LA CULTURE PHYSIQUE

L’économie est une discipline qui s’appuie aujourd’hui sur les mathématiques pour se donner des airs de scientificité. Cette manie de se parer d’atours propres à impressionner est assez ancienne. L’analyse d’Adam Smith, souvent considéré comme le premier économiste, reposait sur la physique de Newton. Celle de John M. Keynes était nourrie de conceptions hydrauliques avec des pompes à amorcer.

La théorie du ruissellement, très en vogue en macronie, s’inscrit dans cette logique. L’idée que quelques privilégiés s’enrichissent et finissent pas en faire profiter le reste de la population relève de la mécanique des fluides. L’affirmation qu’il existe des « retombées » positives montre le sens du mouvement, du haut vers le bas. Quand on fait couler du liquide, pièces ou billets, depuis une certaine hauteur, le bon Newton nous enseigne qu’il finit par toucher le sol. C’est ce qu’on appelle l’attraction terrestre. Cela suit parfois des chemins qui serpentent. Alors, beaucoup ne voient pas la provenance de leur subsistance et oublient de manifester leur gratitude. Cette perspective rappelle la Bible et la manne céleste qui nourrissait quotidiennement les Hébreux dans le désert. Les adversaires du ruissellement prétendent que le mouvement s’effectue en fait du bas vers le haut. Ils ne contestent pas l’attraction terrestre. Ils lui opposent juste un autre phénomène scientifique, l’évaporation. Dans des circonstances particulières, dans le désert par exemple, un liquide passe de l’état liquide à l’état gazeux. Il devient invisible. En économie, on parle plutôt d’évasion. Et là, personne n’est mouillé, sauf les nantis et leurs acolytes pour faire condensé.

Sans s’étendre sur le sujet, nous souhaiterions ici traiter de l’utilisation des sciences physiques dans un autre contexte, celui du travail. L’énergie musculaire (quand on active les zygomatiques après un discours du chef), l’énergie mécanique (quand on déplace la chaise à porteur du chef), voire l’énergie lumineuse (quand le chef fait étalage de son savoir) ou l’énergie chimique (quand nous nous entendons merveilleusement avec le chef) doivent être mentionnés à cet effet mais cela reste classique et pas forcément passionnant. En revanche, la loi de Parkinson mérite davantage d’attention. En énonçant qu’un individu tend à consommer tout le temps qui lui est accordé pour accomplir une tâche même s’il en a besoin de beaucoup moins, elle constitue un véritable tue-l’efficacité en entreprise. Le rapport à la physique ? Cela fait immanquablement penser à la loi selon laquelle un gaz n’a pas de volume propre et tend à occuper tout le volume qui s’offre à lui. Dans un contexte où il n’y aucune raison de supposer que la quantité de travail à abattre soit adaptée à l’équipe qui en a la charge, des ajustements se produisent inévitablement. En l’occurrence, comme un gaz, le travail est extensible, et à volonté.

Qui n’a pas été confronté à une situation où, poussé par l’urgence, il parvenait à effectuer un travail, répondre à ses mails pour illustration, quand cela lui demande habituellement deux fois plus de temps ? En soi, la loi de Parkinson ne dit rien d’autre. Cela n’a donc rien à voir avec l’éventuelle malice du salarié qui, par calcul, décide de ne pas achever sa besogne trop vite puisqu’il sait que son supérieur plein d’ingratitude n’attend que cela pour lui refiler une autre mission. Dans ce cas-ci, il s’agit d’un dysfonctionnement du circuit de la récompense qui conduit à des comportements stratégiques. Et on ne parle même pas de l’individu qui entre en résistance, propriété des composants étudiée également en électricité, à la façon de Bartleby, célèbre clerc de notaire inventé par Herman Melville qui répondait : « J’aimerais mieux pas » à chacune des requêtes de son patron. Chez Parkinson, enfin ce Parkinson, il n’y a pas de déficit en dopamine. La conduite du salarié est totalement inconsciente. L’image du gaz est vraiment éclairante. On lui concède un espace et du temps. Il va en coloniser le moindre recoin.

Evidemment, il ne faut pas prendre les managers pour des Mickey. Réussir à faire bosser les autres n’est pas uniquement un métier, c’est aussi un art. Dès qu’ils ont eu connaissance de la loi de Parkinson, ils ont commencé à échafauder des stratagèmes pour lutter contre ses effets délétères. Si un salarié gaspille tant de temps, il suffit de lui en donner moins et, encore mieux, de lui confier des tâches supplémentaires. Ainsi, il n’aura jamais l’occasion de se gratter le menton ou de papillonner. Mais c’est bien sûr ! Les problèmes qui découlent de la compression des gaz sont pourtant connus, notamment la libération incontrôlée ! Bref, la bonbonne peut péter et, alors, autant en emporte le vent. Concrètement, l’obsession de la productivité aboutit à des résultats désastreux. Le travail perd sa signification. La crise des vocations dans les métiers de la santé l’illustre. Nombre d’infirmiers ou d’aides-soignants ont choisi leur profession pour apporter du bien-être aux patients. A partir du moment où la dimension humaine est considérée comme une perte de temps et seuls les aspects techniques comptent, un profond désenchantement s’installe. Comprimé, déprimé sans chance de s’exprimer…

Une réaction en chaîne devient un scénario tout-à-fait envisageable. Si le salarié ne démissionne pas, il sera démotivé et risque de faire preuve de mauvais esprit à la Bartleby. Cet environnement est propice à l’émergence d’un autre type de comportement, la procrastination, c’est-à-dire l’inclination à remettre au lendemain ce qui peut être fait le jour même. Pour les experts du sujet, un tel penchant est souvent associée à des caractéristiques individuelles (manque de confiance, anxiété…) mais elle prospère dans des conditions spécifiques comme celles d’une organisation où la rentabilité est la seule préoccupation, quand, entre le salarié et la structure, il y a hélas de l’eau dans le gaz.

L’histoire :

– Ô mon Dieu, toi pour qui une seconde est une éternité, une goutte d’eau est un océan, un grain de sable est un désert et un centime est un million, donne-moi un centime

– Pas de souci : attends une seconde !      

LES « CLES DU CAMION »

Dany se vante auprès d’un ami :

– Pour qu’il n’y ait pas de dispute avec ma femme, c’est simple : je prends toutes les grandes décisions mais je lui laisse les petites.

– Mais comment faites-vous pour séparer concrètement les domaines ?

– Cela ne s’est pas encore posé. Jusqu’ici, nous n’avons été confrontés qu’à de petites décisions.

Cette blague tout-à-fait innocente permet d’introduire une notion très en vogue, commune aux champs de la philosophie, des sciences politiques, de l’économie et de la psychologie sociale, et reposant sur des hypothèses plus que robustes comme on dit, je veux parler des « clés du camion ». L’idée est pourtant assez basique. Elle traduit le fait que souvent, au final, une personne unique est décisionnaire. Elle seule a le pouvoir d’appuyer sur le bouton, de faire démarrer le camion, mais elle n’y est pas forcée non plus. On peut aisément la supposer assise sur le siège, hésitante, avec autour d’elle une foule d’individus l’exhortant, l’implorant, la menaçant pour qu’elle agisse dans un sens ou dans l’autre. La pression n’est pas uniquement dans les pneus. Elle pèse aussi lourdement sur elle. Il n’est pas simple d’y résister mais voilà notre individu, faible ou fort, a les clés en main. Cette image paraît plus appropriée qu’une tentative de jonglage avec des concepts qui, en cas de maladresse, pourrait s’avérer assommante pour le lecteur.

La récente mesure des autorités chinoises qui fixe le nombre idéal d’enfants par famille à trois est une excellente illustration de cette théorie mais, avant d’en discuter, remettons les choses dans leur contexte. Il faut rappeler que, comme dans de nombreux pays asiatiques de culture patriarcale, la Chine souffre d’un déficit structurel de femmes. La préférence pour les garçons a conduit à une pratique massive d’infanticides ou d’abandons qui a accouché à terme d’un terrible déséquilibre. Selon l’économiste Amartya Sen, c’est environ 100 millions de femmes que l’on peut considérer comme « manquantes » à l’échelle du continent. A cette tendance, s’est greffée une problématique spécifique. La Révolution culturelle du Président Mao avait ramené le pays à l’Age de pierre. La volonté de modernisation économique de son successeur, Deng Xiaoping, a eu pour corollaire l’instauration d’une politique de l’enfant unique à partir de 1979. La population étant jugée assez nombreuse, peut-être même trop, l’objectif était que les habitants se concentrent sur les activités productives plutôt que reproductives.

Le raisonnement était simple. Une grossesse était perçue comme une perte de temps, un gaspillage de ressources immédiates. Les femmes devaient être présentes en permanence dans les champs ou les usines. Sur la question des « clés du camion », il serait trompeur de croire que ce sont les familles chinoises qui les détenaient alors. Bien sûr, le gouvernement ne s’insinuait pas dans leurs chambres. Même dans un pays qui se targue de retirer des points aux piétons qui traversent en dehors des passages cloutés, le projet d’installer des caméras filmant les ébats ou plus exactement s’assurant de leur absence n’a jamais été sérieusement évoqué. Chacun pouvait donc se comporter comme il l’entendait avec son conjoint, enfin avec son accord, sans que les autorités n’y puissent rien. Cependant, les autorités gardaient la main dans le sens où, dès qu’une famille transgressait la directive, elle s’exposait à de sévères sanctions : condamnations, pénalités financières, perte des enfants en rabe. La politique était stricte. Aucun dépassement n’était toléré, pas 1.2, même pas 1.1, juste un enfant.

La preuve ultime que les « clés du camion » se trouvaient en possession du pouvoir politique est que ce dernier est parvenu à ses fins. Il a si bien freiné les ardeurs reproductrices des Chinois qu’un souci démographique est logiquement apparu à la suite. Il a certes fallu attendre un moment pour observer une inflexion mais, en 2015, la politique de l’enfant unique finissait par être abandonnée avec le doublement du nombre d’enfant par foyer. Puis, en 2021, les autorités ont passé la surmultipliée avec 3 naissances. On imagine les changements d’attitudes à venir autour du paddock, d’un évitement prudent et délicat à des assauts frénétiques de madame pour satisfaire le Président Xi Jinping. Quand les sociologues nous dévoileront les nouveaux secrets d’alcôve au sein de l’Empire du milieu, cela risque de valoir son pesant de cacahuètes ! Quoi qu’il en soit, désormais, les « clés du camion » ont été récupérées par les familles. L’exigence de civisme, les discours moralisateurs et les sommations implicites n’y feront rien. On ne peut pas obliger les couples à faire des enfants, même en Chine.

Quand aucune contrainte n’est praticable, il reste les incitations positives. En l’espèce, cela semble assez mal parti chez les Chinois. Au-delà d’un minimum versé grâce à un système d’assurance, le supplément d’allocations de maternité est à la charge des entreprises. De ce fait, la situation des femmes sur le marché du travail est extrêmement fragilisée. L’encouragement politique à accroître sa descendance est perçu par les patrons comme une entrave à l’efficacité productive, à cause de la période d’absence, et un coût économique direct, le supplément d’allocation. Déjà sujettes à des discriminations, les femmes risquent d’être de plus en plus cantonnées à des tâches subalternes sous-payées, voire d’être licenciées même si la loi l’interdit. Bref, tout est mis en place pour que le projet gouvernemental capote. Véritables dindons de la farce, les femmes chinoises ne sont pas obligées de rester les bras croisés. Elles peuvent brandir et agiter malicieusement les « clés du camion ». Sans grand danger de se fourvoyer, nombre de maris vont bientôt se heurter à un « tintin » de leur douce, les voisins ne seront pas réveillés en pleine nuit par des bruits bizarres et les fonctionnaires de l’Etat ne sont pas prêts d’être surmenés.

L’histoire :

– Pourquoi cherchez-vous vos clés dans ce coin ? Je croyais que vous les aviez perdues là-bas ?

– Vous avez raison mais ici, au moins, c’est éclairé.

FAIS DODO, T’AURAS DU LOLO

Qu’il y a-t-il de commun entre les prés près de Sedan et les ronflantes neiges du Kilimandjaro ? Le sommeil bien sûr ! Arthur Rimbaud décrit « un soldat bouche ouverte, tête nue et la nuque baignant le frais cresson bleu » dans son « Dormeur du val » ardennais. Une chanson de Pascal Danel célèbre le « blanc manteau où tu pourras dormiiiir » un peu plus loin, dans la montagne africaine.

Le sommeil n’est heureusement pas toujours éternel même s’il fait partie des besoins considérés comme vitaux – sur le plan physiologique s’entend, cela afin de le dissocier de la connexion aux réseaux sociaux par exemple. De ce point de vue, on peut le rapprocher de l’alimentation. Entre sa venue au monde et l’âge de trois mois, le nouveau-né dort jusqu’à 18 heures par jour. Pour ce qui est de ses autres activités, elles se partagent essentiellement entre repas lacté et guili-guili. Les choses deviennent plus complexes par la suite. C’est pourquoi quelques nostalgiques invétérés s’efforcent de revenir à ces temps bénis, de retrouver ce paradis perdu, cette simplicité enchanteresse. Ils sont relativement faciles à repérer. Leur premier signe distinctif n’est pas fondamentalement surprenant : quoiqu’adultes, ils ne font rien d’autre que manger, dormir… et des guili-guili. Pour eux, le reste est vraiment sans intérêt. Ensuite, ils répètent à l’envi : « La vie est courte, alors ‘Carpe Diem’ hein ! ». Ce qui est évidemment leur droit le plus strict.

Pour les autres, ceux qui souhaitent suivre une voie plus ambitieuse, le temps de sommeil se réduit de manière spectaculaire en vieillissant : 10-13 heures entre 3 et 5 ans, 9-11 heures entre 6 et 13 ans, 8-10 heures entre 14 et 17 ans et 7-9 heures chez les jeunes adultes. Les plus fanatiques refusent même carrément de dormir. Avec son nom pittoresque, « Nuit debout » avait annoncé la couleur en la matière car beaucoup l’ont oublié, mais ce mouvement ne s’est pas contenté pendant son existence éphémère d’imaginer des moyens subtils pour que des citoyens qui débattent ne se coupent pas la parole. En tout cas, si l’on combine ce raccourcissement des roupillons à la réduction de la durée du travail au vingtième siècle, cela en laisse de la liberté, pour les loisirs. Passer l’aspirateur dans les coins ne prend pas tant de temps que cela. En outre, les études montrent que, à âge égal, les Français dorment de moins en moins. Ils ont perdu une vingtaine de minutes en 15 ans et ils ne sont pas les seuls.

Les modifications observées portent également sur la manière dont le sommeil est agencé. Dans un ouvrage stimulant, on ne dira pas à réveiller un mort, Roger Ekirch, explique que, dans les temps anciens, la nuit était scindée en deux séquences. Il faut se souvenir que la majorité des populations vivait dans les campagnes et que la nuit était synonyme d’obscurité presque totale. Les gens se couchaient relativement tôt, se levaient aux alentours de minuit, vaquaient à leurs occupations (travaux domestiques, picoti-picota avec le conjoint, vol de poule chez le voisin…) puis se recouchaient une ou deux heures plus tard jusqu’au petit matin. Lorsque l’on parlait de sa nuit, il était indispensable de préciser si l’on faisait allusion à son premier ou deuxième somme, idem pour le réveil. Des expériences qui reproduisent les conditions de l’époque révèlent que cette organisation spécifique promouvait la dimension onirique. La fin de la première période se terminait effectivement par une phase de sommeil paradoxal où les rêves sont vifs.   

Par contrecoup, en dormant d’une seule traite, nous rêvons moins et avons alors moins de choses passionnantes à raconter le matin au réveil. Imaginons le Joseph de la Bible transporté dans notre époque. Sans ses rêves et sa capacité à les interpréter, il serait aussi démuni qu’Al Capone sans son revolver. En somme, nous nous jetons dans les bras de Morphée, le dieu des songes, mais il nous rejette nuit après nuit. Comment en sommes-nous arrivés jusqu’ici ? Un calembour d’enfant nous offre un indice : « Tu rêves, Herbert ! ». Il apparaît en effet que le principal responsable de l’évolution est l’éclairage artificiel : il modifie le taux de mélatonine dans le cerveau et la température corporelle. En d’autres termes, allumer une lumière revient à consommer une drogue qui perturbe le sommeil. Ce constat corrobore les travaux des historiens. C’est en milieu urbain, à un moment où la lumière commençait à se répandre dans les rues et les logements, que les deux segments de la nuit ont entamé leur fusion au cours du dix-neuvième siècle. Avec l’addiction générale aux smartphones et aux tablettes, nos nuits n’ont pas fini leur cure d’amaigrissement. La bataille du somme n’est pas gagnée.

 Les conséquences ne s’arrêtent pas là. La nuit en continu est moins longue. De ce fait, une fatigue est susceptible d’être éprouvée. La pratique de la sieste s’est bien sûr engouffrée dans la brèche. De l’espagnol « siesta », elle fait office de pause réparatrice. Quelques instants de relâchement absolu permettent de recharger un peu les batteries. La sieste n’est donc pas forcée d’être étendue pour être efficace. Il en existe d’ailleurs  plusieurs types, de la micro-sieste à la sieste royale en passant par la sieste éclair et même la très recherchée sieste crapuleuse. Certains préfèrent sauter le repas de midi pour en jouir. Comme l’exprime un proverbe dont le sens s’est transformé : « Qui dort dîne ». Pour conclure sur le sujet, une autre formule mérite d’être rappelée : « Il faut se méfier de l’eau qui dort ». Elle est parfois dénaturée en « Il faut se méfier du loup qui dort », voire en « Il faut se méfier du loup qui mord ». En tout cas, cette eau qui risque de se réveiller, il faut la surveiller comme le lait sur le feu. Et que cela ne nous empêche pas de nous méfier en même temps de nos cadors…   

La maxime :

Toute mention d’une permission de la dormition

C’est après la visitation au magasin d’alimentation

DIS QUAND REVIENDRAS-TU?

Le covid ne nous a pas encore lâché. Il s’agrippe. Pourtant, elle n’est plus là et personne ne connait la date de son retour. Quid de l’ « attestation dérogatoire de déplacement » ? Certains comparent le manque ainsi créé à la théorie du « membre fantôme ». Les amputés ont parfois l’impression que le bras (ou la jambe) qui leur a été coupé continue d’interagir avec le reste de l’organisme.  

La capacité d’adaptation du Français est remarquable. Qui aurait imaginé qu’il accepte un jour docilement de remplir un formulaire pour simplement sortir de chez lui ? Et pourtant, il s’est soumis sans faire trop de ramdam. Peut-être faut-il préciser ce que l’on entend par docilement. En fait, la population doit être divisée en trois catégories. Dans la première, on trouve les adorateurs de vis serrées. Il ne s’agit pas forcément de vicieux que la moindre contrainte imposées à autrui (ainsi qu’à eux-mêmes) fait  grimper au rideau. Ce sont des personnes qui souvent pensent que les règles – toutes – sont par nature sécurisantes et bénéfiques. Leur adhésion est plus frénétique que docile. La troisième catégorie est l’exacte opposée. Elle est composée de réfractaires pathologiques, d’individus dont le poil se hérisse dès que l’idée d’une discipline collective semble poindre à l’horizon. Tous ne sont pas complotistes mais leur sport favori consiste à détecter dans la plus petite esquisse d’expression de la puissance publique une tentative éhontée d’instaurer un régime totalitaire… à la puissance mille neuf cent quatre-vingt-quatre.

Au milieu, la deuxième catégorie est constituée des gens normaux, ceux qui n’appartiennent ni à un camp, ni à l’autre, et qui oscillent en fonction des circonstances. Ils représentent la majorité. C’est à eux que le constat de docilité s’applique. La lutte contre le covid requerrait une réduction des interactions sociales. Le propos n’est pas de commenter la façon dont chaque gouvernement a traduit cette exigence de santé publique sur son territoire. Entre la Chine qui a opté pour un confinement dur – si vous ne voulez pas mourir de faim, vous avez tout intérêt à manger la nourriture livrée à votre porte – et la Suède qui a compté sur le sens des responsabilités de chacun, la gamme des pratiques a été très large. Ce qu’il importe de noter est que la France s’en est tenue à la même stratégie, l’achat de son pain avec attestation durant les deux premiers confinements, alors que des masques et des tests étaient cette fois disponibles. Le gouvernement ne s’est pas contenté de réduire le champ des activités autorisées – fermeture des bars, des clubs de sports… – mais de mettre en place un contrôle administratif strict de ce qui restait autorisé. A tort ou à raison, cela témoigne d’un manque de confiance en la maturité des citoyens.

Une expérience conduite par le psychologue Walter Mischel en 1972 devrait réconforter en partie les citoyens qui se sont conformés à la règle de l’attestation de déplacement. C’est le « test du marshmallow ». Une délicieuse guimauve est présentée à des enfants d’un âge compris entre trois ans et six ans. Ceux-ci sont confrontés à un choix cornélien. S’ils tiennent une quinzaine de minutes avant de la déguster, ils recevront une récompense plus conséquente, deux guimauves au lieu d’une. Cette étude sur la « gratification différée » a été filmée et le moins que l’on puisse est que le résultat est hilarant. On voit des enfants qui ont décidé intuitivement de détourner le regard du marshmallow mais peinent à résister à la tentante tentation. Leurs yeux se fixent à nouveau dessus. Le conflit intérieur qui les dévore crève l’écran. Certains craquent et se précipitent vers la sucrerie afin de lui faire un sort. Dans un effort héroïque, quelques courageux parviennent à la chasser encore une fois de leur champ visuel puis une autre puis une autre. Un suivi de ces cobayes a été réalisé une quinzaine d’années plus tard. Ceux qui avaient tenu le quart d’heure avaient développé des meilleures compétences que les autres.

La conclusion serait que la capacité à contrôler ses envies et ses pulsions serait un gage de succès dans la vie. Laissons le débat se poursuivre chez les psychologues et établissons un parallèle avec la situation du confiné. L’auteur de ces lignes s’est glissé dans sa peau pour le besoin de l’expérience. Un dimanche matin à huit heures, il a dû faire à un dilemme comparable : patienter une quinzaine de minutes puis descendre acheter un pain au chocolat et dépenser alors 1,50 euros ou bien descendre immédiatement et dépenser 136,5 euros, le prix de la viennoiserie auquel s’ajoute l’amende de 135 euros. Le différentiel de temps, le quart d’heure, mesure en effet l’ensemble des opérations indispensables pour se munir de l’attestation de déplacement : rechercher le précieux sésame sur le site du ministère, imprimer le document puis le remplir manuellement avec une petite touche délicieusement transgressive – en inscrivant par exemple 1863 comme date de naissance, au lieu de 1963, on a bon espoir d’échapper au procès-verbal ; éviter 1763 ou 1663, parce que, si les policiers ne sont pas tous brillants en calcul, ils se rendraient probablement compte de la blague avec un tel écart.   

D’aucuns contesteront le rapprochement, estimant qu’une récompense – un marshmallow en plus – n’est pas équivalente à une sanction – 135 euros en moins. Si la critique n’est pas entièrement infondée, l’irrépressible envie de boulotter un pain un chocolat au petit déjeuner du dimanche n’est certainement pas moins intense que celle de l’enfant avec sa guimauve. C’est pourquoi la comparaison mérite, selon nous, d’être soutenue. Dans ces conditions, la bonne nouvelle est que tous ceux qui remplissent leur attestation avant de se précipiter chez le boulanger ont plus de chance d’être plus performants dans leur carrière que ceux qui prennent courageusement le maquis pour lutter contre la règle inique. En revanche, la probabilité qu’il y aura encore des pains au chocolat quand ils arriveront à la boulangerie est inférieure à celle des insoumis. La vie n’est hélas pas un pique-nique.  

La maxime :

Qu’ils mangent de la brioche en absence de pains au chocolat

A répondu aux gourmands la pauvre boulangère d’un air las

LES EXPERTS

Qui n’est pas tombé un soir sur la série « Les experts » dans une de ses multiples moutures ? L’alliage  d’une technologie dernier cri et d’enquêteurs d’une grande sagacité permet au téléspectateur de découvrir des matériaux aux propriétés exceptionnelles. Voilà comment on enseigne la physique de nos jours. Alors vive les experts ?   

En France, sur une scène de crime, quatre relevés d’indice peuvent être envoyés à l’analyse – huit si la victime en vaut la peine. Il vaut mieux ne pas se tromper ! Les ressources de la police nationale sont inférieures aux moyens investis par Hollywood dans une série. Pourtant, l’histoire judiciaire française regorge d’interventions mémorables d’experts. A tout seigneur tout honneur, le glaçant Alphonse Bertillon mérite d’ouvrir le bal. Il est consulté lors de l’affaire Dreyfus pour examiner si le bordereau qui incrimine le malheureux capitaine a été rédigé de sa propre main. Il n’est pas graphologue mais, s’il y avait besoin de l’être pour disserter de la forme des « a » ou des « b », cela se saurait. Le style d’écriture ne ressemble pas à celui de Dreyfus ? Qu’à cela ne tienne, l’expert fera preuve de créativité avec sa théorie de l’ « autoforgerie ». L’accusé a contrefait avec sophistication sa propre écriture pour induire en erreur. Qui ? On se sait pas trop puisqu’il ne pouvait pas savoir qu’il se ferait attraper mais qu’importe…

L’affaire Marie Besnard a également laissé une belle empreinte. La « Brinvilliers de Loudun », c’était son surnom, comparut devant les tribunaux pour avoir empoisonné une douzaine de personnes. Le psychiatre déclara : « Marie Besnard est normale, tellement normale qu’elle est anormalement normale ». Il n’emporta toutefois pas la palme parce que, lors de ce procès, il y eut concours d’experts comme on dit. Le directeur du laboratoire de la police scientifique de Marseille commit en effet une grosse bourde, identifiant du poison dans un tube où il n’y en avait pas. En outre, une guerre ouverte éclata entre ceux qui prétendaient que le corps des victimes contenait de l’arsenic administré par l’inculpée et ceux qui soutenaient que le sol du cimetière était lui-même saturé en arsenic. Coquin de sol ! Au final, le jury se prononça pour l’acquittement au bénéfice du doute. Il s’agit ici d’une version raccourcie des aventures judiciaires de la Besnard. Il y eut en fait trois procès et la mobilisation d’un nombre incalculable d’experts, le dernier parvenant à chaque fois à présenter une nouvelle version.     

 L’affaire Gregory a mis en lumière un champ d’expertise original, la stylométrie, qui ne porte pas sur les marques de stylos mais sur la syntaxe de l’auteur. Apparemment, le corbeau n’écrivait pas comme Victor Hugo… En vérité, il importe de différencier les domaines clairement scientifiques et les autres. Dans la première catégorie, il n’y a guère de débat possible. C’est du solide. On n’imagine pas le dialogue suivant :

«  Monsieur le légiste, comment madame X est-elle morte ?

– De cinquante-deux coups de couteau.

– Êtes-vous sûr du nombre ? Ce n’est pas cinquante-trois ? Avez-vous bien regardé dans le dos et sous les côtes ?

– Oui.

– Avez-vous vérifié que l’arme du crime n’est pas un objet contondant ?

– Oui ».

La physique et la chimie font partie de cet ensemble de disciplines où peu de place est laissé à la libre interprétation.  En ce sens, l’affaire Besnard est plutôt atypique.

L’éventail des champs d’expertise possédant un moindre degré d’exactitude est assez vaste. La psychiatrie n’est certes pas aussi folklorique que la graphologie ou la morphopsychologie mais elle ne peut décemment revendiquer le niveau de scientificité exigé à la NASA. Comme on va le voir, un diagnostic se conteste et peut même faire l’objet d’une guerre de tranchée. C’est donc sans surprise que les créateurs de la série « Les experts » n’ont pas jugé bon d’intégrer à l’équipe des personnages principaux un psychiatre. Les enquêtes doivent donner le sentiment d’être extrêmement modernes et précises. Le deuxième chiffre après la virgule risque de faire la différence. Alors, personne n’est là pour rigoler, ni pour construire des raisonnements certes alambiqués mais dont la base factuelle est pour le moins fragile. Comme à la NASA où il est essentiel que la fusée réussisse à décoller. S’interroger sur la signification de sa forme phallique et le besoin d’affirmation des ingénieurs qui l’ont construite est complètement secondaire.

Une récente affaire a rappelé à quel point les experts pouvaient être instrumentalisés par la machine judiciaire en personne. Sarah Halimi est balancée du balcon par un individu qui a consommé du cannabis. La juge d’instruction demande un examen psychiatrique. L’expert Daniel Zagury estime que le jugement du criminel est altéré, pas aboli. Il est passible de poursuites judiciaires. Zagury est considéré comme une sommité. Son avis correspond aux avis habituellement prononcés dans des circonstances similaires. Fin de l’histoire ? Point du tout. La juge qui a malgré tout sa petite idée sur la question exige une contre-expertise, laquelle n’avait même pas été réclamée par la défense. Par chance, dans les nouveaux collèges d’experts, on trouve des psychiatres qui ont des comptes à régler avec Zagury. Banco ! Le jugement est aboli, pas altéré. L’assassin évitera le procès et Zagury ressort incompétent.

Le plus fou de la situation réside dans le fait que cette bataille de chiffonniers porte sur des éléments éminemment subjectifs. Comment des individus qui auront passé au final quelques heures avec le patient sont-ils capables d’afficher de telles certitudes, de pérorer dans les médias en s’envoyant des boules puantes à la sauce universitaire ? En tout cas, ce qui a sauvé la magistrate est que le premier expert avait beaucoup d’ennemis. Sinon, on peut supposer que nous en serions aujourd’hui à la dix-huitième expertise commandée par ses soins. Un homme met dix fois de suite une pièce de un euro dans un distributeur de chewing-gums. Son ami veut savoir pourquoi et il répond : « tant que je gagne, je continue ». Pour la juge, c’était au contraire : « tant que je perds, je continue ».  

La maxime :

Quand l’expert son gagne-pain gagne

Il perd ce qu’il joue à qui perd gagne