MAIS QUE FAIT LA POLICE ?

Les fonctions régaliennes de l’Etat désignent prioritairement celles qui correspondent au monopole de la violence légitime : police, justice et armée. Les ultralibéraux considèrent que des agences privées pourraient se substituer avantageusement à l’action de l’Etat au point de conduire à sa disparition. Mais sont-ils les seuls à se plaindre des marques de la souveraineté de l’Etat ?

police

Personne n’a oublié les manifestations post-Charlie, les scènes de fraternisation entre citoyens et forces de l’ordre sur l’air de « nous sommes tous des policiers ». Les télévisions diffusaient en boucle les images d’un baiser déposé par un manifestant sur les joues d’un CRS. Les journalistes les commentaient avec un lyrisme débordant. Il fallait se remémorer les premiers pas de l’homme sur la lune pour trouver un équivalent à ce tendre poutou, s’émerveillaient-ils. Cette description de ces moments de folie collective enseigne déjà que la parole des médias n’est pas vraiment performative. Ce n’est pas parce qu’elle est martelée au micro par un journaliste submergé d’émotion qu’une affirmation devient une vérité. De plus, un tel discours démontre a contrario que, dans un pays comme la France, la population n’est pas spontanément en adoration devant sa police puisque c’est la révolution dans les mentalités appelée de leurs vœux par les journalistes qui était supposée déboucher sur ce résultat.

Au pays de Guignol, la maréchaussée n’est pas forcément regardée avec bienveillance. La France est un pays latin. Si les voitures qui s’arrêtent au feu rouge n’en sont pas à subir des concerts de klaxon de conducteurs impatients, la tradition qui consistait à effectuer des appels de phare pour signaler la présence des forces de l’ordre dans les parages y a longtemps perduré. C’est une question de culture. Pour mesurer comment un courant de solidarité peut naître de la simple opposition à l’Etat, il suffit de se rendre devant une perception dans les minutes qui précèdent la limite de paiement du tiers provisionnel. Quelle fusion des citoyens dans le collectif national ! Jusqu’à ce que la transparence ne devienne un sujet de préoccupation politique dans l’hexagone, les pays dits puritains étaient même tournés en ridicule. Ils sont vraiment impayables ces Américains, capables de pousser à la démission le chef de cabinet du Président Bush (père), John H. Sununu, parce qu’il utilisait les avions de l’administration fédérale pour acheter des timbres ! Et la pauvre Mona Sahlin, numéro deux du gouvernement suédois, qui endura la même sanction pour une barre chocolatée achetée avec sa carte de crédit de fonction…

Certaines expressions témoignent de cette absence de sympathie. Avant de tomber en désuétude, l’amusant « mort aux vaches », qui tirerait son origine de la Guerre de 1870, a longtemps eu les faveurs du public. Tel un réflexe, la simple vue d’un uniforme était susceptible de déclencher l’exclamation, sans être nécessairement associée à un positionnement idéologique, ni à une quelconque agressivité. Ce n’est pas le cas avec la formule « CRS SS », qui a connu ses heures de gloire avec Mai 1968 même si elle remonte à la répression d’une grève de mineurs en 1948. Dans cette situation, point de neutralité, la charge politique est claire. Le slogan a été ringardisé ces dernières années. C’est un défaut de culture qu’il convient d’invoquer à cet endroit. Même dans les mouvements vigoureusement engagés dans la lutte contre l’extrême droite, certains ignorent manifestement qui étaient les SS. C’est alors que l’improbable « tout le monde déteeeste la police » a émergé.

Cette formule appelle quelques remarques. D’abord, le verbe « déteeeste » est plutôt comique. Il évoque davantage la jeunesse des beaux quartiers, qui cherche à s’encanailler et qui est persuadée que l’interjection « zut » est fabuleusement transgressive, que des révolutionnaires chevronnés prêts à renverser le système capitaliste. Evidemment « tient en haut mépris » aurait été trop long par rapport au rythme mais pourquoi pas « abhorrrre » par exemple ? Ensuite, « tout le monde » est révélateur d’une tendance contemporaine à prendre son cas pour une généralité. Enfin, la dimension politique ne peut être laissée de côté : à qui profite la police ? L’idée sous-jacente est que l’Etat sert les intérêts des classes dominantes conformément à l’aphorisme de Lacordaire : « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit ». En d’autres termes, les institutions étatiques favorisent les comportements prédateurs et protègent les possédants.

On pourra toujours reprocher à la police de pourchasser davantage les voleurs de poule que les patrons voyous. Il est vrai qu’« entre gens de bonne compagnie », enterrer les affaires est parfois bien tentant. Il faut éviter le scandale. Toutefois, au-delà de cette opposition entre criminalité en col blanc et en col bleu, la question centrale demeure : qui la police protège-t-elle ? C’est ici que le raisonnement des manifestants anti-police pose un problème logique. Les dominants n’ont pas besoin, au fond, de la police. Les agences de protection privée prospèrent non seulement dans le milieu des entreprises mais aussi dans des zones résidentielles particulièrement riches. Les capitaux des dominants sont en sécurité dans les paradis fiscaux. Ce sont des signes monétaires plus que des biens matériels. Aujourd’hui, les forces de police protègent et rassurent surtout les classes moyennes. D’où l’attention qui leur est consacrée par l’extrême-droite. C’est pourquoi la désignation de la police comme bouc-émissaire est inquiétante. Il ne s’agit pas seulement d’enfantillages ou d’une fidélité anachronique à un état dépassé de l’économie. C’est aussi le signe d’une inclination pour la politique de la tabula rasa. Réformer la société afin de réduire les inégalités paraît trop complexe pour ces gens-là. C’est tellement rassurant de rêver tout casser en se disant que cela permettra de mieux réaliser l’utopie.

Conseils de lecture :

Cancès Claude et Frachon Matthieu, La police pour les nuls, First, 2015.
Dessaux Prince Gisèle, Ils ont tué mon père – L’affaire Prince 1934, Plon, 1995.

DES LOIS POUR RENFORCER LA MEMOIRE. QUELLE HISTOIRE !

La population de la majorité de pays riches vieillit. Il n’est évidemment pas question d’emprisonner nos glorieux parents mais l’augmentation du nombre de personnes frappées par la maladie d’Alzheimer résonne bizarrement avec la multiplication des lois mémorielles. D’un point de vue juridique, sous certaines latitudes, il est interdit désormais de souffrir d’une mémoire défaillante.

 

mémoire

Tous les Etats célèbrent les événements qui ont pour vocation de cimenter leurs citoyens, c’est entendu. Ces grands moments ne sont pas forcément liés à une guerre mais, en fouillant bien dans leur passé, même les pays qui se sont fait systématiquement casser la figure sur les champs de bataille sont capables de monter en épingle une vague escarmouche qui ne s’est pas terminée en raclée monumentale en leur défaveur. Ces lectures du passé sont parfois contradictoires : l’Empereur Napoléon 1er est regardé en France avec une admiration mêlée d’une gêne indéfinissable tandis que, dans le reste de l’Europe, il est plutôt perçu comme un tyran qui a mis le continent à feu et à sang pour assouvir sa soif de conquêtes. C’est normal, il n’existe pas qu’une seule manière d’appréhender l’histoire. Edicter une loi mémorielle relève d’une logique entièrement différente. Il s’agit de graver sa propre version de l’Histoire dans la loi au point de condamner pénalement ceux qui défendent une vision opposée. On s’attendrait à ce que les lois mémorielles soient l’apanage des dictatures. Il n’en est rien. Quelques démocraties accordent toutes les libertés à leurs citoyens, en matière d’économie, de religion ou de vie sexuelle à l’exception d’une seule, celles de proposer leur interprétation de divers pans du passé.

George Santayana pensait que « ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter ». Il n’est pas question de nier qu’il est utile de tirer des leçons de l’Histoire, ni qu’il est important que le comportement des aînés soit porté à la connaissance des jeunes générations. Cependant, une loi mémorielle dépasse, pulvérise même, ces exigences. Bien sûr, certaines thèses se veulent provocatrices, cherchent à heurter, voire s’inscrivent dans un agenda politique mais doit-on envoyer un individu en prison juste parce qu’il affirme que la terre est plate ? De plus, le contraste entre la rigueur affichée à propos de la narration du passé, où par définition plus aucune correction n’est possible, et l’impuissance à infléchir le cours des événements présents, où des marges de manœuvre existent malgré tout, interpelle forcément. Et puis n’oublions pas que les concepteurs de lois mémorielles obéissent autant à des impératifs politiques que les adversaires qu’ils s’efforcent de rendre silencieux. En France, Jean-Claude Gayssot, qui est l’origine de la première d’entre elles, était un ministre communiste. En visant à réprimer la contestation de crime contre l’humanité, il s’attaquait en fait à l’extrême-droite. Il instrumentalisait l’histoire lui aussi.

Que le génocide arménien par la Turquie soit mentionné dans les manuels scolaires est indispensable mais la volonté de punir les négationnistes au moyen d’une loi a débouché sur une cacophonie au niveau de la représentation nationale. En 2006, l’Assemblée nationale avait adopté en première lecture une proposition de loi faisant de la négation de ce génocide un délit. Face à la crise diplomatique avec la Turquie qui se profilait à l’horizon, le sujet devenant un objet de marchandage entre Etats, l’initiative a été brutalement bloquée avant le vote du Sénat. Du reste, même sans loi mémorielle, l’intrusion des questions historiques dans la sphère politique les enveloppe nécessairement de tout un ensemble de tares qui sont spécifiques à cet univers. Les historiens chevronnés sensibles à cette dimension politique ne sont pas épargnés par les positionnements à géométrie variable. Quand les indélicats cow boys Michael Marrus et Robert Paxton formulaient de violentes critiques contre le régime de Vichy, Henry Rousso exhumait tous types d’arguments afin d’atténuer l’impact de la collaboration française avec les nazis. Il a suffi que le sulfureux Eric Zemmour monte au créneau pour tisser des louanges au Maréchal Pétain pour que l’historien français présente quasiment l’opinion inverse.

Eviter que les hommes politiques n’écrivent l’histoire relèvent du bon sens le plus élémentaire. Ce n’est pas uniquement un problème de compétence mais parce que l’irruption des questions historiques dans l’arène politique cristallise davantage encore les passions qui les entourent. Abandonner ces débats à la sagacité des historiens ne signifie pas qu’une vérité absolue s’imposera comme par magie. En revanche, c’est la garantie que les effets des polémiques seront moins ressentis par les populations concernées. Un exemple d’actualité le démontre amplement. En Pologne, la majorité de droite nationaliste s’est aventurée sans peur du ridicule sur le terrain des lois mémorielles. Ivresse ou pas, elle a décidé d’interdire que le nom du pays soit associé d’une manière ou d’une autre à l’œuvre d’extermination des Juifs entreprise par l’Allemagne. Même si les pogroms d’après-guerre en l’absence de toute présence allemande ne semblent pas relever de la loi, cette démarche a aussitôt suscité l’ire d’Israël.

Les politiciens des deux pays sont montés dans les tours avant que le Président polonais n’amorce une désescalade en annonçant qu’une ancienne déportée juive qui accompagnerait des jeunes dans le cadre d’un voyage scolaire ne serait pas emprisonnée, ni enfermée dans un des camps locaux d’ailleurs, si elle racontait qu’elle a été dénoncée par des Polonais – la loi est en effet supposée s’appliquer aussi aux ressortissants étrangers. Les querelles d’historiens sont plus techniques. Elles passionnent moins les foules. Les défenseurs de la Pologne soulignent que ce pays comptabilise le plus grand nombre de « Justes parmi les nations ». Rapporté au nombre de Juifs présents sur le sol polonais avant-guerre, ce n’est toutefois plus du tout la même musique. Les pro Pologne notent alors que, parmi les Juifs qui ont survécu grâce à des Polonais, dans 75 % des cas, l’aide était motivée par des raisons humanitaires et non pécuniaires. Comme c’est beau ! Jan Grabowski a prouvé dans un ouvrage extrêmement rigoureux que ce résultat était biaisé. Le plus souvent, les Polonais cachaient les Juifs pour de l’argent et quand celui-ci venait à manquer, ils les dénonçaient ou bien les tuaient. Ces cas de figure n’apparaissent pas dans les statistiques des survivants. En fait, le taux d’assistance humanitaire est de 25%. Nous voici dans les archives poussiéreuses et les notes de bas de page. Le calme est revenu.

Conseils de lecture :

Grabowski Jan, Hunt for the Jews: Betrayal and Murder in German-Occupied Poland, Bloomington, Indiana University Press, 2013.
Marrus R. Michaël et Paxton Robert R., Vichy et les Juifs, Paris, Calmann Levy, 2013.

L’APPRENTI SORCIER 2.0

Un jeune apprenti sorcier ne parvient pas à contrôler un balai auquel il avait ordonné de prendre des seaux afin de remplir une bassine d’eau. Il se laisse déborder par la situation. L’œuvre de Goethe a été popularisée au cinéma par Walt Disney pour le plus grand plaisir des petits et des grands. A l’ère du Big Data, l’homme pourrait-il se laisser dépasser par un mécanisme qu’il a lui-même enclenché ?

mickeyIl n’y a pas que les économistes professionnels qui conviennent que la relation entre le besoin de main d’œuvre, la demande de travail, et le nombre de personnes en quête d’un gagne-pain, l’offre de travail, est déterminante dans la fixation des salaires. Le rapport de force entre les employeurs et les employés est souvent favorable aux premiers mais les cas de figure dans lesquels ce sont les salariés qui ont mené la danse ne manquent pas. Ainsi, au quatorzième siècle, à la suite de la Peste noire, la population européenne a diminué de plus de 30 % tandis que la surface des terres arables restait identique. S’est ensuivie une amélioration significative des conditions de vie des paysans puisque, face à la raréfaction des bras disponibles, les propriétaires terriens étaient en concurrence pour se les attacher. La peinture hollandaise est caractérisée notamment par sa description des scènes de la vie quotidienne. Si elle n’en avait pas été alors à ses balbutiements, un artiste aurait certainement eu l’idée de dépeindre un seigneur allongé sur le sol de sa superbe demeure, les mains jointes, implorant un paysan debout devant lui et détournant le regard avec dédain. Son titre aurait été probablement : « Le maître au ventre par terre ».

L’histoire économique montre que les capitalistes sont épris de progrès technologique. En permettant le remplacement des hommes par des machines, il génère des économies substantielles à long terme. Dans le jargon des économistes, une substitution de capital au travail s’opère. Une telle option est encore plus rentable si le coût du travail est élevé. De leur côté, les salariés sont beaucoup plus hostiles : ils perçoivent une menace immédiate pour leur emploi. Il est difficile de les raisonner en leur rappelant que la transition entre l’invention de la roue et la fibre optique s’est accompagnée de créations nettes d’emplois. En effet, s’il y aura globalement plus de gagnants que des perdants, ceux qui sont actuellement en place n’auront pas forcément les compétences pour basculer vers les nouveaux postes. C’est pourquoi John Kay, l’inventeur de la navette volante qui décupla la productivité dans le textile au dix-huitième siècle dut fuir afin d’échapper à la vindicte d’ouvriers tisserands. En fait, tout dépend de la position que l’on occupe dans le système économique. Au dix-neuvième siècle, l’économiste David Ricardo exprima sa désolation face à la destruction de machines par des ouvriers en colère avant de se raviser et d’afficher une forme de compréhension … à la consternation de ses amis libéraux cette fois.

Avec l’impressionnant développement de la robotisation et les folles perspectives offertes par l’intelligence artificielle, le débat a été relancé. Le monde des entreprises croque à pleine dents dans le fruit qui lui est proposé. Les plateformes logistiques dernier cri, presque entièrement automatisées et couvrant des surfaces de plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés, se multiplient. Le travail disparaît en même temps que les grévistes potentiels qui coûtent horriblement cher. Des machines d’une originalité incroyable sont inventées tous les jours. Le discours rassurant des économistes qui martèle que le bilan des emplois restera positif comme à chaque révolution technologique est moins convaincant. D’abord, ils sont en désaccord entre eux sur les listes des professions menacées et protégées. Pour illustration, une étude de Frank Levy et Richard Murnane en 2004 excluait la conduite de véhicules du spectre des activités automatisables dans un futur proche. Ils se sont trompés. De plus, même s’il fait peu de doutes que le Big Data constitue un gigantesque gisement de métiers d’avenir, supposer qu’ils parviendront à absorber la majeure partie des bataillons d’inutiles de l’ancienne économie est peu plausible.

Ce scénario d’un capitalisme triomphant et qui atteindrait une productivité inespérée n’est-il pas trop beau ? Revenons au rôle de son arme décisive, le musculeux et survitaminé Big Data. Capable de détecter des anomalies qui nuisent à la précision de son action et de les corriger, il est devenu plus intelligent qu’artificiel. Il ose même s’aventurer sans vergogne dans les champs du diagnostic médical et de la justice prédictive. Dans notre économie, le capitaliste se définit par sa prise de risques. Ce projet économique est-il rentable ? Pour que la société sache si un produit plaira et trouvera un marché, quelques courageux se « sacrifient » en exposant leurs ressources personnelles. Ils sont récompensés quand la réponse est positive. Or, avec la puissance de calcul de l’ami Big Data, n’est-il pas possible d’imaginer que la fonction de défricheur du capitaliste, s’avérera un jour inutile ? Puisque le risque est probabilisable, tous les paramètres, toutes les variables, finiront immanquablement par intégrer l’équation. Dans ces circonstances, le capitaliste ne sera pas plus précieux que le travailleur. Ouïe !

La parabole de Saint-Simon a fait scandale il y a presque deux siècles. Le célèbre comte se moquait des dirigeants politiques français dont la disparition ne causerait guère de dégâts par comparaison avec la perte des agents économiquement productifs. En s’appuyant sur Big Data, la logique capitaliste pense au contraire s’affranchir des contraintes que le travail fait peser sur les profits. Qu’elle prenne garde toutefois : en poussant à peine le raisonnement, le même Big Data pourrait bien arriver à la conclusion que la logique capitaliste elle-même n’est pas plus indispensable. Parabole, antenne relais ou cloud, peu importe en vérité ! Au bout du com(p)te, c’est l’image d’un Mickey submergé, dépassé par sa stratégie déficiente qui s’impose. L’« apprenti sorcier » n’a pas pris une ride…

Conseils de lecture :

Alexandre Laurent, La mort de la mort, Paris, JC Lattès, 2011.
Noah Harari Yuval, Homo Deus, Paris, Albin Michel, 2017.

 

LE POUVOIR DU POUVOIR D’ACHAT

Le pouvoir d’achat se trouve-t-il en hausse ou en baisse ? Le débat politique autour de cette question est féroce, prenant parfois l’allure d’une bataille de tranchées. La réponse à cette interrogation est peut-être moins importante que la signification de son caractère obsessionnel. Son rôle central dans la vie politique mérite d’être souligné.

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Une précision s’impose : le problème du pouvoir d’achat concerne presque exclusivement les sociétés les plus riches. Pour les êtres qui vivent avec moins de 1,90 dollar par jour, leur nombre avoisine les 800 millions selon la Banque Mondiale, il s’agit d’un luxe qui apparaît totalement hors de portée. Un état d’extrême pauvreté débouche sur une autre approche des considérations économiques. Sans entrer dans des querelles statistiques, les centaines de millions d’humains qui s’élèvent juste au-dessus du seuil théorique fixé donc à 1,90 dollar ne vivent pas non plus dans l’opulence. Au total, c’est bien plus de 2 milliards de personnes qui peuvent être rattachées à la pauvreté. Or, quand on ne parvient pas à sortir réellement la tête de l’eau, se projeter à moyen ou à long terme n’est pas à l’ordre du jour. L’idée d’un budget, construit pour satisfaire les besoins de la famille, ne l’est pas davantage. Les individus sont surtout préoccupés par l’immédiateté. Si leurs comportements de consommateurs sont souvent aberrants, par exemple un penchant prononcé pour l’alcool ou un désintérêt pour les enjeux sanitaires, ce n’est pas en raison d’une quelconque déviance mais parce que leur horizon temporel est réduit.

Revenons aux pays développés où le niveau de revenus autorise les résidents à envisager leur situation économique avec plus de sérénité. Le pouvoir d’achat y prend toute sa signification. La politique internationale, celle de l’éducation ou de la recherche suscitent certes de l’intérêt mais avec une certaine distance. Les idéologies ne déclenchent plus les mêmes passions qu’autrefois. En revanche, le pouvoir d’achat renvoie des à réactions vraiment épidermiques. La plupart des mesures du gouvernement ou critiques de l’opposition sont appréciées à travers son prisme. C’est amusant dans le sens où il n’est guère de sujet plus barbant, plus technique, que la fiscalité. Il n’empêche que les résidents désirent avant toute chose savoir quel sera l’impact de la politique gouvernementale sur leur porte-monnaie, ainsi que sur celui de leur voisin bien sûr. Ce sont leurs priorités. Les sociologues décrivent des sociétés modernes à l’individualisme exacerbé. Ils invoquent souvent la mort du modèle fordiste, la disparition des solidarités traditionnelles avec notamment une désindustrialisation marquée. Il devient essentiel d’aller jusqu’au bout de ses fantasmes de consommateur, d’assouvir ses envies les plus folles, de se faire remarquer par la spécificité des biens que l’on détient. La consommation est une expérience de vie indépassable : « je suis par ce que j’ai ».

En décembre 2017, alors que les fêtes de fin d’année se rapprochent dangereusement, l’INSEE produit une note aux effets ravageurs pour le gouvernement : le pouvoir d’achat diminuera de 0,3% en 2018. L’exonération de la taxe d’habitation et le transfert des cotisations chômage sur la CSG avaient été placées en tête de gondole par le Président Macron afin d’adoucir le traitement de cheval administré sur le front du marché du travail… et voilà que l’INSEE affirme que ces mesures ne compensent pas la hausse du prix de biens comme la cigarette et le carburant. La diminution du revenu disponible des ménages est évaluée à 4,5 milliards d’euros. Patatras. Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement monte aussitôt au créneau. Il n’hésite pas à s’en prendre au sérieux du travail de l’INSEE. Affairés à leurs achats de Noël à moins qu’ils ne soient crucifiés par la surprenante nouvelle, les Français ne relèvent pas le caractère incongru, voire délirant de cette attaque. Bien qu’indépendant, l’INSEE représente la France. Il s’agit de l’organisme qui réalise les études statistiques officielles portant sur l’économie nationale. Par cette remise en cause, c’est sa crédibilité qui est tout bonnement écornée. Si le gouvernement français tient l’INSEE en si basse estime, pourquoi l’étranger devrait-il se comporter autrement ? La France tire sur la France.

Ce constat ne doit cependant pas interdire d’examiner l’argument de Benjamin Griveaux. Et s’il avait raison malgré tout sur le fond ? Eh bien, pas du tout. Son raisonnement paraît limpide : comme le prix des cigarettes doit augmenter, les agents économiques décideront de fumer moins et ils paieront de la sorte moins d’impôts. Ce qui restaurera leur pouvoir d’achat… Sauf que sa mauvaise foi est évidente. Il ne peut ignorer que l’INSEE et les instituts statistiques internationaux fonctionnent tous avec une hypothèse de consommation constante, laquelle repose sur le fait que la demande d’un bien ne dépend pas uniquement de son prix. L’image du produit dans la société peut ainsi se modifier et exercer une influence sur sa consommation. C’est pour éviter de spéculer sur ces effets qui s’entrecroisent que cette convention comptable a été instituée. Néanmoins, pour ne pas être trop injuste envers le porte-parole du gouvernement, il convient de reconnaître que sa position fait entrer la réflexion sur le pouvoir d’achat dans une nouvelle dimension.

Poussée au bout de sa logique, l’assertion que la hausse du prix des cigarettes décourage les éventuels consommateurs et préserve indirectement leur pouvoir d’achat confine assurément au sublime. Cela signifie qu’une explosion des taxes ou des prix est la meilleure façon de préserver le revenu des ménages en les incitant à ne pas dégainer leur porte-monnaie. Une révolution conceptuelle s’opère sous nos yeux. Le pouvoir d’achat n’est plus associé à la quantité de biens que l’individu poussé par une fièvre acheteuse est capable d’empiler dans son caddie. Il se transforme en la somme des pièces jaunes que le consommateur stoïque aura amassé parce que l’affolement des taxes ou des prix lui a conseillé de ne pas s’aventurer dans les magasins. Loin des razzias, des bacchanales de consommateurs compulsifs, le pouvoir d’achat devient une forme de sagesse. On retrouve une formule prêtée à Thucydide : « la retenue est une force ». Dans la sphère de la consommation, cette maîtrise de soi porte désormais le nom de pouvoir d’achat et une forte inflation en est une condition ! Plutôt qu’à bouder en pensant à l’effort de réécriture des manuels de leur discipline, les économistes seraient beaux joueurs s’ils prononçaient l’éloge de cette pensée iconoclaste tellement stimulante intellectuellement.

Conseils de lecture :

Banerjee Abhijit et Duflo Esther, Repenser la pauvreté, Paris, Points, 2012.
Fourastié Jean et Jacqueline, Pouvoir d’achat, prix et salaires, Paris, Gallimard, 1977.

 

PATRIE, PATRIE, SURTOUT PAS ?

Le désaccord entre le gouvernement espagnol et les dirigeants de la Catalogne fait craindre le pire en Europe. Il n’y a pas que les aficionados de football qui s’inquiètent pour le devenir des matchs entre le Real Madrid et le Barça. Beaucoup sont tétanisés par une sécession qui ouvriraient la voie de l’indépendance à d’autres régions. Sommes-nous en route vers une Europe des régions ?

patrieSur la question de la nation, les positions sont très tranchées. A un pôle, ses adversaires s’insurgent contre l’existence de frontières artificielles à l’intérieur desquelles les «imbéciles heureux qui sont nés quelque part » de Brassens pullulent. Ces internationalistes qui se pensent comme « citoyens du monde » raillent les patriotes qui prétendent que tout élément national est bien par essence et que tout ce qui est situé au-delà de la frontière forcément mal. Par exemple, quand Arcelor rachète l’entreprise canadienne Dofasco, c’est une attitude conquérante, mais quand les Indiens de Mittal absorbent justement Arcelor, c’est un outrage. Pareillement, les manifestations de fierté mal placée sont susceptibles de dégénérer en conflit militaire : tandis que le président de Corée du Nord teste des missiles balistiques, celui des Etats-Unis le bombarde en retour de tweets rageurs. Le message des anarchistes internationaux est clair : nous sommes tous des frères humains et nous devrons prendre garde de ne pas trop nous différencier les uns des autres. La paix est en jeu.

A l’opposé, les patriotes se moquent des internationalistes sans boussole, ni limite. Ils les accusent de se priver de repères en refusant de marcher au pas et de se lever au son du clairon. C’est pourquoi les défenseurs de la nation accordent tant d’importance à ses symboles comme son drapeau. Quand un artiste vient présenter une version reggae de l’hymne national, ils ne goûtent guère l’audace de l’œuvre et s’insurgent au contraire contre l’atteinte au sacré. Leur manque d’humour récurrent se double d’un manque d’originalité. Voici un concitoyen face à un peloton d’exécution composé d’ennemis déterminés à mettre le pays à feu et à sang. Que le malheureux lance à ses futurs assassins dans une envolée lyrique : « allez, je ne vous hais point ! » avant de se faire trouer de balles comme une passoire, et le patriote ne comprend pas la démarche poétique de feu l’humaniste. Ils le tiennent clairement pour un inconscient de la pire espèce. L’imagination n’est décidément pas leur qualité première.

Entre les deux camps, règne un dialogue de sourd même s’il arrive que des individus passent de l’un à l’autre – Simon Epstein a joliment décrit le parcours de dreyfusards antimilitaristes devenus fervents collaborationnistes, partisans de l’ordre nazi. Ces positions extrêmes rendent l’option du « juste milieu » assez instable. Si vous portez de l’intérêt à la spécificité de votre culture, vous risquez d’être taxé de danger pour la paix universelle. Si vous vous promenez avec le drapeau d’un pays pour lequel vous ressentez un attachement un soir de match, l’accusation de faire partie d’une « cinquième colonne» vous pend au nez. En revanche, si vous vous montrez critique envers certains pans de l’histoire de votre pays, vous entrez dans la catégorie des traîtres. Pour sortir de cette guerre de tranchées, n’est-il pas possible de considérer que la nation est une forme de socialisation parmi d’autres comme la famille, l’école ou le club de philatélie ? En tout cas, si les frontières étaient abolies, si l’on était partout chez soi, il ne serait plus possible de passer ses vacances à l’étranger et ce serait vraiment dommage ! A partir du moment où gommer les différences est obsessionnel, c’est même l’étonnement lié à la découverte d’autrui qui se trouve menacé.

Dans ce contexte, les aspirations de certaines populations à la sécession donnent l’impression de se situer à contre-courant. D’un point de vue économique, le mouvement des entreprises suggère que, pour être pris au sérieux, pour compter, il convient d’être gros. C’est la problématique de la « taille critique ». Evidemment, le rapport affectif des «collaborateurs » à l’entité qui les dirige est très réduit mais qu’importe tant qu’ils sont assez productifs. Dans une perspective sociétale, la tendance en Europe semble être à la consommation frivole, éventuellement à la protestation contre les injustices sociales, mais pas à ce type de revendication nationaliste. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes y évoque de surcroît de fort mauvais souvenirs. Inspiré des quatorze points du président américain Wilson, ce principe a été très mal appliqué à la fin de la Première Guerre mondiale sur le continent européen. Il a généré un découpage ubuesque, porteur de rancœurs et annonciateur de la conflagration à venir comme l’a préfiguré Hergé dans le « Tintin » où s’opposent Syldaves et Bordures.

Les réticences européennes face au mouvement indépendantiste catalan s’expliquent à l’aune de cette expérience. Le redécoupage des frontières après la Deuxième Guerre mondiale a laissé des minorités insatisfaites mais, y toucher à nouveau, reviendrait à ouvrir une boîte de Pandore. Et puis, où se situe la limite de cette logique de démembrement ? Au niveau de la région, du département, de la ville ou même du deuxième étage de son immeuble ? Le film Passeport to Pimlico, un chef d’œuvre d’humour britannique, le démontre à sa façon. Selon un vieux parchemin, un quartier londonien serait juridiquement une dépendance du duché de Bourgogne et pourrait prétendre de ce fait à l’indépendance. Ce qui provoque une crise entre ses habitants et le Gouvernement de Sa Majesté… Pour en revenir aux Catalans, leur démarche est maladroite dans le sens où, pour beaucoup, le vote en faveur de l’indépendance était motivé par un argument fiscal : nous sommes riches et en avons marre de payer pour les régions pauvres. Dans ce cas, à l’instar de la Vénétie et de la Lombardie, réclamer davantage d’autonomie aurait été plus avisé. Ce n’aurait pas été plus généreux mais, sans doute, plus intelligent.

Conseils de lecture :

Epstein Simon, Les dreyfusards sous l’occupation, Albin Michel, Paris, 2001.
Hergé, Tintin. Le sceptre d’Ottokar, Casterman, 1993.

UNE VIE POLITIQUE A LA RUE

Lors de la manifestation qu’il a organisée le 23 septembre, Jean-Luc Mélenchon a tenu des propos qui en disent autant sur sa conception de la politique que sur les travers du système dans lequel il évolue comme un poisson dans l’eau. Nous pourrions lui souhaiter une meilleure santé… au système bien sûr.

manif tank

Rappelons que, selon les dires de l’insoumis en chef, c’est la rue « qui a abattu les nazis ». Avant d’y revenir, il doit être souligné que son envolée a déclenché une épidémie de réactions presque aussi grotesques. En tout cas, pour les niaiseries, il y avait manifestement concours ce week-end. Les représentants de la majorité furent les premiers à réagir, sautant sur l’occasion pour reprocher à Jean-Luc Mélenchon d’avoir assimilé le gouvernement actuel au nazisme. La ficelle était un peu grosse et le contexte le démontre aisément. Le Président Macron venait d’asséner que « la démocratie, ce n’est pas la rue ». La formule mélenchonienne visait à le réfuter frontalement et, à cette intention, un catalogue des haut faits d’armes du peuple en mouvement, on n’ose dire en marche, avait été déployé. Cela a failli être du plus bel effet. Quoi qu’il en soit, la référence au nazisme ne s’inscrivait pas dans une comparaison avec la politique gouvernementale. Les soutiens de La République En Marche qui prétendaient le contraire s’adressaient surtout aux citoyens traitant la petite musique politique comme un bruit de fond, sans y prêter de réelle attention. C’était leur cœur de cible.

Passons à la farandole des experts. Interrogés, ils devaient à la fois témoigner d’une capacité à prendre du recul et d’un sens de la mesure. La tâche n’était pas évidente dans cette configuration où l’opposant numéro un du gouvernement avait exprimé des idées totalement indéfendables. Le cas de Jean Garrigues est symptomatique de cette problématique. Subtil connaisseur du populisme notamment à travers son étude du boulangisme, cet habitué du petit écran commença par condamner la thèse de Mélenchon. Non, il n’est pas exact que la défaite du nazisme a été provoquée par un soulèvement populaire. Les GI et les soldats de l’Armée rouge en ont été les rouages essentiels ainsi que les jeunes l’apprennent au collège. Mais voilà, il fallait tenter de rééquilibrer les choses. Alors, l’universitaire évoqua la Résistance. La rue avait contribué en partie malgré tout à bouter hors de France les chevaliers teutoniques. Dans sa bouche, la rue était donc égale à la Résistance. Hallucinant ! La rue mélenchonienne est constituée de citoyens unis au grand jour contre l’ordre social. De leur côté, les résistants ne manifestaient pas. Ils vivaient dans la clandestinité et le secret était essentiel à leur survie. Répétons-le : il y avait concours !

Pour ce qui est de Mélenchon, c’est un fin lettré. Il n’y aucune raison de supposer qu’il a été dispensé de cours d’Histoire d’autant que sa fameuse tirade se réclamait de cette discipline. Des auteurs comme Gustave Le Bon se sont intéressés à la psychologie des foules. Ils ont observé que, en fusionnant avec la masse, les individus deviennent moins responsables individuellement. A partir de là, tous les dérèglements sont possibles. Les bossus, les roux, les supposées sorcières et les Juifs ont maintes et maintes fois subi la vindicte populaire au Moyen Age. Le strabisme n’était pareillement pas toujours bien vu à cette époque. Plus près de nous, Alain Corbin décrit de quelle manière un homme a été supplicié dans le village de Hautefaye en 1870. Il s’agissait certes d’un noble, et le curé avait échappé de peu au même sort, mais le pauvre avait subi d’atroces tortures avant d’être brûlé vif sous les yeux de centaines de villageois en transe. Cependant, Mélenchon n’est pas un crétin. Il ne mise pas tout sur le bon sens de la rue. Il sait qu’elle peut se fourvoyer comme au Venezuela par exemple où elle se transforme en chienlit. C’est qu’elle y menace de chasser du pouvoir l’héritier de Chavez, la rue !

Si l’on poursuit le raisonnement, tout ceci signifie que la rue doit être guidée. Le troupeau a besoin d’un berger et, cela tombe bien, Mélenchon en possède toutes les qualités. En bon démocrate, il s’est présenté aux élections. Cela s’est malheureusement gâté avec leur résultat. Nul être n’est parfait et il se trouve que Mélenchon est un peu mauvais perdant. Il a d’ailleurs tardé à reconnaître sa défaite le soir du premier tour. Ah, tentation de la rue, quand tu nous tiens ! Mais quel est justement le rapport avec l’idée que cette rue-là aurait abattu le nazisme ? Si l’on part du principe que l’ennemi absolu est le nazisme et que la victoire contre lui a été permise par un moyen spécifique, celui-ci devient d’un coup magnifié. Battu par le suffrage universel, Mélenchon a décidé de descendre dans la rue pour faire valoir ses droits. Dans sa terminologie, c’est le gouvernement qui a commis un « coup d’état social », un « putsch ». Son pari est que la colère du peuple continue d’être attisée par les macroneries, pour illustration ses déclarations sur « ceux qui ne sont rien » ou les « fainéants » – et la source ne semble pas près d’être tarie.

Quoi que l’on puisse penser de l’action du Président, la stratégie qui consister à sanctifier la rue est la marque d’une terrible régression. Quand François Hollande fait campagne sur un programme et met en œuvre la politique de son adversaire, on peut encore s’interroger mais, dans ce cas précis, Emmanuel Macron avait annoncé la couleur. Dans ces conditions, l’accuser de ne pas respecter la démocratie est inacceptable. De façon plus fondamentale, les étudiants qui ont été massacrés sur la place Tiananmen à Pékin auraient certainement préféré s’exprimer dans un isoloir, dans un système réellement démocratique, plutôt qu’à l’air libre face à des blindés. Afin d’éviter de régler les différends politiques dans la rue, le verdict des urnes est un superbe garde-fou sans jeu de mots. En nous éloignant de l’homme des cavernes, la démocratie permet au peuple de s’exprimer pacifiquement. Les penseurs grecs, qui se méfiaient du glissement de la démocratie vers la démagogie populiste, étaient assez méfiants vis-vis d’elle. Ils avaient anticipé Mélenchon…

Conseils de lecture :

Aristote, La politique, Paris, Vrin, 1995.
Corbin Alain, Le village des « cannibales », Paris, Champs, 2009.

 

Au revoir, Henri, chapeau bas !

Henri Guaino a tiré sa révérence. Laminé au premier tour des élections législatives, ce gaulliste historique a quitté la vie politique en lui claquant la porte au nez. Le moment de colère radiophonique dont il a gratifié les traqueurs de buzz lui a valu en plus les quolibets du public : « Hou, le mauvais joueur ! » Et pourtant, n’y a-t-il pas une autre leçon à retenir de tout cela ?

En démocratie, le peuple est souverain. Les citoyens entrent dans un isoloir, glissent un bulletin de vote dans une enveloppe qu’ils insèrent dans une urne après avoir signé à côté de leur nom. Le candidat ayant rallié le plus de suffrages est déclaré vainqueur. Dès la publication des résultats, il annonce avec gravité qu’il prend la mesure de la tâche qui l’attend. Sauf si l’un d’entre eux porte le nom de Jean-Luc Mélenchon, ses adversaires reconnaissent leur défaite, félicitent l’heureux élu et lui souhaitent de réussir pour le bien du pays. En revanche, tous, les perdants comme le gagnant, se lancent dans un poignant mea culpa sur les plateaux télévisés. Ils ont compris le message de leurs concitoyens. Ils ont été mauvais et n’ont pas répondu à leurs préoccupations mais, ils le promettent, ils ont retenu la leçon et feront mieux la prochaine fois. Munis des chiffres de l’abstention, les commentateurs se régalent, exigeant des politiciens qu’ils s’aplatissent davantage parce que, franchement, ils ont vraiment eu du mal à exercer leur immense talent dans cet environnement peu ragoûtant qu’ils n’ont absolument pas contribué à fabriquer.

Les élections se suivent et la tragédie se répète invariablement. La fonction cathartique de ce scénario est bien connue. En outre, il n’est pas question de critiquer en soi la souveraineté du peuple, ce qui reviendrait in fine à faire l’apologie du gouvernement d’une élite plus ou moins éclairée. Néanmoins, il y a quelque chose de malsain dans la distribution des rôles dans cette pièce de théâtre sans imagination : les politiciens seraient tous nuls alors que les citoyens, eux, feraient preuve d’un haut sens du bien commun et que les journalistes ne chercheraient qu’à éclairer noblement les débats. Ce genre de représentation évoque les footballeurs ventripotents du dimanche matin qui sont essoufflés après un quart d’heure de match. Ils jouent en dixième division mais ils se plaignent que l’arbitre soit trop éloigné de l’action. Quelle différence de qualité avec un arbitre international ! Certes, ami footeux, mais n’as-tu donc pas à l’esprit que ton arbitre est adapté à ton niveau de performance. Si tu joues en équipe de France, tu seras arbitré par un arbitre international… Alors est-ce pareillement toujours la faute des autres en politique ?

L’idée qu’« une société a les dirigeants politiques qu’elle mérite » repose d’abord sur une base factuelle. Le vainqueur est celui qui recueille le nombre de votes le plus élevé. Au-delà, il traduit une appréciation de la vie politique qui est loin d’être insignifiante. Prenons un homme politique condamné à plusieurs reprises par la justice dans le passé et actuellement mis en examen dans un nombre incalculable d’affaires, notamment pour fraude fiscale, blanchiment de fraude fiscale et corruption passive. Cela ne l’empêche pas d’être élu et réélu sans discontinuer, que ce soit comme maire ou député. En outre, marque suprême de sa gestion plutôt singulière, sa ville est classée parmi les plus endettées de France. J’ai été fréquemment amené à rencontrer des habitants de cette municipalité. Sans prétendre mener d’enquête sociologique, j’en ai évidemment profité pour les interroger sur leur édile. Le visage de ces personnes, qui en général n’étaient pas politisées, ne laissait transparaître les stigmates d’aucune forme de perversité ou de déviance morale. Leur discours était souvent très semblable : « Oui, je sais tout ça mais il n’a pas oublié non plus ses administrés. Si mes enfants ont fait de si jolis voyages, c’est grâce à lui ».

Cela s’appelle la réciprocité, « l’échange de bons procédés ». Que cet excellent client du Canard Enchaîné continue d’exercer des responsabilités importantes suppose une conception du politique qui n’est pas moins respectable qu’une autre mais qui devrait dispenser les politiciens de leurs marques de déférences envers leurs si purs électeurs. L’intérêt personnel de l’électeur n’est pas forcément décisif dans cet improbable soutien. Il arrive que le personnage problématique soit soutenu uniquement en tant que candidat le plus à même de faire gagner sa famille politique. Ce n’est pas le candidat idéal mais seule la victoire est belle, n’est-ce pas ? Dans le même ordre d’idée, un homme politique bien introduit dans les hautes sphères est bien utile au niveau local. Alors tout gâcher juste parce qu’il s’est montré un rien trop gourmand, vous n’y pensez pas ! Le cynisme des politiciens est confondant comme l’illustre l’affaire Richard Ferrand. Quand l’affaire a éclaté, la position du gouvernement n’a pas été de démettre ce poids lourd de la macronie mais d’inviter les électeurs de sa circonscription à trancher. Ce qu’ils ont fait dans le sens espéré. Richard Ferrand l’a emporté et s’est même autorisé une déclaration pleine de morgue devant les médias… avant d’être exfiltré du gouvernement.

Alors voilà, la gerbe d’Henri Guaino n’était pas de fleurs. Le ton était d’une virulence rare. Le parterre de ces Tartuffe de journalistes qui poussaient des cris d’orfraie devant la charge de l’homme politique a probablement renforcé sa volonté de procéder à un impitoyable solde de tout compte. Toutefois, fondamentalement, l’hypocrisie ambiante lui est apparue d’un coup insupportable. Pourquoi battre le terrain pour venir à la rencontre des électeurs ? La politique est devenue hélas un cirque dont Jean-Jacques Bourdin est le parangon : prêt à bondir sur son invité, à ne pas le laisser respirer, résolu à l’interrompre tous les cinq mots sortis de sa bouche avec des questions démagogiques destinées à montrer que l’autre ne connaît ni la vie réelle, ni ses dossiers.

Conseils de lecture :

Debord Guy, La société du spectacle, Paris, Folio, 1996.
Le Canard Enchaîné