DU BON USAGE DE LA CAROTTE

 Pour ceux qui s’imaginent que cet article va sombrer dans le graveleux, c’est râpé. Les carottes vont plus modestement être mises en rapport avec leur plus fidèle ami, le bâton. La carotte et le bâton, un grand classique ? Oui, peut-être, mais sa représentation dans une société aussi bienveillante que la nôtre prend parfois des accents inédits.    

Il fut un temps où les théoriciens du management expliquaient qu’en toute circonstance il importait d’avoir à sa disposition une carotte et un bâton pour amener ses subordonnés à l’endroit où l’on voulait qu’ils se rendent. Un bon manager se caractérisait par sa capacité à jongler, au sens figuré, avec ces « instruments » et plus précisément par son talent à identifier lequel était le plus adapté à toute nouvelle situation. En entreprise, si un collaborateur dépassait ses objectifs, il devait être récompensé par une prime mais, s’il était peu impliqué, il devait être convoqué pour une remontée de bretelles. Il ne fallait surtout pas s’emmêler dans le choix des « instruments » et agir à l’envers. La survie de l’entreprise était à ce prix. Plus facile à dire qu’à faire. Rappelons que 50% des entreprises n’atteignent pas l’âge de 5 ans. De la même manière, à l’école, il était logique qu’un élève sérieux reçoive un bon point, une image ou un chocolat mais que, en cas de relâchement, il soit envoyé au coin ou qu’il ait un mot dans son cahier de texte – sans être victime de brutalités physiques, il devait être sanctionné.

En vérité, comme aurait pu le résumer également Albert Simon, « rien de neuf sous le soleil ». Même dans les sociétés où les droits humains ne sont pas respectés, des mécanismes de récompense existent. Ainsi, l’esclave pouvait espérer être émancipé pour services rendus. Le cas n’était certes pas le plus fréquent. D’ordinaire, le maître manifestait sa gratitude en lui épargnant simplement la routine des coups de fouets. L’absence de violence pouvait être alors perçue comme une mesure pleine d’humanité. C’est à l’aune de ce genre de considération qu’il est possible d’apprécier le progrès de nos sociétés. A l’époque, il n’était pas rare que les manifestations de bonté prennent cette forme d’évitement de punition. De nos jours, un enseignant confronté à une « tête à claque » historique, à un provocateur de la pire espèce, devra se contenir. Sans même parler d’exploser la tête de l’insupportable zozo contre le mur, ni une petite tape, ni une réflexion désobligeante ne lui seront passées. La moindre bavure sera guettée avec appétit. Les sanctions les plus méritées se distribuent avec des pincettes.

 A l’ère des guirlandes et de l’artificiel, gare aux mots employés. A défaut de se soucier du sort de nos frères humains, il est attendu que notre langage au moins ne les heurte pas, qu’il soit infiniment policé. Jésus guérissait les paralytiques. Avec un mot de travers, nous risquons au contraire de les crucifier, de les clouer définitivement cette fois dans leur fauteuil. Bref, n’employez pas « handicapé » mais « personne à mobilité réduite », pas davantage « femme de ménage » mais « technicienne de surface ». Si vous avez des sous, achetez en bourse des actions de la société « Euphémismes » !  Même la couleur de peau est susceptible d’être jugée comme offensante aux Etats-Unis. Alors ne pas dire « noir » mais « afro-américain ».  Dans cet invraisemblable maelstrom, le manager serait avisé d’écarter l’infâme question : « quels sont vos points forts et vos points faibles ? » qui laisse sous-entendre que la personne interrogée n’incarne pas la perfection sur terre mais qu’elle pourrait bien avoir de menus, de minuscules défauts. Il est plutôt recommandé de demander «  quels sont vos points forts et vos axes d’amélioration ? ».

Répétons que ces précautions de forme, cette déférence quasi religieuse, contrastent souvent avec une indifférence de fond mais ce constat n’est pas essentiel pour notre propos. La question est de savoir ce que deviennent « la carotte et le bâton » dans un tel contexte. Eh bien, ils doivent eux aussi s’adapter. La première chose est que l’expression elle-même a été gentiment invitée à disparaître. Toute dimension phallique devait être virilement éradiquée. S’appuyant sur des expériences qui ont été menées sur des rats et des pigeons il y a quelques décennies, les psychologues emploient désormais renforcement positif et renforcement négatif. Procurer un stimulus agréable afin d’obtenir la répétition d’un comportement est une démarche qui relève du renforcement positif. C’est le manager qui verse une prime à son collaborateur. Le renforcement négatif ne consiste pas à fournir un stimulus désagréable, oulala évidemment pas, mais à le supprimer. Il y a un léger glissement de sens. Le bâton est rangé dans le placard. « Aplu », disent les petits.

La mode, est-il besoin d’insister sur ce point, est au renforcement positif. Pour promouvoir les bonnes habitudes, offrez des grains de millet à votre perruche ondulée pour qu’elle grimpe sur votre bras et des après-midi shopping à votre épouse pour qu’elle passe bien l’aspirateur dans les coins. Exemple plus politique : les citoyens rechignent à aller voter. Après avoir examiné les (positions des) candidats, ils préfèrent bizarrement et invariablement une journée à la pêche. Au final, le faible pourcentage d’électeurs décrédibilise le système démocratique. Les amendes à la sauce belge, vestige de temps révolus, sont absolument à proscrire. Il faut récompenser ceux qui se rendent au bureau de vote. La panoplie des cadeaux reste à discuter, une limonade ou un séjour à la montagne, de même que leur financement. A cet égard, pour alléger la charge du budget de l’Etat qui est à la peine par les temps qui courent, des fonds privés seraient certainement plus appropriés. On pourrait d’ailleurs imaginer que les plus intéressés, à savoir les candidats, financent eux-mêmes la récompense de ceux qui se rendent aux urnes. Avec éventuellement un léger supplément s’ils votent pour le bon candidat. En fait, c’est ballot, mais cela existe déjà. Cela s’appelle la corruption…  

La maxime :

Une mauvaise action trouve toujours sa récompense

Pas cool quand on y pense

TOUT DOUX, TOUT DOUX

La bataille de Verdun a été un carnage au terme duquel les Français ont réussi à tenir la dragée haute aux Allemands  Il ne pouvait pas en être autrement. En effet, il faut savoir que Verdun a été la capitale mondiale de la dragée au treizième siècle. Nous voici sans avoir l’air d’y toucher dans le monde des douceurs. Miam !

Les douceurs ne sont pas synonymes ici de desserts. Il faut au contraire plutôt assimiler le terme aux aliments sucrés qui sont consommés en dehors des repas : les bonbons, les barres chocolatées, les pâtes de fruits, les loukoums… bref, tout ce qui entre dans la catégorie des confiseries au sens large et met nos sens sans dessus-dessous. Bien sûr, la frontière entre les deux familles de produits n’est pas toujours évidente. D’après les usages nationaux, voire familiaux, certains seront consommés comme dessert ou comme douceur extérieure – le baklava en est une excellente illustration, de même que diverses friandises servies avec le café en fin de repas. Mais peu importe si la barre Mars classique est a priori une douceur alors que sa cousine glacée est plus volontiers un dessert. Notre but n’est pas taxonomique. Un banana split est indiscutablement un dessert ; une fraise Tagada est sans l’ombre d’un doute une douceur et acceptons l’existence d’une « zone grise » entre ces deux ensembles ô combien prometteurs.  

Il doit être noté d’ailleurs que tous ces aliments sont sucrés. Selon nombre d’anthropologues, la forte sensibilité de l’homme au sucre est une condition même de sa survie. Les chasseurs-cueilleurs avaient intérêt à être capables de distinguer entre le sucré, souvent associé à des tissus végétaux riches en vitamines, et l’amer, poison en puissance, sans compter que manger un fruit impropre à la consommation exposait à de sérieux ennuis digestifs. Heureusement, la nature a bien fait les choses en initiant dès la naissance l’homme au goût du sucré grâce au lait maternel qui est, en fait, la seule émanation du corps humain possédant une telle propriété… avec l’urine d’une partie des diabétiques. A ces considérations biologiques se greffe une dimension culturelle. A l’instar des Perses puis des Arabes, les sociétés historiquement les plus raffinées raffolaient des saveurs sucrées qu’elles intégraient allègrement à leurs mets. Les Spartiates, qui méprisaient le luxe et se contentaient au quotidien d’un peu ragoûtant bouillon, ne pouvaient pourtant pas s’empêcher de savourer des douceurs au miel en fin de repas.

La simple évocation d’un Bounty, d’un Snicker ou d’un Milky Way suffit pour susciter en nous des transports de bonheur. Pour les pisse-vinaigres, cet embrasement de l’âme humaine peut paraître en un sens mystérieux, il faut le reconnaître. En vérité, il renvoie directement à l’enfance. Des expériences menées sur des nouveaux nés montrent qu’ils plébiscitent le sucré au détriment du salé, de l’amer et de l’acide. En grandissant, l’être humain développe son goût. Son éducation le porte à une sophistication plus élevée, en particulier dans les classes dominantes. En d’autres termes, l’inclination à succomber à l’attrait du sucre sous ses formes les plus primitives, la capacité à apprécier de la cuisine de qualité sont des marqueurs sociaux aussi bien que générationnels. Finalement, les larmes que le Bounty nous arrache relèvent purement de la TARE – T pour transgression contre le monde de l’alimentation saine et équilibrée, A pour agression contre notre organisme, R pour régression dans l’enfance et E pour expression de nos penchants les plus spontanés. Nous sommes majoritairement des « tarés ».

Dans un savoureux ouvrage, Tim Richardson dresse un inventaire des sucreries inventées tout au long de l’histoire. La conclusion est que tout est bon dans le bonbon (et ses pairs). Entre les inventions qui ont échoué – le Mars à l’ananas –  et celles qui ont su séduire – les tresses caramélisées du Curly Wurly ou les bâtons de Rock cylindriques à la menthe poivrée avec un mot écrit sur le bonbon, les créateurs s’en sont donné à cœur joie. Leur objectif était d’exciter la curiosité des consommateurs par tous les moyens – le succès des bonbons Pez mérite d’être souligné à cet égard puisque leur notoriété est davantage liée au distributeur surmonté d’une figurine qu’à leur goût à proprement parler. Toutefois, le marketing ne se contente pas d’agir sur les motivations. Il œuvre en même temps à retirer les freins à l’achat. Avec la pesée quotidienne, le sentiment de culpabilité du gourmand n’est pas le moindre. La vente de formats réduits vise à y remédier. Etant donné qu’ils sont habituellement commercialisés dans des paquets contenant plusieurs marques, cela permet de consommer autant qu’auparavant, et en variant les plaisirs. Dans le même esprit, le format Mini Magnum propose des glaces de taille… normale.

Le plus étonnant est que le sucre lui-même a longtemps été considéré comme un bien de luxe. La Papouasie Nouvelle-Guinée, qui est peut-être son berceau et qui en gavait même ses cochons, constitue une rare exception. Comme le poivre et d’autres épices, le sucre s’est diffusé à tous les pays du monde et, dans chacun, à toutes les couches de la société au point de devenir un produit de base planétaire. En posséder n’est plus un signe de richesse comme cela l’était au Moyen Age. Avec cette démocratisation, les classes supérieures disposaient de deux stratégies : soit jeter carrément l’opprobre sur le goût sucré-très sucré, ce que certains ont fait, soit se lancer dans la quête de desserts d’une grande subtilité, inaccessible au bas peuple – tout cela pendant que celui-ci se précipitait sur les produits les plus primitifs, bonbons et barres chocolatées compris. L’essentiel était de maintenir le fossé entre catégories sociales. Pourtant, le langage trahit parfois l’attirance spontanée de l’homme de la haute société envers le sucré. Quand un baron anglais s’adresse à sa femme  la baronne, ne lui dit-il pas : «  sugar », « honey » ou « sweet heart » ?   

La maxime :   

Un coup de barre Mars

Et ça repart !

CE QUE L’ON DOIT AU PIED

Quand on choisit de baisser les yeux vers le bas plutôt que vers le haut, le regard est aussitôt happé par un appendice aussi proéminent que bizarre, à savoir le gros orteil. Sans forcément s’offusquer de ce constat, la présente chronique tend à rendre justice à l’ensemble du pied. Encore faudrait-il qu’il prenne son destin en main. Que vous soyez tendres, noirs ou nickelés, pieds de tous les pays, mettez-vous en marche !

Cette réhabilitation n’est pas qu’une question de scrupule. Rappelons d’ailleurs que, sur le plan étymologique, un scrupule était un petit caillou qui venait jouait l’incruste entre la peau et le cuir de la sandale portée par le légionnaire romain, entravant ainsi sa progression. Il y a en effet un élément fondamental à prendre en compte. C’est le pied qui sert de point de contact entre l’être humain et la terre nourricière. De nombreuses coutumes reposent sur cette relation. La chercheuse Elena Cassin raconte que, dans le Proche-Orient ancien, il arrivait que l’acheteur d’un bien immobilier vienne inscrire sur le sol l’empreinte de son pied dans celle du vendeur pour marquer symboliquement le changement de propriétaire. La terre, elle, ne ment pas, chantaient en chœur Sumériens, Assyriens et Babyloniens. Le poids du pied est aussi attesté par le fait que, au Rwanda, le roi mwami et son héritier moulaient régulièrement le leur dans un panier de farine de sorgho. Dès que l’empreinte du souverain était recouverte par celle de son fils, il devait céder le pouvoir. Si cette coutume était en vigueur en France, le général de Gaulle, qui chaussait apparemment du 47, serait encore président de nos jours. D’aucuns diront que c’est bien dommage.

Ce n’est pourtant pas à ces considérations que l’expression « prendre son pied » se rattache. Elle tire son origine de l’argot des pirates. Le pied étant une unité de mesure, chacun était en quelque sorte invité à sa part du butin. Une logique de répartition de la richesse collective était sous-jacente. La dimension collective primait. Aujourd’hui, il faudrait reformuler : « prendre son pied et, si possible, celui du voisin, et, à défaut, ses pantoufles ». Qu’il s’agisse du plaisir des sens ou non, le contentement suggéré est par essence personnel. En d’autres termes, l’individualisme tend à laminer les formes de solidarité traditionnelle. Précisons, puisqu’il est ici question de mesure, que ce sont des cordonniers qui ont inventé au dix-huitième siècle la pointure actuelle des chaussures. Dans un environnement où chaque artisan procédait selon sa propre échelle, l’objectif était d’aboutir à une harmonisation des tailles. La base fut le « point de Paris » de 0,666 cm. En conséquence, un pied chaussant du 40 est d’une taille de 40 x 0,666, soit 26,64 cm. L’instauration du système métrique avec la Révolution française n’a pas modifié la donne.

Les conquêtes napoléoniennes ont contribué à la diffusion de cette unité de mesure un peu partout en Europe à de rares exceptions, le Royaume-Uni (quelle surprise !) et l’Italie (qui taille plus grand que la France, attention !). Dans l’antiquité, les Grecs avaient eux-mêmes utilisé la longueur du pied pour mesurer la longueur du stade qui désignait à la fois une course de 600 pieds et le lieu où elle se déroulait. Il s’agissait du pied d’Héraclès et le souci est que sa taille variait selon les endroits. A Corinthe, il était mesuré à 27,5 cm et le stade long de 165 m alors qu’à Olympie, il était de 32,04 cm et le stade d’une longueur de 192,24 cm. Sacré Héraclès ! En tout cas, cette illustration permet d’assurer la transition avec un sport qui se pratique avec les pieds et, pour certains relève même de la religion, le football. A l’adage « Pas de bras, pas de chocolat » fait écho «  Pas de pied, pas de Pelé ». Et on pourrait citer d’autres génies du ballon rond tels que Platini ou Messi qui ont montré combien les meilleurs d’entre eux méritaient d’être comparés à des artistes – et cela, sans oublier la dextérité de Maradona. Qu’importe si les jaloux soulignent la distance au cerveau de l’organe magique avec l’expression « bête comme ses pieds ».

De manière générale, c’est le contact avec le sol qui caractérise le pied. Chez les animaux, cette proximité favorise la locomotion. C’est différent chez les végétaux qui doivent s’en tenir à leur position initiale. Par extension, le pied est également le support d’un objet, une table par exemple. Par contraste, le pied est une unité rythmique de vers en poésie. L’intention est alors de décoller, de se détacher de l’ancrage terre-à-terre du quotidien. Si l’on revient à l’anatomie humaine, c’est la cheville qui sépare la jambe du pied. La fragilité de ce dernier apparaît ainsi au grand jour. Physiquement, le talon est extrêmement vulnérable. La légende d’Achille l’illustre à merveille et ce n’est pas un hasard si le père du héros grec s’appelait Pélée et si l’un de ses meilleurs amis portait le nom d’Ajax, à l’instar d’une des grandes équipes de football aux Pays-Bas. C’est moins connu mais Achille lisait « L’Equipe » tous les jours. L’infirmité est une preuve a contrario de l’utilité du pied. Malheur aux estropiés – ceci étant vrai pareillement pour ceux qui le sont du bras (on ne dit pas estrobras).

D’un point de vue psychologique, le risque de perte d’équilibre n’est pas moindre. Il joue d’ailleurs dans les deux sens. Quand quelqu’un a « les chevilles qui enflent », c’est le signe qu’il convient de le faire tomber de son piédestal mais qu’inversement il ait « le moral dans les chaussettes » et il bénéficiera de la sympathie de tous. Le dernier aspect qu’il est impossible de passer sous silence est l’odeur pestilentielle qui se dégage quand on enlève ses chaussettes, cela sans vouloir être désobligeant avec les défenseurs de l’industrie fromagère. Dans l’espace qui se trouve entre les doigts de pieds, la chaleur et l’humidité sont une bénédiction pour une famille de bactéries spécifiques qui atteignent le nirvana. Le haut le cœur qui nous saisit est tout ce qu’il y a de plus naturel. Ce n’était pas un argument pour haïr nos pieds mais pour finir sur un pied de nez.

La maxime :    

Aux traîtres, un coup de pied dans le rond fessier,

Soulagement assuré sauf s’il est d’acier

LES BLEUS, LES BLEUS, TRALALALÈRE…

Tout a commencé lors d’un repas entre dessinateurs belges. Peyo demanda à Franquin de lui de passer la salière. Incapable d’appeler l’objet par son nom, il réclama le « schtroumpf ». Un univers enchanteur venait quasiment d’être inventé – le mot qui le décrirait à tout le moins.

Ces créatures imaginaires à la peau bleue ne paient pas de mine avec leur bonnet blanc. Elles sont de taille réduite et pas très nombreuses puisque leur population avoisine la centaine d’unités – de 99 au départ à 107 à son apogée – à la suite de l’ajout de nouveaux personnages. Domiciliées au cœur d’une forêt verdoyante, dans un village dont les maisons sont faites de champignons, elles aspirent à la discrétion pour échapper au méchant Gargamel ainsi qu’à son cruel chat Azraël qui rêvent de leur faire un sort. Pourtant, elles ont réussi à conquérir le monde, donnant même naissance à un business florissant. Vive les Schtroumpfs ! Qu’il s’agisse d’albums BD, de figurines, de peluches, de jouets, de films, de disques ou de CD, et de DVD, c’est par dizaines de millions qu’il faut compter les exemplaires vendus. Des expositions et des parcs comme la Schtroumpf Expérience et Big Bang Schtroumpf ont vu le jour, en surfant sur l’engouement pour les sympathiques lutins. Qui n’a pas entendu prononcer un jour le nom de ces êtres d’exception ?

Bien sûr, il a fallu acclimater les Schtroumpfs à la couleur locale, à la culture de chaque pays. Il est important de se souvenir que le célèbre cow-boy Lucky Luke n’a été autorisé à pénétrer sur le territoire américain qu’une fois délesté de sa cigarette au bec. Pour en revenir à la couleur des Schtroumpfs à proprement parler, elle est restée bleue partout dans le monde. Ce qui n’était pas évident puisqu’il existe une symbolique des couleurs qui varie selon les latitudes. L’historien Michel Pastoureaux dépeint le bleu comme la couleur préférée des sociétés occidentales par contraste avec le Japon, par exemple, qui adore le rouge. Cela n’a d’ailleurs pas toujours été le cas puisque le bleu a longtemps été regardé avec dédain. Pour les Romains, il était associé aux barbares, notamment les Germains, qui en raffolaient. Le changement s’est opéré au Moyen Age grâce à l’essor du christianisme dont le Dieu est de lumière. Or, à l’instar du ciel, la lumière est bleue. Après s’être ainsi refait une virginité, le bleu séduira la noblesse puis ensuite les autres classes sociales.

En réalité, la différenciation  d’un pays à l’autre s’est produite par l’appellation. Le Schtroumpf est devenu Smurf en anglais (et par extension une danse du même nom), Schlumpf en allemand, Smerf en polonais, Estrumpfe en portugais, Pitufo en espagnol, Puffo en italien, Dardas en hébreu, Sanfour en arabe (baba sanfour est le grand-père), Sumafu en japonais, Lanjingling en chinois. On pourrait poursuivre le défilé un petit moment pour rigoler. Plus fondamentalement, une question se pose : comment un mot qui ne signifie rien en français a-t-il été traduit dans d’autres langues ? Une bonne partie des traductions tourne autour de la version néerlandaise, Smurf, tandis que d’autres s’efforcent d’évoquer la notion de gnome dans leur langue. Les problèmes se reposent avec des mots dérivés comme schtroumpfer, schtroumpfement, schtroumpferie, schtroumpfissime, schtroumpfophobe. Mais, au final, qu’est-ce que ça nous schtroumpfe que les Serbes schtroumpfent le mot schtroumpfe comme ceci ou comme cela ? Schtroumpfons à l’essentiel.

Bien que les schtroumpfs soient plébiscités de génération en génération, ils ont toujours dû faire face à une rude concurrence. La ménagerie de Walt Disney et les copains d’Astérix font partie des plus coriaces sans oublier que de nouveaux rivaux sont apparus récemment, comme avec les « animés » japonais.  Et puis l’humeur du public est changeante. Les effets de mode sont inévitables. La « Schtroumpf-mania » des années 80 ne pouvait durer éternellement. Il était clair que la fièvre finirait par retomber. L’échec commercial du parc Big Bang Schtroumpf en est un témoignage. Parmi les mesures destinées à le sortir de l’ornière, il a été amené à changer d’appellation. Aujourd’hui, il répond au doux nom de Walygator. Que le mot Schtroumpf n’ait plus la magie d’antan ne signifie cependant pas que les petits personnages bleus aient perdu l’affection du public. Elle est simplement plus raisonnée. En 2017, cette affection a tout de même rapporté près de 200 millions de dollars avec la sortie du film « Les Schtroumpfs et le village perdu ». Ils ne déclenchent plus l’hystérie mais on les aime.

Il est amusant de constater que, d’une certaine façon, les Schtroumpfs sont malgré tout dans l’air du temps. Le Petit Robert compte 60 000 mots. Le lycéen moyen en utilise entre 800 et 1 600 et les plus cultivés de la tranche d’âge jusqu’à 6 000. D’après l’échelle Dubois-Buyse, un jeune de 14 ans connaîtrait environ 3 725 mots avec une mise en bouche d’à peine 1000, comme une perruche ondulée. Quand il parle, l’adolescent dit « courageux ». Il connaît « audacieux », « hardi », « héroïque » et « téméraire » qu’il n’emploie pas. Pas sûr qu’il ait entendu « preux », « impétueux » ou « matamore ». Certaines vedettes de la téléréalité ont décidé de s’attaquer au dictionnaire en se fixant comme objectif de dépasser la lettre « A ». A l’inverse, Georges Pérec a écrit un livre « La disparition » sans la lettre « E ». Quoi qu’il en soit, avec le développement de Twitter et autres réseaux sociaux, il y a fort à parier que le vocabulaire des jeunes générations tende à s’appauvrir. « La vitesse passe avant la nuance », comme le suggérait le comportement de Hussein Bolt en finale du 100 mètres au Jeux Olympiques. Tournant avec un minimum de mots, les petits hommes bleus  recourent systématiquement à « Schtroumpf ». Et si tout le monde se mettait aussi à « schtroumpfer » ? Plus de différence, d’inégalités, nous serions tous identiques…  

La maxime :

Si les Schtroumpfs se mariaient avec les Minions, ils enfanteraient des Martiens,

Mais si les Schtroumpfs étaient verts, ils se feraient plutôt appeler Martiens

LEARNING BY DOING

S’adressant à son cambrioleur, Georges Brassens préféra l’avertir : « toute récidive abolirait le charme ». Pourtant, les vertus de la répétition d’une action sont souvent reconnues. A force de réitérer le même geste, la même action, l’homme acquiert de l’expertise. Il devient plus efficace. C’est en forgeant qu’on devient forgeron. Qu’en est-il des confinements ? Encore une petite resucée ?

Le gouvernement a dit : « Entrez dans la boîte » puis « Sortez de la boîte » et encore « Entrez dans la boîte ». La population est entrée… dans un processus d’adaptation. La soirée précédant le premier confinement a donné l’impression d’un joyeux désordre. L’ambiance était festive mais, en même temps, l’état d’impréparation générale a empêché les sympathiques noctambules d’en profiter outre mesure. Avons-nous bien acheté tout le papier toilette nécessaire ? Certes, les gens se collaient les uns aux autres, s’embrassaient courageusement dans une espèce de sarabande improvisée. Cependant, l’inquiétude face au saut dans l’inconnu représenté par l’obligation d’enfermement pourrissait largement l’atmosphère. Personne n’avait encore rempli d’« attestation dérogatoire » de sortie de son domicile. De manière logique, le déconfinement s’est déroulé dans le même état d’esprit. Les gens ont mis un pied dehors, ensuite l’autre, avant d’avancer avec prudence. Le débat sur les masques – oui, non – a renforcé cette modération. Que se passe-t-il ? Pas de méga teuf de la libération. Pouvoir partir en vacances était un horizon suffisant pour le moral.   

Les mesures restrictives précédant le deuxième confinement ont annoncé l’apparition de fines stratégies de contournement. Les bars sont fermés ? Une caricature montre deux poivrots attablés dans un bar-restaurant alors ouvert et passant commande d’un émincé de cacahuètes pour accompagner leur bouteille de rouge. Un couvre-feu est imposé ? Qu’à cela ne tienne, venez manger ce soir à la maison comme convenu. Vous resterez dormir. Comme cela, nous serons tous ensemble jusqu’après le petit déjeuner. Nous nous mélangerons douze heures au lieu de trois. Poutine vient buter les terroristes jusque dans les chiottes. Avec lui, il aurait fallu faire attention mais nos autorités politiques sont heureusement moins intrusives. Nous pouvons les vaincre sans problème. Et que de dire des soirées dansantes organisées de 21 heures à 6 heures du matin dans des zones désertiques ! Il est tellement facile de déjouer la cascade de mesures mises en place par le gouvernement. C’est même un jeu d’enfant. C’est pourquoi la décision d’instaurer un deuxième confinement n’a pas trouvé les citoyens en slip. Ils avaient désormais de l’expérience à revendre.

La dernière soirée précédant cet acte deux a été moins décousue, moins bordélique. Les restaurateurs avaient organisé de magnifiques tablées dans le plus bel irrespect de la distanciation sociale. Sans se connaître, les différents groupes de clients ont chanté à l’unisson et battu des mains jusqu’à la dernière minute autorisée. Avant de se séparer, ils se sont souhaité un bon confinement – pas de souci de ce point de vue, ces personnes n’appartiennent pas aux catégories sociales supposées vraiment en souffrir –  et se sont promis de se retrouver un mois plus tard, tous forcément en bonne santé. Ces scènes de fraternisation diffusées en boucle à la télévision ont montré au moins que la peur avait changé de camp. Et ce n’est pas terminé. On peut parier une étape supplémentaire à l’occasion du confinement suivant. A l’instar du menu de Noël, la création d’un repas dédié par les plus hautes toques blanches semble inévitable. On se pourlèche les babines à l’idée de déguster un confit d’oie à la confiture de citron vert caca d’oie. Ce n’est qu’une modeste idée. Les spécialistes de l’événementiel en auront probablement un paquet d’autres, n’en doutons pas.

Pourquoi éventuellement un troisième, voire un quatrième confinement, rétorquera le lecteur interloqué ? La mécanique enclenchée semble hélas implacable. Quand le deuxième aura porté ses fruits, le gouvernement magnanime desserrera l’étau afin que les Français puissent préparer la Noël. Or, cette fois-ci, la sortie dans les rues ne sera plus aussi hésitante qu’à la suite du premier confinement. Grâce au phénomène d’apprentissage, la retenue ne sera plus de mise. Dès le coup de starter, tous se précipiteront dans les magasins, s’empilant les uns sur les autres. Il faut dire qu’il fera alors certainement particulièrement froid dehors. La cohue risque d’être indescriptible : rattrapage économique, dépense énergétique, emplettes à gogo. Le problème est que le covid19 aura lui aussi amélioré sa stratégie. Par cette agglomération de chair fraîche alléché, il pourra prospérer jusqu’à l’indigestion. Dans ce cas de figure qui est loin d’être purement théorique, cela tombera comme à Gravelotte. C’est à ce moment que la petite musique habituelle se fera entendre : désengorgeons d’urgence les hôpitaux. Confinons à nouveau.

Si cet enchaînement possible n’est guère drolatique, quelques éléments doivent nous rassurer. Le premier d’entre eux est que le président de la République a lui aussi accompli d’immenses progrès et, de cela, même ses ennemis politiques sont obligés de convenir. Entre l’allocution télévisée du premier confinement et celle du second, cela a été le jour et la nuit. Emmanuel Macron a cessé d’être tétanisé par son image de président de la révolte des gilets jaunes pour afficher une remarquable maîtrise de son sujet et même un rare sens pédagogique. La prochaine fois, on peut faire le pari qu’il sera carrément brillant. N’oublions pas que Winston Churchill n’avait pas une excellente image avant d’entrer en fonction durant la Seconde Guerre mondiale et qu’à la fin il a été sèchement chassé du pouvoir mais, pendant le conflit, il a fini par incarner pour son peuple la résistance britannique face à l’ennemi. Le président Macron arrivera-t-il à cette grandeur ? Il ne refuserait pas de rester dans l’Histoire comme notre Churchill du covid19. Toutefois, la plupart des Français préféreraient à coup sûr que sa période de perfectionnement soit plus courte. Six ans de coronavirus, c’est long. Qu’il soit moins bon, tant pis !   

La maxime :     

Un bègue vous pardonne

Be better afterward