LE VER(T) EST-IL DANS LE FRUIT ?

Jacques Chirac est connu pour avoir été un fameux lanceur d’alerte. A la tribune du quatrième Sommet de la Terre, il a ainsi dénoncé le désastre écologique : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Si un homme de sa trempe avait été un jour Président de la république, la lutte contre le réchauffement climatique aurait assurément eu meilleure mine… Mince, il l’a été justement… Comme les autres, il n’a rien fait. Pourquoi ?

vert-etfruit.pngQu’est-ce que le capital ? D’aucuns diront qu’il s’agit d’un instrument d’exploitation. D’autres y verront un moyen d’émancipation des individus dans l’économie. Laissons de côté ce débat idéologique et intéressons-nous à sa nature même. Le capital peut changer d’apparence – emprunter une forme monétaire, se transformer en machines, matières premières et salaires avant de revêtir à nouveau ses habits monétaires d’origine. Mais alors qu’est-ce qui le caractérise ? Le détenteur d’un livret A n’est pas un capitaliste. C’est un rentier. Le capitaliste peut être défini comme l’être qui risque ses ressources dans des activités économiques. Le mot clé est risque. Le système capitaliste repose donc sur la notion de risque, d’aventure incertaine, de spéculation pour lui associer une connotation péjorative. Sur le plan purement économique, puiser dans son épargne afin de créer sa propre entreprise de fabrication de bonbons, celle pour laquelle on va transpirer sang et eau, et acheter des actions Peugeot sont des opérations identiques. Dans les deux cas, la personne fait un pari sur une demande potentielle, que ce soit celle de bonbons ou celle de voitures. Il ne possède aucune certitude en la matière.

Le taux de mortalité infantile est très élevé : environ 50 % des entreprises n’atteignent pas l’âge de cinq ans. Il ne faut pas croire que ceci constitue une des limites du système. Bien au contraire. La philosophie du capitalisme repose sur cette logique. En prenant des risques à titre individuel, les agents économiques défrichent des zones inconnues. Ils montrent à la société quelles voies méritent d’être suivies et lesquelles doivent être abandonnées. Quand ils ont fait preuve de flair, ils sont récompensés : leur compte en banque bombe fièrement le torse mais, même quand l’idée n’est pas bonne, ils livrent une information utile à la collectivité : « attention, impasse par ici ». La réussite se nourrit parfois de cuisants échecs. Quoique réputés paresseux, les consommateurs des Etats-Unis n’ont éprouvé aucun intérêt pour la sucette électronique. L’entrepreneur qui avait caressé l’espoir d’un engouement pour le produit s’est fourvoyé. La mayonnaise n’a pas pris. En revanche, la technologie a été récupérée et intégrée aux brosses à dents, avec bonheur cette fois.

Ulrich Beck et Anthony Giddens ont expliqué que, non seulement nous vivons dans une société du risque, mais que, ces risques, ce sont les hommes qui les fabriquent par leurs activités économiques. Dans les temps anciens, les grandes catastrophes telles que les tremblements de terre étaient provoquées exclusivement par les fantaisies de dame nature. Elles n’étaient pas rattachées à l’action humaine même si des représentants de l’ordre moral l’affirmaient pour pouvoir terroriser les croyants. En se targuant d’avoir dompté la nature, l’être humain a endossé par la même occasion la responsabilité des dérèglements qui ne manqueraient pas de résulter de ses initiatives. L’amiante, Tchernobyl, Fukushima ou le réchauffement climatique en sont de remarquables illustrations. Face à cette accumulation, l’homme a inventé une réponse adaptée : le «principe de précaution » requiert qu’« en cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives » dans un certain nombre de domaines.

Le principe de précaution revient à renverser la charge de la preuve. Ce n’est pas à la science de prouver l’innocuité d’un produit ou d’un procédé mais l’inverse. Tant qu’il n’existe pas de certitude sur sa non dangerosité, il est préférable de l’écarter. Les enjeux sont ici de santé publique ou planétaires. Cette approche n’est pas vraiment compatible avec la culture en vigueur dans le système capitaliste. Comme souligné plus haut, la réalisation d’un risque y est perçue comme une avancée, un progrès significatif. L’obstacle sera contourné et de nouvelles solutions seront mises en œuvre. Une pénurie des énergies traditionnelles se dessine à l’horizon ? Pas de souci, le gaz de schiste et les énergies vertes prendront le relais. D’abord, le pétrole ne manquera jamais. Il sera juste plus cher, rendant d’autres sources d’approvisionnement en énergie rentables. La capacité d’adaptation du capitalisme, sa flexibilité, le rend complètement sourd à la notion d’irréversibilité. Il n’est pas apte à appréhender la perspective d’un point de non-retour.

Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est apocalyptique : d’une part, les conséquences d’une augmentation de la température de plus de 1,5°C seraient ravageuses et, d’autre part, le mouvement de réchauffement est tellement rapide que cette limite a de bonnes chances d’être atteinte en 2050 plutôt qu’en 2100 comme visé. L’effet électrochoc a duré 24 heures dans les médias. En fait, aucune mesure de régulation drastique ne semble envisageable dans nos démocraties individualistes. Les « verts » avancent en ordre dispersé. Quelques-uns invoquent des arguments moraux mais tout le monde n’est pas sensible à la souffrance d’une huître au moment où elle va être avalie. D’autres font l’apologie d’une nouvelle société moins matérialiste et plus collaborative. Seulement, tout le monde n’est pas fatigué de consommer encore et toujours. Les plus malins font appel à un raisonnement économique : les énergies et les technologies vertes sont l’eldorado de demain, fortune comme emploi. La ruée vers l’or se déroule au ralenti : pour le système capitaliste, tant que nous ne serons pas au bord du gouffre… Il est manifestement plus facile de se moquer des excès du principe de précaution, le « précautionnisme », qui pourrait nous ramener à l’Age de pierre. Décidemment…

Conseils de lecture :

Beck Ulrich, La société du risque : Sur la voie d’une autre modernité, Champs, Paris, 2008.
Bronner Gerald et Géhin Etienne, L’inquiétant principe de précaution, PUF, Paris, 2014.

LE TEMPS NE FAIT RIEN A L’AFFAIRE…

Pierre Desproges recommanda un jour aux hommes qui s’ennuient de casser leur montre pour tuer le temps. De son côté, Obélix suggéra de mettre des grains plus fins dans un sablier, chronomètre de l’époque. Il souhaitait ainsi altérer la vitesse des adversaires d’Astérix à la course. La conception du temps autant que sa mesure ont toujours inspiré les philosophes…

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Le rapport au temps est loin d’être universel. Au-delà des clichés, un Allemand sera plus pointilleux sur le respect d’échéances spécifiques qu’un Malien. Sur ces questions, les chocs culturels sont parfois épiques. En fait, deux types de modèles de gestion du temps doivent être différenciés, le « monochrone » et le « polychrone ». Dans le système monochrone, répandu principalement dans l’univers occidental, le temps est considéré comme une entité unique, tangible, qu’il est possible de contrôler, planifier, gagner ou gaspiller. Marcel Proust, qui s’est lancé « à la recherche du temps perdu » en sait quelque chose. Une forme de continuité existe. A l’intérieur de cette configuration, il faut distinguer les perceptions linéaire et cyclique. La première est caractéristique de l’univers judéo-chrétien : il y a un début, une fin et un cheminement entre les deux qui correspond à la réalisation des décrets divins. La seconde renvoie au monde grec. Cette vision est défendue notamment par les stoïciens. A l’instar des saisons, une même suite d’évènements se déroule et se répète à l’identique. Elle nourrit le mythe d’un « éternel retour ».

Dans une culture polychrone, que l’on trouve d’ordinaire dans des zones économiques moins avancées, le temps est plus élastique, moins palpable. Un individu n’hésitera pas à s’engager sur un calendrier dont le respect des échéances est illusoire. Dans le même ordre d’idée, Edward Hall raconte que des familles sont susceptibles de commencer la construction d’une maison puis de l’abandonner sans raison fondamentale avant de la reprendre éventuellement un jour. La conception pluridimensionnelle du temps est appréciée de façon assez négative par les êtres qui vivent dans des environnements monochrones. On parlera de manque de rigueur, d’incapacité à se concentrer sur des tâches précises, de penchant à la dispersion. Quelques rares originaux y verront un refus de se laisser enfermer dans des carcans trop étroits, voire une certaine poésie. Ils seront attirés par l’aspect bohême. De leur côté, les personnes polychrones sont perturbées par l’exigence d’exactitude ainsi que l’étanchéité entre les sphères professionnelle et privée. Il est hors de question de distribuer des bons points à un modèle ou à l’autre. Il s’agit de cultures qui ont, chacune, leurs particularités.

Etant donné les traits qui viennent d’être exposés, il n’est pas surprenant que la révolution du capitalisme soit apparue en Occident alors que de nombreuses inventions tellestemps.pngque l’imprimerie, la boussole, la noria, le gouvernail axial, la poudre et les armes à feu sont nées sous d’autres latitudes. La quête d’efficacité et la logique d’optimisation ne pouvaient que s’épanouir dans un contexte monochrone. Pourtant, des obstacles d’un autre ordre ont dû être surmontés à cette fin. En effet, le christianisme a longtemps décrit les richesses terrestres avec un souverain mépris. L’interdit du prêt à intérêt désigné sous le nom d’usure n’a pas été la moindre de ces embûches. La rémunération du temps vouait directement aux flammes de l’enfer. Comme le développement économique requérait que les ressources financières soient rapidement affectées aux besoins de financement, des catégories de la population mal considérées comme les Juifs et les Lombards ont rempli ce rôle de prêteur.

Précisons que, à cette époque, le simple prêt à intérêt était appelé usure – aujourd’hui, le terme désigne le prêt à un taux abusif. En France, la loi fixe un taux maximal au crédit. En tout cas, la position chrétienne en ces temps anciens n’était pas tenable. C’est pourquoi les penseurs scolastiques ont utilisé toutes leurs ressources intellectuelles pour imaginer des moyens de contourner l’interdit. Ils y sont parvenus. Les plus célèbres exceptions ont été le damnum emergens – une perte subie en raison d’un prêt justifie une rémunération – et le lucrum cessans – un gain auquel on a renoncé à la suite d’un prêt autorise pareillement une rémunération. Quelques siècles supplémentaires ont été nécessaires pour que le christianisme via le protestantisme aborde ces questions de face, sans complexe. D’un coup, la banque protestante s’est mise à concurrencer la banque juive. Dans une formule qui est restée dans les esprits, Benjamin Franklin a énoncé ce changement de perspective : « le temps, c’est de l’argent ». Et les comiques ajoutent volontiers que, s’il pleut, c’est même du liquide !

Le rôle économique du temps dans le système capitaliste ne se limite pas au paiement de l’intérêt. La maxime de Franklin se décline également dans le domaine de la production. A cet égard, la tendance a longtemps été mauvaise pour les dirigeants d’entreprise : le temps de travail a presque diminué de moitié entre le début et la fin du vingtième siècle. L’abolition larvée des 35 heures et le chantage aux délocalisations ont légèrement infléchi le mouvement mais cela reste très insuffisant. L’action des technologies de l’information et de la communication (TIC) est beaucoup plus probante. Comme dans le système polychrone, la frontière entre les domaines privé et public s’efface. Le progrès est immense : n’importe qui peut surfer deux minutes sur la toile au travail. Qui ne l’a pas fait ? Il y a juste une petite contrepartie : le salarié est invité à emporter son travail à la maison. Il y gère son temps comme il veut mais l’essentiel est que la mission qui lui a été assignée ait été accomplie à son retour. Voilà une manière habile de récupérer du temps. Le must du must est bien sûr le télétravail : l’entreprise économise en plus le coût des locaux. Pourquoi ne pas travailler en regardant la télévision ? Tant que le salarié ne confond pas le nom d’un client avec un héros des « feux de l’amour », tout le monde sera content…

Conseils de lecture :

Hall Edward, La danse de la vie, Seuil, Paris, 1992.
Desproges Pierre, Tout Desproges, Seuil, Paris, 20

S’IL VOUS PLAÎT, DESSINE-MOI UNE HISTOIRE…

En affirmant que « si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face du monde en aurait changé », Blaise Pascal souhaitait illustrer que de petites causes peuvent produire de grands effets. Toutefois, en même temps, il autorisait l’imagination, la « folle du logis » selon Nicolas Malebranche, à s’aventurer hors des sentiers battus.

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Les passionnés de ballon rond ne sont pas les derniers à se prêter à ce jeu pascalien : ils adorent refaire le match : « ah, si les poteaux des buts avaient été ronds plutôt que carrés». En vérité, pour l’être humain, il est souvent tentant de se demander ce qui se serait passé si… En procédant de la sorte, il adopte une approche contrefactuelle. Il n’y a pas de limite au type d’interrogation qui peut être soulevée. La question est susceptible d’être futile : « et si je n’avais pas repris trois fois du gâteau » comme relever du choix de vie : « et si j’avais accepté ce poste à l’étranger ». Parfois, la problématique est extrêmement primaire comme avec « et si j’étais monté dans l’avion qui s’est écrasé » – la seule réponse possible étant : « eh bien, je serais mort ». Le but n’est alors pas de se remuer les méninges, de se lancer dans une sorte d’introspection ou encore de s’offrir une séquence nostalgie. Il est juste de jouer à se faire peur. En réalité, cette démarche combine créativité et rigueur car il n’est pas simple de bâtir un scénario alternatif qui n’intègre aucune des informations emmagasinées par ailleurs : « en vivant à Lyon, j’ai rencontré Dupont. Et si j’étais parti habiter à Paris mais y avais quand même rencontré Dupont par hasard ». Attention à ne pas frôler le ridicule.

Les historiens de l’économie n’hésitent pas à s’appuyer sur cette méthode de raisonnement. Robert Fogel est l’un des plus connus d’entre eux et il a même été récompensé du prix Nobel pour ses travaux. Il s’est notamment mis en demeure d’explorer comment l’économie des Etats-Unis se serait développée sans le chemin de fer. Sa conclusion est que d’autres moyens de transports se seraient substitués et auraient comblé le vide. La navigation fluviale aurait connu un véritable essor. Bien sûr, admet Fogel, des impacts auraient été enregistrés. Par exemple, les Américains se seraient installés près des cours d’eau plutôt qu’autour de gares. Cependant, sa conclusion est que le poids du chemin de fer dans la croissance de l’économie américaine doit être minoré. Le propos de ce type d’exercice intellectuel est donc de distinguer causes apparentes et profondes, petits détours et voies sans issue. Afin que leur argumentation soit plus rigoureuse, ses partisans n’hésitent pas à recourir à des modèles économétriques. Par les chiffres qu’ils assènent, leur démonstration est supposée convaincre les sceptiques. Cette discipline, qui porte le nom de cliométrie, permet de dépasser le stade intuitif : et si on n’avait pas inventé la roue… la construction de l’échelle reliant la terre à la lune ne serait pas encore achevée.

Je souhaiterais me livrer moi-même à cet exercice par rapport à la dernière élection présidentielle. Et si François Bayrou avait tout de même présenté sa candidature ? D’un coup, le suspens de la campagne s’accroît. Les sondages annoncent des résultats serrés. Ils ne se trompent pas. Le score de François Bayrou est de 5,52 %. D’après les politologues, il a pris des électeurs à Emmanuel Macron qui obtient 19,31 % des voix et même à François Fillon qui termine avec un score de 19,19 % – certains électeurs de droite n’étaient pas à l’aise avec sa candidature mais ne pouvaient se résoudre à voter Macron. Le culot du general manager des marcheurs a presque payé : il est coiffé sur le poteau par Jean-Luc Mélenchon qui se qualifie pour le second tour avec 19,58 %. Tétanisée par le choc des extrêmes qui s’annonce, la France ne prend même pas le temps de saluer la superbe performance de Macron qui quitte la vie politique aussi vite qu’il y est entré. L’insoumis en chef annonce officiellement que madame Merkel n’est plus la cible de son jeu de fléchettes. Le slogan « tout sauf Marine » semble porter la France mais la gauche révolutionnaire réussit à saborder la campagne melenchonienne. Son discours de rupture pousse une partie des classes moyennes vers Marine Le Pen qui est élue avec 50,42 % des suffrages.

A la surprise générale, à peine élue, la Présidente de la république annonce que le Front National garde son nom. Le public ignorait qu’il était question d’un changement éventuel. Plus important, les caisses du parti sont renflouées et certaines affaires sont rapidement étouffées. Mais les effets de l’élection s’étendent au-delà de la famille Le Pen. Les contradictions du programme économique du Front National apparaissent au grand jour. Les ministres libéraux, favorables aux entreprises, s’écharpent publiquement avec les partisans d’un soutien des classes populaires. La Présidente et son Premier ministre Florian Philippot peinent à faire cesser cette pagaille même en mettant la question des migrants, seul sujet d’entente entre membres du gouvernement, sur la table et en provoquant ainsi une crise européenne.

Dans cet environnement délétère, la France ne remporte pas la coupe Davis de 2017. En effet, Yannick Noah démissionne bruyamment de son rôle de capitaine, entraînant dans son sillage les meilleurs joueurs de tennis nationaux. Pourtant, malgré la multiplication des couacs, le cas français fait tâche d’huile. En octobre 2017, le conservateur Sebastian Kurz remporte les élections autrichiennes et forme un gouvernement de coalition avec l’extrême-droite. Yannick Noah annonce qu’il n’entraînera pas l’équipe d’Autriche si on le lui propose. Plus grave, l’Italie suit le mouvement antisystème. Un gouvernement qui rassemble des personnalités du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue arrive aux affaires. Son Ministre de l’intérieur, Matteo Salvini, est surnommé le « roquet de Marine Le Pen ». Yannick Noah convoque la presse : il ne sera pas non plus le capitaine de l’équipe d’Italie. En août 2018, la Fédération Internationale de Tennis (ITF) décide l’abrogation de la Coupe Davis sous sa forme actuelle. Sans rapport avec Noah, dit-elle, et nous sommes priés de la croire.

Conseils de lecture :

Fogel Robert W., Railroads and American Economic Growth: Essays in Econometric History, Johns Hopkins University, 1964.
Kipling Rudyard, Si, Gallimard, Paris, 2009.

OUH ! JE VAIS VOUS MAN(A)GER…

Tout sujet a ses adeptes. Les fans de bonsaï peuvent assouvir leur passion en lisant les magazines France Bonsaï ou Esprit Bonsaï. Cependant, il y a des thématiques qui sont plus en vogue que d’autres. Ainsi, la liste des titres qui sont axés sur le management est beaucoup plus copieuse : Management, Capital, l’Usine Nouvelle, Challenge, etc… A l’évidence, la matière est féconde.

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Les enseignements du dictionnaire sont particulièrement éloquents : tandis que le Robert annonce que le mot « management » tire son origine de « ménagement », le Larousse précise que ce terme doit être compris comme « la mesure, la modération dans sa conduite à l’égard des autres ». Il fournit même cinq définitions de « ménager », chacune évoquant à sa manière une logique d’économie, d’utilisation parcimonieuse des forces. La maxime « qui veut voyager loin ménage sa monture », que l’on doit à Jean Racine, illustre assez bien le sens qu’il convient de lui assigner. Il inscrit l’activité du cavalier dans le long terme puisque la nécessité de préserver le cheval s’explique par la longue distance à parcourir. Dans un ouvrage écrit en 1916 mais qui est présenté comme précurseur du management moderne, Henri Fayol insiste sur cette idée d’application mesurée. Un bon manageur ou ménageur n’agit pas avec brutalité. Cette conception évoque des temps désormais révolus où les salariés étaient traités autrement par les dirigeants d’entreprise. Le paternalisme de papa assurait souvent un emploi, un logement et même de la considération. Il n’était pas rare que le PDG se rende sur la ligne de production et félicite un ouvrier à la suite d’un heureux événement familial, cela en étant capable de l’identifier.

Il n’est évidemment pas question d’idéaliser cette période. Les conditions de vie des travailleurs français étaient dures. Les livres d’Emile Zola rendent compte de la misère sociale. Des conflits sociaux explosaient à l’occasion. Même aux Etats-Unis où le capitalisme était plus sauvage qu’en France, le célèbre banquier John Pierpont Morgan avait déclaré que la rémunération des dirigeants ne devait pas représenter plus de vingt fois les salaires les plus bas de l’entreprise. Un sens de la pondération était conservé au sein des grandes organisations. Indépendamment du discours qui justifiait les inégalités de rémunération, la conscience que c’était des êtres humains qui étaient en relation dans les grandes entreprises interdisait de dépasser certaines bornes. Les mots choisis ne sont pas anodins. Tous les problèmes relevant du travail étaient gérés à l’intérieur du «service du personnel ». Les raisons pour lesquelles un renversement s’est opéré sont multiples. La fin de l’organisation fordiste travail en est justement une. La présence de tous les collaborateurs en un lieu unique protégeait des politiques de rémunération les plus folles. Un lien physique était maintenu. En renforçant la concurrence, la mondialisation est également invoquée régulièrement. Les entreprises doivent s’arracher les supposés talents et réduire les coûts pour le reste.

Dans cette configuration, le sens du mot « management » a manifestement évolué. Il est bien sûr possible de supposer qu’un aller-retour entre la France et l’Angleterre a facilité cette réelle métamorphose. Pour illustration, le bucolique « fleureter » est devenu le moins innocent « flirter » après une traversée aller-retour de la Manche. Mesdemoiselles, prenez garde désormais ! Il n’empêche que, de toute façon, une autre origine étymologique à «management » est postulée. Le verbe anglais « to manage » dérive à la fois de l’italien «maneggiare », lui-même issu du latin « manus », qui signifie « main » – d’où l’idée de contrôler, manipuler – et du français « manège », dans le sens « d’entraîner un cheval en le dirigeant avec la main ». Ce n’est plus l’idée d’économie, de préservation des forces qui prime. Il apparaît plutôt que le manège tourne, qu’il accélère soudainement et prend une vitesse vertigineuse. Pour le directeur du manège qui appuyait frénétiquement sur le bouton, le but est que l’individu éprouve un maximum de sensations en quelques minutes. Selon cette acception, le temps se raccourcit singulièrement. Dans la vie professionnelle, tout se passe comme si le salarié était entré dans une essoreuse.

Le service du personnel a cédé la place aux « ressources humaines ». L’inflexion doit être notée. Le salarié est perçu comme une simple ressource au service de la rentabilité de l’entreprise qui constitue désormais sans ambiguité le cœur du système. Variable d’ajustement, l’individu devient jetable. Une entreprise perd de l’argent ? Elle doit rapidement dégraisser. Elle réalise des profits ? Il est vital de licencier avant de se retrouver éventuellement un jour en position de faiblesse. Les médecins le serinent : il vaut mieux prévenir que guérir. Les mauvaises langues, sans jeu de mot, proposeront une troisième origine au mot « management ». Ce n’est plus de «manager» mais carrément de « manger » l’homme qu’il s’agit. Le deuxième « a », lui aussi, a été avalé dans l’opération. Le manager moderne, décomplexé, conscient des enjeux de son action, serait en vérité un cannibale qui s’ignore.

Sans arriver à une telle extrémité, il est pourtant incontestable que le manager nouveau n’est plus dans la mesure. Pour justifier l’injustifiable, il prend une posture d’important. Incapable d’autre chose, il brandit ses calculs de ratios à la populace. Il reçoit avec dédain les critiques adressées par ces ringards qui n’entendent rien au monde moderne. Il faut savoir évoluer avec son temps, clame-t-il, sûr de son fait. Le monde des bisounours est mort et, heureusement, les sommets de l’Etat commencent à intégrer cette donnée. Rappelons à ce farfadet la vision de Peter Drucker qui est habituellement considéré aux Etats-Unis comme un pape du management, un de ses prophètes. Tout en parlant de leadership, de nécessaire innovation, Drucker recommande de ne jamais oublier la fonction sociale, la dimension humaine du management. Notre manager se ne laissera hélas pas convaincre : « où est-ce que Michel Drucker parle de leader cheap ? ». L’argument est imparable.

Conseils de lecture :

David Albert, « Les mots du management : et si on faisait le ménage ? » The Conversation, https://theconversation.com/les-mots-du-management-et-si-on-faisait-le-menage-565181990, 2016.
Drucker Peter, L’avenir du management, Village Mondial, Paris, 2000.

LA SITUATION EST SOUS CONTRÔLE

Qu’un individu se dissimule puis s’éclipse sur la pointe des pieds afin d’éviter un contrôle, c’est inévitable. Il n’y a pas de moyens d’attraper toutes les personnes qui ont quelque chose à se reprocher. Mais qu’une situation réussisse à échapper elle aussi à tout contrôle nous fait peur. Est-ce pour autant, comme disait l’humoriste, que les contrôles font les bons amis?

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Il serait difficile de confondre l’homme de Néandertal avec un Lord anglais. Ce qui les sépare n’est pas simplement quelques dizaines de milliers d’années. L’un sent le fauve, marche le dos voûté, le gourdin à la main et le cri primal à la bouche. L’autre se distingue par un port altier, un parfum subtil, une canne de golf et ses formules de politesse qui fleurent bon les bonnes manières. La transition entre les deux personnages a requis un long processus de civilisation qui a été décrit par le sociologue Norbert Elias. L’homme s’est progressivement débarrassé de ses pulsions animales, de ses conduites les plus spontanées. Il a appris à manger avec une fourchette plutôt qu’avec ses mains, à déféquer en gardant contenance, à ne plus cracher alors que cette pratique a longtemps été considérée comme saine. Des tabous ont pareillement été érigés au niveau de la sexualité. Dans le même ordre d’idée, le développement du sport a permis à l’homme moderne de canaliser son rapport à la violence. Cela vaut aussi pour le football même si, dans ce cas, le sportif est revenu à la pratique régulière du crachat sur le terrain à tout instant. On peut se demander ce que cela signifie.

C’est une litote que de relever que Michel Foucault ne partage pas l’intégralité des positions d’Elias sur la question du conditionnement social. Son jugement est beaucoup moins élogieux. A ses yeux, il existe une intention. En prenant comme exemple la prison, il s’efforce de démontrer que l’objectif du pouvoir est d’exercer un contrôle sur les êtres qui constituent la société. Les institutions carcérales permettent à un petit nombre d’individus d’en surveiller un grand nombre. Ce type de dispositif se retrouve dans l’entreprise où quelques contremaîtres parviennent à superviser le travail de dizaines de salariés. En fait, la quête de performance économique renforce cette exigence de contrôle. Elle dépasse évidemment la fameuse pointeuse des entreprises. La Révolution industrielle soumet l’homme au rythme, à la discipline de la machine. Il convient d’être présent à son poste pour ne pas perturber la chaîne de production. Tout se joue à une seconde près. Rappelons que, selon une légende propagée par les syndicats, le père de l’Organisation Scientifique du Travail (OST), Frederick W. Taylor, aurait été enterré avec son chronomètre.

La notion de contrôle est centrale à notre époque. Elle se décline à toutes les sauces : contrôle des connaissances, contrôle d’identité, contrôle technique, contrôle sanitaire, contrôle des contrôleurs… puisque les dangers ne manquent pas. L’avènement d’une société de services a rendu la pointeuse quelque peu obsolète mais aucunement l’idée du contrôle. Dans la vie économique, le télétravail est en plein essor. Le contrôle ne porte plus forcément sur les moyens, le temps consacré à l’activité professionnelle, mais sur les résultats, la mission qui doit être accomplie. Quelle que soit sa forme, le phénomène du contrôle coule encore de beaux jours. Quelques éléments suggèrent que le mouvement n’est pas près de s’interrompre. Tout d’abord, le contrôle appelle le contrôle. Il obéit à sa propre logique et son emballement semble impossible à dompter. Des cohortes de consultants se sont engouffrés dans la brèche. Contre menue monnaie, ils améliorent les procédures de contrôle dans votre entreprise. Quand ils sont issus des effectifs même des organisations, cela permet de justifier leur position hiérarchique de cadre supérieur ou manager dont l’utilité ne serait pas bien claire sinon.

Cette logique du contrôle pour le contrôle est même susceptible de déboucher sur une perte totale de sens. Prenons une université qui œuvre à rendre ses procédures d’évacuation en cas d’incendie plus efficaces. Le rôle de l’expert ne se limite pas à faire sonner l’alarme et à mesurer en combien de temps le bâtiment s’est vidé de ses occupants. Trop facile. Il doit rédiger un questionnaire destiné à décortiquer les séquences et à distinguer tous les cas de figure envisageables. Les enseignants devront ainsi répondre à des myriades de questions telles que « Est-ce que tous vos apprenants ont entendu la sonnerie ? ». Le problème est qu’ils ont veillé uniquement à faire sortir leurs étudiants avec célérité. Aucun n’a stoppé l’évacuation pour les interroger : «attendez : tout le monde a-t-il entendu la sonnerie ? ». S’il y a des demi-sourds dans la classe, ce que certaines copies laissent parfois entendre, les enseignants n’en savent rien. Ils sont juste capables de certifier que tous les étudiants présents dans la salle sont effectivement sortis, c’est tout.

L’obsession du contrôle conduit par contrecoup à la nécessité de mesurer une forme progrès. Dans le cas contraire, cela signifierait que les contrôles ne servent à rien. Cette pensée est totalement intolérable bien sûr. A l’instar de l’homme, l’entreprise apprend de ses erreurs. Pourtant, d’aucuns franchissent le pas et dénaturent la philosophie du contrôle pour s’assurer que l’évolution est réellement positive, que les lacunes se corrigent au fur et à mesure des vérifications. Si l’on reste sur notre fil rouge, l’université, une annonce préalable de l’exercice d’évacuation par le responsable de la sécurité est une première option. Une multiplication compulsive des exercices d’évacuation en est une autre. Battre le record du monde dans ce domaine risque toutefois d’avoir pour contrepartie une baisse du niveau scolaire. Alors pourquoi ne pas inviter les étudiants et les personnels à se pointer chaque jour en survêtement et en baskets afin de grappiller quelques secondes ou encore interdire les études supérieures aux personnes à mobilité réduite ? On voit le souci : passer le contrôle devient plus important que conduire à une authentique amélioration.

Conseils de lecture :

Foucault Michel, Surveiller et punir : naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975
Elias Norbert, La civilisation des mœurs, Agora, Paris, 2003.

FAITES DU SPORT QU’ILS DISAIENT !

La distinction entre le travail et le loisir est apparue au dix-neuvième siècle avec la Révolution industrielle. L’intensification du rythme de travail dans des structures fermées exigeait en contrepartie des plages de repos et de détente. Le sport moderne, structuré par des fédérations et avec des règles unifiées, est né à la même époque. Comment il était et comment il est devenu…

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Le rémunération totale de Lionel Messi dépasse les 100 millions d’euro brut. Ne pas s’en offusquer puisque cela prend en compte, outre son salaire, les droits à l’image, une prime à la signature, un « bonus de fidélité » tant qu’il reste au club et des primes liées à ses performances. En net, taper dans un ballon, posséder un peigne, savoir lire et écrire, et ne pas avoir la bougeotte lui rapportent plus de 50 millions d’euros. Par heure, il encaisse 11 922 euros, soit 3,31 euros par seconde. Pour le dire autrement, en un petit quart d’heure, il gagne le SMIC. La comparaison est édifiante non seulement au regard du revenu des classes populaires mais quand on sait que Messi représente environ 40 % de la masse salariale de son club où d’aucuns estiment que même la disproportion avec ses coéquipiers est malsaine. Lucien Karpik s’est intéressé à une catégorie de biens, les singularités, qui sont caractérisés par une forte valeur symbolique et une incertitude sur la qualité. Le prix de ces biens est déconnecté d’une utilité objective et dépend de facteurs spécifiques.

Dans le football, la croissance exponentielle des droits télévisés fournit aux clubs dominants les moyens d’une politique débridée d’acquisition des meilleurs joueurs. Ceci explique que les prix montent en flèche. La critique adressée à cette analyse est assez prévisible. Certains footeux affirmeront qu’il faut être bien ignare en football pour ne pas être conscient des compétences footballistiques hors du commun de Messi. Il n’est évidemment pas question de contester les qualités balle au pied du numéro dix de Barcelone. En revanche, il est facile d’observer qu’il ne jouit absolument pas de cette réputation de sauveur lorsqu’il revêt le maillot de la sélection argentine. Alors comment est-il possible que Messi soit excellent dans un cas et décevant dans l’autre ? En vérité, le rôle de l’environnement ne peut être négligé. Les partenaires et l’entraîneur permettent ou non l’expression des plus grands talents individuels. L’œil est naturellement fixé sur la prouesse technique, l’exploit décisif. Cela l’empêche parfois de percevoir la dimension collective du sport.

Un retour en arrière s’impose. Lorsque les principes du sport moderne ont été institués, d’intenses débats ont opposé les partisans du professionnalisme et ceux qui souhaitaient tenir le sport à l’écart de dérives éventuelles liées au monde de l’argent. Comme le souligne Richard Holt, les effectifs du deuxième camp se recrutaient prioritairement dans les classes supérieures. Leur objectif était d’éviter à avoir à se mélanger sur le terrain avec les sportifs de condition modeste. C’est pourquoi quand il s’est simplement agi d’offrir aux travailleurs une compensation pécuniaire pour la perte de salaire liée à la participation à un événement sportif, loin de toute prétention au professionnalisme, les membres de l’aristocratie britannique se sont opposés avec virulence à cette proposition. L’invention du fair play est d’ailleurs une conséquence de cette position fermée. Le plaisir du jeu devait être beaucoup plus important que la victoire. L’esprit sportif devait prévaloir. Ce genre de discours était supposé constituer un obstacle supplémentaire pour les sportifs appartenant aux classes populaires.

Chaque sport a réagi de façon différente à ces débats. Le contraste entre le rugby (à quinze) et le football est saisissant à cet égard. Le rugby, « sport de voyou joué par des gentlemen », a rejeté le professionnalisme avec vigueur jusqu’à la fin du vingtième siècle. Ceci a provoqué une scission dans la famille du ballon ovale. Un rugby professionnel qui se jouait à treize a été créé en 1895 tandis que le rugby à quinze demeurait complètement amateur. Son entrée dans le sport business a certes été tardive mais il en a adopté les codes et les règles à une vitesse impressionnante. De son côté, le football, «sport de gentlemen joué par des voyous », est passé plus tôt au professionnalisme, dans la première partie du vingtième siècle dans la plupart des pays européens – cela, malgré la résistance acharnée de forces réclamant un sport pur, non gangréné. Toutefois, l’évolution en la matière a été lente jusque dans les années 1990. Il a fallu attendre 1969 pour que le contrat à terme voie le jour en France. Jusque-là, les footballeurs étaient la propriété de leur club. Quelle belle époque pour les dirigeants : ce système poussait tellement à la baisse des salaires que la paie de certains internationaux dépassait le SMIC d’à peine 20 % !

L’arrêt Bosman de 1997 sera un tournant dans cette libéralisation du sport professionnel européen. Les tribunaux communautaires statuent alors qu’un club n’a plus le droit de réclamer une indemnité de transfert quand un joueur, dont le contrat vient de s’achever, décide de s’engager dans une autre équipe. En même temps, ils interdisent aux fédérations sportives d’établir dans leurs règlements une discrimination entre citoyens de l’Union en fonction de leur nationalité. C’est ce point qui reste le plus commenté mais tous deux contribuent à assimiler le sport professionnel à une activité économique comme une autre. La transformation de l’espace communautaire en un grand marché concerne également les sportifs. Il existe ainsi un marché des joueurs de football. Il s’agit en fait d’un marché dual. Le premier compartiment abrite les singularités. Le cocktail explosif entre la forte valeur symbolique et les droits télévisés explique la démesure des rémunérations. Dans le second, on trouve les joueurs de qualité inférieure, ceux qui sont presque interchangeables. Leurs salaires sont beaucoup plus modestes. Paradoxalement, les classes populaires ne sont pas jalouses des sommes empochées par les stars, comme si ces dernières avaient gagné au loto de la vie. Un pied de nez aux prétendus intellectuels qui condamnent cette folie ?

Conseils de lecture :

Holt Richard, Sport and the British: A Modern History, Oxford University Press, Oxford, 1990.
Karpik Lucien, L’économie des singularités, Gallimard, Paris, 2007.

MAIS MOI, C’EST DIFFERENT…

A l’ère du tout à l’ego, il est sain de pouvoir se raccrocher à des principes clairs, objectifs, qui nous permettent de gérer nos relations avec les autres occupants de la planète. La réciprocité en fait partie. Elle est heureusement d’un grand secours.

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Une expérience menée sur des paires de capucins gourmands par Sarah Brosnan et Franz de Waal donne le ton. En échange d’un galet, les singes sont habitués à recevoir chacun du concombre. Les opérations se déroulent sans encombre jusqu’à ce que les scientifiques récompensent un des deux singes par un délicieux grain de raisin tout en continuant d’offrir du concombre à l’autre. Le taux de participation des capucins à ces échanges passe à 40%. Lorsque le scientifique distribue des grains de raisin sans contrepartie à ses « chouchous », le pourcentage continue sa chute et atteint 5 % . La population des singes ne goûte guère à ces simagrées et se met même à balancer toutes sortes d’objet sur l’homme de science. La conclusion est sans appel : certains animaux sont dotés du sens de la réciprocité – pas tous parce que, par exemple, si une huitre se ferme, c’est rarement en raison d’un manque de respect à son égard – mais il est clair que les humains ne sont pas une exception.

Quand, dans un groupe humain, des individus s’arrangent pour recevoir sans jamais rien donner en retour, ils sont mal perçus au point que certains entreprennent de les punir dès lors que les malotrus sont démasqués. Une expérience d’Ernst Fehr et de Simon Gächter montre que la tendance à sanctionner ceux qui ne jouent pas le jeu de la réciprocité augmente avec la durée de la relation. Pour peu qu’elle soit éphémère, la punition des égoïstes est rare. Il faut dire que la punition est souvent coûteuse ; alors pourquoi gaspiller des ressources si l’on sait que l’on a peu de chances d’être confronté à la personne en question dans le futur. Ce n’est plus la même histoire quand la relation est durable. Les comportements qui relèvent de la « punition altruiste » sont plus fréquents. Typique de ce cas de figure, le copropriétaire qui vient rappeler les règles de vie les plus élémentaires à un résident indélicat et qui n’ignore pas qu’il risque d’essuyer des reproches ou des insultes, voire de devenir une cible pour son interlocuteur. Il se sacrifie pour la collectivité en quelque sorte.

Parfois, la punition peut paraître quelque peu exagérée. On se souvient du citoyen américain qui avait fait sauter la cervelle de la grossière créature ayant grillé la politesse à une file de personnes pour entrer plus rapidement au cinéma. Mais, en laissant de côté l’éventuelle disproportion entre le « crime » et son châtiment, l’intention du tireur était d’agir en faveur de la justice sociale et il n’ignorait pas qu’il se rendrait en prison pour un petit bout de temps, et évidemment sans passer par la case départ. En fait, Matthew Rabin distingue deux formes de réciprocité : la réciprocité positive, où l’on récompense un individu qui nous a fait du bien, et la réciprocité négative, où l’on punit quelqu’un qui nous a fait du mal. La plupart des travaux traitent de l’une ou l’autre… mais à partir de nos attentes. Il serait bon de s’interroger sur ce que les autres personnes pensent de nous? Agissons-nous bien dans un esprit de réciprocité. Il est bien dommage que ce type d’approche soit délaissé car c’est le cœur du problème. Nous sommes assez indulgents envers nous-mêmes, beaucoup moins envers les autres et cela se voit.

Quand François Fillon expliquait que les médias n’étaient pas assez pugnaces et qu’un homme politique mis en examen devait démissionner, c’était avant d’être confronté lui-même à la situation. Quand il est devenu une proie, il a révisé son jugement : les médias étaient instrumentalisés dans une implacable chasse aux sorcières et la présomption d’innocence devait primer. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. A l’autre bord politique, le leader de Podemos Pablo Iglesias s’en était pris au Ministre des finances espagnol en 2012 : « On ne peut pas mener la politique économique d’un pays depuis la terrasse d’un appartement de 600 000 euros ». Catastrophe, quelques années plus tard, il se portait acquéreur d’un appartement du même prix. Soudain, l’éducation et de la qualité de vie pouvaient justifier un tel achat. Il faut le comprendre : il ne savait pas lui non plus qu’il serait frappé un jour par un affreux coup du sort. Et ces gens nous gouvernent et prétendent décider au nom de la collectivité.

Jusqu’à présent, il n’était question que de politique, de guerre éventuelle, mais il y a bien pire avec le football et ses enjeux fondamentaux. En demi-finale de la dernière Coupe du monde, après avoir été battus par la France, les Belges se sont plaints du jeu défensif de leur adversaire et affirmaient posséder une équipe d’un niveau supérieur. La presse française s’est levée comme un seul homme pour étriller les « diables rouges » et les accuser d’être une sacrée bande de mauvais perdants. Elle avait juste oublié de montrer l’exemple deux ans plus tôt en finale de l’Euro : la France avait été alors vaincue par le Portugal et, manifestement, selon ses dires, les Portugais n’avaient pas trop mérité leur victoire en se recroquevillant en défense, empêchant ainsi la meilleure équipe de triompher. Il faut dire que, dans ce cas précis, les Français étaient déçus et espéraient tellement être couronnés sur leur sol national ! Cela justifie un traitement un brin différencié. L’auteur de ces lignes imagine facilement les critiques qui pourraient lui être adressées. Et toi, tu respectes mieux le principe de réciprocité peut-être ? La réponse est « oui, bien sûr… et, quand je ne m’y conforme pas, c’est parce que la situation était vraiment différente ».

Conseils de lecture :

De Waal Frans, Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux, Les Liens qui Libèrent, Paris, 2018.
Fehr Ernst et Gächter Simon, « Cooperation and Punishment in Public Goods Experiments », American Economic Review, 2000, p. 980-994.