LE COUP D’ETAT PERMANENT

Les élections législatives viennent de se terminer. Les commentateurs se déchirent sur leur interprétation. Enfin, un peu de passion sur cette mer désespérément étale et silencieuse. Il était temps. Cela dit, ne s’agissait-il pas du calme qui annoncerait la tempête ?  

On ne dira jamais assez que les chiffres sont aisément manipulables. C’est d’ailleurs à cette fin qu’ils ont été créés : faciliter la vie des hommes. Dans les controverses idéologiques, c’est pareil. Je picore, je picore et je retiens les données qui conviennent à ma vision du monde. Je suis un blanc suprématiste américain. Alors, je note que 65 personnes sans armes sont tuées par la police aux Etats-Unis. Parmi elles, on comptabilise 23 Afro-Américains à mettre en rapport avec les 7 500 Afro-Américains victimes d’homicide annuellement aux Etats-Unis. A partir de cette mise en perspective quantitative, je souligne que le battage fait autour de mort de George Floyd et l’essor de « Black live matter » sont disproportionnés. Ce faisant, je fais semblant de ne pas voir que, dans l’émotion qui s’est manifestée, ce sont des siècles d’injustices, de traitement différencié qui sont ressortis d’un coup lorsque Floyd s’est retrouvé écrasé par le genou d’un policier. En sens inverse, je suis islamo-gauchiste français : je compare les morts causées par le terrorisme aux victimes d’accidents de la route pour expliquer que la peur d’éventuels attentats est ridicule… tout en justifiant les motivations de leurs auteurs s’il y en avait.

Si l’on revient aux élections législatives maintenant, il y a un point qui fait l’unanimité. Emmanuel Macron a pris une claque retentissante. C’est la première fois qu’un Président qui vient d’être élu est ainsi mis en difficulté, et cela avant même d’avoir bougé le petit doigt. Son premier mandat n’a manifestement pas laissé un excellent souvenir. Il va devoir composer, et pire qu’avec la gauche, avec Edouard Philippe, François Bayrou et la droite anti-Macron. Au-delà de ce constat, on entre dans une zone de turbulence où la mauvaise foi et la malhonnêteté rivalisent hardiment. La bataille visant à déterminer quel parti a remporté le plus de voix au premier tour a été pathétique, pas du genre à réhausser le niveau du débat politique aux yeux des abstentionnistes.

– Eh, ici j’ai 21 000 voix que tu n’as pas comptées, bonhomme !

– Je les compterai pas, euh. Je les compterai pas, euh, nananère. Et il n’y en a pas 21 000 d’abord.

La mienne est plus grande que la tienne. On aurait pu et dû s’arrêter à ce match nul qui est une grosse défaite pour Emmanuel Macron.  

Pour le reste, la création de la NUPES a mécaniquement permis à la gauche compatible avec la mélenchonie de doper son nombre de sièges. Il s’agit toutefois d’une progression en trompe-l’œil. En pourcentage des suffrages exprimés, il n’y a guère de raisons de se réjouir. Globalement, la gauche ne progresse pas significativement depuis 2017. Malgré tout son ramdam, le leader de la France Insoumise n’a attiré que 11 % des inscrits au premier tour. Si l’on ajoute la progression de l’extrême-droite en France, le paysage politique rend plutôt comique sa revendication d’être désigné, « élu » avait-il dit, Premier Ministre. La France est devenue un pays majoritairement de droite ou d’extrême-droite.  Mélenchon l’avait bien compris en invitant les « fachos pas trop fâchés » à le soutenir – les « fâchés pas trop fachos » corrigera-t-il plus tard prétextant un lapsus dans une tirade où il affirmait pourtant un impeccable patriotisme. Ce n’est pas surprenant : Mélenchon se perçoit en fait avant tout comme un fédérateur des antisystèmes, qu’ils soient rouges et des bruns. A cet égard, l’abstentionnisme lui offre paradoxalement une voie avec issue. Si les gens ne votent pas, les élus ne représentent pas le peuple.

Dans un petit opus aussi revigorant que provocateur, « La destitution  du peuple », Jean-Claude Milner fait ressortir les conditions de possibilité d’une telle approche. Comme le mot « pouvoir » sonne particulièrement creux, « souveraineté » lui a été préféré. Jean Bodin la définit comme la « puissance absolue et perpétuelle » qui peut « donner et casser la loi ». Les constitutions dans le monde n’appréhendent pas cette notion de manière uniforme. Dans celle des Etats-Unis, le peuple parle à la première personne : « Nous, peuple des Etats-Unis… nous décrétons… ». La logique est d’inclusivité. Les promoteurs de réformes cherchent à obtenir l’assentiment de leurs concitoyens. C’est pour cette raison que l’invasion du Capitole le 6 janvier 2021 par des hordes de Vikings a été perçue comme un outrage par la quasi-totalité de la population américaine. Donald Trump n’a probablement pas fini de payer la note pour avoir attisé les braises ce jour-là. Par contraste, dans les constitutions françaises, y compris l’actuelle, il est habituellement écrit : « La souveraineté nationale appartient au peuple »… mais qui est le peuple ? L’exclusion des nuisibles est envisageable.

Mélenchon sait qu’il n’accédera jamais au pouvoir en respectant les règles du jeu politique. Alors, il attend secrètement un alignement improbable des planètes. En 2017, son camp avait un temps hésité avant de finalement reconnaître sa défaite à la présidentielle. Que ses bataillons d’insoumis prennent d’assaut le Parlement, et il n’y verra nul sacrilège mais, au contraire, une réappropriation du pouvoir par le bon peuple. De ce point de vue, chaque protestation sociale est perçue comme une opportunité. L’essentiel est d’être dans la rue. Vive les « gilets jaunes » et les anti passe sanitaires – dommage que l’on ait trouvé chez ces derniers Nicolas Dupont-Aignan et Florian Philippot en tête de cortège. Dans le même ordre d’idée, presque tous les élus sont insultés, vilipendés, traînés dans la boue. La justification est simple : malgré leur élection, ils manquent de respect au peuple. Idem pour la police et les institutions. Comme en Afrique du Sud, le racisme est d’Etat assurément. Pour ces révolutionnaires d’opérette, il n’est d’autre choix que de mettre à genoux les (déjà) soumis dont la posture ne mérite pas qu’on les traite en égaux. Il faut leur imposer cette vérité qu’ils refusent de voir. Contrôle de la violence, contrôle de l’information et charisme individuel : il est dans les starting-blocks, Jean-Luc. Dans une France ingouvernable, il pourrait bien fixer rendez-vous à son peuple dans la rue.

La maxime (Sacha Guitry) :

Les révolutions sont toujours faites au nom de principes admirables, formulés par deux ou trois

grands hommes mécontents de leur sort et qu’on n’a pas couverts d’honneurs comme ils le méritaient

LE BALLON DE FOOTBALL EST-IL ROND OU BIEN PLAT ?

Quel machiavélisme, ce Vladimir Poutine ! Par un jeu de billards à plusieurs bandes dont il a le secret, il a réussi à déstabiliser la France. Pas de fake news, de pirates informatiques ou de câbles coupés cette fois. En envahissant l’Ukraine, il savait que l’UEFA délocaliserait la finale de la Champions League qui devait se disputer en Russie. Paris n’a pas résisté et s’est proposée. Patatras…  

Les incidents qui se sont produits autour de cette rencontre sportive ont déclenché un scandale international. Il s’agit de football européen tout de même ! Depuis, la population a été sidérée d’apprendre que le contenu des caméras de surveillance disposées autour du Stade de France avait été effacé. Petite pause devinette à propos de la probabilité la plus élevée de deux événements – A : que cet épisode embarrassant ait pu survenir et B : qu’il soit survenu et que la disparition de toutes ces données visuelles ait été intentionnelle, c’est-à-dire organisée par les autorités françaises. La réponse donnée sera souvent B. Or, c’est logiquement impossible. La solution est nécessairement A. Chez les spécialistes des sciences cognitives, l’erreur d’appréciation porte le doux nom de « biais de représentativité ». L’explication est simple. Disons que la probabilité de A, l’effacement des informations, soit de 10 %. La probabilité de B est nécessairement inférieure ou égale à 10 %. Dans l’ensemble constitué par les occurrences de A, il y a plusieurs explications possibles : la conduite délibérée (B), aussi vraisemblable soit-elle n’est que l’une d’entre elles. Ainsi, l’incompétence totale n’est pas à exclure entièrement.

La gestion de cette finale a été tellement calamiteuse que toutes les interprétations sont plausibles. A tout seigneur, tout honneur : l’absence d’Emmanuel Macron dans les tribunes a été d’autant plus remarquée que, outre les huiles du monde du football, le roi d’Espagne et l’émir du Qatar avaient fait le déplacement. Quand on se présente comme le big boss de la start-up nation, l’argument du besoin d’un petit break n’est guère recevable. On l’imagine aisément faire la leçon à des salariés pressés de partir en week-end : « quand on veut s’acheter des costards, on bosse sans rechigner mon ami ». Cette atmosphère un peu pastorale de vacances s’est retrouvée au niveau de l’organisation du match. Certes la grève du RER B n’a rien arrangé – pourquoi y a-t-il tant de « fainéants » en France au fait ? Cependant, c’est une sorte d’amateurisme général qui a semblé émaner tout au long de la soirée. Après tout, qu’est-ce qu’un match de football quand on possède un incomparable savoir-faire dans le maintien de l’ordre ? Qui plus est, dans ce genre de contexte, quand un malencontreux dérapage est constaté, il n’y a rien de plus facile que désigner un bouc-émissaire à la vindicte populaire.

Lorsque le ministre de l’Intérieur, Gerard Darmanin, et le préfet de Paris, Didier Lallement, ont été invités à rendre des comptes, ils ont accusé les supporters de Liverpool : 40 000 d’entre eux se seraient déplacés à Paris sans billets valables. L’amalgame entre les familles de supporters et les hordes de hooligans, originaires de Liverpool et à l’origine du drame du Heysel en 1985, était tentant.  Et puis ce sont des Britanniques, lesquels ont rarement bonne presse chez leurs anciens partenaires européens depuis le Brexit.  L’air martial avec lequel ces chiffres ont été avancés ne les a pas rendus exacts comme par enchantement. C’est pourquoi les autorités procédèrent rapidement à une correction. Seuls 2 000 détenteurs de faux billets avaient été recensés. Le contraste avec Corneille qui avait assuré : « Nous partîmes 500 ; mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes 3 000 en arrivant au port » était flagrant. Pour espérer se payer la tête des médias et du Sénat dans ces circonstances, il fallait une dose exceptionnelle d’aplomb ou d’inconscience.

Les témoignages des supporters anglais et des journalistes sur place racontent en effet une tout autre histoire : de pacifiques familles aspergées de gaz par des policiers, des stadiers débordés, des infiltrations de locaux sans billets à l’intérieur du stade, des Anglais victimes d’agression de la part de bandes de voyous extrêmement bien organisées… Croire que l’effacement de certaines images, celles autour du stade comme celles de la RATP, masquerait la réalité et entretiendrait un doute raisonnable sur les raisons de la pagaille était d’une candeur infinie. Dès le début du maelstrom, des films des spectateurs circulaient sur les réseaux sociaux. Sans oublier que, même s’ils ont accédé au stade par une autre voie, les Espagnols ont également formulé des griefs sur la manière dont ils avaient été traités. Il est vrai qu’en France la fête du village se prépare un peu partout avec un an d’avance. Dans le cas présent, les organisateurs n’avaient que trois mois pour se retourner. Et puis les parties prenantes étaient si nombreuses : la préfecture de police, l’UEFA, le stade, la RATP, la marine suisse… Rappelons que l’intelligence collective se mesure parfois par le QI le plus bas divisé par le nombre de participants.

Indépendamment des lois de Darmanin, la justification de l’effacement des images vaut également son pesant de cacahuètes. Les décideurs auraient ignoré qu’elles révélaient toute cette violence. Mais les ont-ils regardées au moins ? Si oui, alors pourquoi ne pas les avoir conservées comme pièce à conviction dans leurs investigations ? Et sinon, c’est-à-dire s’ils n’ont pas eu la présence d’esprit de jeter un œil sur le contenu des caméras, quelle est l’utilité de ces outils de surveillance in fine ? Si Big Brother sert uniquement à mater des supporters qui fraternisent en s’enfilant des saucisses avec des frites, leur installation n’est peut-être pas indispensable. L’idée est-elle d’identifier d’éventuels fauteurs de troubles ou de donner le sentiment à la population qu’elle est surveillée en permanence ? Quand on se refuse à verser dans les théories du flicage systématique, il n’y a qu’une explication possible : il fallait dissimuler des éléments  dérangeants. En enfouissant les faits plutôt qu’en y faisant face courageusement, on se promet des lendemains réjouissants : vivement les Jeux Olympiques de 2024 !    

La maxime (Georges Clemenceau) :

Les fonctionnaires sont un peu comme les livres d’une bibliothèque :

ce sont les plus hauts placés qui servent le moins…

LE TELEPHON QUI SON ET PERSONNE QUI Y REPOND

Le téléphone est né en 1876. Dring ! Dring ! Deux ans plus tard, la France procédait à une réforme de son orthographe. Tandis que sonner et résonner garderaient leurs deux « n », résonance, consonance et assonance n’en prendraient désormais plus qu’un. Malaise dans l’écriture. Bobo la tête et pas seulement chez les cancres. On peut même  parler de… dissonance.

Lorsqu’un individu se trouve confronté à une masse d’informations incompatibles entre elles, il en éprouve de l’inconfort. Cette irritation, ce sentiment déplaisant, sont l’expression d’une dissonance cognitive. Heureusement, le cerveau humain est équipé pour résoudre ce genre de désordre. De nombreuses expériences ont été menées afin de mettre au jour les mécanismes qui se mettent en place à cette occasion. Invité à évaluer une liste de lieux de vacances possibles, un individu attribue la même note à Rome et à Madrid. Puis, on lui demande de choisir son prochain séjour entre les deux. Une tension apparaît alors. Alors que, fondamentalement, il est indifférent au choix de l’une ou de l’autre ville, il doit trancher et les hiérarchiser. Imaginons qu’il ait opté pour Rome. Quand, quelques minutes plus tard, il sera prié de réévaluer l’ensemble des sites touristiques, sa note en faveur de Rome sera cette fois plus élevée que celle de Madrid. Ce type de stratégie a toutefois des limites. Un homme reçoit deux cravates de sa mère, une rouge et une jaune. Il met la rouge lors de sa visite suivante pour lui faire plaisir… et elle s’inquiète : «  tu n’aimes vraiment pas la jaune ? »       

La vie est pleine de facéties. Les cas de figure où la conciliation d’éléments discordants est requise ne manquent pas au quotidien. L’étourdi qui sort les clés de son domicile pour franchir le portique du métro finit par se rendre compte de sa méprise puisqu’il reste impitoyablement bloqué. Euréka, c’est de mon Pass Navigo que j’ai besoin ! La situation est beaucoup plus intéressante quand il est question d’opinions, de croyances. Dans ces conditions, la production de jus de crâne destinée à ramener une forme de cohérence globale est impressionnante. Elle porte des noms aussi exotiques qu’ « argument ad hoc » ou « stratagème immunisateur ». Un prédicateur annonce la fin du monde à une date précise. Rien ne se passe. Il racontera à ses ouailles que Dieu a finalement décidé de surseoir à l’exécution de son décret. Le marxisme prédisait que, rongé par ses contradictions internes, le capitalisme allait s’effondrer de lui-même. Cela ne s’est pas produit. Tous les marxistes n’en ont pas profité pour entrer dans les affaires. Une partie des militants est restée fidèle à l’idéologie et a fourni une explication : l’Etat a servi de « béquille » du capital et a empêché la réalisation de la prophétie.

Quand des enjeux politiques sont présents, la volonté d’avoir raison de ses adversaires constitue une machine à fabriquer de l’incohérence du meilleur tonneau. En 2014, Anne-Sophie Leclère, candidate d’extrême-droite, comparait Christiane Taubira à un singe. Elle fut illico exclue de son parti. Ses propos inqualifiables lui valurent même ensuite une sanction exemplaire de la part des tribunaux. En 2022, Taha Bouhafs, était investi pour les législatives par la France Insoumise, cela malgré sa condamnation en justice pour racisme – laissons de côté les multiples insanités qui peuvent lui être imputées par ailleurs. Face au tollé, il renonça malgré le soutien de ses compagnons de route qui s’indignaient de la collusion entre les fascistes,  la « macronie » et une partie de la gauche. Pour un observateur neutre, leur argumentation relevait du plus haut comique dans le sens où elle aurait dû exonérer aussi Anne-Sophie Leclère. En effet, ni Bouhafs, ni Leclerc ne sont des politiciens professionnels. De plus, l’un et l’autre œuvraient dans le même secteur d’activité, la pêche – la pêche à l’info pour Bouhafs autoproclamé journaliste et celle des poissons pour son alter ego qui tenait une boutique de cannes à pêche.

Bref, selon le bord politique auquel on appartient, des marques d’inexpérience quasiment identiques valent circonstance atténuante ou aggravante. En fait, plus une croyance est ancrée et plus les informations qui sont susceptibles de la réfuter sont écartées sans le moindre esprit critique. Le postulat de départ explique beaucoup de choses. J’ai forcément raison puisque c’est moi, c’est-à-dire me, myself and I. Que mon avis soit réduit à un affect ou qu’il s’agisse du produit d’une réflexion n’est pas toujours détectable. En effet, y compris dans le cas d’un affect, l’individu prendra soin de construire un raisonnement plus ou moins élaboré pour justifier sa position. Au final, si vous n’êtes pas d’accord avec moi, vous avez tort. Cela va loin dans le sens où, même si des éléments mettent à mal mon point de vue, ils doivent être aussitôt rejetés. Un pays à démocratie douteuse organise des élections – l’Iran, la Russie, le Venezuela… – et le régime en place, que je juge antipathique, l’emporte. C’est impossible. Soit les élections ont été truquées, soit le pouvoir a procédé à un matraquage médiatique.    

Que la majorité des électeurs fasse ce que je considère être le mauvais choix pour leur pays ne fait pas partie de mon logiciel. Alors, il y a nécessairement fraude, manipulation. Cela s’applique même aux authentiques démocraties. En Grande-Bretagne, la seule explication au vote sur le Brexit est qu’un camp sympathique et honnête faisait face à un camp détestable et menteur. Socrate a beaucoup contribué à cette approche biaisée. Selon lui, seule l’ignorance, le défaut d’information, était responsable des aberrations constatées. S’il avait su que Xanthippe était une mégère, il ne l’aurait pas épousée. Ce genre de perspective induit qu’il existe une vérité. Or, en politique, il n’y en a pas. Il n’est pas question de solution unique mais de valeurs. La droite souhaite mettre l’homme au service de l’efficacité économique tandis que la gauche aspire à renforcer la solidarité entre citoyens. Ce sont des choix de société et les jours heureux qu’ils promettent sont au mieux des vœux pieux et au pire des fariboles.

La maxime (Francis Bacon) :

La vérité sort plus facilement de l’erreur

Que de la confusion

A LA CROISEE DES CHEMINS

Tout le monde n’a pas forcément eu la chance de travailler dans la police mais le cinéma compense heureusement cette carence. De nombreux films montrent des représentants de l’ordre sanctionnés à la suite d’une bavure. Quand ils ne sont pas mutés dans la Nièvre, ils sont affectés à la circulation avec un bâton blanc et un sifflet. D’où ces regards souvent goguenards dans leur direction…

Les départs en vacances s’accompagnent inévitablement d’effets indésirables. Le premier août marque le début des grandes transhumances pour d’interminables troupeaux d’estivants. Des bouchons, des retenues dit-on avec tact, se forment dès le coup de feu du starter. Avançant pare-chocs contre pare-chocs, les véhicules s’éclatent à la queue leu leu sur des dizaines de kilomètres. Les grands axes sont le terrain de prédilection de ces rassemblements spontanés. En proposant des itinéraires de délestage, « Bison fûté » ou Waze permettent de contourner tous ces points chauds. Induisant une sorte de rétrécissement, la jonction de deux flux abondants de voyageurs annonce une route de tous les dangers. De manière plus générale, les carrefours et croisements en tous genres sont perçus comme une menace pour la fluidité du trafic. C’est pour réduire le risque d’accident que les feux de signalisation ont été imaginés – leur prototype londonien, alimenté au gaz, date de 1868. Gare aux intersections !

La trajectoire personnelle de l’Américaine Kimberlé Crenshaw est particulièrement bien documentée. Il s’agit d’une brillante juriste qui exerce ses talents à la fois comme avocate et comme universitaire. Ses impressionnants états de service ne disent pourtant pas grand-chose de l’essentiel. Comment cette intellectuelle de renom fait-elle pour se déplacer au quotidien ? Possède-t-elle un véhicule automobile ou a-t-elle délibérément opté pour le statut piéton ? Puisqu’elle est connue pour avoir porté la « théorie de l’intersectionnalité » sur ses fonds baptismaux, on aurait tendance à en inférer qu’elle se déplace exclusivement à pied – d’où son ignorance des subtilités de la circulation automobile et des problématiques afférentes. Se lancer dans l’invraisemblable promotion des événements qui se produisent à un carrefour, au croisement de routes, peut se comprendre à l’aune de son amour de la marche. Qu’elle ait suscité autant d’adeptes est malgré tout incroyable. Le monde n’est pas rempli de piétons…

La théorie de Crenshaw part du constat que les droits de plusieurs groupes sociaux sont bafoués : les femmes, les Noirs, les LGBTQI+, les musulmans, etc… Comme leurs combats respectifs sont censés se faire écho, ils doivent agréger leurs forces. Le proverbe qui résume l’intention sous-jacente est « l’union fait la force ». C’est également la devise de la Belgique, un pays en pleine forme comme chacun sait. Ce schéma pourrait fonctionner s’il existait un unique dominant qui possède la capacité de cimenter les efforts des minorités en souffrance. Quelques « tous ensemble, tous ensemble,  hé, hé » plus loin, on se rend compte qu’il n’en est évidemment rien. Tous les conflits entre groupes sociaux ne reposent pas sur les mêmes lignes de fracture. Alors, au point de rencontre, à l’intersection, ça se bouscule fortement. C’est la pagaille et le policier avec son bâton blanc de circulation n’y peut pas grand-chose. Ces collectifs n’ont pas les mêmes intérêts et s’opposent les uns aux autres. Peut-on par exemple défendre les femmes afghanes sans être taxé d’islamophobie ?

Rachel Khan est une personne aux multiples facettes – sportive, danseuse de hip-hop, juriste, écrivaine…  Dans « Racée », elle décrit sa tentative d’intégrer des groupes qui carburent à l’intersectionnalité. Elle était convaincue de cocher toutes les cases :  femme, Noire, Juive. A ces trois titres, elle se sentait discriminée, certes pour des raisons différentes à chaque fois, mais discriminée tout de même et espérait trouver des compagnons de lutte. S’agit-il d’une fausse candeur comme l’affirment ses détracteurs, ou avait-elle la tête dans les étoiles ? « Les racines du ciel » est l’un de ses ouvrages favoris mais gare au Gary (Romain) : il vous fait manifestement planer et perdre le sens des réalités. On a vite fait comprendre à la malheureuse en des termes peu amènes que sa présence était incongrue. Elle avait sa place comme femme et comme Noire assurément mais certainement pas si elle revendiquait également une identité juive.

En l’occurrence, puisque les Juifs sont supposés être des Blancs oppresseurs, des capitalistes exploiteurs grâce à leurs ressources financières inépuisables, et probablement sionistes par-dessus-le marché, sa simple présence créait une monstrueuse dissonance cognitive chez les intersectionnistes. Ceux-ci se débrouillent très bien de l’existence de Noirs qui refusent de s’associer à leur radicalisme. Ils les considèrent comme des traitres à la cause et les qualifient simplement de « Bounty », Noirs à l’extérieur et Blancs à l’intérieur, mais ils étaient bien au-delà avec Rachel Khan. Ils faisaient face à un souci d’un autre ordre : un ennemi juré demandait leur soutien afin qu’ils combattent ensemble au nom des principes de solidarité qui les guident. Comment était-il possible de se sentir simultanément maltraité en tant que Noir et en tant que Juif ? A côté de ce casse-tête inextricable, le bug de l’an 2000 est ce que l’on appelle avec familiarité du « pipi de chat ».  

La situation est d’autant plus ridicule qu’il n’existe aucune fatalité en la matière. A un carrefour, il arrive que les feux soient verts ou qu’aucune voiture ne vienne vous couper la route. Dans les années 1960, aux Etats-Unis, le pasteur Martin Luther King et le rabbin Abraham Heschel marchaient la main dans la main pour la défense des droits civiques des Noirs. Il n’y avait rien de mécanique, juste des êtres humains qui militaient ensemble pour réformer le système, pour le rendre plus juste. Dès lors que les idéaux du pasteur ont été dépassés par des extrémistes qui s’inscrivaient dans une logique de ressentiment politico-religieux, de démolition plus que de construction et de progrès, l’entente a éclaté. Quand on lit la prose de ces gens-là, le sentiment qui se dégage est que leur mise en avant d’injustices réelles n’est qu’un prétexte pour renverser l’ordre social. C’est pourquoi, si les handicapés sont tolérés chez les intersectionnistes, ils sont peu mis en avant. Ce sont des personnes qui cherchent fondamentalement à s’insérer, pas à détruire. Un homme en fauteuil à un carrefour ralentit le flux des véhicules.   

Maxime (Marcel Achard) :

Le piéton est un microbe qui vit dans les artères

Et gêne la circulation

DE GUERRE LASSE

George Patton expliquait que le but de la guerre « n’est pas de mourir pour son pays mais de faire en sorte que le salaud d’en face meure pour le sien ». Ses paroles semblaient avoir été oubliées comme la possibilité même d’une guerre – « quelle connerie » avait décrété le poète d’un ton martial. Et puis la Russie a décidé de dessouder l’Ukraine…

En fait, la pratique de la guerre n’avait pas totalement disparu mais le monde occidental la traitait en mode mineur. Entre « gens de bonne compagnie », entre dirigeants raisonnables, on finit toujours par trouver un compromis. L’activité paraissait réservée aux pays en développement. Quand les mœurs sont moins policées, des conduites brutales sont toujours concevables. Le conflit entre l’Ethiopie et l’Erythrée entre 1998 et 2000 l’illustre étonnamment. Deux des pays les plus pauvres s’étaient battus à propos du tracé de leur frontière. L’enjeu était des terres désertiques et inhabitées. Les dizaines de milliers de morts de cette guerre n’ont pas été l’objet de nombreux reportages dans nos contrées. Un pays riche, les Etats-Unis, est certes entrés en campagne contre l’Irak en 1991 et 2003 mais, malgré l’utilisation de forces conventionnelles, c’est surtout le mythe d’une guerre propre, moderne, qui est resté dans les mémoires. Grâce aux nouvelles technologies, il était possible de procéder à des frappes millimétrées épargnant les civils, voire neutralisant les méchants ennemis sans forcément les tuer. Et, là aussi, les diffuseurs ont évité aux téléspectateurs ces masses de cadavres qui auraient pu leur couper l’appétit.

Le combat des puissances occidentales contre le terrorisme ne correspond pas davantage à l’image d’Epinal de la guerre. C’est une lutte de basse intensité, dite asymétrique. On ne voit guère de morts et, sauf vague d’attentats ou évocation d’un soldat tombé en opération, nos populations n’ont pas vraiment conscience d’être en guerre. D’aucuns considèrent que la série de jeux vidéo Call of Duty, l’un des jeux les plus vendus de l’Histoire, est la preuve que la guerre demeure présente en toile de fond dans nos consciences. Pourtant, les morts y sont totalement virtuelles. Lorsque l’on perd, on recommence la partie avec une nouvelle vie après avoir bu un lait fraise. Personne ne risque la sienne. Les études scientifiques concluent que ces jeux ne poussent pas spécialement à adopter des comportements violents. Au pire, ils contribuent à former des individus décérébrés. Il n’est question que d’adrénaline. Quant aux films de guerre, même s’ils s’affirment de plus en plus réalistes, en raison du climat pacifique, le spectateur les appréhende comme des œuvres d’un autre temps. Ces soldats le ventre ouvert sont presque moins crédibles qu’un tricératops dans un film sur les dinosaures.   

Rappelons quelques fondamentaux : le but des belligérants est de remporter la victoire. Cela signifie que tous les moyens sont bons à cet effet. En outre, par contraste avec les siècles passés, les guerres sont devenues totales. Tandis que les militaires se battent, les civils participent à l’effort de guerre en faisant tourner l’économie, en produisant les armes nécessaires aux soldats. La frontière entre combattants et non combattants est parfois trouble. Les bombardements des villes allemandes par les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale se comprennent dans cet esprit. L’intention était de casser la volonté de la nation allemande, entièrement engagée aux côtés de ses forces armées. Les dizaines de milliers de morts du bombardement de Dresde vaudraient aujourd’hui des poursuites à Churchill et à Roosevelt. Les belles âmes anglo-américaines organiseraient des manifestations expliquant sérieusement que, si les Alliés sont capables de telles horreurs, ils ne valent pas mieux que Hitler. La confusion entre les fins et les moyens est un danger supplémentaire de la guerre. Sans recul, toutes les hécatombes donnent l’impression de se valoir. Espérer que l’on abrégera ainsi la guerre est-il recevable ?   

Christopher Browning a décrit méticuleusement quelles atrocités un bataillon de réserve de la police allemande, composé de « gens ordinaires » a commises en Europe de l’Est – presque aucun de ses membres n’ayant demandé à être dispensé de ces massacres alors que cette option était offerte à tous. C’est certainement moins dû à une quelconque soumission à l’autorité, au magnétisme de l’uniforme comme l’a suggéré Stanley Milgram dans une célèbre expérience, qu’à la solidarité idéologique entre frères d’armes. Comme le constate Omer Bar Tov, au fur et à mesure que leurs camarades tombaient sur le front de l’Est, les soldats allemands étaient rassemblés en de nouvelles unités. Ils ne se connaissaient pas. La seule chose qui pouvait les cimenter, les faire tenir ensemble, était les valeurs du Reich. Quoi qu’il en soit, même si l’on met à part le racisme nazi, on comprend bien que la menace de dérive plane sur toute unité militaire. Un groupe de soldats sur qui on tire et qui, en conséquence, perd une partie des siens ne fera pas toujours preuve de discernement dans le feu de l’action. C’est inévitable. La qualité de la formation est essentielle.    

Durant sa conquête de l’Allemagne nazie, la soldatesque soviétique avait été responsable de viols et d’exactions de toutes sortes. Sur ce plan, aucun progrès ne paraît avoir été enregistré. Les événements d’Ukraine laissent entendre qu’aucun module d’éthique n’a été rajouté au cursus du soldat russe. Sans aller jusque-là, les scènes de démesure, d’hubris, inhérentes à la guerre, et qui ont été si bien relatées par Malaparte dans « Kaputt » montrent que le risque de dérapage est omniprésent. Pour autant, les exactions des troupes de Poutine sont suffisamment terrifiantes pour qu’on n’ait pas besoin d’en rajouter. Les Russes ne cherchent pas à exterminer le peuple ukrainien. Il n’y a donc pas de crime de génocide. Les Ukrainiens ont diffusé en boucle des images d’un couple de personnes âgées faisant sortir de leur jardin des soldats russes empruntés. Pareillement, les civils ukrainiens ont fini par être évacués de Marioupol. Ces deux situations auraient été impossibles avec les nazis dont l’attitude inhumaine est unanimement reconnue … sauf par quelques auteurs comme Jean Genet, dont nul n’a oublié le « On me dit que l’officier allemand qui commanda le massacre d’Oradour avait un visage assez doux, plutôt sympathique. Il a fait ce qu’il a pu – beaucoup – pour la poésie. Il a bien mérité d’elle ».

            La maxime (Raymond Devos) :

C’est pour satisfaire les sens qu’on fait l’amour ;
et c’est pour l’essence qu’on fait la guerre.