DOCTEUR, LE PRESIDENT A ATTRAPE LA JAUNISSE !

Parti à Buenos Aires, le Président Macron y a rencontré son homologue argentin, Maurizio Macri. A la suite de leur entrevue, il a déclaré en substance à la presse : « lui au moins m’a cru. Il a suivi la même voie que moi : des réformes libérales très impopulaires. Ça m’a cramé mais je ne lâcherai pas». Certes, ça l’a un peu cramé…

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Emmanuel Macron a révolutionné la politique à plusieurs niveaux. Sa campagne électorale avec ses bataillons de marcheurs envoyés recueillir la parole des citoyens et sa victoire sans le soutien des structures d’un parti représente la première étape de ce chamboulement. Une fois arrivé au pouvoir, il a dévoilé une conception de l’Etat assez peu ordinaire. Ce n’est évidemment pas son libéralisme, plutôt répandu par les temps qui courent, qui le distingue de ses pairs – pas plus que l’intrusion de la logique du business dans la gestion des affaires publiques. Donald Trump l’a même devancé en la matière. Quand il rencontre un interlocuteur étranger afin de trouver un accord, il continue de faire des deals. Cependant, aussi fruste soit-il, le Président des Etats-Unis est conscient qu’un Etat n’est pas une compagnie privée. Rien de tel dans le cas macronien où la France doit se métamorphoser en entreprise. C’est son rêve d’une «start up nation». On n’a jamais aussi senti à l’aise monsieur Macron que durant la journée du patrimoine. Il a personnellement organisé la vente de produits dérivés à l’Elysée. Il ne pouvait qu’être épanoui en jouant à la marchande !

La véritable innovation est plus sensationnelle encore. Emmanuel Macron avait proclamé qu’il ferait de la politique autrement. Les électeurs ont alors compris qu’il se situerait hors des appareils des partis traditionnels et de leurs détestables combines. Il a tenu parole. Il a pulvérisé la gauche et la droite historique qui, il faut le reconnaître, l’ont bien assisté dans cette mission, en témoignant de capacités autodestructrices inédites. A faire pâlir de jalousie les commandos suicides islamistes. Cela ne signifiait d’ailleurs pas qu’il n’y aurait plus de magouilles comme l’atteste l’affaire Benalla… juste qu’elles prendraient place à l’extérieur des organisations classiques. Dans son propre parti, qui était formé de ralliés de la dernière heure autour de son nom, il était clair qu’il conserverait les mains entièrement libres. Après avoir réduit en poussière les organisations politiques, il s’en est pris avec le même entrain aux autres corps intermédiaires, le parlement et les syndicats notamment. Pourquoi s’embarrasser de discussions stériles au sein de la représentation nationale s’il est légal de mettre en œuvre son programme par ordonnances ? C’est une simple question d’efficacité. Les organisations salariales ont été piétinées de la même manière.

Au bout du compte, toutes les interfaces entre lui et les citoyens ont été court-circuitées ou mises au pas. Sans autre recours que l’épouvantail de l’extrême-droite brandi à la plus petite occasion par la macronie triomphante, les citoyens ont été priés de se conformer aux directives de leur Président modernisateur qui méritait ainsi amplement son surnom de Jupiter français. Le problème est que, si Emmanuel Macron a paraît-il été un brillant acteur de théâtre durant son adolescence, il a manifestement éprouvé davantage de difficultés avec ses leçons de physique. Il a mal assimilé le principe action-réaction. S’il a réussi à briser les codes de la vie politique, les Français n’ont pas pour autant cessé de vouloir l’informer de leurs doléances. Toutefois, puisque l’accès aux anciens canaux de transmission leur est désormais fermé, ils ont été contraints d’en chercher de nouveaux et ils n’ont trouvé que la rue. C’est l’originalité du mouvement des gilets jaunes : il s’agit d’une réponse à une manière singulière de concevoir la politique – d’où cette perplexité des politologues qui se trouvent face à une situation totalement inconnue. Le pire n’est pas là.

Les inégalités ont explosé ces trente dernières années en France. Le Président Macron ne peut en être décemment tenu pour responsable : il était en culottes courtes quand le phénomène s’est amorcé. En revanche, la réponse qu’il propose ou plutôt impose est dramatique sur le plan social. La transformation de chaque individu en auto-entrepreneur augmentera considérablement les profits des entreprises en renforçant la précarité. Etant donné que le chef de l’Etat souhaite s’attaquer en même temps aux aides sociales, la population sera alors prise dans un étau. Le filet de protection de la puissance publique sera retiré au moment où les Français en auront le plus besoin. Le tout-Paris bruisse de rumeurs. Il paraîtrait que Thomas Malthus serait l’auteur favori du Président. Rappelons que le pasteur anglican était tétanisé par les mesures d’assistance aux pauvres. Selon lui, elles leur permettaient d’améliorer leurs conditions de vie, d’être plus nombreux et d’exiger alors de nouveaux subsides au point que la fortune des nantis finirait par être engloutie par l’entretien des démunis. Il s’agissait d’un dispositif infernal qu’il convenait de stopper.

En d’autres termes, les citoyens ont parfaitement compris que la politique du gouvernement, loin de les sortir de leur difficultés économiques, est supposée les y plonger beaucoup plus profondément. Comme le montrent les travaux de Thomas Piketty et d’Angus Deaton, le creusement d’un fossé entre les «premiers de cordée » et les autres n’est assurément pas spécifique à la France. Les partis populistes prospèrent un peu partout dans les pays développés. La France sort du lot parce que cette évolution est habituellement lente, progressive. Avec son slogan implicite « soit vous vous élevez pour devenir millionnaire, soit vous vous taisez », le Président Macron incarne une volonté d’assumer cette tendance et même de l’accélérer, cela dans un contexte où les soupapes qui auraient permis de relâcher un peu la pression ont été retirées. L’histoire jugera si c’est du courage ou de la folie. Ce qui est certain est que, sur la fin, les éléments de langage prodigués par les meilleurs experts en communication n’auraient pas convaincu les voyageurs sur le Titanic.

Conseils de lecture :

Deaton Angus S., La grande évasion : santé, richesse et origine des inégalités, PUF, Paris, 2016.
Peeters Théo, L’autisme – de la compréhension à l’intervention, Dunod, Paris, 2014.

MAIS QUE DEMANDE LE PEUPLE ?

Selon Winston Churchill, « la démocratie est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres ». Le sens profond de cet aphorisme a tendance à être oublié ces derniers temps. Autriche, Brexit, Hongrie, Italie sans oublier l’inénarrable Donald Trump, les bien-pensants sont assommés par cette accumulation de résultats qui ne sentent pas bon la lavande.

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Le propos de cet article n’est pas de vaticiner contre la rage qui semble parfois s’emparer des électeurs d’un nombre élevé de pays ou de suggérer des mesures pour freiner la contagion du phénomène mais de proposer une mise en perspective de notre système politique. Ce qui implique, pour commencer, de l’envoyer se faire analyser chez les Grecs. Ainsi, Aristote distinguait trois formes pures d’organisation politique : la royauté où un individu gouverne, l’aristocratie où un petit nombre gouverne et la république où un grand nombre gouverne. Elles étaient susceptibles de se dégrader en formes altérées pour devenir la tyrannie, l’oligarchie ou la démocratie. En d’autres termes, la démocratie n’était qu’un avilissement de la république. Le risque de démagogie, de revanche d’une masse de citoyens prenant conscience de leur force collective n’était pas occulté. Les exemples de foules devenues folles et brûlant les sorcières comme les hérétiques ne manquent pas.

Pourtant, au fil du temps, une charmante fable digne du cinéma hollywoodien s’est imposée dans les esprits : des citoyens égaux en droits et dotés de raison se comporteront de façon responsable dans les urnes. Il suffit juste de mettre le paquet sur l’éducation et le tour est joué. C’est pourquoi quand les conservateurs ont vaincu les modérés lors des élections iraniennes en 2009, pour une certaine presse, cela ne pouvait être que la conséquence de fraudes massives. De la même manière, la victoire du camp pro Brexit ne s’explique que par ses mensonges tandis que son candide adversaire, d’une parfaite honnêteté intellectuelle, n’utilisait jamais d’arguments fallacieux. Idem, bien sûr, pour les éléphantesques tromperies de Trump. Il n’est tout simplement pas concevable que le peuple vote dans son ensemble de façon stupide. Cependant, les fondements de cette douce fable sont quelque peu contestables.

Le premier d’entre eux, que les citoyens votent avec leur raison, si possible en songeant à l’intérêt général plutôt qu’au leur, n’est pas le moindre. Les premiers temps du suffrage universel masculin ont pourtant conforté cette idée. Il faut dire que les notables accompagnaient les électeurs jusqu’au bureau de vote afin de leur éviter de commettre des bêtises. Le développement du vote secret et l’invention de l’isoloir ont constitué un fâcheux obstacle à cet égard. L’essor des médias a alors opportunément pris le relais. Quand la gazette ou un présentateur de journal télévisé propre sur lui distribuaient bons et mauvais points, toujours sous prétexte d’éducation, les électeurs retenaient la leçon et cela conduisait à un résultat satisfaisant. Le souci est que la multiplication des sources d’information, dans une société où les frustrations ne manquent pas, rend la bête incontrôlable. Il arrive que les citoyens oublient leur cerveau gauche et votent avec leurs tripes. Aïe !

Le deuxième fondement n’est pas triste non plus : l’acquisition de connaissances basiques permettrait de comprendre tous les enjeux du débat public. Hélas, de multiples sujets sont très techniques : glyphosate, fonctionnement de la banque centrale… Le bon sens paysan n’est pas d’un grand secours. Sinon, nous en serions encore à affirmer que notre planète est plate puisque l’image d’une terre ronde suppose une chute dans le vide pour les individus quand ils se retrouvent la tête en bas. Cette impuissance cognitive est de plus en plus reconnue. Elle justifie paradoxalement que des nombreuses questions soient désormais exclues du vote et réservées à des débats d’experts. Agacés par les résultats aberrants du suffrage universel, les « ravis de la crèche » qui encensaient la démocratie jusque-là se sont en effet engouffrés dans la brèche, se reniant sans en avoir l’air. Comme les citoyens n’y entendent rien, libérons-les d’une partie du fardeau qui pèse sur eux. Qu’ils ne disent surtout pas que les temps ont changé : Platon considérait que la république idéale devait être gouvernée par les détenteurs du savoir et sa conception a souvent été perçue par les démocratolâtres comme recelant des relents de totalitarisme.

Le clivage entre la démocratie illibérale de Viktor Orban et le libéralisme a-démocratique de l’Union Européenne est éloquent. Le Premier ministre hongrois souhaite dépouiller son pays de toute forme d’interposition entre son programme politique et le peuple. Les critiques de la presse, l’indépendance de la justice et l’action des associations jouent un rôle néfaste dans ce schéma. Dans le même ordre d’idée, les intérêts nationaux sont privilégiés au détriment d’une approche plus ouverte, c’est-à-dire continentale. C’est la volonté des citoyens qui doit s’exprimer à l’état brut, parfois même avec brutalité, sans entrave, ni contrôle. A l’autre extrême, la construction européenne peine à dépasser le cadre du marché unique. Les dirigeants de l’Union sont noyés dans la complexité pratique du projet. Comment doit-on gérer la politique monétaire ? Comment fixer les normes de pollution dans l’industrie ? La technocratie est omniprésente par contraste avec la dimension démocratique qui est réduite à des rogatons. Les frustrations du peuple sont étouffées.

Un troisième fondement de la fable hollywoodienne mérite d’être mentionné. Admettons que les populations parviennent à une maîtrise profonde des enjeux, qu’elles accèdent à un authentique savoir. Dans ces circonstances, dit-on, les faits permettront de trancher. Il s’agit ici aussi de fadaises. La science et les valeurs n’appartiennent pas au même champ. Privilégier l’éducation ou l’armée ? La réponse ne réside pas dans une quelconque vérité mais dans les choix ou préférences des responsables politiques. Tout au plus, les données factuelles conduisent-elles à se fabriquer un argumentaire à peu près cohérent, en tout cas pas complètement ridicule. Voilà. Après cette démolition en règle des mythes fondateurs de nos démocraties, il convient maintenant de s’interroger sur ce qu’il convient de faire. Indiscutablement, se souvenir de l’aphorisme de Churchill et défendre la démocratie. D’ailleurs, objectivement, qui déteste vraiment les belles histoires d’Hollywood ?

Conseils de lecture :

Garrigou Alain, Les secrets de l’isoloir, Le Bord de l’eau, Paris, 2012.
Rioux Jean-Pierre (ed.) , Les populismes, Tempus Perrin, Paris, 2007.

LE TRAVAIL EN LETTRES CAPITALES

Emmanuel Macron a souvent été présenté comme le Président des riches. La reprise des chasses à courre ne va probablement pas modifier son image. Cependant, il est possible que cette désignation ne lui rende pas justice. Sa brillante campagne électorale avait pourtant annoncé la couleur. Elle avait été menée au pas de charge, comme si le candidat Macron dirigeait en fait une start-up. Et si son but était simplement de transformer la France en entreprise géante ?

Bruno Le Maire a parfois été décrit comme un ministre qui jouait sa carte personnelle et peinait à se fondre dans le collectif. Son intervention dans les médias sur les retraites lui a permis de corriger d’un coup cette fâcheuse réputation. Trahi par son langage corporel, hésitant avant de se lancer, il nous a offert un grand moment de télévision quand il a affirmé que les retraités ne seraient pas perdants avec une revalorisation des pensions à 0,3 % et une inflation à 1,7 %. Le contraste était criant avec son mentor Dominique de Villepin, capable, lui, de proférer les pires inepties en fonçant la crinière au vent, comme lorsqu’il tenait des propos révisionnistes sur le génocide des Tutsis au Rwanda. Au-delà de l’aspect comique, cette mesure contre les retraités n’est pas sans signification. Faisant suite à la décision un an plus tôt d’augmenter la contribution sociale généralisée (CSG), elle traduit une forme d’agacement, voire d’acharnement, envers une catégorie de la population qui est devenue improductive et ne sert plus les entreprises. Ah, si les anciens pouvaient disparaître. Le malheur veut que leur espérance de vie s’allonge.

Dans le même ordre d’idée, le Premier ministre Edouard Philippe s’en est pris dans un entretien au « Journal du dimanche » à la hausse conséquente des arrêts maladie. Or, une personne malade n’apporte rien non plus à son entreprise. C’est d’ailleurs à se demander pour quelle raison certains citoyens trouvent malin de tomber malade ! Le bon Philippe complète son analyse un peu plus loin. Il serait injuste de le caricaturer. Son gouvernement ne s’oppose pas aux dépenses de santé comme celles qui sont destinées aux hôpitaux ou aux nouveaux traitements. Derrière ces catégories, il perçoit des emplois, de l’activité, en d’autres termes une croissance du produit intérieur brut (PIB). En revanche, la hausse des indemnités journalières versées aux personnages trop atteintes pour travailler grève les finances publiques. Ces pures charges d’un montant qui dépasse les 10 milliards d’euros sont à combattre avec la plus vive énergie… par les personnes valides tout au moins. En repoussant de deux ans l’âge légal de départ en retraite, l’idée était de maintenir la force de travail plus longtemps en activité, le problème est que les arrêts longue durée ont explosé chez les plus de 60 ans. Décidemment, ces vieux !

Passons aux calamiteuses aides sociales maintenant. Le Président les a mises au cœur de l’actualité avant les vacances d’été. En 2016, 714 milliards d’euros avaient été versés à ce titre. Le total est vertigineux, d’où les expressions du type « pognon de dingue » ou « max de tune ». En vérité, Emmanuel Macron jouait sur du velours : à l’intérieur de ce maquis de dépenses, les Français estiment majoritairement que, si les aides qu’ils encaissent sont justifiées, celles dont leurs voisins bénéficient sont entièrement inutiles. Plus fondamentalement, l’argument réclamant leur suppression relève de la logique précédemment évoquée. La pauvreté n’a jamais été un facteur de production. Il est loisible d’ajouter que les sommes colossales injectées à cette intention ne parviennent pas à éradiquer la misère sociale. Quand on a la fibre business, on effectue un bilan et on réfléchit. Ne pourrait-on envisager un meilleur usage pour tous ces milliards et éviter ainsi un terrible gaspillage ? C’est juste un exemple mais que de belles subventions ou baisses de charges cela ferait ! Prêtes à rendre service, les entreprises ont déjà ouvert leur porte-monnaie et patientent dans le calme.

La dernière pierre à l’édifice est le travail. Dans ce cas, il s’agit d’un facteur de production et, pour être précis, c’est même un coût de production. Cette fois, la stratégie du gouvernement se déroule en deux temps. Tout d’abord, la réforme du Code du travail facilite le licenciement des salariés. Ensuite, les chômeurs doivent être mis sous pression. Il n’est pas question qu’ils s’autorisent le moindre relâchement. Ah, si les allocations chômage pouvaient être à nouveau dégressives ! La combinaison des deux principes est censée conduire les personnes sans emploi à accepter une sensible détérioration de leurs conditions de travail, cela à la plus grande joie du patronat. La précarisation du travail n’est évidemment pas perdue pour tout le monde. Reconnaissons à la politique gouvernementale le mérite de l’honnêteté. Le soutien systématique aux entreprises, la multiplication des cadeaux fiscaux sont présentés comme un pari. Il n’y a aucune garantie que cela se traduira par des investissements dans l’appareil productif. Si une entreprise ose, la France peut bien le faire également.

En tout cas, le Président Macron, qui assume avec force le changement de culture, l’installation d’un nouveau logiciel dans la tête de ses concitoyens, espère bien toucher un jour les dividendes de sa politique audacieuse. Son but est de transformer la France en une gigantesque société par action. De son côté, Albert Einstein affirmait que Dieu ne joue pas aux dés. C’est possible. Il est difficile d’avoir des certitudes aussi sur cette question. Toutefois, si l’on prend cette déclaration pour argent comptant, l’aversion de Dieu aux risques, y compris dans un contexte ludique, n’est pas anodine. Elle ne peut se comprendre que d’une manière : Dieu n’est pas capitaliste. Dans ces conditions, conseillons-lui en toute modestie de s’éloigner prestement de la France. Le climat n’y est pas bon pour tous ceux qui gagnent leur vie à la sueur de leur front. Le travail n’y est hélas plus en odeur de sainteté…

Conseils de lecture :

Lupano Wilfrid et Cauuet Paul, Les vieux fourneaux, Dargaud, Paris, 2014, tome 1.
Rosanvallon Pierre, La crise de l’Etat-providence, Seuil, Paris, 2015.

LES ETATS DESUNIS D’EUROPE

A force de se taper les uns sur les autres, les pays européens ont décidé de favoriser les échanges économiques entre eux afin de rendre l’hypothèse de la guerre improbable. A l’exception de conflits à l’Est, le Vieux continent a été épargné par les guerres. Mission réussie sur ce plan. Réussie par ailleurs ? C’est moins sûr.

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Un retour à la vulgate de la construction européenne est indispensable pour comprendre ses difficultés actuelles. Les Français Jean Monnet et Robert Schuman sont considérés comme ses pères fondateurs et la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) sa première pierre. L’objectif est politique puisqu’il s’agit de développer la coopération au sens large entre pays membres mais les moyens mis en œuvre sont prioritairement économiques. A cet égard, la réussite semble impressionnante. Les stades de l’intégration économique se succèdent : une zone de libre-échange est créée en 1957 ; une union douanière, qui est une zone de libre-échange avec un tarif commun vis-à-vis de l’extérieur, en 1958 ; le marché commun, qui est une union douanière avec libre circulation des capitaux et des personnes, en 1993. Le passage à la monnaie unique parachève le mouvement. Aucune autre zone régionale n’est arrivée à ce niveau d’intégration. Le problème est que cette entente économique n’a pas été simplement le principal moyen de coopération intra-européenne : elle a été quasiment le seul.

En fait, si l’idée d’en finir avec les guerres qui ont ravagé le continent était louable, la dimension politique s’est assez vite réduite à cette réalisation. La création d’une Communauté Européenne de Défense (CED) a été torpillée en 1954 par la France, laquelle a également enrayé la tentative de doter l’Union d’une constitution en 2005. Alors, bien sûr, ce texte se retrouve à quelques virgules près dans le traité de Lisbonne de 2007 mais il n’était pas question de sortir les trompettes à cette occasion puisque faire entrer par la fenêtre un contenu rejeté par la porte du suffrage universel n’est pas le genre d’exploit dont les dirigeants européens pourraient avoir envie de se vanter. Qui sait que la Ministre des affaires étrangères de l’Union répond au doux nom de Federica Mogherini et que le véritable intitulé de son poste est « Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité » ? Est-ce l’air de Bruxelles qui contient du répulsif ? En raison de cette incapacité à instiller une incitation à s’élever au-dessus de ses intérêts égoïstes, chaque pays en est resté à défendre son bout de gras.

Sans ligne directrice politique, l’Union a creusé son sillon exclusivement dans le champ économique au point que ce qui n’était qu’un moyen à l’origine s’est mué au fil du temps en fin. Jusque-là, rien de bien dramatique en vérité. Les grandes idéologies ont provoqué de telles hécatombes au vingtième siècle que de nombreux Européens ne verraient pas forcément d’un mauvais œil cette orientation plutôt matérialiste. Les penchants individualistes qui ont été observés depuis plusieurs décennies dans nos sociétés s’expriment certainement mieux dans la célébration de la société de consommation que dans une manifestation pour assurer les droits d’une quelconque minorité le samedi après-midi. Tant qu’il part en vacances et qu’il mange bien en regardant la télévision, que demande le peuple ? Dans ces conditions, d’où viendrait la défiance en l’Europe ? Comment en est-on arrivé à cette situation où le véritable trait d’union de citoyens appartenant à des pays différents tend à devenir l’euroscepticisme ? Les pro Europe devraient avoir un boulevard, non ?

C’est là qu’apparaissent les énormes lacunes de nos dirigeants, leur folie, si ce n’est leur totale cécité. La question est en effet : de quelle Europe économique a-t-on réellement envie ? Et là, ces têtes d’œuf s’extasient ou le feignent devant le manque d’enthousiasme des populations face au menu proposé. Ce qui compte n’est pas que les citoyens des classes moyennes vivent dans le confort mais que les marchés soient efficients, que la concurrence batte son plein. La création de valeur pour l’actionnaire est synonyme de nirvana. A cette intention, le marché du travail n’est jamais assez flexible. Le patronat qui donne le la en France dit sans ambages que les travailleurs français doivent être plus mobiles. Que cela signifie que les citoyens connaissent la précarité et soient baladés d’un emploi à l’autre, d’une ville à l’autre, n’est pas un problème. Seuls les traditionnels pisse-vinaigres peuvent y trouver un motif de mécontentement. Certaines entreprises prospères licencient parce que, voilà, il faut préparer dès maintenant les prochaines conquêtes. Cette logique du « toujours plus » est sans limite. Autrement dit, l’économie n’est pas au service des populations mais d’elle-même.

En exagérant à peine, la société de consommation est une conséquence secondaire, positive certes mais secondaire, de cet emballement. La machine est lancée, dit-on, et il serait trop tard pour l’arrêter. Précisons qu’une partie non négligeable des « anti-systèmes » européens se contenterait de perspectives très raisonnables : pas forcément un emploi à vie dans la même entreprise mais la possibilité de se coucher le soir sans trembler pour ses revenus du lendemain, ne pas subir de chantage à l’emploi du type «travaillez plus et gagnez moins, sinon nous délocalisons » ou encore « tant pis si cela bouleverse votre vie personnelle mais, si vous ne prenez pas ce job, vous ne toucherez plus d’allocations ». L’impuissance de citoyens déboussolés explique en partie les comportements aberrants dans l’isoloir. Les résultats des dernières élections italiennes sont éloquents. L’Italie n’est pas simplement le pays de la mozzarella et de la pizza. Ce pays est membre du G7-G8, un groupe constitué des puissances économiques historiques. Ses électeurs ont permis aux dirigeants du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue de jouer un remake du pacte germano-soviétique. La différence est que les nazis et les communistes étaient alliés contre les démocraties. Cette fois, c’est une démocratie qui accouche de ce monstre censé la détruire.

Conseils de lecture :

Geary J. Patrick, Comment les nations refont l’histoire. L’invention des origines médiévales de l’Europe, Paris, Champs, 2011.
Lowe Keith, L’Europe barbare, Paris, Tempus, 2015.

 

LE PRESIDENT ET LES RICHES

La tirade du Président Macron lors de son interview sur TF1, « Les riches n’ont pas besoin d’un président. Ils se débrouillent très bien tout seul » a suscité de nombreux commentaires. Cette défense face à une accusation qui lui colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock atteste de son étonnante méconnaissance des relations entre économie et politique à moins qu’elle n’éclaire sur ses obsessions profondes.

 

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Le secours porté par le pouvoir politique aux nantis prend plusieurs formes parmi lesquelles la collusion. Le cas des oligarques russes est révélateur. Rappelons le contexte : le modèle communiste s’effondre à la fin des années 1980. Le système capitaliste lui succède mais il part de zéro. La transition d’une économie collectiviste vers le marché se traduit par une vague de privatisations. Le mouvement est brutal. Sous l’impulsion du Président Eltsine, les propriétés publiques sont cédées pour une bouchée de pain à des hommes d’affaires proches du pouvoir. Des fortunes émergent : Boris Berezovsky est la figure emblématique de ces personnages qui ont bâti leur richesse avec la complicité du sommet de l’Etat. Dépeçage en règle et corruption sont au menu. Ils se diffusent à l’ensemble de l’économie. Les dirigeants d’entreprise ne sont pas des énarques en costume cravate avec des jolies manières. Il s’agit d’individus louches qui se déplacent en voiture blindée avec des gardes du corps armés jusqu’aux dents. Elu avec l’aval des oligarques, Vladimir Poutine a entrepris de les faire rentrer dans le rang – non pas de les éliminer mais de les mettre au service de sa politique. D’où un conflit avec les récalcitrants comme Mikhaïl Khodrokovski, qui fut embastillé un temps mais était loin d’être une oie blanche.

Démontrer la collusion entre les élites politique et économique n’est pas simple. Il n’est en effet pas question pour elles de s’en vanter publiquement. Raymond Fisman et Edward Miguel ont été amenés à ruser afin de mettre au jour le phénomène en Indonésie. Vers la fin de son règne, l’hyperprésident Suharto a connu de sérieux ennuis de santé. Quand ils étaient portés à la connaissance du public, le cours de l’action du groupe Bimantara Citra chutait de façon spectaculaire à la bourse de Jakarta. Sa réussite était intimement liée à ses accointances politiques. Chaque fois au contraire qu’un espoir de rétablissement était en vue, le cours se redressait. Celui des compagnies dont la solidité économique ne dépendait pas de sa proximité avec le pouvoir politique n’a pas connu les mêmes turbulences. Russie, Indonésie, Italie, Slovaquie, Malte… Et cette problématique ne s’est pas arrêtée à la frontière française au contraire du nuage radioactif de Tchernobyl. De tous les Présidents de la République, Nicolas Sarkozy est probablement celui qui a affiché l’attitude la plus décomplexée vis-à-vis de cette connivence entre les mondes de l’argent et de la politique. Son séjour sur le yacht de Vincent Bolloré en est une parfaite illustration. Dans le même ordre d’idée, toute la presse a observé que la réforme de l’audiovisuel avait surtout profité à une entreprise dirigée par le parrain du dernier enfant Sarkozy.

Avant d’être Président, mais déjà associé au sommet de l’Etat puisqu’il était secrétaire adjoint de l’Elysée, Emmanuel Macron a commandé en 2012 un rapport secret sur la vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric. Ni son supérieur direct, ni le Président Hollande qui vient de le confirmer dans son dernier ouvrage n’en avaient été informés. Le Canard Enchaîné souligne que le jugement de la commission parlementaire qui a enquêté sur cette vente est cinglant : ce sont presque exclusivement les intérêts des actionnaires, en particulier ceux de Bouygues, une nouvelle fois opportunément placé, qui ont été préservés – cela au détriment des intérêts de l’Etat. Non seulement l’homme qui allait devenir Président de la République a mis sa hiérarchie devant un fait accompli mais le mélange des genres laisse un goût bizarre. Emmanuel Macron est un ancien de la banque Rothschild, laquelle a empoché avec Bank of America un quart de milliard d’euros pour ses services dans la transaction. Cependant, l’assistance des dirigeants politiques aux riches est susceptible d’emprunter bien d’autres canaux. La politique fiscale est certainement la plus évidente.

Historiquement, la hausse de l’impôt sur le revenu durant la première partie du vingtième a contribué à réduire les inégalités avant que sa diminution par la suite ne les aggrave. Depuis la dernière élection présidentielle, de nombreuses mesures fiscales sont entrées en vigueur. Il serait fastidieux d’en dresser l’inventaire. Toutefois, selon une étude de l’OFCE, avec la transformation de l’impôt sur la fortune, l’instauration d’une flat tax, la réduction de l’impôt sur les sociétés et la fin de l’exit tax à venir, ce sont les 5% les plus riches qui sont les grands gagnants de la politique gouvernementale. Grâce notamment à la suppression progressive de la taxe d’habitation, les moins aisés sont censés s’y retrouver également en partie. Ainsi, la situation des plus riches s’améliore. Comment rendre compte de cette contradiction avec la déclaration de monsieur Macron? Parce que, d‘après lui, c’est le Président qui a besoin des riches et pas l’inverse. Il est prisonnier de sa théorie du « ruissellement » et des « premiers de cordée ». Il convient d’aider les meilleurs, de faire en sorte qu’ils ne quittent pas la France. Une gare, a-t-il dit, est « un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Face à l’accumulation de critiques, il a enfoui le problème de façon astucieuse : grève des trains égale absence de trains égale absence de public dans les gares. Les deux populations ne s’opposent plus visiblement.

Conseils de lecture :

Fisman Raymond et Miguel Edward, Les gangsters de l’économie, Paris, Idm, 2012.
Madec Pierre, Plane Mathieu et Sampognaro Raoul, « Budget 2018 : pas d’austérité mais des inégalités », Paris, OFCE 30, janvier 2018.

MAIS QUE FAIT LA POLICE ?

Les fonctions régaliennes de l’Etat désignent prioritairement celles qui correspondent au monopole de la violence légitime : police, justice et armée. Les ultralibéraux considèrent que des agences privées pourraient se substituer avantageusement à l’action de l’Etat au point de conduire à sa disparition. Mais sont-ils les seuls à se plaindre des marques de la souveraineté de l’Etat ?

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Personne n’a oublié les manifestations post-Charlie, les scènes de fraternisation entre citoyens et forces de l’ordre sur l’air de « nous sommes tous des policiers ». Les télévisions diffusaient en boucle les images d’un baiser déposé par un manifestant sur les joues d’un CRS. Les journalistes les commentaient avec un lyrisme débordant. Il fallait se remémorer les premiers pas de l’homme sur la lune pour trouver un équivalent à ce tendre poutou, s’émerveillaient-ils. Cette description de ces moments de folie collective enseigne déjà que la parole des médias n’est pas vraiment performative. Ce n’est pas parce qu’elle est martelée au micro par un journaliste submergé d’émotion qu’une affirmation devient une vérité. De plus, un tel discours démontre a contrario que, dans un pays comme la France, la population n’est pas spontanément en adoration devant sa police puisque c’est la révolution dans les mentalités appelée de leurs vœux par les journalistes qui était supposée déboucher sur ce résultat.

Au pays de Guignol, la maréchaussée n’est pas forcément regardée avec bienveillance. La France est un pays latin. Si les voitures qui s’arrêtent au feu rouge n’en sont pas à subir des concerts de klaxon de conducteurs impatients, la tradition qui consistait à effectuer des appels de phare pour signaler la présence des forces de l’ordre dans les parages y a longtemps perduré. C’est une question de culture. Pour mesurer comment un courant de solidarité peut naître de la simple opposition à l’Etat, il suffit de se rendre devant une perception dans les minutes qui précèdent la limite de paiement du tiers provisionnel. Quelle fusion des citoyens dans le collectif national ! Jusqu’à ce que la transparence ne devienne un sujet de préoccupation politique dans l’hexagone, les pays dits puritains étaient même tournés en ridicule. Ils sont vraiment impayables ces Américains, capables de pousser à la démission le chef de cabinet du Président Bush (père), John H. Sununu, parce qu’il utilisait les avions de l’administration fédérale pour acheter des timbres ! Et la pauvre Mona Sahlin, numéro deux du gouvernement suédois, qui endura la même sanction pour une barre chocolatée achetée avec sa carte de crédit de fonction…

Certaines expressions témoignent de cette absence de sympathie. Avant de tomber en désuétude, l’amusant « mort aux vaches », qui tirerait son origine de la Guerre de 1870, a longtemps eu les faveurs du public. Tel un réflexe, la simple vue d’un uniforme était susceptible de déclencher l’exclamation, sans être nécessairement associée à un positionnement idéologique, ni à une quelconque agressivité. Ce n’est pas le cas avec la formule « CRS SS », qui a connu ses heures de gloire avec Mai 1968 même si elle remonte à la répression d’une grève de mineurs en 1948. Dans cette situation, point de neutralité, la charge politique est claire. Le slogan a été ringardisé ces dernières années. C’est un défaut de culture qu’il convient d’invoquer à cet endroit. Même dans les mouvements vigoureusement engagés dans la lutte contre l’extrême droite, certains ignorent manifestement qui étaient les SS. C’est alors que l’improbable « tout le monde déteeeste la police » a émergé.

Cette formule appelle quelques remarques. D’abord, le verbe « déteeeste » est plutôt comique. Il évoque davantage la jeunesse des beaux quartiers, qui cherche à s’encanailler et qui est persuadée que l’interjection « zut » est fabuleusement transgressive, que des révolutionnaires chevronnés prêts à renverser le système capitaliste. Evidemment « tient en haut mépris » aurait été trop long par rapport au rythme mais pourquoi pas « abhorrrre » par exemple ? Ensuite, « tout le monde » est révélateur d’une tendance contemporaine à prendre son cas pour une généralité. Enfin, la dimension politique ne peut être laissée de côté : à qui profite la police ? L’idée sous-jacente est que l’Etat sert les intérêts des classes dominantes conformément à l’aphorisme de Lacordaire : « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit ». En d’autres termes, les institutions étatiques favorisent les comportements prédateurs et protègent les possédants.

On pourra toujours reprocher à la police de pourchasser davantage les voleurs de poule que les patrons voyous. Il est vrai qu’« entre gens de bonne compagnie », enterrer les affaires est parfois bien tentant. Il faut éviter le scandale. Toutefois, au-delà de cette opposition entre criminalité en col blanc et en col bleu, la question centrale demeure : qui la police protège-t-elle ? C’est ici que le raisonnement des manifestants anti-police pose un problème logique. Les dominants n’ont pas besoin, au fond, de la police. Les agences de protection privée prospèrent non seulement dans le milieu des entreprises mais aussi dans des zones résidentielles particulièrement riches. Les capitaux des dominants sont en sécurité dans les paradis fiscaux. Ce sont des signes monétaires plus que des biens matériels. Aujourd’hui, les forces de police protègent et rassurent surtout les classes moyennes. D’où l’attention qui leur est consacrée par l’extrême-droite. C’est pourquoi la désignation de la police comme bouc-émissaire est inquiétante. Il ne s’agit pas seulement d’enfantillages ou d’une fidélité anachronique à un état dépassé de l’économie. C’est aussi le signe d’une inclination pour la politique de la tabula rasa. Réformer la société afin de réduire les inégalités paraît trop complexe pour ces gens-là. C’est tellement rassurant de rêver tout casser en se disant que cela permettra de mieux réaliser l’utopie.

Conseils de lecture :

Cancès Claude et Frachon Matthieu, La police pour les nuls, First, 2015.
Dessaux Prince Gisèle, Ils ont tué mon père – L’affaire Prince 1934, Plon, 1995.

DES LOIS POUR RENFORCER LA MEMOIRE. QUELLE HISTOIRE !

La population de la majorité de pays riches vieillit. Il n’est évidemment pas question d’emprisonner nos glorieux parents mais l’augmentation du nombre de personnes frappées par la maladie d’Alzheimer résonne bizarrement avec la multiplication des lois mémorielles. D’un point de vue juridique, sous certaines latitudes, il est interdit désormais de souffrir d’une mémoire défaillante.

 

mémoire

Tous les Etats célèbrent les événements qui ont pour vocation de cimenter leurs citoyens, c’est entendu. Ces grands moments ne sont pas forcément liés à une guerre mais, en fouillant bien dans leur passé, même les pays qui se sont fait systématiquement casser la figure sur les champs de bataille sont capables de monter en épingle une vague escarmouche qui ne s’est pas terminée en raclée monumentale en leur défaveur. Ces lectures du passé sont parfois contradictoires : l’Empereur Napoléon 1er est regardé en France avec une admiration mêlée d’une gêne indéfinissable tandis que, dans le reste de l’Europe, il est plutôt perçu comme un tyran qui a mis le continent à feu et à sang pour assouvir sa soif de conquêtes. C’est normal, il n’existe pas qu’une seule manière d’appréhender l’histoire. Edicter une loi mémorielle relève d’une logique entièrement différente. Il s’agit de graver sa propre version de l’Histoire dans la loi au point de condamner pénalement ceux qui défendent une vision opposée. On s’attendrait à ce que les lois mémorielles soient l’apanage des dictatures. Il n’en est rien. Quelques démocraties accordent toutes les libertés à leurs citoyens, en matière d’économie, de religion ou de vie sexuelle à l’exception d’une seule, celles de proposer leur interprétation de divers pans du passé.

George Santayana pensait que « ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter ». Il n’est pas question de nier qu’il est utile de tirer des leçons de l’Histoire, ni qu’il est important que le comportement des aînés soit porté à la connaissance des jeunes générations. Cependant, une loi mémorielle dépasse, pulvérise même, ces exigences. Bien sûr, certaines thèses se veulent provocatrices, cherchent à heurter, voire s’inscrivent dans un agenda politique mais doit-on envoyer un individu en prison juste parce qu’il affirme que la terre est plate ? De plus, le contraste entre la rigueur affichée à propos de la narration du passé, où par définition plus aucune correction n’est possible, et l’impuissance à infléchir le cours des événements présents, où des marges de manœuvre existent malgré tout, interpelle forcément. Et puis n’oublions pas que les concepteurs de lois mémorielles obéissent autant à des impératifs politiques que les adversaires qu’ils s’efforcent de rendre silencieux. En France, Jean-Claude Gayssot, qui est l’origine de la première d’entre elles, était un ministre communiste. En visant à réprimer la contestation de crime contre l’humanité, il s’attaquait en fait à l’extrême-droite. Il instrumentalisait l’histoire lui aussi.

Que le génocide arménien par la Turquie soit mentionné dans les manuels scolaires est indispensable mais la volonté de punir les négationnistes au moyen d’une loi a débouché sur une cacophonie au niveau de la représentation nationale. En 2006, l’Assemblée nationale avait adopté en première lecture une proposition de loi faisant de la négation de ce génocide un délit. Face à la crise diplomatique avec la Turquie qui se profilait à l’horizon, le sujet devenant un objet de marchandage entre Etats, l’initiative a été brutalement bloquée avant le vote du Sénat. Du reste, même sans loi mémorielle, l’intrusion des questions historiques dans la sphère politique les enveloppe nécessairement de tout un ensemble de tares qui sont spécifiques à cet univers. Les historiens chevronnés sensibles à cette dimension politique ne sont pas épargnés par les positionnements à géométrie variable. Quand les indélicats cow boys Michael Marrus et Robert Paxton formulaient de violentes critiques contre le régime de Vichy, Henry Rousso exhumait tous types d’arguments afin d’atténuer l’impact de la collaboration française avec les nazis. Il a suffi que le sulfureux Eric Zemmour monte au créneau pour tisser des louanges au Maréchal Pétain pour que l’historien français présente quasiment l’opinion inverse.

Eviter que les hommes politiques n’écrivent l’histoire relèvent du bon sens le plus élémentaire. Ce n’est pas uniquement un problème de compétence mais parce que l’irruption des questions historiques dans l’arène politique cristallise davantage encore les passions qui les entourent. Abandonner ces débats à la sagacité des historiens ne signifie pas qu’une vérité absolue s’imposera comme par magie. En revanche, c’est la garantie que les effets des polémiques seront moins ressentis par les populations concernées. Un exemple d’actualité le démontre amplement. En Pologne, la majorité de droite nationaliste s’est aventurée sans peur du ridicule sur le terrain des lois mémorielles. Ivresse ou pas, elle a décidé d’interdire que le nom du pays soit associé d’une manière ou d’une autre à l’œuvre d’extermination des Juifs entreprise par l’Allemagne. Même si les pogroms d’après-guerre en l’absence de toute présence allemande ne semblent pas relever de la loi, cette démarche a aussitôt suscité l’ire d’Israël.

Les politiciens des deux pays sont montés dans les tours avant que le Président polonais n’amorce une désescalade en annonçant qu’une ancienne déportée juive qui accompagnerait des jeunes dans le cadre d’un voyage scolaire ne serait pas emprisonnée, ni enfermée dans un des camps locaux d’ailleurs, si elle racontait qu’elle a été dénoncée par des Polonais – la loi est en effet supposée s’appliquer aussi aux ressortissants étrangers. Les querelles d’historiens sont plus techniques. Elles passionnent moins les foules. Les défenseurs de la Pologne soulignent que ce pays comptabilise le plus grand nombre de « Justes parmi les nations ». Rapporté au nombre de Juifs présents sur le sol polonais avant-guerre, ce n’est toutefois plus du tout la même musique. Les pro Pologne notent alors que, parmi les Juifs qui ont survécu grâce à des Polonais, dans 75 % des cas, l’aide était motivée par des raisons humanitaires et non pécuniaires. Comme c’est beau ! Jan Grabowski a prouvé dans un ouvrage extrêmement rigoureux que ce résultat était biaisé. Le plus souvent, les Polonais cachaient les Juifs pour de l’argent et quand celui-ci venait à manquer, ils les dénonçaient ou bien les tuaient. Ces cas de figure n’apparaissent pas dans les statistiques des survivants. En fait, le taux d’assistance humanitaire est de 25%. Nous voici dans les archives poussiéreuses et les notes de bas de page. Le calme est revenu.

Conseils de lecture :

Grabowski Jan, Hunt for the Jews: Betrayal and Murder in German-Occupied Poland, Bloomington, Indiana University Press, 2013.
Marrus R. Michaël et Paxton Robert R., Vichy et les Juifs, Paris, Calmann Levy, 2013.