ATTENTION, CLASSIFIE!

L’homme a inventé la roue, le fil à couper le beurre. Il a également chassé le mammouth, cueilli des pommes et des groseilles. Parmi ses multiples activités, les tâches de classification n’ont occupé qu’une infime partie de son temps. Heureusement, en un sens. Il semble toutefois que, depuis quelques siècles, il ait rattrapé le temps gagné.

classification

Pour traiter de la pratique des classifications, la référence à Michel Foucault est incontournable. Selon le philosophe français, elles jouent encore un rôle secondaire à la Renaissance. C’est seulement avec l’ère des Lumières qu’elles prennent leur essor. Le but est alors d’établir des comparaisons, de distinguer les identités et les différences entre les objets, et non plus déceler leurs ressemblances dans un monde ordonné par Dieu. La fonction des mots évolue en parallèle. Ils deviennent représentatifs des choses. Cependant, les classifications ne sont pas de simples  « jeux des sept familles ». Elles ne sont jamais neutres. Quand l’homme ordonne lui-même les relations entre les objets, qu’il dessine des clivages, qu’il instaure des hiérarchies entre eux, il oriente forcément le regard et l’analyse. C’est pourquoi, poursuit Foucault, derrière la question de l’amélioration des connaissances, la logique du savoir, celle du contrôle social et du pouvoir n’est jamais très éloignée.

La « classification-mania » règne sans partage dans notre société. L’obsession taxonomique n’est pas l’apanage des services de sécurité ou d’administrations qui oscillent entre l’admiration pour Kafka et l’abrutissement le plus profond. Rien n’échappe à cette tendance, y compris les sujets farfelus. Ainsi, Jean-François Dortier propose une classification d’une population qui est loin d’être en voie d’extinction, à savoir les cons. Dans sa description, paradent fièrement l’ »arriéré », le « beauf », le « con universel », le « zinzin », le « débile »… Dans le même ordre d’idée, au dix-neuvième siècle, Charles Fourier présentait une typologie des cocus : le « cocu en herbe », le « présomptif », le « désigné », l’ »irréprochable »… Au final, le philosophe français inventoriait 80 catégories d’hommes à cornes. Il est bien dommage que personne à ce jour ne se soit lancé dans une investigation établissant un lien éventuel entre les diverses catégories de cons et de cocus. La piste mériterait assurément d’être creusée.

La classification des individus dans la société a beaucoup intéressé les penseurs.  Selon Platon, l’homme est une créature qui satisfait des besoins animaux, qui est susceptible de faire preuve de courage et qui est capable de faire preuve de réflexion. A partir de là, il distingue trois catégories de citoyens : les travailleurs, dont le rôle est de nourrir la population, les guerriers, qui la protègent et les philosophes, qui se situent au sommet de la hiérarchie et lui montrent la voie. Le Moyen Age chrétien s’inspire de ce découpage. Les paysans se trouvent en bas alors que les nobles, qui font la guerre, occupent le niveau intermédiaire. Le seul vrai changement apparaît tout en haut : comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, les hommes d’église chassent les philosophes pour mener la collectivité à bon port. En Inde, le découpage originel fait ressortir quatre castes (varna) : prêtres et enseignants, gouvernants, artisans et marchands, ouvriers et serviteurs. Il est complété par une division supplémentaire en castes (jati) fondées sur des professions héréditaires.

Avec le développement des activités économiques, les classes inférieures, celles qui contribuent à la croissance des richesses, deviennent l’objet de l’attention des classificateurs. Adam Smith distingue trois catégories d’individus d’après leur place dans la sphère productive : les capitalistes, les salariés et les propriétaires fonciers qui tirent leur revenu, la rente foncière, de la détention des terres. Quelques décennies plus tard, Karl Marx retirera la classe des propriétaires fonciers, qui pèsent de moins en moins avec la Révolution industrielle, pour laisser face à face capitalistes et salariés. A la même époque, Fourier, toujours lui, dressait un tableau extrêmement pointu de la nature humaine. Il distinguait 810 tempéraments, 405 par sexe et 12 passions, parmi lesquelles la « composite » qui pousse les hommes à s’associer, la « cabaliste » qui les exhorte à s’affronter et la « papillonne » qui les invite au changement. Afin de réconcilier tous ces éléments, il préconisait la création d’un modèle de société formé d’unités de base, nommées « phalanstères » dénombrant 1 620 personnes, éventuellement 1 600. Inutile de préciser que ce grand maniaque termina sa vie vieux garçon.

Les professions et catégories socioprofessionnelles (PCS), qui ont pris la suite des catégories socio-professionnelles (CSP), ont affiné le clivage en fonction des activités économiques avec 6 groupes : agriculteurs et exploitants ; artisans, commerçants et chefs d’entreprise ; cadres et professions intellectuelles supérieures ; professions intermédiaires ; employés et ouvriers. Cette typologie a longtemps correspondu à la conscience d’appartenir à un groupe social. Avec la disparition progressive de la classe ouvrière, ce n’est plus vraiment le cas. Dans la société post-industrielle, les frontières se brouillent. Malgré une certaine pertinence, la distinction entre les métropolitains, profitant de la mondialisation, ouverts et sympathiques, et les laissés-pour-compte des récents bouleversements économiques, fermés et antipathiques, reste quelque peu grossière. La situation d’une assistante émargeant au SMIC et domiciliée en banlieue parisienne n’est pas meilleure que celle du notaire d’une petite ville dans le Gers.

Il faut ajouter que les changements sont d’une impressionnante rapidité et que les classifications doivent s’adapter en permanence. Pour illustration, auparavant les institutions financières et les compagnies d’assurance étaient clairement dissociées. Avec le développement de la « bancassurance », les deux secteurs institutionnels ont été rapprochés sous l’appellation sociétés financières. Dans cet environnement en perpétuel mouvement, il est possible de se raccrocher à une bouée, le revenu des agents économiques. Par exemple, 50 % des Français touchaient moins de 1 710 euros net par mois. Pour ce qui est du salaire moyen, il est de 2 250 euros. Enfin, dernier repère, les 10% les plus privilégiés disposent en moyenne par mois de 5 200 euros, revenus du patrimoine compris. Voici comment les individus peuvent être évalués. Valeur. Les Grecs avaient une autre acception du mot.

Conseils de lecture

Fourier Charles, Tableau analytique du cocuage, Mille Et Une Nuits, Paris, 2002.
Marmion Jean-François (ed.), Psychologie de la connerie, Sciences Humaines 2018.

TOUJOURS ÊTRE AU PARFUM

L’odorat est un sens dénigré par les philosophes. A la différence de l’ouïe et de la vue, il renvoie à l’homme sauvage qui s’appuie sur son nez pour humer la présence d’un prédateur. Dans le monde civilisé, « flairer » signifie deviner, avoir une préscience, loin d’une analyse rigoureuse des faits. Pourtant, notre nez n’a pas bougé. Il reste au milieu du visage comme l’église au centre du village.

parfums

Il n’est pas certain que l’homme des cavernes s’enduisait le corps d’une lotion capiteuse avant d’aller conquérir le cœur de sa belle. En revanche, il existe des preuves de fabrication ancienne de produits parfumés vers 7 000 avant J.-C. en Mésopotamie. L’origine du mot, per fumare, atteste que les hommes brûlent alors des matières pour se rapprocher de leurs divinités par la fumée. Les substances odorantes cessent rapidement d’être destinées à des fins exclusivement religieuses. Le fameux fumet de Cléopâtre sert ainsi à la séduction d’êtres humains. Durant ces temps anciens, on observe que l’utilisation du parfum est l’apanage des classes favorisées. Le monde gréco-romain ne manque pas d’y recourir également mais, malgré l’influence que cette culture exerce sur nos sociétés, c’est plus par l’intermédiaire du monde arabe qu’il s’est répandu en Occident. Entretemps, le christianisme a joué un rôle de frein à sa diffusion en l’associant à l’impudeur. A partir du Moyen Age, le parfum connaît un nouvel essor, paradoxalement grâce aux croisés qui importent en Europe les élixirs orientaux ainsi que des procédés comme la distillation. Le métier de parfumeur peut se développer.

Il faut avoir à l’esprit qu’à cette époque la population ne respire pas la propreté. Dans cette configuration où l’homme vit parmi les immondices, mélangé avec des animaux, l’expression « ça sent le fauve » serait totalement anachronique. Qu’un lion rugisse : «pouah, ça sent l’homme » serait plus réaliste d’autant plus que l’homme se méfie de l’eau comme de la peste, laquelle est très présente par ailleurs. Le bain est proscrit et le nettoyage se fait pratiquement à sec. La population craint en effet que les maladies ne pénètrent dans l’organisme en se glissant par les pores dilatés de la peau mouillée. Si l’on ajoute que l’urine était utilisé comme désinfectant et comme produit de beauté, plus précisément comme décolorant permettant aux princesses d’obtenir des cheveux d’un blond vénitien, il est clair que, même à Versailles, ça ne sentait ni la rose, ni l’œillet. La révolution olfactive débute en plein cœur du dix-huitième siècle. Elle précède l’autre, celle des sans-culottes, et elle est inspirée par le mouvement hygiéniste. La priorité est d’éradiquer les zones boueuses. L’air doit être purifié en pavant les rues, en asséchant les marais pestilentiels. Il doit aussi être ventilé. L’eau n’est plus l’ennemie.

Cette évolution modifie le regard qui est posé sur les fragrances. Jusque-là, leur fonction était de dissiper l’odeur nauséabonde, rance, qui collait aux hommes. C’était des parfums forts et leurs principaux ingrédients étaient d’essence animale : musc, ambre, civette. Avec l’amélioration de l’hygiène, leur vocation change. Les légères senteurs florales sont privilégiées. Une délicatesse se dégage. Les fines nuances qui apparaissent autorisent une véritable individualisation de la séduction. Cette tendance séculaire connaîtra quelques retours en arrière teintés de nostalgie – l’ambre notamment reviendra fugacement à la mode. Toutefois, le mouvement vers la douceur est bien marqué. Il est conforté par l’argumentation des hygiénistes. Le musc est une sécrétion provenant d’une glande abdominale entre le nombril et les organes sexuels du chevrotin porte-musc mâle ; l’ambre est une concrétion de l’intestin du cachalot – et non du sperme de baleine comme de sympathiques rêveurs l’ont suggéré – tandis que la civette produit une pâte molle odorante. Autrement dit, ces parfums animaux sont excrémentiels et, à ce titre, doivent être bannis.

Alain Corbin souligne la relation entre le positionnement politique et le choix des odeurs. Les exhalaisons d’origine végétale sont préférées par la bourgeoisie républicaine alors que les parfums extraits d’animaux sont plébiscités par l’aristocratie. De ce point de vue, la disparition progressive de ce type de senteurs est un indicateur de l’effacement d’une classe sociale, la noblesse. De manière plus générale, durant le dix-neuvième siècle, le discours sur le propreté et l’horreur exprimée envers la promiscuité dressent un clivage net entre les classes supérieures et les pauvres dont l’odeur devient, d’un coup, insoutenable. Qu’importe finalement si les effluves fétides sont causées par une imprégnation inhérente à l’environnement du démuni ou par une éventuelle négligence à se débarrasser de la crasse. Que les miséreux se rassurent : ils sont nombreux et puis ils ne sont pas seuls. Selon les croyances en vigueur, les homosexuels, les Juifs et encore plus les homosexuels juifs puent terriblement aussi. La proximité avec les Noirs, que l’on reniflait de loin, n’était pas plus recommandée. C’est pourquoi, d’après un savant, les requins étaient davantage attirés par leur odeur que celle des Blancs. On est béat d’admiration devant le protocole expérimental du chercheur arrivant à un tel résultat…

Les conséquences de la révolution olfactive ne se limitent pas à cette fracture sociale. Une dimension économique est pareillement observable. Pour ne pas incommoder les bourgeois, les activités odorantes comme la tannerie sont repoussées en périphérie des grandes villes, cela au moment où les industries chimiques naissantes, qui ouvriront d’ailleurs de nouveaux horizons à la parfumerie, cherchent des sites d’implantation. Le lobbying intense des patrons de compagnies chimiques obtiendra parfois que les usines s’installent aux portes de la cité… au grand dam des habitants exposés, pour qui de mauvaises odeurs en chassent d’autres. Pour les amadouer, il leur sera expliqué que les parfums d’usine, symboles de la modernité économique, sont moins nocifs que ceux qui sortent des tanneries. A Seveso, Bhopal ou Toulouse, on pourrait y déceler quelque ironie rétrospective. Heureusement, les usines chimiques ont fini par être presque partout éloignées.

Conseils de lecture :

Corbin Alain, Le miasme et la jonquille, Champs, Paris, 2016.
Le Guérer Annick, Le parfum : des origines à nos jours, Odile Jacob, Paris, 2005.

LE POINT DE PUISSANCE

PowerPoint a envahi la planète. Ce logiciel de présentation a imposé ses commandements sans rencontrer de résistance acharnée – cela, à faire pâlir les religions plus classiques, monothéistes ou polythéistes, qui ont dû affronter une abondance de critiques virulentes. Mais en quoi PowerPoint est-il donc « l’opium du peuple » ?

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Dans un ouvrage qui connut un fort retentissement en son temps, l’anthropologue Pierre Clastres affirmait que l’existence de l’Etat n’était pas la forme aboutie et nécessaire de toutes les sociétés humaines. A l’encontre de cette thèse défendue par une partie de ses confrères, il réfutait tout déterminisme pour les groupes sociaux. Aucune évolution linéaire n’était obligatoire. Ceci supposait que le pouvoir de coercition dont les dirigeants sont susceptibles de disposer soit neutralisé assez tôt puisque, dès lors qu’une hiérarchie s’instaure, qu’une élite émerge, l’organisation la plus efficace de cette domination s’avère être l’Etat. A cette fin, Clastres décrivait une chefferie indienne égalitaire où la fonction dirigeante était dépourvue des attributs de la puissance. Le chef ne disposait d’aucun pouvoir réel. Il lui était interdit de prendre des initiatives sous peine de renvoi. De plus, il était sollicité en permanence, jusqu’à l’agacement parfois, afin de céder les biens qui lui étaient transmis. En outre, une bonne capacité d’élocution lui était indispensable sachant qu’il était supposé parler sans relâche en rabâchant des histoires connues de tous les membres de la communauté.

Indépendamment du débat sur la place de l’Etat, le livre de Clastres montre le rôle joué par le bavardage des dirigeants d’un groupe social. Tel un bruit de fond, ce babillage est nécessaire à la consolidation des liens entre les individus qui lui appartiennent. Ce trait n’est évidemment pas spécifique aux sociétés primitives. A la moindre occasion, un chef d’Etat s’exprimera et prononcera un discours lénifiant sur l’unité de la nation. Les grandes organisations se trouvent exactement dans la même configuration. Les huiles qui les pilotent réunissent à intervalle régulier la masse des collaborateurs afin de leur administrer une piqûre de rappel d’éléments qu’ils jugent centraux… mais que tous connaissent par cœur. D’où cela vient-il ? Yuval Noah Harari différencie les sociétés humaines et animales. D’ordinaire, une troupe de chimpanzés comprend entre 20 et 50 singes. Au-delà, un désordre s’instaure. Les groupes humains atteignent aisément les 100-150 unités mais il leur est difficile de dépasser cet ordre de grandeur sur l’unique base de la connaissance intime et du commérage. Pour franchir ce cap, il leur faut des récits, des croyances, des mythes et c’est précisément pour cette raison que le chef doit prendre la parole pour ne rien dire finalement.

Voici donc le terreau sur lequel PowerPoint a prospéré. Frank Frommer retrace l’histoire de ce logiciel singulier. En fait, la pratique des présentations professionnelles est assez ancienne. Elle remonte à l’essor des entreprises de taille gigantesque, appelées firmes multidivisionnelles, dans les années 1920. La tendance ne n’est jamais démentie. En revanche, les supports vont évoluer : le paperpoard, un tableau souvent sur trépied constitué de grandes pages de papier rabattables ; la diapositive, le transparent, projeté sur la vitre d’un rétroprojecteur pour être visionné sur un écran, et Powerpoint. L’idée de son inventeur, Robert Gaskins, était de créer un programme graphique qui fabrique des diapositives et fonctionne avec Windows et Macintosh. La première version du logiciel sortit en 1987. Quelques mois plus tard, Microsoft rachetait la société Forethought au sein de laquelle l’équipe de Gaskins œuvrait. Puis la révolution Powerpoint a presque tout emporté sur son passage même si le paperboard a survécu dans un autre registre. Plus personne n’aurait désormais le plaisir d’assister à un envol de transparents depuis un rétroprojecteur soufflant le chaud et le froid.

Le défilé des slides (diapositives) permet des présentations simples et soignées. Les jeux d’effets visuels contribuent à asseoir le prestige de l’orateur. Ainsi que l’indique le nom du logiciel, tout repose sur la puissance des points, c’est-à-dire l’affichage de listes. Ces énumérations suggèrent une forme d’exhaustivité dans le traitement de la question abordée. La logique de standardisation peut être poussée tellement loin que les concepteurs de Powerpoint avaient proposé des trames prêtes à l’usage pour les béotiens en informatique. Par dérision, ils avaient dénommé cette fonctionnalité « Wizard », qui signifie à la fois magicien et expert. Le succès a tellement été au rendez-vous que même la désignation moqueuse a été conservée. Ce n’est pas surprenant. Rappelons que le but principal de ces raouts est de faire écouter la musique de fond de l’organisation. Or, le modus operandi qui vient d’être décrit assure un parfait formatage des esprits. Les consultants ne s’y trompent pas. Il n’est pas rare qu’ils construisent leur propre trame et se bornent ensuite à la décliner en changeant simplement les chiffres et le nom de l’entreprise. Gare aux étourdis qui oublient la dernière opération.

Cette démarche est abrutissante, voire dangereuse, puisque les éléments sont listés sans que le lien éventuel entre eux soit explicité. Imaginons le chef de la tribu indienne procédant à un bilan de la saison de la chasse sur une diapositive :
1. une baisse de performance (les chiffres du petit et du gros gibier) ;
2. des prières qui portent moins (la voix enrouée du sorcier) ;
3. un environnement concurrentiel de plus en plus dense (l’arrivée des X sur notre territoire de chasse) ;
4. le réchauffement climatique (la réduction de la biodiversité);
5. des perspectives encourageantes (de nouveaux troupeaux dans les parages, le sorcier va mieux).
Parmi les trois causes invoquées, y en a-t-il une qui pèse davantage ? L’arrivée des X signifie-t-elle que des chasseurs ont été affectés à des tâches de protection ou qu’il faut partager les proies avec les nouveaux venus ? Peu importe, la tribu entendra les mots clés qui la cimentent : « eux », « nous », « prières », « gibier ». Dans le cas de la chefferie indienne, ce n’est pas forcément crucial. Pour les salariés jetables d’une compagnie qui exporte des boîtes de conserve vers le Kazakhstan, ce type de gadget est essentiel.

Conseils de lecture :

Clastres Pierre, La société contre l’Etat, La Découverte, Paris, 1974.
Frommer Franck, La pensée Powerpoint, La Découverte, Paris, 2010.

TOUT ÇA, C’EST DES CONNERIES !

Interpellé par un gilet jaune qui lui avait jeté un cinglant : « mort aux cons », le général de Gaulle aurait répliqué qu’il s’agissait d’un « vaste programme ». Quoiqu’apocryphes, ces propos témoignent de la prégnance d’une réalité. Ils sont parmi nous, nous pourrissent la vie au travail et sont parfois très contagieux. Au secours…

roidescon

On traite parfois les cons d’andouilles, de cloches, de crétins, de débiles, d’idiots, d’orchidoclastes, de stupides, de sots, de truffes, voire de bêtes, tant que les antispécistes ne seront pas parvenus à interdire cette qualification qu’ils jugent stigmatisante pour les animaux. Pourtant, même si quand on rencontre un, on le reconnaît, cette espèce est difficile à décrire précisément. De ce point de vue, le con fait un peu songer à la vache : ça a quatre pattes, ça fait meuh, ça a souvent des tâches… mais comment définir précisément un con, mis à part les célèbres aphorismes de Michel Audiard ?

Qu’est-ce qui fait basculer un homme du côté de la connerie ? Peut-être la question ainsi libellée suggère-t-elle une piste prometteuse. En effet, plutôt que de se référer aux cons, il est certainement préférable de parler de comportements cons, de conneries, puisque tout le monde, y compris les plus sages, pratique l’activité. Que des êtres soient plus assidus que d’autres n’est pas le problème. Comme l’a chanté Jacques Brel dans « l’air de la bêtise » : « Pour qu’il puisse m’arriver / de croiser certains soirs / ton regard familier / au fond de mon miroir ». Personne n’y échappe. En être conscient est un premier pas pour ne pas tomber dedans trop fréquemment.

L’analyse économique est supposée ignorer souverainement la connerie. En effet, la théorie dominante considère que l’homme est rationnel, que son intelligence calculatrice lui permet d’atteindre ses objectifs sans sourciller. Ce n’est donc pas chez les économistes orthodoxes que l’on peut espérer voir un con surgir en plein milieu de la réflexion. En revanche, ceux d’entre eux qui poussent des cris d’orfraie dès que l’hypothèse de rationalité est relâchée, à chaque fois qu’une autre approche du comportement humain est envisagée, semblent satisfaire à tous les critères d’éligibilité en la matière, à leur corps défendant.

La théorie des perspectives, qui a été développée par Daniel Kahneman et Amos Tversky, propose un angle d’attaque qui ménage de l’espace à la connerie. Elle est centrée sur la notion de biais heuristique – une heuristique de jugement est une opération mentale et intuitive, une déduction rapide à laquelle l’individu procède parce que, justement, il n’est pas en mesure de soupeser à chaque seconde le pour et le contre avant de prendre une décision. Ce n’est pas qu’il serait comme l’âne de Buridan, incapable de trancher entre de l’eau et un picotin d’avoine. A solliciter son cerveau en permanence, il deviendrait fou.

Nous pouvons nous tranquilliser : les biais heuristiques ne manquent pas. Parmi ces possibles erreurs de jugements propices à l’éclosion de la connerie, la place de l’illusion de contrôle doit être soulignée. L’homme pressé appuie énergiquement sur le bouton pensant que, de cette manière, l’ascenseur arrivera plus vite. Pas très fûté, assurément. D’aucuns objecteront que cette personne se conduit ainsi uniquement parce qu’elle est tendue. C’est inexact parce que le même individu lancera doucement les dés s’il escompte que le 1 sorte mais avec force s’il a besoin du 6.

Parmi les supports appréciables à la connerie, le biais d’autocomplaisance figure également à un rang élevé. L’être humain tend à attribuer ses réussites à ses propres mérites et ses échecs à des facteurs extérieurs. Un supporter d’équipe de football – oui, je sais, l’exemple est facile – se plaindra d’une défaite concédée à cause de l’arbitrage. Il n’associera pas la victoire de ses protégés à un coup de main de l’homme en noir. A l’intérieur de cet océan de biais, un dernier, celui de confirmation, sera évoqué ici. L’individu privilégie les informations qui le confortent dans son jugement et négligera les autres. Si l’on subodore que tel prévisionniste est un gourou, on mettra l’accent sur le krach qu’il a deviné, pas sur ses prophéties tombées à l’eau. Plus simplement, un communiste ne s’abonnera pas au Figaro.

Maintenant que la théorie des perspectives nous a enfin prouvé que la connerie existait sur terre, il reste à examiner comment le phénomène est traité dans les faits. Une intervention de l’Etat serait bien utile pour le protéger non seulement contre les autres mais aussi contre lui-même. L’article L120-1 du Code de la consommation interdit les pratiques commerciales déloyales définies comme une perturbation significative du comportement du consommateur « normalement informé et raisonnablement attentif et avisé ». En dernier ressort, c’est au regard de « la capacité moyenne de discernement de la catégorie ou du groupe » que les pratiques commerciales sont appréciées. En plaçant le curseur de la sorte, le législateur a souhaité conserver un équilibre entre les intérêts de l’acheteur et du vendeur.

Le mot employé « moyenne » a été choisi à dessein. Il n’est pas fait mention d’une capacité « réduite ». Ceci signifie que, par contraste avec les handicapés mentaux qui bénéficient de dispositifs de protection spécifiques, les cons sont laissés à l’abandon. Le législateur n’est d’ailleurs pas forcément indifférent à leur sort. Il craignait juste qu’une politique de protection trop étendue ne débouche sur des récriminations incessantes en provenance de consommateurs opportunistes ou même de mauvaise foi. C’est la fameuse histoire de la personne qui met son chien dans le four à micro-onde parce qu’il n’y avait pas de contre-indication dans le mode d’emploi. Les avocats qui défendent les entreprises dans leurs litiges contre les consommateurs en jouent à l’envi : « il faut être d’une sottise infinie, habiter sur la planète Mars pour croire à de telles fadaises ». Les juristes goguenards parlent de « délit de crétinisme » quand l’acheteur est débouté de sa demande. Pauvre con !

Conseils de lecture :

Lemonnier Marc, L’intégrale Michel Audiard. Tous ses films de A à Z, Hors Collection , Paris, 2012.
Sutton Robert, Objectif Zéro-sale-con : Petit guide de survie face aux connards, despotes, enflures, harceleurs, trous du cul et autres personnes nuisibles qui sévissent au travail, Vuibert, Paris, 2007.

LA GRANDE BOUFFE…

Comment impressionner ses convives avec un menu sortant de l’ordinaire ? Les cuisiniers-ières rivalisent d’imagination à l’approche des fêtes. Tout est bon dans le réveillon. Tout ? Non en fait, parce que même si le champ des aliments possibles s’élargit de jour en jour avec les insectes, voire le quinoa, la dégustation de viande humaine demeure un tabou.

cannibale

Le cannibalisme est une pratique qui fascine en même temps qu’elle inspire un sentiment de dégoût. Elle renvoie spontanément à des rites tribaux. Selon certaines croyances, le guerrier consommant la chair de son ennemi s’empare de son énergie, sa puissance. Mais elle n’est pas l’apanage des cultures anciennes. Confrontés à des conditions de survies extrêmes, des hommes ont déjà été poussés à manger leurs pairs. D’Hannibal Lecter à Issei Sagawa, le Japonais saisi d’une passion dévorante envers une malheureuse étudiante, la liste des comportements déviants regorge d’actes d’anthropophagie. Le sentiment de répulsion est profondément ancré dans les cœurs. Dans le monde grec où les sociétés occidentales aiment à puiser, la mythologie était assez chatouilleuse sur le sujet. L’histoire du père de Zeus, Cronos, qui inscrivait ses enfants au menu de ses repas est supposé susciter l’effroi. La religion chrétienne n’est pas en reste non plus. Un véritable tabou s’installe bien que le sacrement de l’eucharistie par lequel le fidèle avale le corps et le sang du Christ soit parfois mal apprécié, notamment chez les Romains superbement taquins.

Les antispécistes ont raison sur un point : l’homme n’est ni seul, ni au-dessus du lot. Les animaux ne se privent effectivement pas de se nourrir de leurs congénères. Qui n’a pas été ému par ces documentaires animaliers dans lesquels un lion débarque dans une meute, limoge le mâle dominant puis désosse sa progéniture avant de s’en repaître ? Le nouvel alpha fait ainsi d’une pierre deux coups : il rend les femelles accessibles à ses avances tout en prévenant les problèmes de succession qui s’annoncent. L’exemple de la mante… religieuse est également bien connu. La femelle n’hésite pas à engloutir le mâle durant l’accouplement, en particulier si elle a une petit creux. Une charmante bestiole en vérité. Comme chez l’homme, elle vise à récupérer l’énergie nécessaire à la perpétuation de ses gènes. Des études sérieuses démontreraient que les humains et les animaux partagent une caractéristique commune supplémentaire : ils refusent conjointement de faire bombance avec des parties du corps de leur belle-mère. Une question de goût probablement.

Le mot « cannibaliser » a été transposé au monde des affaires. L’idée n’est pas pour autant d’établir un parallèle entre le « big business » et les peuples dits primitifs – ce qui serait, reconnaissons-le, désobligeant pour ces derniers. La cannibalisation des ventes signifie que l’attraction exercée par un produit est tellement intense qu’elle détourne les consommateurs d’un éventuel achat d’autres produits de cette marque. Le produit phare n’augmente pas les ventes de l’entreprise. Seule leur répartition entre les différents produits de la marque change. La cannibalisation est ici le signe d’un échec commercial mais, plus que cela, l’analogie avec les êtres vivants est discutable. En effet, un cannibale est supposé se sustenter avec des êtres appartenant à la même espèce comme lorsqu’un cobra royal ingurgite un autre serpent. Or, dans le cas de la stratégie d’affaires, ce ne sont pas les entreprises du même secteur, c’est-à-dire les concurrents, qui sont éliminés mais des produits fabriqués par la même entreprise. Tout se passe comme si un guerrier cannibale s’empiffrait de membres de son propre corps.

Que le rapprochement soit quelque peu abusif ne doit pas empêcher de s’intéresser aux circonstances qui mènent une entreprise à la cannibalisation de ses ventes. Pour cela, il convient de se plonger dans l’univers de la guerre. Casque vissé sur la tête, les stratèges éructent des directives à leurs subordonnés paniqués par les obus qui s’abattent dans un fracas assourdissant tout autour du quartier général de campagne. La réplique doit être aussi cinglante. Les canons d’artillerie, les avions se mettent à bombarder les sites où les forces ennemies ont été localisées. Cela tire dans tous les sens mais, bien que les repères se brouillent parfois, il est impensable de réduire l’intensité du feu. C’est dans ce contexte que surviennent les regrettables « tirs amis » – des soldats tuent leurs frères d’armes plutôt que leurs ennemis. George Patton avait pourtant averti : « L’objet de la guerre n’est pas de mourir pour son pays, mais de faire en sorte que le salaud d’en face meure pour le sien ». Quoique Montesquieu parle de « doux commerce », l’environnement des affaires ressemble à s’y méprendre à celui des conflits armés. Les bombes sont juste légèrement moins bruyantes.

Le quartier général des génies du management d’entreprises est habituellement situé dans des bâtiments flambant neuf qui en imposent. Ils ont troqué le treillis pour le costume-cravate mais la logique est identique : ne pas abandonner l’espace à l’ennemi, se positionner sur chaque segment du marché. Réfléchir ? C’est pour plus tard si on trouve le temps. Au moins, les militaires mettent leur vie en danger. Là, c’est uniquement leurs super bonus qui sont en jeu. Ces managers qui canardent à tout-va en arrivent inévitablement à cannibaliser leurs produits. Le Président de la SNCF, Guillaume Pepy, avait annoncé son intention de faire absolument de tout sauf de l’avion. Dans l’attente du rachat d’un porte-avion nucléaire qu’elle convertirait en bateau de croisière, la SNCF s’est donc positionnée sur le TGV et l’autocar. Comme sa politique de prix transformait le TGV en produit de luxe, elle a alors développé une offre low cost pour le train qui est immédiatement venue concurrencer ses autocars. La SNCF vient de les vendre à BlaBlaCar. Inouï, non ? Oui, oui ! Et que dire du cas d’école Epson ? Il y a une vingtaine d’années, cette entreprise a attaqué le marché des imprimantes laser. S’est ensuivie une guerre des prix dont le résultat a été la disparition des imprimantes matricielles dont elle était le leader. Et l’on sait, de surcroît, que « qui cannibalise ses ventes, cannibalise ses salariés ». Mais ceci est une autre histoire.

Conseils de lecture :

Kilani Mondher, Du goût de l’autre, Seuil, Paris, 2018.
Monestier Martin, Cannibales, Le Cherche Midi, 2000.

COUVREZ CETTE FESSE QUE JE NE SAURAIS VOIR !

La loi anti-fessée est de retour. Censurée l’an passé par le Conseil constitutionnel, elle rebondit ces jours-ci à l’Assemblée nationale. Elle vise plus à protéger les enfants victimes de violences domestiques que les pauvres parents perclus de rhumatismes articulaires. L’expression « tête à claques » sera-t-elle passible de poursuites judiciaires ? Le suspens est à son paroxysme…

La France est loin d’être pionnière en la matière. La Suède a ouvert le bal dès 1979. A la suite de la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant de 1989, et notamment son article 19 qui proclame le droit à une éducation sans violence, la majorité des pays européens lui ont emboîté le pas. Même l’Autriche et l’Ukraine ont prohibé le recours à des châtiments corporels. C’est dire ! Précisons que balancer de colère la tête de son enfant contre un mur ou lui verser de l’huile bouillante sur la tête sont, heureusement, déjà interdits. Ce qui est ciblé est le recours à des pratiques violentes de moindre intensité.

Normalement, plus aucun enfant ne devrait se retrouver à l’horizontale sur les genoux d’un de ses parents avec une sensation de doux picotement à l’endroit du derrière. La claque dégainée avec la main ouverte, pour ne pas laisser de traces comme on dit dans la police, sera pareillement à ranger au rayon des vieilleries. Ce n’est pas la fessée en tant que telle qui provoque de l’urticaire aux partisans de la loi mais ses effets durables sur les enfants, c’est-à-dire les traumatismes qu’elle est susceptible de susciter en eux. Entre adultes consentants dans le cadre de jeux coquins, elle sera toujours tolérée.

Au fondement de cette initiative, il y a l’idée que les coups portés témoignent d’une impuissance et ne résolvent rien. Des parents bien accompagnés peuvent obtenir l’obéissance de leurs rejetons d’une autre manière. Avec la menace de privation d’écran, ils disposent désormais de l’arme atomique, non ? Dans une étude comparant les pays européens pro et anti-fessée, la Suède enregistrait le plus faible niveau de violence éducative. En 2001, seuls 3% des enfants y avaient reçu une grande gifle et 1% une raclée. Les chiffres de l’Allemagne, pourtant également performante, étaient de 9% et de 3%. Dans ces deux pays, comme dans la plupart de ceux qui ont banni les punitions corporelles, la petite délinquance, la consommation de drogue et d’alcool ainsi que les suicides ont bien reculé.

Néanmoins, quoique l’expression ne soit pas forcément bien choisie, les adeptes de la fessée ne baissent pas les bras. On observe aussi une décroissance de ces comportements déviants dans nombre de pays n’ayant pas encore légiféré sur le sujet. Et puis, si la violence choque, il est difficile de dire ces jours-ci qu’elle ne paie jamais. Que l’on soit pour ou contre la fessée, il n’existe pas de preuve ultime. Au bout du compte, c’est une question de valeurs autant que de bons sens. Une tape sur la main à un enfant qui a frappé son frère ne laisse pas les mêmes traces physiques et mentales qu’une bonne séance quotidienne de fesses rouges.

En vérité, même si quelques conflits récents suggèrent le contraire, la guerre en Syrie avec ses plus de 350 000 morts, la violence a chuté dans nos sociétés au cours des siècles. Les massacres à grande échelle, les populations entières passées au fil de l’épée, étaient des évènements courants dans les temps anciens. Selon les données de Steven Pinker, le taux annuel de morts violentes dans les sociétés non étatiques avoisinait 524 pour 100 000 personnes. Au vingtième siècle, avec l’addition des guerres, des génocides et des famines, il n’a pas dépassé 60 pour 100 000. Le processus de pacification a compris plusieurs étapes.

La naissance de sociétés agricoles a divisé le taux annuel par cinq. Le développement de gouvernement centraux qui se sont arrogé le monopole de la violence légitime a également joué un rôle. Le degré de cruauté et de sadisme a diminué de façon drastique. La tendance dans le monde est à l’abolition de la peine de mort. Pendant longtemps, il s’est agi d’un spectacle familial. Même la souffrance animale nous est devenue insupportable. En d’autres termes, les casseurs professionnels qui font occasionnellement parler d’eux sont une anomalie, un vestige du passé. Et il est impossible de savoir avec certitude s’ils se conduisent de la sorte parce qu’ils ont reçu trop de fessées ou pas assez.

Les économistes ont leur mot à dire sur le sujet. Les violences domestiques se produisent au sein de la cellule familiale. Or, sur le plan étymologique, économie vient du grec, oïkos et nomos, deux mots signifiant respectivement maisonnée et loi. Le champ économique a ainsi pour objet la gestion de la famille. Le budget aussi bien que l’éducation en font partie. Cela positionne donc l’économie à un niveau intermédiaire d’analyse entre l’éthique, qui concerne l’individu, et le politique qui se rapporte à la collectivité dans son ensemble. Le sens du mot économie a évolué mais cela n’a pas empêché quelques économistes d’explorer le fonctionnement de la famille bien que cette dernière ne soit pas a priori soumise aux lois du marché.

Le « théorème de l’enfant gâté » (rotten kid) de Gary Becker est certainement le plus fameux résultat de ces investigations. Le point de départ est un couple altruiste qui élève deux enfants et les bombarde de cadeaux. Si l’un d’entre eux se conduit égoïstement et maltraite son frère, il suffit que les parents réajustent leur politique de dons, en favorisant la victime, pour que l’agresseur comprenne où est son intérêt et change d’attitude pour recevoir à nouveau des présents. Ce schéma suppose une rationalité du sale gosse. Il vaut mieux que ce soit le cas d’ailleurs. Sinon, la politique parentale risque de décupler son ressentiment. Le plus intéressant pour notre propos n’est pas là. Cette théorie mobilise des incitations positives, les dons, plutôt que négatives, les torgnoles. Faut-il se féliciter que la fessée soit une des principales absentes de la théorie économique ? Le débat est ouvert…

Conseils de lecture :

Bussmann Kai-D, Erthal Claudia et Schroth Andreas, « Impact en Europe de l’interdiction des châtiments corporels », Déviance et société, volume 26, 2012, p. 85-106.

Pinker Steven, The Better Angels of Our Nature: The Decline of Violence in History and Its Causes, Penguin, Londres, 2012.

 

ALLEZ, ENCORE UN PETIT EFFORT !

Dans notre société post-moderne où le doute règne en maître, les slogans habiles poussent comme des petits pains : « osez être vous-même ! » ou « qu’attendez-vous pour exprimer ce qu’il y a en vous ?». En général, une offre d’assistance accompagne ces encouragements bienveillants à exprimer ses talents. Elle est rarement gratuite. Il arrive également que l’on soit obligé d’être performant

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Puisqu’il est question de performance, il est essentiel d’évoquer son évaluation. La productivité est un des indicateurs les plus utilisés en la matière par les économistes. Il suffit de diviser la production par la quantité de facteurs de production – le travail ou le capital – pour la mesurer. Prenons une équipe de trois individus, travaillant chacun deux heures, qui récolte 90 kilos d’oranges. La productivité est de 30 kilos par personne ou encore de 15 kilos à l’heure. Dans un contexte où les entreprises sont obnubilées par la maximisation de leur profit, la réalisation de gains de productivité devient un passage quasi obligé. En produisant davantage avec la même quantité de facteurs de production, elles augmentent logiquement leurs bénéfices. La pression de l’équipe d’encadrement sur les échelons inférieurs est immense à cette intention. Elle l’est d’autant plus que c’est son unique raison d’exister. La productivité d’un manager est en fait jugée à l’aune de celle de ses subordonnés. En usant de la carotte ou du bâton, difficile de savoir dans quelle catégorie se classent les séminaires de saut à l’élastique, il doit inciter les collaborateurs de bas étage à se remuer. Sa propre survie est en jeu.

Le Président Nicolas Sarkozy avait proposé de « travailler plus pour gagner plus ». Aujourd’hui, l’ambiance est à la morosité. L’offre est plutôt « travailler plus et gagner moins pour sauver son emploi quelques années ». A cela, il faut ajouter que la finesse psychologique n’est pas forcément la qualité première des bienheureux qui appartiennent à la caste des managers. Ils n’hésitent pas à activer le levier de la perte d’emploi en agitant frénétiquement des indicateurs plus fins que la productivité tels que le TUMO (Taux d’Utilisation de la Main d’Oeuvre). S’il tend vers les 100 %, si l’on gomme les temps morts, la productivité devrait grimper en flèche, croient-ils. Raté. Le plus souvent, une augmentation du TUMO se traduit par une détérioration de la productivité. Comment est-ce possible ? L’effort consiste à vaincre une résistance, à sortir d’une routine. Cela signifie que les salariés ont parfois besoin de souffler avant de repartir de l’avant. Le manager qui cherche à supprimer ces moments de récupération affecte en retour leur productivité. C’est facile à comprendre, notamment pour ceux qui expliquent sans discontinuer que la seule manière d’augmenter l’emploi est de permettre aux entreprises de licencier, qu’il n’est pas possible d’être dans « le plus » à chaque instant. C’est pareil.

Bien sûr, tout un discours managérial musclé rejette ces constats. Il faut demander l’impossible afin d’obtenir beaucoup. Un célèbre entraîneur d’athlétisme motivait ainsi ses poulains : « dans une course de sprint, le secret de la victoire est d’être au maximum dès la sortie des starting blocks et… d’accélérer progressivement ». Peut-être leur grand phantasme est-il de transformer leurs salariés en coureurs de 100 mètres juste avant le départ, c’est-à-dire en avatars de lions en cage, affichant un visage ultra déterminé, se donnant des grands coups sur la poitrine et regardant la ligne d’arrivée comme s’ils voulaient la tuer ? Le chantier est vaste. La fameuse injonction « je vous veux à 200 % de vos capacités en permanence » relève du même mode de pensée. Le manager qui la prononce est probablement fier de lui par-dessus le marché – sans jeu de mots. Il y a toutefois quelque chose de rassurant dans ce discours. C’est la meilleure preuve qu’il est possible de parvenir à des postes à  responsabilités en entreprise en n’ayant rien compris au cours de mathématique dispensé en classe de cinquième. Que cela aide les cancres en mathématiques à garder courage !

Les effets de ces pratiques sont désastreux pour la société dans son ensemble. Ils ont été chiffrés par un think tank libéral, Sapiens : le coût de l’absentéisme au travail en France avoisine les 108 milliards d’euros. Quand on additionne les salaires versés aux absents, le temps de correction des dysfonctionnements liés aux absences et les dépenses externes associées, le coût annuel moyen par salarié est de 3 521 euros dans le privé et de 6 223 euros dans le public. Plus intéressant encore, ce n’est pas la fainéantise légendaire des salariés qui est incriminée dans cette étude mais, pour l’essentiel, « des conditions de travail dégradées », une « organisation du travail défaillante » et des «défauts de management de proximité ». Comme c’est surprenant ! Les « managers à distance », les hauts managers, sont bizarrement mis hors de cause. Pourtant, dès qu’ils le peuvent, ils dégainent des arguments tels que « dans conditions de travail, il y a travail… alors soyez heureux d’en avoir un… ce qui n’est pas le cas de tout le monde » qui ruissellent vers les niveaux subalternes.

D’ailleurs, il n’y a pas que les salariés situés au plus bas qui soient concernés par cette obsession de la productivité. Comme le rappelle le dicton, « on est toujours le managé de quelqu’un ». Les managers de niveau intermédiaire ne sont pas épargnés non plus par ce schéma. Les statistiques du burn out affolent les compteurs. Des enquêtes indiquent que de nombreux cadres préféreraient (pour eux) moins de tensions, quitte à devoir renoncer à une (petite) partie de leur rémunération ou de leurs perspectives d’évolution professionnelle. Pour ces privilégiés, Byung-Chul Han avance une explication supplémentaire. Selon lui, la société de la performance est finalement une société de l’auto-exploitation : « le sujet performant s’exploite lui-même jusqu’à se consumer complètement ». Le rôle de l’individualisme effréné doit être souligné. Centré sur lui-même, le cadre narcissique n’a plus de rapport authentique avec autrui. Il tourne à vide. Le train est lancé. Il accélère. Attention au virage. Tchou-tchou.

Conseils de lecture :

Han Byung-Chul, La société de la fatigue, Circé, Paris, 2014.
Queval Isabelle, Philosophie de l’effort, Cécile Défaut, Paris, 2016.