QUI PEUT LE PLUS PEUT LE MOINS

Notre société est caractérisée par ses excès. Les yeux rivés sur des ressources qui s’épuisent, les écologistes le martèlent chaque jour mais ils ne sont pas les premiers, ni les seuls. Gaspillage, gâchis, démesure sont des mots qui reviennent inévitablement dès lors que l’on est disposé à sortir un instant de sa petite bulle.

verylast

Un philosophe français, François de Closets, a parfaitement capté l’esprit de notre époque avec son best-seller « Toujours plus ! » publié en 1982. C’est pourquoi il a logiquement récidivé avec « Tant et plus ! » et « Encore plus ! ». Son opus à venir, également promis au plus grand succès, pourrait être titré « Et plus qu’assez ne sera jamais trop ». Cette démarche s’explique par un rapport spécifique au temps. Le moment présent est privilégié. Le passé est barbant, totalement secondaire. Le futur est loin. Il sera toujours temps de s’en soucier. Carpe Diem ! D’un coup, chacun comprend le latin. Ce schéma dans lequel l’individu s’affranchit des chaînes qui l’attachent à son groupe, à sa famille ou plus généralement à toute forme de solidarité héritée est bien connu. Il conduit à des êtres hédonistes, en lévitation et susceptibles de se déplacer au gré de leurs attirances d’un point à un autre. Citoyens du monde, ils voyagent légers, à l’affût d’un éphémère toujours plus réjouissant… pour peu évidemment qu’ils ne soient pas perturbés par de basses contingences matérielles sur terre.

Les technologies de l’information permettent cette évolution – dans Instagram, il y a même instantané – et l’encouragent. Les moralistes la critiquent, pestant contre l’égoïsme ambiant, reprochant à l’intelligentsia, un souci d’autrui factice, et même condescendant, bref une générosité théâtralisée. Le propos n’est pas de prendre part à ce débat mais d’observer cette réalité. Le premier effet de cette adoration de l’instant présent est sa survalorisation. C’en est même une condition. Il y a énormément de choses qui prennent de la valeur avec le temps. Laissons même l’argent de côté. Le touriste qui s’est déplacé en bateau pour bronzer sur la plage de Saleccia n’appréciera pas de la même façon la baignade que celui qui aura marché pendant cinq heures dans le désert des Agriates avant d’y parvenir. Ce n’est pas la souffrance qui ajoute de la valeur. Versez de l’eau bouillante sur le pied d’un enfant qui mange un gâteau, il ne l’appréciera assurément pas plus que si son pied avait été épargné. La valeur augmente parce qu’il y a eu construction d’un projet. L’homme se fixe un objectif et, pas à pas, s’efforce de l’atteindre. La profondeur temporelle lui offre cette possibilité.

Autrement dit, l’obsédé de l’instant présent qui multiplie les expériences exceptionnelles, les empilant les unes au-dessus des autres, manque de repères solides dans son appréciation des événements auxquels il participe. Pourtant, il est obligé d’user d’exagération, de superlatifs, sauf à se trouver en contradiction avec sa quête de bonheur immédiat ou dans un état d’infériorité vis-à-vis de ses interlocuteurs. Notons la claire convergence entre cette créature et la théorie économique standard. Finalement, en décrivant l’homme comme un être maximisant ses plaisirs et minimisant ses peines, les économistes orthodoxes avaient anticipé ce trait de la modernité. En tout cas, les exemples de survalorisation de l’instant présent ne manquent pas. Le nombre de personnes qui expliquent qu’elles seront à 150 % de leur capacité le jour J a cru de façon exponentielle… et le taux connaît lui-même une inflation galopante puisqu’il s’agit de convaincre autrui en quoi cette situation précise a été, est ou sera extraordinaire.
– merci de m’avoir accordé ma chance, vous ne le regretterez pas. Ce jour-là, je serai à 500 % !
– soyez à 100 %, ce ne sera déjà pas mal.

La comparaison des expériences interpersonnelles implique effectivement de la surenchère. Le but de l’individu est de montrer qu’il vit des émotions supérieures à celles des membres de son réseau. Pour éviter cette compétition, le plus simple est de procéder à des comparaisons avec le passé. Au moins, tout le monde sera d’accord. Et plus on va chercher loin dans le temps, moins on a de chances d’être contredit par un témoin. Quand on dit que ces individus n’aiment pas l’histoire, c’est faux : elle sert de repoussoir automatique, d’instrument de valorisation de leurs propres sensations. C’est pourquoi le classement des plus belles chansons, des événements politiques les plus cruciaux, des meilleurs footballeurs fait la part belle au présent. Alors que l’on est incapable de décider qui de Cristiano Ronaldo ou de Leo Messi est aujourd’hui le meilleur joueur, et que certains seraient même capables de proposer d’autres noms, la plupart des fans s’entendent pour dire qu’ils sont tous les deux meilleurs que Maradona, Platini, Pelé et plus largement encore que Garrincha.

En français, l’expression « le plus grand … jamais vu » traduit involontairement que ces comparaisons, aussi valorisantes soient-elles pour notre expérience personnelle, sont totalement absurdes. Ce qui les disqualifie est qu’elles ne reposent sur aucun critère objectif. Sinon, il n’y aurait guère de débat, excepté sur les critères peut-être. Et puis une bonne connaissance du passé est justement indispensable. Le fait d’avoir assisté en direct à l’effondrement des tours jumelles le 11 septembre 2001 autorise-t-il à affirmer que la disparition de l’Empire romain est moins importante ? Les invasions barbares d’un côté, l’agression barbare d’un symbole de l’empire de l’autre. Sans compter que les informations manquent pour que nous puissions nous prononcer, soit parce qu’elles se sont perdues en route jusqu’à nous, soit parce que nous ne sommes pas experts du sujet. Quant à l’illusion des idées reçues, elle provoque aussi de jolis ravages. Quel est le mot le plus long de la langue française ? Anticonstitutionnellement ? Non, perdu ! Avec 25 lettres, il n’obtient que la médaille de bronze. Hexakosioihexe-kontahexaphobie remporte l’or avec 29 lettres. C’est la phobie du nombre 666. L’usage est plus rare : il y a plus de politiciens qui flirtent avec le viol de la constitution que celui des trois 6. Mais il y a erreur tout de même…

Conseils de lecture :

De Closets François, Toujours plus, Fayard/Plon, 2006.
Cusset Yves, Réussir sa vie du premier coup , Flammarion, Paris, 2019.

TANT QU’IL Y AURA DES HOMMES

A la manière de Lucky Luke qui dégainait plus rapidement que son ombre, Nadine Morano a confessé un jour : « je tape plus vite que mes doigts mais je corrige plus vite que ma pensée ». Que personne ne se moque. Elle est en effet loin d’être seule dans cette folle course contre la montre. C’est même un signe des temps.

transhum

L’accélération du temps est un trait de la modernité. En suivant son mouvement caméra sur l’épaule, Harmut Rosa souligne la place qu’y occupe le progrès technique. C’est un véritable déclencheur de la sarabande. En quelques décennies, la vitesse des transports personnels a augmenté de 102 % et celle du traitement des données de 1010 %. Jusqu’à l’invention du chemin de fer, les armées se déplaçaient avec une lenteur extrême malgré les efforts de Napoléon Ier en la matière. Aujourd’hui, qui n’a pas effectué un petit vol en navette spatiale ? De la même manière, le travail nocturne n’était envisageable qu’à la lueur des bougies. Aujourd’hui, non seulement les entreprises sont parfaitement éclairées de jour comme de nuit mais, grâce aux nouvelles technologies, l’homme est en mesure de poursuivre son labeur en transposant son bureau chez lui. Parce que ce changement technologique se traduit immédiatement en des termes économiques poétiques comme réduction des coûts. Les entreprises sont évidemment très demandeuses de ces évolutions même si elles sont quelque peu aliénantes pour la population.

Trait essentiel, ces transformations requièrent de la polyvalence. De nos jours, par exemple, un chef de service est conduit à gérer son propre emploi du temps et à traiter son courrier, en tout cas ses mails, sans le secours de son assistante. Pire que cela, tout individu est invité à accomplir plusieurs tâches simultanément. L’étudiant en cours prend des notes, tout en se lançant dans des échanges spirituels avec son voisin, en suivant une série sur son ordinateur et en envoyant des SMS à ses nombreux contacts. Pour lutter contre la compartimentation de la pensée, il n’y a certainement pas mieux. Maintenant, les vieux sages rappellent que, quand on veut être partout au même moment, on n’est nulle part en fait… La tendance n’est pas à profiter des économies de temps permises par la technologie mais d’exploiter cette dernière de façon optimale. Ce ne sont pas les fins qui décident des moyens mais l’inverse. L’homme est asservi par cette sophistication. Ivan Illich l’a libellé ainsi : « L’outil simple, pauvre, transparent est un humble serviteur ; l’outil élaboré, complexe, secret est un maître arrogant ».

Cette aspiration dans l’engrenage des technologies accessibles – pourquoi donc jouer les pisse-vinaigre et se priver ? – n’est pas sans conséquence pour l’équilibre de l’être humain. La modification de son régime alimentaire lui a certes fait gagner quelques centimètres et quelques kilogrammes mais il semble tout près d’atteindre le plafond de ses capacités physiologiques. Les années passent et la vitesse du pet ordinaire reste désespérément scotchée à 6 kilomètres heure. Une pratique frénétique n’y change rien : malgré tout son entraînement, l’athlète peine à dépasser les 36 kilomètres heure sur 100 mètres. Le sentiment d’écrasement par la technologie pourrait être démoralisant si l’homme n’avait justement pas puisé en cette dernière un moyen de repousser ses limites personnelles. Ce n’est pas la réalité qu’il convient d’augmenter mais carrément les potentialités humaines. Bienvenue dans l’univers du transhumanisme avec ses promesses extraordinaires : la mort de la mort – y compris, celle des cons – ou, si l’on en croît Ray Kurzweil, la possibilité de transférer mémoire et esprit sur des ordinateurs.

L’idée d’une émancipation des processus organiques suscite des phantasmes au sein de la population. Olivier Rey souligne à quel point les apôtres du transhumanisme sont incohérents puisque, selon la critique qui leur est adressée, ils n’hésitent pas à justifier leur position en employant des arguments incompatibles entre eux. Ils essaient tout d’abord d’appâter en insistant sur le côté révolutionnaire de leurs projets mirobolants, à même d’apporter la félicité à tous. Une « ingénierie du paradis » est à portée de main. Face aux sceptiques, ils changent de discours et prétendent que, tout compte fait, le transhumanisme n’a rien de singulier. Il s’inscrit dans la logique du progrès scientifique. Nous conduisons des automobiles et nous nous soignons avec des antibiotiques. Finalement, quelle différence y a-t-il entre des lentilles correctrices et des puces implantées dans le cerveau ? Pour ceux qui feraient encore « glups », il existe un dernier type d’explication : cette évolution est inéluctable. Il est préférable de suivre le mouvement afin d’en tirer des dividendes scientifiques comme économiques.

Les inquiets sont accusés d’être des passéistes, juste capables de répéter en boucle « comme c’était mieux, avant ! ». Heureusement qu’une catégorie d’homme ouverte au progrès, sans tabous, et déterminée à nous organiser un avenir radieux, tire la science. Leur action consiste à militer pour retirer tous les freins, éthiques principalement, aux avancées scientifiques. Leur arrogance est en phase avec leurs projections sur le devenir de l’homme. Elle est sans limite. Leurs efforts pour convaincre les pouvoirs publics et les commissions éthiques, ne sont pas démesurés. Les autorités ne peuvent être en effet considérées comme d’authentiques poils à gratter. Science et technologie offrent des services. Pourquoi les refuser alors que les demandes individuelles sont insatiables ? Quel motif invoquer pour interdire à une mamy de donner le jour à des enfants… d’autant que, si elle devient un jour immortelle, elle les accompagnera un bon bout de chemin. Laurent Alexandre est l’archétype de ces scientifiques décomplexés. Favorable à une forme d’eugénisme, il souhaite favoriser la maternité chez les femmes douées. Qui sait si les moins futées ne seront pas un jour interdites de procréation. A moins que la thérapie génique ne s’en mêle. Qui veut faire l’ange fait la bête, disait Pascal.

Conseils de lecture :

Rey Olivier, Leurre et malheur du transhumanisme, Desclée de Brouwer, Paris, 2018.
Rosa Harmut, Aliénation et accélération, La Découverte, Paris, 2014.

UN DOHA D’ETHIQUE, SINON RIEN !

Les révélations d’un consortium de médias dans le cadre des « football leaks » ne manquent pas de saveur. Les autorités du ballon rond en Europe auraient imposé de sévères contraintes financières aux clubs tout en négociant secrètement des aménagements avec certains d’entre eux pour leur éviter de se trouver hors jeu. La planète football tourne-t-elle rond ?otempora.jpg

Contrairement à une idée reçue, la gestion du sport européen est économiquement beaucoup plus libérale qu’aux Etats-Unis où de nombreux dispositifs tels que le plafonnement de la masse salariale (salary cap) assurent une véritable régulation du secteur. Le but est bien sûr de maximiser les revenus des ligues professionnelles mais, au pays de la libre entreprise et de la concurrence, une logique d’entente entre les franchises est tolérée à cet effet. Elle repose sur le fait que le sport est une production jointe, c’est-à-dire qu’il exige la présence d’au moins deux participants et que sa valeur est corrélée à son « équilibre compétitif ». Si les équipes sont d’un niveau proche, la glorieuse incertitude du résultat croît, attirant dans la foulée le public et les annonceurs. Le système de la « draft » permet ainsi aux clubs les plus faibles de recruter la saison suivante les meilleurs joueurs qui arrivent sur le marché. Sur le vieux continent, l’absence d’action régulatrice s’est traduite par un fossé qui s’est creusé entre l’élite et les autres clubs. De plus, le libéralisme débridé a conduit nombre d’équipes au bord de la faillite. En cela, le monde du sport est similaire au reste de l’économie.

Dans ces conditions, l’adoption du « fair play financier » par l’instance dirigeante du football européen (UEFA) en 2010 peut être considérée comme une mesure révolutionnaire. L’intention était tout bonnement de stopper la spirale d’endettement vers laquelle les clubs européens étaient aspirés. On aurait pu imaginer que la hausse vertigineuse des droits télévisés des années 2000 rééquilibreraient leurs compte. Que nenni ! Ils ont utilisé leur surcroît de ressources pour faire de la surenchère et tenter d’appâter les footballeurs les plus talentueux. Eminemment inflationniste, cette course à l’armement sportif a profité surtout aux joueurs. En 2017, le record du montant d’un transfert était pulvérisé : le Paris Saint-Germain (PSG) déboursait 222 millions d’euros pour acquérir Neymar. Porté à bout de bras par le Président de l’UEFA, Michel Platini, le « fair play financier » était supposé freiner les ardeurs dilapidatrices par la grâce d’un simple principe : à terme, les clubs ne seraient pas autorisés à dépenser d’argent plus qu’ils n’en généreraient. Georges Brassens se moquait : « chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse ». Dans le football, il est plutôt question des pieds mais la règle est identique.

L’objectif d’assainissement du football professionnel primait mais, dans le même temps, la mesure était censée garantir une forme d’équité sportive. A l’instar du dopage, qui fausse la compétition en octroyant un avantage indu aux tricheurs, l’endettement accordait la possibilité aux clubs de vivre au-dessus de leurs moyens et d’acquérir d’excellents joueurs malgré des caisses vides. Il était en quelque sorte assimilable à du dopage financier. Désormais, il ne devait plus être possible de remporter des titres à crédit. Toutefois, une période transitoire était prévue pour que les clubs puissent s’adapter. Aucune condamnation ne serait prononcée avant 2014-2015. L’arsenal des sanctions était lui-même vaste, allant du blâme jusqu’à l’exclusion des compétitions européennes en passant par l’interdiction de recruter de nouveaux footballeurs. Dans ce joyeux agencement, un des points provoqua une intense polémique : les contributions de généreux mécènes, parfois appelés sugar daddies, étaient limitées.

La controverse s’explique par la dissociation des logiques d’assainissement financier et d’équité. Qu’un individu richissime dépense une partie de sa fortune dans un club comme il s’offrirait les services d’une danseuse ne se réduit pas forcément à apurer son passif. Il est susceptible de lui procurer des moyens financiers quasi illimités, bien supérieurs en tout cas à ceux des clubs rivaux. En d’autres termes, si l’émir du Qatar inonde de billets le PSG dans l’espoir d’accrocher le plus prestigieux des trophées européens dans son salon, la Champions League, il risque de le gratifier d’un avantage quasi décisif à l’heure des emplettes. Les adversaires des parisiens qui dégagent leurs ressources financières par leurs propres forces estiment le procédé déloyal… à moins qu’ils regrettent de ne pas avoir su charmer un nabab prodigue. Le PSG n’est d’ailleurs pas seul : pour illustration, un fonds d’Abu Dhabi abonde au budget de Manchester City. De ce fait, une ligne de fracture divise les clubs dans cette situation et les clubs qui n’ont pas la chance d’être perfusés sans restriction par une manne extérieure.

Tel qu’il a été mis en place, le « fair play financier » favorisait donc les clubs espagnols ou allemands qui exigeaient que l’on bride les maniaques de la dépense. Pourtant, le PSG et Manchester City ne semblent pas avoir été freinés : ces sept dernières années, le premier a injecté 1,8 milliard d’euros le second 2,7 milliards d’euros. Dans ce contexte, « football leaks » dévoile qu’ils ont contourné la règlementation par le biais des contrats de sponsoring fictifs signés entre la marque de la main qui nourrit et les clubs. A dire vrai, c’est tout sauf un scoop. Ce que les médias nous apprennent est que les dirigeants de l’UEFA, Michel Platini et Gianni Infantino, ont gardé sous le boisseau les rapports accablants des cabinets d’audit missionnés pour déterminer la valeur réelle des contrats de sponsoring et qu’ils ont trouvé avec les clubs des « accords à l’amiable » pour des « raisons politiques ». Pour le PSG, l’amende à acquitter s’apparentait effectivement à une petite tape sur main. Il n’y a manifestement pas qu’à Nancy que Platini aura droit à une statue. Entre la Coupe du monde qui leur a été attribuée et le sauvetage du PSG, les Qataris lui sont bien redevables. Une statue est la moindre des choses…

Conseils de lecture :

Bourg Jean-François et Gouguet Jean-Jacques, Economie du sport, La Découverte, Paris, 2012.
La Documentation Française, « A l’ère du sport business », Problèmes économiques, n°3131, avril 2016.

DONNEES, DO-DO DONNEES, DONNEES, DONNEES ET MOI

La société de l’information ne se limite pas à Facebook, Twitter ou Airbnb. Elle génère une avalanche de données qui doivent être traitées de façon méthodique. Les algorithmes, qui sont une suite d’opérations permettant de les ordonner et de produire des résultats, sont les divinités de l’époque et les analystes de données leurs prêtres. Pour le meilleur et pour le pire.

données

Dans un livre militant où elle évoque la menace d’Armes de Destruction Mathématique (ADM), Cathy O’Neil commence par distinguer deux catégories d’algorithmes. Il y a ceux qui sont confrontés en permanence à l’épreuve des faits et, grâce à un processus de correction et d’erreurs, tendent à améliorer la qualité de la modélisation. La démarche d’une entreprise comme Amazon relève de cette logique. Imaginons que, sur la base d’achats antérieurs, elle formule l’hypothèse saugrenue que les consommateurs dont le nom commence par la lettre « D » pourraient être spécialement intéressés par de la musique classique. Elle cible alors sa campagne sur les Dupont et Dupond mais observe évidemment que les achats des CD de Mozart n’augmentent pas. Des modifications vont être apportées au modèle pour mieux cerner les prospects susceptibles d’être attirés par le produit. Les clics et les achats valideront, permettant d’affiner l’algorithme. Le niveau d’étude ou le type de produits consommés habituellement par l’individu constituent certainement de meilleures pistes que le nom de famille.
L’autre catégorie d’algorithmes se démarque par le fait qu’une véritable remise en cause y est impossible. Le problème est que des biais se produisent, rendant l’espoir de correction vain. On parle de processus d’« auto-renforcement ». Les logiciels de prédiction criminelle en sont  une belle incarnation. Une exploration des données historiques permet de localiser à quels endroits des comportements illégaux sont à même de survenir. Les forces de police peuvent quadriller le territoire en conséquence. Le recours à un de ces outils, PredPol, a provoqué une baisse des cambriolages de 23 % dans la ville de Reading. Tant mieux mais le souci est d’un autre ordre. Les zones désignées par les logiciels sont souvent économiquement pauvres. Non seulement des crimes graves s’y déroulent mais aussi des délits mineurs. La présence policière conduit à arrêter davantage de petits délinquants et à alimenter la base de données. L’évolution des statistiques se traduit par l’envoi d’un nombre plus élevé encore de représentants de loi dans les coins mal famés. La distorsion est criante : le risque est que plus aucun policier n’arpente les beaux quartiers et que les petits trafics n’y soient plus recensés…

Les deux cas de figure ont pour objet une problématique similaire, l’identification de la récidive. Chez Amazon, elle est souhaitable. Qu’un acheteur passe une nouvelle fois à la caisse et le cours de l’action de l’entreprise prendra des couleurs. Inversement, PredPol s’applique à la déjouer. Si les voyous sont empêchés de commettre des délits, la société s’en portera bien mieux. Les algorithmes ne se contentent pas de repérer les éléments dignes d’attention. Ils remplissent d’autres fonctions éminemment utiles comme celle d’effectuer du tri parmi un océan de données. De plus en plus de procédures d’embauche s’appuient sur des algorithmes. A priori, ils devraient être plus objectifs que des recruteurs pétris de préjugés. Hélas… Pour la sélection des CV, les « scanners » n’aiment pas les polices de caractère trop poétiques ou les symboles comme les flèches. En revanche, envoyer sa candidature avec une police comme Arial et sans photographie maximise les chances de séduire un lecteur automatique. La phase des tests de personnalité n’est guère plus scientifique. Leur unique mérite est dedonnées faire prospérer les entreprises qui les vendent et leurs gourous. Ils reposent en effet sur des fondements psychologiques qui confinent parfois au grotesque. Plusieurs études démontrent que ces tests sont de mauvais prédicteurs de la performance du salarié.

La tentation d’exploiter toute la puissance de calcul permise par le savoir humain est forte mais le mieux est parfois l’ennemi du bien. Aux Etats-Unis, l’algorithme FICO avait pour mission d’assister les banques en évaluant le risque de défaut des clients des banques. Fondé sur le niveau d’endettement et le bon acquittement des factures, il appartenait à la première catégorie d’algorithmes. Il était efficace et transparent. Aujourd’hui, des sociétés mobilisant des bataillons d’analystes proposent des outils beaucoup plus sophistiqués pour mesurer la solvabilité d’un emprunteur virtuel. Leurs e-scores intègrent en sus des données comme les achats en lignes, la localisation de l’ordinateur sans oublier l’âge du capitaine. Ils sont totalement opaques, sans boucle de rétroaction. Leur pertinence est surtout théorique. Ces ADM sont dramatiques dans le sens où ils aggravent les inégalités. Une personne vivant dans un quartier défavorisé se verra automatiquement accorder un taux d’intérêt plus élevé qu’une autre domiciliée dans un environnement plus chic. En fait, ces algorithmes formalisent un état des lieux. Tout se passe comme si la situation passée devait être transposée dans le futur. Les universités occidentales qui utilisent de tels algorithmes recrutent peu d’étudiants colorés.

Outre ces aspects dérangeants, les ADM pèchent par leur imprécision. Environ 5 à 10 % des données sont estimées être inexactes – ayons une pensée pour leurs victimes – d’autant plus que c’est peut-être même pire, puisqu’il arrive que les individus fournissent délibérément de fausses informations. On a observé, toujours aux Etats-Unis, que des enseignants dont l’emploi était en jeu n’hésitaient pas à tricher. Ils rectifiaient les réponses de leurs élèves lors du test final dans l’intention de laisser croire que ceux-ci avaient acquis un certain niveau pendant l’année scolaire. Grâce à cette manipulation, l’administration considérait qu’ils étaient de bons enseignants et ils conservaient leur poste. Toute la chaîne se retrouvait perturbée par contrecoup puisque les enseignants récupérant la classe l’année suivante faisaient face à une difficulté quasi insurmontable : faire progresser des élèves dont le niveau était surévalué par le système. Evidemment, il leur restait la possibilité de tricher eux-mêmes… mettant leurs collègues de l’année suivante dans l’embarras. A qui se fier de nos jours messieurs dames ? Pas toujours aux données ou aux enseignants, c’est sûr…

Conseils de lecture :

Mattelart Armand, Histoire de la société de l’information, La Découverte, Paris, 2018.
O’Neil Cathy, Algorithme. La bombe à retardements, Les Arènes, Paris, 2018.

SALE RACE !

Mieux vaut être un homme blanc qu’une femme de couleur quand on cherche du travail. Le combat contre les discriminations de toutes sortes est loin d’être gagné. Il mérite une attention permanente. En même temps, ses dérives inquiétantes ne doivent pas être passées sous silence.

salerace.jpg

Il était une fois un individu très observateur qui prit conscience que tous les êtres humains n’avaient pas la même couleur de peau. Après avoir écarquillé les yeux, il se rendit à l’évidence, il y avait bien des Blancs, des Noirs, des Jaunes, des Rouges. Il se plongea dans les livres anciens et trouva confirmation que son constat était assez novateur. Les hommes n’avaient certes jamais manqué de mettre le doigt sur diverses caractéristiques les distinguant les uns des autres. L’approche binaire des Grecs est bien connue. D’un côté, il y avait ceux qui parlaient leur langue, signe de l’appartenance à une civilisation raffinée et, de l’autre, le monde barbare caractérisé par les borborygmes provenant des individus qui avaient l’infortune d’y être relégués. Il était également arrivé que des hommes soient frappés par la différence d’apparence plutôt que par la dimension culturelle. Pour leur plus grand malheur, les Incas confondirent les conquistadors avec des envoyés du « Dieu blanc », leur témoignant un temps un immense respect. Pourtant, jusqu’à ce farfelu, les analyses de ces dissimilitudes n’avaient jamais été associées à des conséquences inéluctables. D’ailleurs, le plus souvent, il suffisait de devenir chrétien pour être sauvé.

Le problème n’est pas qu’un « homme de science » ait un jour établi un lien entre le comportement des individus et leur race présumée. D’autres êtres originaux n’ont pas manqué de gratifier l’espèce humaine de découvertes sidérantes, témoignant d’une créativité quasiment sans limite. Prenons Jules Allix, l’inventeur de la théorie des « escargots sympathiques », méthode télégraphique fondée sur la capacité de ces gentilles bestioles à rester physiologiquement en contact après l’acte sexuel. Personne ne l’a suivi dans ses délires et il a même été interné à l’asile de Charenton. Dans le cas de le théorie des races, le drame est que la mayonnaise a pris. On a même assisté à une remarquable effervescence de ces idées avec notamment le courant des « anthroposociologues », dont Carlos Closson, Otto Amon et Georges Vacher de Lapouge ont été les sinistres têtes de gondole, jusqu’à inspirer le nazisme. En cette fin de dix-neuvième siècle, la frontière entre nature et culture était poreuse. D’où la macédoine produite par de nombreux chercheurs.

Les répercussions de ces débats n’ont pas été anodines. Après la guerre de Sécession, l’esclavage fut aboli aux Etats-Unis mais la question des rapports sociaux entre Blancs et Noirs n’était pas résolue pour autant. Le quatorzième amendement de la Constitution stipulait que les deux catégories de citoyens étaient égales. Toutefois, comme le climat était à la réconciliation nationale, une forme de ségrégation raciale fut autorisée puisque le racisme était profondément ancré dans le Sud du pays. Dans l’affaire « Plessy v Ferguson« , la Cour suprême grava en 1896 le principe « séparé mais égal » dans la loi. Les Noirs pourraient voyager dans les mêmes trains que les Blancs mais pas dans les mêmes wagons. La justification de cette politique s’appuyait maintenant sur des arguments pseudo-scientifiques. Il fallut attendre les années 1950 pour que s’opère une véritable remise en cause de cette citoyenneté à deux vitesses. Les Noirs commencèrent à se mobiliser pour obtenir un respect de leurs droits fondamentaux. En refusant de céder sa place à un Blanc dans un bus, Rosa Parks marqua fortement les esprits. Marche après marche, le mouvement des droits civiques parvint enfin à faire bouger les lignes.

Pour Martin Luther King, qui fut une des figures emblématiques de ce mouvement, il était essentiel que les Blancs se rallient à la protestation. Dans son esprit, c’était au moins autant une question d’efficacité, la force du nombre, que de valeurs. En effet, la ségrégation raciale ne devait pas être une préoccupation que pour la minorité noire. Elle constituait une tache pour l’ensemble de la société américaine. La participation des premiers progressistes blancs, qui furent bientôt rejoints par d’autres, annonçait la victoire à venir. Elle représentait la preuve que la lutte contre le racisme était l’affaire de chacun, que les hommes de toutes les couleurs étaient capables de s’entendre sur l’idée que tous devaient disposer des mêmes droits. La proportion de manifestants disposant  d’un doctorat sur les théories de l’évolution était infime. Leur position ne reposait pas sur des découvertes scientifiques mais sur un postulat moral. Quelques années plus tard, un Blanc nommé Stetson Kennedy réussit à infiltrer le Ku Klux Klan. En tournant en dérision les coutumes secrètes et les croyances de ses membres, il œuvra à la décrédibilisation de l’ensemble de l’organisation.

Le contraste avec la France d’aujourd’hui est frappant. Sous prétexte de lutte contre les inégalités raciales, certains militants préconisent de séparer les non Blancs, qualifiés de « racisés », des Blancs. La justification de cette ségrégation à rebours n’est pas triste. En tant que dominants économiquement, politiquement et culturellement, les Blancs sont jugés être incapables de comprendre la légitimité des revendications de minorités. Dans les organisations antiracistes qui adhèrent à cette vision, des réunions sont supposées être réservées aux « racisés » et d’autres aux « racistes »… euh aux Blancs. C’est exactement la configuration que les pires racistes du Sud des Etats-Unis auraient rêvé de rétablir. Indépendamment du fait qu’il s’agit d’un incroyable pied de nez, cette conception sous-entend que les différences entre les êtres humains sont irréductibles. Aucune action collective n’est à même de les rassembler sur des valeurs communes. Peut-on imaginer meilleur terreau pour le racisme ? Le Parti des Indigènes de la République est l’un des propagateurs les plus fervents de ces discours qui consistent à perpétuer le rapport colonisateur-colonisé. C’est évidemment sans fin. L’homosexualité n’est-elle pas une déviance imposée par les colonisateurs ?

Conseils de lecture :

Bourseiller Christophe, Et si c’était la vérité. Enquête sur les délires de l’histoire, Vuibert, 2015.
Kennedy Stetson, J’ai appartenu au Ku Klux Klan, L’Aube, 1996.

QUI VEUT JOUER A « QUI GAGNE PERD » ?

La théorie économique décrit une compétition sauvage où le but est de prendre une longueur d’avance vis-à-vis de la concurrence, de s’en différencier afin d’acquérir une rente de situation. Des métaphores sportives sont parfois employées. Les grands champions font des conférences en entreprises pour partager leur expérience. Mais la recherche d’un avantage est-elle forcément bonne ? Pas toujours en vérité…

gagne-perd

La récente annulation d’une décision de la Commission européenne par le tribunal de l’UE mérite l’attention. Conformément à sa mission de veiller au respect des règles de la concurrence, Bruxelles avait considéré que quatre clubs de football espagnols – le Real de Madrid, le FC Barcelone, l’Atletic Bilbao et le FC Osasuna – avaient opté pour un régime fiscal qui les favorisait de manière inéquitable par rapport à leurs rivaux. L’histoire est ancienne. Elle remonte à 1990, quand une loi espagnole avait contraint les clubs sportifs professionnels à adopter une forme juridique spécifique. Ils devaient tous devenir des «sociétés anonymes sportives » (SAS). Quoi de plus logique. Avec l’émergence du sport business, ces structures devenaient d’authentiques entreprises. Il était indispensable de les traiter comme telles. Plus ou moins de bonne grâce, les clubs se sont pliés à cette exigence, à l’exception des quatre clubs précités qui se sont prévalus d’une possible exception. En demeurant des organisations à but non lucratif entre 1990 et 2015, ils ont acquitté moins d’impôts. C’est ce différentiel, assimilable à des aides d’Etat, dont la Commission a réclamé le remboursement en 2016 – une somme comprise entre 0 et 5 millions par club. Une paille d’ailleurs pour le Real Madrid et le FC Barcelone…

En s’opposant au raisonnement de la Commission, le tribunal de l’UE estime qu’elle « a commis une erreur dans l’appréciation des faits » en ne prouvant pas que le régime fiscal des clubs incriminés leur conférait un réel avantage. La Commission dispose d’un délai de deux mois pour se pourvoir en cassation. Bien sûr, les juristes ont leur propre façon de penser et de trancher les litiges. Evidemment, le droit ne doit pas être confondu avec la morale. On reste tout de même interdit face à ce que ce jugement suggère. Le Real Madrid avait fondé sa défense sur le fait que, si son statut particulier lui permettait de payer moins d’impôt, il l’empêchait de profiter de certaines déductions fiscales dont bénéficient les formes commerciales. Certes… Le club madrilène doit regretter l’absence d’un statut mixte cumulant les avantages des SAS et des associations. Pourtant, l’argument a été retenu par le tribunal ! Ce qui fait entrer cette histoire dans une nouvelle dimension. Le Real s’était démené pour conserver son ancien statut juridique mais la Commission n’avait pas démontré que cet effort lui avait été globalement profitable. Autrement dit, Bruxelles n’avait pas pris la peine de vérifier que le choix du Real était censé, rationnel. Si les dirigeants du club espagnols avaient été de sombres crétins, ils auraient été perdants.

Cette décision de justice pourrait faire jurisprudence. Cela risque de ne pas être triste. Imaginons sa transposition à la question du dopage. A ce jour, les sanctions des instances sportives contre les tricheurs ont parfois été contestées de  manière assez sophistiquée. Pris le doigt dans le pot de nandrolone en 1999, les deux nageurs David Meca-Medina et Igor Majcen avaient été suspendus par la Fédération Internationale de Natation (FINA) conformément au règlement du mouvement olympique. Bien que leur peine ait été ramenée à deux ans, au lieu de quatre à l’origine, ils s’étaient lancés dans une longue procédure judiciaire. Ils protestaient contre le fait qu’ils se trouvaient dans l’impossibilité d’exercer leur métier. Selon eux, le sport professionnel était une activité économique comme les autres. Tout le débat portait sur la compatibilité des règles sportives spécifiques, comme celles relatives au dopage, avec le droit communautaire. Les questions d’éthique avaient-elles encore leur place dans le sport ? Un arrêt de la Cour de Justice des Communautés Européennes (CJCE) a finalement débouté les nageurs en laissant la question de fond ouverte. Cette défense n’a-t-elle pas été trop tordue ? Il y avait tellement plus simple…

La bouée à laquelle les deux nageurs auraient pu se raccrocher était celle de l’efficacité du dopage. Qu’un sportif se dope est une chose mais encore faudrait-il montrer que cela le rend plus performant pour pouvoir le sanctionner. Or, de nombreux éléments plaident justement en faveur du contraire. Ainsi, dans le cyclisme, le nombre de coureurs condamnés a chuté drastiquement alors que la vitesse du Tour de France ne cesse d’augmenter chaque année. Officiellement non dopés, les cyclistes pédalent de plus en plus vite. N’est-ce pas la preuve que le dopage est plutôt un handicap ? Depuis la reprise des Jeux Olympiques en 1896, seules 143 médailles ont été retirées. La quantité est infinitésimale au regard du nombre de médailles distribuées. Pour parvenir au podium, il vaut donc mieux ne pas absorber de substances illicites. Il est possible en fait que les effets des désordres qui se produisent à l’intérieur de l’organisme l’emportent sur les bénéfices présumés. Ce n’est pas sûr évidemment mais cela devrait être vérifié avant de punir un sportif. Dans le cas de Meca-Medina et Majcen, l’argument apparaît toutefois moins pertinent puisqu’ils avaient fini aux deux premières places… sauf à prétendre qu’ils auraient gagné encore plus largement sans nandrolone.

Conseils de lecture :

Simon Gérald et alii, Droit du sport, PUF, Paris, 2012.
Perrotte Derek, « Aides d’Etat : le Barça et le Real gagnent au match retour face à Bruxelles », Les Echos, 27 février, 2019.

ATTENTION, CLASSIFIE!

L’homme a inventé la roue, le fil à couper le beurre. Il a également chassé le mammouth, cueilli des pommes et des groseilles. Parmi ses multiples activités, les tâches de classification n’ont occupé qu’une infime partie de son temps. Heureusement, en un sens. Il semble toutefois que, depuis quelques siècles, il ait rattrapé le temps gagné.

classification

Pour traiter de la pratique des classifications, la référence à Michel Foucault est incontournable. Selon le philosophe français, elles jouent encore un rôle secondaire à la Renaissance. C’est seulement avec l’ère des Lumières qu’elles prennent leur essor. Le but est alors d’établir des comparaisons, de distinguer les identités et les différences entre les objets, et non plus déceler leurs ressemblances dans un monde ordonné par Dieu. La fonction des mots évolue en parallèle. Ils deviennent représentatifs des choses. Cependant, les classifications ne sont pas de simples  « jeux des sept familles ». Elles ne sont jamais neutres. Quand l’homme ordonne lui-même les relations entre les objets, qu’il dessine des clivages, qu’il instaure des hiérarchies entre eux, il oriente forcément le regard et l’analyse. C’est pourquoi, poursuit Foucault, derrière la question de l’amélioration des connaissances, la logique du savoir, celle du contrôle social et du pouvoir n’est jamais très éloignée.

La « classification-mania » règne sans partage dans notre société. L’obsession taxonomique n’est pas l’apanage des services de sécurité ou d’administrations qui oscillent entre l’admiration pour Kafka et l’abrutissement le plus profond. Rien n’échappe à cette tendance, y compris les sujets farfelus. Ainsi, Jean-François Dortier propose une classification d’une population qui est loin d’être en voie d’extinction, à savoir les cons. Dans sa description, paradent fièrement l’ »arriéré », le « beauf », le « con universel », le « zinzin », le « débile »… Dans le même ordre d’idée, au dix-neuvième siècle, Charles Fourier présentait une typologie des cocus : le « cocu en herbe », le « présomptif », le « désigné », l’ »irréprochable »… Au final, le philosophe français inventoriait 80 catégories d’hommes à cornes. Il est bien dommage que personne à ce jour ne se soit lancé dans une investigation établissant un lien éventuel entre les diverses catégories de cons et de cocus. La piste mériterait assurément d’être creusée.

La classification des individus dans la société a beaucoup intéressé les penseurs.  Selon Platon, l’homme est une créature qui satisfait des besoins animaux, qui est susceptible de faire preuve de courage et qui est capable de faire preuve de réflexion. A partir de là, il distingue trois catégories de citoyens : les travailleurs, dont le rôle est de nourrir la population, les guerriers, qui la protègent et les philosophes, qui se situent au sommet de la hiérarchie et lui montrent la voie. Le Moyen Age chrétien s’inspire de ce découpage. Les paysans se trouvent en bas alors que les nobles, qui font la guerre, occupent le niveau intermédiaire. Le seul vrai changement apparaît tout en haut : comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, les hommes d’église chassent les philosophes pour mener la collectivité à bon port. En Inde, le découpage originel fait ressortir quatre castes (varna) : prêtres et enseignants, gouvernants, artisans et marchands, ouvriers et serviteurs. Il est complété par une division supplémentaire en castes (jati) fondées sur des professions héréditaires.

Avec le développement des activités économiques, les classes inférieures, celles qui contribuent à la croissance des richesses, deviennent l’objet de l’attention des classificateurs. Adam Smith distingue trois catégories d’individus d’après leur place dans la sphère productive : les capitalistes, les salariés et les propriétaires fonciers qui tirent leur revenu, la rente foncière, de la détention des terres. Quelques décennies plus tard, Karl Marx retirera la classe des propriétaires fonciers, qui pèsent de moins en moins avec la Révolution industrielle, pour laisser face à face capitalistes et salariés. A la même époque, Fourier, toujours lui, dressait un tableau extrêmement pointu de la nature humaine. Il distinguait 810 tempéraments, 405 par sexe et 12 passions, parmi lesquelles la « composite » qui pousse les hommes à s’associer, la « cabaliste » qui les exhorte à s’affronter et la « papillonne » qui les invite au changement. Afin de réconcilier tous ces éléments, il préconisait la création d’un modèle de société formé d’unités de base, nommées « phalanstères » dénombrant 1 620 personnes, éventuellement 1 600. Inutile de préciser que ce grand maniaque termina sa vie vieux garçon.

Les professions et catégories socioprofessionnelles (PCS), qui ont pris la suite des catégories socio-professionnelles (CSP), ont affiné le clivage en fonction des activités économiques avec 6 groupes : agriculteurs et exploitants ; artisans, commerçants et chefs d’entreprise ; cadres et professions intellectuelles supérieures ; professions intermédiaires ; employés et ouvriers. Cette typologie a longtemps correspondu à la conscience d’appartenir à un groupe social. Avec la disparition progressive de la classe ouvrière, ce n’est plus vraiment le cas. Dans la société post-industrielle, les frontières se brouillent. Malgré une certaine pertinence, la distinction entre les métropolitains, profitant de la mondialisation, ouverts et sympathiques, et les laissés-pour-compte des récents bouleversements économiques, fermés et antipathiques, reste quelque peu grossière. La situation d’une assistante émargeant au SMIC et domiciliée en banlieue parisienne n’est pas meilleure que celle du notaire d’une petite ville dans le Gers.

Il faut ajouter que les changements sont d’une impressionnante rapidité et que les classifications doivent s’adapter en permanence. Pour illustration, auparavant les institutions financières et les compagnies d’assurance étaient clairement dissociées. Avec le développement de la « bancassurance », les deux secteurs institutionnels ont été rapprochés sous l’appellation sociétés financières. Dans cet environnement en perpétuel mouvement, il est possible de se raccrocher à une bouée, le revenu des agents économiques. Par exemple, 50 % des Français touchaient moins de 1 710 euros net par mois. Pour ce qui est du salaire moyen, il est de 2 250 euros. Enfin, dernier repère, les 10% les plus privilégiés disposent en moyenne par mois de 5 200 euros, revenus du patrimoine compris. Voici comment les individus peuvent être évalués. Valeur. Les Grecs avaient une autre acception du mot.

Conseils de lecture

Fourier Charles, Tableau analytique du cocuage, Mille Et Une Nuits, Paris, 2002.
Marmion Jean-François (ed.), Psychologie de la connerie, Sciences Humaines 2018.