POUT-IN OU PUT-OUT ?

C’est qui cet olibrius qui a envoyé les Russes se comporter à la prusse en passant rasibus sur le Rus’ de Kiev dont les habitants sont des Spartacus ? C’est un gugusse qui aurait plus sa place dans un sac à puces qu’au cirque Gruss.  

C’est à Prague plutôt qu’à Budapest que le pacte de Varsovie s’est auto-dissous en juillet 1991. Cette alliance militaire entre l’URSS et la plupart des pays communistes d’Europe de l’Est était née en 1955 en réponse à la constitution de l’OTAN, organisation chapeautée par les Etats-Unis pour protéger les pays capitalistes de la menace soviétique. L’amitié de Moscou était parfois envahissante pour ses partenaires tandis que l’Oncle Sam n’a jamais eu besoin d’envoyer ses chars pour faire rentrer dans le rang d’éventuels récalcitrants mais le rappeler est un peu pinailler. L’essentiel est que le climat était à la guerre froide et que, pour être cohérent, on aurait compris a contrario que la fin du pacte de Varsovie scelle le destin de l’OTAN. Or, il n’en a rien été au point que d’anciens pays de l’Est ont même été autorisés à adhérer à l’Alliance nord-atlantique. Le côté boy-scout des Ruskofs, toujours prêts à faire le ménage chez vous en cas de désordre, les inquiétait un peu. Les événements actuels prouvent qu’ils n’avaient pas complètement tort.

Les raisons pour lesquelles l’OTAN n’a pas disparu en même temps que le pacte de Varsovie peuvent être discutées : administratives (les gratte-papiers ne trouvaient pas le formulaire idoine), politiques (les Etats-Unis ne voulaient pas que les Européens oublient qui est le chef ici) ou économiques (les industries militaires avaient besoin de débouchés sans compter tous ces gradés qui se seraient retrouvés au chômage)… Une chose est sûre cependant : la pensée que cela laissait une possibilité d’attaquer la Russie n’en faisait pas partie. Qui aurait eu envie de se risquer dans une guerre pour prendre le contrôle d’une gigantesque station essence – qui plus est dont les propriétaires possèdent l’arme nucléaire ? Le Président américain Joe Biden avait envisagé de mobiliser l’alliance dans son rapport de force avec la Chine et s’était vu opposer un ferme refus des dirigeants européens, notamment de la part de son homologue français, Emmanuel Macron, le même qui avait déclaré que l’OTAN était « en état de mort cérébrale ».

Peut-être que c’est cette indifférence envers la Russie qui a tant heurté Vladimir Poutine ? Sa patrie n’intéressait plus personne. Les grosses questions géopolitiques ne la considéraient pas, passant allègrement son nom sous silence. Comme un petit dans la cour de récréation, il essayait de se faire entendre mais les grands ne lui accordaient pas la moindre attention. Il trépignait, il trépignait, et sans résultat. A la limite, Poutine aurait aimé que l’OTAN dresse des plans pour écrabouiller son pays. Hélas, rien. Si l’on ajoute que le bonhomme est un grand sentimental, qu’il a parfois des bouffées empreintes de nostalgie, tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il s’assigne la folle mission de reconstituer son empire en miettes. Alors, il est vrai que ses discours sur le besoin d’un espace vital, euh pardon d’un glacis, c’est-à­-dire d’une zone tampon entre la Russie et ses ennemis imaginaires, s’ils n’ont pas déclenché de francs éclats de rire, n’ont pas été trop pris au sérieux. Cela ne l’a pas empêché d’envoyer la soldatesque. Il avait prévenu.

Les Américains ne sont pas prêts à mourir pour l’Ukraine. En toute logique, il serait bien aventureux de les supposer enthousiastes à l’idée de se faire sauter la cervelle pour la Lettonie ou la Lituanie. C’est pourquoi les Polonais serrent aussi un peu les fesses en ce moment. Tout cela, le maître du Kremlin le sait pertinemment. Il s’en doutait même avant de communiquer ses flammes à l’homme de Kiev mais ce n’est pas pour autant qu’il roule sur du velours. Sans prévenir, son chef d’état-major a appuyé sur le bouton vitesse lente, lançant une opération « oulitka », escargot en russe, qui a surpris tous les experts en affaires militaires. De plus, la résistance ukrainienne est héroïque. Toutefois, il  y a fort à parier que, sans accord entre les parties, la puissance de feu russe finira par payer. Pour ce qui est du soutien de la population à la guerre, il semble actuellement à son paroxysme. Dans ces conditions, à quel endroit les nuages vont-ils donc commencer à s’amonceler et assombrir le destin de Poutine ?

Le concept de « prophétie auto-réalisatrice » a été forgé par le sociologue Robert K. Merton. Il rend compte des situations dans lesquelles un individu craint un événement indésirable, ce qui le pousse à modifier son comportement, à se conduire d’une manière totalement différente, et, ce faisant, provoque précisément ce qu’il souhaitait éviter à tout prix. Dans un sketch de Raymond Devos, un homme écoute son horoscope au volant. Une catastrophe lui est promise. Saisi d’un haut le cœur, il freine brusquement… et un véhicule percute le sien. On parle aussi d’« effet Œdipe ». Un oracle indiqua à Laïos et Jocaste que leur fils Œdipe tuerait son père et épousera sa mère. Ils l’abandonnèrent. L’enfant fut élevé par le roi et la reine de Corinthe. Accusé d’être un enfant illégitime, il se rendit chez le même oracle qui, sans se prononcer sur ce point, répéta sa prédiction. Affolé, Œdipe fuit ses parents adoptifs. Il tua en chemin Laïos et épousa ensuite Jocaste.

Quelle était la hantise de Poutine ?  Que l’Ukraine se rattache à l’espace économique européen et adhère à l’OTAN. Avant que les Russes ne posent leurs grosses pattes sur elle, elle était encore relativement partagée. Le prorusse Viktor Ianoukovitch avait été démocratiquement élu en 2010 face à l’égérie de la Révolution orange et, même s’il avait été chassé du pouvoir par un soulèvement populaire, tous les Ukrainiens n’étaient pas des russophobes forcenés. Poutine espérait que son coup de force ferait basculer les choses de son côté, qu’un pouvoir prorusse se mettrait en place. Sa brutalité a eu exactement l’effet inverse. Elle a soudé l’immense majorité des Ukrainiens et les a éloignés affectivement de la Russie pour un long moment. Leur cœur est devenu résolument européen. La cerise sur le gâteau ? Le retour à la maison des soldats russes quand la guerre sera terminée ! Lorsque les « héros » de Poutine raconteront ce qui s’est passé et dans quelles conditions ils ont combattu, des jours difficiles lui seront promis. Ceci une autre prédiction.

La maxime : (Alphonse Allais)

Pourquoi lave-t-on une injure

Alors qu’on essuie un affront ?

DANS LA TETE DE POUTINE

Les experts en géopolitique se sont pris les pieds dans le tapis sur les intentions du maître du Kremlin à propos de l’Ukraine. Comme ils ne réviseront jamais leur grille d’interprétation, ils ont réagi en changeant de domaine de compétence. Ils sont devenus psychologues et leur verdict est unanime : Poutine est fou ou irrationnel. Heu… juste lui ?   

La théorie du « pied dans la porte » est un grand classique en psychologie sociale. Cette technique de manipulation consiste à formuler une requête qui a peu de chances d’être refusée. L’objectif est de créer un phénomène d’engagement chez la personne cible. Il s’agit de la mettre dans de bonnes dispositions dans l’idée d’obtenir un service d’une importance plus conséquente. Le lien qui a été établi par le travail préparatoire initial augmente significativement la probabilité d’obtenir une réponse positive au moment où la seconde demande est exprimée. Jonathan Freedman et Scott Fraser ont mené une fameuse expérience démontrant l’efficacité du procédé. Ils ont d’abord sollicité des propriétaires de maison individuelle afin qu’ils posent un autocollant en faveur de la prudence au volant sur leur véhicule. Puis, quelques temps après, ils les ont recontactés pour qu’ils installent juste devant chez eux un panneau géant d’information sur la sécurité routière. Sans préparation, le taux d’acceptation avoisinait les 16 % mais, avec elle, il bondissait à 76 %. L’amorce évitait de se trouver face à une porte close. Cela s’appelle faire tomber quelqu’un dans le panneau.         

Les parents martèlent à leurs enfants hyperactifs : « On peut pas tout faire ! On peut pas tout faire ! » pour les inviter à se recentrer sur un nombre limité d’activités. Vladimir Poutine n’a pas dû écouter les siens. Le président russe est-il sourd ? Ah, cela expliquerait bien des choses. En tout cas, il s’est multiplié sur tous les fronts : judoka de haut niveau, chef d’Etat au long cours dans la catégorie politicien, crooner, maître espion, hockeyeur, gestionnaire de patrimoine et bien sûr serial killer. Alors, le module de « comportement en société » qui figurait au programme de sa formation est largement passé à l’as. Le public avait eu un premier échantillon de son approche iconoclaste quand il avait sadiquement positionné un énorme chien aux pieds d’Angela Merkel qui en a la phobie. Chez l’infatigable Vladimir, le rapport à autrui est quelque peu problématique. Résultat, le « pied dans la porte » a pris une tournure forcément originale chez lui : « Pied, chum-pied ? Porte, chum-porte ? Un obstacle se trouve sur ma route pour m’empêcher d’entrer dans la pièce ? Général Dourakine, apportez le bazooka et dégagez-moi ça tout de suite » et un boum plus tard : « Et voilà, la voie est libre. J’entre. Me voici, les amis ! ».

Difficile de donner la moyenne à cette application de la théorie, même quand l’étudiant vous jette son regard d’acier comme une arme laser létale. Pourtant, en affirmant reprendre le flambeau des hurluberlus qui ont fait la nique pendant des décennies au monde démocratique, Poutine s’est attiré mécaniquement la sympathie des ringards de tous bords. Un des principaux arguments invoqués par cette charmante équipe mérite l’attention. L’étudiant n’aurait pas mal assimilé son cours mais sa conduite relèverait en fait d’un autre champ d’analyse qui a été pompeusement baptisé par les spécialistes « le pied dans la merde ». Malgré les conseils de spectateurs témoins, un individu irresponsable s’avance sur un terrain plein de boue, convaincu qu’il le traversera sans dommage. Mais il comprend soudain que, s’il poursuit tout droit, sa situation s’aggravera. Il s’enfoncera de plus en plus jusqu’à être englouti. La solution pour lui consiste à rebrousser chemin et la question qui se pose est la suivante : comment les mêmes spectateurs tout éclaboussés décident-ils de réagir quand il implore de l’aide, tout en les vouant aux gémonies, les accusant d’avoir causé son propre malheur ?

Les enseignements en psychologie sociale et les leçons de l’histoire montrent un découpage en séquences  bien distinctes. Tout commence par une période d’invectives dans les deux sens : « Espèce d’idiot ! Pourquoi ne nous as-tu pas écouté quand nous t’avons prévenu que tu ne passerais jamais ? » contre « Si vous ne m’aviez pas retardé, je serais arrivé de l’autre côté sans trop de caca sur mes bottes ». La deuxième phase est celle des menaces également parfaitement équilibrées : « Nous ne te prêterons plus d’argent. Tu es trop bête » contre « Et moi je vais t’envoyer une bombe atomique sur la tête. Et, en plus, cela te fera mal, hein ! ». Arrive enfin le moment où les spectateurs tendent un bâton à l’abruti qui le saisit violemment. Tout en faisant machine-arrière, l’énergumène éprouve une immense frustration, une colère froide qui se traduit par une marche-arrière d’un genre très particulier. Son mouvement de recul s’accompagne d’un piètement sauvage. Il écrase le sol avec rage. Cela fait tellement de bien de se défouler ! L’homme se salit évidemment davantage mais il ne risque pas de glisser grâce à l’aide des spectateurs qui le stabilisent… et en sont récompensés par un surcroît de projections.

Drake Mikleiber, qui a contribué à affermir la robustesse du modèle des « pieds dans la merde », n’y va pas par quatre chemins, si l’on peut dire. Son avertissement porte sur la troisième séquence. Si les spectateurs se régalent d’abord du numéro de funambule de l’intrépide qui s’aventure loin dans le champ, dès lors qu’ils collaborent avec lui pour l’aider à s’extraire du bourbier où il s’est empêtré, ils changent de sentiment. Etant donné qu’ils font maintenant cause commune avec lui, ils commencent à pester contre la résistance du terrain. Ils souhaiteraient écourter cette opération de sauvetage puisque les saletés s’accumulent aussi sur eux. Tout cela pour dire que l’héroïsme ukrainien devient dérangeant quand la priorité est de sortir Poutine de l’ornière. C’est incompatible. Pour une fois, les politiciens qui ont préconisé de ne surtout pas vendre d’armes à l’Ukraine ont fait preuve d’une certaine cohérence. Leur but est que les citoyens de ce pays se fassent plus rapidement massacrer pour que nous puissions enfin prendre notre douche. Au moins, nous savons ce que les Ukrainiens sont au fond dans cette histoire.

La maxime (Edouard Herriot) :

La politique, c’est comme l’andouillette,

Ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop.

OTAN EN EMPORTE LE VENT

Les ours sont des animaux étonnants. Ils sont omnivores. Ce qui signifie qu’ils avalent tout ce qu’ils trouvent de goûteux sur leur passage. Plus intéressant, ils hivernent. Entre octobre et décembre, ils s’installent dans une grotte où ils passeront les mois suivants dans un état de somnolence. Quand ils se réveillent, le temps s’est écoulé. Certaines nouvelles leur ont forcément échappé.    

Ainsi, la Seconde Guerre mondiale ne serait pas terminée. La Russie a envahi l’Ukraine pour la punir de ne pas avoir abandonné la voie « génocidaire » du « nazisme ». Il n’est pas faux que les Ukrainiens avaient massivement collaboré avec les Allemands à l’époque. Que leur motivation ait été l’anticommunisme, le nationalisme, l’antisémitisme ou les trois, ils n’avaient pas laissé « leur part au chien ». Cependant, ces événements se sont déroulés il y a des lustres et, même si les Ukrainiens ne se sont pas toujours bien débrouillé de leur encombrant passé, ils ont élu Volodymyr Zelensky comme Président, un acteur, juif de surcroît, comme un pied de nez à l’Histoire.

De plus, si l’on acceptait l’argument de Poutine, on ne voit pas pour quel motif les pays Baltes échapperaient à la prochaine salve. Ils n’ont pas été moins pro-allemands que les Ukrainiens. S’ils étaient épargnés, ce serait pure discrimination. Déplaçons-nous encore un petit peu. Sans dresser de liste exhaustive, entre la Croatie, la Hongrie ou la  Roumanie par exemple, il doit y avoir d’autres pays qui devraient commencent à sentir le vent du boulet. Et puis, finalement, les plus grands défenseurs du Troisième Reich n’étaient-ils pas les Allemands eux-mêmes, au moins jusqu’à la défaite de Stalingrad ? Poutine songerait-il à pousser ses troupes jusqu’à Berlin par hasard ?    

Les analystes compulsent frénétiquement les manuels de stratégie. Leur rôle est de nous éclairer sur la tournure des événements. Poutine avance-t-il ses pions conformément à la sagesse de Sun Tsu ou en s’inspirant des conceptions de Clausewitz ? Dans quelles proportions exactement combine-t-il les apports de Napoléon et de Jules César ? En fait, le président russe procède de façon plus rudimentaire quoique diablement efficace. Il pose simplement ses couilles sur la table en guettant les réactions. Cela a plutôt tendance à surprendre ses interlocuteurs européens qui en ont pourtant « vu des vertes et des pas mûres », jusqu’à leur occasionner une gêne.

Même lorsque l’on convoque les mystères de l’âme slave, on demeure interdit par cette exhibition de bijoux de famille qui semble d’un autre temps. L’effet est d’autant plus garanti que six femmes occupent le poste de ministre de la Défense dans des pays européens. Le seul qui ait envisagé de l’imiter a été le Président Macron. Il en a été empêché au dernier moment par Brigitte, qui est intervenue manu militari pour faire « rentrer les choses dans l’ordre ». En annonçant qu’aucun soldat américain ne se battrait en Ukraine, le Président des Etats-Unis a montré à la face du monde sa ceinture de chasteté. Face aux quolibets, il a envoyé quelques soldats à l’Est, pas trop nombreux pour ne pas énerver le maître du Kremlin, ni trop près de la frontière ukrainienne – un incident est si vite arrivé.

Chez les Européens, la sidération a été entière. Ils n’avaient tellement pas envie qu’une guerre éclate qu’ils en avaient quasiment exclu l’hypothèse. Ils allaient jusqu’à se moquer de l’alarmisme américain. Les Anglo-saxons parlent à ce propos de « wishful thinking ». Alors, quand Poutine a sonné la charge, ils ont été complètement « cueillis ». N’oublions pas non plus que l’Union Européenne, désormais sans la Grande-Bretagne, n’est rien d’autre qu’une coalition des vaincus de la guerre que Poutine prétend poursuivre. Cela invite à rester calme.

Quoiqu’il en soit, les discours des uns et des autres se sont rapidement ajustés. Quand un pays décide d’en avaler un autre, une démocratie qui plus est, il est difficile de l’en féliciter publiquement. Les plus contrariés ont été les extrêmes. Marine Le Pen et Eric Zemmour apprécient a priori le nationalisme décomplexé de Poutine. Nathalie Arthaud et Méluche, eux, sont victimes d’un réflexe pavlovien : l’OTAN est l’adversaire de leur amour de jeunesse, le Pacte de Varsovie. Cette organisation incarne le mal par nature. Comme Poutine représente son nouvel ennemi, il mérite des circonstances atténuantes. Et si des missiles russes étaient installés au Mexique, hein ? Certes.. mais si les Etats-Unis râlaient alors, ces zozos seraient les premiers en tête de cortège, dans les manifestations contre l’impérialisme américain.    

La présidente de la Commission européenne a menacé d’une terrible sanction : le renchérissement du coût du crédit qui, dans un coup de billard à cinq bandes, pourrait provoquer un peu d’inflation en Russie dans trois ans. Le tzar de toutes les Russies n’a ni cillé, ni remballé son matériel. Quel rat c’ Poutine ! En réalité, les Européens ont entériné l’idée qu’il était impossible de causer des dommages au pays agresseur sans en subir eux-mêmes des conséquences, que ce soit militairement ou économiquement, une éventualité inacceptable dans les deux cas. Dans ces conditions, monsieur Poutine serait bien inspiré de mener rondement sa petite affaire, à la hussarde, on n’ose dire à la cosaque. Que l’on puisse passer à autre chose.

Les images diffusées sur les écrans sont stressantes et les populations des pays occidentaux un peu incommodées par le cours des événements. Quand le présent est pénible, le mieux est qu’il se transforme en passé dans les meilleurs délais. Il sera enfin temps d’agir. Les Européens ont l’expérience de ces événements traumatisants : génocides juif, rwandais et yézidis, massacres de Bosnie… C’est cette pratique qui leur a permis d’atteindre un niveau d’excellence dans l’art de la commémoration. Leurs monuments sont émouvants, riches en leçons du type « plus jamais ça ». Leurs oraisons funèbres sont magnifiques. Si Zelensky est tué, les discours que les plumes des dirigeants politiques sont déjà en train de préparer seront indépassables. Juste qu’on en finisse !

Ensuite, le reste redeviendra naturel. Il ne faut pas insulter l’avenir. Il est essentiel de parler avec tout le monde, en particulier avec une grande puissance mondiale, qui a en plus la bonté de fournir un emploi grassement rémunéré à des dirigeants politiques et des personnalités médiatisées d’Europe. N’avons-nous pas besoin économiquement les uns des autres ? Et puis, un président qui chante aussi bien « Blueberry Hill » ne mérite-t-il pas un peu de tendresse ? Si on ne le brusque pas, il reprendra ce qu’il a mis sur la table. C’est aussi son intérêt. Il pourrait prendre froid.   

Vite, vite. Sinon…

Maxime :

Monsieur et Madame Pourfairlavaisselle ont un fils, comment l’appellent-ils ?

Vladimir (il peut la casser aussi d’ailleurs)

ÇA FAIT GENRE…

Les ennemis de mes ennemis ne sont pas toujours mes amis. On l’a déjà vu sur ce blog à propos de politique, l’extrême-droite et l’extrême-gauche ont toujours eu pour rêve de provoquer la chute des démocraties représentatives. Mais ce constat vaut aussi pour la science que les réactionnaires et les ultra progressistes ciblent allègrement. En toute sophistication.

Dès son apparition, la théorie de Darwin s’est heurtée à une résistance des milieux conservateurs et des religieux bas de plafond. Une levée de boucliers auraient dit les Gaulois. Depuis lors, les avancées scientifiques ont permis d’affiner sa conception de l’évolution, d’être plus précis. Malgré cela, aujourd’hui encore, certains fanatiques ne désarment pas : que ce soit sur les origines de l’homme, l’existence des dinosaures (ils n’ont pas de belle-mère, ces gens-là ?) ou la forme ronde de la terre. Il est évidemment possible d’analyser les textes sacrés avec élévation, pour en faire ressortir la beauté et en soutenir les valeurs. Il n’y a pas besoin d’opposer croyance et savoir. Pourtant, en s’arcboutant sur l’interprétation la plus littérale qui puisse être, ces défenseurs de la foi la déconsidèrent en quelque sorte.

Sur l’évolution des espèces, l’extrême gauche n’a pas été en reste. Fustigeant la science bourgeoise, le lyssenkisme tenait pour vraie l’hérédité des caractères acquis. Complètement aveuglé par l’idéologie soviétique, il rejetait les découvertes les plus récentes en génétique. Il affirmait finalement que l’action de l’homme sur l’environnement abolissait toute limite biologique. Cette conclusion était parfaitement en phase avec la vision politique du régime. L’homme allait pouvoir être transformé. Pour régner ainsi sur les esprits, Trofim Lyssenko avait falsifié les résultats d’expériences. Dans un livre aussi drôle qu’effrayant, le philosophe Jean-François Braunstein passe à la moulinette la théorie du genre. Les caractéristiques qu’elle partage avec le lyssenkisme sont nombreuses, le positionnement ultra progressiste déjà mais pas seulement. La perspective de s’émanciper de la nature, du fascisme des faits biologiques, y joue un rôle crucial.

La symétrie entre les religieux bornés et les amis de Judith Butler est remarquable. Les uns refusent de s’ouvrir à des lectures osées d’un texte de peur de perdre leurs repères, les autres refusent par principe que de tels repères soient posés sous prétexte qu’ils sont forcément biaisés. Le point de départ de ces derniers est pourtant incontestable. Toute production de discours est une construction sociale. Le mot « démocratie » peut être compris de diverses manières. Même une « vache » n’est pas neutre – ça a quatre pattes, mais qu’est-ce qu’une patte, et ça fait « meuh ». Heureusement, que personne ne la confond avec une « omelette »… mais qu’est-ce qu’une omelette… Dans ces conditions, la biologie n’est pas un vrai savoir. Elle est « genrée ». Il est impossible de décrire un corps de façon objective. Plutôt que de se soumettre aux critères en vigueur, masculin et féminin, les partisans de la théorie du genre décrètent que la culture efface la nature, que la volonté humaine est tellement forte qu’elle est capable de s’en affranchir. Le corporel, le matériel, ne sont pas des obstacles.

En conséquence, il n’y a pas des hommes et des femmes mais un continuum d’états : cisgenre, transgenre, genre non conforme, genderqueer, agenderFacebook en propose plus de cinquante pour que ses abonnés n’aient surtout pas le sentiment d’être exclus en définissant leur profil. Certes, des poches de résistance constituées d’héritiers de l’Inquisition promettent les flammes de l’enfer à ce petit monde. Cependant, la victoire à l’Eurovision d’un homme barbu habillé en femme, Conchita Wurst, est un témoigne de la tolérance croissante du monde occidental, de son ouverture envers toutes les formes de sexualité. Cela ne semble pas suffire aux plus militants des LGBTQI (pour faire court) qui poussent l’action affirmative jusqu’à réclamer un état civil neutre, la création d’un pronom personnel spécifique – ze, en plus de he et she et l’obtention de toilettes propres – ne nous méprenons pas sur le sens de l’expression – ou à tout le moins que l’on tienne compte de leur situation. Mais est-ce être ringard que d’interdire à un homme de deux mètres et cent kilos d’entrer chez les femmes parce qu’il se sent appartenir au sexe faible si l’on peut dire ?  

Dans cet exemple qui a défrayé la chronique, on voit bien que le droit des uns, les transgenres, s’oppose à celui des autres, les femmes qui ne souhaitent pas être importunées par des pervers travestis en transgenres. Mais il y a plus intéressant. Les transgenres exigent une reconnaissance de la part d’autrui. Or, l’idée que l’on a le droit de se libérer de son enveloppe corporelle ne vaut pas que pour la sexualité. Elle est susceptible de s’appliquer à la race, à l’âge, à la classe sociale. C’est une quête sans fin. Des vidéos montrent un individu blanc se présentant sur un campus américain comme une vieille femme chinoise ou un enfant noir. Il suscite d’abord la stupéfaction avant d’obtenir un acquiescement s’il insiste vraiment et se plaint de ne pas être respecté pour ce qu’il est profondément. Il n’est pourtant pas garanti que les Indigénistes admettront la présence de Blancs à leurs réunions réservées aux non-Blancs sur cette base déclarative…

Ah oui, le père fondateur de cette théorie, John Money, a longtemps prétendu que le cas David Reimer prouvait qu’il avait raison. Hélas, ce patient qui avait subi une réattribution sexuelle sans son consentement dans l’enfance, s’est suicidé à l’âge adulte. Comme souvent dans ce type de situation, Money qui était alors perçu comme un génial avant-gardiste a été un peu lâché par ses amis. C’est de bonne guerre. Le débat entre les pro et les anti a redoublé, ses adversaires rappelant à l’occasion que le psychologue avait un autre champ d’expertise, la paraphilie, c’est-à-dire les déviances sexuelles telles que l’attirance envers les personnes amputées. C’est de bonne guerre aussi. Ajoutons que le nombre de personnes souffrant d’ambiguité sexuelle forte à la naissance est évalué au maximum à 1 sur 100 000. Que des individus décident par ailleurs de se jouer des attributs que leur a fournis la nature relève de leur vie privée… tant qu’ils ne justifient pas leur choix par des propos fumeux sur la biologie.

La maxime :

Faire comme personne pour être comme tout le monde

Ou faire comme tout le monde pour être comme personne ?

LA VERITE SI JE MENS

En avril 2022, la France choisira son prochain président de la République. La date fatidique se rapproche à grand pas. La campagne électorale s’emballe. Elle prend de la vitesse à défaut de prendre de la hauteur et nous n’avons pas encore tout vu.     

Dans un petit opuscule, le philosophe Harry G. Frankfurt s’est interrogé sur « L’art de dire des conneries ». Son texte date de 1986. Depuis, nous avons indéniablement réalisé de gros progrès. Il ne s’agit ni de se vanter, ni de s’extasier mécaniquement sur les performances des modernes mais nos sociétés ont accompli de superbes avancées en la matière, que ce soit sur le fond ou sur la forme. Vivre dans la société de l’information constitue certes un atout appréciable mais encore fallait-il être capable de l’exploiter. Et nous l’avons fait avec talent. Pour autant, il n’est pas question de dévaloriser l’apport des anciens. Ecrite avant l’invention du concept de « fake news », l’œuvre reste d’actualité. Parce que les fausses nouvelles, les foutaises, les bobards,  les sornettes, l’enfumage sont loin d’être un phénomène qui est apparu récemment. Le mérite des générations passées doit être reconnu.  

Pour résumer la thèse de Frankfurt sans la saucissonner, le baratin ne doit pas être confondu avec les mensonges. Un menteur ne peut s’affranchir entièrement de la vérité. Il s’en méfie car il sait que, si elle était découverte, il serait démasqué et tout son discours serait alors invalidé. Il procède avec prudence. Un « diseur de bonnes conneries » n’en a que faire. Il ne se positionne pas sur le plan du vrai et du faux. Son propos relève d’un autre ordre. Quand un chef d’Etat s’adresse à ses concitoyens, il montre la voie et indique les efforts qui seront exigés. Dans ce contexte, il est de bon ton qu’il remonte le moral des propriétaires d’oreilles auxquelles sa bafouille est destinée. Il le fait en se référant à la grandeur de la nation, à ses accomplissements passés. Lors de sa  première prise de parole à l’ère du Covid, le président Macron déclara au peuple effrayé que la France gagnerait la guerre en mentionnant sa glorieuse histoire. La victoire de Bouvines en 1214 en annonçait une autre !

Frankfurt illustre son propos avec les orateurs lors de la fête nationale aux Etats-Unis. Ils évoquent immanquablement un pays « béni de Dieu » avec des « Pères fondateurs, guidés par un souffle divin » offrant « un nouveau départ à l’humanité entière ». Chacun a sa fierté. L’historien Paul Veyne s’est demandé si les Grecs croyaient réellement à leurs mythes. S’imaginaient-ils sérieusement que, au-dessus de leurs têtes, Zeus se prenait pour DSK avec les nymphes et déesses ?  Aristote s’endormait-il avec la crainte qu’un des pensionnaires de l’Olympe le prenne en grippe et le désosse pendant la nuit ? En vérité, ces histoires faisaient partie de la culture locale, des éléments qui unissaient les citoyens et, excepté les serviteurs du culte, personne ne défendait leur véracité. Accusé d’impiété, Socrate respectait pourtant la pratique de la religion d’après ses disciples. Le blabla a pour fonction de cimenter les membres du groupe.

Dans un contexte de scrutin présidentiel, ces fadaises sont d’autant plus cruciales qu’elles ont le pouvoir de mobiliser les électeurs, et à plus forte raison s’ils se sentent déboussolés. Les candidats s’estiment donc encouragés à charger la barque. C’est de bonne guerre puisque le non-respect des promesses électorales est également un des incontournables de ces campagnes. De manière générale, il faut vraiment être poil à gratter pour ressortir les niaiseries des responsables politiques. Juste avant le début de la Deuxième Guerre mondiale, Paul Reynaud, qui fut président du Conseil, avait déclaré de façon martiale : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » sans déclencher l’hilarité. Les Français avaient envie de le croire et ils y parvinrent… jusqu’en juin 1940. Et qui lui en a tenu rigueur ? Cela vaut à tous les niveaux. Si on n’avait plus le droit de professer des âneries dans l’émotion de l’instant, la vie serait tellement ennuyeuse.    

Un autre point doit être pris en considération. Nous sommes désormais à l’ère de la post vérité. Ce sont moins les faits qui comptent, l’objectivité, que la manière dont ils sont appréciés par la population. La dimension subjective, qui est associée à une forme d’authenticité, prime. Désormais, les instituts statistiques tendent à communiquer deux types de données, les réelles et les ressenties. L’essentiel est de rendre compatible l’expérience des citoyens avec les chiffres mesurés. La météo nous transmet le relevé du thermomètre… et la température ressentie. Quand il y a du vent, nous disons : « Ah, je pensais qu’il faisait plus froid ». Le hiatus s’explique. Tout va bien. Pour l’inflation, c’est pareil. La hausse des prix est évaluée par l’INSEE. Les consommateurs sont victimes d’un biais lié à la fréquence de leurs achats – plus on achète souvent un bien, plus on est sensible à la variation de son prix. Qu’à cela ne tienne, il y a une inflation ressentie et même une inflation personnelle que l’on peut calculer.

Bientôt, on publiera les chiffres officiels des contaminations au Covid à côté de ceux ressentis – « moi, je connais des gens qui l’on attrapé ». Or, nous vivons tous des expériences différentes. Si Eric Zemmour peine tant à convaincre quand il parle d’économie, par exemple sur les inégalités salariales hommes femmes, ce n’est pas forcément parce qu’il est mal à l’aise avec les chiffres arabes, mais parce qu’il met en balance sa subjectivité avec le savoir de tous les économistes du monde. Pour ce qui est des thématiques plus politiques, son souci est d’un autre ordre. Il prend tellement au mot le baratin, le bruit de fond, qu’il en a fait son programme. Il croit à ces bobards ! L’approche est terriblement dangereuse. La France est une puissance moyenne. C’est pas mal et il faut s’en contenter. Non. Il veut casser la figure aux envahisseurs et parler d’égal à égal avec les Ricains ou les Chinois. Il y a peut-être eu Bouvines, on l’a dit, mais aussi Marignan, Versailles, Austerlitz. Pas Azincourt, Waterloo, 1870, 1940, etc… Au secours !      

La maxime (Michel Audiard) :

Les conneries, c’est comme les impôts,

On finit toujours par les payer.