ELLE NOUS FAIT BIEN MARCHER

La rue est une voie de circulation bordée de maisons. En la parcourant, nous nous déplaçons. Mais comme nous ne sommes pas seuls à agir ainsi, nous y faisons aussi des rencontres bonnes ou mauvaises. La rue sert même à l’occasion de lieu de rassemblement, notamment pour le peuple en colère. Alors la rue nous veut-elle du bien ?

rue

La foudre s’est abattu sur le malheureux Emmanuel Macron lorsqu’il s’est mué en conseiller de Pôle Emploi, suggérant à un jeune de 25 ans formé dans l’horticulture de «traverse(r) la rue » pour décrocher un emploi. Le résultat de cet échange fut paradoxal. Le chômeur suivit la recommandation et traversa effectivement la chaussée pour présenter sa candidature à des postes dans le secteur de l’hôtellerie… mais en vain. En revanche, une fois revenu à la case départ après avoir retraversé dans l’autre sens, la fédération horticole lui avait déroulé le tapis rouge, lui proposant un emploi. Sur cette séquence, le président de la République a surpris en associant la rue à une opportunité économique. Même s’il avait été précédé dans un registre identique par le président des Etats-Unis, Herbert Hoover, qui avait assuré que « la reprise se trouvait au coin de la rue » au tout début de la crise des années trente, le préjugé à son propos est plutôt défavorable. L’expression populaire « être à la rue », c’est-à-dire y être rejeté, décrit une situation d’échec, un individu complètement dépassé.

Dans un film délicieux, le réalisateur Ernst Lubitsch avait montré que c’était en fait un magasin qui se trouvait au coin de la rue. Mais c’est bien sûr ! Le commerce et les affaires expliquent cette perspective de prospérité. Ceci vaut pour toutes les activités, y compris les maisons closes, où se pratique le commerce de la chair. « Avoir pignon sur rue », c’est bénéficier d’une notoriété traduisible en rentrées d’argent. Le célèbre adage «celui qui a pignon sur rue / a pognon sur son compte à vue » l’illustre. Le souci est que l’argent passe ici d’une main à l’autre. Les clients se font faire les poches. En contrepartie, ils récupèrent évidemment des biens qui les plongeront dans un état de béatitude mais, une chose est sûre, ils ne s’enrichissent pas. La rue n’est donc pas un lieu où la majorité de la population est susceptible d’améliorer sa situation économique. La probabilité de trouver un billet sur le trottoir est infiniment faible et encore faut-il ne pas louper l’occasion. Obsédés par la rationalité, les économistes de Chicago ne les ramassent jamais parce qu’ils sont convaincus que, si c’était un vrai, quelqu’un d’autre l’aurait déjà fait avant eux…

C’est dans une autre direction qu’il convient de s’orienter. La rue offre un véritable boulevard aux mouvements sociaux. Les mécontents de tous bords s’y donnent rendez-vous et y processionnent « tous ensemble tous ensemble, eh ». L’action collective y prend toute son envergure pour le meilleur comme pour le pire. Même si certaines de ses thèses sont aujourd’hui contestées, Gustave Le Bon a été le premier à décrire le phénomène d’agglomération de corps autonomes qui fusionnent dans un tout plein de force et prêt à renverser les montagnes – cela, jusqu’à un éventuel soulèvement. Les barricades bloquent la rue mais ouvrent la voie, entend-on. Le sentiment de « puissance invincible » du tout dilue la responsabilité de chacune de ses unités. C’est pourquoi tous les débordements sont possibles. De plus, les buts de ces masses en mouvement peuvent être d’une extrême diversité : lutte contre les inégalités économiques, défense de l’identité nationale, accomplissement d’un pogrom – ces motivations n’étant parfois pas exclusives les unes des autres, cela s’appelle alors la « convergence des luttes ».

D’aucuns considèrent que la meilleure incarnation de la démocratie est constituée par un peuple en marche, immaculé. Derrière lui, se trouvent des théoriciens, ceux qui sont capables de décrypter ses intentions les plus profondes. Même si ce ne sont pas les structures qui défilent dans la rue, c’est tout comme. Il est vrai que le diagnostic ne pose guère de problème : la vision d’une foule en colère suggère une critique virulente de l’ordre établi. Le système est corrompu et la démocratie confisquée. Les petites gens souhaitent reprendre tout bonnement « les clés du camion ». C’est au niveau de la médication que les avis divergent. L’extrême-gauche ne propose assurément pas les mêmes remèdes que l’extrême droite. Pourtant, l’une et l’autre prétendent représenter essentiellement la volonté du peuple. Comment la rue tranchera-t-elle dans ces conditions ? A priori, par la loi du plus fort parce que la saine colère des citoyens rend leur violence légitime. Dans le cas des gilets jaunes, on notera que les casseurs des deux camps se sont soigneusement évités. Ils se sont entendus en revanche pour provoquer un maximum de dégâts sur leur passage.

Par sa stratégie d’écrasement des corps intermédiaires, qui a été combinée à de petites piques adressées à la population, Emmanuel Macron a contribué à pousser cette dernière dans la rue. La violence qui s’est ensuivie a servi indirectement les intérêts des gilets jaunes, au grand dam du gouvernement qui misait sur un rejet du mouvement dans les sondages justement en raison de cette brutalité. Il est clair que la rue est le lieu idéal pour que ce type de comportement puisse marquer les esprits. Si les mécontents avaient saccagé leur propre domicile, le président n’aurait certainement pas fait la moindre concession… Par contraste, il y a plus de chance qu’un individu développe une authentique réflexion dans un cadre structuré, son appartement ou une réunion publique, que dans l’excitation de la rue où la confrontation des émotions des uns et des autres ne garantit pas la formulation de revendications sensées et susceptibles de faire l’objet d’un consensus général. Les prochaines élections n’auront pas lieu dans la rue mais dans l’isoloir. Le score des listes gilets jaunes ne devrait pas faire péter les compteurs…

Conseils de lecture :

Le Bon Gustave, Psychologie des foules, PUF Paris, 2013.
Lubitsch Ernst, The Shop Around The Corner, Metro Goldwyn Mayer, 1940.

TOUS SERONT EGAUX… MAIS CERTAINS PLUS

Aristote se montrait critique envers la démocratie. Il se méfiait de la foule, de ses humeurs et de sa manipulation. Il abhorrait la démagogie. Pour Mélenchon, c’est tout le contraire. Du peuple en fusion émane la vérité. Alors, entre le grand philosophe et le leader minimo, il faut choisir…

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Dans la constellation des démocraties modernes, la France peut se targuer d’être le premier pays à avoir inscrit dans sa constitution le principe du suffrage universel, pour les hommes – c’était en 1793. Un recul s’est ensuite produit, non parce que les femmes ont fini par être autorisées à voter bien sûr mais parce que, pour se plier aux pratiques répandues à l’époque, le suffrage est redevenu censitaire sur le territoire national. En 1820, une loi électorale dite du « double vote » est même entrée en vigueur : les électeurs les plus imposés étaient en droit de voter deux fois. La justification du suffrage censitaire est bien connue. Seuls les plus riches, ceux qui contribuent fiscalement, doivent pouvoir voter. Ils sont supposés jouer un rôle plus important dans le développement de l’activité économique et doivent en être récompensés. Selon cette argumentation, le choix des dirigeants politiques relève d’une conception particulière des droits et devoirs dans la société. Qu’une possible collusion s’instaure entre les élites politique et économique ne semble pas représenter de problème pour ses partisans. Qui sait s’il ne s’agit pas d’une raison supplémentaire pour soutenir le suffrage censitaire : la coupure entre groupes sociaux est claire et on est certain de se retrouver entre « gens de bonne compagnie ».

Le rétablissement du suffrage universel masculin en 1848 a logiquement suscité des craintes au sein des classes dominantes. Puisqu’elles représentaient une minorité dans la population, le risque qu’elles perdent leurs privilèges était prégnant. Afin d’éviter de mauvaises surprises, les notables ont heureusement pris les choses en main. Il n’était pas rare que les habitants d’un village se rendent en procession jusqu’au bureau de vote accompagnés par le châtelain qui leur donnait ses directives et veillait à ce qu’elles soient scrupuleusement respectées. Ce qui n’était pas bien difficile : le citoyen votait sous les yeux des autres électeurs et c’est le président du bureau qui glissait le bulletin dans l’urne. Avec l’introduction du vote secret, via notamment l’invention de l’isoloir, le contrôle des élites s’est effrité. Elles ont été amenées à lâcher du lest. Jusqu’aux années 1970-1980, les systèmes démocratiques ont été caractérisés par des politiques de redistribution, de transferts sociaux vers les classes moyennes et défavorisées. Les libéraux le regrettaient alors que les socialistes s’en félicitaient mais ce phénomène a été observé de façon générale.

Dans ces circonstances, il convient de s’interroger sur la manière dont les nantis peuvent reprendre la main ou, pour le reformuler autrement, comment leur niveau de richesse est-il susceptible de leur conférer à nouveau un avantage ? On se souvient que l’homme politique britannique Robert Walpole avait asséné cyniquement que « tout homme a son prix ». Mis à part les achats de voix, qui ne sont d’ailleurs pas tolérés sous leur forme la plus visible par la loi, il n’est pas possible d’établir de corrélation directe entre le pouvoir de l’argent et le vote. Pour les plus fortunés, les contributions financières aux campagnes politiques et, plus largement aux partis, constituent un moyen subtil de renforcer ceux qui défendent leurs intérêts. Evidemment, tous les citoyens peuvent agir pareillement en faveur de leur propre champion mais leurs ressources ne sont pas les mêmes. En outre, un système de déductions fiscales pour les donateurs entretient le phénomène. Au final, en 2016, 290 000 contribuables français avaient financé leur parti préféré mais avec de grosses disparités. La somme remboursée par l’Etat était en moyenne de 165 euros quand, pour les 2 900 foyers fiscaux les plus généreux, elle avoisinait les 5 000 euros.

Ces éléments piquent encore plus les yeux si l’on remarque que la contribution de l’Etat à la vie politique (remboursement des frais de campagne…) est, elle, seulement de 1 euro par citoyen. Cela signifie que les partis en France ne sont pas alimentés par l’argent public en fonction de critères objectifs tels que le nombre de suffrages recueillis mais d’après les préférences des plus aisés. Dans l’état des lieux qu’elle dresse des pratiques de financement des partis dans les pays démocratiques, Julia Cagé montre que le cas français n’est pas une exception. Le modèle italien, qui n’est pas plus équitable, offre pourtant une piste intéressante pour sortir de cette logique. En Italie, chaque citoyen est invité s’il le souhaite à consacrer 2 ‰ de son revenu imposable au financement du parti de son choix. Il suffirait de substituer à ce ratio un montant fixe – un euro, deux, voire plus – pour régler le problème. Alors, les sommes qui arriveraient dans les caisses correspondraient aux sympathies exprimées par les citoyens indépendamment de leur niveau de richesse.

L’inlassable course aux pièces jaunes repose sur une croyance : plus une campagne marketing est onéreuse, plus les ventes du produit seront élevées. De ce point de vue, l’homme politique est assimilable à une savonnette. Il est évident que le matraquage publicitaire n’est pas sans impact sur la notoriété d’un candidat. Cependant la stratégie «elle est partout ma binette » ne garantit pas la victoire. Lors de l’élection présidentielle de 2012, les dépenses de campagne de Nicolas Sarkozy ont dépassé le plafond légal et pourtant le Président sortant a été sorti. Une autre idée reçue doit être combattue. L’argent crée nécessairement un déséquilibre au profit des politiciens qui représentent le monde des affaires. Aux Etats-Unis, les candidats à l’élection présidentielle font face à deux options : un financement public, avec des dépenses limitées et interdiction de recevoir des dons privés ou un financement privé, sans aides publiques, ni plafond. Le premier candidat à avoir choisi l’option du financement privé a été… le gentil Barack Obama. En fait, si l’argent est bien le nerf de la guerre, tout ramener à cela ne fait que nourrir le secteur du marketing et trouver des excuses faciles aux perdants.

Conseils de lecture :

Birnbaum Pierre, Le peuple et les gros : histoire d’un mythe, Grasset, Paris, 1979.
Cagé Julia, Le prix de la démocratie, Fayard, Paris, 2018.

CONTRE QUOI AU FAIT ?

Contre comme contrepèterie, ces jeux de mots qui assouplissent la langue dans un sens parfois osé. Comme disait François Ozon justement, il court, il court, le furet ! Contre comme contrepartie aussi, ce qui nous ramène au circuit économique. Un individu achète un bien. Le bien se déplace du magasin à l’individu tandis que l’argent fait le chemin inverse. C’est moins drôle assurément.

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La comptabilité nationale ne le cache pas, elle s’intéresse prioritairement aux activités marchandes, celles qui font l’objet de transactions. En procédant de la sorte, elle ignore un pan non négligeable des activités économiques. Le travail domestique notamment est totalement laissé de côté. Il suffirait que les Français s’amusent à passer des contrats entre voisins, que les uns aillent faire la vaisselle chez les autres pour que le Produit Intérieur Brut (PIB) explose. Le monde de la gratuité est tellement étranger au circuit économique classique que même la typologie des centres de décision économique reflète cette indifférence. Le secteur associatif a été affublé d’un nom barbare, « institutions sans but lucratif au service des ménages », terreur des étudiants redoutant qu’un enseignant sadique ne les interroge à ce propos. Et, si cela ne suffisait pas, une association ne sera enregistrée dans la funeste catégorie que si elle possède deux salariés. Une fédération nationale de parents d’élèves qui emploie des permanents en fait partie mais ses antennes locales, qui reposent exclusivement sur le bénévolat, restent dehors. L’utilité sociale n’a rien à voir. Si elle était créée, l’association des admirateurs de Philippe Broda ne serait pas prise en compte dans le circuit économique. Une aberration.

La réciprocité est certes un des principes fondateurs des sociétés humaines. La règle du donnant-donnant a déjà été exposée dans ce blog. Cependant, dans l’univers capitaliste, elle prend des formes assez surprenantes. Dans ce cas, il est plus juste de parler de contrepartie. Le but des capitalistes n’est pas de provoquer un ruissellement des richesses à l’intérieur du corps social. S’ils se mouillent ainsi, prenant parfois d’énormes risques, c’est pour engranger des profits. Du côté des employés, il n’est évidemment pas interdit de se réaliser dans son travail mais, pour eux, la véritable contrepartie des services productifs fournis est le salaire. Même les prestations sociales sont conditionnées. Il est possible de percevoir des allocations familiales mais si l’on a pris la peine de se retrousser les manches afin de fabriquer des enfants. Pareillement, les individus qui pètent la forme ne sont pas indemnisés par la branche maladie de la Sécurité sociale alors que, pourtant, ils versent des cotisations en ce sens. De plus en plus de personnes en bonne santé se plaignent de l’« injustice » dont ils estiment être victimes de ce fait. Les dons aux bonnes œuvres n’échappent pas à cette logique. Elles offrent des avantages fiscaux.

Les cadeaux d’entreprise sont très réglementés pour réduire la pratique de la corruption. Désormais pour circonvenir une personne, il convient d’être discret – d’où l’expression «dessous de table » – ou bien d’emprunter des voies détournées mais légales. Quand un laboratoire pharmaceutique invite un aréopage de professeurs de médecine réputés à un colloque sous les tropiques, on peut se demander quelle contrepartie ils attendent en retour puisque les opérations comptabilisées en impliquent une. Mais cessons ces taquineries qui ne mènent pas très loin pour revenir à l’essentiel. Les pouvoirs publics battent actuellement la campagne dans l’intention de convaincre la population que les aides sociales doivent être corrélées à un travail, un effort de la part des bénéficiaires. La reprise en main des mécontents est habile. Pour la majorité de la population, la notion de contrepartie est ancrée dans les esprits. Un individu ne peut se contenter d’empocher les prestations qui lui sont versées sans rien donner en retour à la collectivité. La pauvreté ne justifie pas ce type d’inconvenance. Quelques heures à vider les poubelles du « cercle littéraire des éplucheurs de patates », c’est à prendre ou à laisser.

Surfant sur la vague, la ministre Jacqueline Gourault a formulé une proposition qui s’inscrit dans la même perspective. Tous les citoyens sans exception devraient contribuer à l’impôt sur le revenu – les plus démunis, à hauteur de 1 euro éventuellement. L’argumentation n’est pas fiscale, du style « puisque plus de 50% des ménages y échappent, il serait avisé d’élargir son assiette ». Non, il s’agit d’une justification symbolique. Nul n’ignore que, pour les pauvres, le coût de la collecte serait largement supérieur à son rendement. Le but est que les citoyens se sentent impliqués par l’impôt, qu’ils comprennent tous qu’il y a toujours quelqu’un qui paie quand des services publics leur sont proposés. C’est si facile de faire payer les autres ! A contrario, l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF), lui, a été supprimé. La mesure est de bon sens. C’était également un impôt symbolique. Or, les nantis n’ont pas besoin d’être instruits. Ils savent déjà combien il est douloureux de participer au financement de l’économie nationale. Pourquoi les importuner dans ces conditions ?

Passons des ménages aux entreprises maintenant. Il est difficile de leur reprocher d’ignorer qu’un sou est un sou. Il est donc légitime de baisser leurs impôts sur les bénéfices, leurs charges sociales et toutes les joyeusetés auxquelles elles sont impitoyablement soumises. Sur la partie éducative, la situation est parfaitement claire. En revanche, du point de vue des contreparties, une petite incohérence semble soudain s’esquisser. Un pauvre qui reçoit des aides doit donner quelque chose en retour mais une entreprise qui se trouve dans la même position refuse que le principe de réciprocité s’applique à elle-même. Prenons le cas du Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE), avantage fiscal de 20 milliards tout de même. Quand il a été question de promesses d’embauche, les patrons sont montés dans les tours. Tout au plus ont-ils consenti à reconnaître que, si ces aides devaient servir à augmenter les revenus personnels… eh bien, ce ne serait pas super moral. Une belle indécence. Le chef de l’ENA raffole-t-il donc du porto ? Pour terminer comme nous avons commencé.

Conseils de lecture :

Antel Jacques, Contrepèteries. Petit dictionnaire insolite, Larousse, Paris, 2014.
Barrows Annie et Shaffer Mary Ann, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates , Points, Paris, 2012.

EH BIEN, JEUNE HOMME !

L’acteur W.C. Fields n’aimait pas les enfants. Alors, dès qu’il en voyait un, il ne pouvait s’empêcher de lui jouer un mauvais tour comme cacher sa tirelire. Dans la même veine, Hippolyte Taine avait résumé : « Les enfants, ça console de tout… excepté d’en avoir ». Pourtant, les jeunes générations n’ont-elles pas énormément à nous enseigner ?

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La sacralisation de la jeunesse est un trait de nos sociétés. D’aucuns parlent d’ailleurs de «jeunisme ». Les personnes âgées s’estiment même parfois victimes d’un diktat : il faut cacher son âge à tout prix. La traque des rides et des plis est devenue impitoyable. Le lifting est parfois la solution pour avoir l’air jeune. Il est vrai que voir des gamins de cinq ans à skis peut donner des envies de régression infantile. Ils ne connaissent pas encore les tables de multiplication mais ils sont de capables de slalomer avec une  agaçante virtuosité sur les pistes ! La croyance des Romains selon laquelle le savoir serait niché dans le cerveau de sages individus à chevelure blanche semble entièrement révolue. Le train des sénateurs est à l’arrêt. Vive la Très Grande Vigueur des ados boutonneux mâchouillant du chewing-gum qui bouscule les conventions archaïques. Les leçons qu’ils nous dispensent méritent d’être étudiées ; celles des plus petits au moins autant. Ecoutons-les.

Une célèbre expérience menée avec des enfants de deux ans par Sharon Brehm et Marsha Weintraub est un bon point d’entrée. Deux jouets sont laissés à portée de main des chères têtes blondes. Ils possèdent une attractivité équivalente et sont placés l’un derrière l’autre séparés uniquement par une barrière en plexiglass d’une modeste hauteur. On constate que le choix des enfants se porte indifféremment sur le premier ou le second jouet. Aucune préférence claire ne ressort. En revanche, lorsque le niveau de la barrière en plexiglass est élevé pour atteindre soixante centimètres, suggérant l’existence d’un obstacle, le comportement des enfants change radicalement : ils se précipitent presque tous vers le jouet qui est situé derrière la barrière, autrement dit vers le plus difficile à récupérer. La théorie de la « réactance psychologique » rend compte de ces observations  : dès son plus jeune âge, l’être humain refuse que l’on empiète sur sa liberté. Ce qui signifie que les objets associés à une éventuelle perte d’autonomie acquièrent d’un coup de la valeur.

Cette inclination humaine que l’on qualifie d’« effet Roméo et Juliette » est permanente mais elle prend toute son ampleur à l’adolescence. En reprochant à leur enfant de 15-18 ans la qualité de ses fréquentations, les parents œuvrent en fait involontairement au renforcement du lien de leur progéniture avec les mauvaises personnes. D’où un dilemme bien connu puisque, si se taire est insupportable, agir ouvertement est presque à coup sûr contre-productif. « Que faire ? » comme disait Vladimir Ilitch Lénine. La stratégie qui consiste à porter au pinacle la situation indésirable pour que l’enfant se dirige de lui-même dans l’autre direction n’est pas assurée d’être gagnante. Prenons le cas des brocolis. Les gamins les détestent habituellement. Selon une blague de cour de récréation, ce qui les différencie des crottes de nez est que, justement, ils n’en mangent pas. Pour des parents, se lancer dans l’apologie du steak-frites-ketchup en dénigrant l’affreux légume dans l’espoir que leur enfant fasse justement le choix inverse ne laisserait pas uniquement un goût bizarre. A cause de la pression sociale, de l’avis des amis, la manœuvre machiavélique risquerait fort d’échouer.

Ce sens de la contradiction, cette attitude d’enfant capricieux, on les retrouve évidemment chez le président de la République. Le garçon se croyait béni des fées. Il cassait les codes, réussissait dans toutes ses entreprises, même les plus improbables, et personne ne lui avait jamais vraiment résisté – les démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb pouvant être perçues comme des mouvements d’humeur de mauvais coucheurs. Les Français, tout de jaune vêtus, l’ont fait redescendre sur terre assez brutalement. Ils ont essayé de lui expliquer que sa politique était inacceptable, à lui, Emmanuel Macron ! Entre crime de lèse-majesté et puérile vexation, le sentiment que ses marges de manœuvre se sont soudainement réduites, l’a braqué. C’est ô combien normal pour qui s’intéresse aux mystères de la psyché humaine. Dans ces conditions, il était impensable de céder à propos de l’impôt de solidarité (ISF) sur la fortune.

Tout était pourtant réuni pour qu’Emmanuel Macron mette les pouces à ce sujet. En 2017 le montant de l’ISF collecté approchait les 4 milliards d’euros. Puisque l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) est supposé faire entrer 1 milliard d’euros dans les caisses de l’Etat, c’est de 3 milliards d’euros dont il est question au total. Rappelons que le PIB de la France avoisine les 2 100 milliards et que 230 milliards de recettes ont été votées pour le budget de l’Etat en 2019. Autrement dit, il s’agit d’une mesure purement symbolique. D’autre part, le président avait annoncé que cette mesure n’était qu’un ballon d’essai, un pari. Si les riches ne jouaient pas le jeu, l’ISF pourrait être rétabli. Un retour en arrière ne serait pas forcément une reculade. Ajoutons que le chef de l’Etat affirmait la main sur le cœur que le grand débat national était complètement ouvert, cela jusqu’à une révision de la Constitution. En fermant la porte au retour de l’ISF, il prouve exactement le contraire.

Cet « effet Roméo et Juliette » qui emprisonne le président le pousse à justifier sa position en adoptant des positions spécieuses, voire quasiment ridicules. Obsédé par ces pauvres qui lui causent du tort, il a ainsi asséné publiquement que l’ISF n’avait jamais réduit la pauvreté. Certes oui, mais le vaccin contre la grippe, non plus… L’ISF avait pour vocation d’indiquer une volonté politique de réduire les inégalités et le vaccin contre le grippe de protéger contre son virus. Cela fait immanquablement songer à l’enfant qui, après avoir été gourmandé, trépigne de frustration. Il s’entête et se crispe parce qu’il sent qu’on veut le priver de son jouet. Il est prêt à tous les délires et à toutes les folies. Prends un peu recul, mon petit. C’est de cette manière que tu grandiras.

Conseils de lecture :

Cialdini Robert, Influence et manipulation, Pocket, Paris, 2015.
Taylor Robert Lewis, L’extravagant W.C. Fields, Ramsay, Paris, 1999.

ALEXANDRE LE BIENHEUREUX

On considère souvent que le pique-bœuf à bec rouge se trouve en symbiose avec le rhinocéros qu’il débarrasse des insectes et larves accolés à sa peau en les mangeant. Mais d’aucuns l’accusent aussi de laisser ouvertes les plaies de la bête à corne afin de mieux se nourrir encore. Ce qui ferait entrer le charmant oiseau dans la catégorie des parasites. Passons maintenant aux sociétés humaines…

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Autour des stars gravite presque toujours une nuée de personnes de moindre importance. Leur mission est de rendre la vie plus simple à ces objets d’admiration en leur permettant de se focaliser sur leur tâche principale. Ainsi, un chanteur ne doit pas être perturbé par les sollicitations dont il l’est l’objet en permanence, ni par la logistique de sa tournée internationale ou par des questions juridiques. D’autres l’aident à communiquer en son nom avec les fans, à réserver des chambres d’hôtels, à négocier les contrats même s’il reste évidemment toujours le décideur en dernier ressort. Cette configuration est idéalement « gagnant-gagnant » dans le sens où ces assistants de tous ordres sont rémunérés, et parfois grassement, par la célébrité, laquelle tire avantage de l’œuvre dévouée de ces petites mains.

Il s’agit en quelque sorte d’une entreprise, d’un travail collectif, même s’il existe évidemment une asymétrie dans la création de valeur des uns et des autres. Déterminer la juste rétribution de cette constellation d’individus infatigablement en orbite autour de leur champion n’est pas chose aisée. Les vedettes manquent parfois de générosité. Elles n’apprécient pas forcément combien leur fonction support est utile mais il est également arrivé qu’elles soient méthodiquement dépouillées par des membres de leur équipe. Le monde de la boxe regorge d’histoires de ce type. Quoi qu’il en soit, en cas de déséquilibre, l’issue est « gagnant-perdant ». Ce qui génère énormément de frustration.

Le monde de la politique n’échappe pas à ce schéma général. En première ligne, il y a les candidats aux élections et puis, dans leur sillage, tous ceux qui constituent leur staff. Ce ne sont pas tous des bénévoles. En fait, plus ils sont proches du sommet et plus ils comprennent rapidement qu’il y a moyen de se nourrir sur la bête. Les revirements des hommes ou femmes politiques sont légion. Nul n’a oublié le bon mot d’Edgard Faure : «ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ». Aux niveaux inférieurs, la même plasticité idéologique est observable. Le parcours de Sophia Chikirou est exemplaire à cet égard. Avant de pénétrer dans les cercles les plus fermés de la mélenchonie, elle a débuté sa carrière comme socialiste bon teint puis a bifurqué vers un soutien plus ou moins franc au Président Nicolas Sarkozy.

Les raisons qui ont poussé Madame Chikirou à se rapprocher ensuite du leader de la France Insoumise n’ont pas besoin d’être examinées ici. Il est en revanche intéressant de relever que, par un curieux mélange des genres, elle est devenue propriétaire d’une société de conseil en communication Mediascop, prodiguant ses lumières à la France Insoumise aussi bien qu’au Media, un site d’information qui se présente comme indépendant des puissances financières mais qui est principalement prisé par les partisans de Jean-Luc Mélenchon. Comme elle a été suffisamment chanceuse pour être portée à sa tête, Sophia Chikirou a pu ainsi allégrement s’envoyer des factures, enfin à sa société Mediascop.

Avec Alexandre Benalla, nous entrons dans une nouvelle dimension. De façon quasiment prémonitoire, Nino Ferrer avait chanté les malheurs d’un pauvre garçon répondant à son prénom : « Qui qu’est tombé dans les égouts ? / Qui qu’a fait tomber le facteur ? / Qui qu’a mangé les cornichons? / Et qui c’est qu’a mordu Mirza? / C’est Alexandre / C’est encore Alexandre / C’est toujours Alexandre / Qui voulez-vous que ce soit ? ». L’acharnement des médias contre l’ancien coordinateur des services de sécurité du président de la République n’a d’égal que la loufoquerie des multiples dérapages dans lesquels il a été impliqué.

Tout a commencé pour lui quand il a sorti la boîte à gifles contre des manifestants le 1er mai afin de venir à la rescousse des forces de l’ordre. La tiédeur des sanctions internes, alors qu’il avait manifestement en plus usurpé la fonction de policier, a interpellé. La forte médiatisation de l’affaire a obligé le parquet à ouvrir une enquête. On se souvient de l’agacement d’Emmanuel Macron qui, tel un boxeur en position de combat, avait gratifié la nation d’un viril : « qu’ils viennent me chercher ». La perquisition du domicile du porte-flingue s’est pareillement déroulée dans des conditions rocambolesques : pas de clés pour ouvrir la porte et, au final, un coffre qui disparaît avant que son contenu ne réapparaisse en partie. Monsieur Benalla a ensuite refusé d’être auditionné devant une commission sénatoriale qu’il a traitée de tous les noms. Il s’est ravisé, peut-être pour mieux lui mentir, puisqu’il avait affirmé avoir rendu ses passeports diplomatiques. On reste confondu devant le fait que personne – médias ou services administratifs – n’ait alors vérifié la véracité de ses dires.

En recrutant Alexandre Benalla, le président Macron avait choisi de casser les codes. Plutôt que s’appuyer sur un policier d’expérience pour remplir cette fonction de coordinateur des services de sécurité, il avait opté pour l’embauche d’un proche : « je prends qui je veux parce que, moi, je sais reconnaître les vraies compétences ». Il faut un certain courage, voire une suffisance sans borne, pour s’affranchir des critères traditionnels de recrutement à un tel poste. Qu’importe donc l’expérience, le master inachevé, le licenciement polémique quand le garçon était chauffeur d’Arnaud Montebourg, Emmanuel Macron savait mieux que tout le monde. En conséquence, les avanies d’Alexandre conduisent à une relation perdant-perdant à un niveau exceptionnel. D’habitude, le politicien déclare ignorer qui sont les personnes de son entourage prises en faute. C’est de bonne guerre. Là, c’est impossible. Sans lui, Benalla n’aurait jamais mis les pieds à l’Elysée.
– Et il prend encore soin de ma petite personne, le président, vous savez. J’ai gardé ses SMS.
– Mais non. Ce sont des… « contre-vérités ».

Conseils de lecture :

Anthony Lawrence et Spence Graham, Les derniers rhinocéros : Les aventures extraordinaires d’un homme qui voulait sauver une espèce, Les 3 génies, 2012.
Morin Edgard, Les stars, Points, Paris, 1972.

LA GRANDE ILLUSION

Le prélèvement à la source a suscité un tel psychodrame en France qu’il a même été envisagé de l’annuler à la dernière minute. Le gouvernement ambitionnait de montrer qu’il prenait soin du pouvoir d’achat des citoyens. Alors, malgré l’instruction d’écrire en gros caractères sur la fiche de paie le salaire net, les Français n’auraient peut-être pas compris.

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Pour mettre au jour les spécificités de la psyché humaine, les économistes organisent en laboratoire parfois des expériences savamment construites. Lorsqu’il est question de l’illusion monétaire, il n’est nul besoin de se donner tant de peine. Il suffit de se plonger dans la vie de tous les jours. Reprenons depuis le début. Selon la théorie standard, un individu rationnel sera sensible à son salaire réel qui, précisons-le, n’est pas son salaire net. Le salaire réel d’un individu est en fait son pouvoir d’achat. Il reçoit de la part de son employeur un salaire nominal, justement son salaire net, mais il doit tenir compte de l’inflation. Dans la situation A, un agent économique perçoit 100 euros tandis que le prix du Carambar est de 1 euro ; dans la situation B, son salaire est 120 euros et le prix du Carambar est de 2 euros. Dans le premier cas, il peut en acheter 100 et dans le second seulement 60. S’il est rationnel, il préférera la situation A où son salaire est moindre puisque, dans la situation B, son pouvoir d’achat est rogné par l’inflation. Le consommateur est un fier homo oeconomicus, assurément pas un misérable homo cretinus.

Pourtant, ce joli schéma théorique ne se vérifie pas toujours dans la réalité. J’imagine certains lecteurs constater, mi amusés, mi dépités, que l’hypothèse est fausse parce qu’ils connaissent un nombre non négligeable de personnes dignes d’entrer dans la catégorie homo cretinus. Il ne s’agit pas de remettre en cause le bien-fondé de leur jugement mais, en l’espèce, l’explication se situe ailleurs. En vérité, il existe une sorte de décalage entre l’instant où l’individu exulte après avoir jeté un œil sur sa fiche de paie et celui où il entre dans le magasin pour faire ses emplettes. L’augmentation du salaire est visible à l’œil nu tandis que celle des prix est plus discrète. Le vendeur qui pratique la valse des étiquettes ne va pas la mettre en musique dans un spot publicitaire. C’est uniquement lorsque le consommateur passe à la caisse qu’il se rend compte que, dans la situation B, il y a moins de Carambars dans son caddie. Dans la séquence suivante, et justement parce qu’il n’est pas un homo cretinus, le salarié va s’empresser de réclamer une augmentation de salaire à son patron pour compenser cette érosion silencieuse de son pouvoir d’achat. L’individu est susceptible d’être victime d’une illusion monétaire.

Sur le plan historique, il apparaît que l’inflation a permis d’atténuer les conflits sociaux en France depuis les années 1950 jusqu’au début des années 1980. Une augmentation artificielle de la taille du gâteau à partager entre le capital et le travail a conduit chaque camp à croire que sa propre part était devenue plus conséquente. Les salariés se réjouissaient des hausses de salaires… avant de déchanter en comptant le nombre de carambar qu’ils étaient en mesure de glisser dans leur caddie. Ils réclamaient de nouvelles augmentations salariales lesquelles leur étaient aussitôt accordées sans que leur pouvoir d’achat n’évolue davantage. C’est une véritable spirale qui s’enclenchait. Les entreprises s’y adaptaient sans difficulté puisque, afin de compenser la flambée de leurs coûts salariaux, elles relevaient à chaque fois leurs prix. Cette mécanique a donc duré jusqu’au milieu des années 1980. Depuis cette période, tous les gouvernements, de droite comme de gauche, se sont attelés à tordre le coup à l’inflation – mission tellement bien accomplie que la spectre de la déflation a été frôlé à plusieurs reprises.

L’inflation trompait vraiment les agents économiques en leur suggérant une fausse bonne nouvelle et les pouvoirs publics ont joué habilement de cette erreur puisqu’elle favorisait la paix sociale. Dans le cas du prélèvement à la source, c’est exactement le contraire. L’illusion d’optique crée le sentiment d’une fausse mauvaise nouvelle – d’où les tergiversations du gouvernement à propos de sa mise en œuvre en raison de la proximité des élections européennes. Bien sûr, il y a des exceptions : les actifs qui partent à la retraite peuvent pavoiser et les nouveaux arrivés sur le marché du travail y laissent des plumes, sans compter les problèmes de trésorerie pour les ménages bénéficiant de crédit d’impôt. Pourtant, sur le fond, rien ne change pour la majorité des contribuables : que le montant de l’impôt soit prélevé directement sur le salaire ou qu’il soit acquitté à partir du compte bancaire après versement de l’intégralité de la rémunération est sans aucun effet sur leur pouvoir d’achat. Cela n’empêche pas que la crainte d’une perte soit très prégnante dans la population. Le côté ubuesque de la situation a été alimenté par les faux débats tels que le fantasme de « l’année blanche », année où n’aurions pas payé d’impôts.

Avec un recul supplémentaire, les choses sont encore plus surréalistes. Les mesures économiques libérales se sont accumulées sans discontinuer en France. Personne ne reprochera au gouvernement un quelconque manque de cohérence dans sa stratégie. La baisse du taux d’imposition sur les bénéfices et des charges salariales, la flexibilisation du marché de travail ou même l’orientation qui est donnée à la formation professionnelle sont des signaux forts. Le patronat a dit merci. Des économies ont dû être effectuées en contrepartie. Les aides publiques au logement (APL) et les retraites ont ainsi été soigneusement rabotées. Ce n’est pas une illusion ici mais des faits. Les décideurs publics ont courageusement assumé leurs choix. Pendant longtemps, leur traitement objectivement âpre des classes moyennes et défavorisées ne les a pas inquiétés. Les voir trembler sur le prélèvement à la source, qui est politiquement plus neutre, était assez hallucinant. Puis sont venus les gilets jaunes.

Conseils de lecture :

Bezbakh Pierre, Inflation et désinflation, La Découverte, Paris, 2011.
Aglietta Michel et Orléan André, La violence de la monnaie, PUF, Paris, 1992.

DOCTEUR, LE PRESIDENT A ATTRAPE LA JAUNISSE !

Parti à Buenos Aires, le Président Macron y a rencontré son homologue argentin, Maurizio Macri. A la suite de leur entrevue, il a déclaré en substance à la presse : « lui au moins m’a cru. Il a suivi la même voie que moi : des réformes libérales très impopulaires. Ça m’a cramé mais je ne lâcherai pas». Certes, ça l’a un peu cramé…

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Emmanuel Macron a révolutionné la politique à plusieurs niveaux. Sa campagne électorale avec ses bataillons de marcheurs envoyés recueillir la parole des citoyens et sa victoire sans le soutien des structures d’un parti représente la première étape de ce chamboulement. Une fois arrivé au pouvoir, il a dévoilé une conception de l’Etat assez peu ordinaire. Ce n’est évidemment pas son libéralisme, plutôt répandu par les temps qui courent, qui le distingue de ses pairs – pas plus que l’intrusion de la logique du business dans la gestion des affaires publiques. Donald Trump l’a même devancé en la matière. Quand il rencontre un interlocuteur étranger afin de trouver un accord, il continue de faire des deals. Cependant, aussi fruste soit-il, le Président des Etats-Unis est conscient qu’un Etat n’est pas une compagnie privée. Rien de tel dans le cas macronien où la France doit se métamorphoser en entreprise. C’est son rêve d’une «start up nation». On n’a jamais aussi senti à l’aise monsieur Macron que durant la journée du patrimoine. Il a personnellement organisé la vente de produits dérivés à l’Elysée. Il ne pouvait qu’être épanoui en jouant à la marchande !

La véritable innovation est plus sensationnelle encore. Emmanuel Macron avait proclamé qu’il ferait de la politique autrement. Les électeurs ont alors compris qu’il se situerait hors des appareils des partis traditionnels et de leurs détestables combines. Il a tenu parole. Il a pulvérisé la gauche et la droite historique qui, il faut le reconnaître, l’ont bien assisté dans cette mission, en témoignant de capacités autodestructrices inédites. A faire pâlir de jalousie les commandos suicides islamistes. Cela ne signifiait d’ailleurs pas qu’il n’y aurait plus de magouilles comme l’atteste l’affaire Benalla… juste qu’elles prendraient place à l’extérieur des organisations classiques. Dans son propre parti, qui était formé de ralliés de la dernière heure autour de son nom, il était clair qu’il conserverait les mains entièrement libres. Après avoir réduit en poussière les organisations politiques, il s’en est pris avec le même entrain aux autres corps intermédiaires, le parlement et les syndicats notamment. Pourquoi s’embarrasser de discussions stériles au sein de la représentation nationale s’il est légal de mettre en œuvre son programme par ordonnances ? C’est une simple question d’efficacité. Les organisations salariales ont été piétinées de la même manière.

Au bout du compte, toutes les interfaces entre lui et les citoyens ont été court-circuitées ou mises au pas. Sans autre recours que l’épouvantail de l’extrême-droite brandi à la plus petite occasion par la macronie triomphante, les citoyens ont été priés de se conformer aux directives de leur Président modernisateur qui méritait ainsi amplement son surnom de Jupiter français. Le problème est que, si Emmanuel Macron a paraît-il été un brillant acteur de théâtre durant son adolescence, il a manifestement éprouvé davantage de difficultés avec ses leçons de physique. Il a mal assimilé le principe action-réaction. S’il a réussi à briser les codes de la vie politique, les Français n’ont pas pour autant cessé de vouloir l’informer de leurs doléances. Toutefois, puisque l’accès aux anciens canaux de transmission leur est désormais fermé, ils ont été contraints d’en chercher de nouveaux et ils n’ont trouvé que la rue. C’est l’originalité du mouvement des gilets jaunes : il s’agit d’une réponse à une manière singulière de concevoir la politique – d’où cette perplexité des politologues qui se trouvent face à une situation totalement inconnue. Le pire n’est pas là.

Les inégalités ont explosé ces trente dernières années en France. Le Président Macron ne peut en être décemment tenu pour responsable : il était en culottes courtes quand le phénomène s’est amorcé. En revanche, la réponse qu’il propose ou plutôt impose est dramatique sur le plan social. La transformation de chaque individu en auto-entrepreneur augmentera considérablement les profits des entreprises en renforçant la précarité. Etant donné que le chef de l’Etat souhaite s’attaquer en même temps aux aides sociales, la population sera alors prise dans un étau. Le filet de protection de la puissance publique sera retiré au moment où les Français en auront le plus besoin. Le tout-Paris bruisse de rumeurs. Il paraîtrait que Thomas Malthus serait l’auteur favori du Président. Rappelons que le pasteur anglican était tétanisé par les mesures d’assistance aux pauvres. Selon lui, elles leur permettaient d’améliorer leurs conditions de vie, d’être plus nombreux et d’exiger alors de nouveaux subsides au point que la fortune des nantis finirait par être engloutie par l’entretien des démunis. Il s’agissait d’un dispositif infernal qu’il convenait de stopper.

En d’autres termes, les citoyens ont parfaitement compris que la politique du gouvernement, loin de les sortir de leur difficultés économiques, est supposée les y plonger beaucoup plus profondément. Comme le montrent les travaux de Thomas Piketty et d’Angus Deaton, le creusement d’un fossé entre les «premiers de cordée » et les autres n’est assurément pas spécifique à la France. Les partis populistes prospèrent un peu partout dans les pays développés. La France sort du lot parce que cette évolution est habituellement lente, progressive. Avec son slogan implicite « soit vous vous élevez pour devenir millionnaire, soit vous vous taisez », le Président Macron incarne une volonté d’assumer cette tendance et même de l’accélérer, cela dans un contexte où les soupapes qui auraient permis de relâcher un peu la pression ont été retirées. L’histoire jugera si c’est du courage ou de la folie. Ce qui est certain est que, sur la fin, les éléments de langage prodigués par les meilleurs experts en communication n’auraient pas convaincu les voyageurs sur le Titanic.

Conseils de lecture :

Deaton Angus S., La grande évasion : santé, richesse et origine des inégalités, PUF, Paris, 2016.
Peeters Théo, L’autisme – de la compréhension à l’intervention, Dunod, Paris, 2014.