RADICAUX LIBRES

Le mot « radical » trouve sa racine dans « radix », un mot latin. Il signifie lui-même « racine » et par extension « profond », « essentiel », « absolu » ou encore « révolutionnaire ». La radicalité est-elle compatible avec la liberté ? Il est trop tard pour répondre : les « radicaux libres » sont déjà parmi nous !

Au commencement était la chimie. C’est en effet dans ce domaine que les « radicaux libres » ont pointé le bout du nez pour la première fois. Pendant les réactions qui se déroulent à l’intérieur de notre organisme, les liaisons entre atomes se rompent parfois. Privés d’électrons, certains d’entre eux apparaissent totalement déboussolés. Ce sont les « radicaux libres ». Ils cherchent alors à se fixer sur les molécules environnantes, ce qui transfère le déséquilibre à d’autres. Une logique de réaction en chaîne se met en place. La présence de quelques « radicaux libres » n’est pas nocive et permet même de lutter contre les agressions de virus mais point trop n’en faut. Une quantité excessive provoque des ravages et même des cancers. Dans cette perspective, l’oxydation joue un rôle négatif. Elle est favorisée par la pollution, le soleil, la consommation de tabac et d’alcool bien sûr, bref tous ces éléments qui désignent si bien nos sociétés. Les anti-Occident, pardon antioxydants, viennent opportunément à notre secours. Mangez des pommes, de la mâche, des choux, des rattes et versez-vous du thé.

Ces observations résonnent avec des événements récents. Ne vous prenez pas la tête. Si vous croisez dans la rue un être qui hurle « Allah akbar » avec un objet tranchant à la main, gardez vos distances ou vous pourriez perdre la vôtre. C’est une mesure de précaution qui ne jette l’opprobre ni sur les musulmans dans leur ensemble, ni  sur ceux qui pratiquent l’art du coutelier, mais voilà, être informé que des « radicaux libres » se trouvent dans notre proche environnement nous stresse. Précisons que la liberté dont il est question ici est d’abord physique puisque, par définition, les fanatiques religieux ne sont pas caractérisés par une grande ouverture d’esprit. Une liberté est pourtant revendiquée par les islamistes, c’est celle de rejeter l’Occident et sa superficialité. Entre le droit de ne pas boire d’alcool et celui de ne pas en voir, il y a une cependant une nuance. Les limites de la liberté mériteraient au moins un débat en classe de philosophie. Hélas, il s’agit d’une matière qui, comme la biologie, l’histoire et la gymnastique est susceptible d’indisposer ceux qui chantent à tue-tête les louanges de leur Dieu capiteux.

Il existe d’autres catégories de « radicaux libres ». La constellation des « Insoumis » en constitue un remarquable spécimen. Sa radicalité est attestée par un positionnement politique originel à la gauche du Parti socialiste (à l’époque où il existait). Cette agglomération hétéroclite d’anciens communistes, d’écologistes, d’indigénistes, d’antisystèmes est cimentée par une critique fondamentale de notre société – d’où l’étiquette d’« insoumis », synonyme de révolte. Pour ce qui est de la liberté, le refus de suivre le troupeau de ceux qui courbent l’échine l’atteste théoriquement. C’est beaucoup plus compliqué dans les faits. Il semble bien que, quand le chef choisit ses têtes, les adhérents se contentent de hocher la leur. Et pour le coup, le petit père Mélenchon, il en a des têtes. Ainsi, il déteste les Allemands, allant jusqu’à se réjouir d’une contre-performance teutonne en Coupe du monde face… à la Corée du Sud (s’agit-il d’une confusion avec la Corée du Nord ?) mais il a également dans le pif les Tchétchènes, les Tibétains, sans oublier le CRIF qui est censé contrôler les élections de nombreux pays dans le monde.  

La pandémie actuelle a conduit à l’émergence d’un nouveau groupe de « radicaux libres ». Il est apparu au fil du temps qu’une partie de la population considérait que le port du masque était une obligation plutôt désagréable – ce que les sondages confirment bizarrement. A partir de là, des collectifs se sont organisés, ont appelé à manifester, voir à désobéir : bas les masques ! L’argument de la privation de liberté est compréhensible. Bien que certains regards soient expressifs, avec un masque, il nous est désormais impossible de montrer aux personnes que nous croisons dans la rue que nous ne ressentons aucune sympathie envers elles. La dimension radicale repose sur l’idée que le port du masque n’est qu’un prétexte au renforcement du contrôle de l’Etat sur nos vies. Selon que la liberté ou la radicalité est mise en avant, ces mouvements prennent des colorations très différentes. En Allemagne, la contestation revêt souvent une forme politique. En Belgique, la problématique de la liberté prédomine. Les mauvaises langues ajoutent que les Belges désirent reprendre la tête du classement du nombre de morts par habitant. Dépassée par le Pérou, la Belgique n’est plus actuellement que deuxième.

Il serait ridicule de réunir les trois familles de « radicaux libres » sous un même étendard ou de parler de « convergence des luttes » même si rien d’interdit, surtout pas, à chacun de militer simultanément dans plusieurs de ces groupes. Néanmoins, quelques points communs ressortent. La passion affichée de la liberté est le premier d’entre eux. Lorsque l’on vit dans une démocratie politique, cette obsession paraît quelque peu mystérieuse. De surcroît et curieusement, la radicalité de ces trois ensembles partagent une inclination pour une partie du corps, la tête. Nul n’ignore que, chez les islamistes, la décapitation est la peine de mort par excellence. Pour ce qui est des « Insoumis », il faut se souvenir que le mot « capitalisme » vient de « caput », tête en latin. Etre anticapitaliste équivaut donc à s’en prendre à la tête du système. Enfin, si l’on en vient aux anti-masques, le rapprochement est encore plus immédiat. L’objet de la discorde est censé être arboré au niveau du visage. CQFD. 

La maxime :    

Pour le masque, c’est pas le pied

Utilise ta tête

LE SOLEIL DES MAROQUINS

Le formalisme administratif est parfois associé à un mal de crâne nécessitant la prise de cachets d’aspirine mais il est davantage. Il recèle aussi de petits trésors, des pépites qui enrichissent notre connaissance de l’évolution de la relation entre l’Etat et la population. Il nous informe également des préoccupations de la société à un moment précis. Bienvenue dans l’univers des maroquins ministériels.

En créant un Ministère du Temps libre en 1981, le gouvernement socialiste avait souhaité envoyer un message clair à la population. Désormais, il n’y avait pas que le travail qui devait être pris en compte. En un sens, il n’avait pas tort. En longue période, le temps consacré aux activités productives avait en effet chuté drastiquement en France. Au dix-neuvième siècle, pendant les premières décennies de la Révolution industrielle, même les enfants travaillaient – la première loi fixant des limites de durée les concernant date de 1841. De ce fait, le temps passé à travailler tout au long d’une vie dépassait  les 60%. Ce qui était énorme. Avec la réduction de la durée légale du travail, l’entrée de plus en plus tardive dans la vie active et une période de retraite qui tend vers l’infini (quand le covid n’est pas de la partie), le temps de travail est passé à 40 % puis a continué de baisser. Il est évalué aujourd’hui à approximativement… 12%. Pour le dire autrement, nous passons la plus large partie de notre vie dans un cadre non professionnel. Et de loin.

Il n’est donc pas surprenant qu’un gouvernement tenant un discours de rupture avec les pratiques de ses prédécesseurs ait décidé de mettre en avant ce renversement dans l’emploi du temps des citoyens. Comment occuper l’équivalent de 600 000 heures ? Le sommeil, les repas et le lavage des mains sont prenants mais ils laissent malgré tout une marge vertigineuse. Les Allemands ont inventé un mot pour qualifier le stress du temps libre qui apparaît inévitablement dans nos sociétés, c’est freizeistress. Les Français ont préféré créer un ministère. D’ailleurs, quand le tournant de la rigueur a été décidé par le même pouvoir socialiste, il a été aussitôt supprimé. Les citoyens devaient comprendre que la rigolade était terminée. Le caractère artificiel du découpage en ministères se reflète logiquement dans le périmètre qui leur est assigné. Le Ministère du Temps libre réunissait le Tourisme, habituellement rattaché à l’Economie ou aux Transports, et la Jeunesse et les sports, lesquels sont aussi en charge du sport professionnel. Ce qui signifie que les footballeurs de métier dépendaient en 1981 d’un ministère spécialisé dans le loisir. Pas très cohérent.

Dans la composition d’un gouvernement, il y a les ministères incontournables, ceux qui structurent traditionnellement les tâches de l’Etat : l’Education, l’Economie, la Culture, l’Agriculture, la Justice, les Affaires étrangères et le Travail principalement. Les appellations précises peuvent cependant varier. Dans les démocraties, la définition des intitulés des ministères constitue le moment de transition entre une campagne électorale victorieuse et la mise au travail de l’exécutif. C’est donc un exercice de communication de haut vol. Lors du premier gouvernement Fillon sous la présidence Sarkozy, Alain Juppé a ainsi été nommé ministre de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement durables, qui plus est Ministre d’Etat. Il s’agissait de marquer l’importance de l’écologie. Cela témoignait d’une volonté de gérer l’espace autrement en associant l’environnement et les transports. Juppé n’est pas resté longtemps ministre mais il a écrit dans la foulée « Je ne mangerai plus de cerises en hiver… ». Signe qu’il était habité par sa mission. Et il s’y tient encore aujourd’hui !

Les intitulés baroques sont fréquents dans les pays totalitaires. Joseph Goebbels était ministre de l’Education du peuple et de la Propagande, tout cela parce que ministre du « Bourrage de crâne » ne sonne pas joli dans la langue de Goethe. Dans « 1984 », Georges Orwell avait imaginé des dénominations de ministères par antiphrase, le ministère de l’Abondance, pour s’occuper de la pénurie, de la Paix pour préparer la Guerre, de l’Amour et de la Vérité. En restant dans le registre de l’absolu, on observe que l’introduction de la religion conduit également à des résultats dignes d’intérêt. Le célèbre ministère des Affaires islamiques, des biens morts, de la propagation de la foi et de l’orientation d’Arabie Saoudite est souvent mentionné mais le positionnement de Dieu dans un gouvernement n’est jamais simple, y compris dans les pays à démocratie non limitée. En France, où le principe de laïcité est clamé haut et fort, le ministère de l’Intérieur et des cultes a régulièrement fait gloser : la matraque, plus que le sabre, et le goupillon. Les pays où prédomine une religion polythéiste sont plus détendus sur le sujet. Il y a tellement de divinités qu’il serait impossible de les intégrer toutes dans un gouvernement. Elles restent sagement dehors. 

On aurait aimé qu’un pays comme la Suisse, qui est une puissance navale sans littoral maritime, pousse la coquetterie jusqu’à instaurer un Ministère de la marine. Elle n’a pas osé. Même sans cela, un rapide panorama international ne manque pas de saveur. La Belgique a ainsi révélé des capacités étonnantes. Outre l’instauration d’un ministère de la Simplification administrative, elle a rassemblé les classes moyennes et l’agriculture à l’intérieur d’un même portefeuille ministériel. Le Luxembourg a réagi immédiatement avec un ministère des Classes moyennes, du tourisme et du logement. Il n’y aura pas d’affrontement entre les deux pays, ni de guerre mondiale parce que, en fait, les classes moyennes sont mises à toutes les sauces dans le monde. Tous ces regroupements dépendent de la culture locale. A Sao Tomé-et-Principe, le ministre de la Jeunesse et des sports s’occupe en même temps de l’entreprenariat.

Malgré toute cette diversité, il y a des attributions qui ne semblent pas faire bon ménage. Le sport et le troisième âge ne sont mariés ensemble nulle part, par exemple. Sachant que le but in fine est de satisfaire le parti ou la coalition qui a remporté les élections, il ne faut toutefois jurer de rien. Dans ce jeu de démontage et de remontage du Lego, aucune porte n’est jamais entièrement fermée La composition du dernier gouvernement d’Israël le prouve. L’enseignement supérieur a été réuni à l’eau dans un même ministère. L’innovation devrait être brevetée. Un parti hésite à entrer au gouvernement. Si cela devait arriver, il sera possible de séparer les deux domaines en deux ministères, voire diviser l’eau elle-même en deux ministères, l’eau de mer et l’eau douce, ou encore l’hydrogène et l’oxygène. Et pourquoi pas trois ministères avec l’eau chaude, l’eau froide et l’eau tiède ?

La maxime :

Le premier sinistre

Serait avisé d’avoir moins d’assurance

ROULEZ JEUNESSE !

Les jeunes sont les principales victimes des mesures mises en place pour endiguer le coronavirus. Ils ont également été au centre d’une autre discussion importante. Le groupe parlementaire « Ecologie Démocratie Solidarité » souhaiterait abaisser la majorité électorale de 18 ans à 16 ans. C’est pour compenser ou pour mettre un coup de plus sur le ciboulot à ces malheureux ?

La présentation de la proposition de loi devant le Parlement a été différée mais l’intention demeure sérieuse. Le constat de départ n’est pas la découverte d’une soudaine poussée de maturité des jeunes générations. Aucune étude n’a encore démontré la corrélation entre centimètres, acné juvénile et implication dans la vie de la cité. A cet égard, Greta Thunberg n’est pas un exemple. Son cas est atypique même si son audace est exceptionnelle. Il n’y a en effet probablement pas un écolier qui n’ait rêvé un jour  d’annoncer à ses parents: « Je ne vais plus aller à l’école. J’ai une tâche plus importante : je dois sauver la planète » mais, elle, elle l’a fait ! Que la cause soit juste n’est pas la question, le législateur ne peut prendre comme modèle une jeune fille qui distribue les bons et les mauvais points aux adultes en assumant de se couper des sources du savoir. Sur quelle base forme-t-elle son jugement ? Voir tous les jeunes du pays déserter les lieux d’apprentissage afin de défiler pour une cause universelle serait certes sympathique mais un poil incohérent.

C’est pourquoi le raisonnement des partisans de l’abaissement l’âge du droit de vote doit s’appuyer sur d’autres arguments. La concomitance de deux observations pourrait être une piste. Le taux de participation des adultes aux élections est en chute libre – le parti des abstentionnistes est devenu largement majoritaire – tandis que celui des élèves aux élections des délégués de la classe est incroyablement élevé. Alors on pourrait envisager que le corps électoral soit revigoré par l’afflux d’un sang neuf. Cependant, les thématiques de campagne ne sont pas les mêmes à l’école – « Moi délégué, il n’y aura plus de devoirs / Moi délégué, il y aura des frites tous les jours à la cantine » – que dans le système politique. On conçoit mal que les jeunes puissent se sentir concernés si les débats venaient à tourner autour des mesures fiscales et du déficit de la sécurité sociale qui sont pourtant des incontournables de la campagne des adultes. En outre, proximité oblige, il faudrait faire venir les candidats à l’élection présidentielle dans chaque lycée, voire dans chaque classe. Ce ne serait pas vraiment praticable.

Les faits confirment cette analyse. Quand ils atteignent la majorité électorale, les jeunes ne se rendent pas massivement aux urnes. Indépendamment de la défiance actuelle envers la classe politique qui vaut pour toutes les classes d’âge, ils ont toujours eu tendance à moins voter que leurs parents. Il n’y a pas de mécanisme de responsabilisation qui opère comme par magie à 18 ans. C’est l’intégration sociale des jeunes générations – accès à l’emploi, fondation d’une famille… – qui est le principal facteur de leur intérêt pour la vie politique. En prenant de la bouteille, on agit moins en électron libre et davantage en citoyen impliqué. Dans ces conditions, comment comprendre la position des défenseurs du droit de vote à 16 ans ? Possèdent-ils les bonnes informations ? En vérité, leur idée est astucieuse. Il s’agirait de développer le sens civique dans un cadre familial, de prendre de bonnes habitudes dont on ne se départ pas une fois entré à l’âge adulte sur le mode : « Prends ta douche, brosse-toi les dents et n’oublie pas de te rendre au bureau de vote ».

C’est pile ici que les choses commencent à se compliquer parce que l’adolescence n’est pas la période de la vie la plus propice pour inculquer des pratiques à ses enfants. S’ils ne se brossent pas déjà les dents à 16 ans, c’est quasi mission impossible ensuite. Les jeunes ont tendance à faire le contraire de ce que leurs parents attendent d’eux. Alors, quand leurs géniteurs sont de moins en moins convaincus eux-mêmes de l’utilité de la démarche, comment espérer qu’ils parviennent à transmettre à leur enfants l’importance du devoir électoral ?  L’échec est garanti. En fait, on pourrait plutôt imaginer que les jeunes décident de mettre un bulletin dans l’urne par simple esprit de contradiction : « Ah, vous êtes démobilisés ? Eh bien, nous nous engageons dans la vie politique, nous ! ». Le raisonnement est un peu tordu et il est difficile de justifier l’abaissement de la majorité électorale sur la base de ce « nananère », d’autant que son efficacité exigerait des parents de moins en moins concernés par la politique. Pas top !

A ce stade, rien n’interdit d’améliorer la proposition du groupe « Ecologie Démocratie Solidarité » en abaissant encore plus la majorité électorale. Greta Thunberg s’est souciée du sort de la planère bien avant ses 16 ans et, même sans elle, il serait judicieux de choisir un âge qui évite l’écueil de l’adolescence. L’âge de 14 ans est un peu limite. C’est la préadolescence et les plus précoces ont déjà entamé leur révolte. Quitte à bouger les lignes, autant se créer une marge de manœuvre appréciable. En choisissant un âge compris entre 8 et 10 ans, on n’ose proposer 4 ans, l’horizon s’éclaire d’un coup pour les parents qui reprennent enfin la main. Ils peuvent accompagner leur progéniture jusqu’au bureau de vote, en tirant au besoin les plus récalcitrants par l’oreille – ce qui permet même de joindre l’utile à l’agréable. Une analogie avec les débuts du suffrage universel (masculin) s’impose : les notables guidaient les paysans jusqu’au bureau de vote pour s’assurer qu’ils optent pour le bon candidat – l’invention de l’isoloir n’étant qu’une réaction à cela. Pour finir, rêvons d’un monde avec une majorité à 10 ans et des politiciens adaptant leur discours au nouvel électorat : selon une étude canadienne, les jeunes ont des antennes qui leur permettent de détecter les menteurs mieux que leurs parents.

La maxime :

On est jeune

De 7 ans à 777 ans

DESCENDRE DE L’ARBRE

De tous les personnages hauts en couleur des bandes dessinées d’Astérix, le petit chien blanc Idéfix n’est pas forcément celui qui semble le plus pittoresque. Pourtant, une de ses manies mérite notre attention. La vue d’un arbre déraciné le fait fondre en larmes. Si le responsable de ce désastre écologique est un Romain, Obélix entre en jeu pour que l’envie de récidiver lui passe. 

Ses adversaires le présentaient comme un vainqueur improbable, un Droopy sans envergure, le nouveau maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, leur a montré à tous de quel bois il se chauffe. Il a d’abord annoncé que la mairie de Bordeaux supprimerait cette année le sapin de Noël. Mais cette décision ne serait pas l’arbre qui cache la forêt. Elle a été renforcée par une batterie de mesures tout aussi courageuses. Ainsi, la diffusion de la chanson « Jingle bells » qui raconte le martyre d’un cheval auquel d’immondes plaisantins ont accroché des cloches sera interdite sous peine d’une sévère amende. La chanson « Le petit jardin », avec son refrain  « De grâce, de grâce, monsieur le promoteur / De grâce, de grâce, préservez cette grâce / De grâce, de grâce, monsieur le promoteur / Ne coupez pas mes fleurs », qui souligne combien les espaces verts sont menacés par la bétonisation, la remplacera. Quand on se souvient que son interprète historique s’appelle Jacques Dutronc, la gentille bluette est vraiment 100 % écolo compatible.

Et ce n’est pas tout. Le Père Noël a été déclaré persona non grata. A ce stade, il n’est pas question de l’embastiller eu égard à l’image dont il jouit auprès du jeune public. En revanche, dans une logique de décroissance économique, l’orgie de consommation à laquelle le vieux pervers est associé doit être freinée. Rappelons que la moitié des cadeaux de Noël ne sont pas réellement utilisés, qu’ils finissent à la poubelle ou sur une étagère poussiéreuse  – ceux qui seront recyclés ultérieurement sous forme de présents ne sont pas considérés comme du gaspillage. La charte des droits de l’arbre, qui a été promulguée en petite pompe en raison de la pandémie actuelle, parachève cette volonté de marquer les esprits. L’association qui a été créée à cette occasion est présidée par l’homme politique Michel Sapin. Sa première requête a été d’exiger la destruction de toutes les représentations – peintures, statues… – de Milon de Crotone. Pour tester sa force, le butor grec aurait essayé de fendre en deux un vieux chêne avec ses mains, lesquelles seraient restées finalement coincées dans le tronc. Que des loups en maraude aient rendu justice en le dévorant ne change rien à l’affaire. Il faut « déconstruire » le mythe au sens propre.

Sans minimiser le mérite de monsieur Hurmic, Bordeaux n’est pas la première ville à renoncer à la tradition de l’arbre de Noël. D’autres l’ont précédée mais l’argument avancé a toujours été exclusivement économique. Le maire de Bordeaux s’est rabattu sur le coût de l’événement, environ 60 000 euros tout de même, mais seulement dans un deuxième temps, après que sa déclaration initiale eut suscité une levée de boucliers chez les plus réactionnaires de nos concitoyens. Ceux-ci avaient en effet fait feu de tout bois. La première justification était beaucoup plus héroïque. Après une mystérieuse évocation sur des traumatismes qu’il aurait subis dans l’enfance, le gentil Hurmic avait parlé franchement : «  Nous ne mettrons pas des arbres morts sur les places de la ville… Ce n’est pas du tout notre conception de la végétalisation ». Voilà, c’était dit sans langue de bois. L’urgence écologique n’était pas, par exemple, d’instaurer des mesures pour lutter contre le réchauffement climatique mais plutôt d’aborder toute question, jusqu’à la plus déconnectée de l’écologie, avec les lunettes les plus vertes possibles.

L’Association française du sapin de Noël qui regroupe 130 producteurs a protesté vivement, contestant tout lien entre leur activité et la déforestation. Mais ce n’est pas l’essentiel. Le refus de l’édile d’envisager une solution alternative avec un arbre en plastique est symptomatique. Le but est d’abord éducatif. Une prise de conscience s’impose. Depuis le début de l’humanité, l’homme exploite la nature à son avantage et il est temps que cela cesse. Le massacre des arbres n’a que trop duré. Dans cette perspective, les cérémonies d’enterrement sont dans le collimateur. La mise en boîte des humains qui viennent de passer l’arme à gauche dans des cercueils faits d’arbres tout aussi morts qu’eux comporte quelque chose de révoltant. Le retour à la bonne vieille coutume de la mise en terre sans chichi, au pire dans un linceul, est à l’ordre du jour. Si ce devait être dans un linceul, il serait obligatoirement biodégradable, comme le corps qu’il enveloppe. L’homme doit comprendre qu’il est toléré sur terre tant qu’il ne fait pas de bêtises – que les femmes ne se moquent pas : elles sont dans le même sac. Soit l’humain s’intègre au cycle de la nature, soit il s’en va. Les fourmis sont plus utiles à la planète que l’homme, nuisible entre les nuisibles. Cela fait réfléchir, non ?

L’historien Ramsay McMullen a décrit l’avènement du christianisme. Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas de la victoire par KO d’une croyance respectable face à de ridicules superstitions païennes. En vérité, pour obtenir l’adhésion des citoyens de l’Empire romain, le christianisme a été contraint de faire de nombreuses concessions au paganisme, en empruntant énormément à ses coutumes et à ses rites. La peur de l’enfer ne suffisait pas. Illustration parmi beaucoup d’autres, l‘instauration de la fête de Noël a consisté à récupérer la célébration païenne du solstice… en détournant son sens. En s’inspirant du passé, les écologistes auraient pu encourager un retour à une fête de la nature, solstice ou pas, avec un père Noël dans un costume vert. Non, ils ont décidé de s’inscrire dans une stratégie de rupture. Les « Khmers verts » consacrent leur précieuse énergie à envoyer des volées de bois de leur couleur favorite à ceux qui viennent d’autres horizons. Dans ces conditions, la peur de l’apocalypse climatique suffira-t-elle à leur conserver la sympathie des gens ?

Idéfix-idée fixe : un rapprochement à la Lacan ?  

La maxime :

Auprès de votre arbre, vivez heureux

Et ne le quittez pas des yeux

LE PRESIDENT, LE JOURNALISTE ET LES MEDIAS

Les journaux télévisés repassent en boucle les bourdes du Président Trump. Ils se repaissent de ses  saillies les plus aberrantes. Le zozo n’hésite pas à attaquer les médias de son pays en les accusant de diffuser des « fake news ». La vie politique américaine est incroyable. En France, il est exact que c’est totalement différent. Le Président agresse les journalistes en leur reprochant plutôt de dire la vérité.   

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Emmanuel Macron souffre d’un double handicap : il vient de l’univers policé de la banque et il ne peut s’empêcher de balancer des petites phrases assassines qui témoignent au fond de son mépris du peuple. Dans ces conditions, modifier l’image détestable qui lui colle à la peau est devenu pour lui un objectif stratégique majeur. L’épisode des « gilets jaunes » et la grève contre la réforme des retraites l’ont véritablement traumatisé. Dans son allocution télévisée annonçant l’entrée en vigueur d’une mesure de « confinement » général en mars 2020, il a été incapable d’employer le mot correspondant parce qu’il le jugeait trop dur à infliger aux citoyens. Le bonhomme est tétanisé. Dans le même ordre d’idée, et même ses adversaires en conviendront, il a eu le courage de sortir le chéquier à cette occasion. Durant la période où l’économie était à l’arrêt, la France a mené un programme de préservation des revenus les plus généreux au monde. Peut-être le plus. Le Président n’a pas dit exactement « Quand on aime, on ne compte pas » mais c’était l’intention. Il désire ardemment être aimé en retour.

Pour sortir de ce cercle vicieux, monsieur Macron s’est convaincu qu’il devait tomber la veste, mettre les mains dans le cambouis, bref descendre dans l’arène quand la situation est chaude. Il est ainsi parti successivement dans l’Aude, à la Réunion, à l’hôpital de Mulhouse puis au Liban. En tuba avec palme, en treillis ou en tenue de garagiste, il s’est multiplié sur tous les fronts, espérant (re)conquérir la sympathie de tous. Et ce n’est probablement pas fini ! En outre, il convient d’observer que le Président est de plus en plus réactif : à Beyrouth, il était sur place le lendemain de la catastrophe. L’idéal serait d’être présent le jour même, voire la veille, mais cela reste compliqué à organiser d’un point de vue logistique. Quoi qu’il en soit, au pays du cèdre, le dirigeant de l’« ONG nation » s’est lancé dans un exercice d’équilibre périlleux. Son attitude relevait-elle de l’assistance ou de l’ingérence ? Etait-elle dictée par des impératifs humanitaires ou des relents colonialistes ? Et puis, puisque le Liban a longtemps été la Suisse de l’Orient, Macron n’est-il pas venu au secours de ses amies les banques ?

Dans ce climat explosif, le Président s’en est pris publiquement à un journaliste, Georges Malbrunot, qui avait eu l’outrecuidance de publier des informations sensibles, à savoir qu’il avait rencontré un représentant du Hezbollah, le mouvement chiite libanais. Qu’il s’agisse ou non d’une organisation terroriste n’est pas notre propos. Pour de nombreux pays, il l’est mais il n’est pas simple de classer une association d’individus qui vise délibérément des civils, jusqu’à commettre de terribles carnages comme en Argentine en 1994, tout en jouissant d’un immense soutien populaire. Avec l’appui de juristes inventifs, la politique moderne a décidé de distinguer les branches politique et militaire de ce type de mouvements. Je revêts un uniforme pour commettre des attentats le matin puis je m’habille en costume pour parler à la radio l’après-midi. Mes ennemis sont priés de se défendre militairement exclusivement avant midi. Ce qu’il importe de retenir ici est que le sujet du Hezbollah divise les Européens et que, s’il souhaite parler au nom de l’Europe, Macron doit avancer doucement sur le sujet.

Il apparaît donc qu’en révélant les contacts du Président Macron avec le Hezbollah, le journaliste du Figaro a mis les pieds dans le plat – d’où l’interpellation (uniquement verbale heureusement) dont il a été l’objet. La séquence a été filmée et c’est savoureux. Malbrunot est taxé notamment d’irresponsabilité. La fureur du chef de l’Etat est palpable. On a même l’impression que, pour montrer qu’il est capable de se comporter comme quelqu’un de normal, il serait prêt à lui en mettre une. Il se retient. Il n’est possible que d’imaginer la suite. Une fois avec ses proches conseillers, l’un de ceux-ci essaie d’éteindre l’incendie : « C’est pas vrai, Manu, c’est plus fort que toi ! Tu peux pas t’empêcher ?

– Tu n’as pas compris. Je les veux à ma botte. Ces gens-là doivent être dociles. J’ai envoyé un avertissement. Tu verras le résultat ».

Vive l’auto-censure car le Président avait tout sauf tort. Quelques médias seulement ont mentionné l’incident – et encore, en se contentant d’une sorte de programme minimum. Répétons : monsieur Macron ne se plaint ni d’attaques personnelles, ni d’affabulations. Il reproche à un journaliste d’avoir publié une vérité dérangeante.

La question du Hezbollah a été éludée au même titre. Après le coup de semonce du Président, il aurait fallu être follement téméraire pour s’aventurer sur le sujet. Du coup, la liberté d’expression s’évanouit et la démocratie abandonne la place à une raison qui n’est pas d’Etat mais personnelle. A défaut de guérir la France, tout doit être entrepris pour donner le sentiment de sauver le Liban. Le risque est énorme. Comment obtenir du personnel politique d’un pays qu’il accepte de s’auto-dissoudre et cède les rênes du pays à une génération non corrompue. Si cela passe par des concessions au sulfureux et incontournable Hezbollah, il est essentiel que cela demeure discret. Bien sûr, il existe des moyens additionnels qui pourraient permettre à monsieur Macron d’atteindre son objectif : menacer de bloquer les comptes en France et même en Europe des dignitaires libanais qui refuseraient de rendre les clés du camion. Mais, pour cela, il faudrait demander l’aide des banques. Décidemment, on n’en sort pas.

La maxime :

Cèdre du Liban ou cidre de Plédran ?

Tout ça, c’est pas du flan.