La malice en politique

Machiavel a donné ses lettres de noblesse à l’approche stratégique en politique. Le célèbre adage « la fin justifie les moyens », qui résume son propos, est en un sens révolutionnaire. Alors que les philosophes grecs liaient comportements vertueux et politique avisée, le penseur florentin ouvre la voie à la malice et aux coups tordus. Seulement, la réussite n’est pas toujours au rendez-vous.    

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Le mot stratégie, rappelons-le, est d’origine grecque. Son étymologie témoigne de son origine militaire : il s’agit de l’art de conduire l’armée. Quelques remarques s’imposent à ce propos. Tout d’abord, le mot stratégie ne s’est imposé qu’à la fin du dix-huitième siècle, se substituant à la notion de « grande tactique » en raison de la complexité croissante des opérations militaires. La grande tactique ne l’était manifestement pas assez. Ensuite, son emploi s’est généralisé dans la sphère civile dans de nombreux domaines : politique, économique, sportif… Son ascendance militaire nous enseigne la logique d’interaction qui lui est propre. Deux adversaires se font face et remporter la victoire signifie que l’autre a perdu. Georges S. Patton l’a parfaitement décrit : « L’objet de la guerre n’est pas de mourir pour son pays, mais de faire en sorte que le salaud d’en face le fasse pour le sien ». Il est intéressant de constater que, dès leur plus jeune âge, les enfants sont de grands stratèges. Avec leurs antennes surpuissantes, ils sont capables de détecter les failles les plus minuscules dans la défense de leurs parents. Pourtant, le mot stratégie est rarement employé à leur égard puisqu’une once de sophistication lui est associée. Chez les petits, c’est plus spontané.

Le tennisman Brad Gilbert racontait que ses qualités de joueur étaient bien trop limitées pour expliquer qu’il ait un jour atteint le quatrième rang mondial. C’est son obstination à connaître les petites habitudes tennistiques de ses rivaux qui lui a permis de souvent anticiper leurs coups. Cet avantage obtenu grâce à un petit carnet de notes n’était en rien condamnable mais on comprend aussi à travers cet exemple que la volonté de perturber ses opposants risque rapidement de dériver vers des conduites immorales. Si aucun domaine ne peut se targuer d’une exclusivité, en la matière, le monde de la politique se trouve souvent en pointe. Dans le feu de l’action, un footballeur plonge dans la surface de réparation pour simuler un penalty. En politique, les crocs-en-jambe, les coups à plusieurs bandes, voire les boules puantes, sont le pain quotidien des états-majors des hommes et des femmes de l’art. Ils ne dépensent assurément pas toute leur énergie à savonner la planche à leurs adversaires mais ils y consacrent du temps à l’évidence. L’ancien président de la République, François Hollande, était considéré comme un florentin, un fin stratège, une épée en quelque sorte, mais sa réputation a probablement été surfaite.

L’histoire de son projet de déchéance de la nationalité le démontre amplement. A la suite d’attentats terroristes, il propose de retirer la nationalité française aux binationaux qui seraient impliqués dans des attaques contre la France. Il ne pense pas une seconde que la menace de se voir retirer son passeport dissuadera un fanatique de déclencher sa bombe. Son calcul est politique. Les médias le décrivent avec délectation : en s’appropriant une mesure déjà réclamée par la droite et même l’extrême-droite, il piège les Républicains. Certains parmi eux soutiendront le plan de Hollande parce qu’il est le leur et d’autres le rejetteront. Quel coup magistral ! Quelle manœuvre de génie ! Heu, nous nous occuperons des médias une autre fois. Tout le monde connaît la fin du film cependant : ce n’est pas l’implosion de la droite que le président a provoquée mais celle de son propre parti. En effet, c’est fort ! Pour de nombreux socialistes passablement échaudés par la mise en place d’une politique économique libérale, la déchéance de nationalité a représenté la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Le retour du boomerang a été particulièrement violent dans ce cas de figure. Ce n’est qu’une illustration parmi beaucoup d’autres.

Dans cet exemple, sans chercher à tout prix à lui accorder des circonstances atténuantes, l’ancien président était happé par le jeu politique. Je donne des coups, j’en reçois. Il y a une sorte de mêlée. Mais quand on est seul, que l’on a toutes les cartes en main, pourquoi remettre en jeu sa suprématie quand le bénéfice attendu est infinitésimal ? La mésaventure qui est arrivée à Theresa May est vraiment éloquente. Elle disposait d’une majorité absolue au parlement. Elle organise des élections législatives. Le danger pour elle ? Perdre les élections ou la majorité absolue. Par rapport au fonctionnement des institutions politiques, ce n’est pas rien : cela signifie ne plus pouvoir gouverner. Le gain espéré ? Juste se sentir autorisée à dire « fermez-la, je suis légitime » à ses adversaires politiques. Soit dit en passant, ceux-ci auraient quand même certainement continué à l’ouvrir. Bref, le gain était plus qu’infime. Et badaboum !

Les Britanniques n’ont pas l’apanage de ce genre de délire même si le pari de madame May faisait suite au referendum sur le « Brexit », promesse de campagne de son prédécesseur, David Cameron, qui était lui-même opposé à la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne. N’oublions pas, en France même, les élections législatives anticipées de 1997. Le brain (!!!) trust du Président Jacques Chirac, qui comptait Dominique de Villepin parmi ses membres les plus éminents, avait décidé dans une initiative aussi chevaleresque que renversante de dissoudre l’Assemblée nationale. C’est en fait par une dissolution de la droite, qui disposait d’une confortable majorité jusque-là, que l’épisode se solda : un socialiste, Lionel Jospin, devint Premier ministre. Ces grands stratèges sont visiblement trop intelligents pour le système. Peut-être faudrait-il faire la théorie de ces super homo œconomicus au discernement mal récompensé ? Après tout, ces petits futés ont le privilège de pouvoir appuyer sur le bouton atomique.

Références :

Gilbert Brad, Winning Ugly, Londres, Pocket, 2007.

Meyer Philippe, Eaux-fortes, Paris, Flammarion, 1999.