PAROLES, PAROLES

Comme l’indique son étymologie araméenne, « abracadabra » est une formule magique qui vise à créer quelque chose par le biais de la parole. Quelle merveilleuse invention ! Quand la réalité ne correspond pas à nos attentes, il suffit de la dépeindre autrement. Nous vivons dans la société de l’abracadabra. Les mots volent.  

Blaise Pascal avait confessé : « Le silence de ces espaces infinis m’effraie ». Tel un enfant, le philosophe français se sentait rassuré par le bruit. Il n’aimait pas l’aventure au grand large et encore moins les paris risqués. Plus aérien, l’écrivain Paul Valéry recommandait au contraire d’écouter « ce que l’on entend lorsque rien ne se fait entendre ». Selon lui, le salut passait par un geste simple : couper le son. On pourrait s’attendre à ce que la préférence pour le bruit ou le silence dépende du caractère de chacun. En fait, à notre époque, les deux options n’ont plus le même poids. Leur statut a évolué. Le mutisme est réservé aux marginaux, aux voyous. Les policiers ne manquent jamais de leur rappeler qu’ils ont le droit de « garder le silence ». Ce qui pour eux s’apparente à un privilège est, pour le reste de la société, une aberration. L’heure est au bavardage. Il est essentiel de babiller, de caqueter, de jaboter, de jaser, bref de tailler des bavettes. La chasse au silence est telle que les minutes qui lui étaient consacrées jadis font désormais place à des concours d’applaudissements.

 Avant de partir à la chasse au mammouth, nos ancêtres n’avaient besoin ni d’un grand discours, ni d’un séminaire de team building. Chacun des membres de la tribu savait précisément ce qu’il avait à faire. La formulation de quelques onomatopées, au pire un coup de gourdin sur la tête, levait les dernières incompréhensions. Dans une entreprise multinationale, cela ne suffit plus. Pour mettre des milliers d’individus en ordre de bataille afin qu’ils soient capables de remplir des missions pour le moins loufoques, d’autres méthodes sont indispensables. Comment faire en sorte que des personnes saines d’esprit prennent au sérieux un objectif comme multiplier les exportations de boîtes de petits pois vers l’Asie du Sud ? Pour les motiver, il faut leur raconter des histoires, broder, broder… Cela exige un véritable talent. Autrement dit, la croissance de la taille des sociétés humaines couplée à la complexification des activités économiques a favorisé l’essor du blabla.

De la même manière, une transformation s’est opérée sur le plan politique. Pendant longtemps, le pouvoir a été accaparé par de petites cliques avec l’appui des autorités religieuses. La remise en cause de la hiérarchie sociale n’était pas tolérée et la contestation interdite. Autrement dit, la parole était confisquée. La démocratisation de nos sociétés, couplée à l’effondrement de la crainte de sanctions célestes, a mis un terme à ce monopole. La liberté d’expression s’est imposée. Ce droit est devenu un bien tellement précieux que beaucoup considèrent comme une obligation de donner leur opinion à tout bout de champ. A leurs yeux, ne pas donner son avis sur un sujet équivaut à trahir les idéaux pour lesquels de courageux militants sont morts. Qui n’a pas eu le bonheur d’être confronté à un(e) héroïque combattant(e) pour la démocratie de cette trempe qui déclamait : « Ce n’est pas parce que je n’y connais rien que je dois la boucler ».  Tout est dit.

 La combinaison de ces facteurs socio-économiques et politiques constitue la principale explication du flux spectaculaire de mots, de la diarrhée verbale qui s’est abattue sur nos sociétés. Aussi impressionnant soit-il, l’avènement des technologies de l’information n’est qu’un accélérateur de cette tendance. Le réseau Twitter en est la parfaite illustration. Une limite est posée au nombre de mots autorisés. Il ne s’agit pas de réfléchir ou de construire une pensée intelligente, juste de dire ce qui nous passe par la tête à un moment précis en espérant que cela suscite des réactions. Puis on change de sujet. En d’autres termes, on passe du coq à l’âne au gré de ses humeurs. La logique est de surface, aucunement de profondeur. Ah si tous les pays du monde étaient gouvernés par le gazouillis twiterrien, la compréhension de la vie politique serait bien plus drôle et simplifiée tout de même. Cependant, les conséquences de cette avalanche doivent être examinées. Elles ne sont pas anodines.

« Encore des mots, toujours de mots, les mêmes mots », se plaignait Dalida. L’analyse économique est impitoyable. Une croissance explosive de la quantité d’un bien conduit à sa dévalorisation. Son abondance le rend moins attractif. Dans l’antiquité, l’oracle rendu de façon laconique par un vieux sage était décrypté sous toutes ses coutures. Aujourd’hui, le défilé des mots s’apparente à un bruit de fond que personne n’écoute sérieusement. Dans ces conditions, il est facile de donner sa parole… mais tout aussi aisé de la reprendre si les circonstances l’exigent. Le mot est mobile. Les hommes politiques ne sont pas les seuls à s’accorder des libertés avec leurs engagements préalables. C’est un phénomène général. Le producteur hollywoodien Louis B. Mayer le résumait avec dérision : « les promesses ne valent même pas le papier sur lequel elles ne sont pas écrites ». En somme, quand on parle de valeur, on pense moins à l’honnêteté qu’à un prix libellé en monnaie de singe.

Du coup, les adages populaires ont pris un sacré coup dans l’aile. « Tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler » ? N’y pensez surtout pas. Avec une vitesse du son chronométrée à 340 mètres par secondes par temps clair, ce serait carrément suicidaire. Le retard initial ne se rattraperait pas. Qui affronterait Hussein Bolt en finale olympique en lui concédant une avance de 50 mètres ? Occuper le terrain en déversant sa logorrhée est la stratégie gagnante. En revanche, dans « la parole est d’argent et le silence est d’or », tout n’est pas à jeter. Bien sûr, avec « le besoin de faire des phrases », comme disait Francis Blanche, la parole n’achète plus grand chose à part des pépins de nèfles mais, pour ce qui est du silence, il est si rare que sa cote est effectivement exceptionnelle.

La maxime :

Dans serment, y a ment,

Dans salade, y a du ver.

ÇA PIQUE !

Une cuisse de poulet bien juteuse cohabite dans votre assiette avec des frites croustillantes. Un wrap au chèvre vous implore : « mangez-moi ». Une part de tarte aux fraises sent que vous êtes partis pour la déguster. Qui n’a pas été confronté à une situation aussi dramatique. Parce que l’affreux dilemme qui se pose n’est pas loin de vous gâcher le plaisir: manger avec ses doigts ou avec une fourchette ?  

fourchette

Pour parler de fourchette, il faut revenir à la fourche puisque le suffixe  « ette » indique une taille réduite comme dans biquette, casquette, chouquette, kitchenette, mallette, tapette – ou éventuellement une émanation comme dans Claudette, balladurette ou jupette. Rien de systématique néanmoins. Zigounette est une des exceptions notables mais, attention, l’étymologie nous enseigne que bistouquette ou quéquette n’en sont pas ! Une fourchette est donc une petite fourche. La fourche est un outil très ancien. A l’origine, elle était faite exclusivement de bois, du cornouiller ou du micocoulier si possible. Puis un modèle hybride s’est imposé au fil du temps, avec un manche en bois et des dents ou piques en métal – le nombre de ces dernières étant compris entre deux et neuf. Les usages de la fourche sont extrêmement variés. En lien avec les activités agricoles, elle rassemble ou retourne les matières végétales. Dans l’eau, elle harponne les poissons. En attendant l’invention du fusil, elle a également servi d’arme à ceux qui n’avaient pas la chance d’être propriétaires d’une épée. Impossible de ne pas mentionner ici Poséidon qui, avec son trident, soulevait la mer et détruisait les cités ennemies.

L’emploi de la fourchette est une transposition du maniement de la fourche principalement lorsque l’on est attablé. Avec ses petites piques, l’ustensile de cuisine rassemble ou retourne les aliments et les pique au besoin. Si l’on décortique la technique du mangeur moderne, elle évoque la stratégie du rétiaire, gladiateur de la Rome antique, qui était armé d’un filet dans une main et d’un trident plus un poignard dans l’autre. Dans une opposition de style recherchée par les organisateurs de jeux du cirque, le rétiaire combattait habituellement contre le mirmillon, lourdement équipé d’un grand bouclier, d’un casque grillagé et d’un glaive. Il balayait souvent l’espace vers l’avant avec son filet dans l’espoir d’y emprisonner son adversaire. S’il réussissait cette immobilisation, il n’avait plus qu’à rabattre le malheureux vers ses armes létales qui l’embrocheraient. Le mangeur face à sa nourriture agit pareillement. Il a abandonné le filet et a fait passer le poignard devenu couteau dans l’autre main et c’est ce dernier qui pousse subtilement les aliments vers la fourchette. La cible est cette fois figée et la victoire est assurée sauf si des petits pois sont au menu.

La complémentarité de la fourchette avec le couteau est entière. Il n’est pas rare qu’elle s’enfonce dans la nourriture, pour l’empêcher de bouger, tandis que l’autre ustensile s’enfonce, tranchant avec sauvagerie encore et encore l’inerte victime, la découpant même en morceaux. On doit ajouter que la fourchette permet de se mesurer à tous types de mets, végétaux ou animaux, que ce soit en les piquant ou les chargeant sur elle-même. Le dépôt en bouche, nécessairement empreint de délicatesse, est sa récompense. D’autres utilisations sont envisageables pour la fourchette. Il n’est évidemment pas possible de partir en guerre équipé d’une telle arme, y compris à l’ère de la miniaturisation des technologies. En revanche, dans le cadre domestique, elle est susceptible d’occasionner des dégâts redoutables. Evidemment, un couteau à viande offre de meilleures garanties mais, quand ça chauffe vraiment dans la cuisine, on est parfois forcé de se munir de ce qu’on a sous la main. Quelques meurtres à la fourchette ont été rapportés dans la presse et, aussi incroyable que cela apparaisse, même des suicides. Un tel niveau de colère envers soi-même semble pourtant assez inimaginable.

L’histoire de la fourchette n’est pas sans intérêt. L’identité de l’inventeur est hélas inconnue. On en trouve des exemplaires dans des temps éloignés, notamment en Chine et en Egypte. Les instruments avec des dents en métal y étaient bien commodes pour attraper des aliments plongés dans des chaudrons brûlants. Quoique moins pressés en général qu’aujourd’hui, les gens n’avaient pas envie d’attendre que l’eau refroidisse pour pouvoir s’en saisir. En argent ou en bronze, des fourchettes étaient également utilisées à l’époque romaine. La distinction entre matériel de cuisine et couvert de table n’est pas toujours très claire. Selon des études, la fourchette de table personnelle aurait été d’usage courant dans l’Empire byzantin au quatrième siècle. Elle atteint au onzième siècle l’Italie, foyer majeur de sa diffusion en Europe. L’entrée en fanfare des pâtes dans le régime alimentaire contribuera à son essor. Néanmoins, la progression sera lente, freinée par l’Eglise, qui saisira immédiatement sa dimension lubrique et satanique.

La pénétration de la fourchette en France est rattachée à un personnage controversé, Catherine de Médicis. Tout raccourci entre l’arrivée de l’instrument à dents dans l’hexagone et le massacre de la Saint Barthelemy, dont elle aurait été la tête pensante, serait cependant exagéré puisque les catholiques ont dépecé les protestants avec d’autres armes. En fait, le gros avantage de la fourchette est qu’elle évite les repas trop salissants. C’est en tout cas ce qui a séduit Henri III, le fils de Catherine, qui n’aimait pas voir les immenses collerettes tachées. Le règne de Louis XIV, qui préférait manger avec ses mains, n’a pu que stopper temporairement la conquête inexorable du couvert de table. Les classes populaires ont accédé à ce luxe plus tard. Pour qu’elles puissent avaler leur bouillie, le support du pain était alors d’un meilleur secours. En dépit de sa démocratisation, la fourchette reste associée à un certain savoir-vivre. Doit-on la positionner à gauche ou à droite de l’assiette ? Pointe en haut ou en bas ? Les pratiques ne sont pas uniformes. Et puis il y a plusieurs types de fourchettes : elles sont de table, à poisson, à escargot… Moins distingué, il y a la fourchette manuelle du rugbyman, dans la mêlée, droit dans les yeux de l’adversaire. Nous ne donnerons pas de nom.

La maxime :

Pic et pic et colégram

Bour et bour et ratatam

QUE LES GRECS AILLENT DONC SE FAIRE VOIR ?

La rentrée des classes n’est jamais un moment banal, en particulier dans la relation parent-enfant. Pour les élèves de terminale, le but est ainsi de s’assurer qu’aucun de ses géniteurs ne se trouve à l’instant t dans un rayon d’un kilomètre du lycée. Cette année, les futurs bacheliers feront face à une émotion plus intense quand ils découvriront que les cours de philosophie ont été supprimés des programmes.

bûcher

Reprenons le fil des événements. Le mouvement « black lives matter » a suscité une immense vague de sympathie dans les pays occidentaux. Les Noirs sont encore aujourd’hui victimes de discriminations liées à leur couleur de peau aux Etats-Unis. Le phénomène n’épargne pas la France : les habitants originaires de ses anciennes colonies n’ont pas les mêmes chances que le reste de la population. Soyons clair : l’Etat français n’est pas raciste – pour affirmer le contraire, il faut soit méconnaître totalement l’histoire, soit consommer des substances susceptibles de déclencher de terribles hallucinations  (soit les deux) – et tous les Français ne sont pas non plus racistes mais les conduites racistes, discrimination à l’embauche notamment, sont loin d’avoir disparu sur le sol français. S’attaquer aux racines du mal est une tâche éminemment complexe et de longue haleine, qui combine une politique éducative visant à renforcer la mixité sociale et des mesures coercitives envers les organisations qui se conduisent illégalement. Hélas, en France, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, on a jugé plus commode de s’en prendre à des symboles.

Même si elle est portée par une juste cause, une foule déchaînée agit rarement avec discernement. En France, Colbert a été une des cibles favorites de ces iconoclastes d’un nouveau genre. Le plus célèbre Ministre de Louis XIV a été incriminé pour avoir promulgué le Code Noir qui fixait le statut juridique des esclaves dans les Antilles. Statues, lycées et rues à son nom se sont trouvés rapidement sur la sellette. En Grande-Bretagne, la statue de Churchill a même passé un sale quart d’heure. Sir Winston n’a-t-il pas été Ministre des colonies ? En charge du portefeuille en France, Jules Ferry  aspirait en sus à éclairer les peuples colonisés avec les Lumières. Les marques de reconnaissance de la République envers lui ont subi une sérieuse remise en cause au même titre. Par chance, le général de Gaulle n’a jamais accepté ce poste ministériel. Il peut dormir tranquille le grand Charles même si d’aucuns, frustrés par cette géniale anticipation, n’ont pu s’empêcher de vandaliser des statues à son effigie. Il n’existe aucune raison de débaptiser l’aéroport de Roissy. On l’a échappé belle !

Nous sommes face à une lecture entièrement rétrospective, sans recul et à l’évidence politique de l’histoire. Dans ce débat passionné, les historiens mobilisés laissent souvent transparaître leurs positions personnelles quitte à faire preuve de mauvaise foi. Au piquet notamment, tous ceux qui prennent le traitement du maréchal Pétain en exemple pour justifier la démarche de nos démolisseurs de statue. Le problème est bien connu : le héros de la victoire de Verdun a également été l’homme de la collaboration avec l’Allemagne lors de la guerre suivante. Cependant, la désacralisation de Pétain est caractérisée par le fait que la figure emblématique du régime de Vichy a été frappée d’indignité nationale de son vivant. Ce qui doit piquer les yeux n’est pas qu’on ait fini par déboulonner les statues du maréchal mais le temps qu’il a fallu pour que l’on passe à l’acte, tout cela parce qu’une certaine France est entrée en résistance sur ce point. Quand on dit que la France n’a pas trop résisté, ce n’est donc pas tout-à-fait exact. Nul n’a oublié combien le dépôt d’une gerbe sur la tombe de Pétain était un moment cher à François Mitterrand, Président au passé sulfureux.

L’esclavage a été le déclencheur de la Guerre de Sécession. Que les Américains détruisent des monuments érigés en souvenir de Sudistes racistes et qui adhéreront accessoirement plus tard au Ku Klux Klan, est compréhensible. Il s’agit de profiter de l’élan actuel pour faire céder de vieilles digues et faire évoluer des mentalités qui sont demeurées racistes tout au long des décennies. En revanche, dans le cas de Colbert, l’esclavagisme n’était pas un sujet de débat. Cette pratique faisait partie intégrante des mœurs de son époque. Elle était acceptée par toute la société française, par tous les pays européens et même par la planète entière. Rappelons quelques chiffres : 11 millions de Noirs ont été réduits en esclavage par les pays européens,  17 millions par le monde musulman et probablement autant par les Africains entre eux. Autrement dit, c’est toute l’humanité qu’il faudrait mettre à la poubelle jusqu’à l’abolition de l’esclavage qui s’est produite, selon les latitudes, entre les dix-neuvième et vingtième siècles. Et si tout individu doit être parfaitement respectueux des droits de l’homme, de la biodiversité, inclusif, etc… avant qu’un nom de rue lui soit attribué, il va falloir se rabattre sur des numéros comme à New York. Pour empêcher ce grand ménage, il aurait fallu du courage politique et du bon sens. Aïe !

C’est pourquoi, afin d’être présente à l’avant-garde du mouvement, la France a décidé de proscrire l’enseignement de la philosophie, discipline qui nous provient de la Grèce Antique. Les gens d’alors n’étaient franchement guère recommandables. Ils traçaient une claire frontière entre eux et les barbares, c’est-à-dire ceux qui ne parlaient pas comme eux. De plus, Socrate, Platon, Aristote et consorts n’étaient en rien incommodés par l’institution de l’esclavage. Pour des intellectuels de cet acabit, c’est d’autant plus impardonnable. Le Ministère de l’éducation nationale a bien pensé faire débuter la philosophie avec les modernes. Hélas, voilà que l’apôtre de la tolérance, Voltaire, avait un péché mignon, une marotte : c’était un antisémite obsessionnel.  En Allemagne, une de principales références sur la morale, Kant, n’a-t-elle pas préconisé « l’euthanasie du judaïsme ». L’obligation d’anachronisme imposée par nos bandes déferlantes rend son discours pareillement indéfendable. Voilà comment nous en sommes arrivés à cet allègement des programmes qui réjouira tous les cancres.

La maxime :

Passe de belle manière ton bac,

Mais n’écoute  ni Wagner, ni Bach.

FORGET ABOUT IT

Le complet retour à la  normale n’a pas encore eu lieu mais de plus en plus d’activités sont entrées dans le vert. Ces libertés retrouvées, distribuées au compte-gouttes comme des sucreries à de petits gourmands pour éviter une indigestion, contribuent à effacer le traumatisme de l’enfermement. Pourtant, la bête est là. Elle n’est pas morte.

        vacances-corona

    Bienheureux les évadés d’Alcatraz ! Bien sûr, ils ne furent pas nombreux – cinq au maximum – et durent braver les flots en furie et les requins en ennemis. Cependant, une fois la terre promise atteinte, ils ne furent plus jamais confrontés à la dureté de leurs conditions de détention. Ils en avaient terminé avec leur cauchemar. Nous, nous sommes tous les soirs condamnés à regagner penauds notre cellule. Geôlier, extinction des feux ! Alors, dans la moiteur de la nuit, les mots et les images du confinement reviennent et s’entrechoquent : le Président de la République, Emmanuel Macron, en treillis à Mulhouse, avec des gants de boxe vert pomme ;  le Directeur général de la santé, Jérôme Salomon, à moins qu’il ne s’agisse de Droopy, le héros de Tex Avery, qui compte infatigablement sur ses doigts, mais que compte-t-il  au fait ? ; Anne-Claude Crémieux, la spécialiste des maladies infectieuses qui nous invite à enfermer nos enfants à la cave tant qu’ils sont asymptomatiques sur les bords avant de nous garantir qu’ils sont innocents et peuvent repartir à l’école. C’était une blague, conclut-elle avec le sourire.

On se réveille en sursaut. On revêt machinalement son manteau puis son masque et, après s’être lavé les mains au gel hydroalcoolique, on se rend à pied au centre-ville. On croise des regards hagards à la gare et défaits au café. Ils ont des yeux et ne voient pas. Ils ont des oreilles et n’écoutent pas. Forcément. Il faudrait avoir été condamné à une peine de confinement de 55 jours pour comprendre… On finit par rentrer chez soi mais, dans son jardin, tout évoque cette douloureuse expérience : la piscine de vingt mètres dont il a fallu se contenter alors que le bassin olympique du complexe municipal est situé à moins de deux kilomètres, le babyfoot qui n’a pu accueillir le tournoi que l’on organise tous les ans avec les potes le premier mai. Il y a toujours un coin qui nous rappelle… Pour un musicien, cette prise de conscience est idéale pour composer un morceau de blues. Une solution consisterait à déménager, à partir sous d’autres cieux afin de modifier radicalement ses repères visuels mais qui aurait les moyens de se porter acquéreur de notre propriété ? La croissance de la pauvreté est un vrai problème.

De sieste en sieste, la langueur du printemps et les journées interminables ont transformé les perceptions sensorielles et les rythmes biologiques. Une effroyable histoire qui s’est déroulée dans le Nord l’illustre parfaitement. Un homme déclamait paisiblement des vers de Lamartine – Alphonse, pas Aubry – dans sa cuisine :

« Ô temps ! suspens ton vol, et vous, heures propices ! / Suspendez votre cours : / Laissez-nous savourer les rapides délices / Des plus beaux de nos jours ».

Sa femme qui regardait paisiblement une rediffusion d’un match de football a porté plainte. Le malheureux a été condamné en comparution immédiate pour « cruauté mentale ». De tels événements auraient été tout bonnement impossibles avant le covid-19. Quel rigolo a dit un jour : « il faut donner du temps au temps » ? Il apparaît bien que le problème est aussi temporel que spatial. Un véritable remède existe. Il porte le nom de droit à l’oubli.

Quand on parle de « droit à l’oubli », il faut avancer pas à pas. Le mot « droit » s’oppose à « devoir » tandis qu’« oubli » se heurte à « mémoire ». Et nous voici confrontés à la problématique inverse, celle du « devoir de mémoire ». On nous somme de ne pas s’y soustraire. La référence est la Seconde Guerre mondiale et le génocide juif. Il est impératif de se souvenir que le peuple le plus évolué culturellement, qui produisait des prix Nobel à la pelle, a utilisé les plus grandes avancées de la technologie pour planifier l’extermination d’un autre peuple. Toutefois, par cet argument, on se situe dans le registre du rationnel, nullement de l’émotionnel. Or, le souci rencontré par les zombies du confinement est justement de l’ordre de l’émotionnel, pas du rationnel. Ils ne désirent surtout pas réfléchir sereinement aux choix de société qui ont mis notre système hospitalier plus bas que terre. Ils veulent uniquement se débarrasser de ce qui leur torture l’esprit et les empêche de vivre normalement. Attention au tourment.

Le droit à l’oubli n’est pas né avec la pandémie actuelle. Il est en fait rattaché à Internet. Il s’agit du corollaire à l’injonction : « fais sortir tout ce qui te passe par la tête ». Il n’est pas concevable que la toile nous oblige à toutes les turpitudes, à taper frénétiquement sur un clavier mots, idées connes et émoticons et qu’un jour on nous demande des comptes. C’est illogique. C’est comme si on disait à un enfant de trois ans que, s’il appuie sur le bouton, il causera un vacarme épouvantable qui agacera les adultes. Que fera-t-il ? On en a mal aux oreilles. J’ai bien le droit d’insulter untel ou son ethnie. C’est trop drôle. Point essentiel, cette demande d’effacer l’ardoise est adressée à la société. Elle n’a donc rien à voir avec le droit à l’oubli de l’ex confiné. Dans ce dernier cas, l’individu n’est aux prises qu’avec sa propre mémoire. Il ne risque aucune condamnation. La maladie de Parkinson n’est pas un délit. Sa supplique « Emmanuel Macron, Jérôme Salomon, Anne-Claude Crémieux, laissez-moi en paix » mérite d’être écoutée. La folie le guette.

Information :

Le Blog prend des vacances,

A bientôt !

VOUS AVEZ DIT PANDEMIE ?

Le 11 mars restera un jour décisif dans l’histoire de l’humanité. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a en effet relevé le statut du covid-19 à « pandémie ». Ce qui signifie que des personnes infectées quelques jours plus tôt par une terrible « épidémie » ont dû d’un coup faire face à un ennemi beaucoup plus puissant encore. Pas cool.

Pan-dé-mie

En fait, épidémie et pandémie cheminent ensemble depuis le dix-huitième siècle. A la différence du covid-19 qui nous vient de Chine, ces deux mots sont d’origine grecque. Selon le Larousse, une épidémie est un « développement et (une) propagation rapide d’une maladie contagieuse, le plus souvent d’origine infectieuse, dans une population ». Un peuple ou une zone géographique seuls sont affectés. Par extension, il est possible d’évoquer une épidémie de suicides – le PDG d’Orange avait tout de même préféré le mot « mode » probablement pour souligner le caractère délibéré de l’acte radical de ses salariés qui avaient quasiment pris au mot les injonctions de la direction du type « allez-vous faire pendre ailleurs ». Normalement, il y a une dimension subie dans une épidémie. A contrario, aucun plumitif n’oserait parler de mode du covid-19. Personne n’a choisi de vivre avec ce virus.

Mentionnons également l’épidémie qui s’était abattue en 1518 sur le Grand Est… déjà. Jean Teulé décrit cet étonnant épisode dans lequel, pris d’une incroyable frénésie, de nombreux Strasbourgeois s’étaient mis à danser ensemble dans les rues. Ils s’étaient trémoussés dans tous les sens jusqu’à ce que leurs forces les abandonnent et que parfois ils meurent d’un arrêt cardiaque. Pour l’Eglise, il s’était agi d’un châtiment céleste. Pour d’autres, une intoxication à l’ergot du seigle était responsable de cette folie collective – ce champignon contient des alcaloïdes dont dérive le LSD. Il est évidement difficile de trancher sans prendre parti. Ce qui est certain est que toutes les personnes avaient été contaminées à la même source et qu’ils ne s’étaient transmis la maladie les uns aux autres. Il n’y avait aucun phénomène de propagation, ni même d’imitation comme on l’observe à la bourse – j’achète, tu achètes, ça monte, je rachète, tu rachètes.

Par contraste, une pandémie implique plus d’une zone géographique, plusieurs foyers – le préfixe « pan » signifie tout. Alors, quand la maladie se répand sur différents continents, touchant une partie importante de la population mondiale, l’emploi du mot est plus approprié. L’OMS a déjà qualifié de pandémies des problèmes de santé non liés à des maladies infectieuses, l’obésité par exemple, parce qu’ils pèsent lourd à l’échelle planétaire. Pendant longtemps, les mots épidémie et pandémie ont été utilisés de manière interchangeable. La logique de globalisation, à savoir cette réduction des distances entre deux points du globe qui permet d’élargir notre horizon, a fini par rendre la distinction entre les deux termes pertinente. Quand la crise est circonscrite à un petit périmètre, c’est une épidémie mais dès qu’elle prend une dimension plus générale, elle devient une pandémie. Pour éviter tout risque de cacophonie, c’est l’OMS et personne d’autre qui décide qu’une maladie atteint le stade de la pandémie.

Il n’y a pas rétroactivité en la matière. L’OMS a été créée en 1948 et n’a pas pour vocation de revisiter le passé. En conséquence, ceux qui qualifient de pandémie la grande peste noire du quatorzième siècle sous prétexte qu’elle a embrasé plusieurs continents et que la Faucheuse ne savait plus où donner de la tête empiètent sur les prérogatives de l’organisation internationale. C’est un authentique abus de langage mais qui n’expose heureusement à aucun type de sanction – d’autant plus que l’OMS a d’autres chats à fouetter par les temps qui courent. Elle se trouve sérieusement sur la sellette pour son action dans la crise du covid-19. Beaucoup se sont montrés étonnés par son attitude qui semblait guidée par une volonté de ne surtout pas froisser la Chine même si les Etats-Unis sont le seul pays à avoir retiré leur concours financier à l’organisation internationale. Il est notamment reproché à l’OMS un retard à l’allumage et une minimisation de l’ampleur de la menace… bien commode pour justifier ses propres manquements.

Les dirigeants chinois n’ont jamais goûté aux tentatives d’ingérences dans ce qu’ils considèrent être leurs propres affaires. Ils ont cherché à traiter le covid-19 dans cette perspective au point de réduire au silence les « lanceurs d’alerte » sur la gravité de la situation. Le statut de pandémie oblige les Etats membres de l’OMS à resserrer leur coopération, à agir de conserve. Etant donné que la Chine est le foyer d’origine du coronavirus, cela aurait signifié un accès immédiat à des informations sensibles que les autorités de l’empire du Milieu n’avaient pas forcément envie de communiquer à la communauté internationale. Des erreurs dans la gestion de la crise auraient pu être mises au jour, voire pire encore. Cette politique de rétention de l’information a naturellement nourri les spéculations sur une éventuelle fuite du virus d’un laboratoire de recherche.

L’OMS ne s’est effectivement pas pressée pour déclarer l’état de pandémie. Des dizaines de millions de Chinois étaient confinés ; le système hospitalier italien n’était pas loin de s’écrouler totalement. Qu’attendait l’organisation internationale ? Le cap des 100 000, 110 000, 150 000 morts devait-il être dépassé pour qu’on ait le droit d’employer le mot pandémie. Nous touchons ici au fond du problème. Il n’existe pas de critère ultime. Le site de l’OMS n’apporte pas d’éclaircissement à ce propos. Il ajoute même à la confusion. Tentant de différencier une pandémie d’une épidémie classique, il s’appuie sur une illustration, le virus de la grippe. L’âge serait crucial. Dans la grippe saisonnière, les décès se produisent prioritairement chez les personnes âgées alors que, s’il s’agit d’une pandémie, ils « surviennent chez des gens plus jeunes, aussi bien en bonne santé que souffrant de maladies chroniques »… en contradiction avec les données du covid-19. L’OMS aurait été assez avisée de prendre un autre exemple. Avec de telles maladresses, le pays de Xi Jinping n’est pas près d’être bridé, ni de courber l’échine.

Conseils de lecture :
Evitez les pizza à l’ananas,
C’est pas bon