit palais impérial, il aurait obtenu en contrepartie l’intégralité des terres de Californie. Des regrets, monsieur le Tennô ?

La multiplication des krachs n’est pas juste une illustration des délires que l’espèce humaine est capable de générer. Elle met accessoirement en danger toute l’économie. Il y a contagion. A la suite de crise de 1929, les Etats-Unis qui étaient son épicentre ont enduré une terrible récession. Le taux de chômage est passé de 5% à 18% en dix ans. Voilà les raisons de la colère de la population américaine. Le Japon, qui était un modèle pour les autres pays riches, ne s’est toujours pas remis du moment où sa bulle a pété. Conscientes du risque encouru par la nation, ses autorités monétaires avaient pourtant tenté de procéder à un atterrissage en douceur. Raté. Des mesures de régulation des marchés qui puissent freiner ou, encore mieux, empêcher la propagation des crises seraient bien utiles. Si d’aventure les investisseurs institutionnels considéraient sérieusement de participer à une bulle type bitcoin, plutôt que se demander qui paiera les pots cassés, ne serait-il pas plus judicieux d’instaurer des mesures qui préviendraient la catastrophe à venir ?

Conseils de lecture :

Akerlof George et Shiller Robert, Les esprits animaux : Comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie, Paris, Champs, 2013.
Roche Marc, Histoire secrète d’un krach qui dure, Paris, Albin Michel, 2016.

UN LIBERAL, ÇA NE TRUMP PAS ENORMEMENT !

A force de caricaturer les personnes ou les idées que l’on aime détester, on en arrive à dire de grosses bêtises. Le cas du Président Trump est édifiant. L’homme est foncièrement antipathique, c’est entendu. Le libéralisme économique a plutôt mauvaise presse en France. En conclusion, le Président Trump mènerait une politique libérale aberrante… sauf que c’est complètement faux.

éléphant 2Les fondements de la pensée libérale sont bien connus. Les marchés s’autorégulent. De ce fait, toute intervention de la puissance publique, même dégoulinant de bonnes intentions, est à proscrire. Non seulement elle ne parvient pas à atteindre ses objectifs mais elle vient perturber le fonctionnement de cette belle mécanique que constituent les marchés. Comme le plus souvent l’Etat est déjà présent dans l’économie, une politique libérale consiste en réalité à lui faire opérer un retrait stratégique. On emploiera souvent le préfixe « dé » comme dans déréglementation, décloisonnement ou désintermédiation. Si l’on prend le budget de l’Etat qui est habituellement considéré comme un des principaux leviers de son action, le libéralisme est synonyme d’une diminution globale de son montant, sur le poste des recettes autant que celui des dépenses. Ce point est crucial parce que la mise en application simultanément de ces deux mesures n’est pas fréquente.

Décider d’une baisse des recettes de l’Etat, c’est-à-dire des impôts, qui permettrait de libérer les forces vives de la nation n’est pas le plus problématique. Rares sont les citoyens qui songeraient à manifester afin de continuer à acquitter leurs prélèvements obligatoires alors que l’Etat vient de les supprimer. C’est au niveau des dépenses que la situation se gâte. Les diminuer signifie réduire la qualité des services publics ainsi que le montant des prestations sociales offertes à la population. D’une certaine manière, surtout si l’on envisage une réélection, il faut un certain courage pour se risquer sur cette voie. En Grande-Bretagne, la « dame de fer », Margaret Thatcher l’a fait dans les années 1980. Les résultats de sa politique restent extrêmement controversés à ce jour, notamment concernant la dimension sociale, avec un appauvrissement de pans entiers de la population, mais sa politique a été objectivement conforme au credo libéral.

Aux Etats-Unis, malgré une rhétorique parfois très hostile à l’immixtion de l’Etat dans l’économie, la pratique des gouvernements successifs, y compris républicains, s’est située aux antipodes du libéralisme. Ronald Reagan, Président justement à l’époque de Madame Thatcher, a certes baissé les impôts des contribuables mais a augmenté significativement les dépenses publiques en raison de sa politique de réarmement dite «guerre des étoiles » qui a provoqué une explosion du déficit budgétaire. L’espace occupé par l’Etat s’est accru. Contrairement à une idée reçue, George Bush (fils) s’est inscrit dans la continuité de cette tendance. Il a réduit le niveau de taxation dans l’intention de stimuler l’initiative individuelle en même temps qu’il injectait des centaines de milliards de dollars dans l’économie, que ce soit pour soutenir les secteurs sinistrés à la suite du choc de l’année 2001 ou pour financer la guerre en Irak. Pour notre propos, les dépenses militaires produisent des effets similaires aux dépenses civiles dans le système économique.

Le théoricien de l’interventionnisme de l’Etat, John Maynard Keynes, explique précisément de quelle manière les déficits publics relancent l’activité économique. Tout se passe comme si une pompe était amorcée et dynamisait la croissance. Paradoxalement, ce qu’il décrit correspond à la perfection à la pratique de ces gouvernements supposés être libéraux. Il y a loin de la parole aux actes. Pour nuancer, Keynes était progressiste. Selon lui, les baisses d’impôts devaient profiter aux classes défavorisées d’autant que ce sont celles qui consomment le plus proportionnellement à leur revenu. Or, chez ces Présidents des Etats-Unis, il est important de souligner que la politique fiscale profite aux plus nantis. C’est cette bizarrerie qui a poussé le milliardaire Warren Buffet a plaidé en faveur d’une différenciation entre riches et défavorisés, les premiers devant être mis à contribution et les seconds bénéficier des baisses d’impôts.

Et Donald Trump dans tout cela ? Tel monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans la savoir, l’actuel Président des Etats-Unis fait du keynésianisme sans en être conscient. Avec la même réserve que précédemment, il a conduit une spectaculaire baisse d’impôts destinée en partie à inciter les entreprises américaines à revenir s’installer sur le sol national. De plus, il présente son plan de développement des infrastructures, qui est chiffré à 1500 milliards de dollars au minimum, comme un des grands chantiers de sa présidence. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’il sera validé par le Congrès. Les déficits qu’il est censé creuser ne sont pas du goût des membres du Tea Party qui, eux, sont d’authentiques libéraux et cohérents avec leur discours. Ils perçoivent l’interventionnisme de Trump comme une dérive à juguler absolument.

Si la politique du Président Trump soulève des interrogations, c’est pour d’autres raisons. L’économie des Etats-Unis tourne visiblement à plein régime. Le taux de chômage, qui avoisine les 4 %, est remarquablement faible. Il indique que la surchauffe économique est proche. Or, il se trouve que le rapatriement des entreprises américaines implantées à l’étranger cumulé à la politique de grands travaux requerra une main d’œuvre abondante. C’est à cet endroit que les choses se corsent. En effet, Donald Trump a clairement affiché une réticence face à l’immigration. Le Président ne sera accusé par personne d’éprouver de la sympathie envers les étrangers. A partir de là, qui fournira les bataillons de travailleurs nécessaires à toutes ces nouvelles activités productives ? Dans ces conditions, le risque d’un embrasement des salaires n’est pas à exclure. La perte de compétitivité des entreprises américaines, inhérente à l’inflation qui s’ensuivrait, serait catastrophique… le serpent qui se mord la queue en quelque sorte.

Conseils de lecture :

Mandeville Laure, Qui est vraiment Donald Trump ?, Paris, Equateurs, 2016.
Villemeur Alain, La croissance américaine ou la main de l’Etat, Paris, Seuil, 2007.

PROFITONS, C’EST GRATUIT…

En anglais, free signifie à la fois libre et gratuit. La conjonction des deux mots se comprend aisément. Un bien « libre de frais » (free of charge) peut être associé à la notion de liberté puisque, pour chacun, la propriété de biens étend le champ des possibles. Pourtant, la gratuité constitue parfois un piège pour le consommateur qui renvoie au contraire à une privation de libre arbitre.

freeeeeDans une expérience conduite en deux temps, l’économiste Dan Ariely proposait deux sortes de chocolat aux visiteurs du stand qu’il avait installé devant un grand bâtiment public. La première était du chocolat de qualité. Il s’agissait de succulentes truffes de Lindt. La seconde était du chocolat plus ordinaire, des Kiss de Hershey. Lors de la première phase, les truffes furent vendues à 15 centimes et les Kiss à 1 centime. Le coût des Lindt était supérieur mais, en tenant compte du rapport qualité-prix, une majorité significative des consommateurs les préféra cependant – 73 % pour être précis, 27 % seulement optant pour les Kiss. A l’étape suivante, l’expérimentateur introduisit la gratuité. Le prix des Lindt passa à 14 centimes. Celui des Kiss baissa du même montant, un centime, ce qui les rendit gratuit. Une inversion du comportement des consommateurs fut alors observée : 69 % jetèrent leur dévolu sur le chocolat ordinaire, le Kiss. De ce fait, la proportion des acheteurs de Lindt dégringola à 31 %. L’explication est triviale : dès lors que la possibilité de ne pas avoir à acquitter la moindre dépense apparaît, les individus modifient totalement leur perspective. La gratuité l’emporte sur l’évaluation rationnelle.

Les professionnels du marketing n’ignorent pas ce tropisme envers la gratuité et en jouent avec habileté. Ils mettent au point des leurres afin d’attirer les consommateurs dans leurs filets. Exemple, voici une proposition du journal The Economist : 59 dollars pour un abonnement Internet, 125 dollars pour un abonnement papier et 125 dollars pour un abonnement qui inclut Internet et papier. La comparaison des deux dernières offres donne le sentiment que le lecteur qui se déciderait en faveur du package Internet plus papier à 125 dollars bénéficierait de la gratuité pour Internet. Celui qui aurait spontanément retenu la version en ligne seule est perturbé. Pourquoi payer 59 dollars pour un produit qui est fourni gratuitement sous certaines conditions ? La manipulation est aisée à démontrer. Quand des cobayes doivent trancher entre les trois options, ils plébiscitent la formule papier plus Internet (84 %) tandis que l’abonnement exclusivement Internet séduit assez peu (16 %) – il n’y a évidemment personne pour choisir la version papier seule. En revanche, quand cette option est retirée, les suffrages se portent largement sur l’abonnement en ligne (68 %) et l’offre papier plus Internet recule lourdement par conséquent (32 %). C’est logique puisque le mirage d’Internet gratuit dans le package a disparu.

Il serait impossible de dresser une liste exhaustive des consommateurs qui sont revenus chez eux de leurs emplettes avec des paires de chaussettes d’une couleur qu’ils n’aiment guère uniquement parce que la deuxième paire était gratuite. Qu’un ensemble de quatre boîtes de maïs en conserve affiche fièrement que la quatrième est gratuite et voilà que les yeux du consommateur pétillent. Impossible pourtant de déchirer le plastique pour ne prendre que la quatrième, celle qui est gratuite justement. Le malheureux perd toute lucidité. Au lieu de comparer le coût unitaire de la boîte de maïs qui forme le quatuor avec le prix de produits concurrents, il se laisse fréquemment emporter par la promotion suggérée par la notion de gratuité. Encore plus fort, le mécanisme mental est susceptible de s’enclencher sur la base d’une simple croyance. La victime désirait acheter un canapé noir. Une enseigne en vend un de couleur marron. Cela ne convient pas… sauf qu’une jolie lampe gratuite est offerte aux dix premiers clients. Le prospect demande au vendeur s’il bénéficierait du cadeau en cas d’achat. La réponse est positive. Au moment de remplir le bon de commande, un responsable intervient et présente ses excuses : les dix lampes sont déjà parties. Une partie des acheteurs maintient cependant sa décision d’achat du canapé marron.

A la suite du mathématicien Daniel Bernoulli qui a vécu au dix-huitième siècle, les contemporains Daniel Kahneman et Amos Tversky ont souligné que l’homme était caractérisé d’ordinaire par une aversion au risque. Ainsi, entre un gain garanti de 8 000 dollars et une configuration dans laquelle sa probabilité de remporter 10 000 dollars est de 85 % (et celle de rien gagner est donc de 15 %), le plus souvent il penchera pour le gain sûr – cela, en dépit d’une espérance de gain supérieure dans le cas où un risque existe. L’asymétrie entre les bénéfices et les pertes est peu contestable. L’être humain est particulièrement sensible au risque d’une perte. On observera en passant que le comportement des traders n’est manifestement pas conforme à cette règle – cela, peut-être parce que ce ne sont pas eux qui sont amenés à endosser les pertes au bout du compte. En quoi ces constats concernent-t-ils ce qui précède ? Un lien peut être établi entre la douleur d’une perte et une dépense à régler. Dès lors que l’opportunité d’échapper à ces situations déplaisantes se présente, de nombreux individus tentent de s’engouffrer dans la brèche. Ils sont alors prêts à oublier toute leur rationalité, le rapport qualité-prix, bref tout ce qu’ils ont appris dans leurs cours de calcul économique. D’aucuns soutiendront que cette dernière conséquence n’est certainement pas la plus dramatique…

Conseils de lecture :

Ariely Dan, C’est (vraiment ?) moi qui décide : Les raisons cachées de nos choix, Paris, Champs, 2016.
Kahneman Daniel et Tversky Amos, « Choices, Values, and Frames », American Psychologist, 2014, p. 341-350.

ABONDANCE DE BIENS NUIT CERTAINS JOURS

Pour beaucoup, l’aphorisme de Francis Blanche « mieux vaut être riche et en bonne santé que pauvre et malade » est une lapalissade. Heureusement que les économistes sont là pour proposer sa remise en cause : les pays richement pourvus en ressources naturelles rencontrent parfois de telles difficultés que d’aucuns affirment qu’ils seraient même victimes d’une « malédiction ».

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Comment expliquer que des pays abondamment dotés en pétrole ou en minerais comme le cuivre, le tungstène, l’uranium, l’or, le cobalt ou encore en diamants connaissent un faible niveau de croissance économique, maintenant la majorité de la population sous le seuil de pauvreté, et soient caractérisés par un régime politique qui n’est pas réellement démocratique? La République du Congo est un cas d’école. Ce pays n’a jamais décollé économiquement malgré la richesse exceptionnelle de son sous-sol. Il est possible que la bataille pour leur appropriation, notamment le rare et stratégique coltan, nourrisse les combats entre les factions qui se déchirent aujourd’hui sur son territoire. Cependant, l’ex Zaïre n’a pas toujours été en guerre. Dirigé d’une main de fer pendant plus de 30 ans par le maréchal Mobutu, il a vécu dans un calme relatif durant cette période et la situation économique de la majorité de sa population n’était alors guère plus enviable. Que des individus fortunés ne soient pas incités à travailler est compréhensible mais qu’un pays soit plongé dans l’apathie l’est beaucoup moins.

Plusieurs arguments économiques sont susceptibles d’être invoqués pour rendre compte du phénomène. Tout d’abord, la volatilité du cours des matières premières rend les pays qui en dépendent extrêmement fragiles. Quand les cours baissent, des ressources financières viennent brutalement à manquer. La politique gouvernementale est révisée. Des projets ambitieux doivent être abandonnés. De plus, l’exportation massive de pétrole ou de minerais conduit parfois à une balance commerciale excédentaire, synonyme d’appréciation de la monnaie, laquelle obère la prospérité d’autres secteurs de l’économie. Cette problématique n’est pas spécifique aux pays en développement. Elle porte d’ailleurs le nom de « syndrome hollandais » puisque, dans les années 1960, la découverte de gisements pétroliers a pesé sur la compétitivité des entreprises industrielles des Pays-Bas. Le florin fort les pénalisait lourdement. Enfin, dernier élément, l’affectation de ressources productives à l’exploitation des richesses du sous-sol s’avère singulièrement coûteuse dans certaines circonstances.

La colonisation est intéressante à cet égard puisque les ressources naturelles se situent au départ à l’étranger. Le pillage et les massacres d’indigènes indociles sont indiscutables mais cette évidence s’accompagne d’une idée reçue qui l’est beaucoup moins : la colonisation aurait été une entreprise éminemment rentable sur le plan économique. Le recours à la soldatesque, la mobilisation de personnel administratif et la création d’infrastructures (routes, chemin de fer…) ont mobilisé des facteurs de production qui auraient pu être employés dans d’autres activités productives. Paul Bairoch a insisté sur le fait que la croissance économique des puissances coloniales a été inférieure à celle d’autres pays développés non colonisateurs entre les dix-neuvième et vingtième siècles. L’Espagne a perdu sa suprématie en Europe quand elle a envoyé des générations de conquistadors ramener des métaux précieux des Amériques quelques siècles plus tôt. Au même moment, les Néerlandais et Britanniques se focalisaient avec sagacité sur leur appareil productif.

La dimension politique ne peut être négligée dans la colonisation bien sûr. Elle ne l’est pas davantage dans la « malédiction des ressources naturelles ». En effet, toutes ces richesses suscitent des convoitises à l’intérieur des pays concernés. Des intérêts privés finissent par les accaparer à leur unique bénéfice. La rente qu’elles procurent profite à des clans et non à la collectivité. Par nature, les matières premières sont propices à toutes sortes de détournements ou de combines à l’odeur de corruption. Le scandale des « biens mal acquis » en témoigne. Des proches de dirigeants de pays situés pour l’essentiel en Afrique ont été accusés de détenir entre 100 et 200 milliards de dollars d’avoirs dans les pays du Nord ou des paradis fiscaux. En 2017, Teodorin Obiang, le vice-Président de la Guinée Equatoriale était condamné à 3 ans de prison avec sursis et à la confiscation intégrale de ses biens sur le territoire français d’une valeur estimée à 150 millions de dollars. Tous ces comportements prédateurs impliquent une organisation de la société, des institutions, peu favorables à la croissance économique et à la démocratie.

La tragédie qui a frappé les Osages dans les premières décennies du vingtième siècle est une preuve supplémentaire de la malédiction. Comme de nombreuses autres nations amérindiennes, les Osages furent obligés de se déplacer pour libérer de l’espace aux flux d’immigrants blancs qui déferlaient sur les Etats-Unis. En s’installant au bout du compte dans l’Oklahoma sur des terres peu fertiles, ils firent le pari de la tranquillité. Raté. Ils n’auraient jamais pu deviner que sous leurs pieds dormaient de fabuleuses réserves pétrolières. Leur exploitation transforma une grosse partie des membres de la communauté en millionnaires. Ils venaient de toucher le jackpot. C’est précisément à cet endroit que leur tragédie débute. Les Amérindiens étaient considérés comme des citoyens de seconde zone. Il n’était pas pensable de les autoriser à dépenser leur magot comme bon leur semblait. Des curateurs furent désignés pour les aider à gérer leur richesse.

Grâce à cette politique raciste, une industrie de l’escroquerie se mit en place et permit de dépouiller méthodiquement les nouveaux riches. Pire même. L’assassinat fut pratiqué sur une large échelle parce que, par de savantes alliances matrimoniales entre blancs et peaux-rouges, récupérer les droits de propriété devenait envisageable. David Grann relate ce scandale dans une brillante enquête. L’adaptation cinématographique que Martin Scorsese et Leonardo DiCaprio tournent actuellement révèlera probablement comment un des criminels a été neutralisé mais laissera certainement de côté les dizaines de meurtres qui restent non élucidés. Il n’est évidemment pas question de douter de la sagesse de Francis Blanche, attestée en particulier par son incarnation du Sâr Rabindranath Duval. Que ses mânes se souviennent juste que les économistes sont d’infatigables poils à gratter et qu’il convient de s’en méfier…

Conseils de lecture :

Bairoch Paul, Mythes et paradoxes de l’histoire économique, Paris, La Découverte, 2005.
Grann David, La note américaine, Paris, Globe, 2018.

POUR FAIRE BONNE MESURE

Malgré les critiques qui lui sont régulièrement assénées, le produit intérieur brut (PIB) demeure le principal indicateur de l’activité économique. En France, son montant avoisine les 2 200 milliards d’euros. L’accent qui est mis sur cet « agrégat » n’est pas uniquement un révélateur de la création de richesses. Il éclaire également sur notre conception très particulière de l’économie.

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Une plaisanterie d’Alfred Sauvy a beaucoup marqué les esprits. L’économiste français avait signalé avec malice que, s’il avait épousé sa femme de ménage, le PIB de la France aurait chuté puisqu’il aurait vraisemblablement cessé de rémunérer sa nouvelle épouse, cela même si elle avait continué de passer l’aspirateur. A périmètre constant, le constat est juste mais, dans une perspective plus globale, l’indicateur des richesses créées aurait en fait plutôt augmenté. En effet, pour poursuivre sur le même ton, il aurait fallu à Alfred Sauvy se séparer de sa précédente épouse. De lourds frais d’avocats auraient été engagés. De plus, l’ex madame Sauvy aurait été amenée à déménager, faire appel à un transporteur et occuper un nouveau logement –n’oublions pas que les divorces représentent un infatigable soutien au secteur immobilier, fort utile en période de crise. En d’autres termes, si Alfred Sauvy avait « changé de monture », comme disent les opticiens, l’affaire n’aurait pas été une opération rentable…

Pour être honnête, il est facile de rire des limites d’une définition et, à ce propos, le cas du PIB n’est en rien remarquable. Ainsi, selon un des critères caractérisant le chômage d’après le Bureau International du Travail (BIT), une petite heure d’activité professionnelle suffit pour empêcher qu’un individu soit classé dans la catégorie des chômeurs. Un taquin a expliqué un jour qu’il suffisait de payer une heure au SMIC à toutes les personnes officiellement recensées comme chômeuses dans la semaine qui précède l’enquête pour que le fléau soit statistiquement éradiqué.

Le PIB n’intègre que les activités faisant l’objet d’un échange marchand et la production des administrations. Parmi les reproches qui lui sont habituellement adressés, la non prise en compte des activités non marchandes figure en tête de liste. La production domestique et les activités bénévoles ou gratuites n’intéressent pas les comptables nationaux. Il n’est pas question que du jardinage le dimanche. Le travail des associations et tout ce qui relève du collaboratif comme les logiciels libres sont également exclus du calcul du PIB. Tout cet ensemble n’est pas simple à évaluer mais il pèserait pour plus de 30% de la production nationale d’après certaines estimations.

De la même manière, les activités ou les conséquences économiques négatives ne sont pas incluses dans le PIB alors qu’elles devraient logiquement l’être. La problématique de la pollution illustre cette carence. Qu’une entreprise crée +50 de richesses en détériorant l’environnement à -10, sa valeur ajoutée comptabilisée sera de + 50 et pas de + 40. Paradoxalement, si une autre entreprise répare les dégâts de la première, sa création de richesses sera de +10, d’où une valeur ajoutée du système enregistrée à +60. Suite à une proposition du Président Sarkozy en 2008, une commission composée de célèbres économistes comme Joseph Stiglitz et Amartya Sen a été fondée afin de réfléchir à ces questions et à une meilleure mesure de l’activité économique.

Il serait incorrect d’imaginer que les statisticiens sont des têtes d’œuf avec des lunettes à monture en écaille et frappés de cécité face aux évolutions du monde. Dans l’idée de coller à la réalité économique et faisant suite à une demande de l’institut européen Eurotsat, l’INSEE a récemment annoncé que le trafic de drogue serait désormais comptabilisé dans le PIB. Quoique quelques zones géographiques risquent d’un coup apparaître moins pauvres, la richesse nationale dans son ensemble ne devrait toutefois guère augmenter de plus de 0,1 % – pas de quoi stimuler artificiellement le bilan du gouvernement. On se doute par ailleurs que la mesure sera assez approximative : un agent recenseur invitant les trafiquants à se faire connaître ne verrait pas probablement pas une foule de doigts se lever.

La justification de cette décision est encore plus intéressante : le trafic de drogue est perçu comme un échange librement consenti. C’est la clé. L’argument de l’addiction qui altèrerait le jugement n’a pas été retenu puisqu’il s’agit d’une boîte de Pandore. En revanche, l’INSEE a refusé à ce stade d’intégrer la prostitution au PIB en considérant que, pour qu’une personne fasse le commerce de son corps, elle n’était pas entièrement libre. La notion d’échange librement consenti a tranché une nouvelle fois. Tous les pays ne sont pas d’accord sur son interprétation – en conséquence, certains prennent en compte la prostitution dans leur PIB – mais tous s’y réfèrent.

L’obsession de l’échange marchand, légal ou non, est donc manifeste. Elle nourrit la croyance que la performance économique est devenue primordiale, que toutes les forces de la société doivent converger vers l’essor du marché. Il est symptomatique que le service du personnel ait fini par se transformer en département des ressources humaines. Tout est dit : l’homme est un moyen. La commission Stiglitz préconise de construire d’autres indicateurs qui prendraient en compte le bien-être de la population. En vérité, ces indicateurs qui mesureraient la qualité sociale de la croissance, c’est-à-dire l’impact des changements économiques sur la vie des habitants, existent déjà.

Le plus connu est l’IDH – Indice de Développement Humain – qui présente une synthèse de données relatives à la santé, avec l’espérance de vie à la naissance, à l’éducation, évaluée par la durée moyenne de scolarisation, et à l’économie où l’on retrouve le PIB. Mais l’appréciation de cette dimension sociale contient une part de subjectivité. Pourquoi se cantonner à l’éducation et à la santé ? Vous jugez que le niveau des inégalités économiques est important ? Voici un nouvel indicateur. Vous privilégiez l’équité des rapports homme-femme. En voilà un autre. L’environnement vous importe à moins que ce ne soit le régime politique plus ou moins démocratique ? Encore des indicateurs. Le problème n’est pas d’inventer des indicateurs sociaux mais d’être plus soucieux de leur mouvement que de celui du PIB. Hélas, hélas, hélas, une telle évolution de mentalités est moins probable qu’un défilé d’éléphants roses sur un tapis volant.

Conseils de lecture :

Méda Dominique, Au-delà du PIB : Pour une autre mesure de la richesse, Champs, 2008.
Sauvy Alfred, Mythologie de notre temps, Payot, 1965.

LE SILENCE EST D’OR

Qui a dit que les entreprises passaient leur temps à échafauder des stratégies destinées à piquer des parts de marché à la concurrence ? Bien sûr, la compétition est toujours présente en toile de fond mais la quête de profits peut emprunter des voies moins glorieuses et plus sûres. Les entreprises sont capables de comportements coopératifs. Bienvenue dans le monde des ententes.

thumbnailConsidéré parfois comme le premier économiste, peut-être à cause de son prénom, l’Ecossais Adam Smith est une immense source de confusion. Les libéraux l’ont choisi comme figure emblématique. Ils n’ont retenu de son analyse que deux éléments. Tout d’abord, des agents économiques qui poursuivent leur propre intérêt concourent sans en être conscients au bien-être collectif – il parle d’une « main invisible ». Ensuite, les marchés, où se rencontrent justement ces individus égoïstes, sont supposés s’autoréguler. Smith en déduit que l’Etat ne doit pas se mêler des questions d’économie et les abandonner aux entreprises aiguillonnées par le goût du lucre. Dans ce schéma, le capitalisme et la morale appartiennent à des catégories différentes.

En vérité, Adam Smith est beaucoup plus lucide à propos du fonctionnement des entreprises. Il recommande de les surveiller avec la plus extrême rigueur. Selon lui, l’autorégulation des marchés est obtenue exclusivement grâce à la concurrence. Or, les entreprises essaient constamment de s’y soustraire et manœuvrent à cet effet. Elles ont vite compris que cette guerre des prix à laquelle Smith les voue bénéficiait surtout aux consommateurs et réduisait leurs profits dans les mêmes proportions. L’intérêt de la société est que règne la concurrence mais celui des entreprises est de l’abolir. La critique smithienne repose donc sur la stratégie et non sur la morale.

Conformément au raisonnement de Smith, des autorités de surveillance des marchés ont été mises en place dans tous les pays développés. Leur mission n’est pas simple. A partir du moment où des dirigeants d’entreprises décident de constituer une entente, ils ne vont évidemment pas se fixer rendez-vous dans les salons de l’hôtel Georges V à Paris ou bien convoquer une conférence de presse pour l’annoncer puisqu’elle est illégale. Précisons à ce propos que toutes les ententes ne le sont pas. Le critère qui permet aux autorités de trancher sur le caractère licite ou non d’une entente est de vérifier si elle est favorable in fine au consommateur.

En 2003, Samsung et Sony créaient ensemble l’entreprise S-LCD afin de donner naissance à une nouvelle génération de téléviseurs à écran plat. Il s’agissait d’un cas classique de «coopétition», c’est-à-dire une situation où des compagnies sont capables de coopérer ponctuellement sur un projet tout en restant en compétition par ailleurs. Comme le consommateur en tirait de nombreux avantages, le rapprochement fut autorisé, voire pris comme modèle par quelques connaisseurs du secteur. Les ententes sur les prix ne relèvent pas de cette logique. Elles s’exercent inévitablement sur le dos des acheteurs et sont combattues pour ce motif. L’amende peut même s’élever théoriquement à 10 % du chiffre d’affaires.

Dans ces conditions, il n’est pas facile de trouver des preuves de ces comportements délictueux. Constater que des prix se maintiennent bizarrement à un niveau élevé n’en est pas une. Cela justifie des investigations approfondies mais pas une condamnation. Deux commerçants qui vendent les mêmes produits dans la même rue ont le droit de se jeter des regards implorants en espérant que l’autre ne baissera pas ses prix. Ils ne sont toutefois pas autorisés à se rencontrer pour formaliser ce genre de décision. Les entreprises qui transgressent la loi font bien sûr montre d’une immense prudence.

A cet égard, le démantèlement du « cartel des opérateurs de téléphonie mobile » est complètement atypique. Si une amende de 534 millions d’euros a été infligée à Orange, SFR et Bouygues Telecom en 2005, c’est parce que des participants à la conjuration avaient laissé des traces écrites de leur accord, l’une mentionnant spécifiquement un «Yalta des parts de marché». Sentiment d’impunité ou attitude distraite au travail, les cadres impliqués avaient fait fort assurément ! Les conspirateurs n’ignorent normalement pas que leurs ordinateurs sont susceptibles d’être saisis et que les perquisitions sont très poussées. L’oral et le culte du secret sont indispensables pour échapper aux enquêteurs.

Comment attraper alors les tricheurs ? Il doit être souligné que cette problématique évoque par de nombreux aspects la lutte contre le grand banditisme. De quelle manière doivent procéder les autorités dans l’intention de mettre un terme aux délits d’organisations mafieuses régies par la loi du silence ? Les autorités de concurrence privilégient une méthode qui ressemble à celle employée par la police contre la mafia. L’instauration du statut de « collaborateur de justice », que d’aucuns appellent les «repentis», a permis de briser l’omerta et d’emprisonner des parrains.

Dans le même ordre d’idée, les « programmes de clémence » sont censées inciter les dirigeants d’entreprise impliqués dans des ententes à témoigner ou à dénoncer leurs partenaires. Ils se sont généralisés un peu partout dans les pays riches malgré des variations notables entre eux. En Europe, le principe est que toute entreprise qui apporte des éléments de preuve substantiels durant l’enquête bénéficie de réductions d’amendes tandis qu’il vaut mieux être la première à collaborer avec la justice aux Etats-Unis. La majorité des cartels identifiés le sont grâce à des programmes de clémence : les patrons voyous ne sont manifestement pas faits du même bois que les chefs de la mafia. Dispensés dans leur formation du module « éthique des affaires », ils n’ont pas participé pour autant à l’option « comment résister à un enquêteur qui braque une lampe sur votre visage et vous secoue légèrement ? ». Peut-être faudrait-il la rendre obligatoire…

Conseils de lecture :

Nalebuff Barry et Brandenburger Adam, La coopétition. Une révolution dans la manière de jouer concurrence et coopération, Village Mondial, Paris, 1996.
Smith Adam, La richesse des nations, GF-Flammarion, 1999.

DE QUOI LES LANCEURS D’ALERTE SONT-ILS LE NOM ?

Les Etats-Unis ne se sont pas contentés d’envoyer en France une petite souris à la voix sirupeuse en short rouge, un soda qui ne contient plus de cocaïne depuis plus d’un siècle ainsi que des malabars en uniforme kaki pour chasser de son territoire des envahisseurs venus d’une autre planète. Ils lui ont offert en sus le concept de « lanceur d’alerte » (whistleblower). Mickey reste cependant plus populaire.

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Dès les années 1980, Marcia P. Miceli et Janet P. Near écrivaient sur cette pratique qui consiste à souffler (blow) dans un sifflet (whistle) lorsque l’on est témoin de faits délictueux au sein de son entreprise. Dans la décennie suivante, l’AFL-CIO poussait les salariés à s’exprimer lorsqu’ils étaient confrontés à certains types de difficultés sur leur lieu de travail. Mais c’est la multiplication des affaires financières, Enron ou Worldcom notamment, qui a enraciné dans la législation américaine la pratique du «whistleblowing». Un volet entier de la loi Sarbanes-Oxley de 2002 sur la comptabilité des sociétés cotées lui a ainsi été consacré. L’objectif était de permettre aux détenteurs d’information sur des falsifications comptables de les révéler sans être inquiétés par leur entreprise. La France n’a pas manqué d’emboîter le pas aux Etats-Unis. Plusieurs lois ont été votées sur le sujet dans l’hexagone depuis lors – la dernière d’entre elles, dite « loi Sapin 2 » de décembre 2016, s’efforce de préciser le statut du « lanceur l’alerte ». Comment comprendre l’essor de ce phénomène ?

La grille d’analyse d’Albert O. Hirschman jette un éclairage sur la notion de « lanceur d’alerte » bien que celle-ci ait émergé postérieurement à sa formulation. Lorsqu’un individu rencontre un dysfonctionnement à l’intérieur d’une organisation avec laquelle il se trouve en relation, selon Hirschman, trois options lui sont offertes : la sortie (exit), la prise de parole (voice) et la loyauté. Pour notre propos, écartons d’emblée la troisième. De nos jours, le schéma du salarié qui demeure toute sa carrière dans une entreprise supposée être bienveillante envers lui n’est plus la norme. Le paternalisme industriel a vécu. A l’ère de la flexibilité à tout crin, sauf s’il appartient à une organisation atypique, le salarié n’ignore pas qu’à n’importe quel moment le responsable des ressources humaines est susceptible de lui indiquer le chemin de la porte. Il est sans illusion. Il s’identifie toujours à son activité, à sa trajectoire, mais de moins en moins à son employeur. Il ne se sent plus tenu de fermer les yeux lorsqu’un scandale survient.

En conséquence, les termes de l’alternative à laquelle le membre d’une organisation fait effectivement face sont la sortie ou la prise de parole. Protester est le mode d’action le moins brutal et il repose sur la croyance que, une fois informée du problème, les autorités prendront les mesures idoines. L’approche est constructive, optimiste. Si la hiérarchie réagit mal, l’idée est de s’adresser au rang supérieur et de répéter indéfiniment la manœuvre jusqu’au sommet de la structure. Plus on monte, plus il est plausible d’imaginer que la situation a été couverte sinon voulue en haut lieu. Dans ce cas, sa démarche met celui qui prend la parole en danger. Il est tout d’abord considéré comme un gêneur et devient une cible à abattre en interne. De surcroît, il permet aux tricheurs de profiter de l’avertissement reçu pour mieux masquer leurs méfaits.

La sortie marque une rupture avec l’organisation. Elle signifie que l’individu est persuadé que la prise de parole ne changerait rien. Ce positionnement extérieur le rend de facto inaudible dans son organisation. L’action est très tranchée. Le bénéfice du doute ne peut-il être parfois accordé aux dirigeants ? Hirschman s’est intéressé à la relation entre ces deux stratégies pour arriver à la conclusion qu’elles se renforcent mutuellement : la défection de concitoyens ayant fui pour s’installer à l’Ouest a rendu la demande de réforme des Allemands de l’Est plus acceptable par le pouvoir. Mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui ressort surtout est que le «lanceur d’alerte» se trouve à l’intersection des deux comportements : prise de parole et sortie. Dans le droit français, entrer en contact avec la direction de son organisation, même s’il est clair qu’elle a orchestré elle-même le dysfonctionnement, est un préalable. Ensuite seulement, il est possible d’informer la justice des turpitudes de ses dirigeants – la sortie qui est ici la recherche d’une solution extérieure n’intervient que dans un deuxième temps.

Nous voici enfin arrivés à l’explication de la prolifération des « lanceurs d’alerte ». En excluant toute possibilité de génération spontanée ou d’épidémie, elle réside dans l’environnement économique. La concurrence extrême, les enjeux financiers, les contraintes de performance constituent le terreau idéal sur lequel les conduites malhonnêtes prospèrent. Quand la fin justifie les moyens, si les résultats sont moins bons qu’attendus, la tentation est forte de franchir la ligne jaune. Il ne s’agit pas de dédouaner les patrons voyous mais de comprendre comment des êtres qui n’hésitent pas à afficher sans vergogne un engagement éthique, à punir leurs enfants s’ils mentent, sont capables de tels dérapages. En fait, les occasions de transgression fabriquent les « lanceurs d’alerte ».

Dans ce contexte, l’ambigüité du rôle de l’Etat doit être soulignée. Officiellement, il met en place des dispositifs de protection des « lanceurs d’alerte » mais, par un étrange souci d’équilibre, il se soucie de l’intérêt de leurs « victimes ». Lors du vote de la « loi Sapin 2 », il s’en est fallu de peu que le statut du « lanceur d’alerte » ne s’efface devant le sacro-saint «secret des affaires». En outre, un salarié qui voit son patron escroquer les clients de l’entreprise ne sera pas écouté par les tribunaux si leurs relations sont mauvaises. La solution pour les dirigeants qui trichent est simple : entrer en conflit avec leurs salariés suspects d’être dotés d’un sens moral élevé afin de devenir immunisés face à une éventuelle dénonciation. Heureusement que la règle pour les cambriolages n’est pas la même : ce sont les faits qui prédominent, pas la relation entre le voleur et la victime.

Conseils de lecture :

Hartmann Florence, Lanceurs d’alerte, Paris, Fayard, 2014.
Hirschman Albert O., Exit, Voice, and Loyalty: Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Cambridge, Harvard University Press, 1990.