EN DERANGEMENT

Cela n’a duré qu’une paire d’heures mais les médias en ont abondamment parlé. Les services d’urgence, le 15 et le 18, n’ont pas été joignables une nuit entière. Ils étaient en dérangement. Une transition facile pour évoquer le cas d’une personne qui elle aussi a été en dérangement la même semaine. La coïncidence est assez frappante.

Méluche est un bon client, c’est vrai. Il n’en loupe pas une, c’est entendu. S’il y a une ânerie à proférer, elle est pour lui. Il la voit toujours en premier. C’est un talent ! Les victimes du terrorisme auxquels, dans l’enthousiasme, il a ajouté « papy Voise », le vieil homme qui s’est fait défoncer le portrait juste avant l’élection présidentielle de 2002 ? Il leur a sauté dessus à pieds joints. OK… mais que d’aucuns en profitent pour jeter le discrédit sur la sphère des Insoumis n’est ni juste, ni charitable, étant donné que les critiques en interne ont été d’une férocité sans nom. Le courant indigéniste s’est en effet insurgé contre les sous-entendus implicites de sa tirade. La droite et l’extrême-droite exploitent politiquement les attentats, c’est finalement de bonne guerre et on peut difficilement espérer leur soutirer l’engagement qu’ils ne le feront plus à l’avenir. En revanche, si l’on suit le raisonnement méluchonien, le cœur du problème réside dans le choix même de la date des attaques. Ce qui revient à adresser indirectement des critiques envers leurs auteurs.

La bande à Obono s’est aussitôt fendue d’un communiqué cinglant reprochant au guide suprême une « attitude néocolonialiste ». Mélenchon sait pertinemment que les islamistes ont leur propre agenda. Il est donc inacceptable, voire impérialiste de leur interdire des périodes d’action sous prétexte que les échéances de la vie politique française priment. Les rendez-vous des uns valent bien ceux des autres. Le contrefeu allumé immédiatement fleure bon le malaise et témoigne de la volonté de passer à autre chose dans la famille insoumise. Dans cette perspective, la cellule de crise du mouvement s’est surpassée annonçant que Mélenchon avait reçu de « graves » menaces de mort – ce type d’intimidation ne l’étant manifestement pas toujours. Elles ont d’ailleurs été confirmées dès le lendemain par la claque assénée à Emmanuel Macron. On sait maintenant avec certitude que l’agresseur du Président ne portait pas de lunettes. Il est probable qu’il a confondu les deux hommes et qu’il visait plutôt notre « Leader Minimo » adoré. Tout se tient. God bless our precious Meluche !

La litanie de coups de sang méluchoniens ne s’appuie pourtant pas sur la biographie d’Achille Zavatta. Elle prétend tirer son origine des idées de Karl Marx… enfin réinterprétées tout de même. Reprenons : le marxisme de papa, à l’ancienne, décrit un système où le capitaliste exploite le prolétaire certes mais quasiment « à l’insu de son plein gré ». En remplaçant l’homme par des machines, l’« homme aux écus » ne se rend pas compte qu’il scie la branche sur laquelle il est assis. Il provoque une baisse tendancielle du taux de profit. On pourrait retrouver un engrenage assez semblable aujourd’hui avec ces entreprises qui, pour économiser quelques centimes, achètent des composants à l’autre bout du monde mais, ce faisant, puisent dans notre stock d’énergies fossiles. L’absence de conscience était une caractéristique du marxisme old fashion. Les forces qui opéraient n’étaient pas visibles à l’œil nu, sauf pour les rares penseurs capables de prendre de la hauteur par rapport aux phénomènes étudiés.

Seulement voilà, la crise ultime n’est pas survenue. Le système ne s’est pas effondré de lui-même. Les marxistes ont alors été amenés à amender le modèle originel. Si le capitalisme survivait, c’est parce que l’Etat se portait opportunément à son secours. Et, pour le coup, il n’est nul besoin d’être membre du parti pour trouver des mesures gouvernementales qui s’inscrivent dans la logique de soutien aux entreprises – les ordonnances Macron qui réforment le Code du travail, la baisse de l’impôt sur les sociétés… Cela fait au moins 40 ans que cela dure. Il y a un même un discours bucolique qui accompagne cette politique économique : l’eau coule du ruisseau, les oiseaux gazouillent, etc. Ce n’est ni caché, ni secret. Toutefois, pour certains, ce n’est pas assez. Ce n’est pas parce que l’on peut agir à visage découvert qu’aucune entente secrète, qu’aucune conjuration ne sont envisageables. Pour le vice, pour le plaisir, pour ne pas laisser le terrain du conspirationnisme à l’extrême-droite.

 C’est le moment choisi par Méluche pour sortir son atout maître, Fréderic Lordon. Et là, finie la rigolade. On est maintenant chez les rouges, plus chez les nez rouges. L’air du temps dénigre le complotisme. Qu’à cela ne tienne, Lordon lui oppose le « complotisme de l’anticomplotisme ». Les puissants sont paranoïaques aussi bien que fûtés : pour désamorcer toute critique, ils hurlent aussitôt au complot. Etant eux-mêmes plongés jusqu’au cou dans le jeu conspirationniste, ils imputent à leurs adversaires leurs propres turpitudes. C’est ce qu’on appelle une « inversion projective ». Et cela va très loin. Prenons un exemple : Emmanuel Macron a travaillé dans une banque. Si son nom, Rothschild, est rappelé en permanence par l’extrême-gauche, il n’existe aucun relent antisémite. Les temps où Proudhon, Fourier, Blanqui et consorts déversaient leur haine contre les Juifs est révolu. On peut faire confiance à Lordon. Si un prochain président est salarié de la banque Neuflize Schlumberger Mallet, son nom sera pareillement mentionné.

Le raisonnement de Lordon est simple. Il est relativement mal vu d’être antisémite de nos jours. En conséquence, pour soutenir intelligemment le parti de la haute finance, il suffit de disqualifier ceux qui la rejettent en les taxant d’antisémitisme. Quand on parle de « complotisme de l’anticomplotisme », doit-on le préciser, la conspiration des nantis offre des horizons sans limite. Et si les méchants qui tirent les ficelles avaient placé Macron délibérément chez Rothschild pour tendre un piège à leurs ennemis quand il serait élu ? Autrement dit, quid du « complotisme du complotisme de l’anticomplotisme » ? Y a-t-il une fin à cela ? Si oui, sera-t-elle bonne ? Et y offrira-t-on des glaces à la vanille  ou, à défaut, au chocolat ? Les questions s’enchaînent à une vitesse vertigineuse ? En tout cas, quand l’ami de Méluche, Jérémy Corbyn, a perdu les élections en Grande-Bretagne, ce n’est pas à cause des musulmans ou des protestants, hein !

La maxime :

Une homme qui n’est jamais idiot n’est pas tout-à-fait humain

Un homme qui est tout-à-fait humain…

BRAVO MANU !

Fa, sol, si, do, Nicolas Sarko a suggéré aux gens de travailler plus pour gagner plus. Hollande ne leur a rien proposé du tout puis Macron est arrivé sur son cheval blanc et les a invités à faire comme lui, c’est-à-dire à réussir. Alors, c’est vrai, ce blog a souvent été sévère envers l’actuel locataire de l’Elysée. L’erreur de casting est tellement manifeste. Pourtant, tout n’est pas à jeter chez lui. Pas tout.

La polarisation de la vie politique ne se traduit pas uniquement par l’existence de camps dont les vues et les valeurs sont tellement irréconciliables que l’idée même d’un dialogue est jugée impossible. Un paysage constitué de « eux et nous » conduit à des réactions stéréotypées, quasi-pavloviennes. Dès qu’on sait que quelqu’un d’en face va s’exprimer sur un sujet quel qu’il soit, il est impératif que nous y trouvions un défaut, une tare prouvant que, décidemment, c’est un abruti et que nous avons raison. Ce type d’attitude permet de resserrer les rangs, de se sentir définitivement bien avec les siens. Il n’est pas sûr cependant que cela contribue vraiment à enrichir l’approche des problèmes et leur résolution. De par son œuvre, l’écrivain américain Bret Easton Ellis est a priori jugé incompatible avec les valeurs conservatrices. De ce fait, il s’est souvent retrouvé à déjeuner avec des intellectuels – cancel culture, woke culture… – bref, des gens bien propres sur eux. Et il raconte que l’une de ses « blagues » favorites consistait à leur demander s’il n’y avait pas une phrase, une décision de Président Trump qui était acceptable à leurs yeux. Cela les faisait inévitablement bugger à chaque fois. Funny !

Pour en revenir au Président Macron, sa position sur le dossier du Rwanda mérite le respect. Le terrain était en effet particulièrement glissant. Depuis le tout début des années 1990 au moins, les gouvernements français successifs – gauche et droite –  ont multiplié les décisions calamiteuses au sujet de ce petit pays africain dont la population est composée de deux ethnies, les Hutus et les Tutsis. Soulever le capot revient à incriminer à peu près tout le personnel politique français. Reprenons l’historique avec le Président Mitterrand qui décide d’accorder son soutien politique aussi bien que militaire au peu démocratique Président rwandais Habyarimana. Celui-ci, qui est un Hutu, meurt dans un attentat dont la responsabilité demeure aujourd’hui encore l’objet de controverses. Pour une faction extrémiste hutue proche de la famille du défunt, c’est l’occasion rêvée pour déclencher un massacre de masses contre les Tutsis et de régler le compte des Hutus modérés. En trois mois, environ 800 000 personnes , majoritairement des Tutsis donc, sont assassinées. Comme d’habitude, la communauté internationale est aux abonnés absents, y compris les alliés politiques tels que la France qui ne freinent pas les ardeurs génocidaires hutues.   

Seulement, le sort des armes s’inverse et la rébellion tutsie parvient à mettre en déroute les criminels. C’est justement le moment que la France choisit pour entrer dans la partie avec « l’Opération Turquoise ». Sous couvert d’intervention humanitaire, la cavalerie arrive enfin mais, pour les Tutsis, c’est un peu tard  – et des polémiques naîtront même concernant la détermination française à empêcher les dernières tueries. Pour les auteurs du génocide en revanche, l’interposition de la France est une bénédiction. Elle facilite leur fuite. Une partie s’installera en République du Congo, dans l’espoir d’une improbable revanche. La guerre s’y poursuivra d’ailleurs. Une autre partie sera exfiltrée en Belgique ou en France. Tous ces éléments sont remarquablement documentés. Citons pour illustration les ouvrages des journalistes Patrick de Saint-Exupéry, Jean Hatzfeld ou du chercheur Jean-Pierre Chrétien. Le cas de la journaliste belge Colette Braeckman est intéressant. Après avoir relaté les événements comme ils se sont déroulés, elle s’est livrée plus tard à une réinterprétation parce que le nouveau gouvernement tutsi n’était pas assez progressiste à son goût.

Le problème est là. Il y a une dimension politique, extérieure et intérieure. Sur le plan extérieur, la France est un pays en concurrence avec les Etats-Unis et la Chine. Il ne faut pas apparaître faible. Sur le plan intérieur, les voix les plus réactionnaires se plaignent de la maladie de la repentance perpétuelle qui frappe indistinctement tous les gouvernements français. En l’espèce, la présentation est biaisée. La France n’est pas un pays qui se trompe tout le temps sur tous les sujets, il y aurait sinon matière à s’inquiéter, mais est un pays qui s’est simplement mal embarqué sur un sujet et a persisté dans l’erreur au fil des années. Et à mesure que le temps passe, remettre en cause « ses » choix initiaux exige du courage et une capacité à prendre de la hauteur. Un individu qui a décidé de rentrer chez lui en autobus aura du mal à opter pour le taxi s’il en a laissé passer déjà dix. C’est pourquoi, à l’instar d’Hubert Védrine, des hommes politiques français se sont confortés dans le déni, voire ont carrément versé dans une forme de révisionnisme comme de Villepin qui a osé parler « des » génocides parce que les Tutsis se sont défendus.

Dans ces conditions, Emmanuel Macron a agi avec beaucoup d’à-propos en créant une commission d’historiens visant à étudier le rôle de la France dans le génocide. Appelée « la commission Duclert », elle a offert à la France la possibilité de descendre de son arbre, en lui faisant quitter sa position intenable. Le rapport a été publié. Védrine et de Villepin ont eu tout loisir de claironner que les soldats français n’avaient pas découpé les victimes tutsies à la machette, comme si quelqu’un l’avait suspecté un jour. Plus fondamental, le Président Macron a pu se rendre à Kigali, la capitale rwandaise, avec du lourd dans ses bagages. Certes, il a un peu finassé sur la question du pardon – ça se demande ? Ça s’accorde ? C’est gratuit ? Allo, Paul Ricoeur ? –  mais, pour les autorités rwandaises, l’essentiel n’était pas là. Le relation entre les deux pays pouvait repartir sur de bonnes bases et, cela, c’est à Macron qu’on le doit. Il faut le reconnaître.  

La maxime (Lao Tseu) :

Si quelqu’un t’a offensé, ne cherche pas à te venger,

Assieds-toi au bord de la rivière et bientôt tu verras passer son cadavre.

LES « CLES DU CAMION »

Dany se vante auprès d’un ami :

– Pour qu’il n’y ait pas de dispute avec ma femme, c’est simple : je prends toutes les grandes décisions mais je lui laisse les petites.

– Mais comment faites-vous pour séparer concrètement les domaines ?

– Cela ne s’est pas encore posé. Jusqu’ici, nous n’avons été confrontés qu’à de petites décisions.

Cette blague tout-à-fait innocente permet d’introduire une notion très en vogue, commune aux champs de la philosophie, des sciences politiques, de l’économie et de la psychologie sociale, et reposant sur des hypothèses plus que robustes comme on dit, je veux parler des « clés du camion ». L’idée est pourtant assez basique. Elle traduit le fait que souvent, au final, une personne unique est décisionnaire. Elle seule a le pouvoir d’appuyer sur le bouton, de faire démarrer le camion, mais elle n’y est pas forcée non plus. On peut aisément la supposer assise sur le siège, hésitante, avec autour d’elle une foule d’individus l’exhortant, l’implorant, la menaçant pour qu’elle agisse dans un sens ou dans l’autre. La pression n’est pas uniquement dans les pneus. Elle pèse aussi lourdement sur elle. Il n’est pas simple d’y résister mais voilà notre individu, faible ou fort, a les clés en main. Cette image paraît plus appropriée qu’une tentative de jonglage avec des concepts qui, en cas de maladresse, pourrait s’avérer assommante pour le lecteur.

La récente mesure des autorités chinoises qui fixe le nombre idéal d’enfants par famille à trois est une excellente illustration de cette théorie mais, avant d’en discuter, remettons les choses dans leur contexte. Il faut rappeler que, comme dans de nombreux pays asiatiques de culture patriarcale, la Chine souffre d’un déficit structurel de femmes. La préférence pour les garçons a conduit à une pratique massive d’infanticides ou d’abandons qui a accouché à terme d’un terrible déséquilibre. Selon l’économiste Amartya Sen, c’est environ 100 millions de femmes que l’on peut considérer comme « manquantes » à l’échelle du continent. A cette tendance, s’est greffée une problématique spécifique. La Révolution culturelle du Président Mao avait ramené le pays à l’Age de pierre. La volonté de modernisation économique de son successeur, Deng Xiaoping, a eu pour corollaire l’instauration d’une politique de l’enfant unique à partir de 1979. La population étant jugée assez nombreuse, peut-être même trop, l’objectif était que les habitants se concentrent sur les activités productives plutôt que reproductives.

Le raisonnement était simple. Une grossesse était perçue comme une perte de temps, un gaspillage de ressources immédiates. Les femmes devaient être présentes en permanence dans les champs ou les usines. Sur la question des « clés du camion », il serait trompeur de croire que ce sont les familles chinoises qui les détenaient alors. Bien sûr, le gouvernement ne s’insinuait pas dans leurs chambres. Même dans un pays qui se targue de retirer des points aux piétons qui traversent en dehors des passages cloutés, le projet d’installer des caméras filmant les ébats ou plus exactement s’assurant de leur absence n’a jamais été sérieusement évoqué. Chacun pouvait donc se comporter comme il l’entendait avec son conjoint, enfin avec son accord, sans que les autorités n’y puissent rien. Cependant, les autorités gardaient la main dans le sens où, dès qu’une famille transgressait la directive, elle s’exposait à de sévères sanctions : condamnations, pénalités financières, perte des enfants en rabe. La politique était stricte. Aucun dépassement n’était toléré, pas 1.2, même pas 1.1, juste un enfant.

La preuve ultime que les « clés du camion » se trouvaient en possession du pouvoir politique est que ce dernier est parvenu à ses fins. Il a si bien freiné les ardeurs reproductrices des Chinois qu’un souci démographique est logiquement apparu à la suite. Il a certes fallu attendre un moment pour observer une inflexion mais, en 2015, la politique de l’enfant unique finissait par être abandonnée avec le doublement du nombre d’enfant par foyer. Puis, en 2021, les autorités ont passé la surmultipliée avec 3 naissances. On imagine les changements d’attitudes à venir autour du paddock, d’un évitement prudent et délicat à des assauts frénétiques de madame pour satisfaire le Président Xi Jinping. Quand les sociologues nous dévoileront les nouveaux secrets d’alcôve au sein de l’Empire du milieu, cela risque de valoir son pesant de cacahuètes ! Quoi qu’il en soit, désormais, les « clés du camion » ont été récupérées par les familles. L’exigence de civisme, les discours moralisateurs et les sommations implicites n’y feront rien. On ne peut pas obliger les couples à faire des enfants, même en Chine.

Quand aucune contrainte n’est praticable, il reste les incitations positives. En l’espèce, cela semble assez mal parti chez les Chinois. Au-delà d’un minimum versé grâce à un système d’assurance, le supplément d’allocations de maternité est à la charge des entreprises. De ce fait, la situation des femmes sur le marché du travail est extrêmement fragilisée. L’encouragement politique à accroître sa descendance est perçu par les patrons comme une entrave à l’efficacité productive, à cause de la période d’absence, et un coût économique direct, le supplément d’allocation. Déjà sujettes à des discriminations, les femmes risquent d’être de plus en plus cantonnées à des tâches subalternes sous-payées, voire d’être licenciées même si la loi l’interdit. Bref, tout est mis en place pour que le projet gouvernemental capote. Véritables dindons de la farce, les femmes chinoises ne sont pas obligées de rester les bras croisés. Elles peuvent brandir et agiter malicieusement les « clés du camion ». Sans grand danger de se fourvoyer, nombre de maris vont bientôt se heurter à un « tintin » de leur douce, les voisins ne seront pas réveillés en pleine nuit par des bruits bizarres et les fonctionnaires de l’Etat ne sont pas prêts d’être surmenés.

L’histoire :

– Pourquoi cherchez-vous vos clés dans ce coin ? Je croyais que vous les aviez perdues là-bas ?

– Vous avez raison mais ici, au moins, c’est éclairé.

A TORT OU A RAISON

La théorie des jeux a été définie comme un champ qui étudie les interactions d’individus dits rationnels. Elle nous explique comment certaines situations conflictuelles sont susceptibles de se dénouer. Mais si vous vous trouvez face à un zozo qui est prêt à perdre un bras pour vous couper un doigt, le manuel enseigne de prendre ses jambes à son coup et même de changer de trottoir quand vous le croisez.

Les travaux de Thomas C. Schelling sont considérés comme pionniers dans l’analyse des relations internationales. C’est en fait son recours à la théorie des jeux qui a rendu sa perspective originale. Le célèbre économiste a eu sous les yeux la Guerre froide. C’est l’opposition entre les pays de l’Ouest, conduits par les Etats-Unis, et le bloc de l’Est, avec l’Union soviétique à sa tête, qui lui a servi de cadre général. Et il se trouve que, entre 1945 et la chute du Mur de Berlin, les crises n’ont pas manqué. A plusieurs reprises, la planète a même frôlé le désastre mais elle l’a évité. Il était clair que les deux puissances nucléaires n’avaient pas vraiment l’intention de tout faire péter. Leur but était juste d’intimider l’adversaire afin de faire avancer ses pions. C’est ce qu’on a appelé la dissuasion mutuelle : je sais que, si tu essaie de me détruire, j’aurai les moyens de te détruire également – alors, ne tente rien. Ce genre de réflexion suppose, on le voit bien, une bonne dose de rationalité chez les principaux acteurs.

Être capable d’actes finalement raisonnables n’exclut pas les invectives, les déclarations à l’emporte-pièce, la théâtralité, le « trash talking » comme on dit dans le monde du sport. Nul n’a oublié que Nikita Khrouchtchev au comble de l’excitation avait brandi une de ses chaussures lors d’un discours aux Nations-Unies. Entre inclination au cabotinage et fine stratégie, les grands de ce monde aiment faire leur petit numéro quand ils sentent les regards tournés vers eux. Il y a toujours un adversaire à impressionner, un peuple à rassurer, une trace dans l’Histoire à laisser. Toutefois, ceux d’entre eux qui sont rationnels finissent toujours par transiger, par accepter un compromis. Après tout, il est légitime que le camp d’en face défende fermement ses intérêts. Un des points sur lesquels Schelling a focalisé son attention est le processus d’échanges, fait de menaces et de contre-menaces, qui précède l’accord entre les parties. Cette « politique de la corde raide » (brinkmanship), a quelque chose de fascinant.  

 Pour qu’une menace soit crédible, il est utile d’avoir déjà accompli des actions prouvant que l’on est en capacité de la mettre à exécution. La chèvre peut bêler autant qu’elle veut, elle n’effraiera jamais le tigre. Il est également opportun d’afficher un état d’esprit, par exemple en tenant un discours martial ou en mobilisant des troupes. Ce qui atteste d’une réelle détermination. Pour Schelling, plus on se rapproche du précipice dans lequel personne ne souhaite tomber et plus il est essentiel de montrer que c’est l’autre partie qui serait éventuellement responsable de la catastrophe. L’agent A doit tout faire pour laisser croire que sa propre conduite est inévitable, qu’il n’a aucune latitude, qu’il est prisonnier de sa trajectoire et que c’est B qui possède le pouvoir d’éviter la collision en changeant lui-même de trajectoire. Cela repose sur un mécanisme psychologique simple : personne n’a envie de causer un accident. Même si c’est celui qui vient d’en face qui franchit la ligne jaune, le conducteur lucide se rangera sur le bas-côté.  

 Lorsque A et B sont rationnels, ils foncent à pleine vitesse l’un vers l’autre et, à la dernière seconde, ils dévient chacun de leur route. Tel est l’issue de leur confrontation. Quand A est rationnel et le claironne sur tous les toits mais que B ne l’est pas forcément, A laisse la voie libre à B au bout du compte. Les accords de Munich de 1938 sont un cas d’école. Les dirigeants britannique et français avaient coché à l’avance toutes les cases annonçant le résultat final. En présentant à la radio la question tchèque comme une « querelle dans un pays lointain entre des gens dont nous ne savons rien », Chamberlain avait déjà livré de précieuses informations sur sa résolution à défendre son très cher allié. A partir de là, il suffisait à Hitler de faire mine de s’emporter, de simuler la colère, pour obtenir toutes les concessions qu’il réclamait. Dans la foulée, le Premier ministre britannique décrivit Hitler comme un gentleman avec qui l’on pouvait s’entendre – après tout, qui n’a pas ses petites montées d’adrénaline. Pour lui, chacun avait fait des efforts et s’était garé sur le bord de la route.

 Depuis cette époque, rien n’a changé sur le vieux continent. Rappelons que l’Union Européenne est, à la base, une coalition des vaincus de la Seconde Guerre Mondiale. Il s’agit d’un espace économique pour « retraités de l’Histoire » comme l’a  remarqué Marcel Gauchet. Il est certes tout-à-fait compréhensible de se construire en privilégiant la paix, le confort matériel, la protection des minorités et la sauvegarde de la planète. Le problème des dirigeants européens est qu’ils refusent d’imaginer que leurs interlocuteurs fonctionnent souvent autrement. Bref, dans leurs rapports de force avec leurs collègues, ils se font systématiquement marcher dessus. On pourrait multiplier les exemples à l’envi. En février, le Haut Représentant de l’Union européenne Josep Borrell s’était rendu à Moscou, espérant rompre la glace avec Poutine et faire libérer l’opposant Alexei Navalny. Il a juste réussi à se faire humilier en conférence de presse, repartant avec un supplément de bagages, trois diplomates expulsés.    

Plus cocasse est sans doute la visite d’Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission européenne, et de Charles Michel, le Président du Conseil européen, en Turquie. Le Président Erdogan leur avait préparé une réception à sa sauce : deux sièges pour trois personnes. Il faut dire que les Européens s’étaient légèrement offusqués du départ turc d’une organisation soutenant le droit des femmes. Et voilà la pauvre Ursula qui hemme debout devant les caméras alors que les deux hommes assis ont entamé leur discussion. La muflerie d’Erdogan ne doit pas surprendre, celle de Charles Michel un peu plus. Mais s’agit-il de muflerie de sa part ? Sur ce point, il faudrait demander à la mère Michel. C’est plus probablement de lâcheté dont il est question, voire de sens de l’à-propos – il aurait pu lui céder sa place ou la mettre sur ses genoux, non ? Et puis, diront les Européens, Ursula a fini par récupérer un strapontin sur un divan. Tout s’est réglé presque honorablement.    

La maxime :  (Fernand Raynaud)

Et vlan passe-moi l’éponge,

Et vlan gouzi gouzi

FRANCE-ALLEMAGNE

Quand s’est posée la question de la réunification allemande, le Président français François Mitterrand avait fait part de ses réserves avec humour. Il aimait tellement l’Allemagne qu’il préférait qu’il y en ait deux. En fait, la relation entre la France et l’Allemagne n’a jamais été un long fleuve tranquille. Pas même le Rhin.

Son nom était Edgar Bérillon et sa profession était psychiatre. Pendant la Première Guerre mondiale, il était trop âgé pour porter l’uniforme. Pour compenser, son patriotisme s’est exprimé dans des travaux scientifiques. A la suite d’un examen approfondi de prisonniers de guerre, il est ainsi arrivé à la conclusion que les Allemands avaient une « carrure dorsale de gorille » et « une tendance à la prolifération adipeuse ». On pourrait se demander si le chercheur n’avait pas été mis par hasard en contact avec un échantillon non représentatif de la population allemande, à savoir des fidèles de la fête de la bière à Munich, saucisses comprises. Après tout, de guerre en guerre, la France a rarement eu l’opportunité de faire des tonnes de prisonniers. Il n’en est rien. La suite de son analyse montre que le savant délirait entièrement. En effet, selon lui, les Teutons schlinguaient. A cause d’un coefficient urologique supérieur et d’une incapacité à éliminer son surplus d’urine par les reins, l’Allemand en était réduit à uriner par les pieds – d’où une odeur nauséabonde. Beh, rions…

 Le pauvre homme avait été très affectée par la fessée de 1870.  Or, précisément à cette époque, un autre exalté, Jules Allix, fantasmait déjà sur la dangerosité des Allemands. Connu surtout pour avoir élaboré une méthode de télégraphie utilisant les fluides que les escargots produisent durant leurs ébats sexuels, Allix recommanda aux Parisiennes de se suicider si d’aventure l’ennemi, qui faisait alors le siège de la capitale, y pénétrait. A cette intention, il avait conçu un poison redoutable, un dé constitué d’une aiguille et d’une réserve d’acide… prussique. Les Prussiens avaient donc mauvaise presse dès le dix-neuvième siècle. Cette animosité peut être éclairée par des raisons de fond. Les Français étaient aiguillonnés par l’idée de « civilisation ». Dans un mouvement centrifuge, ils projetaient d’apporter les Lumières dans les régions du monde où régnait l’obscurantisme. De leur côté, les Allemands étaient davantage sensibles à la notion de « culture », d’identité nationale, marque d’une certaine fermeture sur soi. Dans le premier cas, la dérive a été la colonisation et, dans le second, le nazisme.      

Au-delà de cette perspective idéologique divergente, la rivalité des deux pays voisins a été nourrie par les conflits militaires qui les ont opposés jusqu’à la construction européenne, laquelle a sifflé la fin de la récréation. L’Alsace-Lorraine resterait française. De là, il serait logique de penser que le ressentiment soit plutôt allemand mais c’est pourtant le contraire. Les horreurs commises par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale ont désactivé chez eux toute velléité d’un nouveau round. En revanche, pour les Français, subsiste le goût amer d’une routine d’humiliation, de frontières nationales qui ressemblent à des portes de saloon et la certitude que, si l’Oncle Sam ne s’en était pas mêlé, les Allemands occuperaient encore leur territoire. Parmi la ribambelle de vieux surnoms dont les Allemands ont été affublés, « boche », qui signifiait tête de bois en argot du dix-neuvième siècle, et « chleuh », qui désignait un être parlant une langue incompréhensible, sont prêts à resurgir à la moindre occasion. Le match de football France-Allemagne en 1982 à Séville a donné lieu à un invraisemblable déchaînement anti-allemand. Il faut dire que la conduite du gardien de but germain avait vraiment été peu sportive.

L’origine de l’obsession allemande se trouve donc dans l’histoire. Avec son pamphlet « Le hareng de Bismarck : Le poison allemand », Jean-Luc Mélenchon ne fait que s’inscrire dans une longue tradition française. Il n’est pas économe en outrances et sa comparaison entre Angela Merkel et le Parrain, dans laquelle le hareng servi par la chancelière allemande à François Hollande témoigne d’intentions maléfiques, est éloquente. Les règles de fonctionnement de l’Union Européenne « imposées » par l’Allemagne sont assimilables à une autre forme d’occupation… sans les Panzer. D’ailleurs, quand les Grecs victimes de l’intransigeance de Berlin traiteront les Allemands de « nazis », Mélenchon applaudira des deux mains. Le Leader Minimo oublie qu’il a lui-même librement voté en faveur des accords de Maastricht en 1992, c’est-à-dire qu’il a lui-même contribué à mettre en place ces règles qu’il vilipende aujourd’hui.  Mais ne Mélenchon pas tout… Pour être juste, dans cette haine, le chef des Insoumis ne se distingue pas réellement de Jules Allix ou d’Edgar Bérillon. Il est simplement normal, dans le rang. Pas sûr que ça lui plaise…

C’est également cette tendance à lorgner systématiquement vers l’est qui explique pourquoi la France a pris son voisin pour référence en toute chose. Dans les années 1980, les exportations allemandes nous donnaient déjà des complexes. Les industriels d’outre-Rhin n’avaient pas besoin de dévaluer pour exporter. C’était la qualité allemande, avec ces réfrigérateurs se transmettant de génération en génération, qui constituait le principal facteur de cette réussite. Après un passage à vide lié à la réunification, les Teutons ont procédé à un impressionnant redressement de leur économie dans les années 2000, à nouveau par les exportations. Sur les migrants et durant la première mi-temps de la pandémie, cela a été pareil :  les Allemands ont continué à nous donner la leçon. En reprenant point par point, l’écart est toutefois bien moins important qu’il n’y paraît : le coût social des réformes qui ont permis le redémarrage de l’Allemagne a été terrible, la deuxième mi-temps du covid est plus équilibrée et, au football, le bilan des matchs France-Allemagne n’est pas favorable à cette dernière. C’est dans la tête, docteur ! Pour nous détendre, prenons plutôt nos voisins belges comme modèle. Ils ont à peine un gouvernement.

La citation  (Churchill) :

En Angleterre, tout est permis, sauf ce qui est interdit.

En Allemagne, tout est interdit, sauf ce qui est permis.

En France, tout est permis même ce qui est interdit.

En URSS, tout est interdit, même ce qui est permis.