CONTRE QUOI AU FAIT ?

Contre comme contrepèterie, ces jeux de mots qui assouplissent la langue dans un sens parfois osé. Comme disait François Ozon justement, il court, il court, le furet ! Contre comme contrepartie aussi, ce qui nous ramène au circuit économique. Un individu achète un bien. Le bien se déplace du magasin à l’individu tandis que l’argent fait le chemin inverse. C’est moins drôle assurément.

contrepartie

La comptabilité nationale ne le cache pas, elle s’intéresse prioritairement aux activités marchandes, celles qui font l’objet de transactions. En procédant de la sorte, elle ignore un pan non négligeable des activités économiques. Le travail domestique notamment est totalement laissé de côté. Il suffirait que les Français s’amusent à passer des contrats entre voisins, que les uns aillent faire la vaisselle chez les autres pour que le Produit Intérieur Brut (PIB) explose. Le monde de la gratuité est tellement étranger au circuit économique classique que même la typologie des centres de décision économique reflète cette indifférence. Le secteur associatif a été affublé d’un nom barbare, « institutions sans but lucratif au service des ménages », terreur des étudiants redoutant qu’un enseignant sadique ne les interroge à ce propos. Et, si cela ne suffisait pas, une association ne sera enregistrée dans la funeste catégorie que si elle possède deux salariés. Une fédération nationale de parents d’élèves qui emploie des permanents en fait partie mais ses antennes locales, qui reposent exclusivement sur le bénévolat, restent dehors. L’utilité sociale n’a rien à voir. Si elle était créée, l’association des admirateurs de Philippe Broda ne serait pas prise en compte dans le circuit économique. Une aberration.

La réciprocité est certes un des principes fondateurs des sociétés humaines. La règle du donnant-donnant a déjà été exposée dans ce blog. Cependant, dans l’univers capitaliste, elle prend des formes assez surprenantes. Dans ce cas, il est plus juste de parler de contrepartie. Le but des capitalistes n’est pas de provoquer un ruissellement des richesses à l’intérieur du corps social. S’ils se mouillent ainsi, prenant parfois d’énormes risques, c’est pour engranger des profits. Du côté des employés, il n’est évidemment pas interdit de se réaliser dans son travail mais, pour eux, la véritable contrepartie des services productifs fournis est le salaire. Même les prestations sociales sont conditionnées. Il est possible de percevoir des allocations familiales mais si l’on a pris la peine de se retrousser les manches afin de fabriquer des enfants. Pareillement, les individus qui pètent la forme ne sont pas indemnisés par la branche maladie de la Sécurité sociale alors que, pourtant, ils versent des cotisations en ce sens. De plus en plus de personnes en bonne santé se plaignent de l’« injustice » dont ils estiment être victimes de ce fait. Les dons aux bonnes œuvres n’échappent pas à cette logique. Elles offrent des avantages fiscaux.

Les cadeaux d’entreprise sont très réglementés pour réduire la pratique de la corruption. Désormais pour circonvenir une personne, il convient d’être discret – d’où l’expression «dessous de table » – ou bien d’emprunter des voies détournées mais légales. Quand un laboratoire pharmaceutique invite un aréopage de professeurs de médecine réputés à un colloque sous les tropiques, on peut se demander quelle contrepartie ils attendent en retour puisque les opérations comptabilisées en impliquent une. Mais cessons ces taquineries qui ne mènent pas très loin pour revenir à l’essentiel. Les pouvoirs publics battent actuellement la campagne dans l’intention de convaincre la population que les aides sociales doivent être corrélées à un travail, un effort de la part des bénéficiaires. La reprise en main des mécontents est habile. Pour la majorité de la population, la notion de contrepartie est ancrée dans les esprits. Un individu ne peut se contenter d’empocher les prestations qui lui sont versées sans rien donner en retour à la collectivité. La pauvreté ne justifie pas ce type d’inconvenance. Quelques heures à vider les poubelles du « cercle littéraire des éplucheurs de patates », c’est à prendre ou à laisser.

Surfant sur la vague, la ministre Jacqueline Gourault a formulé une proposition qui s’inscrit dans la même perspective. Tous les citoyens sans exception devraient contribuer à l’impôt sur le revenu – les plus démunis, à hauteur de 1 euro éventuellement. L’argumentation n’est pas fiscale, du style « puisque plus de 50% des ménages y échappent, il serait avisé d’élargir son assiette ». Non, il s’agit d’une justification symbolique. Nul n’ignore que, pour les pauvres, le coût de la collecte serait largement supérieur à son rendement. Le but est que les citoyens se sentent impliqués par l’impôt, qu’ils comprennent tous qu’il y a toujours quelqu’un qui paie quand des services publics leur sont proposés. C’est si facile de faire payer les autres ! A contrario, l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF), lui, a été supprimé. La mesure est de bon sens. C’était également un impôt symbolique. Or, les nantis n’ont pas besoin d’être instruits. Ils savent déjà combien il est douloureux de participer au financement de l’économie nationale. Pourquoi les importuner dans ces conditions ?

Passons des ménages aux entreprises maintenant. Il est difficile de leur reprocher d’ignorer qu’un sou est un sou. Il est donc légitime de baisser leurs impôts sur les bénéfices, leurs charges sociales et toutes les joyeusetés auxquelles elles sont impitoyablement soumises. Sur la partie éducative, la situation est parfaitement claire. En revanche, du point de vue des contreparties, une petite incohérence semble soudain s’esquisser. Un pauvre qui reçoit des aides doit donner quelque chose en retour mais une entreprise qui se trouve dans la même position refuse que le principe de réciprocité s’applique à elle-même. Prenons le cas du Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE), avantage fiscal de 20 milliards tout de même. Quand il a été question de promesses d’embauche, les patrons sont montés dans les tours. Tout au plus ont-ils consenti à reconnaître que, si ces aides devaient servir à augmenter les revenus personnels… eh bien, ce ne serait pas super moral. Une belle indécence. Le chef de l’ENA raffole-t-il donc du porto ? Pour terminer comme nous avons commencé.

Conseils de lecture :

Antel Jacques, Contrepèteries. Petit dictionnaire insolite, Larousse, Paris, 2014.
Barrows Annie et Shaffer Mary Ann, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates , Points, Paris, 2012.

EH BIEN, JEUNE HOMME !

L’acteur W.C. Fields n’aimait pas les enfants. Alors, dès qu’il en voyait un, il ne pouvait s’empêcher de lui jouer un mauvais tour comme cacher sa tirelire. Dans la même veine, Hippolyte Taine avait résumé : « Les enfants, ça console de tout… excepté d’en avoir ». Pourtant, les jeunes générations n’ont-elles pas énormément à nous enseigner ?

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La sacralisation de la jeunesse est un trait de nos sociétés. D’aucuns parlent d’ailleurs de «jeunisme ». Les personnes âgées s’estiment même parfois victimes d’un diktat : il faut cacher son âge à tout prix. La traque des rides et des plis est devenue impitoyable. Le lifting est parfois la solution pour avoir l’air jeune. Il est vrai que voir des gamins de cinq ans à skis peut donner des envies de régression infantile. Ils ne connaissent pas encore les tables de multiplication mais ils sont de capables de slalomer avec une  agaçante virtuosité sur les pistes ! La croyance des Romains selon laquelle le savoir serait niché dans le cerveau de sages individus à chevelure blanche semble entièrement révolue. Le train des sénateurs est à l’arrêt. Vive la Très Grande Vigueur des ados boutonneux mâchouillant du chewing-gum qui bouscule les conventions archaïques. Les leçons qu’ils nous dispensent méritent d’être étudiées ; celles des plus petits au moins autant. Ecoutons-les.

Une célèbre expérience menée avec des enfants de deux ans par Sharon Brehm et Marsha Weintraub est un bon point d’entrée. Deux jouets sont laissés à portée de main des chères têtes blondes. Ils possèdent une attractivité équivalente et sont placés l’un derrière l’autre séparés uniquement par une barrière en plexiglass d’une modeste hauteur. On constate que le choix des enfants se porte indifféremment sur le premier ou le second jouet. Aucune préférence claire ne ressort. En revanche, lorsque le niveau de la barrière en plexiglass est élevé pour atteindre soixante centimètres, suggérant l’existence d’un obstacle, le comportement des enfants change radicalement : ils se précipitent presque tous vers le jouet qui est situé derrière la barrière, autrement dit vers le plus difficile à récupérer. La théorie de la « réactance psychologique » rend compte de ces observations  : dès son plus jeune âge, l’être humain refuse que l’on empiète sur sa liberté. Ce qui signifie que les objets associés à une éventuelle perte d’autonomie acquièrent d’un coup de la valeur.

Cette inclination humaine que l’on qualifie d’« effet Roméo et Juliette » est permanente mais elle prend toute son ampleur à l’adolescence. En reprochant à leur enfant de 15-18 ans la qualité de ses fréquentations, les parents œuvrent en fait involontairement au renforcement du lien de leur progéniture avec les mauvaises personnes. D’où un dilemme bien connu puisque, si se taire est insupportable, agir ouvertement est presque à coup sûr contre-productif. « Que faire ? » comme disait Vladimir Ilitch Lénine. La stratégie qui consiste à porter au pinacle la situation indésirable pour que l’enfant se dirige de lui-même dans l’autre direction n’est pas assurée d’être gagnante. Prenons le cas des brocolis. Les gamins les détestent habituellement. Selon une blague de cour de récréation, ce qui les différencie des crottes de nez est que, justement, ils n’en mangent pas. Pour des parents, se lancer dans l’apologie du steak-frites-ketchup en dénigrant l’affreux légume dans l’espoir que leur enfant fasse justement le choix inverse ne laisserait pas uniquement un goût bizarre. A cause de la pression sociale, de l’avis des amis, la manœuvre machiavélique risquerait fort d’échouer.

Ce sens de la contradiction, cette attitude d’enfant capricieux, on les retrouve évidemment chez le président de la République. Le garçon se croyait béni des fées. Il cassait les codes, réussissait dans toutes ses entreprises, même les plus improbables, et personne ne lui avait jamais vraiment résisté – les démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb pouvant être perçues comme des mouvements d’humeur de mauvais coucheurs. Les Français, tout de jaune vêtus, l’ont fait redescendre sur terre assez brutalement. Ils ont essayé de lui expliquer que sa politique était inacceptable, à lui, Emmanuel Macron ! Entre crime de lèse-majesté et puérile vexation, le sentiment que ses marges de manœuvre se sont soudainement réduites, l’a braqué. C’est ô combien normal pour qui s’intéresse aux mystères de la psyché humaine. Dans ces conditions, il était impensable de céder à propos de l’impôt de solidarité (ISF) sur la fortune.

Tout était pourtant réuni pour qu’Emmanuel Macron mette les pouces à ce sujet. En 2017 le montant de l’ISF collecté approchait les 4 milliards d’euros. Puisque l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) est supposé faire entrer 1 milliard d’euros dans les caisses de l’Etat, c’est de 3 milliards d’euros dont il est question au total. Rappelons que le PIB de la France avoisine les 2 100 milliards et que 230 milliards de recettes ont été votées pour le budget de l’Etat en 2019. Autrement dit, il s’agit d’une mesure purement symbolique. D’autre part, le président avait annoncé que cette mesure n’était qu’un ballon d’essai, un pari. Si les riches ne jouaient pas le jeu, l’ISF pourrait être rétabli. Un retour en arrière ne serait pas forcément une reculade. Ajoutons que le chef de l’Etat affirmait la main sur le cœur que le grand débat national était complètement ouvert, cela jusqu’à une révision de la Constitution. En fermant la porte au retour de l’ISF, il prouve exactement le contraire.

Cet « effet Roméo et Juliette » qui emprisonne le président le pousse à justifier sa position en adoptant des positions spécieuses, voire quasiment ridicules. Obsédé par ces pauvres qui lui causent du tort, il a ainsi asséné publiquement que l’ISF n’avait jamais réduit la pauvreté. Certes oui, mais le vaccin contre la grippe, non plus… L’ISF avait pour vocation d’indiquer une volonté politique de réduire les inégalités et le vaccin contre le grippe de protéger contre son virus. Cela fait immanquablement songer à l’enfant qui, après avoir été gourmandé, trépigne de frustration. Il s’entête et se crispe parce qu’il sent qu’on veut le priver de son jouet. Il est prêt à tous les délires et à toutes les folies. Prends un peu recul, mon petit. C’est de cette manière que tu grandiras.

Conseils de lecture :

Cialdini Robert, Influence et manipulation, Pocket, Paris, 2015.
Taylor Robert Lewis, L’extravagant W.C. Fields, Ramsay, Paris, 1999.

ALEXANDRE LE BIENHEUREUX

On considère souvent que le pique-bœuf à bec rouge se trouve en symbiose avec le rhinocéros qu’il débarrasse des insectes et larves accolés à sa peau en les mangeant. Mais d’aucuns l’accusent aussi de laisser ouvertes les plaies de la bête à corne afin de mieux se nourrir encore. Ce qui ferait entrer le charmant oiseau dans la catégorie des parasites. Passons maintenant aux sociétés humaines…

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Autour des stars gravite presque toujours une nuée de personnes de moindre importance. Leur mission est de rendre la vie plus simple à ces objets d’admiration en leur permettant de se focaliser sur leur tâche principale. Ainsi, un chanteur ne doit pas être perturbé par les sollicitations dont il l’est l’objet en permanence, ni par la logistique de sa tournée internationale ou par des questions juridiques. D’autres l’aident à communiquer en son nom avec les fans, à réserver des chambres d’hôtels, à négocier les contrats même s’il reste évidemment toujours le décideur en dernier ressort. Cette configuration est idéalement « gagnant-gagnant » dans le sens où ces assistants de tous ordres sont rémunérés, et parfois grassement, par la célébrité, laquelle tire avantage de l’œuvre dévouée de ces petites mains.

Il s’agit en quelque sorte d’une entreprise, d’un travail collectif, même s’il existe évidemment une asymétrie dans la création de valeur des uns et des autres. Déterminer la juste rétribution de cette constellation d’individus infatigablement en orbite autour de leur champion n’est pas chose aisée. Les vedettes manquent parfois de générosité. Elles n’apprécient pas forcément combien leur fonction support est utile mais il est également arrivé qu’elles soient méthodiquement dépouillées par des membres de leur équipe. Le monde de la boxe regorge d’histoires de ce type. Quoi qu’il en soit, en cas de déséquilibre, l’issue est « gagnant-perdant ». Ce qui génère énormément de frustration.

Le monde de la politique n’échappe pas à ce schéma général. En première ligne, il y a les candidats aux élections et puis, dans leur sillage, tous ceux qui constituent leur staff. Ce ne sont pas tous des bénévoles. En fait, plus ils sont proches du sommet et plus ils comprennent rapidement qu’il y a moyen de se nourrir sur la bête. Les revirements des hommes ou femmes politiques sont légion. Nul n’a oublié le bon mot d’Edgard Faure : «ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ». Aux niveaux inférieurs, la même plasticité idéologique est observable. Le parcours de Sophia Chikirou est exemplaire à cet égard. Avant de pénétrer dans les cercles les plus fermés de la mélenchonie, elle a débuté sa carrière comme socialiste bon teint puis a bifurqué vers un soutien plus ou moins franc au Président Nicolas Sarkozy.

Les raisons qui ont poussé Madame Chikirou à se rapprocher ensuite du leader de la France Insoumise n’ont pas besoin d’être examinées ici. Il est en revanche intéressant de relever que, par un curieux mélange des genres, elle est devenue propriétaire d’une société de conseil en communication Mediascop, prodiguant ses lumières à la France Insoumise aussi bien qu’au Media, un site d’information qui se présente comme indépendant des puissances financières mais qui est principalement prisé par les partisans de Jean-Luc Mélenchon. Comme elle a été suffisamment chanceuse pour être portée à sa tête, Sophia Chikirou a pu ainsi allégrement s’envoyer des factures, enfin à sa société Mediascop.

Avec Alexandre Benalla, nous entrons dans une nouvelle dimension. De façon quasiment prémonitoire, Nino Ferrer avait chanté les malheurs d’un pauvre garçon répondant à son prénom : « Qui qu’est tombé dans les égouts ? / Qui qu’a fait tomber le facteur ? / Qui qu’a mangé les cornichons? / Et qui c’est qu’a mordu Mirza? / C’est Alexandre / C’est encore Alexandre / C’est toujours Alexandre / Qui voulez-vous que ce soit ? ». L’acharnement des médias contre l’ancien coordinateur des services de sécurité du président de la République n’a d’égal que la loufoquerie des multiples dérapages dans lesquels il a été impliqué.

Tout a commencé pour lui quand il a sorti la boîte à gifles contre des manifestants le 1er mai afin de venir à la rescousse des forces de l’ordre. La tiédeur des sanctions internes, alors qu’il avait manifestement en plus usurpé la fonction de policier, a interpellé. La forte médiatisation de l’affaire a obligé le parquet à ouvrir une enquête. On se souvient de l’agacement d’Emmanuel Macron qui, tel un boxeur en position de combat, avait gratifié la nation d’un viril : « qu’ils viennent me chercher ». La perquisition du domicile du porte-flingue s’est pareillement déroulée dans des conditions rocambolesques : pas de clés pour ouvrir la porte et, au final, un coffre qui disparaît avant que son contenu ne réapparaisse en partie. Monsieur Benalla a ensuite refusé d’être auditionné devant une commission sénatoriale qu’il a traitée de tous les noms. Il s’est ravisé, peut-être pour mieux lui mentir, puisqu’il avait affirmé avoir rendu ses passeports diplomatiques. On reste confondu devant le fait que personne – médias ou services administratifs – n’ait alors vérifié la véracité de ses dires.

En recrutant Alexandre Benalla, le président Macron avait choisi de casser les codes. Plutôt que s’appuyer sur un policier d’expérience pour remplir cette fonction de coordinateur des services de sécurité, il avait opté pour l’embauche d’un proche : « je prends qui je veux parce que, moi, je sais reconnaître les vraies compétences ». Il faut un certain courage, voire une suffisance sans borne, pour s’affranchir des critères traditionnels de recrutement à un tel poste. Qu’importe donc l’expérience, le master inachevé, le licenciement polémique quand le garçon était chauffeur d’Arnaud Montebourg, Emmanuel Macron savait mieux que tout le monde. En conséquence, les avanies d’Alexandre conduisent à une relation perdant-perdant à un niveau exceptionnel. D’habitude, le politicien déclare ignorer qui sont les personnes de son entourage prises en faute. C’est de bonne guerre. Là, c’est impossible. Sans lui, Benalla n’aurait jamais mis les pieds à l’Elysée.
– Et il prend encore soin de ma petite personne, le président, vous savez. J’ai gardé ses SMS.
– Mais non. Ce sont des… « contre-vérités ».

Conseils de lecture :

Anthony Lawrence et Spence Graham, Les derniers rhinocéros : Les aventures extraordinaires d’un homme qui voulait sauver une espèce, Les 3 génies, 2012.
Morin Edgard, Les stars, Points, Paris, 1972.

LA GRANDE ILLUSION

Le prélèvement à la source a suscité un tel psychodrame en France qu’il a même été envisagé de l’annuler à la dernière minute. Le gouvernement ambitionnait de montrer qu’il prenait soin du pouvoir d’achat des citoyens. Alors, malgré l’instruction d’écrire en gros caractères sur la fiche de paie le salaire net, les Français n’auraient peut-être pas compris.

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Pour mettre au jour les spécificités de la psyché humaine, les économistes organisent en laboratoire parfois des expériences savamment construites. Lorsqu’il est question de l’illusion monétaire, il n’est nul besoin de se donner tant de peine. Il suffit de se plonger dans la vie de tous les jours. Reprenons depuis le début. Selon la théorie standard, un individu rationnel sera sensible à son salaire réel qui, précisons-le, n’est pas son salaire net. Le salaire réel d’un individu est en fait son pouvoir d’achat. Il reçoit de la part de son employeur un salaire nominal, justement son salaire net, mais il doit tenir compte de l’inflation. Dans la situation A, un agent économique perçoit 100 euros tandis que le prix du Carambar est de 1 euro ; dans la situation B, son salaire est 120 euros et le prix du Carambar est de 2 euros. Dans le premier cas, il peut en acheter 100 et dans le second seulement 60. S’il est rationnel, il préférera la situation A où son salaire est moindre puisque, dans la situation B, son pouvoir d’achat est rogné par l’inflation. Le consommateur est un fier homo oeconomicus, assurément pas un misérable homo cretinus.

Pourtant, ce joli schéma théorique ne se vérifie pas toujours dans la réalité. J’imagine certains lecteurs constater, mi amusés, mi dépités, que l’hypothèse est fausse parce qu’ils connaissent un nombre non négligeable de personnes dignes d’entrer dans la catégorie homo cretinus. Il ne s’agit pas de remettre en cause le bien-fondé de leur jugement mais, en l’espèce, l’explication se situe ailleurs. En vérité, il existe une sorte de décalage entre l’instant où l’individu exulte après avoir jeté un œil sur sa fiche de paie et celui où il entre dans le magasin pour faire ses emplettes. L’augmentation du salaire est visible à l’œil nu tandis que celle des prix est plus discrète. Le vendeur qui pratique la valse des étiquettes ne va pas la mettre en musique dans un spot publicitaire. C’est uniquement lorsque le consommateur passe à la caisse qu’il se rend compte que, dans la situation B, il y a moins de Carambars dans son caddie. Dans la séquence suivante, et justement parce qu’il n’est pas un homo cretinus, le salarié va s’empresser de réclamer une augmentation de salaire à son patron pour compenser cette érosion silencieuse de son pouvoir d’achat. L’individu est susceptible d’être victime d’une illusion monétaire.

Sur le plan historique, il apparaît que l’inflation a permis d’atténuer les conflits sociaux en France depuis les années 1950 jusqu’au début des années 1980. Une augmentation artificielle de la taille du gâteau à partager entre le capital et le travail a conduit chaque camp à croire que sa propre part était devenue plus conséquente. Les salariés se réjouissaient des hausses de salaires… avant de déchanter en comptant le nombre de carambar qu’ils étaient en mesure de glisser dans leur caddie. Ils réclamaient de nouvelles augmentations salariales lesquelles leur étaient aussitôt accordées sans que leur pouvoir d’achat n’évolue davantage. C’est une véritable spirale qui s’enclenchait. Les entreprises s’y adaptaient sans difficulté puisque, afin de compenser la flambée de leurs coûts salariaux, elles relevaient à chaque fois leurs prix. Cette mécanique a donc duré jusqu’au milieu des années 1980. Depuis cette période, tous les gouvernements, de droite comme de gauche, se sont attelés à tordre le coup à l’inflation – mission tellement bien accomplie que la spectre de la déflation a été frôlé à plusieurs reprises.

L’inflation trompait vraiment les agents économiques en leur suggérant une fausse bonne nouvelle et les pouvoirs publics ont joué habilement de cette erreur puisqu’elle favorisait la paix sociale. Dans le cas du prélèvement à la source, c’est exactement le contraire. L’illusion d’optique crée le sentiment d’une fausse mauvaise nouvelle – d’où les tergiversations du gouvernement à propos de sa mise en œuvre en raison de la proximité des élections européennes. Bien sûr, il y a des exceptions : les actifs qui partent à la retraite peuvent pavoiser et les nouveaux arrivés sur le marché du travail y laissent des plumes, sans compter les problèmes de trésorerie pour les ménages bénéficiant de crédit d’impôt. Pourtant, sur le fond, rien ne change pour la majorité des contribuables : que le montant de l’impôt soit prélevé directement sur le salaire ou qu’il soit acquitté à partir du compte bancaire après versement de l’intégralité de la rémunération est sans aucun effet sur leur pouvoir d’achat. Cela n’empêche pas que la crainte d’une perte soit très prégnante dans la population. Le côté ubuesque de la situation a été alimenté par les faux débats tels que le fantasme de « l’année blanche », année où n’aurions pas payé d’impôts.

Avec un recul supplémentaire, les choses sont encore plus surréalistes. Les mesures économiques libérales se sont accumulées sans discontinuer en France. Personne ne reprochera au gouvernement un quelconque manque de cohérence dans sa stratégie. La baisse du taux d’imposition sur les bénéfices et des charges salariales, la flexibilisation du marché de travail ou même l’orientation qui est donnée à la formation professionnelle sont des signaux forts. Le patronat a dit merci. Des économies ont dû être effectuées en contrepartie. Les aides publiques au logement (APL) et les retraites ont ainsi été soigneusement rabotées. Ce n’est pas une illusion ici mais des faits. Les décideurs publics ont courageusement assumé leurs choix. Pendant longtemps, leur traitement objectivement âpre des classes moyennes et défavorisées ne les a pas inquiétés. Les voir trembler sur le prélèvement à la source, qui est politiquement plus neutre, était assez hallucinant. Puis sont venus les gilets jaunes.

Conseils de lecture :

Bezbakh Pierre, Inflation et désinflation, La Découverte, Paris, 2011.
Aglietta Michel et Orléan André, La violence de la monnaie, PUF, Paris, 1992.

DOCTEUR, LE PRESIDENT A ATTRAPE LA JAUNISSE !

Parti à Buenos Aires, le Président Macron y a rencontré son homologue argentin, Maurizio Macri. A la suite de leur entrevue, il a déclaré en substance à la presse : « lui au moins m’a cru. Il a suivi la même voie que moi : des réformes libérales très impopulaires. Ça m’a cramé mais je ne lâcherai pas». Certes, ça l’a un peu cramé…

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Emmanuel Macron a révolutionné la politique à plusieurs niveaux. Sa campagne électorale avec ses bataillons de marcheurs envoyés recueillir la parole des citoyens et sa victoire sans le soutien des structures d’un parti représente la première étape de ce chamboulement. Une fois arrivé au pouvoir, il a dévoilé une conception de l’Etat assez peu ordinaire. Ce n’est évidemment pas son libéralisme, plutôt répandu par les temps qui courent, qui le distingue de ses pairs – pas plus que l’intrusion de la logique du business dans la gestion des affaires publiques. Donald Trump l’a même devancé en la matière. Quand il rencontre un interlocuteur étranger afin de trouver un accord, il continue de faire des deals. Cependant, aussi fruste soit-il, le Président des Etats-Unis est conscient qu’un Etat n’est pas une compagnie privée. Rien de tel dans le cas macronien où la France doit se métamorphoser en entreprise. C’est son rêve d’une «start up nation». On n’a jamais aussi senti à l’aise monsieur Macron que durant la journée du patrimoine. Il a personnellement organisé la vente de produits dérivés à l’Elysée. Il ne pouvait qu’être épanoui en jouant à la marchande !

La véritable innovation est plus sensationnelle encore. Emmanuel Macron avait proclamé qu’il ferait de la politique autrement. Les électeurs ont alors compris qu’il se situerait hors des appareils des partis traditionnels et de leurs détestables combines. Il a tenu parole. Il a pulvérisé la gauche et la droite historique qui, il faut le reconnaître, l’ont bien assisté dans cette mission, en témoignant de capacités autodestructrices inédites. A faire pâlir de jalousie les commandos suicides islamistes. Cela ne signifiait d’ailleurs pas qu’il n’y aurait plus de magouilles comme l’atteste l’affaire Benalla… juste qu’elles prendraient place à l’extérieur des organisations classiques. Dans son propre parti, qui était formé de ralliés de la dernière heure autour de son nom, il était clair qu’il conserverait les mains entièrement libres. Après avoir réduit en poussière les organisations politiques, il s’en est pris avec le même entrain aux autres corps intermédiaires, le parlement et les syndicats notamment. Pourquoi s’embarrasser de discussions stériles au sein de la représentation nationale s’il est légal de mettre en œuvre son programme par ordonnances ? C’est une simple question d’efficacité. Les organisations salariales ont été piétinées de la même manière.

Au bout du compte, toutes les interfaces entre lui et les citoyens ont été court-circuitées ou mises au pas. Sans autre recours que l’épouvantail de l’extrême-droite brandi à la plus petite occasion par la macronie triomphante, les citoyens ont été priés de se conformer aux directives de leur Président modernisateur qui méritait ainsi amplement son surnom de Jupiter français. Le problème est que, si Emmanuel Macron a paraît-il été un brillant acteur de théâtre durant son adolescence, il a manifestement éprouvé davantage de difficultés avec ses leçons de physique. Il a mal assimilé le principe action-réaction. S’il a réussi à briser les codes de la vie politique, les Français n’ont pas pour autant cessé de vouloir l’informer de leurs doléances. Toutefois, puisque l’accès aux anciens canaux de transmission leur est désormais fermé, ils ont été contraints d’en chercher de nouveaux et ils n’ont trouvé que la rue. C’est l’originalité du mouvement des gilets jaunes : il s’agit d’une réponse à une manière singulière de concevoir la politique – d’où cette perplexité des politologues qui se trouvent face à une situation totalement inconnue. Le pire n’est pas là.

Les inégalités ont explosé ces trente dernières années en France. Le Président Macron ne peut en être décemment tenu pour responsable : il était en culottes courtes quand le phénomène s’est amorcé. En revanche, la réponse qu’il propose ou plutôt impose est dramatique sur le plan social. La transformation de chaque individu en auto-entrepreneur augmentera considérablement les profits des entreprises en renforçant la précarité. Etant donné que le chef de l’Etat souhaite s’attaquer en même temps aux aides sociales, la population sera alors prise dans un étau. Le filet de protection de la puissance publique sera retiré au moment où les Français en auront le plus besoin. Le tout-Paris bruisse de rumeurs. Il paraîtrait que Thomas Malthus serait l’auteur favori du Président. Rappelons que le pasteur anglican était tétanisé par les mesures d’assistance aux pauvres. Selon lui, elles leur permettaient d’améliorer leurs conditions de vie, d’être plus nombreux et d’exiger alors de nouveaux subsides au point que la fortune des nantis finirait par être engloutie par l’entretien des démunis. Il s’agissait d’un dispositif infernal qu’il convenait de stopper.

En d’autres termes, les citoyens ont parfaitement compris que la politique du gouvernement, loin de les sortir de leur difficultés économiques, est supposée les y plonger beaucoup plus profondément. Comme le montrent les travaux de Thomas Piketty et d’Angus Deaton, le creusement d’un fossé entre les «premiers de cordée » et les autres n’est assurément pas spécifique à la France. Les partis populistes prospèrent un peu partout dans les pays développés. La France sort du lot parce que cette évolution est habituellement lente, progressive. Avec son slogan implicite « soit vous vous élevez pour devenir millionnaire, soit vous vous taisez », le Président Macron incarne une volonté d’assumer cette tendance et même de l’accélérer, cela dans un contexte où les soupapes qui auraient permis de relâcher un peu la pression ont été retirées. L’histoire jugera si c’est du courage ou de la folie. Ce qui est certain est que, sur la fin, les éléments de langage prodigués par les meilleurs experts en communication n’auraient pas convaincu les voyageurs sur le Titanic.

Conseils de lecture :

Deaton Angus S., La grande évasion : santé, richesse et origine des inégalités, PUF, Paris, 2016.
Peeters Théo, L’autisme – de la compréhension à l’intervention, Dunod, Paris, 2014.

MAIS QUE DEMANDE LE PEUPLE ?

Selon Winston Churchill, « la démocratie est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres ». Le sens profond de cet aphorisme a tendance à être oublié ces derniers temps. Autriche, Brexit, Hongrie, Italie sans oublier l’inénarrable Donald Trump, les bien-pensants sont assommés par cette accumulation de résultats qui ne sentent pas bon la lavande.

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Le propos de cet article n’est pas de vaticiner contre la rage qui semble parfois s’emparer des électeurs d’un nombre élevé de pays ou de suggérer des mesures pour freiner la contagion du phénomène mais de proposer une mise en perspective de notre système politique. Ce qui implique, pour commencer, de l’envoyer se faire analyser chez les Grecs. Ainsi, Aristote distinguait trois formes pures d’organisation politique : la royauté où un individu gouverne, l’aristocratie où un petit nombre gouverne et la république où un grand nombre gouverne. Elles étaient susceptibles de se dégrader en formes altérées pour devenir la tyrannie, l’oligarchie ou la démocratie. En d’autres termes, la démocratie n’était qu’un avilissement de la république. Le risque de démagogie, de revanche d’une masse de citoyens prenant conscience de leur force collective n’était pas occulté. Les exemples de foules devenues folles et brûlant les sorcières comme les hérétiques ne manquent pas.

Pourtant, au fil du temps, une charmante fable digne du cinéma hollywoodien s’est imposée dans les esprits : des citoyens égaux en droits et dotés de raison se comporteront de façon responsable dans les urnes. Il suffit juste de mettre le paquet sur l’éducation et le tour est joué. C’est pourquoi quand les conservateurs ont vaincu les modérés lors des élections iraniennes en 2009, pour une certaine presse, cela ne pouvait être que la conséquence de fraudes massives. De la même manière, la victoire du camp pro Brexit ne s’explique que par ses mensonges tandis que son candide adversaire, d’une parfaite honnêteté intellectuelle, n’utilisait jamais d’arguments fallacieux. Idem, bien sûr, pour les éléphantesques tromperies de Trump. Il n’est tout simplement pas concevable que le peuple vote dans son ensemble de façon stupide. Cependant, les fondements de cette douce fable sont quelque peu contestables.

Le premier d’entre eux, que les citoyens votent avec leur raison, si possible en songeant à l’intérêt général plutôt qu’au leur, n’est pas le moindre. Les premiers temps du suffrage universel masculin ont pourtant conforté cette idée. Il faut dire que les notables accompagnaient les électeurs jusqu’au bureau de vote afin de leur éviter de commettre des bêtises. Le développement du vote secret et l’invention de l’isoloir ont constitué un fâcheux obstacle à cet égard. L’essor des médias a alors opportunément pris le relais. Quand la gazette ou un présentateur de journal télévisé propre sur lui distribuaient bons et mauvais points, toujours sous prétexte d’éducation, les électeurs retenaient la leçon et cela conduisait à un résultat satisfaisant. Le souci est que la multiplication des sources d’information, dans une société où les frustrations ne manquent pas, rend la bête incontrôlable. Il arrive que les citoyens oublient leur cerveau gauche et votent avec leurs tripes. Aïe !

Le deuxième fondement n’est pas triste non plus : l’acquisition de connaissances basiques permettrait de comprendre tous les enjeux du débat public. Hélas, de multiples sujets sont très techniques : glyphosate, fonctionnement de la banque centrale… Le bon sens paysan n’est pas d’un grand secours. Sinon, nous en serions encore à affirmer que notre planète est plate puisque l’image d’une terre ronde suppose une chute dans le vide pour les individus quand ils se retrouvent la tête en bas. Cette impuissance cognitive est de plus en plus reconnue. Elle justifie paradoxalement que des nombreuses questions soient désormais exclues du vote et réservées à des débats d’experts. Agacés par les résultats aberrants du suffrage universel, les « ravis de la crèche » qui encensaient la démocratie jusque-là se sont en effet engouffrés dans la brèche, se reniant sans en avoir l’air. Comme les citoyens n’y entendent rien, libérons-les d’une partie du fardeau qui pèse sur eux. Qu’ils ne disent surtout pas que les temps ont changé : Platon considérait que la république idéale devait être gouvernée par les détenteurs du savoir et sa conception a souvent été perçue par les démocratolâtres comme recelant des relents de totalitarisme.

Le clivage entre la démocratie illibérale de Viktor Orban et le libéralisme a-démocratique de l’Union Européenne est éloquent. Le Premier ministre hongrois souhaite dépouiller son pays de toute forme d’interposition entre son programme politique et le peuple. Les critiques de la presse, l’indépendance de la justice et l’action des associations jouent un rôle néfaste dans ce schéma. Dans le même ordre d’idée, les intérêts nationaux sont privilégiés au détriment d’une approche plus ouverte, c’est-à-dire continentale. C’est la volonté des citoyens qui doit s’exprimer à l’état brut, parfois même avec brutalité, sans entrave, ni contrôle. A l’autre extrême, la construction européenne peine à dépasser le cadre du marché unique. Les dirigeants de l’Union sont noyés dans la complexité pratique du projet. Comment doit-on gérer la politique monétaire ? Comment fixer les normes de pollution dans l’industrie ? La technocratie est omniprésente par contraste avec la dimension démocratique qui est réduite à des rogatons. Les frustrations du peuple sont étouffées.

Un troisième fondement de la fable hollywoodienne mérite d’être mentionné. Admettons que les populations parviennent à une maîtrise profonde des enjeux, qu’elles accèdent à un authentique savoir. Dans ces circonstances, dit-on, les faits permettront de trancher. Il s’agit ici aussi de fadaises. La science et les valeurs n’appartiennent pas au même champ. Privilégier l’éducation ou l’armée ? La réponse ne réside pas dans une quelconque vérité mais dans les choix ou préférences des responsables politiques. Tout au plus, les données factuelles conduisent-elles à se fabriquer un argumentaire à peu près cohérent, en tout cas pas complètement ridicule. Voilà. Après cette démolition en règle des mythes fondateurs de nos démocraties, il convient maintenant de s’interroger sur ce qu’il convient de faire. Indiscutablement, se souvenir de l’aphorisme de Churchill et défendre la démocratie. D’ailleurs, objectivement, qui déteste vraiment les belles histoires d’Hollywood ?

Conseils de lecture :

Garrigou Alain, Les secrets de l’isoloir, Le Bord de l’eau, Paris, 2012.
Rioux Jean-Pierre (ed.) , Les populismes, Tempus Perrin, Paris, 2007.

LE TRAVAIL EN LETTRES CAPITALES

Emmanuel Macron a souvent été présenté comme le Président des riches. La reprise des chasses à courre ne va probablement pas modifier son image. Cependant, il est possible que cette désignation ne lui rende pas justice. Sa brillante campagne électorale avait pourtant annoncé la couleur. Elle avait été menée au pas de charge, comme si le candidat Macron dirigeait en fait une start-up. Et si son but était simplement de transformer la France en entreprise géante ?

Bruno Le Maire a parfois été décrit comme un ministre qui jouait sa carte personnelle et peinait à se fondre dans le collectif. Son intervention dans les médias sur les retraites lui a permis de corriger d’un coup cette fâcheuse réputation. Trahi par son langage corporel, hésitant avant de se lancer, il nous a offert un grand moment de télévision quand il a affirmé que les retraités ne seraient pas perdants avec une revalorisation des pensions à 0,3 % et une inflation à 1,7 %. Le contraste était criant avec son mentor Dominique de Villepin, capable, lui, de proférer les pires inepties en fonçant la crinière au vent, comme lorsqu’il tenait des propos révisionnistes sur le génocide des Tutsis au Rwanda. Au-delà de l’aspect comique, cette mesure contre les retraités n’est pas sans signification. Faisant suite à la décision un an plus tôt d’augmenter la contribution sociale généralisée (CSG), elle traduit une forme d’agacement, voire d’acharnement, envers une catégorie de la population qui est devenue improductive et ne sert plus les entreprises. Ah, si les anciens pouvaient disparaître. Le malheur veut que leur espérance de vie s’allonge.

Dans le même ordre d’idée, le Premier ministre Edouard Philippe s’en est pris dans un entretien au « Journal du dimanche » à la hausse conséquente des arrêts maladie. Or, une personne malade n’apporte rien non plus à son entreprise. C’est d’ailleurs à se demander pour quelle raison certains citoyens trouvent malin de tomber malade ! Le bon Philippe complète son analyse un peu plus loin. Il serait injuste de le caricaturer. Son gouvernement ne s’oppose pas aux dépenses de santé comme celles qui sont destinées aux hôpitaux ou aux nouveaux traitements. Derrière ces catégories, il perçoit des emplois, de l’activité, en d’autres termes une croissance du produit intérieur brut (PIB). En revanche, la hausse des indemnités journalières versées aux personnages trop atteintes pour travailler grève les finances publiques. Ces pures charges d’un montant qui dépasse les 10 milliards d’euros sont à combattre avec la plus vive énergie… par les personnes valides tout au moins. En repoussant de deux ans l’âge légal de départ en retraite, l’idée était de maintenir la force de travail plus longtemps en activité, le problème est que les arrêts longue durée ont explosé chez les plus de 60 ans. Décidemment, ces vieux !

Passons aux calamiteuses aides sociales maintenant. Le Président les a mises au cœur de l’actualité avant les vacances d’été. En 2016, 714 milliards d’euros avaient été versés à ce titre. Le total est vertigineux, d’où les expressions du type « pognon de dingue » ou « max de tune ». En vérité, Emmanuel Macron jouait sur du velours : à l’intérieur de ce maquis de dépenses, les Français estiment majoritairement que, si les aides qu’ils encaissent sont justifiées, celles dont leurs voisins bénéficient sont entièrement inutiles. Plus fondamentalement, l’argument réclamant leur suppression relève de la logique précédemment évoquée. La pauvreté n’a jamais été un facteur de production. Il est loisible d’ajouter que les sommes colossales injectées à cette intention ne parviennent pas à éradiquer la misère sociale. Quand on a la fibre business, on effectue un bilan et on réfléchit. Ne pourrait-on envisager un meilleur usage pour tous ces milliards et éviter ainsi un terrible gaspillage ? C’est juste un exemple mais que de belles subventions ou baisses de charges cela ferait ! Prêtes à rendre service, les entreprises ont déjà ouvert leur porte-monnaie et patientent dans le calme.

La dernière pierre à l’édifice est le travail. Dans ce cas, il s’agit d’un facteur de production et, pour être précis, c’est même un coût de production. Cette fois, la stratégie du gouvernement se déroule en deux temps. Tout d’abord, la réforme du Code du travail facilite le licenciement des salariés. Ensuite, les chômeurs doivent être mis sous pression. Il n’est pas question qu’ils s’autorisent le moindre relâchement. Ah, si les allocations chômage pouvaient être à nouveau dégressives ! La combinaison des deux principes est censée conduire les personnes sans emploi à accepter une sensible détérioration de leurs conditions de travail, cela à la plus grande joie du patronat. La précarisation du travail n’est évidemment pas perdue pour tout le monde. Reconnaissons à la politique gouvernementale le mérite de l’honnêteté. Le soutien systématique aux entreprises, la multiplication des cadeaux fiscaux sont présentés comme un pari. Il n’y a aucune garantie que cela se traduira par des investissements dans l’appareil productif. Si une entreprise ose, la France peut bien le faire également.

En tout cas, le Président Macron, qui assume avec force le changement de culture, l’installation d’un nouveau logiciel dans la tête de ses concitoyens, espère bien toucher un jour les dividendes de sa politique audacieuse. Son but est de transformer la France en une gigantesque société par action. De son côté, Albert Einstein affirmait que Dieu ne joue pas aux dés. C’est possible. Il est difficile d’avoir des certitudes aussi sur cette question. Toutefois, si l’on prend cette déclaration pour argent comptant, l’aversion de Dieu aux risques, y compris dans un contexte ludique, n’est pas anodine. Elle ne peut se comprendre que d’une manière : Dieu n’est pas capitaliste. Dans ces conditions, conseillons-lui en toute modestie de s’éloigner prestement de la France. Le climat n’y est pas bon pour tous ceux qui gagnent leur vie à la sueur de leur front. Le travail n’y est hélas plus en odeur de sainteté…

Conseils de lecture :

Lupano Wilfrid et Cauuet Paul, Les vieux fourneaux, Dargaud, Paris, 2014, tome 1.
Rosanvallon Pierre, La crise de l’Etat-providence, Seuil, Paris, 2015.