LE POINT DE PUISSANCE

PowerPoint a envahi la planète. Ce logiciel de présentation a imposé ses commandements sans rencontrer de résistance acharnée – cela, à faire pâlir les religions plus classiques, monothéistes ou polythéistes, qui ont dû affronter une abondance de critiques virulentes. Mais en quoi PowerPoint est-il donc « l’opium du peuple » ?

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Dans un ouvrage qui connut un fort retentissement en son temps, l’anthropologue Pierre Clastres affirmait que l’existence de l’Etat n’était pas la forme aboutie et nécessaire de toutes les sociétés humaines. A l’encontre de cette thèse défendue par une partie de ses confrères, il réfutait tout déterminisme pour les groupes sociaux. Aucune évolution linéaire n’était obligatoire. Ceci supposait que le pouvoir de coercition dont les dirigeants sont susceptibles de disposer soit neutralisé assez tôt puisque, dès lors qu’une hiérarchie s’instaure, qu’une élite émerge, l’organisation la plus efficace de cette domination s’avère être l’Etat. A cette fin, Clastres décrivait une chefferie indienne égalitaire où la fonction dirigeante était dépourvue des attributs de la puissance. Le chef ne disposait d’aucun pouvoir réel. Il lui était interdit de prendre des initiatives sous peine de renvoi. De plus, il était sollicité en permanence, jusqu’à l’agacement parfois, afin de céder les biens qui lui étaient transmis. En outre, une bonne capacité d’élocution lui était indispensable sachant qu’il était supposé parler sans relâche en rabâchant des histoires connues de tous les membres de la communauté.

Indépendamment du débat sur la place de l’Etat, le livre de Clastres montre le rôle joué par le bavardage des dirigeants d’un groupe social. Tel un bruit de fond, ce babillage est nécessaire à la consolidation des liens entre les individus qui lui appartiennent. Ce trait n’est évidemment pas spécifique aux sociétés primitives. A la moindre occasion, un chef d’Etat s’exprimera et prononcera un discours lénifiant sur l’unité de la nation. Les grandes organisations se trouvent exactement dans la même configuration. Les huiles qui les pilotent réunissent à intervalle régulier la masse des collaborateurs afin de leur administrer une piqûre de rappel d’éléments qu’ils jugent centraux… mais que tous connaissent par cœur. D’où cela vient-il ? Yuval Noah Harari différencie les sociétés humaines et animales. D’ordinaire, une troupe de chimpanzés comprend entre 20 et 50 singes. Au-delà, un désordre s’instaure. Les groupes humains atteignent aisément les 100-150 unités mais il leur est difficile de dépasser cet ordre de grandeur sur l’unique base de la connaissance intime et du commérage. Pour franchir ce cap, il leur faut des récits, des croyances, des mythes et c’est précisément pour cette raison que le chef doit prendre la parole pour ne rien dire finalement.

Voici donc le terreau sur lequel PowerPoint a prospéré. Frank Frommer retrace l’histoire de ce logiciel singulier. En fait, la pratique des présentations professionnelles est assez ancienne. Elle remonte à l’essor des entreprises de taille gigantesque, appelées firmes multidivisionnelles, dans les années 1920. La tendance ne n’est jamais démentie. En revanche, les supports vont évoluer : le paperpoard, un tableau souvent sur trépied constitué de grandes pages de papier rabattables ; la diapositive, le transparent, projeté sur la vitre d’un rétroprojecteur pour être visionné sur un écran, et Powerpoint. L’idée de son inventeur, Robert Gaskins, était de créer un programme graphique qui fabrique des diapositives et fonctionne avec Windows et Macintosh. La première version du logiciel sortit en 1987. Quelques mois plus tard, Microsoft rachetait la société Forethought au sein de laquelle l’équipe de Gaskins œuvrait. Puis la révolution Powerpoint a presque tout emporté sur son passage même si le paperboard a survécu dans un autre registre. Plus personne n’aurait désormais le plaisir d’assister à un envol de transparents depuis un rétroprojecteur soufflant le chaud et le froid.

Le défilé des slides (diapositives) permet des présentations simples et soignées. Les jeux d’effets visuels contribuent à asseoir le prestige de l’orateur. Ainsi que l’indique le nom du logiciel, tout repose sur la puissance des points, c’est-à-dire l’affichage de listes. Ces énumérations suggèrent une forme d’exhaustivité dans le traitement de la question abordée. La logique de standardisation peut être poussée tellement loin que les concepteurs de Powerpoint avaient proposé des trames prêtes à l’usage pour les béotiens en informatique. Par dérision, ils avaient dénommé cette fonctionnalité « Wizard », qui signifie à la fois magicien et expert. Le succès a tellement été au rendez-vous que même la désignation moqueuse a été conservée. Ce n’est pas surprenant. Rappelons que le but principal de ces raouts est de faire écouter la musique de fond de l’organisation. Or, le modus operandi qui vient d’être décrit assure un parfait formatage des esprits. Les consultants ne s’y trompent pas. Il n’est pas rare qu’ils construisent leur propre trame et se bornent ensuite à la décliner en changeant simplement les chiffres et le nom de l’entreprise. Gare aux étourdis qui oublient la dernière opération.

Cette démarche est abrutissante, voire dangereuse, puisque les éléments sont listés sans que le lien éventuel entre eux soit explicité. Imaginons le chef de la tribu indienne procédant à un bilan de la saison de la chasse sur une diapositive :
1. une baisse de performance (les chiffres du petit et du gros gibier) ;
2. des prières qui portent moins (la voix enrouée du sorcier) ;
3. un environnement concurrentiel de plus en plus dense (l’arrivée des X sur notre territoire de chasse) ;
4. le réchauffement climatique (la réduction de la biodiversité);
5. des perspectives encourageantes (de nouveaux troupeaux dans les parages, le sorcier va mieux).
Parmi les trois causes invoquées, y en a-t-il une qui pèse davantage ? L’arrivée des X signifie-t-elle que des chasseurs ont été affectés à des tâches de protection ou qu’il faut partager les proies avec les nouveaux venus ? Peu importe, la tribu entendra les mots clés qui la cimentent : « eux », « nous », « prières », « gibier ». Dans le cas de la chefferie indienne, ce n’est pas forcément crucial. Pour les salariés jetables d’une compagnie qui exporte des boîtes de conserve vers le Kazakhstan, ce type de gadget est essentiel.

Conseils de lecture :

Clastres Pierre, La société contre l’Etat, La Découverte, Paris, 1974.
Frommer Franck, La pensée Powerpoint, La Découverte, Paris, 2010.

TOUT ÇA, C’EST DES CONNERIES !

Interpellé par un gilet jaune qui lui avait jeté un cinglant : « mort aux cons », le général de Gaulle aurait répliqué qu’il s’agissait d’un « vaste programme ». Quoiqu’apocryphes, ces propos témoignent de la prégnance d’une réalité. Ils sont parmi nous, nous pourrissent la vie au travail et sont parfois très contagieux. Au secours…

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On traite parfois les cons d’andouilles, de cloches, de crétins, de débiles, d’idiots, d’orchidoclastes, de stupides, de sots, de truffes, voire de bêtes, tant que les antispécistes ne seront pas parvenus à interdire cette qualification qu’ils jugent stigmatisante pour les animaux. Pourtant, même si quand on rencontre un, on le reconnaît, cette espèce est difficile à décrire précisément. De ce point de vue, le con fait un peu songer à la vache : ça a quatre pattes, ça fait meuh, ça a souvent des tâches… mais comment définir précisément un con, mis à part les célèbres aphorismes de Michel Audiard ?

Qu’est-ce qui fait basculer un homme du côté de la connerie ? Peut-être la question ainsi libellée suggère-t-elle une piste prometteuse. En effet, plutôt que de se référer aux cons, il est certainement préférable de parler de comportements cons, de conneries, puisque tout le monde, y compris les plus sages, pratique l’activité. Que des êtres soient plus assidus que d’autres n’est pas le problème. Comme l’a chanté Jacques Brel dans « l’air de la bêtise » : « Pour qu’il puisse m’arriver / de croiser certains soirs / ton regard familier / au fond de mon miroir ». Personne n’y échappe. En être conscient est un premier pas pour ne pas tomber dedans trop fréquemment.

L’analyse économique est supposée ignorer souverainement la connerie. En effet, la théorie dominante considère que l’homme est rationnel, que son intelligence calculatrice lui permet d’atteindre ses objectifs sans sourciller. Ce n’est donc pas chez les économistes orthodoxes que l’on peut espérer voir un con surgir en plein milieu de la réflexion. En revanche, ceux d’entre eux qui poussent des cris d’orfraie dès que l’hypothèse de rationalité est relâchée, à chaque fois qu’une autre approche du comportement humain est envisagée, semblent satisfaire à tous les critères d’éligibilité en la matière, à leur corps défendant.

La théorie des perspectives, qui a été développée par Daniel Kahneman et Amos Tversky, propose un angle d’attaque qui ménage de l’espace à la connerie. Elle est centrée sur la notion de biais heuristique – une heuristique de jugement est une opération mentale et intuitive, une déduction rapide à laquelle l’individu procède parce que, justement, il n’est pas en mesure de soupeser à chaque seconde le pour et le contre avant de prendre une décision. Ce n’est pas qu’il serait comme l’âne de Buridan, incapable de trancher entre de l’eau et un picotin d’avoine. A solliciter son cerveau en permanence, il deviendrait fou.

Nous pouvons nous tranquilliser : les biais heuristiques ne manquent pas. Parmi ces possibles erreurs de jugements propices à l’éclosion de la connerie, la place de l’illusion de contrôle doit être soulignée. L’homme pressé appuie énergiquement sur le bouton pensant que, de cette manière, l’ascenseur arrivera plus vite. Pas très fûté, assurément. D’aucuns objecteront que cette personne se conduit ainsi uniquement parce qu’elle est tendue. C’est inexact parce que le même individu lancera doucement les dés s’il escompte que le 1 sorte mais avec force s’il a besoin du 6.

Parmi les supports appréciables à la connerie, le biais d’autocomplaisance figure également à un rang élevé. L’être humain tend à attribuer ses réussites à ses propres mérites et ses échecs à des facteurs extérieurs. Un supporter d’équipe de football – oui, je sais, l’exemple est facile – se plaindra d’une défaite concédée à cause de l’arbitrage. Il n’associera pas la victoire de ses protégés à un coup de main de l’homme en noir. A l’intérieur de cet océan de biais, un dernier, celui de confirmation, sera évoqué ici. L’individu privilégie les informations qui le confortent dans son jugement et négligera les autres. Si l’on subodore que tel prévisionniste est un gourou, on mettra l’accent sur le krach qu’il a deviné, pas sur ses prophéties tombées à l’eau. Plus simplement, un communiste ne s’abonnera pas au Figaro.

Maintenant que la théorie des perspectives nous a enfin prouvé que la connerie existait sur terre, il reste à examiner comment le phénomène est traité dans les faits. Une intervention de l’Etat serait bien utile pour le protéger non seulement contre les autres mais aussi contre lui-même. L’article L120-1 du Code de la consommation interdit les pratiques commerciales déloyales définies comme une perturbation significative du comportement du consommateur « normalement informé et raisonnablement attentif et avisé ». En dernier ressort, c’est au regard de « la capacité moyenne de discernement de la catégorie ou du groupe » que les pratiques commerciales sont appréciées. En plaçant le curseur de la sorte, le législateur a souhaité conserver un équilibre entre les intérêts de l’acheteur et du vendeur.

Le mot employé « moyenne » a été choisi à dessein. Il n’est pas fait mention d’une capacité « réduite ». Ceci signifie que, par contraste avec les handicapés mentaux qui bénéficient de dispositifs de protection spécifiques, les cons sont laissés à l’abandon. Le législateur n’est d’ailleurs pas forcément indifférent à leur sort. Il craignait juste qu’une politique de protection trop étendue ne débouche sur des récriminations incessantes en provenance de consommateurs opportunistes ou même de mauvaise foi. C’est la fameuse histoire de la personne qui met son chien dans le four à micro-onde parce qu’il n’y avait pas de contre-indication dans le mode d’emploi. Les avocats qui défendent les entreprises dans leurs litiges contre les consommateurs en jouent à l’envi : « il faut être d’une sottise infinie, habiter sur la planète Mars pour croire à de telles fadaises ». Les juristes goguenards parlent de « délit de crétinisme » quand l’acheteur est débouté de sa demande. Pauvre con !

Conseils de lecture :

Lemonnier Marc, L’intégrale Michel Audiard. Tous ses films de A à Z, Hors Collection , Paris, 2012.
Sutton Robert, Objectif Zéro-sale-con : Petit guide de survie face aux connards, despotes, enflures, harceleurs, trous du cul et autres personnes nuisibles qui sévissent au travail, Vuibert, Paris, 2007.

LA GRANDE BOUFFE…

Comment impressionner ses convives avec un menu sortant de l’ordinaire ? Les cuisiniers-ières rivalisent d’imagination à l’approche des fêtes. Tout est bon dans le réveillon. Tout ? Non en fait, parce que même si le champ des aliments possibles s’élargit de jour en jour avec les insectes, voire le quinoa, la dégustation de viande humaine demeure un tabou.

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Le cannibalisme est une pratique qui fascine en même temps qu’elle inspire un sentiment de dégoût. Elle renvoie spontanément à des rites tribaux. Selon certaines croyances, le guerrier consommant la chair de son ennemi s’empare de son énergie, sa puissance. Mais elle n’est pas l’apanage des cultures anciennes. Confrontés à des conditions de survies extrêmes, des hommes ont déjà été poussés à manger leurs pairs. D’Hannibal Lecter à Issei Sagawa, le Japonais saisi d’une passion dévorante envers une malheureuse étudiante, la liste des comportements déviants regorge d’actes d’anthropophagie. Le sentiment de répulsion est profondément ancré dans les cœurs. Dans le monde grec où les sociétés occidentales aiment à puiser, la mythologie était assez chatouilleuse sur le sujet. L’histoire du père de Zeus, Cronos, qui inscrivait ses enfants au menu de ses repas est supposé susciter l’effroi. La religion chrétienne n’est pas en reste non plus. Un véritable tabou s’installe bien que le sacrement de l’eucharistie par lequel le fidèle avale le corps et le sang du Christ soit parfois mal apprécié, notamment chez les Romains superbement taquins.

Les antispécistes ont raison sur un point : l’homme n’est ni seul, ni au-dessus du lot. Les animaux ne se privent effectivement pas de se nourrir de leurs congénères. Qui n’a pas été ému par ces documentaires animaliers dans lesquels un lion débarque dans une meute, limoge le mâle dominant puis désosse sa progéniture avant de s’en repaître ? Le nouvel alpha fait ainsi d’une pierre deux coups : il rend les femelles accessibles à ses avances tout en prévenant les problèmes de succession qui s’annoncent. L’exemple de la mante… religieuse est également bien connu. La femelle n’hésite pas à engloutir le mâle durant l’accouplement, en particulier si elle a une petit creux. Une charmante bestiole en vérité. Comme chez l’homme, elle vise à récupérer l’énergie nécessaire à la perpétuation de ses gènes. Des études sérieuses démontreraient que les humains et les animaux partagent une caractéristique commune supplémentaire : ils refusent conjointement de faire bombance avec des parties du corps de leur belle-mère. Une question de goût probablement.

Le mot « cannibaliser » a été transposé au monde des affaires. L’idée n’est pas pour autant d’établir un parallèle entre le « big business » et les peuples dits primitifs – ce qui serait, reconnaissons-le, désobligeant pour ces derniers. La cannibalisation des ventes signifie que l’attraction exercée par un produit est tellement intense qu’elle détourne les consommateurs d’un éventuel achat d’autres produits de cette marque. Le produit phare n’augmente pas les ventes de l’entreprise. Seule leur répartition entre les différents produits de la marque change. La cannibalisation est ici le signe d’un échec commercial mais, plus que cela, l’analogie avec les êtres vivants est discutable. En effet, un cannibale est supposé se sustenter avec des êtres appartenant à la même espèce comme lorsqu’un cobra royal ingurgite un autre serpent. Or, dans le cas de la stratégie d’affaires, ce ne sont pas les entreprises du même secteur, c’est-à-dire les concurrents, qui sont éliminés mais des produits fabriqués par la même entreprise. Tout se passe comme si un guerrier cannibale s’empiffrait de membres de son propre corps.

Que le rapprochement soit quelque peu abusif ne doit pas empêcher de s’intéresser aux circonstances qui mènent une entreprise à la cannibalisation de ses ventes. Pour cela, il convient de se plonger dans l’univers de la guerre. Casque vissé sur la tête, les stratèges éructent des directives à leurs subordonnés paniqués par les obus qui s’abattent dans un fracas assourdissant tout autour du quartier général de campagne. La réplique doit être aussi cinglante. Les canons d’artillerie, les avions se mettent à bombarder les sites où les forces ennemies ont été localisées. Cela tire dans tous les sens mais, bien que les repères se brouillent parfois, il est impensable de réduire l’intensité du feu. C’est dans ce contexte que surviennent les regrettables « tirs amis » – des soldats tuent leurs frères d’armes plutôt que leurs ennemis. George Patton avait pourtant averti : « L’objet de la guerre n’est pas de mourir pour son pays, mais de faire en sorte que le salaud d’en face meure pour le sien ». Quoique Montesquieu parle de « doux commerce », l’environnement des affaires ressemble à s’y méprendre à celui des conflits armés. Les bombes sont juste légèrement moins bruyantes.

Le quartier général des génies du management d’entreprises est habituellement situé dans des bâtiments flambant neuf qui en imposent. Ils ont troqué le treillis pour le costume-cravate mais la logique est identique : ne pas abandonner l’espace à l’ennemi, se positionner sur chaque segment du marché. Réfléchir ? C’est pour plus tard si on trouve le temps. Au moins, les militaires mettent leur vie en danger. Là, c’est uniquement leurs super bonus qui sont en jeu. Ces managers qui canardent à tout-va en arrivent inévitablement à cannibaliser leurs produits. Le Président de la SNCF, Guillaume Pepy, avait annoncé son intention de faire absolument de tout sauf de l’avion. Dans l’attente du rachat d’un porte-avion nucléaire qu’elle convertirait en bateau de croisière, la SNCF s’est donc positionnée sur le TGV et l’autocar. Comme sa politique de prix transformait le TGV en produit de luxe, elle a alors développé une offre low cost pour le train qui est immédiatement venue concurrencer ses autocars. La SNCF vient de les vendre à BlaBlaCar. Inouï, non ? Oui, oui ! Et que dire du cas d’école Epson ? Il y a une vingtaine d’années, cette entreprise a attaqué le marché des imprimantes laser. S’est ensuivie une guerre des prix dont le résultat a été la disparition des imprimantes matricielles dont elle était le leader. Et l’on sait, de surcroît, que « qui cannibalise ses ventes, cannibalise ses salariés ». Mais ceci est une autre histoire.

Conseils de lecture :

Kilani Mondher, Du goût de l’autre, Seuil, Paris, 2018.
Monestier Martin, Cannibales, Le Cherche Midi, 2000.

COUVREZ CETTE FESSE QUE JE NE SAURAIS VOIR !

La loi anti-fessée est de retour. Censurée l’an passé par le Conseil constitutionnel, elle rebondit ces jours-ci à l’Assemblée nationale. Elle vise plus à protéger les enfants victimes de violences domestiques que les pauvres parents perclus de rhumatismes articulaires. L’expression « tête à claques » sera-t-elle passible de poursuites judiciaires ? Le suspens est à son paroxysme…

La France est loin d’être pionnière en la matière. La Suède a ouvert le bal dès 1979. A la suite de la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant de 1989, et notamment son article 19 qui proclame le droit à une éducation sans violence, la majorité des pays européens lui ont emboîté le pas. Même l’Autriche et l’Ukraine ont prohibé le recours à des châtiments corporels. C’est dire ! Précisons que balancer de colère la tête de son enfant contre un mur ou lui verser de l’huile bouillante sur la tête sont, heureusement, déjà interdits. Ce qui est ciblé est le recours à des pratiques violentes de moindre intensité.

Normalement, plus aucun enfant ne devrait se retrouver à l’horizontale sur les genoux d’un de ses parents avec une sensation de doux picotement à l’endroit du derrière. La claque dégainée avec la main ouverte, pour ne pas laisser de traces comme on dit dans la police, sera pareillement à ranger au rayon des vieilleries. Ce n’est pas la fessée en tant que telle qui provoque de l’urticaire aux partisans de la loi mais ses effets durables sur les enfants, c’est-à-dire les traumatismes qu’elle est susceptible de susciter en eux. Entre adultes consentants dans le cadre de jeux coquins, elle sera toujours tolérée.

Au fondement de cette initiative, il y a l’idée que les coups portés témoignent d’une impuissance et ne résolvent rien. Des parents bien accompagnés peuvent obtenir l’obéissance de leurs rejetons d’une autre manière. Avec la menace de privation d’écran, ils disposent désormais de l’arme atomique, non ? Dans une étude comparant les pays européens pro et anti-fessée, la Suède enregistrait le plus faible niveau de violence éducative. En 2001, seuls 3% des enfants y avaient reçu une grande gifle et 1% une raclée. Les chiffres de l’Allemagne, pourtant également performante, étaient de 9% et de 3%. Dans ces deux pays, comme dans la plupart de ceux qui ont banni les punitions corporelles, la petite délinquance, la consommation de drogue et d’alcool ainsi que les suicides ont bien reculé.

Néanmoins, quoique l’expression ne soit pas forcément bien choisie, les adeptes de la fessée ne baissent pas les bras. On observe aussi une décroissance de ces comportements déviants dans nombre de pays n’ayant pas encore légiféré sur le sujet. Et puis, si la violence choque, il est difficile de dire ces jours-ci qu’elle ne paie jamais. Que l’on soit pour ou contre la fessée, il n’existe pas de preuve ultime. Au bout du compte, c’est une question de valeurs autant que de bons sens. Une tape sur la main à un enfant qui a frappé son frère ne laisse pas les mêmes traces physiques et mentales qu’une bonne séance quotidienne de fesses rouges.

En vérité, même si quelques conflits récents suggèrent le contraire, la guerre en Syrie avec ses plus de 350 000 morts, la violence a chuté dans nos sociétés au cours des siècles. Les massacres à grande échelle, les populations entières passées au fil de l’épée, étaient des évènements courants dans les temps anciens. Selon les données de Steven Pinker, le taux annuel de morts violentes dans les sociétés non étatiques avoisinait 524 pour 100 000 personnes. Au vingtième siècle, avec l’addition des guerres, des génocides et des famines, il n’a pas dépassé 60 pour 100 000. Le processus de pacification a compris plusieurs étapes.

La naissance de sociétés agricoles a divisé le taux annuel par cinq. Le développement de gouvernement centraux qui se sont arrogé le monopole de la violence légitime a également joué un rôle. Le degré de cruauté et de sadisme a diminué de façon drastique. La tendance dans le monde est à l’abolition de la peine de mort. Pendant longtemps, il s’est agi d’un spectacle familial. Même la souffrance animale nous est devenue insupportable. En d’autres termes, les casseurs professionnels qui font occasionnellement parler d’eux sont une anomalie, un vestige du passé. Et il est impossible de savoir avec certitude s’ils se conduisent de la sorte parce qu’ils ont reçu trop de fessées ou pas assez.

Les économistes ont leur mot à dire sur le sujet. Les violences domestiques se produisent au sein de la cellule familiale. Or, sur le plan étymologique, économie vient du grec, oïkos et nomos, deux mots signifiant respectivement maisonnée et loi. Le champ économique a ainsi pour objet la gestion de la famille. Le budget aussi bien que l’éducation en font partie. Cela positionne donc l’économie à un niveau intermédiaire d’analyse entre l’éthique, qui concerne l’individu, et le politique qui se rapporte à la collectivité dans son ensemble. Le sens du mot économie a évolué mais cela n’a pas empêché quelques économistes d’explorer le fonctionnement de la famille bien que cette dernière ne soit pas a priori soumise aux lois du marché.

Le « théorème de l’enfant gâté » (rotten kid) de Gary Becker est certainement le plus fameux résultat de ces investigations. Le point de départ est un couple altruiste qui élève deux enfants et les bombarde de cadeaux. Si l’un d’entre eux se conduit égoïstement et maltraite son frère, il suffit que les parents réajustent leur politique de dons, en favorisant la victime, pour que l’agresseur comprenne où est son intérêt et change d’attitude pour recevoir à nouveau des présents. Ce schéma suppose une rationalité du sale gosse. Il vaut mieux que ce soit le cas d’ailleurs. Sinon, la politique parentale risque de décupler son ressentiment. Le plus intéressant pour notre propos n’est pas là. Cette théorie mobilise des incitations positives, les dons, plutôt que négatives, les torgnoles. Faut-il se féliciter que la fessée soit une des principales absentes de la théorie économique ? Le débat est ouvert…

Conseils de lecture :

Bussmann Kai-D, Erthal Claudia et Schroth Andreas, « Impact en Europe de l’interdiction des châtiments corporels », Déviance et société, volume 26, 2012, p. 85-106.

Pinker Steven, The Better Angels of Our Nature: The Decline of Violence in History and Its Causes, Penguin, Londres, 2012.

 

ALLEZ, ENCORE UN PETIT EFFORT !

Dans notre société post-moderne où le doute règne en maître, les slogans habiles poussent comme des petits pains : « osez être vous-même ! » ou « qu’attendez-vous pour exprimer ce qu’il y a en vous ?». En général, une offre d’assistance accompagne ces encouragements bienveillants à exprimer ses talents. Elle est rarement gratuite. Il arrive également que l’on soit obligé d’être performant

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Puisqu’il est question de performance, il est essentiel d’évoquer son évaluation. La productivité est un des indicateurs les plus utilisés en la matière par les économistes. Il suffit de diviser la production par la quantité de facteurs de production – le travail ou le capital – pour la mesurer. Prenons une équipe de trois individus, travaillant chacun deux heures, qui récolte 90 kilos d’oranges. La productivité est de 30 kilos par personne ou encore de 15 kilos à l’heure. Dans un contexte où les entreprises sont obnubilées par la maximisation de leur profit, la réalisation de gains de productivité devient un passage quasi obligé. En produisant davantage avec la même quantité de facteurs de production, elles augmentent logiquement leurs bénéfices. La pression de l’équipe d’encadrement sur les échelons inférieurs est immense à cette intention. Elle l’est d’autant plus que c’est son unique raison d’exister. La productivité d’un manager est en fait jugée à l’aune de celle de ses subordonnés. En usant de la carotte ou du bâton, difficile de savoir dans quelle catégorie se classent les séminaires de saut à l’élastique, il doit inciter les collaborateurs de bas étage à se remuer. Sa propre survie est en jeu.

Le Président Nicolas Sarkozy avait proposé de « travailler plus pour gagner plus ». Aujourd’hui, l’ambiance est à la morosité. L’offre est plutôt « travailler plus et gagner moins pour sauver son emploi quelques années ». A cela, il faut ajouter que la finesse psychologique n’est pas forcément la qualité première des bienheureux qui appartiennent à la caste des managers. Ils n’hésitent pas à activer le levier de la perte d’emploi en agitant frénétiquement des indicateurs plus fins que la productivité tels que le TUMO (Taux d’Utilisation de la Main d’Oeuvre). S’il tend vers les 100 %, si l’on gomme les temps morts, la productivité devrait grimper en flèche, croient-ils. Raté. Le plus souvent, une augmentation du TUMO se traduit par une détérioration de la productivité. Comment est-ce possible ? L’effort consiste à vaincre une résistance, à sortir d’une routine. Cela signifie que les salariés ont parfois besoin de souffler avant de repartir de l’avant. Le manager qui cherche à supprimer ces moments de récupération affecte en retour leur productivité. C’est facile à comprendre, notamment pour ceux qui expliquent sans discontinuer que la seule manière d’augmenter l’emploi est de permettre aux entreprises de licencier, qu’il n’est pas possible d’être dans « le plus » à chaque instant. C’est pareil.

Bien sûr, tout un discours managérial musclé rejette ces constats. Il faut demander l’impossible afin d’obtenir beaucoup. Un célèbre entraîneur d’athlétisme motivait ainsi ses poulains : « dans une course de sprint, le secret de la victoire est d’être au maximum dès la sortie des starting blocks et… d’accélérer progressivement ». Peut-être leur grand phantasme est-il de transformer leurs salariés en coureurs de 100 mètres juste avant le départ, c’est-à-dire en avatars de lions en cage, affichant un visage ultra déterminé, se donnant des grands coups sur la poitrine et regardant la ligne d’arrivée comme s’ils voulaient la tuer ? Le chantier est vaste. La fameuse injonction « je vous veux à 200 % de vos capacités en permanence » relève du même mode de pensée. Le manager qui la prononce est probablement fier de lui par-dessus le marché – sans jeu de mots. Il y a toutefois quelque chose de rassurant dans ce discours. C’est la meilleure preuve qu’il est possible de parvenir à des postes à  responsabilités en entreprise en n’ayant rien compris au cours de mathématique dispensé en classe de cinquième. Que cela aide les cancres en mathématiques à garder courage !

Les effets de ces pratiques sont désastreux pour la société dans son ensemble. Ils ont été chiffrés par un think tank libéral, Sapiens : le coût de l’absentéisme au travail en France avoisine les 108 milliards d’euros. Quand on additionne les salaires versés aux absents, le temps de correction des dysfonctionnements liés aux absences et les dépenses externes associées, le coût annuel moyen par salarié est de 3 521 euros dans le privé et de 6 223 euros dans le public. Plus intéressant encore, ce n’est pas la fainéantise légendaire des salariés qui est incriminée dans cette étude mais, pour l’essentiel, « des conditions de travail dégradées », une « organisation du travail défaillante » et des «défauts de management de proximité ». Comme c’est surprenant ! Les « managers à distance », les hauts managers, sont bizarrement mis hors de cause. Pourtant, dès qu’ils le peuvent, ils dégainent des arguments tels que « dans conditions de travail, il y a travail… alors soyez heureux d’en avoir un… ce qui n’est pas le cas de tout le monde » qui ruissellent vers les niveaux subalternes.

D’ailleurs, il n’y a pas que les salariés situés au plus bas qui soient concernés par cette obsession de la productivité. Comme le rappelle le dicton, « on est toujours le managé de quelqu’un ». Les managers de niveau intermédiaire ne sont pas épargnés non plus par ce schéma. Les statistiques du burn out affolent les compteurs. Des enquêtes indiquent que de nombreux cadres préféreraient (pour eux) moins de tensions, quitte à devoir renoncer à une (petite) partie de leur rémunération ou de leurs perspectives d’évolution professionnelle. Pour ces privilégiés, Byung-Chul Han avance une explication supplémentaire. Selon lui, la société de la performance est finalement une société de l’auto-exploitation : « le sujet performant s’exploite lui-même jusqu’à se consumer complètement ». Le rôle de l’individualisme effréné doit être souligné. Centré sur lui-même, le cadre narcissique n’a plus de rapport authentique avec autrui. Il tourne à vide. Le train est lancé. Il accélère. Attention au virage. Tchou-tchou.

Conseils de lecture :

Han Byung-Chul, La société de la fatigue, Circé, Paris, 2014.
Queval Isabelle, Philosophie de l’effort, Cécile Défaut, Paris, 2016.

LE VER(T) EST-IL DANS LE FRUIT ?

Jacques Chirac est connu pour avoir été un fameux lanceur d’alerte. A la tribune du quatrième Sommet de la Terre, il a ainsi dénoncé le désastre écologique : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Si un homme de sa trempe avait été un jour Président de la république, la lutte contre le réchauffement climatique aurait assurément eu meilleure mine… Mince, il l’a été justement… Comme les autres, il n’a rien fait. Pourquoi ?

vert-etfruit.pngQu’est-ce que le capital ? D’aucuns diront qu’il s’agit d’un instrument d’exploitation. D’autres y verront un moyen d’émancipation des individus dans l’économie. Laissons de côté ce débat idéologique et intéressons-nous à sa nature même. Le capital peut changer d’apparence – emprunter une forme monétaire, se transformer en machines, matières premières et salaires avant de revêtir à nouveau ses habits monétaires d’origine. Mais alors qu’est-ce qui le caractérise ? Le détenteur d’un livret A n’est pas un capitaliste. C’est un rentier. Le capitaliste peut être défini comme l’être qui risque ses ressources dans des activités économiques. Le mot clé est risque. Le système capitaliste repose donc sur la notion de risque, d’aventure incertaine, de spéculation pour lui associer une connotation péjorative. Sur le plan purement économique, puiser dans son épargne afin de créer sa propre entreprise de fabrication de bonbons, celle pour laquelle on va transpirer sang et eau, et acheter des actions Peugeot sont des opérations identiques. Dans les deux cas, la personne fait un pari sur une demande potentielle, que ce soit celle de bonbons ou celle de voitures. Il ne possède aucune certitude en la matière.

Le taux de mortalité infantile est très élevé : environ 50 % des entreprises n’atteignent pas l’âge de cinq ans. Il ne faut pas croire que ceci constitue une des limites du système. Bien au contraire. La philosophie du capitalisme repose sur cette logique. En prenant des risques à titre individuel, les agents économiques défrichent des zones inconnues. Ils montrent à la société quelles voies méritent d’être suivies et lesquelles doivent être abandonnées. Quand ils ont fait preuve de flair, ils sont récompensés : leur compte en banque bombe fièrement le torse mais, même quand l’idée n’est pas bonne, ils livrent une information utile à la collectivité : « attention, impasse par ici ». La réussite se nourrit parfois de cuisants échecs. Quoique réputés paresseux, les consommateurs des Etats-Unis n’ont éprouvé aucun intérêt pour la sucette électronique. L’entrepreneur qui avait caressé l’espoir d’un engouement pour le produit s’est fourvoyé. La mayonnaise n’a pas pris. En revanche, la technologie a été récupérée et intégrée aux brosses à dents, avec bonheur cette fois.

Ulrich Beck et Anthony Giddens ont expliqué que, non seulement nous vivons dans une société du risque, mais que, ces risques, ce sont les hommes qui les fabriquent par leurs activités économiques. Dans les temps anciens, les grandes catastrophes telles que les tremblements de terre étaient provoquées exclusivement par les fantaisies de dame nature. Elles n’étaient pas rattachées à l’action humaine même si des représentants de l’ordre moral l’affirmaient pour pouvoir terroriser les croyants. En se targuant d’avoir dompté la nature, l’être humain a endossé par la même occasion la responsabilité des dérèglements qui ne manqueraient pas de résulter de ses initiatives. L’amiante, Tchernobyl, Fukushima ou le réchauffement climatique en sont de remarquables illustrations. Face à cette accumulation, l’homme a inventé une réponse adaptée : le «principe de précaution » requiert qu’« en cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives » dans un certain nombre de domaines.

Le principe de précaution revient à renverser la charge de la preuve. Ce n’est pas à la science de prouver l’innocuité d’un produit ou d’un procédé mais l’inverse. Tant qu’il n’existe pas de certitude sur sa non dangerosité, il est préférable de l’écarter. Les enjeux sont ici de santé publique ou planétaires. Cette approche n’est pas vraiment compatible avec la culture en vigueur dans le système capitaliste. Comme souligné plus haut, la réalisation d’un risque y est perçue comme une avancée, un progrès significatif. L’obstacle sera contourné et de nouvelles solutions seront mises en œuvre. Une pénurie des énergies traditionnelles se dessine à l’horizon ? Pas de souci, le gaz de schiste et les énergies vertes prendront le relais. D’abord, le pétrole ne manquera jamais. Il sera juste plus cher, rendant d’autres sources d’approvisionnement en énergie rentables. La capacité d’adaptation du capitalisme, sa flexibilité, le rend complètement sourd à la notion d’irréversibilité. Il n’est pas apte à appréhender la perspective d’un point de non-retour.

Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est apocalyptique : d’une part, les conséquences d’une augmentation de la température de plus de 1,5°C seraient ravageuses et, d’autre part, le mouvement de réchauffement est tellement rapide que cette limite a de bonnes chances d’être atteinte en 2050 plutôt qu’en 2100 comme visé. L’effet électrochoc a duré 24 heures dans les médias. En fait, aucune mesure de régulation drastique ne semble envisageable dans nos démocraties individualistes. Les « verts » avancent en ordre dispersé. Quelques-uns invoquent des arguments moraux mais tout le monde n’est pas sensible à la souffrance d’une huître au moment où elle va être avalie. D’autres font l’apologie d’une nouvelle société moins matérialiste et plus collaborative. Seulement, tout le monde n’est pas fatigué de consommer encore et toujours. Les plus malins font appel à un raisonnement économique : les énergies et les technologies vertes sont l’eldorado de demain, fortune comme emploi. La ruée vers l’or se déroule au ralenti : pour le système capitaliste, tant que nous ne serons pas au bord du gouffre… Il est manifestement plus facile de se moquer des excès du principe de précaution, le « précautionnisme », qui pourrait nous ramener à l’Age de pierre. Décidemment…

Conseils de lecture :

Beck Ulrich, La société du risque : Sur la voie d’une autre modernité, Champs, Paris, 2008.
Bronner Gerald et Géhin Etienne, L’inquiétant principe de précaution, PUF, Paris, 2014.

LE TEMPS NE FAIT RIEN A L’AFFAIRE…

Pierre Desproges recommanda un jour aux hommes qui s’ennuient de casser leur montre pour tuer le temps. De son côté, Obélix suggéra de mettre des grains plus fins dans un sablier, chronomètre de l’époque. Il souhaitait ainsi altérer la vitesse des adversaires d’Astérix à la course. La conception du temps autant que sa mesure ont toujours inspiré les philosophes…

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Le rapport au temps est loin d’être universel. Au-delà des clichés, un Allemand sera plus pointilleux sur le respect d’échéances spécifiques qu’un Malien. Sur ces questions, les chocs culturels sont parfois épiques. En fait, deux types de modèles de gestion du temps doivent être différenciés, le « monochrone » et le « polychrone ». Dans le système monochrone, répandu principalement dans l’univers occidental, le temps est considéré comme une entité unique, tangible, qu’il est possible de contrôler, planifier, gagner ou gaspiller. Marcel Proust, qui s’est lancé « à la recherche du temps perdu » en sait quelque chose. Une forme de continuité existe. A l’intérieur de cette configuration, il faut distinguer les perceptions linéaire et cyclique. La première est caractéristique de l’univers judéo-chrétien : il y a un début, une fin et un cheminement entre les deux qui correspond à la réalisation des décrets divins. La seconde renvoie au monde grec. Cette vision est défendue notamment par les stoïciens. A l’instar des saisons, une même suite d’évènements se déroule et se répète à l’identique. Elle nourrit le mythe d’un « éternel retour ».

Dans une culture polychrone, que l’on trouve d’ordinaire dans des zones économiques moins avancées, le temps est plus élastique, moins palpable. Un individu n’hésitera pas à s’engager sur un calendrier dont le respect des échéances est illusoire. Dans le même ordre d’idée, Edward Hall raconte que des familles sont susceptibles de commencer la construction d’une maison puis de l’abandonner sans raison fondamentale avant de la reprendre éventuellement un jour. La conception pluridimensionnelle du temps est appréciée de façon assez négative par les êtres qui vivent dans des environnements monochrones. On parlera de manque de rigueur, d’incapacité à se concentrer sur des tâches précises, de penchant à la dispersion. Quelques rares originaux y verront un refus de se laisser enfermer dans des carcans trop étroits, voire une certaine poésie. Ils seront attirés par l’aspect bohême. De leur côté, les personnes polychrones sont perturbées par l’exigence d’exactitude ainsi que l’étanchéité entre les sphères professionnelle et privée. Il est hors de question de distribuer des bons points à un modèle ou à l’autre. Il s’agit de cultures qui ont, chacune, leurs particularités.

Etant donné les traits qui viennent d’être exposés, il n’est pas surprenant que la révolution du capitalisme soit apparue en Occident alors que de nombreuses inventions tellestemps.pngque l’imprimerie, la boussole, la noria, le gouvernail axial, la poudre et les armes à feu sont nées sous d’autres latitudes. La quête d’efficacité et la logique d’optimisation ne pouvaient que s’épanouir dans un contexte monochrone. Pourtant, des obstacles d’un autre ordre ont dû être surmontés à cette fin. En effet, le christianisme a longtemps décrit les richesses terrestres avec un souverain mépris. L’interdit du prêt à intérêt désigné sous le nom d’usure n’a pas été la moindre de ces embûches. La rémunération du temps vouait directement aux flammes de l’enfer. Comme le développement économique requérait que les ressources financières soient rapidement affectées aux besoins de financement, des catégories de la population mal considérées comme les Juifs et les Lombards ont rempli ce rôle de prêteur.

Précisons que, à cette époque, le simple prêt à intérêt était appelé usure – aujourd’hui, le terme désigne le prêt à un taux abusif. En France, la loi fixe un taux maximal au crédit. En tout cas, la position chrétienne en ces temps anciens n’était pas tenable. C’est pourquoi les penseurs scolastiques ont utilisé toutes leurs ressources intellectuelles pour imaginer des moyens de contourner l’interdit. Ils y sont parvenus. Les plus célèbres exceptions ont été le damnum emergens – une perte subie en raison d’un prêt justifie une rémunération – et le lucrum cessans – un gain auquel on a renoncé à la suite d’un prêt autorise pareillement une rémunération. Quelques siècles supplémentaires ont été nécessaires pour que le christianisme via le protestantisme aborde ces questions de face, sans complexe. D’un coup, la banque protestante s’est mise à concurrencer la banque juive. Dans une formule qui est restée dans les esprits, Benjamin Franklin a énoncé ce changement de perspective : « le temps, c’est de l’argent ». Et les comiques ajoutent volontiers que, s’il pleut, c’est même du liquide !

Le rôle économique du temps dans le système capitaliste ne se limite pas au paiement de l’intérêt. La maxime de Franklin se décline également dans le domaine de la production. A cet égard, la tendance a longtemps été mauvaise pour les dirigeants d’entreprise : le temps de travail a presque diminué de moitié entre le début et la fin du vingtième siècle. L’abolition larvée des 35 heures et le chantage aux délocalisations ont légèrement infléchi le mouvement mais cela reste très insuffisant. L’action des technologies de l’information et de la communication (TIC) est beaucoup plus probante. Comme dans le système polychrone, la frontière entre les domaines privé et public s’efface. Le progrès est immense : n’importe qui peut surfer deux minutes sur la toile au travail. Qui ne l’a pas fait ? Il y a juste une petite contrepartie : le salarié est invité à emporter son travail à la maison. Il y gère son temps comme il veut mais l’essentiel est que la mission qui lui a été assignée ait été accomplie à son retour. Voilà une manière habile de récupérer du temps. Le must du must est bien sûr le télétravail : l’entreprise économise en plus le coût des locaux. Pourquoi ne pas travailler en regardant la télévision ? Tant que le salarié ne confond pas le nom d’un client avec un héros des « feux de l’amour », tout le monde sera content…

Conseils de lecture :

Hall Edward, La danse de la vie, Seuil, Paris, 1992.
Desproges Pierre, Tout Desproges, Seuil, Paris, 20