LES BLEUS, LES BLEUS, TRALALALÈRE…

Tout a commencé lors d’un repas entre dessinateurs belges. Peyo demanda à Franquin de lui de passer la salière. Incapable d’appeler l’objet par son nom, il réclama le « schtroumpf ». Un univers enchanteur venait quasiment d’être inventé – le mot qui le décrirait à tout le moins.

Ces créatures imaginaires à la peau bleue ne paient pas de mine avec leur bonnet blanc. Elles sont de taille réduite et pas très nombreuses puisque leur population avoisine la centaine d’unités – de 99 au départ à 107 à son apogée – à la suite de l’ajout de nouveaux personnages. Domiciliées au cœur d’une forêt verdoyante, dans un village dont les maisons sont faites de champignons, elles aspirent à la discrétion pour échapper au méchant Gargamel ainsi qu’à son cruel chat Azraël qui rêvent de leur faire un sort. Pourtant, elles ont réussi à conquérir le monde, donnant même naissance à un business florissant. Vive les Schtroumpfs ! Qu’il s’agisse d’albums BD, de figurines, de peluches, de jouets, de films, de disques ou de CD, et de DVD, c’est par dizaines de millions qu’il faut compter les exemplaires vendus. Des expositions et des parcs comme la Schtroumpf Expérience et Big Bang Schtroumpf ont vu le jour, en surfant sur l’engouement pour les sympathiques lutins. Qui n’a pas entendu prononcer un jour le nom de ces êtres d’exception ?

Bien sûr, il a fallu acclimater les Schtroumpfs à la couleur locale, à la culture de chaque pays. Il est important de se souvenir que le célèbre cow-boy Lucky Luke n’a été autorisé à pénétrer sur le territoire américain qu’une fois délesté de sa cigarette au bec. Pour en revenir à la couleur des Schtroumpfs à proprement parler, elle est restée bleue partout dans le monde. Ce qui n’était pas évident puisqu’il existe une symbolique des couleurs qui varie selon les latitudes. L’historien Michel Pastoureaux dépeint le bleu comme la couleur préférée des sociétés occidentales par contraste avec le Japon, par exemple, qui adore le rouge. Cela n’a d’ailleurs pas toujours été le cas puisque le bleu a longtemps été regardé avec dédain. Pour les Romains, il était associé aux barbares, notamment les Germains, qui en raffolaient. Le changement s’est opéré au Moyen Age grâce à l’essor du christianisme dont le Dieu est de lumière. Or, à l’instar du ciel, la lumière est bleue. Après s’être ainsi refait une virginité, le bleu séduira la noblesse puis ensuite les autres classes sociales.

En réalité, la différenciation  d’un pays à l’autre s’est produite par l’appellation. Le Schtroumpf est devenu Smurf en anglais (et par extension une danse du même nom), Schlumpf en allemand, Smerf en polonais, Estrumpfe en portugais, Pitufo en espagnol, Puffo en italien, Dardas en hébreu, Sanfour en arabe (baba sanfour est le grand-père), Sumafu en japonais, Lanjingling en chinois. On pourrait poursuivre le défilé un petit moment pour rigoler. Plus fondamentalement, une question se pose : comment un mot qui ne signifie rien en français a-t-il été traduit dans d’autres langues ? Une bonne partie des traductions tourne autour de la version néerlandaise, Smurf, tandis que d’autres s’efforcent d’évoquer la notion de gnome dans leur langue. Les problèmes se reposent avec des mots dérivés comme schtroumpfer, schtroumpfement, schtroumpferie, schtroumpfissime, schtroumpfophobe. Mais, au final, qu’est-ce que ça nous schtroumpfe que les Serbes schtroumpfent le mot schtroumpfe comme ceci ou comme cela ? Schtroumpfons à l’essentiel.

Bien que les schtroumpfs soient plébiscités de génération en génération, ils ont toujours dû faire face à une rude concurrence. La ménagerie de Walt Disney et les copains d’Astérix font partie des plus coriaces sans oublier que de nouveaux rivaux sont apparus récemment, comme avec les « animés » japonais.  Et puis l’humeur du public est changeante. Les effets de mode sont inévitables. La « Schtroumpf-mania » des années 80 ne pouvait durer éternellement. Il était clair que la fièvre finirait par retomber. L’échec commercial du parc Big Bang Schtroumpf en est un témoignage. Parmi les mesures destinées à le sortir de l’ornière, il a été amené à changer d’appellation. Aujourd’hui, il répond au doux nom de Walygator. Que le mot Schtroumpf n’ait plus la magie d’antan ne signifie cependant pas que les petits personnages bleus aient perdu l’affection du public. Elle est simplement plus raisonnée. En 2017, cette affection a tout de même rapporté près de 200 millions de dollars avec la sortie du film « Les Schtroumpfs et le village perdu ». Ils ne déclenchent plus l’hystérie mais on les aime.

Il est amusant de constater que, d’une certaine façon, les Schtroumpfs sont malgré tout dans l’air du temps. Le Petit Robert compte 60 000 mots. Le lycéen moyen en utilise entre 800 et 1 600 et les plus cultivés de la tranche d’âge jusqu’à 6 000. D’après l’échelle Dubois-Buyse, un jeune de 14 ans connaîtrait environ 3 725 mots avec une mise en bouche d’à peine 1000, comme une perruche ondulée. Quand il parle, l’adolescent dit « courageux ». Il connaît « audacieux », « hardi », « héroïque » et « téméraire » qu’il n’emploie pas. Pas sûr qu’il ait entendu « preux », « impétueux » ou « matamore ». Certaines vedettes de la téléréalité ont décidé de s’attaquer au dictionnaire en se fixant comme objectif de dépasser la lettre « A ». A l’inverse, Georges Pérec a écrit un livre « La disparition » sans la lettre « E ». Quoi qu’il en soit, avec le développement de Twitter et autres réseaux sociaux, il y a fort à parier que le vocabulaire des jeunes générations tende à s’appauvrir. « La vitesse passe avant la nuance », comme le suggérait le comportement de Hussein Bolt en finale du 100 mètres au Jeux Olympiques. Tournant avec un minimum de mots, les petits hommes bleus  recourent systématiquement à « Schtroumpf ». Et si tout le monde se mettait aussi à « schtroumpfer » ? Plus de différence, d’inégalités, nous serions tous identiques…  

La maxime :

Si les Schtroumpfs se mariaient avec les Minions, ils enfanteraient des Martiens,

Mais si les Schtroumpfs étaient verts, ils se feraient plutôt appeler Martiens

LEARNING BY DOING

S’adressant à son cambrioleur, Georges Brassens préféra l’avertir : « toute récidive abolirait le charme ». Pourtant, les vertus de la répétition d’une action sont souvent reconnues. A force de réitérer le même geste, la même action, l’homme acquiert de l’expertise. Il devient plus efficace. C’est en forgeant qu’on devient forgeron. Qu’en est-il des confinements ? Encore une petite resucée ?

Le gouvernement a dit : « Entrez dans la boîte » puis « Sortez de la boîte » et encore « Entrez dans la boîte ». La population est entrée… dans un processus d’adaptation. La soirée précédant le premier confinement a donné l’impression d’un joyeux désordre. L’ambiance était festive mais, en même temps, l’état d’impréparation générale a empêché les sympathiques noctambules d’en profiter outre mesure. Avons-nous bien acheté tout le papier toilette nécessaire ? Certes, les gens se collaient les uns aux autres, s’embrassaient courageusement dans une espèce de sarabande improvisée. Cependant, l’inquiétude face au saut dans l’inconnu représenté par l’obligation d’enfermement pourrissait largement l’atmosphère. Personne n’avait encore rempli d’« attestation dérogatoire » de sortie de son domicile. De manière logique, le déconfinement s’est déroulé dans le même état d’esprit. Les gens ont mis un pied dehors, ensuite l’autre, avant d’avancer avec prudence. Le débat sur les masques – oui, non – a renforcé cette modération. Que se passe-t-il ? Pas de méga teuf de la libération. Pouvoir partir en vacances était un horizon suffisant pour le moral.   

Les mesures restrictives précédant le deuxième confinement ont annoncé l’apparition de fines stratégies de contournement. Les bars sont fermés ? Une caricature montre deux poivrots attablés dans un bar-restaurant alors ouvert et passant commande d’un émincé de cacahuètes pour accompagner leur bouteille de rouge. Un couvre-feu est imposé ? Qu’à cela ne tienne, venez manger ce soir à la maison comme convenu. Vous resterez dormir. Comme cela, nous serons tous ensemble jusqu’après le petit déjeuner. Nous nous mélangerons douze heures au lieu de trois. Poutine vient buter les terroristes jusque dans les chiottes. Avec lui, il aurait fallu faire attention mais nos autorités politiques sont heureusement moins intrusives. Nous pouvons les vaincre sans problème. Et que de dire des soirées dansantes organisées de 21 heures à 6 heures du matin dans des zones désertiques ! Il est tellement facile de déjouer la cascade de mesures mises en place par le gouvernement. C’est même un jeu d’enfant. C’est pourquoi la décision d’instaurer un deuxième confinement n’a pas trouvé les citoyens en slip. Ils avaient désormais de l’expérience à revendre.

La dernière soirée précédant cet acte deux a été moins décousue, moins bordélique. Les restaurateurs avaient organisé de magnifiques tablées dans le plus bel irrespect de la distanciation sociale. Sans se connaître, les différents groupes de clients ont chanté à l’unisson et battu des mains jusqu’à la dernière minute autorisée. Avant de se séparer, ils se sont souhaité un bon confinement – pas de souci de ce point de vue, ces personnes n’appartiennent pas aux catégories sociales supposées vraiment en souffrir –  et se sont promis de se retrouver un mois plus tard, tous forcément en bonne santé. Ces scènes de fraternisation diffusées en boucle à la télévision ont montré au moins que la peur avait changé de camp. Et ce n’est pas terminé. On peut parier une étape supplémentaire à l’occasion du confinement suivant. A l’instar du menu de Noël, la création d’un repas dédié par les plus hautes toques blanches semble inévitable. On se pourlèche les babines à l’idée de déguster un confit d’oie à la confiture de citron vert caca d’oie. Ce n’est qu’une modeste idée. Les spécialistes de l’événementiel en auront probablement un paquet d’autres, n’en doutons pas.

Pourquoi éventuellement un troisième, voire un quatrième confinement, rétorquera le lecteur interloqué ? La mécanique enclenchée semble hélas implacable. Quand le deuxième aura porté ses fruits, le gouvernement magnanime desserrera l’étau afin que les Français puissent préparer la Noël. Or, cette fois-ci, la sortie dans les rues ne sera plus aussi hésitante qu’à la suite du premier confinement. Grâce au phénomène d’apprentissage, la retenue ne sera plus de mise. Dès le coup de starter, tous se précipiteront dans les magasins, s’empilant les uns sur les autres. Il faut dire qu’il fera alors certainement particulièrement froid dehors. La cohue risque d’être indescriptible : rattrapage économique, dépense énergétique, emplettes à gogo. Le problème est que le covid19 aura lui aussi amélioré sa stratégie. Par cette agglomération de chair fraîche alléché, il pourra prospérer jusqu’à l’indigestion. Dans ce cas de figure qui est loin d’être purement théorique, cela tombera comme à Gravelotte. C’est à ce moment que la petite musique habituelle se fera entendre : désengorgeons d’urgence les hôpitaux. Confinons à nouveau.

Si cet enchaînement possible n’est guère drolatique, quelques éléments doivent nous rassurer. Le premier d’entre eux est que le président de la République a lui aussi accompli d’immenses progrès et, de cela, même ses ennemis politiques sont obligés de convenir. Entre l’allocution télévisée du premier confinement et celle du second, cela a été le jour et la nuit. Emmanuel Macron a cessé d’être tétanisé par son image de président de la révolte des gilets jaunes pour afficher une remarquable maîtrise de son sujet et même un rare sens pédagogique. La prochaine fois, on peut faire le pari qu’il sera carrément brillant. N’oublions pas que Winston Churchill n’avait pas une excellente image avant d’entrer en fonction durant la Seconde Guerre mondiale et qu’à la fin il a été sèchement chassé du pouvoir mais, pendant le conflit, il a fini par incarner pour son peuple la résistance britannique face à l’ennemi. Le président Macron arrivera-t-il à cette grandeur ? Il ne refuserait pas de rester dans l’Histoire comme notre Churchill du covid19. Toutefois, la plupart des Français préféreraient à coup sûr que sa période de perfectionnement soit plus courte. Six ans de coronavirus, c’est long. Qu’il soit moins bon, tant pis !   

La maxime :     

Un bègue vous pardonne

Be better afterward

SCIENCE SANS CONSCIENCE

L’astronomie est une science et l’astrologie ne l’est pas. Qu’est-ce qui nous permet de trancher en la matière ? Le débat est vif mais, le plus souvent, les arguments de la discussion tournent autour de la capacité d’un énoncé à être infirmé. Si aucune expérience ne peut jamais en tester la véracité ou s’il existe des stratagèmes immunisateurs quand la prédiction ne se réalise pas, ce n’est pas scientifique.

La distinction entre sciences dures et sciences molles repose in fine sur ces éléments. En physique et en chimie, qui sont des sciences dures, il est possible de confronter la théorie aux faits. Il est tout-à-fait possible de procéder à une validation empirique d’une hypothèse. La communauté scientifique entérine le résultat. Sauf à se prendre pour Galilée et à proposer une révolution épistémologique, un chercheur a besoin du consensus de ses pairs. La médecine relève de cette catégorie. Des protocoles précis permettent d’effectuer des études qui évalueront précisément l’efficacité d’un traitement. Normalement, les pour et les contre seront départagés à la fin. De ce point de vue, le coronavirus constitue une regrettable exception puisqu’il a provoqué une scission à propos de l’hydroxychloroquine. Face au dialogue de sourds entre, d’un côté, l’OMS et les spécialistes du monde entier et, de l’autre, l’équipe du professeur Didier Raoult, il n’y a eu d’autre solution que de créer deux disciplines, l’infectiologie mondiale et l’infectiologie marseillaise. Au moins, aujourd’hui, nul n’ignore qui c’est Raoult.

Dans les sciences sociales comme l’économie, les expériences en laboratoire sont limitées. Pour se prononcer sur les effets d’une hausse des impôts sur l’activité, il faudrait être en mesure de comparer deux états différents, ce qui serait advenu sans l’augmentation et ce qui s’est produit avec. Il y a tellement d’autres facteurs qui influent sur l’activité – le progrès technique, la démographie, la demande mondiale… – qu’une réponse avec certitude est impossible. Ceci signifie que les prétendues lois économiques sont au mieux des hypothèses qui relèvent du bon sens, au pire des croyances chargées idéologiquement. Néanmoins, il est possible en économie de conduire des expériences sur une petite échelle à la manière des essais randomisés contrôlés en médecine. La population est répartie aléatoirement en groupes, chacun de ces derniers étant l’objet d’un traitement défini. Dans ces circonstances, les comparaisons entre deux situations sont tout-à-fait envisageables. Les prix Nobel Esther Duflo et Abhijit Banerjee ont testé ainsi l’efficacité de nombreux dispositifs de lutte contre la pauvreté. Ce qui suppose malgré tout que le groupe témoin n’en bénéficie pas, mais comment faire autrement ?

Dans les sciences sociales, il y a aussi des auteurs pour lesquels la validation empirique est totalement accessoire. Leur objectif est de prendre de l’altitude, de planer haut, très haut, en déconstruisant la connaissance. Il convient de préciser que la logique de déconstruction ne consiste pas simplement à s’interroger sur divers aspects ou présupposés des savoirs. Elle implique une production intellectuelle nécessairement contestataire. Un enfant reçoit l’ordre de démonter une construction en Lego avant de rebâtir celle de son choix. Il vaut mieux que son œuvre soit la plus différente possible du modèle. Sinon, il sera accusé de manquer d’originalité, voire de ne pas avoir respecté les consignes si sa reconstruction est à l’identique. Une partie de ces auteurs a été regroupée dans le courant de la French theory par des universités américaines ultra progressistes. On parle aussi de philosophie, de littérature, de sociologie postmodernes. Comme chez les médecins de Molière, le diagnostic est tellement remarquable qu’il serait vraiment dommage et contrariant que les faits ne collent pas à la théorie. Dans ces conditions, il est crucial que l’on puisse toujours retomber sur ses pieds.  

Pour les chercheurs terre-à-terre un peu taquins, un des jeux favoris est de soumettre un article sans queue ni tête à une revue qui se réclame du postmodernisme. Normalement, la publication du manuscrit devrait être refusée par l’éditeur mais elle ne l’est pas forcément. Quelle poilade ! Les physiciens Alan Sokal et Jean Bricmont sont les premiers à avoir pratiqué cette idée de canular en 1996 avec leur « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique » qui a été accepté et publié dans Social Text. Pour que cela puisse fonctionner, la seule contrainte est que le galimatias se réclame ouvertement de la ligne éditoriale de la revue. Il convient de plaire et de flatter le parti pris, les préconceptions idéologiques, des éditeurs. En cela, il n’y a rien d’original. Une revue d’économie orthodoxe ne publiera pas de texte hétérodoxe, etc… Les sciences sociales sont conservatrices et il y a  toujours des barons à cajoler.  Ce qui est comique ici est que la maman a été incapable de reconnaître ses petits. Il est possible de duper des penseurs postmodernes en racontant n’importe quoi juste avec un vernis postmoderne.

On aurait pu imaginer que cette mésaventure mette les éditeurs de ces revues sur leurs gardes et que cela ne se reproduirait plus. Que nenni ! Cela continue. Il y a cinq ans, deux sociologues, Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin piégeaient la revue Sociétés, avec un article sur l’Autolib’, le service parisien de voitures en libre-service, « indicateur privilégié d’une dynamique macro-sociale sous-jacente : soit le passage d’une epistémê ‘moderne’ à une épistémê ‘post-moderne’». Il y a deux ans, trois Américains ont fait beaucoup mieux. Passant de l’artisanat à la fabrication industrielle, ils ont proposé vingt articles … avec un bilan de seulement six rejets. S’étant appropriés les codes des « études de genre », chéries de tous ces courants éthérés, ils ont notamment publié dans Gender, Place & Culture un manuscrit délirant sur la culture du viol chez les chiens, pas uniquement les bergers allemands, en suggérant qu’un dressage similaire des hommes pourrait réduire les agressions sexuelles masculines envers les femmes. Saint-Martin, un des auteurs de la blague sur l’Autolib’, s’est demandé si c’était si malin de s’attaquer aux doux dingues. En outre, a-t-il poursuivi, ce genre de démarche risque d’affaiblir la science face à ses détracteurs obscurantistes. Pas sûr. En tout cas, pour ce qui le concerne, il aurait pu y réfléchir plus tôt ! Un mauvais joueur ?   

La maxime :

Si la barbe donnait la science,

Les chèvres seraient toutes docteur

RATÉ, RATÉ ET RATÉ !

A sept ans, P. joue au loup perché dans la cour de récréation. Il se rapproche du loup qui fait soudain volte-face et commence à courir vers lui. P. entame à son tour un sprint mais, alors qu’il se trouve à un mètre de l’arbre du salut, il trébuche. Le loup ne manque pas l’occasion de le toucher. C’est maintenant P. qui sera le prochain loup. Il y a des échecs dont on se remet mieux que d’autres dans la vie.

Pour éviter un démarchage intempestif de cohortes de psychologues, psychanalystes, docteurs Maboul ou coachs en tout genre, l’identité de P. est soigneusement protégée par la rédaction de ce blog. Cependant, ce type d’événement doit parler au lecteur. Que ce soit dans sa plus tendre enfance, à l’âge adulte ou au moment où la crinière est devenue blanche, chacun a dû faire face à des situations d’échec plus ou moins traumatisantes. En s’inspirant d’Abraham Lincoln qui avait proclamé gravement : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps, tout le peuple une partie du temps mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps », il est possible d’affirmer sereinement : « On peut réussir certaines choses tout le temps, tout ce que l’on entreprend une partie du temps, mais on ne peut pas tout réussir tout le temps ». Au bout de la dixième fois, l’élève qui se vante d’avoir eu une excellente note tout en claironnant qu’il n’a pas révisé en vue du contrôle n’est plus réellement pris au sérieux par ses camarades de classe. Il ressemble trop à Pinocchio.

La gestion des déconvenues qui suivent ces échecs est une question d’autant plus épineuse que notre société est caractérisée par son obsession de la compétition. Nous baignons dans une métaphore sportive et nous devons apprendre très jeunes à nager pour ne pas nous noyer. Il suffit de se promener près d’un manège pour enfants en bas âge pour le vérifier. Il y aura toujours une ribambelle de parents, probablement bien intentionnés, pour hurler et vociférer contre leur charmant bambin affairé à conduire son joli camion rouge, ou pire qui rêve carrément, au lieu d’attraper le pompon. Il y a les winners et les autres. Il est ô combien avisé quand on est soucieux du devenir de sa progéniture de la préparer au monde cruel qui l’attend. La vie n’est pas un joyeux pique-nique et, plus tôt on l’a compris, plus on multiplie les chances de bien figurer au classement. Qu’un petit produise une figure en pâte à modeler disgracieuse en classe de maternelle et il sera bon pour des cours de rattrapage avec un professeur particulier. Les tares doivent être corrigées sans tarder.      

A tous les âges, l’homme est soumis à un culte de la performance qui est remarquablement décrit par le sociologue Alain Ehrenberg. Dans un cadre professionnel, cette quête prend parfois des formes à peine plus subtiles que le pompon du manège. Il s’agit d’atteindre un objectif, de se conformer à des normes définies. Lors d’une réunion de commerciaux, on confronte le nombre de contrats signés par les uns et les autres. Toutefois, la problématique de fond demeure la même. Le pompon est juste désigné sous le nom de prime. Les Anglo-saxons ont même créé une expression dans cette optique comparative : le « benchmarking ». Les agents économiques sont dans un processus d’étalonnage permanent avec leurs collègues, la concurrence, etc. Avec des enjeux qui atteignent des montants astronomiques et des managers qui tirent au maximum sur la corde afin de tirer le meilleur de leur ressources, l’aspiration à l’excellence conduit non seulement à du stress mais aussi à des déceptions en profusion, des gamelles à la pelle, des flops en mode pop, bref des échecs plein le bec.  

Avec un tel taux de déchet, signe des temps, une politique de recyclage était indispensable. En deux temps-trois mouvements, des petits malins ont trouvé la martingale. La pédagogie de (ou par) l’échec était la solution. On vous y apprend à vous planter bien comme il faut. Même quand on se viande, il y a des manières. Vous n’allez pas rater votre échec en plus ! Il y avait un homme qui ratait dans tout ce qu’il entreprenait. Il tenta de mettre fin à ses jours. Le malheureux loupa aussi son suicide… Badinerie mise à part, précisons que tout n’est pas à jeter, si l’on peut dire, dans cette logique de récupération. Dans un environnement où l’obligation de réussite est implantée dans le cerveau comme une puce électronique, les livres, les séminaires ainsi que les conseillers en pédagogie de (ou par) l’échec apportent de la sérénité en permettant aux personnes en pleine crise de confiance de relativiser leurs petites misères, de se détendre un peu.  Ce n’est pas rien. La vertu de cette démarche pédagogique doit être reconnue à ce titre.

La méthode doit s’appuyer sur des exemples parce qu’une réflexion sur les mécanismes de l’échec ne va jamais très loin. Vous avez ouvert dix fois la porte de droite et vous avez pris dix fois le mur. Que diriez-vous d’essayer la porte de gauche ? Oui, nous apprenons tous de nos erreurs. Etait-ce la peine de faire tout ce ramdam sur une pédagogie prétendument révolutionnaire ? En revanche, des illustrations bien choisies sont susceptibles de marquer durablement les esprits. La liste des gadins retentissants est plus longue que le bras. Il n’y a qu’à se servir. Les grands patrons ont exercé leur capacité à commettre d’énormissimes bourdes stratégiques sans compter – euh, pas sans compter… D’ailleurs, s’ils sont souvent présentés comme les sauveurs héroïques de boîtes au bord de la faillite, c’est forcément parce qu’un de leurs collègues a quasiment coulé ces mêmes boîtes… Résultat : soyez vraiment tranquille quand on vous hurle dans les bronches que vous n’avez pas rempli votre mission. Cerise sur le gâteau, une étude a montré qu’un portefeuille d’actions géré de façon totalement aléatoire à la manière d’un singe rapportait davantage que s’il était entre les mains d’un trader chevronné… On vous a dit de vous relaxer.        

La maxime :    

La pression  est aussi dans les pneus

Savez-vous planter les clous ?

PAROLES, PAROLES

Comme l’indique son étymologie araméenne, « abracadabra » est une formule magique qui vise à créer quelque chose par le biais de la parole. Quelle merveilleuse invention ! Quand la réalité ne correspond pas à nos attentes, il suffit de la dépeindre autrement. Nous vivons dans la société de l’abracadabra. Les mots volent.  

Blaise Pascal avait confessé : « Le silence de ces espaces infinis m’effraie ». Tel un enfant, le philosophe français se sentait rassuré par le bruit. Il n’aimait pas l’aventure au grand large et encore moins les paris risqués. Plus aérien, l’écrivain Paul Valéry recommandait au contraire d’écouter « ce que l’on entend lorsque rien ne se fait entendre ». Selon lui, le salut passait par un geste simple : couper le son. On pourrait s’attendre à ce que la préférence pour le bruit ou le silence dépende du caractère de chacun. En fait, à notre époque, les deux options n’ont plus le même poids. Leur statut a évolué. Le mutisme est réservé aux marginaux, aux voyous. Les policiers ne manquent jamais de leur rappeler qu’ils ont le droit de « garder le silence ». Ce qui pour eux s’apparente à un privilège est, pour le reste de la société, une aberration. L’heure est au bavardage. Il est essentiel de babiller, de caqueter, de jaboter, de jaser, bref de tailler des bavettes. La chasse au silence est telle que les minutes qui lui étaient consacrées jadis font désormais place à des concours d’applaudissements.

 Avant de partir à la chasse au mammouth, nos ancêtres n’avaient besoin ni d’un grand discours, ni d’un séminaire de team building. Chacun des membres de la tribu savait précisément ce qu’il avait à faire. La formulation de quelques onomatopées, au pire un coup de gourdin sur la tête, levait les dernières incompréhensions. Dans une entreprise multinationale, cela ne suffit plus. Pour mettre des milliers d’individus en ordre de bataille afin qu’ils soient capables de remplir des missions pour le moins loufoques, d’autres méthodes sont indispensables. Comment faire en sorte que des personnes saines d’esprit prennent au sérieux un objectif comme multiplier les exportations de boîtes de petits pois vers l’Asie du Sud ? Pour les motiver, il faut leur raconter des histoires, broder, broder… Cela exige un véritable talent. Autrement dit, la croissance de la taille des sociétés humaines couplée à la complexification des activités économiques a favorisé l’essor du blabla.

De la même manière, une transformation s’est opérée sur le plan politique. Pendant longtemps, le pouvoir a été accaparé par de petites cliques avec l’appui des autorités religieuses. La remise en cause de la hiérarchie sociale n’était pas tolérée et la contestation interdite. Autrement dit, la parole était confisquée. La démocratisation de nos sociétés, couplée à l’effondrement de la crainte de sanctions célestes, a mis un terme à ce monopole. La liberté d’expression s’est imposée. Ce droit est devenu un bien tellement précieux que beaucoup considèrent comme une obligation de donner leur opinion à tout bout de champ. A leurs yeux, ne pas donner son avis sur un sujet équivaut à trahir les idéaux pour lesquels de courageux militants sont morts. Qui n’a pas eu le bonheur d’être confronté à un(e) héroïque combattant(e) pour la démocratie de cette trempe qui déclamait : « Ce n’est pas parce que je n’y connais rien que je dois la boucler ».  Tout est dit.

 La combinaison de ces facteurs socio-économiques et politiques constitue la principale explication du flux spectaculaire de mots, de la diarrhée verbale qui s’est abattue sur nos sociétés. Aussi impressionnant soit-il, l’avènement des technologies de l’information n’est qu’un accélérateur de cette tendance. Le réseau Twitter en est la parfaite illustration. Une limite est posée au nombre de mots autorisés. Il ne s’agit pas de réfléchir ou de construire une pensée intelligente, juste de dire ce qui nous passe par la tête à un moment précis en espérant que cela suscite des réactions. Puis on change de sujet. En d’autres termes, on passe du coq à l’âne au gré de ses humeurs. La logique est de surface, aucunement de profondeur. Ah si tous les pays du monde étaient gouvernés par le gazouillis twiterrien, la compréhension de la vie politique serait bien plus drôle et simplifiée tout de même. Cependant, les conséquences de cette avalanche doivent être examinées. Elles ne sont pas anodines.

« Encore des mots, toujours de mots, les mêmes mots », se plaignait Dalida. L’analyse économique est impitoyable. Une croissance explosive de la quantité d’un bien conduit à sa dévalorisation. Son abondance le rend moins attractif. Dans l’antiquité, l’oracle rendu de façon laconique par un vieux sage était décrypté sous toutes ses coutures. Aujourd’hui, le défilé des mots s’apparente à un bruit de fond que personne n’écoute sérieusement. Dans ces conditions, il est facile de donner sa parole… mais tout aussi aisé de la reprendre si les circonstances l’exigent. Le mot est mobile. Les hommes politiques ne sont pas les seuls à s’accorder des libertés avec leurs engagements préalables. C’est un phénomène général. Le producteur hollywoodien Louis B. Mayer le résumait avec dérision : « les promesses ne valent même pas le papier sur lequel elles ne sont pas écrites ». En somme, quand on parle de valeur, on pense moins à l’honnêteté qu’à un prix libellé en monnaie de singe.

Du coup, les adages populaires ont pris un sacré coup dans l’aile. « Tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler » ? N’y pensez surtout pas. Avec une vitesse du son chronométrée à 340 mètres par secondes par temps clair, ce serait carrément suicidaire. Le retard initial ne se rattraperait pas. Qui affronterait Hussein Bolt en finale olympique en lui concédant une avance de 50 mètres ? Occuper le terrain en déversant sa logorrhée est la stratégie gagnante. En revanche, dans « la parole est d’argent et le silence est d’or », tout n’est pas à jeter. Bien sûr, avec « le besoin de faire des phrases », comme disait Francis Blanche, la parole n’achète plus grand chose à part des pépins de nèfles mais, pour ce qui est du silence, il est si rare que sa cote est effectivement exceptionnelle.

La maxime :

Dans serment, y a ment,

Dans salade, y a du ver.