FRANCE-ALLEMAGNE

Quand s’est posée la question de la réunification allemande, le Président français François Mitterrand avait fait part de ses réserves avec humour. Il aimait tellement l’Allemagne qu’il préférait qu’il y en ait deux. En fait, la relation entre la France et l’Allemagne n’a jamais été un long fleuve tranquille. Pas même le Rhin.

Son nom était Edgar Bérillon et sa profession était psychiatre. Pendant la Première Guerre mondiale, il était trop âgé pour porter l’uniforme. Pour compenser, son patriotisme s’est exprimé dans des travaux scientifiques. A la suite d’un examen approfondi de prisonniers de guerre, il est ainsi arrivé à la conclusion que les Allemands avaient une « carrure dorsale de gorille » et « une tendance à la prolifération adipeuse ». On pourrait se demander si le chercheur n’avait pas été mis par hasard en contact avec un échantillon non représentatif de la population allemande, à savoir des fidèles de la fête de la bière à Munich, saucisses comprises. Après tout, de guerre en guerre, la France a rarement eu l’opportunité de faire des tonnes de prisonniers. Il n’en est rien. La suite de son analyse montre que le savant délirait entièrement. En effet, selon lui, les Teutons schlinguaient. A cause d’un coefficient urologique supérieur et d’une incapacité à éliminer son surplus d’urine par les reins, l’Allemand en était réduit à uriner par les pieds – d’où une odeur nauséabonde. Beh, rions…

 Le pauvre homme avait été très affectée par la fessée de 1870.  Or, précisément à cette époque, un autre exalté, Jules Allix, fantasmait déjà sur la dangerosité des Allemands. Connu surtout pour avoir élaboré une méthode de télégraphie utilisant les fluides que les escargots produisent durant leurs ébats sexuels, Allix recommanda aux Parisiennes de se suicider si d’aventure l’ennemi, qui faisait alors le siège de la capitale, y pénétrait. A cette intention, il avait conçu un poison redoutable, un dé constitué d’une aiguille et d’une réserve d’acide… prussique. Les Prussiens avaient donc mauvaise presse dès le dix-neuvième siècle. Cette animosité peut être éclairée par des raisons de fond. Les Français étaient aiguillonnés par l’idée de « civilisation ». Dans un mouvement centrifuge, ils projetaient d’apporter les Lumières dans les régions du monde où régnait l’obscurantisme. De leur côté, les Allemands étaient davantage sensibles à la notion de « culture », d’identité nationale, marque d’une certaine fermeture sur soi. Dans le premier cas, la dérive a été la colonisation et, dans le second, le nazisme.      

Au-delà de cette perspective idéologique divergente, la rivalité des deux pays voisins a été nourrie par les conflits militaires qui les ont opposés jusqu’à la construction européenne, laquelle a sifflé la fin de la récréation. L’Alsace-Lorraine resterait française. De là, il serait logique de penser que le ressentiment soit plutôt allemand mais c’est pourtant le contraire. Les horreurs commises par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale ont désactivé chez eux toute velléité d’un nouveau round. En revanche, pour les Français, subsiste le goût amer d’une routine d’humiliation, de frontières nationales qui ressemblent à des portes de saloon et la certitude que, si l’Oncle Sam ne s’en était pas mêlé, les Allemands occuperaient encore leur territoire. Parmi la ribambelle de vieux surnoms dont les Allemands ont été affublés, « boche », qui signifiait tête de bois en argot du dix-neuvième siècle, et « chleuh », qui désignait un être parlant une langue incompréhensible, sont prêts à resurgir à la moindre occasion. Le match de football France-Allemagne en 1982 à Séville a donné lieu à un invraisemblable déchaînement anti-allemand. Il faut dire que la conduite du gardien de but germain avait vraiment été peu sportive.

L’origine de l’obsession allemande se trouve donc dans l’histoire. Avec son pamphlet « Le hareng de Bismarck : Le poison allemand », Jean-Luc Mélenchon ne fait que s’inscrire dans une longue tradition française. Il n’est pas économe en outrances et sa comparaison entre Angela Merkel et le Parrain, dans laquelle le hareng servi par la chancelière allemande à François Hollande témoigne d’intentions maléfiques, est éloquente. Les règles de fonctionnement de l’Union Européenne « imposées » par l’Allemagne sont assimilables à une autre forme d’occupation… sans les Panzer. D’ailleurs, quand les Grecs victimes de l’intransigeance de Berlin traiteront les Allemands de « nazis », Mélenchon applaudira des deux mains. Le Leader Minimo oublie qu’il a lui-même librement voté en faveur des accords de Maastricht en 1992, c’est-à-dire qu’il a lui-même contribué à mettre en place ces règles qu’il vilipende aujourd’hui.  Mais ne Mélenchon pas tout… Pour être juste, dans cette haine, le chef des Insoumis ne se distingue pas réellement de Jules Allix ou d’Edgar Bérillon. Il est simplement normal, dans le rang. Pas sûr que ça lui plaise…

C’est également cette tendance à lorgner systématiquement vers l’est qui explique pourquoi la France a pris son voisin pour référence en toute chose. Dans les années 1980, les exportations allemandes nous donnaient déjà des complexes. Les industriels d’outre-Rhin n’avaient pas besoin de dévaluer pour exporter. C’était la qualité allemande, avec ces réfrigérateurs se transmettant de génération en génération, qui constituait le principal facteur de cette réussite. Après un passage à vide lié à la réunification, les Teutons ont procédé à un impressionnant redressement de leur économie dans les années 2000, à nouveau par les exportations. Sur les migrants et durant la première mi-temps de la pandémie, cela a été pareil :  les Allemands ont continué à nous donner la leçon. En reprenant point par point, l’écart est toutefois bien moins important qu’il n’y paraît : le coût social des réformes qui ont permis le redémarrage de l’Allemagne a été terrible, la deuxième mi-temps du covid est plus équilibrée et, au football, le bilan des matchs France-Allemagne n’est pas favorable à cette dernière. C’est dans la tête, docteur ! Pour nous détendre, prenons plutôt nos voisins belges comme modèle. Ils ont à peine un gouvernement.

La citation  (Churchill) :

En Angleterre, tout est permis, sauf ce qui est interdit.

En Allemagne, tout est interdit, sauf ce qui est permis.

En France, tout est permis même ce qui est interdit.

En URSS, tout est interdit, même ce qui est permis.

SORRY, SORRY

La France s’interroge. Les discussions s’enflamment. Selon les sondages, 72,271 % des Français pensent que cela n’arrivera pas mais leurs adversaires ne désarment pas pour autant. Ils rejettent cette éventualité. Alors, il finira par s’excuser ou pas, le Président ? Beaucoup souhaiteraient le voir s’incliner, face contre terre, mais là n’est pas la question. Celle-ci est pardon ou pas pardon ?       

En faisant publiquement acte de contrition, Boris Johnson et Angela Merkel ont singulièrement compliqué la tâche d’Emmanuel Macron. Et la liste des dirigeants politiques est sur le point de s’allonger de façon spectaculaire ! Il semblerait que l’Espagnol Pedro Sanchez ainsi que le Grec Kyriakos Mitsotakis soient déjà dans les starting-blocks. Selon nos sources, Mario Draghi, qui n’est aux affaires en Italie que depuis février 2021 et à qui les dysfonctionnements dans la gestion du covid dans son pays ne peuvent être décemment imputés, devrait s’y coller également. Et que dire du Premier ministre belge, Alexander De Croo, à la tête d’un « non pays » entièrement à l’arrêt  politiquement, qui a levé le doigt lui aussi ! Par son attitude, son affiliation au camp des anti-pardon, le chef de l’Etat français se trouve curieusement en compagnie de Viktor Orban, le Premier ministre hongrois, qui refuse catégoriquement de battre sa couple, disposé seulement à battre celle de ses adversaires politiques. Un couple bizarrement assorti en vérité.

Dans cette crise durable mais que l’on ne qualifiera pas de soutenable, quel dirigeant oserait prétendre qu’il a fait tous les bons choix, qu’il ne s’est jamais trompé ? Emmanuel comme un soleil… et Viktor comme un ciel sombre. Dans le cas macronien, il ne serait guère charitable de se lancer dans une investigation visant à dresser la liste de ses boulettes. Avoir affirmé que le vaccin d’AstraZeneca était « quasi inefficace » pour les plus de 65 ans n’a pas été particulièrement avisé. Cependant, le Président mérite largement les circonstances atténuantes puisque l’état des connaissances scientifiques a souvent été changeant. Décider de confiner la population en février sur la base de modèles reposant sur des hypothèses plus ou moins optimistes n’était pas une décision simple. Le problème est que notre homme ne parvient pas à remettre en cause la pertinence de ses jugements passés. Ce qui est un lourd handicap dans un environnement fluctuant. Un bon businessman doit montrer davantage de flexibilité. Peut mieux faire.

Au-delà de ce qui pouvait légitimement lui être reproché, Macron a une nouvelle fois péché par son incapacité à évaluer la situation dans son ensemble. Le cheminement des dirigeants européens sur la voie du mea culpa n’est pas le fruit du hasard. Qu’elles soient efficaces ou non, les mesures mises en œuvre ont été et sont humainement coûteuses. Partout, les citoyens sont usés. Que de temps en temps un nom, un visage soit associé aux frustrations qui s’accumulent est bien utile. Cela permet de faire retomber les tensions comme dans une version remix de la célèbre théorie du bouc-émissaire. Dans les temps anciens, les divinités étaient considérées comme responsables des calamités. Elles punissaient l’homme pour ses fautes. Il suffisait de les implorer, de promettre de mieux se conduire. Parfois, elles se calmaient d’elles-mêmes. Depuis les Lumières, aucun être surnaturel n’est censé gouverner nos vies. Et puis de quelle faute nous sommes-nous rendus coupables pour qu’un tel sort s’acharne sur nous ?  Dans ces conditions, désigner un coupable se justifie amplement. Or, Macron refuse de prendre sur lui.

Si une demande de pardon franco-française n’est pas à l’ordre du jour, il faut reconnaître que le Président a su jouer finement sa partition en impliquant la famille des dirigeants européens dans ce qui s’apparente à un exercice d’auto-critique à l’échelle continentale. A la télévision grecque, Macron a déclaré notamment au sujet de la politique vaccinale: « On a sans doute moins rêvé aux étoiles que certains autres » et « On a eu tort de manquer d’ambition ». En s’exprimant de la sorte, il a fait coup double. Sa responsabilité s’est d’abord trouvée diluée : il n’était pas seul. Mais ce n’est pas tout. Le Président a simultanément entamé une invraisemblable reconstruction de la réalité. Ah, si ses collègues de travail avaient raisonné en hommes d’affaires plutôt qu’en fonctionnaires ! En prenant des risques, avec du panache, les Européens auraient été les rois du pétrole. Le logiciel de Macron ne change pas. Le malheureux a beau passer son temps à « se réinventer », sa grille de lecture est invariable. Les Etats doivent être managés comme des entreprises. La culture de la gestion à la petite semaine doit évoluer.

On découvre du même coup avec un effarement non feint que la communication gouvernementale de l’an passé était une gigantesque farce. Les Français étaient invités à tenir le coup parce qu’un vaccin se profilait à l’horizon, qu’il était à portée de main. Quelle blague ! Pendant que d’autres pays réfléchissaient à la chaîne logistique et à l’organisation d’une vaccination de masse, notre gouvernement temporisait parce qu’il ne croyait pas à l’imminence d’une solution. Il avait la tête dans les étoiles… mais pas encore assez d’après les termes de l’interview. Cela fait songer à une histoire de Toto à l’école. Le maître lui rappelle tous les jours qu’il a des devoirs à rendre le lundi et qu’il ferait bien de s’y mettre dès maintenant. Toto répond avec effronterie que le sujet est facile et qu’il s’y prendra à la dernière minute.  Résultat : le garnement rend un travail bâclé. Quand sa maman lui demande des comptes, il répond que c’est la sévérité du maître qui sape sa confiance. Bref, le gouvernement ne s’est pas occupé des réfrigérateurs, des seringues, de la convocation des patients ou des sites de vaccination. Ce qui lui a manqué ? La poésie, l’adrénaline, et surtout pas une claire conscience de la mission de l’administration.   

La maxime :

Pas d’ pardon dit l’inspecteur Harry,

Il est si si sot de dire sorry

TROP, C’EST JAMAIS ASSEZ

Jusqu’au covid, nous vivions une époque formidable et des expériences inoubliables. Nous avons heureusement eu l’à propos d’inventer les mots à même de rendre compte de  l’intensité de ces moments exceptionnels. Les oreilles de nos interlocuteurs sont bombardées de « méga », « super », « ultra ».  Ces tics de langage sont, il faut le dire, hyper-chiants.  

Dans la jungle de ces préfixes, un peu de ménage s’impose. Tout d’abord, il convient de rappeler que leur origine est grecque – « hyper », « archi »… – ou romaine – « super », « ultra »… Les Romains ont vaincu militairement les Grecs mais c’est la culture de ces derniers qui l’a largement emporté au bout du compte. Il n’est donc pas surprenant que la taille des hypermarchés soit finalement supérieure à celle des supermarchés. En outre, il existe un système international d’unités qui rend compte des grandeurs physiques. « Méga » indique un million, et « giga », un milliard. On en retrouve l’idée dans mégalodon et gigantesque. La banalisation de ce vocabulaire exige une montée en puissance, c’est-à-dire le recours à de nouveaux mots, de nouveaux préfixes à tout le moins, pour témoigner de sensations toujours plus exceptionnelles. Après « giga », on observe que les suivants sur la liste sont « téra », un billion, puis « péta », un billiard. Un jour, on marquera peut-être ainsi son admiration : « Oh la vache, j’ai été téra-impressionné par le comportement de ce type qui habite pourtant Pétaouchnok ».

Ces préfixes signifient souvent grand ou géant mais parfois, dans « hyper » par exemple, au-dessus, au-delà, c’est-à-dire un caractère excessif. Il est difficile de savoir lequel employer dans telle circonstance ou bien telle autre. Ce sont les usages qui décident. Notre oreille est parfois d’un grand secours. Il est archi-tôt pour manger de l’artichaut, dira-t-on, plutôt que méga-tôt. C’est évident. Cependant, pour peu que sa température soit élevée, on optera plus volontiers pour méga-chaud afin d’éviter d’avoir en bouche un artichaut archi-chaud. Il s’agit d’une simple illustration. Il n’est surtout pas question de suggérer que quelqu’un pourrait réellement mettre la plante dicotylédone à son menu. « Ultra » entre dans la catégorie des préfixes qui évoquent un excès. Le dentifrice Ultra Brite garantissait des dents de rêve à la manière du nouvel Omo qui lavait plus blanc que blanc selon le bon mot de Coluche. L’ultra-marathon, qui est une course d’endurance sur une distance qui peut dépasser les 100 kilomètres. Les supporters les plus chauds des équipes de football se désignent eux-mêmes comme des ultras.

Le terme « ultra » est présent aussi en politique. Il a été mobilisé en particulier au plus fort de la Révolution quand des mesures ultra-révolutionnaires furent envisagées sous l’impulsion de Robespierre. Que les têtes tombent. La guillotine doit tourner à plein régime. Il est réapparu sous la Restauration quelques décennies plus tard. Cette fois, c’est le camp opposé qui était étiqueté de la sorte. Les ultra-royalistes représentaient la majorité de l’assemblée en 1815. Leur point de vue était totalement réactionnaire. Les révolutionnaires avaient retiré la couronne de la tête du roi. Eh bien, il fallait au contraire lui en mettre deux. Ces nouveaux ultras étaient en quelque sorte plus royalistes que le roi. De cette rapide plongée dans l’Histoire, il ressort que les ultras se définissent par un positionnement extrémiste. Ils se situent aux antipodes des tentatives visant à aboutir à des compromis.  Pour eux, toute démarche dans cette direction doit être comprise en fait comme de la compromission. Les idéaux ne doivent pas être trahis. Si vous vous contentez d’eau tiède, passez votre chemin.

Il est alors intéressant de constater une bizarrerie : à gauche comme à droite, extrêmes et ultras incarnent des courants rivaux. En fait, trois types de conflits structurent la vie politique. Le premier met aux prises la gauche et la droite. C’est le plus classique. Dans le second, les radicaux de tous bords font face aux modérés, aux défenseurs de la mièvre démocratie représentative. Depuis que l’on sait que la terre est ronde, on peut en effet s’attendre à ce que les extrêmes finissent par se rejoindre. Le spectre des couleurs montre également une certaine proximité entre les rouge et le brun. Le fameux pacte germano-soviétique s’inscrit dans cette logique. Les effectifs du Rassemblement National abritent des déçus du communisme qui pourraient faire machine arrière en votant en faveur des partis de gauche antisystème, si le tournant libéral de Marine Le Pen venait à se confirmer. Dans l’enfance, ces éternels insatisfaits avaient tendance à casser le jouet dès qu’il ne fonctionnait plus parfaitement plutôt de tenter de le réparer. C’est un trait de leur personnalité même si tous ne sont pas forcément colériques. Aussi psychologue que philosophe, Hannah Arendt parlait de leur « ressentiment » contre le donné.

Le troisième conflit voit s’affronter des groupes proches sur le fond mais en désaccord sur les moyens. La rivalité y est féroce car c’est une opposition entre des mêmes. Ceci vaut notamment pour les courants radicaux. La guerre fratricide entre Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret est restée dans les esprits mais c’est à gauche que l’on excelle dans ces petites guéguerres. Trois partis trotskystes ont déjà participé aux élections présidentielles. Quand les frontières sont poreuses et la moindre virgule compte, la distinction entre ultra et extrême ne va pas de soi. A gauche, le dénominateur commun des ultras est leur rejet du modèle soviétique, longtemps soutenu par l’extrême-gauche. A gauche de la gauche ou à son avant-garde, comme l’observe Christophe Bourseiller, l’ultra gauche déteste autant l’Etat capitaliste que l’infâme communiste – d’où un flirt de certains courants avec le négationnisme de La Vieille Taupe ou des textes comme « Auschwitz ou le grand alibi ». A droite, le clivage entre extrémistes et ultras est encore plus complexe. L’extrême-droite chercherait à devenir légaliste par rapport à l’ultra-droite qui resterait violente… mais l’inverse est aussi avancé. Bref, même si l’on ne sait pas à quoi la nuance correspond exactement, l’essentiel est qu’elle soit affirmée.

La maxime  (Raymond Devos) :

Si vous cassez un bout de bois en deux,

il y a encore deux bouts à chaque bout

MESSIEURS LES CENSEURS, BONSOIR !

Quand  de grands hommes sont rattachés à des événements cruciaux, on peut espérer des conséquences positives. Ainsi, Abraham Lincoln a permis l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis. Mais, quand le degré d’élévation des personnages est moindre, il ne faut pas attendre des miracles, même quand ce ne sont pas eux qui prennent les décisions.

Pour les ennemis de Donald Trump, les débordements du Capitole ont été une  véritable bénédiction. A force de jouer avec le feu, le freak plein de fric a été pris en flagrant délit de déclenchement d’incendie. Il a montré à la face du monde qu’il était un pompier pyromane. L’avalanche de critiques qui s’est abattue sur lui a été particulièrement impressionnante. Et c’est dans ce contexte que les dirigeants de Facebook et Twitter ont choisi de porter le coup de grâce à celui qui était alors le président des Etats-Unis en exercice en lui « coupant le sifflet », cela sous les acclamations d’une population et de médias ravis. Rappelons qu’avant d’être un équivalent de clouer le bec, laisser coi, faire taire, cette locution signifiait égorger – le sifflet désignant le gosier. Si cette mesure avait été actée plus tôt, elle aurait effectivement privé le pauvre Trump de son principal instrument de gestion du pays.

Au-delà du cas Trump, deux questions essentielles se posent : étant donné la place des réseaux sociaux dans notre vie aujourd’hui, le pouvoir de ceux qui se trouvent à leur tête n’est-il pas devenu exorbitant ? Par quelle aberration, des individus dont la principale vocation est de valoriser le cours de bourse de leur entreprise sont-ils en droit de distribuer des bons et des mauvais points en matière de ce qui peut se dire en ligne ? Alors que les clivages politiques sont très tranchés dans nos sociétés, sur quelle base précise fondent-ils leur jugement ? Qu’une personne appelant au meurtre soit privée d’accès à son compte est compréhensible. Au-delà, alors que le débat entre les défenseurs d’une liberté d’expression quasiment sans restriction et ceux qui souhaitent au contraire lui poser des limites est loin d’être réglé sur le plan juridique, voilà quelques milliardaires qui s’estiment capables de tailler à coup de serpe dans cette farandole de mots qui circulent à l’intérieur de leurs tuyaux.

Ces éléments sont déjà assez piquants mais le plus beau est ailleurs. Remontons jusqu’au soir de l’élection américaine, toujours avec Trump. Le candidat malheureux, visiblement mauvais perdant, déclare en conférence de presse qu’il a gagné. Et là, les grands networks américains, de CNN qui est en guerre contre lui à Fox News qui le soutient autant que possible, décident tous d’intervenir. Partout, un journaliste annonce d’un air tragique qu’il n’est pas possible de laisser Trump proférer des mensonges, en reprenant carrément l’antenne ou en en couvrant sa voix pour corriger (« non, chers téléspectateurs, c’est bien Biden qui a gagné »), un précédent est créé. Quand un homme politique racontera des bobards, il deviendra désormais possible de le réduire au silence. La chasse aux Pinocchio de tous bords est ouverte ! Nous voici entrés dans une nouvelle ère, celle la démocratie de la vérité. Menacer les menteurs d’aller en enfer comme le font les religions traditionnelles ou miser sur le réveil de leur conscience tourmentée ne marche plus. Désormais, il faut sévir.

Evitons les blagues telles que « mais qui restera alors sur le plateau télévisé ? » ou « cela marque-t-il la fin des soirées électorales ? ». Plus sérieusement, au moment au Trump a formulé son accusation de triche, nous ne pouvions être sûrs qu’il avait tort. Imaginons un instant que des fraudes se soient réellement produites localement. Que ce serait-il passé une fois qu’elles auraient été découvertes ? Comment auraient réagi les censeurs ? Autre hypothèse, si le candidat des Républicains avait été plus ambigu en proclamant qu’il aurait dû gagner ou qu’il méritait de gagner, laissant le champ libre à toutes sortes d’interprétations, y compris celle où il avait été privé de la victoire par des magouilles, devait-on ou non lui reprendre le micro ? N’était-il pas plus logique de laisser parler Trump et de préciser, une fois son discours achevé, que rien à ce stade n’étayait ses soupçons ? De quel type de légitimité des journalistes se réclament-ils donc pour interdire à des élus du peuple de s’exprimer ?

Les conséquences de ce précédent sont loin d’avoir été poussées au bout de leur logique. Projetons-nous dans le futur cette fois. Nous sommes en 2022, à l’occasion du débat de l’entre deux tours de l’élection présidentielle française. Les deux candidats s’assènent leurs vérités. Des journalistes siègent en coulisse. Un stage commando en matière de connaissances leur a été imposé afin qu’ils soient en capacité de dégager l’un des deux postulants du plateau le cas échéant. Ils sont incollables sur les sous-marins nucléaires, la politique fiscale, la politique étrangère… Le candidat A tient des propos litigieux. L’animateur interrompt le débat le temps que les « juges » se prononcent sur leur acceptabilité avant une éventuelle reprise. Allons encore plus loin et revisitons l’histoire à l’aune du principe de vérité. Lors du débat de 1988, Jacques Chirac a mis au défi François Mitterrand de contester « dans les yeux » sa version d’une affaire de terrorisme. Mitterrand a relevé le gant… Or, il a menti, il l’a avoué plus tard.

Plusieurs années après qu’il eut remporté sept Tours de France consécutifs, il a été prouvé que le cycliste Lance Armstrong s’était dopé. Ses titres lui ont été retirés sans pour autant être attribués au deuxième du classement. La politique devrait-elle effacer François Mitterrand des tablettes, au moins pour son second septennat où il a été pris « le doigt dans la confiture » ? Qui aurait alors gouverné la France pendant cette période ? Laissons ce débat philosophique à d’autres mais le problème se pose à partir du moment où la chasse aux menteurs est ouverte. Au bout du compte, comme disait le poète, « la démocratie, c’est bon comme les pêches Melba, point trop n’en faut ». Si le résultat des élections est une monstruosité ou, pour le dire autrement, une aberration pour les élites, il convient de dézinguer les empêcheurs de tourner en rond. Trump, le Brexit, etc… Autre définition de la démocratie idéale, c’est quand la majorité vote comme moi.

La maxime :    

C’est janvier, Darmanin pèle

Pire, Darmanin est sans gel

DEMAIN L’EMANCIPATION

Le mot émancipation tire son origine du latin « emancipatio », affranchissement de la tutelle paternelle. Par extension, il décrit toute situation dans laquelle un individu se libère d’une personne disposant de droits sur elle. On pense spontanément à l’esclavage. Le propriétaire perd la mainmise qu’il avait sur son sujet. Z’avez pas envie de briser un peu les chaînes ?

La notion d’émancipation ne s’inscrit pas exclusivement dans le registre juridique comme avec l’esclave qui devient libre, la femme qui obtient des droits dont elle était privée, le peuple qui accède enfin à l’indépendance. Dans ces cas de figure, c’est simple, « on s’émancipe de » quelque chose ou quelqu’un de précis. L’émancipation renvoie également à un état plus général. Les Lumières ont été l’étincelle de ce mouvement, qui renvoie à une dépendance mentale, psychologique. Il est important que l’homme s’émancipe tout court. En fait, il doit sortir de l’obscurantisme dans lequel des siècles de superstitions l’ont enfermé et ont contrecarré le développement de toute réflexion autonome. Le philosophe allemand Emmanuel Kant explique que « les Lumières, c’est la sortie de l’homme de la minorité dont il est lui-même responsable ». Autrement dit, l’être humain doit utiliser son entendement pour s’extraire de son petit monde étriqué. Il en est capable et porte ainsi une responsabilité dans son asservissement intellectuel.

Une série télévisée traduit bien la problématique kantienne. Il s’agit du « Prisonnier ». Un agent secret incarné par Patrick McGoohan est kidnappé juste après avoir présenté sa démission. Il se réveille dans un Village où tous les habitants, y compris les geôliers, portent des numéros. A chaque épisode, il cherche à s’en échapper. Les fondus, qui se retrouvent une fois par an sur le lieu de tournage à Portmeirion, au Pays de Galles, connaissent par cœur un passage culte du générique :

« – Je suis le nouveau numéro 2.

– Qui est le numéro 1 ?

– Vous êtes le numéro 6.

– Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ».

Le dernier épisode devait révéler qui des Britanniques, du KGB ou de la CIA  avait emprisonné le héros. Le chef des méchants retire son masque et apparaît alors dans un éclat de rire sardonique le visage de Patrick McGoohan… qui était finalement prisonnier de lui-même. Beaucoup ont peu goûté le final.

Entre Kant et la célèbre série anglaise, il ne faut pas oublier Karl Marx ainsi que ses héritiers, si l’on peut dire. L’inclassable Pierre-André Taguieff s’est livré à un examen décapant du cheminement de l’émancipation dans la mouvance marxiste. Depuis les écrits du père fondateur, le rejet du capitalisme a louvoyé entre deux critiques, celle de l’exploitation et celle de l’aliénation. L’exploitation a été le plus souvent mise en avant. Elle a été historiquement dominante, si l’on peut toujours dire. Les capitalistes exploitent les salariés en arrachant une plus-value de leur transpiration. Voilà la source de leur profit. Pour ce qui est de l’aliénation, la critique est beaucoup plus profonde et, en même temps, plus floue. Toutefois, une chose est claire : à la différence de la thèse de Kant, l’aliénation de l’homme est causée par la société, pas par une sorte de confort intellectuel. De nos jours, la critique de l’exploitation se fait moins entendre. Bizarrement, serait-on tenté de constater, puisque les inégalités économiques augmentent et que la précarisation du travail s’est renforcée ces dernières années.

L’émancipation est devenue le corollaire de la lutte contre l’aliénation. Libérer l’homme de tout ce qui l’empêche de se réaliser est un projet qui s’avère extrêmement ambitieux. Parfois cela plane tellement haut que cela donne le vertige. Pour Aurélien Barrau le mal nommé, le but est la « déconstruction du ‘carnophallogocentrisme’, c’est-à-dire la terrible hégémonie de l’homme (blanc, faudrait-il ajouter), rationnel (…), en érection (…) et mangeur de viande ». Si l’individu plane de la sorte, ce n’est pas forcément qu’il consomme des substances hallucinogènes dont chacun aimerait connaître le nom. Il est en effet astrophysicien de métier. A ses yeux, les solidarités ne sont plus les mêmes. Le compagnon d’arme du révolté n’est plus le prolétaire, qui nous dégoûte même avec son steak de bœuf saignant et ses blagues machistes, mais le castor et l’otarie. Après la suppression de tous les carcans, l’universalisme de l’homme consiste à se fondre dans le cosmos. Pas simple étant donné que l’univers est lui-même en pleine expansion.

Dans ces conditions, le traditionnel combat contre les injustices sociales risque fort de passer à l’as. Il est intéressant de noter que l’organisation altermondialiste Attac s’est fixé deux objectifs, « l’accès de tous aux besoins fondamentaux et l’émancipation de l’humanité ». On pourrait imaginer que l’émancipation de l’homme implique une satisfaction préalable des besoins de base de l’être humain. Alors pourquoi mentionner ces derniers malgré tout dans ce qui s’apparente à un pléonasme ? En vérité, ces considérations terre-à-terre semblent tellement diluées dans l’espérance de l’émancipation qu’il vaut mieux les rappeler de temps en temps. Nous nous lâchons un peu intellectuellement parce que c’est bien agréable mais, nous n’oublions pas la misère, hein ? Quand l’homme et la vache marcheront la main dans la patte, les pauvres auront malgré tout de quoi se nourrir. A moins que cela suppose la division de l’humanité en deux, ceux qui devront se contenter de manger à peu près à leur faim et ceux qui seront en orbite autour de la terre avec un bol de quinoa.

Les institutions établissent un cadre. Pour l’homme en quête d’émancipation, tout ce qui fait office de médiation, de point d’appui, est assimilé à une entrave, qu’il s’agisse de la famille, de la démocratie représentative, de la nation, etc… Le problème est que les institutions sont nécessaires, si l’on souhaite réformer le système – neutraliser les paradis fiscaux et ceux qui jouent à cache cash ou garantir une meilleure redistribution des richesses par exemple. Une coopération internationale entre Etats est même indispensable. Sans cela, aucun progrès n’est à attendre. Les masses écrasées par des conditions de vie indécentes n’auront d’autre choix que de se révolter. Il y aura des éruptions sporadiques de violence. La politique du pire. S’agit-il de l’agenda secret des partisans de l’émancipation ? Il y a plus d’un siècle, les communistes s’opposaient aux socialistes :  « évitons que la situation des travailleurs ne s’améliore pour que survienne la révolution ».  

La maxime :    

Soyez un sacré numéro

Et bonjour chez vous