REVERS ET PROPOS ACERBES

L’affaire Novak Djokovic est vraiment tombée à pic. L’actualité hibernait. Les grands médias semblaient tourner désespérément en rond. Et voilà que les aventures trépidantes d’un joueur de tennis au bout du monde les ont fait sortir de leur ronron. Se prêtant à un feuilletonnage, elles se sont imposées sans coup férir. Jeu, set et match.

En résumé, un tennisman serbe antivax et au régime sans gluten – ce  dernier point est secondaire ici – s’est fait expulser par le gouvernement australien dans une opération « du goudron et des plumes » digne du Far west. Le malheureux s’était rendu au pays des kangourous, qui est très strict dans les règlementations anti Covid, en sortant de sa poche une dispense de vaccination. Flairant l’entourloupe, le gouvernement a alors fait des pieds et des mains, on pourrait dire des bonds, pour l’empêcher de participer à l’Open d’Australie. Son visa a été annulé une première fois le 5 janvier et, suite à son appel de cette décision, le joueur a été placé en rétention administrative. Un juge a donné tort aux autorités le 10 janvier mais les échanges se sont poursuivis à un rythme soutenu. Le 14 janvier, comme il en avait le droit, le ministre de l’Immigration a une nouvelle fois invalidé le visa. Djokovic a été contraint de quitter son confortable hôtel pour repartir en rétention administrative le temps de l’examen de son nouveau recours. La cour fédérale a estimé deux jours plus tard que la plaisanterie avait suffisamment duré : dehors, get out, raus, vai fuori.  

Le champion de tennis, qui a gagné de haute lutte le surnom de « Novax Djocovid », bénéficie assurément de circonstances atténuantes. Il a grandi dans un environnement peu propice au développement de l’intelligence et du sens de la mesure. Quand on écoute les propos tenus par ses parents afin de le soutenir, il est difficile de ne pas être effaré. Dans la famille butor, je vous présente le père puis la mère qui n’hésitent pas à parler de « maltraitance », de « torture », et même de « crucifixion ». A leurs yeux, la sauvage agression ne visait pas que la Serbie mais tous les chrétiens orthodoxes du monde entier, et peut-être même tous les chrétiens. Heureusement que les décideurs n’étaient ni juifs, ni musulmans… Pour enfoncer le clou, les géniteurs de la star ont mis brutalement un terme à leur conférence de presse dès la première question gênante. Rappelons que, durant toute la saga, Djokovic est resté libre d’embarquer dans le premier avion pour la destination de son choix. Pourtant, le gouvernement serbe s’est mis au diapason. Pas touche à Djoko, un actif stratégique de la nation ! Une déclaration de guerre à l’Australie a été écartée de justesse au tout dernier moment.

Ce ne sont pas les seuls éléments qui incitent à l’indulgence. Rappelons que le tennis est à l’origine un sport de gentlemen. Le montant élevé de l’inscription dans un club, justifié par le coût de l’entretien du gazon ou de la terre battue, aussi bien que les règles tordues, par exemple le décompte bizarre des points, en avaient fait une activité réservée à une élite. Sa transformation en un sport moderne attractif pour les médias n’allait pas de soi. Elle a été stimulée par la démocratisation de sa pratique, concomitante de l’irruption au haut plus niveau de la figure de « bad boys » attachants comme Ilie Nastase, Jimmy Connors ou John McEnroe, qui ont contribué à désacraliser l’image des joueurs, à la rendre moins lisse. Avec uniquement des clones de Björn Borg, surnommé Iceborg, il n’y aurait jamais eu d’engouement du grand public. Ces mauvais garçons ont fait naître des rivalités, des oppositions de styles et de caractères, dont tout le monde raffole – Borg-McEnroe pour illustration. On n’était peut-être plus entre « gens de bonne compagnie » – face aux « invasions barbares », les membres du Rotary Club ont été forcés de se rabattre sur le golf – mais le tennis est parvenu à susciter un intérêt populaire.  

A part les fondus de tennis, qui se souvient que le vainqueur de l’Open des Etats-Unis en 2020 s’appelait Dominic Thiem ? En revanche, nul n’a oublié que Novak Djokovic a été disqualifié pour avoir presque décapité une juge de ligne en frappant une balle qui l’avait atteinte au cou – lequel coup était involontaire, il s’agissait d’un mouvement de colère. A cet égard, l’Australien Nick Kyrgios semble tout aussi prometteur dans le genre. Il faut dire que le tennis fait partie des sports individuels. Comme les sports collectifs, ils sont également « une école de la vie » mais dans le sens où ils renforcent la confiance en soi qui est indispensable quand on se confronte seul à ses adversaires. Une croyance dégradée en sa propre étoile, une propension à être traversé par le doute, sont de lourds handicaps, des tares rédhibitoires chez les professionnels. Or, de la solidité mentale au nombrilisme, à l’égoïsme sans limite, la distance est mince. En tout cas, elle se parcourt à pied, idéalement chaussé d’une paire de tennis. Ceci conclut la partie sur les facteurs sociaux qui minorent la responsabilité de Djokovic. Il n’est cependant pas question passer sous silence ses options stratégiques. C’est bien lui et personne d’autre qui s’est pris les pieds dans le filet.

L’erreur fondamentale de Djokovic est d’avoir pris pour modèle Boris Johnson. Nul n’ignore que les hommes politiques se considèrent au-dessus des lois et des règlementations qu’ils édictent en faveur de leurs concitoyens. Le « serial teuffeur » de Downing Street s’est autorisé des pratiques douteuses et ne s’est guère donné la peine de les dissimuler. Suivant ses traces, le pauvre Novak n’a pas fait l’effort de monter une histoire qui tienne la route. Son prétendu test PCR positif ne l’a pas empêché de poursuivre normalement ses activités publiques. De la même manière, il s’est rendu en Espagne tout en omettant de le mentionner sur les formulaires administratifs d’entrée en Australie. Hélas, n’est pas Premier ministre britannique qui veut. C’est pourquoi le gentil Serbe s’est fait cravater ou serrer, c’est comme on veut. Une cravate se serre d’ailleurs – cravate, un objet d’origine croate. Pas de bol jusqu’au bout.    

La maxime (George Bernard Shaw) :  

Quand un homme désire tuer un tigre, il appelle cela sport ;

Quand un tigre désire le tuer, il appelle cela férocité.

METROPOLISATION

Le réalisateur Fritz Lang était un visionnaire. Des critiques ont affirmé que l’action de la pègre dans « M le Maudit » préfigure le nazisme. Pour les antivax, le nom du docteur Mabuse annonce la manie de piquer ses patients à l’ère du Covid-19. Pour ce qui est de « Metropolis », cette dystopie qui se déroule dans une mégapole divisée en deux zones, l’une riche et l’autre pauvre, est un prélude… des cours de géographie à la sauce moderne.

En s’inspirant de Rutebeuf mis en musique par Léo Ferré, « que sont mes cours de géographie devenus  »? Il fut un temps où, au collège comme au lycée, cette matière était une pure promesse de voyage. Les enseignants les plus imaginatifs demandaient à leurs élèves de venir en classe avec un passeport valide. Le programme permettait de parcourir la planète assis sur son siège, Etats-Unis, Japon, Chine, les grandes nations européennes, l’Afrique et, quand l’argent faisait défaut, l’exploration se limitait aux régions françaises. Ces périples étaient l’occasion rêvée de découvrir les ressources dont le sol de ces contrées était pourvu et les activités économiques qui y étaient développées. Les élèves émerveillés apprenaient qu’il existe des arbres à pain mais qu’il n’y pousse hélas pas de baguette. Dans le même élan, ils s’enthousiasmaient au son des mots « fer », « zinc », « manganèse », « tungstène ». La connaissance de l’utilisation de ces métaux et des principales industries des pays visités faisaient évidemment partie des formalités de contrôle aux frontières.

De nos jours, de la classe de sixième à la terminale, le programme se résume à la « métropolisation ». Toutes les thématiques ramènent nos chères têtes blondes à ce maître-mot : l’aménagement du territoire, l’espace urbain, les problématiques démographiques, la mondialisation, les mobilités, l’Union Européenne… Une métropole est « une grande ville qui concentre de nombreuses fonctions de commandement politique, économique ou culturel à différentes échelles, y compris et surtout mondiale ». Cette définition, les jeunes l’ânonnent et la connaissent par cœur tout en la reconstituant d’année en année grâce à des applications passionnantes qui leurs sont proposées en classe… des fois qu’ils l’auraient oublié durant l’été. La ligne 4 du métro de Paris, elle arrive à la Porte d’Orléans ou celle des relous ? Les pédagogues n’oublient jamais de rendre les choses concrètes. Une année, on compare Londres et Lagos ; l’année suivante, on répète l’opération pour New York et Dacca. De cette façon, le dépaysement reste garanti pour les adolescents en quête d’expériences étourdissantes.

Les jeunes qui se réveillent au milieu de la nuit, transpirant comme des baleines, hantés par les métropoles, sont légion – la métropolisation plutôt, puisque l’essentiel est de décrire le processus qui se déroule actuellement, sans réelle prise de recul. Attention à ne pas faire d’histoire en cours de géographie ! Il y aurait pourtant un intérêt à revenir à la naissance des villes, aux relations complexes  entre elles et les campagnes. A ce propos, le livre de Paul Bairoch sur les rapports entre villes et économie est un classique qui n’a pas pris une ride. Pourquoi tant de paysans ont-ils quitté leur cadre de vie pour s’agglutiner dans des métropoles à partir du dix-neuvième siècle ? Quelles en sont les conditions de possibilités ? On ignore souvent qu’une Révolution agricole a précédé la Révolution industrielle. Il fallait être capable de produire davantage de blé avec moins d’agriculteurs, c’est-à-dire réaliser des gains de productivité, pour vider les campagnes. L’autre condition était politique : avec le système des « enclosures », le parlement anglais mettait un terme au droit d’usage des communaux, empêchant les paysans de gagner leur vie décemment à l’ancienne. Ils ne sont majoritairement pas partis en quête d’un eldorado mais ont été chassés de chez eux en quelque sorte.   

Avant cet exode rural, les villes dépassant les 100 000 habitants avaient été assez rares dans l’histoire. La question des transports urbains ne se posait pas. Presque tous les citadins étaient à « mobilité réduite » et, s’ils se déplaçaient volontiers à pied, c’est parce que, pour une densité raisonnable de 350 habitants à l’hectare, leur ville était contenue dans un carré de 1,7 km de côté. Du centre, ils en atteignaient les limites en moins de 15 minutes. En outre, les rues étroites et la fragilité du revêtement avaient conduit à une stricte réglementation de la circulation des véhicules à roues. Pendant longtemps, à Paris, seuls le roi et quelques nobles étaient autorisés à voyager en carrosse. Les riches pouvaient utiliser le cheval ou la chaise à porteur. La croissance fulgurante des agglomérations a rendu les transports en commun indispensables. A part une tentative qui a échoué par manque d’usagers au dix-septième siècle, la première ligne d’« omnibus » a été mise en place au dix-neuvième siècle en France. On le doit au dénommé Stanislas Baudry qui avait organisé un service de voiture pour accéder à son établissement de bain. Beaucoup de voyageurs l’ont emprunté… mais sans aller se laver. Vous avez dit sérendipité ?

Les participants du jeu vidéo SimCity fondent une ville. Revêtant les habits du maire, leur objectif est de la faire prospérer en tenant compte d’une forte contrainte budgétaire. De ce fait, ils se trouvent confrontés à des choix d’investissement voirie, électricité, eau, parcs, par exemple – qui leur font toucher du doigt les avantages et les inconvénients d’une résidence en ville. Ainsi, la proximité entre personnes facilite la circulation des idées et une certaine forme de progrès mais également la propagation des maladies ou les nuisances sonores. Le seuil à partir duquel les coûts l’emportent sur les bénéfices est discuté par les spécialistes. Il tourne autour de quelques centaines de milliers d’habitants, loin en tout cas des dizaines de millions qui peuplent les plus grandes mégapoles. Avec ce type d’approche pédagogique, les jeunes générations pourraient disposer de plus d’éléments afin d’arrêter leurs choix de vie plutôt que de conclure qu’ils doivent absolument chercher à s’installer en métropole, « the place to be ».            

La maxime : (Alphonse Allais)

Le comble de l’erreur géographique :

croire que les suicidés sont les habitants de la Suisse.

CHICHE ?

Au bord d’une rivière, un scorpion demanda à une grenouille de s’allonger sur son dos pour se rendre sur l’autre berge. Devant les réticences de la grenouille, le scorpion expliqua que, s’il la piquait, ils couleraient ensemble. La grenouille accepta. Au milieu de la traversée, le scorpion piqua la grenouille. Celle-ci fut surprise par cet acte suicidaire. Le scorpion lui répondit benoîtement qu’il ne pouvait s’en empêcher, que c’était sa nature.    

A force d’entendre parler d’immunité collective, nous en sommes devenus tous de fins connaisseurs. En fait, nous la cherchons, la poursuivons, la traquons sans interruption depuis deux ans, à la manière du philosophe grec Diogène qui arpentait les rues d’Athènes avec une lanterne, mais sans masque, en clamant : « Je cherche un homme ». Malgré tous ces efforts, nous ne la trouvons pas. Qui ne s’est pas rendu sur la page Wikipédia de cette notion centrale dans la pandémie actuelle afin de s’instruire ? Il s’agit du « phénomène par lequel la propagation d’une maladie contagieuse peut être enrayée dans une population si une certaine proportion des individus est immunisée ». Par exemple, pour la variole, le seuil d’immunité avoisine les 83-85 %. On voit que l’information est assez précise. En revanche, elle n’est pas réellement utile puisque la maladie a été éradiquée selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). La symétrie avec le Covid est remarquable. Nous aimerions tant toucher du doigt son seuil d’immunité. Cela nous changerait la vie. Nous en sommes réduits à formuler des conjectures et, comme disent les paysans, quand le champ des possibles est large, le risque de se planter l’est également.

L’approche de l’immunité collective du Président Macron est, pour tout dire, incongrue puisqu’il se l’est appliquée à lui-même. Dans une longue partie de son mandat, il a distillé des petites phrases destinées à asticoter la population. Il serait fastidieux d’en dresser une liste exhaustive. Entre sa pique sur les « Gaulois réfractaires » et le « pognon de dingue » des aides sociales, son intention de faire bouger les lignes, de changer les mentalités, ressort parfaitement. Seulement, ces provocations n’ont pas eu l’effet escompté. Elles n’ont pas fait réfléchir mais ont suscité en réaction une levée de boucliers. L’homme a amorcé une esquisse de mea culpa tout en précisant que certains propos avaient été sortis de leur contexte. Puis le scorpion est redevenu scorpion. Pensait-il que les Français étaient vaccinés contre la litanie de ses saillies intempestives, que ses paroles bénéficiaient d’une forme d’immunité de groupe ? En tout cas, il n’en a rien été à moins que sa volonté d’emmerder les Français et sa déchéance de nationalité pour les irresponsables n’aient été un variant de l’espèce la plus virulente. Résultat : la discussion sur le sens du collectif est passée des non vaccinés au Président. Dommage.

Les plus de 5 millions de non vaccinés ne forment pas un bloc homogène. De cet ensemble, se distinguent notamment les « craintifs », on a moins de recul qu’avec une carabine, les « amoureux de la médecine par les plantes », on va bien inventer une tisane, les « conspirationnistes », on va nous planter une puce 5 G, sachant qu’il est possible d’appartenir à plusieurs de ces groupes en même temps : j’ai peur du manque de recul pour les puces 5 G, j’attends la sortie de la 6 G en buvant de la tisane. Ces individus ne sont assurément pas des moutons, encore moins des bœufs. Certains de leurs arguments méritent d’être entendus. Ainsi, les gens qui fument et se mettent en danger ne sont pas condamnés à payer leurs soins hospitaliers. Dans le même ordre d’idée, sans Covid, il est rare que les victimes de maladies contagieuses s’astreignent à des confinements. Vas-y que je te refile ma gastro ou mon angine : je ne vais tout de même pas louper cette soirée ! Tout le monde se fiche des porteurs asymptomatiques de la grippe, maladie dont le nombre annuel de morts est habituellement compris entre 20 000 et 30 000. Tout ceci est vrai et ne peut être écarté d’un revers de la main.    

L’incohérence des mesures sanitaires sert aussi les sceptiques. La pratique du sport en intérieur est interdite au lycée, y compris le step, activité à distanciation sociale, alors qu’il est permis de faire du volley-ball en club, où les joueurs passent leur temps à se taper les mains et à se tripoter entre les points. Plus le coronavirus se diffuse et plus forte est la tentation de réguler les comportements. Peut-être pourrions-nous profiter de la moindre dangerosité d’Omicron pour changer de logiciel ? Plus de pass sanitaire ou vaccinal, plus de contrôle. Rien. Libres !!! Le Covid serait regardé comme une maladie classique. Un service lui serait dédié dans chaque hôpital. Les malades seraient soignés, cela dans la mesure des places disponibles. Parce que les antivaccins, qui se battent souvent pour les libertés publiques, conviendront que leur santé vaut autant, mais pas plus, que celle d’un malade du cœur ou des poumons. Et, en ce moment, ils passent avant les autres. Ce qui n’est pas juste. Bref, en attendant d’augmenter le nombre de lits dans le système hospitalier français, et ce n’est pas la tendance, il importe que les services redémarrent normalement. Selon l’OMS, la probabilité d’être atteint d’une forme grave du Covid dépend de la vaccination. Avec un nombre de lits cette fois limité, voyons comment les citoyens antivaccins se responsabiliseront… et, de cela, nous retirerons peut-être en sus une immunité de groupe. Fromage et dessert.

Maxime : (Jules Renard)

La meilleure santé,

C’est de ne pas sentir sa santé.

LE TRAVAIL, C’EST LA SANTE !

Il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade. Cela tombe bien car les deux vont de pair. Traduction : il vaut mieux être un golden boy rémunéré par une grande banque qu’un misérable qui a passé trente années dans une mine. Parce que, effectivement, « les prisonniers du boulot ne font pas de vieux os ».

Il y a plusieurs façons de mettre en évidence les inégalités sociales en rapport avec la santé. L’une est économique. Selon l’INSEE, un ouvrier casse sa pipe six ans avant un cadre l’écart n’étant que de trois ans chez les femmes. Ces différences d’espérance de vie ne sont pas anodines. Dans notre système de retraite par répartition, elles signifient que les actifs paient in fine la pension des catégories privilégiées qui vivent plus longtemps. Il existe également une approche plus sociologique. A l’instar du cancer des poumons, de nombreuses pathologies sont causées par des fléaux qui affectent en priorité les plus défavorisés, l’alcoolisme et le tabagisme par exemple. Dans ce cas, rien n’est inéluctable ou prédéterminé. Tous les ouvriers ne boivent pas, y compris dans les livres d’Emile Zola. Le cadre social crée des conditions propices à des comportements qui se retournent contre ceux qui les adoptent mais il s’agit de décisions individuelles. La responsabilité de ces « pécheurs » est donc engagée. Pour fixer dans quelle mesure, les débats sont particulièrement animés.

Mais voilà, il y a aussi des situations dans lesquelles aucun travers ne peut être imputé au malade. Elles renvoient le plus souvent aux activités professionnelles. Dans un ouvrage portant sur cette thématique, Annie Thébaud-Mony montre que la présomption d’un lien entre travail et questions sanitaires est assez ancienne. Au dix-huitième siècle, un médecin italien nommé Bernardo Ramazzini était persuadé que les ouvriers exerçant des métiers spécifiques avaient une (mal)chance d’être victimes de maladies provoquées par la toxicité de produits se trouvant dans leur environnement, comme les peintres qui étaient exposés à la dangerosité du plomb. Les preuves empiriques faisaient forcément défaut mais ce précurseur recommandait déjà aux toubibs d’interroger les patients sur leur profession. Hélas, il n’a pas été suivi. Pendant longtemps, les mauvaises langues diront jusqu’à aujourd’hui même, l’ensemble des renseignements obtenus par les médecins sur la maladie de leurs patients, qu’on appelle l’anamnèse, n’a accordé aucune place à cette dimension professionnelle – comme s’ils avaient été frappés d’amnésie.

L’invention du stéthoscope est attribuée à René Laennec. De sa forme primitive, une feuille de papier roulée en cylindre à l’instrument d’auscultation actuel, des évolutions significatives ont été enregistrées. Il fut un temps où, avec sa fameuse requête « dites trente-trois », le médecin cherchait à obtenir un son grave qui ferait mieux vibrer la cage thoracique qu’un lamentable « dix-huit ». C’est devenu inutile de nos jours. Tout au plus, le patient est-il invité à tousser quand le docteur place les embouts du stéthoscope dans ses oreilles. Les informations collectées sont de meilleure qualité sans oublier qu’une radio des poumons permet dans la foulée d’affiner le diagnostic. En d’autres termes, il est beaucoup plus facile qu’auparavant d’annoncer à un pauvre hère qu’il souffre d’un cancer des poumons, avec davantage de certitude et de précision. Ces progrès contrastent avec la relative inertie qui touche l’analyse des causes de la maladie. Si le patient avait alors le malheur de fumer, la solution était toute trouvée et il n’y avait aucune utilité à pousser les investigations : le patient ne savait pas lire puisque, sur les paquets de cigarettes, il y avait écrit « nuit gravement à la santé ». Sur ce plan, les choses ont plus de mal à bouger.

Pourquoi de telles œillères ? Il n’y a nul besoin de supposer que la corporation des médecins est globalement incompétente ou à la solde des industries qui risquent la vie de leurs salariés. Inutile de chercher un bouc-émissaire. C’est plus simple : l’Etat accomplit mal ses missions ; ses procédures de surveillance des activités économiques sont défectueuses. Tant que le docteur s’en sera pas conscient, face à un patient, son interprétation penchera rarement en faveur d’une maladie professionnelle. Quand la carte de France indique un excès de certains types de cancer dans des régions minières, le réflexe n’est pas d’associer la maladie et le travail. Sinon, ça se saurait, se disent les hommes en blouse blanche. Et puis, dans ces régions où règne la pauvreté, l’alcoolisme et la tabagisme sont des explications commodes et immédiates. En plus, pour rendre la situation encore plus opaque, quantité de ces pathologies ne se déclare qu’après plusieurs dizaines d’années. L’attitude des pouvoirs publics constitue la clé. Il est essentiel de comprendre leur retard à l’allumage sans s’embarquer dans une logique complotiste.

 Il est normal que l’Etat exige des preuves. Quand on voit que des zozos sont capables d’établir un lien entre le COVID-19 et la 5G en téléphonie mobile en s’appuyant sur des cartes de  la 4G, parce que la 5G n’est pas encore déployée dans ces contrées où elle réussit pourtant l’exploit de répandre le coronavirus (!), on avance à pas de loups. Il ne faut pas non plus oublier que le « principe de précaution » est une création plutôt récente. Jusque-là, la règle était « tant qu’on n’a pas la certitude que c’est nocif, on utilise». Cependant, en dépit de ces circonstances atténuantes, sur l’amiante, la radioactivité et des tas d’autres problèmes, des études plus qu’alarmantes avaient été produites. Que les autorités sanitaires se soient contentées de contre-études financées par les industries sur la sellette pose question. Avec un minimum de bon sens, la conclusion aurait dû être « les chercheurs qui travaillent sur commande privée sont-ils vraiment crédibles ? » et non pas « ces deux groupes d’études s’annulent ». Lorsqu’une compresse est oubliée dans un corps, est-il vraiment indispensable d’interroger la petite pièce de gaze pour confirmer que la tumeur du patient a bien été causée par elle et pas par autre chose ?   

  La maxime (Alphonse Allais) :

L’avantage des médecins, c’est que quand ils commettent une erreur,

Ils l’enterrent tout de suite…

A MEME LE SOL

La paternité d’une célèbre expression est souvent objet de polémique. « Plutôt mourir debout que vivre à genoux » n’y coupe pas. Elle a été attribuée à Albert Camus aussi bien qu’à Emiliano Zapata. Son but n’est pas uniquement de rendre possible le « J’aime, j’aime, tes genoux » d’Henri Salvador mais de montrer qu’il y a des positions qui sont préférables à d’autres.   

Etre debout a effectivement la cote. Pour France Gall, il n’y a pas match nul entre cette position et la station assis. Elle le clame haut et fort : « Il jouait du piano debout / C’est peut-être un détail pour vous / Mais pour moi, ça veut dire beaucoup / Ça veut dire qu’il était libre ». Le mot est lâché. Cela ne signifie pas pour autant qu’en jouer assis sur un tabouret est une preuve de servilité mais plutôt qu’être « droit dans ses bottes » ou dans ses chaussons témoigne d’une volonté de ne pas courber l’échine, de ne pas plier devant l’adversité. Bref, « résiste, prouve que tu existes ».

La génuflexion, plus ou moins poussée dans quelques religions, vise à marquer la soumission du croyant face à une divinité. Toutes les personnes alentours se rendent compte de cette déclaration d’humilité. Cela évite au fidèle de prononcer un bruyant « Moi qui ne suis rien, qui ne vaut rien » qui l’exposerait à un cinglant « Mais qui es-tu donc pour t’autoriser à dire que tu n’es rien, ni personne ? » des railleurs. La cérémonie de l’hommage féodal s’inscrivait dans cette logique. Le vassal à genoux faisait acte d’allégeance au « seigneur », en chair et en os cette fois. Un martien serait capable de désigner qui est en état d’infériorité.

L’origine de cette coutume remonte à des temps très anciens. Dans l’empire perse déjà, raconte Hérodote, l’inférieur se prosternait face contre terre en signe de déférence lorsque la différence de rang avec le dominant crevait les yeux. Cette forme de sacralisation porte le nom de « proskynèse », qui a plusieurs sens, notamment « se jeter à terre » et « envoyer un baiser vers » les deux n’étant pas incompatibles puisque celui qui s’incline peut être amené à embrasser fiévreusement les orteils du maître. Ne se prenant pas pour le dernier des derniers, Alexandre le Grand s’enthousiasma pour ce cérémonial et l’adopta.

Le zozo exigea de ses sujets que, désormais, ils s’inclinent de la sorte devant lui. Cette quasi divination ne fut pas du goût des Grecs qui l’envoyèrent se faire voir mais elle a prospéré malgré tout au-delà, que ce soit dans les sphères laïques ou religieuses, deux genoux sur le sol ou un seul. Il est possible d’établir un lien entre cette pratique et l’amour courtois où le preux chevalier s’agenouillait devant la gente damoiselle. Certaines demandes en mariage s’en inspirent encore aujourd’hui. La durée de la soumission n’est toutefois pas garantie par le geste puisque 50 % des mariages s’achèvent par un divorce.

Ce qui vaut pour les gens vaut pour les mots. Un argument qui tient debout sera davantage pris au sérieux qu’un raisonnement qui n’a pas cette qualité, voire qui est carrément bancal. De ce point de vue, le parti des Insoumis aurait pu choisir de s’appeler « les Debout », jour… et nuit. Ils ont finalement bien fait de s’en abstenir puisqu’ils auraient pu alors être confondus avec La République En Marche. En effet, la position debout a le gros avantage de faciliter les déplacements à pied. Michel Audiard disait qu’« un intellectuel assis », il aurait pu ajouter à genoux, « va moins loin qu’un con qui marche ». Sur ce plan, se trouver sur un genou ou les deux ne change pas grand-chose. La locomotion reste frappée d’un sérieux handicap.

Par une étonnante coïncidence, Aristote a été le précepteur d’Alexandre le Grand. Or, le célèbre philosophe a fondé l’école « péripatéticienne », parce que, conformément à l’étymologie du mot, il aimait enseigner en marchant. Selon lui, déambuler était propice au développement de la réflexion. Son élève empereur, lui, demandait à tout le monde de s’aplatir devant lui. Si l’on veut résumer succinctement, on dira qu’Aristote a été meilleur philosophe que professeur. Liberté et capacité à penser, tout semble concourir à ériger la position debout en gage de réussite. C’est hélas sans compter sur la position allongée qui rebat les cartes.

A priori, on comprend mal comment un subalterne allongé contre le sol peut en tirer un quelconque avantage. Il suffit pourtant de lui accorder la possibilité de se mouvoir pour que tout s’éclaire subitement. Celui dont le corps recouvre le sol n’a d’autre choix que ramper comme le serpent pour se déplacer. Oublions les préjugés judéo-chrétiens avec le reptile qui corrompt Eve et regardons-le en pleine action. Dans sa position horizontale, il ondule en permanence et peut ainsi contourner aisément les obstacles. La physique nous enseigne que la ligne droite lui est d’ailleurs interdite.

Le baron d’Holbach a commis un intéressant opus sur « L’art de ramper, à l’usage des courtisans » puisque c’est d’eux dont il s’agit. Il pensait surtout aux individus qui vivent à la cour dans l’environnement du Roi mais son analyse peut être élargie sans dommage à tous ceux qui s’aplatissent dans les grandes organisations, les chambres de commerce bien sûr en premier lieu mais également les administrations publiques et les entreprises. Pour dépasser ceux qui sont debout, quand on est complètement allongé, le nez contre terre, il n’y a qu’un seul moyen : être surélevé par le souverain dans un mouvement de translation car le courtisan doit rester parallèle au sol, comme en lévitation.    

Une connotation négative est associée aux mots arriviste, flagorneur ou porte-flingue. C’est faire fi de la difficulté à tenir une position de courtisan. Heureusement, d’Holbach rectifie, parlant d’un « art sublime (qui) est peut-être la plus merveilleuse conquête de l’esprit humain » parce le « courtisan bien élevé doit avoir l’estomac assez fort pour digérer les affronts que son maître veut bien lui faire ». A une époque où l’individualisme paraît sans limite, voir des hommes acceptent d’avaler tant de couleuvres – concurrence entre reptiles ? – a quelque chose de touchant. A ne pas confondre avec la « promotion canapé », où l’on s’élève pareillement depuis une position horizontale, mais qui nécessite d’autres compétences qu’un caractère lèche-botte.

La maxime (La Bruyère):

Il n’y a rien à la cour de si méprisable et de si indigne qu’un homme qui ne peut contribuer en rien à notre fortune : je m’étonne qu’il ose se montrer