MAIS MOI, C’EST DIFFERENT…

A l’ère du tout à l’ego, il est sain de pouvoir se raccrocher à des principes clairs, objectifs, qui nous permettent de gérer nos relations avec les autres occupants de la planète. La réciprocité en fait partie. Elle est heureusement d’un grand secours.

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Une expérience menée sur des paires de capucins gourmands par Sarah Brosnan et Franz de Waal donne le ton. En échange d’un galet, les singes sont habitués à recevoir chacun du concombre. Les opérations se déroulent sans encombre jusqu’à ce que les scientifiques récompensent un des deux singes par un délicieux grain de raisin tout en continuant d’offrir du concombre à l’autre. Le taux de participation des capucins à ces échanges passe à 40%. Lorsque le scientifique distribue des grains de raisin sans contrepartie à ses « chouchous », le pourcentage continue sa chute et atteint 5 % . La population des singes ne goûte guère à ces simagrées et se met même à balancer toutes sortes d’objet sur l’homme de science. La conclusion est sans appel : certains animaux sont dotés du sens de la réciprocité – pas tous parce que, par exemple, si une huitre se ferme, c’est rarement en raison d’un manque de respect à son égard – mais il est clair que les humains ne sont pas une exception.

Quand, dans un groupe humain, des individus s’arrangent pour recevoir sans jamais rien donner en retour, ils sont mal perçus au point que certains entreprennent de les punir dès lors que les malotrus sont démasqués. Une expérience d’Ernst Fehr et de Simon Gächter montre que la tendance à sanctionner ceux qui ne jouent pas le jeu de la réciprocité augmente avec la durée de la relation. Pour peu qu’elle soit éphémère, la punition des égoïstes est rare. Il faut dire que la punition est souvent coûteuse ; alors pourquoi gaspiller des ressources si l’on sait que l’on a peu de chances d’être confronté à la personne en question dans le futur. Ce n’est plus la même histoire quand la relation est durable. Les comportements qui relèvent de la « punition altruiste » sont plus fréquents. Typique de ce cas de figure, le copropriétaire qui vient rappeler les règles de vie les plus élémentaires à un résident indélicat et qui n’ignore pas qu’il risque d’essuyer des reproches ou des insultes, voire de devenir une cible pour son interlocuteur. Il se sacrifie pour la collectivité en quelque sorte.

Parfois, la punition peut paraître quelque peu exagérée. On se souvient du citoyen américain qui avait fait sauter la cervelle de la grossière créature ayant grillé la politesse à une file de personnes pour entrer plus rapidement au cinéma. Mais, en laissant de côté l’éventuelle disproportion entre le « crime » et son châtiment, l’intention du tireur était d’agir en faveur de la justice sociale et il n’ignorait pas qu’il se rendrait en prison pour un petit bout de temps, et évidemment sans passer par la case départ. En fait, Matthew Rabin distingue deux formes de réciprocité : la réciprocité positive, où l’on récompense un individu qui nous a fait du bien, et la réciprocité négative, où l’on punit quelqu’un qui nous a fait du mal. La plupart des travaux traitent de l’une ou l’autre… mais à partir de nos attentes. Il serait bon de s’interroger sur ce que les autres personnes pensent de nous? Agissons-nous bien dans un esprit de réciprocité. Il est bien dommage que ce type d’approche soit délaissé car c’est le cœur du problème. Nous sommes assez indulgents envers nous-mêmes, beaucoup moins envers les autres et cela se voit.

Quand François Fillon expliquait que les médias n’étaient pas assez pugnaces et qu’un homme politique mis en examen devait démissionner, c’était avant d’être confronté lui-même à la situation. Quand il est devenu une proie, il a révisé son jugement : les médias étaient instrumentalisés dans une implacable chasse aux sorcières et la présomption d’innocence devait primer. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. A l’autre bord politique, le leader de Podemos Pablo Iglesias s’en était pris au Ministre des finances espagnol en 2012 : « On ne peut pas mener la politique économique d’un pays depuis la terrasse d’un appartement de 600 000 euros ». Catastrophe, quelques années plus tard, il se portait acquéreur d’un appartement du même prix. Soudain, l’éducation et de la qualité de vie pouvaient justifier un tel achat. Il faut le comprendre : il ne savait pas lui non plus qu’il serait frappé un jour par un affreux coup du sort. Et ces gens nous gouvernent et prétendent décider au nom de la collectivité.

Jusqu’à présent, il n’était question que de politique, de guerre éventuelle, mais il y a bien pire avec le football et ses enjeux fondamentaux. En demi-finale de la dernière Coupe du monde, après avoir été battus par la France, les Belges se sont plaints du jeu défensif de leur adversaire et affirmaient posséder une équipe d’un niveau supérieur. La presse française s’est levée comme un seul homme pour étriller les « diables rouges » et les accuser d’être une sacrée bande de mauvais perdants. Elle avait juste oublié de montrer l’exemple deux ans plus tôt en finale de l’Euro : la France avait été alors vaincue par le Portugal et, manifestement, selon ses dires, les Portugais n’avaient pas trop mérité leur victoire en se recroquevillant en défense, empêchant ainsi la meilleure équipe de triompher. Il faut dire que, dans ce cas précis, les Français étaient déçus et espéraient tellement être couronnés sur leur sol national ! Cela justifie un traitement un brin différencié. L’auteur de ces lignes imagine facilement les critiques qui pourraient lui être adressées. Et toi, tu respectes mieux le principe de réciprocité peut-être ? La réponse est « oui, bien sûr… et, quand je ne m’y conforme pas, c’est parce que la situation était vraiment différente ».

Conseils de lecture :

De Waal Frans, Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux, Les Liens qui Libèrent, Paris, 2018.
Fehr Ernst et Gächter Simon, « Cooperation and Punishment in Public Goods Experiments », American Economic Review, 2000, p. 980-994.

 

LA PETITE REINE, LES PETITES SERINGUES ET LE PETIT ECRAN

Sur les bords de la route, la popularité du Tour de France ne se dément pas. La foule acclame les valeureux coureurs qui doivent s’adapter à des changements extrêmes des conditions de course. En un coup de pédale, ils passent des sommets au descentes des cols, de la chaleur au grand froid et l’eau minérale ne suffit pas. Mais quel est l’impact de la télévision sur l’utilisation des substances interdites ?

 

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Un retour en arrière s’impose. Le recours aux produits dopants est aussi ancien que le cyclisme professionnel. En 1924, dans un livre au titre évocateur, « Les forçats de la route», Albert Londres rapporte un dialogue des frères Pélissier à propos des substances au pouvoir explosif qu’ils ingurgitent. Dans un sport aussi exigeant, le recours à des stimulants n’est pas surprenant mais, à cette époque, la consommation de « remontants » n’est d’ailleurs pas réservée au cyclisme. D’autres sports connaissent le même phénomène. De manière générale, le dopage a longtemps été toléré dans nos sociétés. L’idée qu’un individu puisse aller au bout de ses capacités grâce à l’assistance de produits spécifiques était acceptée dans le monde du sport comme celui de l’entreprise. Les mouvements d’inspiration religieuse qui luttaient contre cette tendance ne parvenaient pas à imposer leur point de vue. Il a fallu attendre le décès d’un sportif danois, un cycliste, Knud Enemark Jensen pendant les Jeux olympiques de 1960 pour observer un revirement sur le sujet. L’électrochoc qu’il a provoqué a conduit rapidement aux premiers contrôles anti-dopage sur le Tour de France.

Dans le peloton professionnel, le dopage est une norme comportementale. Des rites d’initiation existent même entre coéquipiers. Les rares cyclistes qui se soustraient à cette pratique doivent respecter la « loi du silence » pour continuer à appartenir à la famille cycliste. Plusieurs changements ont secoué cette tradition dans les années 1990. Tout d’abord au niveau des produits. A la différence des amphétamines et des corticoïdes qui n’étaient pas censés bouleverser la hiérarchie sportive, de nouvelles substances telles que l’érythropoïétine (EPO), susceptibles de créer des écarts décisifs entre coureurs, ont fini par émerger. En même temps, des médias inquisiteurs se sont invités à la chasse aux coureurs dopés. En 1998, la mise au jour d’un scandale impliquant presque toute l’équipe Festina a excité le public presque autant que l’affaire Gregory une quinzaine d’années plus tôt. Le spectaculaire retrait des sept titres de vainqueur du Tour de France à Lance Armstrong, coureur américain surdopé, est parfois perçu comme un message fort : les autorités ne seront plus jamais ambigües sur la question. Cette forme de triche qu’est le dopage sera maintenant combattue sans compromission.

Le record de vitesse du Tour de France que Gino Bartali avait battu en 1948 avec une moyenne de 33,404 km/h a été pulvérisé à de nombreuses reprises depuis. En 1992, Miguel Indurain dépassait les 39 km/h. En dehors des années 1993 et 1994, aucune moyenne n’est descendue en dessous de cette barre. L’année après l’affaire Festina, le Tour a dépassé la vitesse des 40 km/h (!) et l’on peut ajouter que Lance Armstrong, même si cela ne compte pas, a franchi le mur des 41 km/h – la moyenne du second la même année, non dopé théoriquement, était impressionnante. Pour rendre compte de l’augmentation de la vitesse du vainqueur, invoquer immédiatement le dopage serait quelque peu précipité. De nombreux facteurs explicatifs méritent d’être pris en compte à long terme : l’amélioration de la qualité des routes ; un tracé plus humain, c’est-à-dire avec une diminution de la distance totale à parcourir et des étapes plus courtes ; du matériel plus performant et un meilleur encadrement médical. Tous ont contribué à une augmentation sensible de la vitesse du gagnant.

Cependant, sur une courte période, ces arguments peinent à convaincre. Dès lors que les épreuves sont de longueur équivalente, que le matériel change peu, etc…, l’interprétation de l’augmentation de la vitesse moyenne doit s’appuyer sur d’autres éléments. Certains relèvent du plus haut comique : un vent favorable pousserait les coureurs dans le dos ou encore le parcours descendrait plus qu’il ne monterait. De manière logique, comment comprendre que le vainqueur « propre » d’un Tour de France roule plus vite que le gagnant dopé de l’année d’avant ? C’est ici que la problématique du dopage resurgit. Les affaires médiatisées ne se sont pas accompagnées d’une révolution culturelle dans le peloton, d’un changement significatif des attitudes de coureurs. Sans même parler de l’appât du gain, une décision récente des organisateurs risque d’avoir un effet contre-productif : il s’agit de la diffusion de l’intégralité de l’étape à la télévision.

En effet, la folle épopée du Tour de France s’est souvent nourrie d’un scénario identique : des étapes de plaine où le peloton roulait à fond pendant les quarante derniers kilomètres, éventuellement afin de rattraper d’éventuels échappés, et des étapes de montagne où la grande bagarre entre les favoris commençait rarement deux cols avant l’arrivée. Il y avait des moments de récupération. C’est pourquoi les organisateurs ont imaginé des étapes un peu différentes, plus nerveuses, pour créer davantage d’animation. Cela veut dire solliciter davantage des organismes déjà bien éprouvés. Diffuser une étape de A à Z, c’est renforcer cette volonté de tuer les temps morts. Evidemment, la chaîne peut toujours meubler avec les messages des annonceurs, avec des reportages sur des coureurs ou les villes parcourues mais garder l’antenne quand rien ne se passe est une gageure. La décision de diffuser tout le Tour rejoint en fait celle d’inventer de nouveaux tracés d’étape. La chasse au moment de récupération du peloton est une incitation indirecte au dopage. Plus le Tour est exceptionnel, plus les étapes sont « dantesques » et plus les hommes doivent s’adapter aux difficultés proposées alors qu’ils ne sont justement pas des surhommes.

Conseils de lecture :

Houlihan Barrie, Dying to Win: Doping in Sport and the Development of Anti-doping Policy, Paris, Conseil de l’Europe, 2002.
Londres Albert, Les forçats de la route, Arléa, 1997.

CHACUN SON METIER, LES VACHES SERONT BIEN GARDEES !

Cette conclusion de la fable de Florian, « Le vacher et le garde-chasse », repose sur le principe de la division du travail. Tous les habitants d’un pays n’exercent pas le même métier. Il est heureux que l’attirance envers une activité varie d’une personne à l’autre mais ce n’est pas pour autant que les inclinations individuelles correspondent exactement aux postes à pourvoir. Alors comment faire ?

Dans un célèbre exemple, celui d’une manufacture d’épingles, Adam Smith explique comment la division du travail améliore la productivité dans l’économie. S’appuyant sur un article de l’Encyclopédie, il décortique le processus de production à l’intérieur de cette manufacture : dix-huit tâches successives sont nécessaires pour la fabrication d’une épingle. Si les hommes ne s’organisaient pas et si chaque producteur d’épingles devait donc accomplir chacune de ces tâches, l’efficacité serait plus de deux-cents fois moindre. Bien avant Smith, dans une approche non économique, les penseurs grecs avaient souligné de nombreuses caractéristiques de la division du travail. La spécialisation conduit ainsi à une meilleure expertise : un individu qui passe son temps à cuisiner finit par acquérir du savoir-faire dans le domaine des arts culinaires. Plus fondamentalement, pour que la division du travail puisse s’installer dans la société, une logique de coopération doit exister. Une partie des citoyens travaille dans l’agriculture, une autre dans l’artisanat, etc…

Dans un stimulant ouvrage, Paul Seabright met au jour les implications de cette interdépendance. Son titre est éloquent : « La société des inconnus ». En effet, nous sommes amenés à confier nos intérêts à des personnes que nous ne connaissons pas. Parfois, il s’agit même de situations dans lesquelles notre vie est en jeu. Le médecin qui doit m’ausculter ce matin sera-t-il parfaitement concentré ? Qu’est-ce qui peut m’assurer qu’il n’a pas fait la java toute la nuit ? Le pilote d’avion qui doit m’emmener en vacances n’est-il pas drogué à autre chose qu’au travail ? Face à cette angoisse, notre façon de nous rassurer est souvent amusante. Ah, il est marié avec ta belle-sœur ? Ce doit être un excellent menuisier ! Ce ne sont pas les réalisations, les compétences du professionnel qui jouent un rôle apaisant mais le fait qu’il nous soit recommandé, qu’il nous soit moins étranger. C’est pourquoi le client comptera plus souvent la monnaie qui lui est rendue dans un lieu anonyme comme un aéroport que chez son buraliste de quartier. La vérification se traduit par une déperdition. Un bon manager doit savoir déléguer et ne pas contrôler en permanence le travail de ses subordonnés. Une coopération efficace est à ce prix.

La division du travail pose la question de la répartition des tâches, de l’adéquation entre les besoins de l’économie et la profession des habitants. En France, à la fin du premier trimestre, plus de 3.4 millions de chômeurs étaient enregistrés tandis que des secteurs comme l’hôtellerie et le bâtiment subissent une pénurie de main d’œuvre. Il est évident que la société ne peut promettre à chaque individu qu’il sera en mesure de choisir exactement le métier de ses rêves. François Bayrou a montré la voie à ce propos. Eternel Président de la République mais jamais élu, il a fini l’an dernier par renoncer à son job dans une conférence de presse pleine d’émotion. Emmanuel Macron lui a dit merci. De la même manière, tous les jeunes bacheliers ne pourront pas devenir psychologues ou professeurs d’éducation physique. Par une sorte de pudeur ou d’hypocrisie, le problème n’est pas posé en ces termes. C’est dommage. Dans ces conditions de concordance impossible, il est essentiel de trouver une clé de répartition claire, compréhensive et acceptable des jeunes bacheliers.

Les étudiants qui se sont récemment soulevés ont exprimé des revendications très variées. Même si on laisse de côté l’ubuesque occupation de Science Po par des adversaires de l’élitisme dans l’enseignement supérieur, une partie d’entre elles est justifiée. Un nouveau site Internet destiné à recueillir les vœux des bacheliers et à gérer leur affectation dans les établissements d’enseignement supérieur a été créé. Hélas, le remplacement d’Admission Post-Bac (APB) par Parcoursup ne s’est pas traduit par une plus grande clarté. Que des structures privées qui maîtrisent les arcanes du système se soient engouffrées dans la brèche et proposent leurs services aux familles déboussolées est particulièrement révélateur. Une terrifiante opacité semble régner sans partage. Autre nouveauté, l’introduction d’« attendus » ou de prérequis est la marque d’une sélection qui ne dit pas son nom hurlent les protestataires. Nous voici au cœur de la discussion.

Il est déjà possible d’observer que, si les prérequis permettent d’éviter les erreurs d’aiguillage, leur critique virulente est largement imméritée. Plus fondamentalement, quand le nombre de place offertes est inférieur au nombre de candidats, comment procéder ? Par un tirage au sort, par l’examen des notes ou celui d’une lettre de motivation ? Quoi qu’il en soit, puisqu’il est impossible de garantir à chacun la satisfaction de ses désirs, il serait avisé de faire porter le combat en priorité sur la protection des plus fragiles. Que vont devenir les bacheliers non affectés par Parcoursup en septembre ? Cette population probablement composée de titulaires d’un bac professionnel ou technologique avec un dossier scolaire assez moyen sera-t-elle traitée décemment ? La mécanique qui s’est enclenchée avec ce nouveau filtre qu’est Parcoursup pourrait être tentée par profiter du désarroi de ces « laissés-pour-compte ». Guidée par une pure rationalité, elle viserait uniquement à les répartir là où des besoins économiques sont exprimés, sans prendre au sérieux leurs aspirations. Plutôt que se battre contre des moulins à vent, il convient de veiller à ce que ces jeunes ne soient pas considérés comme de simples « bouche-trous ».

Conseils de lecture :

Seabright Paul, La société des inconnus, Paris, Markus Haller, 2010.
Séris Jean-Paul, Qu’est-ce que la division du travail ?, Paris, Vrin, 1994.

DE L’ART OU DU COCHON ?

La mort de Johnny Hallyday a fait couler presque autant d’encre que de larmes. Souvent décrié de son vivant, le chanteur a mis une bonne partie des rieurs de son côté lors de son départ pour un monde meilleur. Tout un pays a communié lors de ses obsèques quasi nationales. S’il avait été contribuable, ses plus grands fans auraient peut-être obtenu son entrée sans chemise au Panthéon…

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A l’âge classique, Nicolas Boileau avait affirmé que « rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable ». Depuis lors, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Plus personne ne prétendrait sérieusement aujourd’hui que l’art doit se contenter d’être un simple reflet de la réalité. Ainsi, Johnny invitait son auditoire à établir une comparaison entre les oreillers et les champs de blé. Avec sa mort, des médias comme Libération et Les Inrockuptibles ont dû faire face à un autre défi. Comment ne pas renier une ligne éditoriale méprisante pendant des décennies tout en respectant les sentiments d’un lectorat affecté par le décès du chanteur ? Il est à noter que, le plus souvent, ils y sont parvenus avec brio. Toutefois, la relation entre Johnny et les milieux intellectuels est surtout intéressante par ce qu’elle révèle des tensions entre des conceptions antagonistes de l’art puisque Johnny était un artiste, qu’on le veuille ou non.

En distinguant le capital culturel du capital économique et du capital social, Pierre Bourdieu propose une grille de lecture passionnante de ce clivage. D’aucuns estiment que l’objectif de l’art est d’atteindre le public le plus large possible. Qu’il soit question d’une volonté de le réjouir, de le distraire ou de le faire réfléchir, l’accessibilité au plus grand nombre est centrale. Les troubadours, baladins, clowns relèvent de cette perspective – le Théâtre National Populaire (TNP) de Jean Vilar également. Cet homme de gauche était convaincu que des œuvres de qualité pouvaient parler au cœur de tout citoyen, indépendamment de sa condition sociale. A ses yeux, le capital culturel devait se partager et n’était pas réservé à une aristocratie. Pour les défenseurs de cette vision, «populaire» n’est certes pas synonyme d’excellence mais ce n’est pas un gros mot non plus.
« Les tontons flingueurs » est un exemple édifiant à cet égard. Rejetée à sa sortie par la critique plus encline à mettre les auteurs de la « Nouvelle vague » sur un piédestal, cette comédie est devenue un film culte – les pédants regrettant cette fois que ses adorateurs ne maîtrisent pas tous les codes et apprécient l’œuvre pour de mauvaises raisons. Les œuvres grand public qui sont vilipendées pour leur manque d’ambition par les maîtres du bon goût mais finissent néanmoins plusieurs décennies plus tard sur Arte avec une critique dithyrambique ne se comptent pas. Les détracteurs de cette conception de l’art prétendent qu’elle tend à renforcer l’ordre social existant, qu’elle endort le peuple et permet aux puissants de maintenir leur domination. D’après eux, la fonction de l’art est de montrer la voie, de transformer le monde. En théorie, ils sont situés plus à gauche sur l’échiquier politique puisqu’ils s’opposent à l’oppression des classes populaires.

Selon ces êtres raffinés, un film populaire ne vaut guère mieux que les manifestations de l’art officiel dans les pays totalitaires. L’art nazi se définissait d’abord par ce qu’il n’était pas. Il visait à se différencier de « l’art dégénéré » qu’il condamnait. Le communisme rejetait bien sûr « l’art bourgeois » mais il montrait clairement la voie. Ses œuvres étaient supposées contribuer à l’avènement de l’homme nouveau : les tableaux d’une paysanne blonde aux yeux bleus en tenue folklorique, avec un fond constitué de blé monté en épis et d’une bibliothèque avec les livres écrits par le Président du parti, n’avaient pas pour vocation de déclencher l’hilarité. Art populaire et art officiel participeraient de la même logique. Pour ces intégristes, toute expression artistique qui ne s’inscrit pas dans leur agenda politico-artistique doit être automatiquement rejetée.

De ce point de vue, les gesticulations de Jean-Paul Belmondo ne pouvaient être regardées qu’avec un dédain évident. Pour ce qui est de Johnny, le rejet fut beaucoup plus prononcé encore. En effet, si ses concerts se terminaient parfois avec des chaises cassées, son horizon n’était pas politique et, pour ces gens-là, il n’y a rien de pire qu’un « rebelle sans cause ». De la même manière, ces esthètes soutiennent que Lautner et Truffaut sont sur un bateau… mais qu’il n’y a qu’une place à bord. Il n’est pas possible d’apprécier l’un et l’autre. Un paradoxe apparaît nécessairement alors puisque cette conception fermée de l’art conduit à un entre-soi. On ne donne pas du caviar à un cochon. En veillant à ce que le capital culturel ne soit pas galvaudé, ces élites semblent fort loin des valeurs égalitaristes qu’elles prônent par ailleurs.

Il n’existe en fait qu’une manière de réconcilier ces aspects contradictoires : transposer au monde de l’art la « théorie du ruissellement » adoptée dans l’économie par le Président Macron. Le bas peuple, qui n’est rien et ne comprend pas grand-chose, doit bénéficier de l’apport des pionniers, des défricheurs qui possèdent du talent et méritent leur réussite. En attendant d’exproprier les élites économiques de leur capital pour l’offrir au peuple, les élites culturelles rongent leur frein et exercent leur bien-pensance en révisant le passé. Sous prétexte qu’il n’est pas acceptable d’applaudir le meurtre d’une femme sur scène, la fin de « Carmen » a été récemment modifiée à Florence. Et Molière ? Est-il tolérable au vingt-et-unième siècle que chacun reste dans sa classe sociale à la fin de ses pièces ? Il y en a assez que les bourgeois se marient avec des bourgeois, les nobles avec les nobles, etc. Il est temps que, poussé par un metteur en scène courageux, Monsieur Jourdain file avec la servante Nicole ou mieux avec Covielle, le valet de Cléonte, avant le baisser de rideau.

Conseils de lecture :

Ferry Luc, Homo aestheticus : L’invention du goût à l’âge démocratique, Paris, Le Livre de Poche, 1991.
Sagel Paul-André, Secrets de clown, Paris, Riveneuve, 2013.

SANS CONTACT

Durant l’été de l’année 1891, à Springfield situé dans le Massachusetts, un professeur d’éducation physique fut sollicité afin de concevoir un nouveau jeu qui réduirait le risque de blessures des étudiants. C’est avec cet objectif déclaré que l’enseignant, James Naismith, inventa le basket-ball. Il peut donc être considéré en même temps comme le père du « sans contact » puisque l’une des règles de base de son jeu était que les contacts physiques entre joueurs étaient prohibés.

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Le principe du sans contact a parcouru un sacré bout de chemin depuis cette glorieuse époque. Il s’est aventuré dans des domaines que Naismith n’aurait jamais imaginés. Sa traduction dans un langage technologique lui a notamment permis de conquérir le domaine du tran-sport. En 2010, les habitants de l’Ile-de-France ont ainsi été invités à troquer leur Carte Orange, un coupon avec une piste magnétique, en un Passe Navigo, une carte à puce sans contact. Bien qu’aucune étude n’ait constaté à ce jour de modification sensible de la propension à sourire des voyageurs qui empruntent le métro parisien, le changement n’en est pas moins révolutionnaire. Dans le champ du commerce, le paiement sans contact semble davantage apprécié. Selon le groupement de cartes bancaires, en juillet 2017, le nombre de transactions avait plus que doublé par rapport à l’année précédente pour atteindre les 108 millions. Aujourd’hui, une puce dite NFC est intégrée à deux tiers des cartes bancaires et le pourcentage ne cesse d’augmenter. L’épicerie et les supermarchés se situent à la première place des achats réalisés sans contact. Au deuxième rang suit la boulangerie, talonnée par la restauration rapide. Signe de ce succès, le plafond de paiement a été relevé, passant de 20 à 30 euros.

Une expérience a été menée dans une boulangerie nancéienne un dimanche matin par l’auteur de ces lignes. Quoiqu’elle ne soit pas conforme aux protocoles scientifiques les plus stricts, elle donne néanmoins quelques indications utiles. Au-delà de 3 euros, montant minimal exigé par la boulangerie, le client disposait de deux stratégies s’il désirait régler par carte, le paiement sans contact ou avec code bancaire. Dans la première situation, la carte était simplement approchée du terminal de paiement et une facturette transmise aussitôt au client. Le temps moyen de l’opération était de 12 secondes – nous ferons grâce des dixièmes au lecteur. Dans la deuxième, incluant l’introduction de la carte dans le terminal et l’action de taper le code, il fallait compter 22 secondes environ, soit 10 secondes de plus, avec d’ailleurs une large amplitude dans les comportements. Il ne s’agit pas de minimiser le gain des clients ayant opté pour le sans contact mais il y a peu de chances que leur journée en ait été bouleversée. En toute rigueur, il aurait été pertinent de le leur demander mais rappelons que nous étions à Nancy en hiver. Si le temps économisé était cumulable, il y aurait moins matière à rire. En prenant en compte le jour de fermeture hebdomadaire de la boulangerie, le gain du client serait d’une minute par semaine et de 52 minutes par an.

Du côté de la boulangerie, ce n’est pas la même limonade. L’adage de Benjamin Franklin, « le temps, c’est de l’argent » retrouve du sens. Les 10 secondes gagnées par client s’additionnent cette fois. Plusieurs dizaines de minutes sont récupérées au bout du compte. La gestion de la file d’attente est singulièrement améliorée. Les vendeuses en sont conscientes. Dans une logique d’observation-participante, j’ai décidé de mettre la main à la pâte en achetant moi-même du pain. La vendeuse m’a demandé si j’étais d’accord qu’elle recoure au sans contact. Comme je lui ai répondu que je devais réfléchir, elle a introduit ma carte dans le terminal de paiement avec agacement et me l’a tendue pour que je tape mon code. En fait, le paiement sans contact s’inscrit dans une perspective plus vaste, celle des gains de productivité que les entreprises facturent à leurs clients. Il arrive que ceux-ci y gagnent également : la plupart des détenteurs d’un compte bancaire préférera se connecter à Internet pour effectuer un virement plutôt que téléphoner à son conseiller ou se rendre en agence. Il n’est pas choquant en soi que les citoyens, qui sont bénéficiaires des technologies, contribuent à leur financement. L’apport des cartes à puce passé et à venir ne doit pas non plus être réduit au paiement des petites transactions. Il n’empêche que l’enthousiasme des consommateurs pour le paiement sans contact ne s’explique pas d’un point de vue purement rationnel.

L’histoire des formes de la monnaie est bien connue. Trop encombrants, pas toujours faciles à manipuler, les métaux précieux ont été remplacés pendant le Moyen Age par la monnaie papier. Les agents économiques se sont mis à échanger des titres de propriété sur de l’or ou de l’argent tandis que les métaux eux-mêmes n’avaient pas besoin d’être déplacés. A l’ère moderne, la monnaie scripturale, les montants figurant sur les comptes bancaires et circulant par virement, s’est imposée. La dématérialisation et l’accélération de la vitesse de circulation donnent une orientation à ce mouvement historique. Toutefois, les pièces et les billets n’ont pas disparu parce qu’ils sont longtemps restés indispensables pour les petites transactions. Le porte-monnaie électronique et le paiement sans contact viennent apporter une solution technique à ce problème. Si la joie d’être libéré de l’obligation de se promener avec de la ferraille dans les poches ne peut bien sûr être négligée, rendre compte de l’engouement de la population pour les paiements sans contact en s’appuyant uniquement sur cet argument n’est pas satisfaisant. L’extrême individualisme répandu dans notre société constitue certainement une autre part de la réponse. Les efforts que d’aucuns déploient dans l’intention d’échapper aux liens sociaux traditionnels confinent parfois à l’acharnement. La fonction symbolique remplie par les paiements sans contact apparaît alors évidente. Elle renforce le sentiment d’autonomie individuelle.

Conseils de lecture :

Jacoud Gilles, La monnaie dans l’économie, Nathan, Paris, 2000.
Naismith James, Basketball. Its origin and development, Lincoln, University of Nebraska Press, 1996.

 

DES DROGUES ET DES HOMMES

Si les drogues sont définies par l’addiction qu’elles provoquent, elles englobent un nombre de substances aussi étendu que les opioïdes, la cocaïne, le cannabis sans oublier l’alcool, le tabac ainsi que la théobromine du chocolat, voire les jeux vidéo. Y a-t-il un moyen de soustraire les hommes à ces addictions ?

drogue

La consommation d’opium remonte apparemment à environ 8 000 ans, celle de coca date de deux millénaires au moins. Ces traces anciennes suggèrent que l’utilisation des drogues est peut-être aussi ancienne que l’humanité. Il n’empêche que le rapport à ces substances est une construction purement sociale. La distinction entre les drogues licites et illicites en est la meilleure illustration. Au dix-neuvième siècle, les guerres de l’opium ont débuté quand la Chine a cessé ses importations de ce produit, entraînant une réaction violente des Britanniques qui l’acheminaient depuis l’Inde et souhaitaient en poursuivre son commerce très lucratif. De nos jours, la consommation de l’opium et de ses dérivés n’est pas autorisée – celle du cannabis ne l’est pas davantage en France. Par contraste, la vente du tabac et de l’alcool, qui font vivre des pans entiers de notre économie, est légale.

Les études sur la dangerosité des substances psychoactives ne démontrent pas que le cannabis est plus nocif pour la santé que l’alcool ou le tabac. La dimension culturelle est déterminante dans le regard porté sur ces produits. La consommation de vin en France évoque un art de vivre. De la même manière, dans un pays comme le Yémen, mâcher du khat, dont les effets sont comparables à ceux des amphétamines, fait partie des traditions nationales. Signe de l’ambigüité des pouvoirs publics sur ces questions, des limitations ont malgré tout été imposées à la consommation d’alcool et du tabac comme l’illustre la loi sur le paquet neutre entrée en vigueur en 2016 en France. Les récentes déclarations du Président Macron préconisant une attitude décomplexée vis-vis de la dive bouteille y ont déclenché de vives discussions.

Le débat est très ancien. Les purs libéraux ont toujours fait preuve d’une forte permissivité sur le sujet. Parce que chacun est responsable de ses choix personnels, parce qu’il ne convient de ne pas brider les libertés individuelles, ils restent opposés aux mesures d’interdiction de toutes sortes. En outre, complètent-ils, autoriser le commerce des produits illicites se traduirait par une chute de leurs prix, une ruine des trafiquants et une augmentation des recettes fiscales. Leur position s’appuie également sur le relativisme du jugement social : jusqu’au début du vingtième siècle, la consommation de nombre de ces substances ne suscitait guère d’objection, notamment dans les classes supérieures et les milieux artistiques où elles étaient d’ailleurs extrêmement prisées. Pareillement, le recours à des produits dopants ne fut pas défendu lorsque le sport moderne émergea à la fin du dix-neuvième siècle.

Il a fallu la montée en puissance de mouvements d’inspiration religieuse pour que la perspective s’inverse. Que l’homme puisse ne plus s’appartenir, ne plus être conscient de ses actes, était pour eux moralement condamnable. Ainsi, les ligues de tempérance, souvent associées au mouvement féministe, qui était sensibilisé à la question en raison des violences domestiques liées à l’alcoolisme, ont ardemment milité pour interdire la consommation d’alcool. Les ravages observés dans les familles les plus démunies était un de leurs principaux arguments. Ah, s’il n’y avait pas eu les pauvres, nous n’en serions certainement pas là ! Aux Etats-Unis, la période de Prohibition entre 1919 et 1933 a marqué une forme de consécration pour cette position de rejet absolu. L’alcool n’est évidemment pas la seule substance concernée par la croisades anti-addictions.

Les valeurs morales ou politiques ne relèvent pas de l’ordre de la logique. Face à une personne qui affirme que tout être humain devrait être autorisé à vendre un de ses reins si elle le souhaite, il n’existe pas de preuve scientifique qu’elle se trompe. En revanche, la rationalité économique permet de suggérer des solutions originales dès lors que l’on considère que le libéralisme sans entrave pose problème. Dans un ouvrage stimulant, Emmanuelle Auriol se fonde sur le fait que les drogues illicites n’ont pas échappé aux flux d’échanges de la mondialisation. Les montants sont colossaux : le chiffre d’affaires de la cocaïne avoisine les 40 milliards de dollars aux Etats-Unis. Le nombre des drogués a grimpé de façon concomitante. A partir de là, l’idée serait de cibler la lutte en procédant à une distinction entre les produits les plus dangereux, où une action sur l’offre s’imposerait, et les autres, où c’est la demande qui devrait être infléchie.

Il se trouve que, d’une part, des substances telles que la cocaïne, l’héroïne ou l’ecstasy sont plus menaçantes pour la santé que le cannabis et que, d’autre part, les ressources allouées par les Etats à la lutte contre les drogues ne sont pas extensibles. C’est pourquoi les ressources de la police doivent être centrées sur la neutralisation des trafiquants des produits les plus nocifs. Pourtant, la réussite de ces politiques de répression, qui s’efforcent de limiter l’offre, débouchent parfois sur des effets pervers. L’affaiblissement des grands cartels colombiens des années 1980 a progressivement laissé la place à des centaines d’organisations de petite taille. La concurrence résultant de cette modification de la structure de marché a débouché sur une baisse des prix de la cocaïne… qui a profité au consommateur plus qu’à la santé publique. Ce constat ne disqualifie pas pour autant ces actions sur l’offre puisque la multiplication des saisies tend au contraire à provoquer une hausse des prix de la cocaïne et à réduire la consommation.

Pour les drogues comme le cannabis, une action sur la demande, c’est-à-dire une politique de légalisation contrôlée, pourrait être plus appropriée. Education et prévention y joueraient un rôle central comme cela a été fait pour l’alcool avec succès. Poursuivre les simples consommateurs est inefficace et même coûteux pour la collectivité. Plusieurs pays se sont lancés sur la voie de la demande, y compris les Etats-Unis. Ils ne semblent pas le regretter. Tous les problèmes ne s’évanouissent pas par magie : un prix légal élevé est défavorable à la consommation mais maintient les trafiquants à l’intérieur du marché tandis qu’un prix bas les en chasse mais favorise la consommation. En somme, si la liste des éléments qui entrent dans la catégorie des drogues a été fabriquée socialement, pourquoi la réponse doit-elle être mécaniquement répressive plutôt que construite ? Quel sens y a-t-il à s’arc-bouter sur un principe quand celui-ci repose sur des sables mouvants ?

Conseils de lecture :

Auriol Emmanuelle, Pour en finir avec les mafias, Paris, Armand Colin, 2016.
Okrent Daniel, Last Call: The Rise and Fall of Prohibition, New York, Scribner, 2012.

LA SAGESSE DU MOUTON

Il est assis à son bureau, le portable éteint. Plongé dans une réflexion intense, il ferme les yeux. Soupesant les avantages et les inconvénients de chaque situation, son but est de retenir celle qui défendra au mieux ses intérêts. Il est tellement concentré qu’il ne s’est pas rendu compte que son crâne est brûlant et que de la fumée s’échappe de ses oreilles. La pensée de l’homme rationnel est profonde.

mouton

Cette description n’est guère choquante. Elle correspond peu ou prou à l’image d’Epinal de la rationalité en action. Il s’agit en quelque sorte d’une incarnation de la pensée cartésienne. De nombreux auteurs ont examiné la rationalité sous toutes ses coutures. Le sociologue Max Weber fait notamment ressortir les comportements rationnels par rapport à des valeurs. Le capitaine qui choisit de se laisser couler avec son navire n’est pas fou à proprement parler. Il sait pertinemment que sa décision le destine à finir sa vie parmi les poissons mais elle demeure cohérente avec son engagement moral, le respect du code de la marine, qu’il place au-dessus de tout. De son côté, Herbert Simon a mis en exergue la notion de rationalité procédurale où, en raison de la complexité de l’environnement, l’objectif d’identifier la solution idéale se transforme en quête d’une issue simplement satisfaisante. A l’intérieur de cet ensemble de conduites estampillées rationnelles, la rationalité mimétique mérite d’être soulignée tant elle paraît atypique. En effet, à première vue, rien ne semble justifier que la copie des pratiques d’autrui donne un droit d’entrée dans ce club très select des comportements humains.

L’esprit grégaire est parfois tourné en ridicule. L’épisode des moutons de Panurge est connu de tous les écoliers : le mouton du héros rabelaisien est jeté dans l’eau et, dans son sillage, tout le reste du troupeau s’y précipite également. Pourtant, ces mêmes écoliers sont justement les premiers à recourir à la stratégie d’imitation. Le jour de l’interrogation écrite, quand ils ne connaissent pas la réponse, ils résistent rarement à la tentation de loucher en direction de la feuille du voisin. Si le premier inscrit sur sa feuille : « je ne sais pas », le second notera alors : « moi non plus ». Au-delà de la plaisanterie, la limite de la méthode est évidente puisque rien ne garantit que le camarade de classe pris comme modèle soit davantage calé que le copieur. Il n’empêche que, malgré ce risque, les avantages sont tout aussi apparents. En situation de totale ignorance, la possibilité de récupérer de précieuses informations existe. On ne perd rien à chercher l’inspiration au dehors. La rationalité mimétique n’est pas réservée qu’aux cancres. De leur chaise aux marchés financiers, il n’y a qu’un pas et, en ce lieu, les moutons se multiplient comme des lapins. En effet, tout en étant plongés dans l’incertitude, les traders y sont soumis à d’incessantes rumeurs.

Jusqu’ici, le mimétisme était lié à une action consciente mais, en fait, il s’étend largement au-delà des conduites faisant l’objet d’une forme de délibération. Des études terrain menées dans un cadre professionnel le démontrent amplement. Alexandre Mas et Enrico Moretti ont ainsi mesuré avec minutie le rythme de travail des caissiers d’une chaîne de supermarchés américains. Ils ont observé que les employés calquent leur comportement de façon quasi machinale sur leurs voisins de caisse. S’ils sont positionnés à proximité d’un collègue très rapide, ils accélèrent leur vitesse de scannage des produits alors que, au contraire, ils ralentissent le rythme quand le voisin est d’une lenteur manifeste. Cet exemple témoigne combien l’emprise du conformisme est forte en société. Les attitudes de nos pairs nous servent de boussole. Avec beaucoup de délicatesse, le PDG d’Orange avait qualifié de « mode » la succession de suicides dans l’entreprise qu’il dirige. Cependant, sur le fond, son constat était assez juste. Se sentant totalement déclassé, un collaborateur avait fin à ses jours. D’autres, dans la même situation, avaient été influencés. En d’autres termes, la médiatisation de comportements considérés comme anormaux, inévitable dans une société ouverte, conduit à leur répétition.

Le bâillement a fait l’objet de recherches paradoxalement passionnantes. Quand une personne ouvre grand la bouche, il n’est pas rare qu’elle suscite un imitateur, voire une stimulante réaction en chaîne. Ce n’est pas précisément une contagion virale mais plutôt l’empathie qu’il convient d’invoquer pour rendre compte du phénomène. L’homme est capable de se mettre à la place de ses congénères, de ressentir ses émotions, sa joie, sa peine, sa colère, sa fatigue ou son ennui. Les petits malins jouent d’ailleurs de l’empathie avec habileté. Un bon négociateur n’hésitera pas à reprendre certaines des expressions employées par son interlocuteur mais aussi sa gestuelle et ses mimiques. Il n’existe pas de meilleure manière pour arriver à un résultat satisfaisant dans une transaction commerciale, mis à part les pots-de-vin. Attention toutefois à ne pas forcer le trait. En singeant son vis-vis, la probabilité de lui taper sur le système est loin d’être nulle.

Pour conclure, rappelons que l’ambivalence du mot « même », qui signifie unique (« moi-même ») tout autant qu’identique (« même robe »), est source de tension. Avec la notion de « désir mimétique », l’anthropologue René Girard explique que l’individu aspire à s’approprier ce que l’Autre possède. L’envie est son moteur. Comme par hasard, l’enfant désire le jouet de son camarade mais aucun de ceux qui sont disponibles dans l’espace de jeu. Cette rivalité débouche sur de la violence : les deux enfants finissent par se crêper le chignon. En raison de l’omniprésence du désir mimétique, la stabilité du corps social se trouve menacée. Le risque d’implosion générale est même élevé. Le sacrifice d’un bouc-émissaire permet alors de détourner l’agressivité de chacun vers une victime qui possède deux caractéristiques : elle est suffisamment distante du groupe pour que ses membres ne se sentent pas trop concernés par son sort et, simultanément, elle en est suffisamment proche afin que les passions puissent se libérer. La ménagerie est pleine cette fois : les moutons ne sont plus des lapins mais des boucs.

Conseils de lecture :

Girard René, Le bouc émissaire, Le Livre de Poche, Paris, 1986.
Maurin Eric, La fabrique du conformisme, Paris, Seuil, 2015.