POURQUOI MACRON A PERDU

L’auteur de ces lignes est-il fou ? Ignore-t-il donc que le président sortant n’a pas été sorti et que, avec 58 % des voix, il a été reconduit à la tête de l’Etat ? Que nenni ! A force de préparer ses articles à l’avance, se serait-il pris les pieds dans le tapis ? Non plus, il maintient. C’est Emmanuel Macron qui s’est lourdement planté.

Les grandes envolées qui ont célébré la victoire du grand homme et annoncent un avenir radieux n’empêcheront pas la crise à venir. Les erreurs de monsieur Macron sont de deux ordres. La première est son refus de faire campagne. L’argument a été ressassé à l’envi : quand on passe sa journée au téléphone pour régler les questions internationales brûlantes, on n’a plus le temps d’affronter les autres candidats. Comme le dit l’adage, entre Poutou et Poutine, il faut choisir. Le problème n’est pas que le président en exercice n’ait pas multiplié les meetings. C’était son droit le plus strict. En revanche, sa décision de se soustraire à l’émission télévisée « Elysée 2022 » à laquelle les onze autres candidats avaient accepté de participer est un pur mépris de la démocratie. Il a ainsi évité de répondre directement aux critiques de ses adversaires sur son bilan. Le résultat est que, d’un côté, onze prétendants ont discuté entre eux et, de l’autre, des images du douzième étaient tranquillement diffusées. C’était une situation pour le moins incongrue. Que le président ait daigné débattre lors du second tour avec la faible Marine Le Pen n’est ni glorieux, ni courageux. A vaincre sans péril…

En 2017, Emmanuel Macron avait été élu grâce à la mobilisation des citoyens contre l’extrême-droite qu’il avait confondue avec un plébiscite pour son génie indépassable. Le « mouvement des gilets jaunes » et la détestation envers sa personne qu’il a su susciter au sein de la population auraient dû le convaincre qu’il faisait fausse route, que son socle électoral était étroit. Au début de l’entre-deux tours, on lui a dit qu’il devait rassembler. Alors, il a osé une concession révolutionnaire : fixer éventuellement l’âge de la retraite à 64 ans, plutôt que 65 ans, après concertation, s’il était vraiment convaincu. La pauvre fille Le Pen, a été incapable de lui apporter la contradiction en expliquant, par exemple, qu’au moins le tiers (et probablement plus) des économies réalisées par le report du départ en retraite partirait en fumée étant donné le nombre de seniors sans emploi. Sentant que la victoire sur le ring ne pouvait lui échapper, Macron s’est même montré fidèle à son arrogance légendaire et, au final, il a été élu une nouvelle fois par défaut, pour faire barrage à l’extrême-droite. Le raisonnement selon lequel sa légitimité est forte parce que le score aurait pu être plus serré est juste aberrant. Il n’a surtout pas de quoi se vanter.

La deuxième erreur de Macron est qu’il « assume », c’est un de ses mots favoris, ses choix économiques. Ce n’est évidemment pas lui qui est responsable du tournant libéral de la France. Cela fait quasiment quarante ans que l’économie n’est plus au service de la nation mais l’inverse. Les conséquences sociales sont perçues comme des dommages collatéraux, voire comme des bénédictions si l’on prend les inégalités. L’Etat subit une cure d’amaigrissement autant qu’une révolution culturelle. L’obsession de l’efficacité affiche ses limites tous les jours. La puissance publique est incapable de s’adapter, de remplir normalement ses missions. La situation du système hospitalier les premiers mois du Covid est dans tous les esprits mais tous les services publics sont logés à la même enseigne. Interviewé à la suite de la mort en prison d’Yvan Colonna, l’assassin du préfet Erignac, le directeur de l’établissement pénitentiaire justifiait l’absence de réactivité de son gardien par le nombre de tâches qu’il devait accomplir simultanément. Regarder la caméra de la salle de sport n’était que l’une d’entre elles. Le manque de personnel s’est traduit par un décès ici également.

La quête de productivité étant encore plus poussée dans le secteur privé, Colonna aurait certainement moins survécu si la prison avait été privatisée. Le projet macronien tel qu’il est exposé consiste à transformer la France en start-up géante. On ne l’a jamais vu aussi épanoui que lors des journées du patrimoine, quand il vendait des tasses et des slips bleu-blanc-rouge. Il montrait ce qu’était la France, un centre de maximisation des profits et de réduction des coûts. En fait, trois projets ragoûtants se faisaient face lors de cette élection. Marine Le Pen proposait de généraliser les prises de sang afin d’identifier les Français comme il faut. Jean-Luc Mélenchon, chez qui « le refus de baisser les yeux » est le pendant du « j’assume » du président, envisageait d’instaurer une sixième République. La vraie démocratie, l’athénienne, était directe. Pour Méluche, il convenait de neutraliser la démocratie représentative pour revenir à sa forme la plus authentique. Certes, 40 000 citoyens étaient comptabilisés à Athènes contre 48,7 millions d’électeurs en France aujourd’hui. Cependant, en construisant un stade suffisamment grand, il serait possible d’accueillir tous les citoyens désirant participer à la vie publique.

Le projet secret de Macron a commencé à fuiter. La terminologie n’est pas non plus à négliger. Elle est supposée se conformer à sa vision entrepreneuriale. La disparition du poste de président de la République est ainsi programmée. C’est un chairman qui devrait diriger la France désormais. Le ministre de l’Economie est censé être nommé responsable des ressources humaines. Dans le même ordre d’idée, il n’y aura plus de citoyens mais des collaborateurs qui seront actionnaires minoritaires de la France et auront le droit de voter lors de l’Assemblée Générale quinquennale. L’essentiel des parts sera réparti entre les grandes multinationales présentes en France au prorata de leur chiffre d’affaires. Ce schéma a le mérite de la clarté. C’est ce qui perdra le malheureux Manu. Il y a des choses que l’on peut faire mais qu’il ne faut surtout pas dire.        

La maxime (Georges Clémenceau) :

On ne ment jamais autant qu’avant les élections,

Pendant la guerre et après la chasse.

ETAT RATATA

L’Etat a mauvaise presse par les temps qui courent. Il est chargé de tous les maux quand notre petite vie vacille : il nous prive de nos libertés premières à l’ère du Covid, il n’empêche pas la hausse du prix de l’essence, ni celui des péages sur les autoroutes. Bref, à quoi sert-il fondamentalement ? Aux chiottes l’Etat ?

Les groupes humains n’ont pas toujours vécu sous le joug d’un Etat qui les contrôle mais, une fois que celui-ci a occupé l’espace, les critiques virulentes contre le principe même de son existence ont été assez rares. Les libéraux ont été des pionniers en la matière, cela en plusieurs étapes. Dans sa « Fable des abeilles », Bernard de Mandeville plantait son dard avec son sous-titre « Vices privés – vertus publiques» : plus l’homme était égoïste et immoral, meilleur était le fonctionnement de la société. Sans cambrioleur, il n’y aurait pas de serrurier après tout. C’est dans le sillage de cet infatigable provocateur qu’Adam Smith a fait son miel… tout en recadrant son propos. Non, il n’était pas question de procéder à un éloge de la débauche mais, dans le domaine spécifiquement économique, la poursuite de son propre intérêt conduisait au bien-être collectif. Cependant, pour atteindre ce résultat, l’Etat devait s’abstenir de se mêler des activités économiques. Il devait se contenter des fonctions régaliennes – police, justice, armée – et  de garantir un bon fonctionnement des mécanismes du marché. Depuis, les libéraux ne cessent de réclamer une réduction des activités étatiques.

En poussant le raisonnement jusqu’à l’extrême, on peut imaginer une disparition totale de l’Etat – l’instauration d’un marché de la protection privée rendant par exemple superflue la présence de la police.  De ce point de vue, le libéralisme rejoint l’anarchisme même si, bien sûr, ces deux idéologies reposent sur des bases radicalement différentes. Chez les libéraux, l’élément central est le pouvoir qu’ils accordent aux mécanismes du marché. De leur côté, les anarchistes préfèrent s’appuyer sur une conception revigorante de la nature humaine. Qu’ils croient au mythe du bon sauvage ou à la capacité des hommes à surmonter leurs désaccords grâce aux pouvoirs quasi magiques de la concertation, les anarchistes considèrent que les sociétés humaines sont en mesure de s’auto-gérer. Adam Smith avait créé la métaphore d’une « main invisible » pour rendre compte de cette parfaite coordination des individus entre eux. Quand les libéraux observent la croissance des inégalités, ils doivent se dire dans leur coin que cette « main invisible » est plutôt tachée de sang – idem pour les anarchistes face à la cacophonie sur la vaccination contre le Covid où une solution médiane est impossible.

Le sociologue allemand Norbert Elias a analysé le processus de civilisation en Europe. Son fil conducteur est l’évolution politique entre le Moyen Age et la Renaissance. La transition d’un paysage formé d’une constellation de seigneuries en guerre les unes avec les autres à un Etat centralisé signifie que le roi s’arroge le monopole de la violence légitime. En même temps que le droit de recourir à la violence à des fins privées disparaît, les mœurs se polissent. La montée de la bourgeoisie se traduit par une volonté d’adopter des manières respectables. Il n’y a pas que des bourgeois décalés, tel monsieur Jourdain du « Bourgeois gentilhomme ».  L’ensemble de la population est touchée par le phénomène. Qu’il s’agisse d’alimentation, d’hygiène, de sexe ou de rapport à la mort, l’examen des anciennes coutumes suscite en nous un vif dégoût aujourd’hui. Le Grand Orchestre du Splendid l’a traduit en ces termes : « Je pète, je rote, plus rien ne m’arrête car aujourd’hui c’est la fête ». Au contraire, l’homme civilisé apprend à contrôler ses penchants, ses émotions. Il intériorise des normes comportementales qui deviennent, pour lui, une seconde nature.  

Elias ne disposait que de traités de savoir-vivre pour mener sa démonstration. Les travaux contemporains sur les niveaux de violence à différentes époques corroborent ses conclusions. La chute est spectaculaire. D’après les données recueillies par Steven Pinker, qui font office de référence dans les travaux sérieux sur le sujet, le taux de mort violente dans les sociétés de chasseurs cueilleurs était en moyenne de 15% environ. Par comparaison, le vingtième siècle, avec son orgie de guerres mondiales, de famines et de révolutions en tout genre atteint péniblement les 3 %. Notre surprise face à ces chiffres montre que nous sommes victimes d’une illusion d’optique liée à la modification de nos perceptions.  Pendant longtemps, les humains ont baigné dans un environnement où la vie humaine, y compris la leur, ne valait pas grand-chose. De nos jours, c’est l’idée de la mort qui leur est devenue insupportable au point que, dès qu’un soldat meurt au combat, de nombreux pays s’interrogent sur leur politique internationale. Ce n’est plus l’armée qui protège les citoyens mais l’inverse. C’est pourquoi nous nous gargarisons de notre humanité en nous moquant des textes du passé qui n’hésitent pas à promettre de terribles hécatombes.

A contrario, la défiance actuelle envers l’Etat, le mépris envers ses représentants et la multiplication des comportements incivils sont-ils le signe d’un recul, d’un processus de « décivilisation » ? Le regain actuel de violence doit d’abord être relativisé. N’en déplaise à l’extrême-droite, nous ne vivons pas dans des pays où, à l’instar de la Somalie, l’Etat s’est totalement effondré. Même si le président de la République en exercice s’efforce de vider l’administration de tout rôle substantiel dans la gestion des affaires publiques, cela au profit de structures privées, l’Etat existe encore bel et bien en France comme dans la plupart des pays développés. C’est la situation économique qui est régulièrement mise en avant pour justifier cette hausse de la brutalité… sauf que le cas américain le dément en partie. La violence était élevée au top de la croissance des années 1960 et elle était en baisse lors de la crise du début des années 1990.

Des arguments plus originaux comme le droit à l’avortement ont également été invoqués. Grâce à l’arrêt Roe v Wade de 1973, des grossesses non désirées, graine de délinquance, n’ont pas porté de fruits une vingtaine d’année plus tard : des voyous en puissance ne sont pas nés. La pyramide des âges revient souvent aussi dans la liste des explications. Il suffit de regarder des séries américaines de profilage pour savoir que l’âge des criminels est habituellement compris entre 20 et 40 ans. Or, leur nombre est actuellement élevé – d’où l’agitation constatée. Dernière hypothèse : et si la conscience de vivre avec des gens civilisés autorisait à se relâcher sur le plan émotionnel, à se conduire avec moins de retenue ou de mesure. Une troisième nature à l’âge de l’individualisme débordant ? Je me conduis en bourrin parce que je sais que les autres sont civilisés. Le risque d’une lente, très lente, bascule vers la barbarie serait alors immense.

Maxime (Jules Renard) :

C’est une question de propreté :

Il faut changer d’avis comme de chemise.

LIBRE OU EN AYANT L’AIR

Quelques-uns ont mis dans l’urne un bulletin au nom de Macron. D’autres ont préféré Méluche ou Le Pen. Ceux qui n’ont été convaincus par aucun des douze babillards ont voté blanc. Les plus démobilisés face à cette non campagne ont décidé de taquiner le goujon. Il est loisible de critiquer chacune de ces positions mais il faut les respecter. Cela renvoie à la notion de liberté.

Assis sur son canapé, face à son téléviseur écran plat etc, le citoyen doit impérativement trancher. Sa télécommande, la « zapette », lui offre la possibilité de regarder gratuitement plusieurs centaines de programmes, et c’est sans compter les bouquets payants, les Netflix et autres. Le téléspectateur qui vise un thriller avec Robert Mitchum avec un meurtre après 12 minutes de film trouvera probablement chaussure à son pied mais, pour l’indécis, cet horizon quasiment infini est un véritable cauchemar. Même si un génie malin réduisait ses options le jour des élections présidentielles à une simple alternative, la soirée des résultats avec Laurent Delahousse et Anne-Sophie Lapix ou bien « Les bidasses s’en vont en guerre » avec les Charlots, la détresse de l’homo televisus-ecranplatus demeurerait intense. Ce n’est certes pas à lui que pensait Emmanuel Levinas en parlant de « Difficile liberté » mais, même sans référence à l’éthique et l’univers de science-fiction qui l’accompagne, il apparaît qu’il n’y a pas de liberté, sans choix assumé et ses conséquences, aussi douloureuses soient-elles.

Nul ne contestera que l’homme prend des décisions puisque ce n’est pas un automate et que, ces décisions, il les prend dans un environnement spécifique, lequel environnement est susceptible d’influer sur sa perception de la situation. Jusque-là, tout le monde est d’accord. Toute la question est de savoir sur quel aspect il convient de braquer les projecteurs, la liberté de choix individuelle ou les facteurs de tous ordres qui conditionnent le choix des individus. C’est là que les divergences se produisent. Le débat historique entre le libéralisme et le marxisme est bien connu. Les libéraux prétendent que, dans une société où chacun est libre d’agir comme il l’entend, en fonction de ses talents et de ses attentes, les individus doivent être responsabilisés au maximum. S’ils veulent travailler, ils n’ont qu’à traverser la rue ou créer leur propre entreprise. Les marxistes insistent sur les rapports de force existant entre les détenteurs des moyens de production et les salariés. Comme ces derniers manquent de ressources, ils sont forcés d’accepter les conditions fixées par les capitalistes. Leur liberté est factice.

Ce phénomène de subjugation de la majorité par une minorité est aussi ancien que l’organisation des sociétés sous une forme étatique. La civilisation sumérienne qui a pris son essor à partir du quatrième millénaire avant l’ère courante en est une très belle illustration. La connivence entre les élites politique et religieuse garantissait la soumission des masses : si vous n’avez pas peur du roi, pourtant émanation des divinités sur terre, vous craindrez au moins de rôtir en enfer. En ce sens, la naissance du judaïsme constitue une rupture dans cet ordre du monde. Les progressistes présentent la création d’un jour de repos obligatoire comme une limite à l’exploitation économique. Ce n’est pas faux mais l’interdiction de se prosterner devant tout être fait de chair et de sang et la mise en exergue de la responsabilité personnelle méritent autant l’attention. Elles équivalent à instituer à un espace de liberté. Le christianisme a pris le relais avec un mégaphone mais dans la même logique sur ce point : il y a des tas d’éléments qui façonnent les comportements individuels ; toutefois, il existe toujours une sphère irréductible où l’homme peut choisir entre le bien et le mal.  Un brin moqueur, Jean Bottéro rappelait que l’invention de l’examen de conscience par les « sémites » avait révolutionné la morale.

Quoi qu’il en soit, les monothéistes ne se sont pas heurtés seulement aux grands empires. Ils ont dû ferrailler avec le paganisme et toutes les formes de religiosité ancrées profondément dans le cœur des gens. Parce que l’être humain est un sacré zozo. En effet, il aspire à la liberté la plus étendue possible – au point de considérer aujourd’hui qu’elle est plus importante que la santé publique. En même temps, il supporte mal l’incertitude où la moindre de ses décisions le plonge. A-t-il bien choisi ? N’aurait-il pas dû faire autrement ? L’astrologie a longtemps prospéré dans ces circonstances. Or, faire dépendre sa conduite de l’étoile sous laquelle on est né est une autre manière de s’exonérer de sa responsabilité morale. Que l’on invoque Vénus passée derrière Saturne ou un ordre de l’empereur revient finalement au même. Comme le montre Ramsay MacMullen dans un ouvrage de référence sur le sujet, le christianisme a été amené à composer avec les croyances païennes pour convertir les foules. Il n’est donc pas question que de la fête du solstice transformée en Noël. Notre calendrier conserve d’autres traces de ce syncrétisme : dans de nombreuses langues, les jours de la semaine désignent des planètes : lundi, Monday, jour de la lune, etc.

En conclusion, comme le suggère le regard amusé des perruches ondulées, l’humain est un être curieux. D’un côté, il prétend s’émanciper, rêvant de briser des chaînes souvent imaginaires pour se trouver en lévitation au-dessus de la planète. De l’autre, il a tellement peur des implications de sa liberté qu’il ne peut s’empêcher de s’attacher à des chaînes de pacotille, à des plaies réelles. Ce qui est sûr est que, si l’on n’a pas envie de se tromper de chaîne, il importe de rester en permanence sur ses gardes. Bref, ce n’est pas tant l’état de liberté qui compte mais la libération, qui est un processus. Ray Charles chantait ainsi « Unchain my heart » (libère mon cœur). S’il avait ajouté « my brain » (mon cerveau) en replay, c’eût été parfait !   

La citation (Jacques Dutronc) :

L’astrologie ?

La science désastre.

LE COUPLET DES CANDIDATS

L’élection présidentielle est proche, proche, proche. La tension monte et le suspense n’est pas loin d’atteindre son paroxysme. Cela se comprend aisément. Dans le système politique français, le rôle du président est essentiel. Et puis, comme on le répète à chaque fois, cette élection est réellement déterminante pour l’avenir de la nation. Chaud, chaud, chaud.

L’homme et la femme politique aiment se pousser du col. Certains souffrent d’une hypersensibilité de l’ouïe qui leur fait entendre des voix à l’instar de Jeanne d’Arc. D’autres sont prêts à tout pour passer dans le poste. Dans ces conditions, la bataille est terrible. Tel le public romain jouant des pouces au Colisée, les sondages couronnent ou relèguent en enfer ces gladiateurs des temps modernes. Notre Anne Hidalgo nationale qui s’est fixée comme challenge d’avoir plus de suffrages que Philippe Poutou est attendrissante. Avec l’assistance de conseillers aussi subtils que grassement rémunérés, les compétiteurs s’efforcent d’identifier sur l’échiquier politique le positionnement susceptible de drainer le maximum de voix mais ce positionnement est fluctuant puisqu’il dépend du mouvement des entrées et des sorties des uns et des autres. L’adaptation doit être permanente. Jean-Luc Mélenchon s’est ainsi évité une stratégie de différentiation épuisante lorsque Sandrine Rousseau a été vaincue chez les Verts. Idem à l’extrême-droite où Eric Zemmour et Marine Le Pen, qui se marchent déjà bien sur les pieds, ont ressenti un vif soulagement avec la défaite d’Eric Ciotti chez les Républicains.  

Ces éléments expliquent que, mise à part la période des primaires dans les partis qui en ont organisées, et tous ne l’ont pas fait, le programme des candidats est secondaire. C’est la plasticité du discours qui compte. La candidature de Christiane Taubira s’est inscrite dans cette logique. La question n’était pas de savoir si elle avait quelque chose de particulier à proposer par rapport à ses rivaux déjà déclarés à gauche mais si son nom, sa marque, serait susceptible de fédérer. Elle aurait toujours trouvé quelque chose à dire au cas où… La gauche est tellement émiettée qu’il n’y a plus rien à démolir. Si elle s’était maintenue, elle aurait dû donc innover par rapport à 2002. Quoi qu’il en soit, pour attirer le chaland, il n’y a rien de mieux qu’une mesure clé, une formule choc. En outre, le candidat qui construit un programme rigoureux et cohérent sait qu’il sera lu par un faible nombre d’électeurs. Ce n’est ni tendance, ni ludique. Ne condamnons surtout pas ! Qui a envie de se retrouver attablé à côté d’un convive qui s’est fadé les dizaines de pages des programmes des présidents en puissance et qui est capable de les citer dans le texte ?  Cela annonce une soirée plutôt sinistre.

Puisqu’il est important que les électeurs sachent à peu près pour qui ils votent, ce blog s’est associé à une initiative citoyenne visant à présenter de façon originale une partie des candidats à la présidentielle pour que l’on se souvienne de leurs principales caractéristiques politiques. Il est utile qu’ils soient éclairés. L’air du « couplet des rois » de « La Belle Hélène », l’opéra-bouffe de Jacques Offenbach, a été retenu à cette intention, cela à la suite d’un vote à la majorité qualifiée, même si une telle allégation est forcément toujours un peu prétentieuse. Un huissier a supervisé l’ensemble de la procédure comme il se doit. Dans un deuxième temps, le passage correspondant du livret a été simplement remplacé de sorte qu’Agamemnon, Ménélas et leurs amis puissent laisser leur place à nos héros des temps modernes. Pour se mettre dans l’ambiance, le lecteur est invité à écouter le passage en question avant de passer au prochain paragraphe. Voici le lien :

LE COUPLET DES ROIS – La Belle Hélène – Jacques Offenbach – YouTube

Voici ceux qui s’voient en altesse,

Il faut que chacun s’empresse

De les nommer, de les nommer, de les nommer par leur nom.

Çà ! Peuple, faisons silence ! Çà ! Peuple, faisons silence !

Faisons silence ! Silence !

Voici ceux qui s’voient en altesse.

Il faut que chacun s’empresse

De les nommer, de les nommer, de les nommer par leur nom.

Ce couple obsédé par la France, cédé par la France, cédé par la France,

C’est Zemmour-Le Pen.

Déballant avec jactance, avec jactance, avec jactance,

Toute leur haine.

Dans tout le fracas immense

De leur abdomen,  [commentaire : l’image évoque les tripes, pas des flatulences]

Ce couple obsédé par la France, cédé par la France, cédé par la France,

C’est Zemmour-Le Pen.

Je suis germanophile, germanophile, germanophile,

Jean-Luc Mélenchon,

Combattant à un contre mille, à un contre mille, un contre mille,

Comme un vrai dragon,

Je suis monté sur piles,

Avec mon air bougon. [commentaire : les Insoumis sont grognons, les soumis sont trop gnons]

Je suis américanophile, américanophile, américanophile,

Jean-Luc Mélenchon.

Je suis l’époux de Brigitte, l’époux de Brigitte, l’époux de Brigitte,

Manu Manu le beau,

Je crains bien qu’un jour la France, qu’un jour la France, qu’un jour la France,

Je le dis tout haut,

Ne me fasse de la peine,  [commentaire : ce serait une sorte de retour à l’envoyeur]

J’anticipe trop.

Je suis l’élève de Brigitte, l’élève de Brigitte, l’élève de Brigitte,

Manu Manu le beau.

Le type tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance,

C’est not’ Yannick Jadot.

Qui tout bio dépense, tout bio dépense, tout bio dépense,

Et ne boit que de l’eau.

Il en a dit assez je pense

Pour sauver les bulots.

Le type tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance,

C’est not’ Yannick Jadot.

POUT-IN OU PUT-OUT ?

C’est qui cet olibrius qui a envoyé les Russes se comporter à la prusse en passant rasibus sur le Rus’ de Kiev dont les habitants sont des Spartacus ? C’est un gugusse qui aurait plus sa place dans un sac à puces qu’au cirque Gruss.  

C’est à Prague plutôt qu’à Budapest que le pacte de Varsovie s’est auto-dissous en juillet 1991. Cette alliance militaire entre l’URSS et la plupart des pays communistes d’Europe de l’Est était née en 1955 en réponse à la constitution de l’OTAN, organisation chapeautée par les Etats-Unis pour protéger les pays capitalistes de la menace soviétique. L’amitié de Moscou était parfois envahissante pour ses partenaires tandis que l’Oncle Sam n’a jamais eu besoin d’envoyer ses chars pour faire rentrer dans le rang d’éventuels récalcitrants mais le rappeler est un peu pinailler. L’essentiel est que le climat était à la guerre froide et que, pour être cohérent, on aurait compris a contrario que la fin du pacte de Varsovie scelle le destin de l’OTAN. Or, il n’en a rien été au point que d’anciens pays de l’Est ont même été autorisés à adhérer à l’Alliance nord-atlantique. Le côté boy-scout des Ruskofs, toujours prêts à faire le ménage chez vous en cas de désordre, les inquiétait un peu. Les événements actuels prouvent qu’ils n’avaient pas complètement tort.

Les raisons pour lesquelles l’OTAN n’a pas disparu en même temps que le pacte de Varsovie peuvent être discutées : administratives (les gratte-papiers ne trouvaient pas le formulaire idoine), politiques (les Etats-Unis ne voulaient pas que les Européens oublient qui est le chef ici) ou économiques (les industries militaires avaient besoin de débouchés sans compter tous ces gradés qui se seraient retrouvés au chômage)… Une chose est sûre cependant : la pensée que cela laissait une possibilité d’attaquer la Russie n’en faisait pas partie. Qui aurait eu envie de se risquer dans une guerre pour prendre le contrôle d’une gigantesque station essence – qui plus est dont les propriétaires possèdent l’arme nucléaire ? Le Président américain Joe Biden avait envisagé de mobiliser l’alliance dans son rapport de force avec la Chine et s’était vu opposer un ferme refus des dirigeants européens, notamment de la part de son homologue français, Emmanuel Macron, le même qui avait déclaré que l’OTAN était « en état de mort cérébrale ».

Peut-être que c’est cette indifférence envers la Russie qui a tant heurté Vladimir Poutine ? Sa patrie n’intéressait plus personne. Les grosses questions géopolitiques ne la considéraient pas, passant allègrement son nom sous silence. Comme un petit dans la cour de récréation, il essayait de se faire entendre mais les grands ne lui accordaient pas la moindre attention. Il trépignait, il trépignait, et sans résultat. A la limite, Poutine aurait aimé que l’OTAN dresse des plans pour écrabouiller son pays. Hélas, rien. Si l’on ajoute que le bonhomme est un grand sentimental, qu’il a parfois des bouffées empreintes de nostalgie, tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il s’assigne la folle mission de reconstituer son empire en miettes. Alors, il est vrai que ses discours sur le besoin d’un espace vital, euh pardon d’un glacis, c’est-à­-dire d’une zone tampon entre la Russie et ses ennemis imaginaires, s’ils n’ont pas déclenché de francs éclats de rire, n’ont pas été trop pris au sérieux. Cela ne l’a pas empêché d’envoyer la soldatesque. Il avait prévenu.

Les Américains ne sont pas prêts à mourir pour l’Ukraine. En toute logique, il serait bien aventureux de les supposer enthousiastes à l’idée de se faire sauter la cervelle pour la Lettonie ou la Lituanie. C’est pourquoi les Polonais serrent aussi un peu les fesses en ce moment. Tout cela, le maître du Kremlin le sait pertinemment. Il s’en doutait même avant de communiquer ses flammes à l’homme de Kiev mais ce n’est pas pour autant qu’il roule sur du velours. Sans prévenir, son chef d’état-major a appuyé sur le bouton vitesse lente, lançant une opération « oulitka », escargot en russe, qui a surpris tous les experts en affaires militaires. De plus, la résistance ukrainienne est héroïque. Toutefois, il  y a fort à parier que, sans accord entre les parties, la puissance de feu russe finira par payer. Pour ce qui est du soutien de la population à la guerre, il semble actuellement à son paroxysme. Dans ces conditions, à quel endroit les nuages vont-ils donc commencer à s’amonceler et assombrir le destin de Poutine ?

Le concept de « prophétie auto-réalisatrice » a été forgé par le sociologue Robert K. Merton. Il rend compte des situations dans lesquelles un individu craint un événement indésirable, ce qui le pousse à modifier son comportement, à se conduire d’une manière totalement différente, et, ce faisant, provoque précisément ce qu’il souhaitait éviter à tout prix. Dans un sketch de Raymond Devos, un homme écoute son horoscope au volant. Une catastrophe lui est promise. Saisi d’un haut le cœur, il freine brusquement… et un véhicule percute le sien. On parle aussi d’« effet Œdipe ». Un oracle indiqua à Laïos et Jocaste que leur fils Œdipe tuerait son père et épousera sa mère. Ils l’abandonnèrent. L’enfant fut élevé par le roi et la reine de Corinthe. Accusé d’être un enfant illégitime, il se rendit chez le même oracle qui, sans se prononcer sur ce point, répéta sa prédiction. Affolé, Œdipe fuit ses parents adoptifs. Il tua en chemin Laïos et épousa ensuite Jocaste.

Quelle était la hantise de Poutine ?  Que l’Ukraine se rattache à l’espace économique européen et adhère à l’OTAN. Avant que les Russes ne posent leurs grosses pattes sur elle, elle était encore relativement partagée. Le prorusse Viktor Ianoukovitch avait été démocratiquement élu en 2010 face à l’égérie de la Révolution orange et, même s’il avait été chassé du pouvoir par un soulèvement populaire, tous les Ukrainiens n’étaient pas des russophobes forcenés. Poutine espérait que son coup de force ferait basculer les choses de son côté, qu’un pouvoir prorusse se mettrait en place. Sa brutalité a eu exactement l’effet inverse. Elle a soudé l’immense majorité des Ukrainiens et les a éloignés affectivement de la Russie pour un long moment. Leur cœur est devenu résolument européen. La cerise sur le gâteau ? Le retour à la maison des soldats russes quand la guerre sera terminée ! Lorsque les « héros » de Poutine raconteront ce qui s’est passé et dans quelles conditions ils ont combattu, des jours difficiles lui seront promis. Ceci une autre prédiction.

La maxime : (Alphonse Allais)

Pourquoi lave-t-on une injure

Alors qu’on essuie un affront ?