REVERS ET PROPOS ACERBES

L’affaire Novak Djokovic est vraiment tombée à pic. L’actualité hibernait. Les grands médias semblaient tourner désespérément en rond. Et voilà que les aventures trépidantes d’un joueur de tennis au bout du monde les ont fait sortir de leur ronron. Se prêtant à un feuilletonnage, elles se sont imposées sans coup férir. Jeu, set et match.

En résumé, un tennisman serbe antivax et au régime sans gluten – ce  dernier point est secondaire ici – s’est fait expulser par le gouvernement australien dans une opération « du goudron et des plumes » digne du Far west. Le malheureux s’était rendu au pays des kangourous, qui est très strict dans les règlementations anti Covid, en sortant de sa poche une dispense de vaccination. Flairant l’entourloupe, le gouvernement a alors fait des pieds et des mains, on pourrait dire des bonds, pour l’empêcher de participer à l’Open d’Australie. Son visa a été annulé une première fois le 5 janvier et, suite à son appel de cette décision, le joueur a été placé en rétention administrative. Un juge a donné tort aux autorités le 10 janvier mais les échanges se sont poursuivis à un rythme soutenu. Le 14 janvier, comme il en avait le droit, le ministre de l’Immigration a une nouvelle fois invalidé le visa. Djokovic a été contraint de quitter son confortable hôtel pour repartir en rétention administrative le temps de l’examen de son nouveau recours. La cour fédérale a estimé deux jours plus tard que la plaisanterie avait suffisamment duré : dehors, get out, raus, vai fuori.  

Le champion de tennis, qui a gagné de haute lutte le surnom de « Novax Djocovid », bénéficie assurément de circonstances atténuantes. Il a grandi dans un environnement peu propice au développement de l’intelligence et du sens de la mesure. Quand on écoute les propos tenus par ses parents afin de le soutenir, il est difficile de ne pas être effaré. Dans la famille butor, je vous présente le père puis la mère qui n’hésitent pas à parler de « maltraitance », de « torture », et même de « crucifixion ». A leurs yeux, la sauvage agression ne visait pas que la Serbie mais tous les chrétiens orthodoxes du monde entier, et peut-être même tous les chrétiens. Heureusement que les décideurs n’étaient ni juifs, ni musulmans… Pour enfoncer le clou, les géniteurs de la star ont mis brutalement un terme à leur conférence de presse dès la première question gênante. Rappelons que, durant toute la saga, Djokovic est resté libre d’embarquer dans le premier avion pour la destination de son choix. Pourtant, le gouvernement serbe s’est mis au diapason. Pas touche à Djoko, un actif stratégique de la nation ! Une déclaration de guerre à l’Australie a été écartée de justesse au tout dernier moment.

Ce ne sont pas les seuls éléments qui incitent à l’indulgence. Rappelons que le tennis est à l’origine un sport de gentlemen. Le montant élevé de l’inscription dans un club, justifié par le coût de l’entretien du gazon ou de la terre battue, aussi bien que les règles tordues, par exemple le décompte bizarre des points, en avaient fait une activité réservée à une élite. Sa transformation en un sport moderne attractif pour les médias n’allait pas de soi. Elle a été stimulée par la démocratisation de sa pratique, concomitante de l’irruption au haut plus niveau de la figure de « bad boys » attachants comme Ilie Nastase, Jimmy Connors ou John McEnroe, qui ont contribué à désacraliser l’image des joueurs, à la rendre moins lisse. Avec uniquement des clones de Björn Borg, surnommé Iceborg, il n’y aurait jamais eu d’engouement du grand public. Ces mauvais garçons ont fait naître des rivalités, des oppositions de styles et de caractères, dont tout le monde raffole – Borg-McEnroe pour illustration. On n’était peut-être plus entre « gens de bonne compagnie » – face aux « invasions barbares », les membres du Rotary Club ont été forcés de se rabattre sur le golf – mais le tennis est parvenu à susciter un intérêt populaire.  

A part les fondus de tennis, qui se souvient que le vainqueur de l’Open des Etats-Unis en 2020 s’appelait Dominic Thiem ? En revanche, nul n’a oublié que Novak Djokovic a été disqualifié pour avoir presque décapité une juge de ligne en frappant une balle qui l’avait atteinte au cou – lequel coup était involontaire, il s’agissait d’un mouvement de colère. A cet égard, l’Australien Nick Kyrgios semble tout aussi prometteur dans le genre. Il faut dire que le tennis fait partie des sports individuels. Comme les sports collectifs, ils sont également « une école de la vie » mais dans le sens où ils renforcent la confiance en soi qui est indispensable quand on se confronte seul à ses adversaires. Une croyance dégradée en sa propre étoile, une propension à être traversé par le doute, sont de lourds handicaps, des tares rédhibitoires chez les professionnels. Or, de la solidité mentale au nombrilisme, à l’égoïsme sans limite, la distance est mince. En tout cas, elle se parcourt à pied, idéalement chaussé d’une paire de tennis. Ceci conclut la partie sur les facteurs sociaux qui minorent la responsabilité de Djokovic. Il n’est cependant pas question passer sous silence ses options stratégiques. C’est bien lui et personne d’autre qui s’est pris les pieds dans le filet.

L’erreur fondamentale de Djokovic est d’avoir pris pour modèle Boris Johnson. Nul n’ignore que les hommes politiques se considèrent au-dessus des lois et des règlementations qu’ils édictent en faveur de leurs concitoyens. Le « serial teuffeur » de Downing Street s’est autorisé des pratiques douteuses et ne s’est guère donné la peine de les dissimuler. Suivant ses traces, le pauvre Novak n’a pas fait l’effort de monter une histoire qui tienne la route. Son prétendu test PCR positif ne l’a pas empêché de poursuivre normalement ses activités publiques. De la même manière, il s’est rendu en Espagne tout en omettant de le mentionner sur les formulaires administratifs d’entrée en Australie. Hélas, n’est pas Premier ministre britannique qui veut. C’est pourquoi le gentil Serbe s’est fait cravater ou serrer, c’est comme on veut. Une cravate se serre d’ailleurs – cravate, un objet d’origine croate. Pas de bol jusqu’au bout.    

La maxime (George Bernard Shaw) :  

Quand un homme désire tuer un tigre, il appelle cela sport ;

Quand un tigre désire le tuer, il appelle cela férocité.

CHICHE ?

Au bord d’une rivière, un scorpion demanda à une grenouille de s’allonger sur son dos pour se rendre sur l’autre berge. Devant les réticences de la grenouille, le scorpion expliqua que, s’il la piquait, ils couleraient ensemble. La grenouille accepta. Au milieu de la traversée, le scorpion piqua la grenouille. Celle-ci fut surprise par cet acte suicidaire. Le scorpion lui répondit benoîtement qu’il ne pouvait s’en empêcher, que c’était sa nature.    

A force d’entendre parler d’immunité collective, nous en sommes devenus tous de fins connaisseurs. En fait, nous la cherchons, la poursuivons, la traquons sans interruption depuis deux ans, à la manière du philosophe grec Diogène qui arpentait les rues d’Athènes avec une lanterne, mais sans masque, en clamant : « Je cherche un homme ». Malgré tous ces efforts, nous ne la trouvons pas. Qui ne s’est pas rendu sur la page Wikipédia de cette notion centrale dans la pandémie actuelle afin de s’instruire ? Il s’agit du « phénomène par lequel la propagation d’une maladie contagieuse peut être enrayée dans une population si une certaine proportion des individus est immunisée ». Par exemple, pour la variole, le seuil d’immunité avoisine les 83-85 %. On voit que l’information est assez précise. En revanche, elle n’est pas réellement utile puisque la maladie a été éradiquée selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). La symétrie avec le Covid est remarquable. Nous aimerions tant toucher du doigt son seuil d’immunité. Cela nous changerait la vie. Nous en sommes réduits à formuler des conjectures et, comme disent les paysans, quand le champ des possibles est large, le risque de se planter l’est également.

L’approche de l’immunité collective du Président Macron est, pour tout dire, incongrue puisqu’il se l’est appliquée à lui-même. Dans une longue partie de son mandat, il a distillé des petites phrases destinées à asticoter la population. Il serait fastidieux d’en dresser une liste exhaustive. Entre sa pique sur les « Gaulois réfractaires » et le « pognon de dingue » des aides sociales, son intention de faire bouger les lignes, de changer les mentalités, ressort parfaitement. Seulement, ces provocations n’ont pas eu l’effet escompté. Elles n’ont pas fait réfléchir mais ont suscité en réaction une levée de boucliers. L’homme a amorcé une esquisse de mea culpa tout en précisant que certains propos avaient été sortis de leur contexte. Puis le scorpion est redevenu scorpion. Pensait-il que les Français étaient vaccinés contre la litanie de ses saillies intempestives, que ses paroles bénéficiaient d’une forme d’immunité de groupe ? En tout cas, il n’en a rien été à moins que sa volonté d’emmerder les Français et sa déchéance de nationalité pour les irresponsables n’aient été un variant de l’espèce la plus virulente. Résultat : la discussion sur le sens du collectif est passée des non vaccinés au Président. Dommage.

Les plus de 5 millions de non vaccinés ne forment pas un bloc homogène. De cet ensemble, se distinguent notamment les « craintifs », on a moins de recul qu’avec une carabine, les « amoureux de la médecine par les plantes », on va bien inventer une tisane, les « conspirationnistes », on va nous planter une puce 5 G, sachant qu’il est possible d’appartenir à plusieurs de ces groupes en même temps : j’ai peur du manque de recul pour les puces 5 G, j’attends la sortie de la 6 G en buvant de la tisane. Ces individus ne sont assurément pas des moutons, encore moins des bœufs. Certains de leurs arguments méritent d’être entendus. Ainsi, les gens qui fument et se mettent en danger ne sont pas condamnés à payer leurs soins hospitaliers. Dans le même ordre d’idée, sans Covid, il est rare que les victimes de maladies contagieuses s’astreignent à des confinements. Vas-y que je te refile ma gastro ou mon angine : je ne vais tout de même pas louper cette soirée ! Tout le monde se fiche des porteurs asymptomatiques de la grippe, maladie dont le nombre annuel de morts est habituellement compris entre 20 000 et 30 000. Tout ceci est vrai et ne peut être écarté d’un revers de la main.    

L’incohérence des mesures sanitaires sert aussi les sceptiques. La pratique du sport en intérieur est interdite au lycée, y compris le step, activité à distanciation sociale, alors qu’il est permis de faire du volley-ball en club, où les joueurs passent leur temps à se taper les mains et à se tripoter entre les points. Plus le coronavirus se diffuse et plus forte est la tentation de réguler les comportements. Peut-être pourrions-nous profiter de la moindre dangerosité d’Omicron pour changer de logiciel ? Plus de pass sanitaire ou vaccinal, plus de contrôle. Rien. Libres !!! Le Covid serait regardé comme une maladie classique. Un service lui serait dédié dans chaque hôpital. Les malades seraient soignés, cela dans la mesure des places disponibles. Parce que les antivaccins, qui se battent souvent pour les libertés publiques, conviendront que leur santé vaut autant, mais pas plus, que celle d’un malade du cœur ou des poumons. Et, en ce moment, ils passent avant les autres. Ce qui n’est pas juste. Bref, en attendant d’augmenter le nombre de lits dans le système hospitalier français, et ce n’est pas la tendance, il importe que les services redémarrent normalement. Selon l’OMS, la probabilité d’être atteint d’une forme grave du Covid dépend de la vaccination. Avec un nombre de lits cette fois limité, voyons comment les citoyens antivaccins se responsabiliseront… et, de cela, nous retirerons peut-être en sus une immunité de groupe. Fromage et dessert.

Maxime : (Jules Renard)

La meilleure santé,

C’est de ne pas sentir sa santé.

INCLUSIF

Ils sont venus, ils sont tous là. Le citoyen, le social, l’entreprise. Il y a même le langage, avec ses codes maudits. Il est à la mode, l’inclusif. Il l’est tellement d’ailleurs  qu’il est devenu quasiment impossible d’envisager d’autres approches. L’injonction est claire : il convient d’être exclusivement inclusif.    

Comment ne pas être attiré par cet appel à la communion universelle, ce refrain envoûtant qui invite à la bienveillance envers autrui, ce carillon qui donne le signal d’une gigantesque battue inspectant les moindres recoins de notre environnement et où il est méprisable de laisser quelqu’un de côté ? Cela semble rempli d’humanité jusqu’à ras bord mais, voilà, la sagesse populaire nous enseigne, que, même si les baisers sont bien baveux, « qui trop embrasse mal étreint ». Evidemment, il faut aller un peu au-delà et, pour pousser un peu la réflexion, rien de mieux que les talibans. Les nouveaux maîtres de l’Afghanistan ont promis un gouvernement « inclusif ». La magie du mot a eu son effet. Les plus romantiques se sont imaginés des instances dirigeantes faisant également la part belle aux Hazaras, qui sont des chiites, aux femmes, etc… Le taliban nouveau était arrivé et c’était un grand cru ! Non, hélas. Manipulation alors ? Exercice de communication par un barbu ayant passé un semestre à l’Université de Berkeley ou qui a abusé de la dive bouteille ? Non plus.

En fait, le mot « taliban » vient de l’arabe « taleb » qui signifie étudiant. Bref, derrière les éructations de ces présumés barbares, il y a tout de même des livres ouverts et des analyses approfondies. Or, il se trouve que, de manière assez logique, les talibans sont remontés à l’étymologie d’inclusion avant de recourir à son utilisation. L’origine est latine « inclusio », en français enfermement. Les talibans ont été mal compris mais ils n’ont pas menti. L’aspect inclusif de leur programme politique consiste à emprisonner, à embastiller les opposants à leur idéologie. Ceux qui leur prennent la tête doivent finir par perdre la leur. Aucun journaliste n’a demandé au mollah Baradar si sa conception de l’inclusion était plutôt ségrégative, si elle cloisonnait, ou si elle était intégrative, à savoir si elle s’inscrivait dans une dynamique d’ouverture. Si la question lui avait été posée, il aurait répondu honnêtement. Qu’aurait-il eu à craindre ? Aussi regrettable soit ce quiproquo, il est d’une grande utilité. Il montre que, au bout du compte, l’inclusion évoque une séparation, une barrière, qui peut être posée ou retirée.

Il est possible de plonger dans les méandres du débat inclusion-exclusion à partir d’un exemple simple mais édifiant. Dans la semaine qui précède la fête des Mères, une séquence bricolage est organisée dans les écoles primaires françaises afin que les enfants puissent offrir un magnifique cadeau à leur maman chérie. De plus en plus d’instituteurs court-circuitent ce moment particulier de peur que cela ne réveille une souffrance chez les orphelins de mère, que cela ne provoque en eux de traumatisme insurpassable. L’intention est louable mais on comprend combien le refus de susciter un sentiment d’exclusion est susceptible de « confiner » à la bêtise, pour reprendre une expression très actuelle. On observe ici que la perspective d’inclusion, synonyme de hantise de la différence, fait finalement assez peu confiance à la résilience, à la capacité de l’homme à puiser en lui-même des forces qui l’aident à faire face à des situations désagréables. La créativité de l’instituteur est également sous-estimée. Ne peut-on imaginer des pratiques permettant de se soumettre à la tradition sans occasionner de désastre chez les orphelins ?

Bien sûr, la problématique est éminemment plus complexe. Les « distinctions » liées à un état ne sont pas appréhendées de la même façon que les « distinctions » liées à une action. Concernant ces dernières, l’inclusion ségrégative, c’est-à-dire l’exclusion, est beaucoup plus tolérée. Cela dépend des circonstances. Peu considéreront scandaleux que l’on incarcère une personne qui tire au fusil dans la foule. Pour ce qui est des distinctions liées à un état – âge, genre, état de santé, nationalité, religion… -, le débat est plus intense. La constitution de groupes d’individus partageant une identité commune est parfois perçue comme une entrave au vivre-ensemble, à l’inclusion intégrative, puisqu’elle laisse des individus à l’écart. Laissons les racistes de tout poil qui  n’ont guère d’intérêt pour notre propos. Les défenseurs de l’universalisme se divisent en deux camps. Il y a les soutiens d’un universalisme abstrait, froid, stérilisé. Selon eux tous les marqueurs identitaires, accusés à la fois d’être des constructions sociales (et alors ?) et  de porter les germes du racisme doivent être pourchassés. Leurs opposants considèrent que l’homme est un assemblage d’identités, de spécificités qui s’additionnent.

En partant de l’ensemble de l’humanité, les partisans du premier camp sont dans la position initiale la plus inclusive qui soit. Il leur suffit de couper toutes les têtes qui dépassent pour préserver cet état d’égalité théorique idyllique. Leurs adversaires font en quelque sorte le chemin inverse. L’écrivain portugais Miguel Torga définissait l’universel comme « le local moins les murs ». C’est grâce aux différences qui ressortent de sa rencontre avec autrui que l’homme rencontre l’universel. Les êtres humains ne doivent pas être assimilés à des clones. Par l’échange, ils apprécient ce qui peut les rapprocher au-delà de la distance inévitable qui les sépare. Ils s’ouvrent. Le principe égalitaire auquel le non raciste adhère est ainsi conforté par son expérience personnelle. Si l’on revient à la fête des Mères, l’universalisme le plus enrichissant n’est pas de gommer l’aspérité – le clivage entre non orphelins et orphelins – en supprimant l’atelier bricolage mais d’introduire au contraire la différence. En misant sur l’intelligence et l’empathie des enfants, l’épreuve sera surmontée et, cerise sur le gâteau, chacune des têtes blondes sera en mesure de mettre en perspective sa propre situation familiale.           

La maxime (Carrefour Voyage) :

Comme son nom l’indique, la formule « Tout inclus » aussi appelée « all inclusive » comprend les vols, l’hôtel, les transferts et repas.

Vous pourrez donc juste profiter de vos vacances all inclusive et vous détendre.

SOUS VOS YEUX, UNE REVOLUTION

L’élection présidentielle se rapproche à grands pas. Si la tendance des dernières années se confirme, de nombreux suffrages se porteront une nouvelle fois sur un certain Blanc. Pourtant, les prétendants ne manquent pas. Ça se bouscule au portillon. Mais de quoi cet afflux de candidatures est-il le nom ?

La théorie économique est du genre intrusive. Elle s’invite partout, même et surtout là où elle n’a pas son rond de serviette. Et, à table, elle pérore, caquète avec emphase, au point de transformer en cauchemar le repas de ses commensaux. La politique n’a évidemment pas échappé à ses insatiables et peu ragoûtants appétits. Il n’est nul besoin de se montrer trop imaginatif pour deviner comment l’économie a jeté son dévolu sur elle. Dans les démocraties, il y a un marché avec une offre, qui est produite par les partis politiques, et une demande, qui est exprimée par la population. Construisant leur programme en fonction des préférences des citoyens, les partis ambitionnent de remporter la victoire lors des élections. Ajoutons un zeste de rationalité et le tableau est complet. D’ailleurs, quand on voit les petits jeux d’une floppée de politiciens, il n’est pas interdit d’effectuer un rapprochement entre les aspects calculateurs de leur comportement et cette dernière hypothèse. En tout cas, dans ce cadre bucolique et champêtre, la poésie donne le tempo. Le pionnier de cette vision, Anthony Downs, rêvait d’être Baudelaire mais il est arrivé trop tard.

Cette analyse est axée sur les partis qui sont considérés comme les véritables acteurs de la vie politique. Ils sont la marque de l’action d’un groupe, incluant militants bénévoles et politiciens professionnels. Bien sûr, ces derniers développent une stratégie personnelle en briguant l’investiture de la famille à laquelle ils se rattachent  mais, sans la mise en branle de l’organisation en leur faveur, point de salut. L’appareil du parti mobilise des ressources financières, logistiques et humaines qui rendent inenvisageable l’hypothèse d’une candidature individuelle. C’est ce qu’on appelle une barrière à l’entrée. Mais, ça, c’était avant car les temps ont changé. Les partis ont beaucoup perdu de leur superbe. Pourtant, les économistes qui s’étripent entre eux sur la politique admettent presque tous la prémisse de leur centralité. Or, il est possible aujourd’hui de réussir en politique en contournant ces lourdes structures, ces mastodontes qui peinent à s’ajuster à l’individualisme ambiant. La discipline collective est passée de mode. Pourquoi perdre des heures à tenter de convaincre des camarades de parti un peu obtus quand on peut faire autrement et s’adresser directement à l’électeur ?

Les évolutions de la société de l’information ont permis cette évolution. Grâce à Internet, il devient relativement facile de s’adresser directement aux masses sans avoir coché la case « réunion hebdomadaire à la section du parti ». Pour cela, il est toutefois nécessaire d’être capable d’attirer l’attention de la population. C’est là que les grands médias entrent en scène. A l’affût d’événements originaux, atypiques, susceptibles de sortir les téléspectateurs du train-train de la vie politique, ils sont clients de ces francs-tireurs non partisans. Ils les pointent du doigt. Alors, les sondages viennent parachever l’œuvre, en légitimant et en renforçant l’excitation médiatique. Ils remettent ainsi une pièce dans le juke-box. Autrement dit, le mécanisme s’auto-entretient. Il ne reste plus qu’à trouver des vocations, des Jeanne d’Arc, des sauveurs de la nation prêts au don de leur personne, au sacrifice suprême. On pourrait craindre que peu d’individus soient disposés à s’astreindre à des contraintes telles qu’exercer le pouvoir et passer à la téloche pour avoir l’opportunité de faire le bien dans la société mais, à la surprise générale, ce n’est pas ça qui manque. 

Dans un contexte où la classe politique est discréditée, empêtrée dans ses combines et sa langue de bois, ces nouvelles figures apportent du sang neuf, une once de pureté. Le phénomène est mondial, faut-il le préciser, enfin partout où il y a de la démocratie. L’acteur-humoriste Volodymyr Zelensky est l’actuel président ukrainien. Moins drôle et plus grossier, Donald Trump a récemment joué le même rôle aux Etats-Unis. Il a certes été élu au nom des Républicains mais les caciques du parti ne voulaient pas de lui et c’est l’engouement qu’il a suscité hors des instances officielles qui est parvenu à lui forcer le passage. Encore moins drôle mais moins grossier, Emmanuel Macron a gagné les élections présidentielles françaises sans avoir jamais milité durablement dans un parti, ni s’être présenté à une quelconque élection.  L’unique mouvement auquel il a contribué activement, qu’il a créé même de toute pièce, est celui des « gilets jaunes » mais ce fut après son élection. Donc cela ne compte pas. Bref, un jour, cet homme s’est réveillé en décidant qu’il serait président de la République. Un « parce que c’est notre projet » plus tard, il entrait triomphalement en fonction à l’Elysée.

Une réussite aussi exceptionnelle ne pouvait que susciter des vocations. Pour l’élection à venir, il était logique que Macron ne soit plus tout seul. A l’extrême-droite, le journaliste Eric Zemmour se tâte et semble tout près de se lancer. A gauche, Arnaud Montebourg a fait son miel dans une entreprise avant de revenir en politique. Deux des postulants de la droite classique, Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, se sont reconstruits hors parti, avant de rentrer dans le rang pour la primaire. Edouard Philippe n’est pas candidat pour cette fois mais il vient de fonder son parti personnel à lui et juste lui, « Horizons (2027 ?) », dans une droite déjà bien dense. Cette rapide description montre que, pour un professionnel de la politique, quitter son parti s’avère être une démarche habile. Cela permet de se refaire une virginité, de paraître moins étriqué. Le pari est de récupérer ensuite le soutien de ceux que l’on a quittés. On n’y verra que du feu. Il reste une option, se proclamer comme parti ou mouvement antisystème, pour repêcher avec son petit filet tous les frustrés : il y a tellement d’horreurs dans ce pays que nos imperfections ne sont rien à côté. Rejoignez-nous !  

La maxime : (Alphonse Karr)

En politique, plus ça change

Et plus c’est la même chose

EGALITE

L’article premier de la « déclaration des droits de l’homme et du citoyen » proclame que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » mais la liberté absolue est-elle absolument compatible avec l’égalité des droits ? Coluche avait remarqué à juste titre que, si tous les hommes sont égaux, certains le sont plus que d’autres… 

L’homme est un être fondamentalement bon qui a été corrompu par la société – la femme aussi. Pour éviter toute confusion, je veux dire que la femme est un être bon, aucunement que l’homme est également corrompu par la femme. Quoi qu’il en soit, méchante et cruelle, la société ! Faisons-lui panpan, panpan ! Derrière ce tableau à la Rousseau – le Suisse, pas le douanier –, des bataillons de chercheurs ont entrepris de remonter le temps jusqu’aux origines de l’humanité pour se faire une idée de la situation. La piste d’Adam et Eve n’est pas réellement scientifique et c’est tant mieux. Selon la lecture chrétienne classique, le premier couple a été bouté hors du paradis suite à un accès de gourmandise incontrôlé, une tentante tentation, la tarte à la crème de la vie quoi. Bref, il a été puni. C’est ce qu’on a appelé « la chute ». Les humains allaient déguster mais dans un sens de souffrance désormais. Comme le fait Christopher Boehm dans un ouvrage édifiant, c’est plutôt du côté des théories de l’évolution qu’il convient de se tourner pour trouver une réponse à cette lancinante question.

La quête préhistorique semblent hélas mal commencer parce que les grands singes vivent dans des groupes hiérarchisés. Les chimpanzés consacrent énormément d’énergie à l’établissement des rapports de force entre eux. Cela passe par de fréquentes démonstrations d’agressivité. Un statut, ça se mérite. Chez les gorilles, seuls les mâles dominants, dits alpha, sont autorisés à s’accoupler, chacun possédant son propre harem. Les autres mâles sont soumis. Le champion sportif qui se tambourine le poitrail, le visage inondé de superbes grimaces tout en expirant comme un bœuf, ou qui exhibe fièrement ses biscotos, évoque évidemment le gorille dans toute sa splendeur. Entre cette star adulée et un maigrichon à la myopie prononcée, verres épais, profil de comptable, la préférence de Brigitte Bardot ira au premier si, par hasard, on lui demande son avis. A l’instar de nos bobos qui prêchent un universalisme béat, les bonobos, eux, règlent leurs conflits par l’amour permanent. Pourtant même chez eux, une hiérarchie existe. Elle concerne la compétition alimentaire. La richesse est un marqueur social. Décidemment…

Un enfant interroge sa mère : « maman, que peux-tu dire de nos ancêtres ?

– Adam et Eve, mon chéri. Tu as déjà certainement entendu parler d’eux.

– Oh la la. Je ne comprends plus rien alors ! J’ai demandé hier à papa qui m’a certifié que nous descendions du singe.

– Mais ton père et moi avons raison tous les deux. Il parlait de sa famille et moi de la mienne ».

Pour être précis, l’homme ne descend pas du singe. L’un et l’autre ont en fait des parents communs mais, comme les repas de famille se passaient mal, ils ont fini par faire table séparée. Ils ont cessé d’être des « copains » au sens étymologique du terme. Pour l’avoir oublié, le pauvre Léo Ferré a infligé de terribles désagréments à ses proches. L’idée de leur imposer la présence d’une chimpanzé, la diabolique Pépée, n’était pas extra puisqu’elle a provoqué l’implosion de la cellule familiale. En revanche, pour trouver un point de comparaison avec l’homo sapiens, les grands singes africains, en particulier les chimpanzés, les gorilles et les bonobos proposent un éclairage assez utile. Comment nous étions (avant d’atteindre un tel niveau de raffinement social) et comment nous sommes devenus !

Chez les premiers hominidés préhumains, les australopithèques vieux de quatre millions d’années, on observe un fort dimorphisme sexuel qui justifie cette analogie avec les grands singes. Les mâles dominants étaient plus costauds que le reste du groupe. C’est ainsi qu’ils se faisaient respecter par les femelles – la masse corporelle du mâle était supérieure de 50 % à celle de la femelle et par les autres mâles. Michel Audiard l’a résumé ainsi par la bouche de Jean-Paul Belmondo : « quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent ». Deux millions d’années plus tard, ce dimorphisme avait déjà singulièrement diminué. En l’absence de disparités morphologiques aussi manifestes qu’auparavant, un simple regard n’était plus suffisant pour faire entendre raison aux récalcitrants. Les inégalités à l’intérieur des groupes se sont atténuées par conséquence. Les chefs ont dû un peu composer. La hiérarchie s’est d’autant plus tassée que d’autres changements sont intervenus au niveau cérébral comme sur le plan physiologique.

Le développement du langage a permis des formes de coopération entre membres d’un même groupe. Le pouvoir du nombre, de l’action collective, pouvait constituer une limite à l’emprise des plus baraqués. De plus, des modifications anatomiques enregistrées au niveau de l’épaule ont entraîné un changement des techniques de combat. Le lancer de projectile a constitué une parade merveilleuse au célèbre gauche-droite-uppercut de papa et grand papa qui favorisait outrageusement les mâles alpha. A partir de ce moment, la guerre ne serait d’ailleurs jamais plus comme avant. Tout ceci explique que les groupes de chasseurs-cueilleurs aient fini par devenir assez égalitaires. Cet espèce d’âge d’or s’est cependant achevé avec la sédentarisation humaine qui a caractérisé la révolution du néolithique. Avec la civilisation, les inégalités sont reparties à la hausse. Tel une pierre, le langage est en effet une arme à double tranchant. Grâce à lui, il est possible d’embobiner les gogos et d’envisager de nouveaux types de domination. La détention d’armement peut lui faciliter la tâche à cette intention. Imaginons que le maigrichon bigleux décrit plus haut soit à la tête d’une entreprise florissante. Il arrive en limousine. Le sportif survitaminé n’est que champion régional. Pour Brigitte Bardot, ce sera « en voiture, Simone ! ».       

La maxime :

Sur mes cahiers d’écoliers,

Jamais pitre mais de marbre,

Entre six et trois fois deux,

J’écrirai ton nom.

Egalité.