CHEZ CES GENS-LÀ   

 « Et puis y’ a la toute vieille / Celle qu’en finit pas de vibrer / Et qu’on attend qu’elle crève / Vu que c’est elle qu’a l’oseille / Et qu’on écoute même pas / C’ que ses pauv’ mains racontent » chantait Jacques Brel. Bienvenue chez les orpailleurs d’ORPEA et plus largement dans l’univers enchanteur des EHPAD. Suivez le guide.

Après un cursus complet à l’université, n’importe quel étudiant en économie est incollable sur le fonctionnement des marchés. Il les a analysés sous toutes les coutures : les marchés financiers, ceux des matières premières, celui de l’immobilier, de l’automobile ou des pommes. Il apparaît que les rapports de force entre l’offre et la demande y occupent une place prépondérante. Un vendeur en position de « monopole » s’autorise à fixer des prix élevés sans que les acheteurs ne puissent se retourner vers une autre source d’approvisionnement. En situation de « concurrence pure et parfaite », c’est le marché qui décide des prix : le restaurateur qui choisit de finasser en vendant sa pizza margherita à 30 euros fera certainement table vide – ses clients potentiels préférant se sustenter ailleurs. Ce sont deux cas extrêmes. Les configurations intermédiaires sont examinées avec la même attention. Les modules d’enseignement qui prennent un peu de hauteur expliquent que le rôle de l’Etat est essentiel. Non seulement ses règlementations déterminent le nombre d’agents économiques présents sur les marchés mais il s’assure de leur bon fonctionnement.    

La capacité de l’acheteur à réagir à la variation des prix est essentielle. Elle semble tomber sous le sens puisque les agents économiques sont considérés comme rationnels. C’est probablement pour cette raison qu’elle ne suscite guère d’intérêt chez les économistes. A tort. Les « crinières blanches » possèdent ainsi des caractéristiques qui méritent l’attention quand il est question de l’économie des EHPAD. Tout d’abord, dans nos sociétés, les aînés ne demeurent plus dans un cadre familial quand leur déclin s’amorce. Ils sont envoyés dans des structures dédiées où ils pourront éventuellement recevoir la visite de leurs proches. Le vieillissement étant inéluctable, il s’agit en quelque sorte d’une clientèle captive. Ensuite, une fois devenu résident d’un établissement, l’ancien ne se trouve pas exactement dans la peau du consommateur qui utilise un comparateur de prix afin de dégotter le meilleur séjour all inclusive. On est moins mobile avec un déambulateur. On imagine mal un vieillard cacochyme passer d’EHPAD en EHPAD au gré de l’évolution des tarifs, tel l’agent économique bondissant rêvé par les manuels d’économie. Ces éléments ne doivent pas être négligés.

Une pratique doit être mise au crédit des dirigeants de ces structures. En se jouant de la valeur des montants acquittés par les familles, ils luttent avec ferveur contre les inégalités sociales. Régler 6000 euros par mois ne garantit pas un traitement trois fois meilleur, ni même un petit peu meilleur, qu’à celui qui paie 2000 euros. Quand on voit comment les personnes âgées sont traitées dans les formules grand luxe, les yeux se révulsent rien qu’à imaginer la possibilité d’un service de moindre qualité pour les indigents. Tout le monde est logé à la même enseigne, les riches comme les pauvres. Vous n’aurez tous rien. Walou ! Qui osera se plaindre ? Qui sera entendu ? Les seules distinctions qui sont susceptibles de voir le jour malgré tout sont relatives à la fréquence des visites. On ne sait jamais. Les pensionnaires qui en reçoivent beaucoup seront relativement bichonnés : ils auront peut-être un quart de biscotte de plus. « Faut vous dire monsieur que chez ces gens-là / On ne vit pas Monsieur, on ne vit pas, on triche ». Dans cet « Orange Mécanique » qui se joue à basse intensité, les patrons sont loin d’être givrés.

Rappelons que les salaires des personnels des EHPAD sont à la charge de l’Etat. C’est évidemment ici que le bât blesse. L’intérêt bien compris de la puissance publique et des structures privées qui opèrent dans le champ de l’or gris converge. Il est simplement de diminuer les coûts. Si l’Etat s’est engagé à rémunérer 100 personnes et pas plus, il est essentiel pour lui que le niveau des salaires soit faible afin de réduire la taille de l’enveloppe. Que les EHPAD s’engouffrent ensuite dans la brèche n’est pas son affaire. Il se moque que 50 postes sur les 100 soient finalement pourvus et ne cherche pas à savoir si c’est une stratégie des « maisons d’arthrite » pour faire davantage de profits – elles empocheront de toute façon la somme correspondant à 100 postes – ou si elles peinent vraiment à recruter puisque les salaires sont bas. Tout le monde s’y retrouve… surtout si la qualité du service pour les papys et les mamys est secondaire ! Mieux vaut ne pas mettre le nez là-dedans. « Faut vous dire monsieur que chez ces gens-là / On ne cause pas Monsieur, on ne cause pas, on compte ».

Les Mozart de la finance qui sont à la tête des EHPAD récitent leurs gammes avec talent. Rien n’est omis dans leur démarche. Les chambres sont entretenues le chronomètre à la main. Le temps consacré aux soins est également compressé au strict minimum. Taylor et sa méthode rendent riche. Quant à l’alimentation, pas de gaspillage. Les clients sont des « sans-dents », ne l’oublions pas. Alors, pourquoi ne pas économiser aussi sur ces fameuses biscottes ? On grignote, on grignote. Les échanges humains, là-dedans ? Ce sont des gros maux à éviter si l’on souhaite faire flamber le cours de bourse. Le Directeur Général d’Orpea qui a été invité à prendre la porte est suspecté de « délit d’initié ». Il aurait vendu des actions alors qu’il savait qu’un livre allait sortir et emporter le cours de la boîte. Son successeur, lui, en a acheté, mais sans espoir de plus-value avant que ses enfants ne soient eux-mêmes pensionnaires d’EHPAD. Lequel des deux devrait inspirer le plus confiance aux spéculateurs ? Si le nouveau gère la compagnie comme il défend ses intérêts, c’est plutôt inquiétant. Espérons que les anciens ne se vengeront jamais du sort que notre société leur réserve. Dans la Bible, le Déluge s’est produit juste après la mort de Mathusalem.     

Maxime (Honoré de Balzac) :

Un vieillard est un homme qui a dîné

Et qui regarde les autres manger.

MATCH NUL

Quand on exerce une activité, quelle qu’elle soit, il est essentiel d’éprouver du contentement, de la joie. La quête de souffrance semble passée de mode. Le sport n’échappe pas à l’air du temps. Dans sa pratique, prendre du plaisir est obligatoire – d’abord le sien, bien sûr, mais accessoirement aussi celui de son adversaire puisque cela signifie alors qu’on l’a vaincu.

L’historien Allen Guttman a proposé une définition du sport reposant sur trois critères : la pratique d’activités physiques, le prisme de la compétition et une logique « autotélique », c’est-à-dire une activité qui n’est entreprise que pour elle-même. Ce faisant, il a donné le coup d’envoi à des discussions sans fin. Selon cette acception, les échecs resteraient à l’extérieur. Quelques petits malins en ont déduit que la guerre pouvait entrer dans la catégorie – enfin la guerre à l’ancienne, avec des charges de fantassin, pas l’envoi d’armes high-tech quand on est avachi dans son fauteuil. Avec cette définition, les Jeux Olympiques antiques tenaient du sport : il était possible de déconnecter les compétitions des aspects religieux de l’évènement. En revanche, le tlatchi auquel les Aztèques s’adonnaient en Mésoamérique ne l’est pas. S’il fait songer à une espèce de football, ce jeu ne peut être détaché de sa dimension sacrée. Il n’avait pas d’existence propre. La balle représentait le soleil et son mouvement avait une portée cosmique. Les participants étaient finalement les acteurs d’un cérémoniel qui se concluait par le sacrifice de l’un d’eux.

Laissons ces débats à la sphère académique. Dès que l’on s’extrait de la mêlée, le point le plus volontiers accepté est que le sport véhicule une idée d’affrontement. Les participants transpirent pour remporter la victoire, qu’on lui accorde ou non de l’importance. Quand des amis jouent au football sans effectuer de décompte des buts, on se trouve plutôt dans la sphère du loisir. Cette nécessité de tenter de départager les adversaires représente le dénominateur commun du sport dans l’Antiquité et du sport moderne. Dans le monde grec, la limite des courses était fixée par la distance à parcourir. Le premier qui franchissait la ligne était déclaré vainqueur. Pour ce qui est des combats, ils duraient jusqu’à ce que l’un des protagonistes triomphe. A l’ère moderne, la boxe a produit des règles assez précocement. Ses « London Price Ring Rules » datent de 1743. Comme pour les combats de coqs, l’objectif était de mettre de l’ordre dans un univers trouble afin de rassurer les parieurs. Les matchs duraient jusqu’à ce que l’un des boxeurs s’impose, sans limite de temps. Le risque de blessure n’était pas négligeable. Le fluet Daniel Mendoza a atteint la célébrité en parvenant à vaincre de véritables mastodontes, cela en les épuisant.

La Révolution industrielle établit la toile de fond de l’émergence du sport moderne, avec l’organisation rationnelle des compétitions, des règles standardisées, l’apparition de clubs, le chronomètre et la mesure des performances. De nombreux sports naissent dans les public schools anglaises. Par l’éducation physique, les futures élites du pays doivent apprendre le dépassement de soi. Au rugby, un code de trente-sept articles est publié en 1846. L’article 32 stipule : « le match est déclaré nul si après cinq jours le score reste égal, ou après trois jours si aucun but n’a été marqué ». Pour être capable d’envisager une telle longueur de match, on comprend combien il est important qu’un gagnant en ressorte. Il ne doit pas y avoir d’ex aequo. Il est facile d’imaginer l’état physique des joueurs au terme d’une rencontre allant jusqu’à cette extrémité. Ce ne sont probablement pas les souffrances qui empêchaient de prolonger le match au-delà de cinq jours mais plutôt l’obligation de revenir à la vraie vie un moment donné. Les valeurs de courage et d’héroïsme étaient exaltées par cette obsession de la victoire. L’histoire ignore le nom de ces étudiants, sans doute moins braves que leurs coéquipiers, qui laissèrent tomber le ballon de manière faussement involontaire parce qu’ils avaient trop faim ou bien un rendez-vous galant.

Chaque sport a mis en place des dispositifs dans l’intention de départager les compétiteurs à égalité. En football, en fonction des périodes et des compétitions : les prolongations, le pile ou face,  la séance de penalty et le match à rejouer ont alterné – avec des formules mixtes parfois, prolongations puis tirage au sort par exemple. En athlétisme, les temps des coureurs, qui sont maintenant mesurés au millième de seconde, permettent de trancher. Chaque fois que des sportifs franchissent la ligne d’arrivée la main dans la main, ils sont classés néanmoins même si cela paraît totalement artificiel. C’est ce qui est arrivé durant le Tour de France 1986 avec les cyclistes Bernard Hinault et Greg Lemond. Ils appartenaient à la même équipe et s’étaient détachés ensemble. L’étape fut attribuée à Hinault. En ce sens, les récents Jeux Olympiques de Tokyo ont jeté en pleine lumière un cas de figure rarissime. Les deux sauteurs en hauteur Mutaz Barshim et Gianmarco Tamberi étaient à égalité parfaite sur l’ensemble du concours. Ils se sont entendus pour ne pas disputer de barrage qui déciderait du vainqueur. Ils ont donc partagé la médaille d’or mais ceci est une anomalie. Le sport ne doit pas être confondu avec l’« Ecole des fans ».         

Les sports sont attachés à un environnement culturel. La mayonnaise prend parfois mais pas toujours. D’origine anglaise, le rugby a dû se transformer en football américain pour prendre son envol aux Etats-Unis. L’Inde s’est tellement bien appropriée le cricket, également anglais, que nombre de ses habitants pensent qu’il y est né. Le football, lui, transcende les cultures en raison de ses règles simples, de sa praticabilité en toute circonstance et d’un geste clé (donner un coup dans un objet qui traîne) accompli par tous. Claude Lévi-Strauss raconte que le ballon rond est arrivé en Nouvelle-Guinée avec les missionnaires. Les Gahuku-Gama ont appris à y jouer auprès d’eux mais en l’adaptant à leurs propres valeurs : la cohésion sociale exigeait que la partie se termine sans gagnant, ni perdant. Les Occidentaux ne comprenaient pas qu’à la fin, l’équipe menée au score refasse forcément son retard. Un match nul ?

Maxime (Pelham Grenville Wodehouse) :

La fascination de la chasse comme sport dépend presque exclusivement du fait que

Vous soyez devant ou derrière le fusil

DANS LA TETE DE POUTINE

Les experts en géopolitique se sont pris les pieds dans le tapis sur les intentions du maître du Kremlin à propos de l’Ukraine. Comme ils ne réviseront jamais leur grille d’interprétation, ils ont réagi en changeant de domaine de compétence. Ils sont devenus psychologues et leur verdict est unanime : Poutine est fou ou irrationnel. Heu… juste lui ?   

La théorie du « pied dans la porte » est un grand classique en psychologie sociale. Cette technique de manipulation consiste à formuler une requête qui a peu de chances d’être refusée. L’objectif est de créer un phénomène d’engagement chez la personne cible. Il s’agit de la mettre dans de bonnes dispositions dans l’idée d’obtenir un service d’une importance plus conséquente. Le lien qui a été établi par le travail préparatoire initial augmente significativement la probabilité d’obtenir une réponse positive au moment où la seconde demande est exprimée. Jonathan Freedman et Scott Fraser ont mené une fameuse expérience démontrant l’efficacité du procédé. Ils ont d’abord sollicité des propriétaires de maison individuelle afin qu’ils posent un autocollant en faveur de la prudence au volant sur leur véhicule. Puis, quelques temps après, ils les ont recontactés pour qu’ils installent juste devant chez eux un panneau géant d’information sur la sécurité routière. Sans préparation, le taux d’acceptation avoisinait les 16 % mais, avec elle, il bondissait à 76 %. L’amorce évitait de se trouver face à une porte close. Cela s’appelle faire tomber quelqu’un dans le panneau.         

Les parents martèlent à leurs enfants hyperactifs : « On peut pas tout faire ! On peut pas tout faire ! » pour les inviter à se recentrer sur un nombre limité d’activités. Vladimir Poutine n’a pas dû écouter les siens. Le président russe est-il sourd ? Ah, cela expliquerait bien des choses. En tout cas, il s’est multiplié sur tous les fronts : judoka de haut niveau, chef d’Etat au long cours dans la catégorie politicien, crooner, maître espion, hockeyeur, gestionnaire de patrimoine et bien sûr serial killer. Alors, le module de « comportement en société » qui figurait au programme de sa formation est largement passé à l’as. Le public avait eu un premier échantillon de son approche iconoclaste quand il avait sadiquement positionné un énorme chien aux pieds d’Angela Merkel qui en a la phobie. Chez l’infatigable Vladimir, le rapport à autrui est quelque peu problématique. Résultat, le « pied dans la porte » a pris une tournure forcément originale chez lui : « Pied, chum-pied ? Porte, chum-porte ? Un obstacle se trouve sur ma route pour m’empêcher d’entrer dans la pièce ? Général Dourakine, apportez le bazooka et dégagez-moi ça tout de suite » et un boum plus tard : « Et voilà, la voie est libre. J’entre. Me voici, les amis ! ».

Difficile de donner la moyenne à cette application de la théorie, même quand l’étudiant vous jette son regard d’acier comme une arme laser létale. Pourtant, en affirmant reprendre le flambeau des hurluberlus qui ont fait la nique pendant des décennies au monde démocratique, Poutine s’est attiré mécaniquement la sympathie des ringards de tous bords. Un des principaux arguments invoqués par cette charmante équipe mérite l’attention. L’étudiant n’aurait pas mal assimilé son cours mais sa conduite relèverait en fait d’un autre champ d’analyse qui a été pompeusement baptisé par les spécialistes « le pied dans la merde ». Malgré les conseils de spectateurs témoins, un individu irresponsable s’avance sur un terrain plein de boue, convaincu qu’il le traversera sans dommage. Mais il comprend soudain que, s’il poursuit tout droit, sa situation s’aggravera. Il s’enfoncera de plus en plus jusqu’à être englouti. La solution pour lui consiste à rebrousser chemin et la question qui se pose est la suivante : comment les mêmes spectateurs tout éclaboussés décident-ils de réagir quand il implore de l’aide, tout en les vouant aux gémonies, les accusant d’avoir causé son propre malheur ?

Les enseignements en psychologie sociale et les leçons de l’histoire montrent un découpage en séquences  bien distinctes. Tout commence par une période d’invectives dans les deux sens : « Espèce d’idiot ! Pourquoi ne nous as-tu pas écouté quand nous t’avons prévenu que tu ne passerais jamais ? » contre « Si vous ne m’aviez pas retardé, je serais arrivé de l’autre côté sans trop de caca sur mes bottes ». La deuxième phase est celle des menaces également parfaitement équilibrées : « Nous ne te prêterons plus d’argent. Tu es trop bête » contre « Et moi je vais t’envoyer une bombe atomique sur la tête. Et, en plus, cela te fera mal, hein ! ». Arrive enfin le moment où les spectateurs tendent un bâton à l’abruti qui le saisit violemment. Tout en faisant machine-arrière, l’énergumène éprouve une immense frustration, une colère froide qui se traduit par une marche-arrière d’un genre très particulier. Son mouvement de recul s’accompagne d’un piètement sauvage. Il écrase le sol avec rage. Cela fait tellement de bien de se défouler ! L’homme se salit évidemment davantage mais il ne risque pas de glisser grâce à l’aide des spectateurs qui le stabilisent… et en sont récompensés par un surcroît de projections.

Drake Mikleiber, qui a contribué à affermir la robustesse du modèle des « pieds dans la merde », n’y va pas par quatre chemins, si l’on peut dire. Son avertissement porte sur la troisième séquence. Si les spectateurs se régalent d’abord du numéro de funambule de l’intrépide qui s’aventure loin dans le champ, dès lors qu’ils collaborent avec lui pour l’aider à s’extraire du bourbier où il s’est empêtré, ils changent de sentiment. Etant donné qu’ils font maintenant cause commune avec lui, ils commencent à pester contre la résistance du terrain. Ils souhaiteraient écourter cette opération de sauvetage puisque les saletés s’accumulent aussi sur eux. Tout cela pour dire que l’héroïsme ukrainien devient dérangeant quand la priorité est de sortir Poutine de l’ornière. C’est incompatible. Pour une fois, les politiciens qui ont préconisé de ne surtout pas vendre d’armes à l’Ukraine ont fait preuve d’une certaine cohérence. Leur but est que les citoyens de ce pays se fassent plus rapidement massacrer pour que nous puissions enfin prendre notre douche. Au moins, nous savons ce que les Ukrainiens sont au fond dans cette histoire.

La maxime (Edouard Herriot) :

La politique, c’est comme l’andouillette,

Ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop.

UN KILOMETRE A PIED, ÇA USE LES SOULIERS !

Les chiffres français du e-commerce sont éloquents. En 2020, le chiffre d’affaires des achats sur Internet était de 112,2 milliards d’euros, en hausse de 8,5 %. Environ 41,5 millions de personnes ont validé une transaction. Mais qui dit vente en lignes, dit colonnes de camion, entrepôts, as de la logistique aux commandes. Il faut aller toujours plus vite…  

Prenons un consommateur lambda qui se rend sur une plate-forme d’achat, amazon.com (com pour come here) par exemple. Au moment où il passe commande, on lui propose la formule Prime : il sera livré en un jour plutôt que deux. Pour cela, il devra bien sûr souscrire à un abonnement. Le choix paraît cornélien : un jour, deux jours, un coût supplémentaire… Vingt minutes plus tard, il trouve enfin où cliquer pour renoncer à la formidable opportunité – c’est écrit en tout petit. Comme il envisage de regarder son DVD dans 15 jours, il avait en fait opté immédiatement pour la livraison classique. Lors de l’achat suivant, rebelote sauf que l’acheteur expérimenté repère plus aisément comment échapper aux sirènes du programme Prime. Au cinquième achat, Amazon change d’attitude : l’entreprise continue de proposer sa formule magique mais livre désormais en un jour le consommateur qui vit au ralenti. Il ne s’agit pas d’une alternative inversée du type « si vous voulez être livré en deux jours, vous devrez acquitter un supplément ». Cela serait trop savoureux. Non, c’est plus simple. Pour la gestion de ses flux, le géant de l’Internet préfère ne pas perdre de temps à retarder exprès l’envoi aux mauvais coucheurs.

Les logisticiens utilisent des programmes. Ils optimisent à tout va. Pourtant, ils se heurtent à une difficulté insurmontable, le dernier kilomètre. C’est un véritable casse-tête qui pèse pour 20 % du trafic sur les routes et fait exploser les coûts, jusqu’à mettre en danger leur satanée chienne de valeur. La livraison du consommateur final relève du sur-mesure puisque les produits quittent les flux principaux pour arriver à l’adresse précise du destinataire. Le rêve de la logistique est de tout bonnement supprimer ce dernier kilomètre. Comment ? Ah, si tous les consommateurs acceptaient de loger dans une gigantesque tour de Babel, ce serait si commode ! Il n’est évidemment pas question non plus de leur demander de déménager pour réduire d’un kilomètre la distance entre leur domicile et les entrepôts. La solution consiste plutôt à créer des drive, retraits en magasin, consignes à colis ou points de dépôts obligent les acheteurs à effectuer eux-mêmes le dernier kilomètre. Dans un contexte où les acteurs du secteur rivalisent d’inventivité avec notamment des livraisons par drone, et pourquoi pas une formule Prime++ où les produits sortiraient soudainement de l’écran juste après le click d’achat, cela fait tout de même un peu ringard.

 Derrière ces fascinants enjeux de logistique, se cachent des problématiques économiques, sociales et politiques. Tout ce schéma repose en effet sur l’existence d’une main d’œuvre précarisée. Il n’y a pas besoin d’être un acheteur patenté de produits en ligne pour en être conscient. Il suffit de déambuler dans les rues pour avoir aussitôt l’attention captée par un spectacle étonnant. Une cohorte de cyclistes, portant les couleurs de leur équipe et pédalant à toute berzingue jusqu’à prendre des risques insensés pour grappiller quelques précieuses secondes, assure une chorégraphie endiablée. Ce sont ces « forçats de la route » qui permettent de boucler la boucle, la petite boucle, celle du dernier kilomètre. Deux perspectives s’opposent pour rendre compte de leur trajectoire : la « théorie du ruissellement » (trickle down economics) et celle de « l’aspirateur » (Dyson). La première stipule que les grosses fortunes sont essentielles à un pays. Elles font profiter le reste de la population de leurs largesses. Qu’elles fuient vers des rivages plus hospitaliers et il n’y aura plus de travail ! D’aucuns pinaillent et se plaignent d’une prodigalité en trompe-l’œil. Il est vrai que le mot « ruissellement » laisse présager des retombées plutôt modestes. Certes…

Les partisans de la « théorie du ruissellement » se défendent en évoquant la prudence, la protection des nécessiteux. Les configurations dans lesquelles des courants emportent tout sur leur passage sont aussi abondantes que les pluies qui en sont à l’origine. Récemment encore au Brésil, à Petrobras, des inondations ont provoqué des effondrements de terrain : le bilan a dépassé 100 morts. Il ne manquerait plus qu’on reproche aux nantis d’avoir essayé de commettre un meurtre de masse par leur inconséquence ! S’ils distillent leur générosité au compte-goutte, ils ont de bonnes raisons. Ils connaissent la signification du mot parcimonie. Leur retenue est d’ailleurs tellement pétrie d’altruisme qu’ils s’échinent à remplacer le travail humain par des machines et le phénomène s’accélère. Dans le cas des achats en ligne, la marche vers un fonctionnement entièrement robotisé des entrepôts éloigne la menace d’un cataclysme, de flots de pièces jaunes se déversant sauvagement sur le bas peuple. Ne serait la livraison et surtout ce fichu dernier kilomètre, la situation serait idéale. Vivement l’arrivée des drones.        

Face à cette approche, les adeptes de la « théorie de l’aspirateur » ne sont pas en reste. Leur analyse mobilise l’étape qui précède le prétendu « ruissellement », le « coup d’avant » comme on dit. L’argent des individus baignant dans l’opulence ne descend pas du ciel, ni de l’Olympe. Il a été siphonné au niveau du sol. A l’image des nuages qui aspirent l’eau, on parle alors d’évaporation, mot tout-à-fait adapté en la circonstance, avant que la pluie ne finisse parfois par retomber. Les méchantes langues parlent de pratiques prédatrices, d’exploitation, de biens bien mal acquis, de détournement de fonds… On connaît la musique. En l’occurrence, la métaphore de l’aspirateur se justifie par un autre biais. Pas parce que le Dyson V15 Detect Abolute ne laisse rien par terre, pas une miette, non. Les afficionados du passage de l’aspirateur n’ignorent pas que la tâche devient extrêmement complexe quand on est dans les coins. On ralentit. L’efficacité est moindre. Cela rappelle quoi ? L’impasse du dernier kilomètre, pardi !    

Maxime  (Philippe Geluck) :

Je suis pour le partage des tâches ménagères.

A la maison, par exemple, c’est moi qui passe l’aspirateur

… à ma femme.

NON, RIEN DE RIEN

Dans sa célèbre chanson, Edith Piaf emploie douze fois le mot « rien ». C’est tout de même quelque chose ! En fait, ce mot est plein de paradoxes. Qu’il soit à la fois un adverbe, un pronom indéfini et un nom n’est pas le moindre. Pourtant au pluriel, il ne prend pas de « s ». Il ne faut pas exagérer…

Dans de nombreuses langues, rien signifie « aucune chose » comme en anglais « nothing » , mais, comme on va le voir, s’intéresser à rien, ça ne l’est pas. Précisons en effet que la confusion autour de cette notion témoigne d’une richesse sémantique insoupçonnée. Il n’y a pas que l’authentique « nada », celui qu’on accompagne en plaçant son pouce derrière les incisives du dessus avant de le faire sortir brusquement de la bouche en direction de son interlocuteur, si possible avec une légère grimace, pour lui indiquer qu’il se retrouvera Gros-Jean comme devant, c’est-à-dire les poches vides. Un « nananère » en sus n’est pas interdit.

Le célèbre philosophe Vladimir Jankelevitch a écrit un fameux essai sur le « je-ne-sais-quoi » et le « presque-rien » où il touche du doigt à l’impalpable, à ces éléments invisibles dont la présence nous remplit d’un infini bonheur mais dont l’absence nous tourmente. Il s’agit d’un maigre surplus mais qui compte tout de même pour un peu plus que zéro. Alors, quand on parle de rien, de quoi parle-t-on au bout du compte ? Est-ce qu’on parle d’absolument rien, ce qui requiert des échanges d’une nature particulière, ou bien plutôt de presque rien ? Il n’est pas simple de répondre à cette interrogation sans microscope.  

Les mathématiques du rien traduisent à la perfection ce troublant désordre – cela, bien que la récitation de la table du rien soit d’une facilité déconcertante. L’écolier studieux ânonnera d’une voix chantante « trois fois rien, rien »… et puis c’est tout. Il s’arrêtera aussitôt parce que rien ne se multiplie pas avec un, avec deux ou avec quatre, ni avec rien d’autre d’ailleurs. Néanmoins, en se livrant à une soustraction élémentaire, le grand Raymond Devos n’a pas manqué de souligner que, s’il y a des objets qui valent « moins que rien », cela prouve bien que rien n’est pas égal à zéro – des  clopinettes peut-être mais pas zéro.

Sans rien lui concéder, ses contradicteurs objectent que, lorsque l’on passe des choses aux individus, la valeur qui est attachée à un « moins que rien » est franchement négative. Il a pour synonyme voyou, brigand, sans scrupule, ni moralité mais également brigand ou fainéant. Quand l’accent est plutôt mis sur la paresse, sur la sieste au soleil de celui qui lézarde, on pense alors au saurien – d’après l’étymologie, saûros en grec signifie lézard. Quoi qu’il en soit, avec l’image sulfureuse de créature peu recommandable que véhicule le vaurien, il n’est plus du tout exclu que rien soit égal à zéro, macache, ouallou, le cercle dessiné par le pouce et l’index qui se touchent.

Abordons le monde de l’économie. Qu’est-ce que les pauvres détiennent, que les riches ne possèdent pas et dont ils ont fondamentalement besoin ? Cela  paraît incroyable mais cette devinette a une réponse. Si l’on ajoute que c’est mieux que Dieu, pire que le diable et que, si on en mange, on meurt, le mystère s’épaissit. Cherchons, cherchons. Langue au chat. La réponse, bien sûr, c’est rien. Il s’agit de la seule chose, si l’on peut dire, qui suscite un sentiment de renversement dans la hiérarchie sociale, les premiers qui deviennent les derniers, lesquels se trouvent pour une fois au sommet. Ce n’est hélas qu’une illusion d’optique.  

Dans la science des richesses, il n’y a pas de place pour ceux qui n’ont rien. La théorie microéconomique explique les choix du consommateur. Elle rend compte de son arbitrage entre les pommes et les poires, entre le thé et le café, entre les blondes et les brunes à partir de son échelle de préférences, du prix des biens et de son revenu au sens large. Si celui-ci est nul, il ne fait guère de doute qu’il aura tellement peu à se mettre sous la dent qu’il se retrouvera probablement vite au cimetière. Autrement dit, il va rapidement quitter l’économie standard, où il n’aura pas laissé de marque impérissable, pour entrer dans des disciplines comme la démographie, la sociologie, la politique ou l’histoire où il sera forcément mieux traité.

Pourtant, pour être juste, les personnes qui vivent dans un état de pauvreté extrême ne parviennent pas à rester totalement discrètes. C’est manifestement plus fort qu’elles. Avec les petits rien qui leur servent de viatique, elles réussissent à détraquer la théorie économique et son magnifique apparat. En principe, lorsque le prix d’un bien augmente, sa demande diminue. C’est logique. Il coûte trop cher. Les riches, les premiers, n’hésitent pas à faire mentir cette loi économique. Puisqu’un prix élevé décourage l’acte d’achat, le consommateur qui décide de passer outre le fait dans un but défini : se distinguer du commun des agents économiques. Cette situation évoque la catégorie des biens de luxe. Plus leur prix monte et plus certaines catégories de la population sont attirées par eux.  

Mais voilà, ce sont des riches. Ils ont le droit. Pour ce qui est des miséreux, cette espèce de  « Lumpenprolétariat » méprisé par les marxistes en raison de son absence de conscience de classe, leur transgression des lois du marché est plus choquante. De quel droit se réclament-ils ? En vérité, ils ne jouissent pas de la hausse des prix. Il n’est plus question ici de biens de luxe mais de biens de première nécessité. Lors de la grande famine du dix-neuvième siècle en Irlande, Robert Giffen a ainsi constaté que la plupart des habitants consommait de plus en plus de pommes de terre malgré leur prix croissant. Cela n’a pas toujours suffi à les maintenir en vie. Cette catastrophe a causé environ un million de morts et causé une émigration de masse. Voilà comment des sans le sou révolutionnent les connaissances en économie. Ils s’en prennent à ses plus beaux mécanismes théoriques. Honteux.

La maxime d(Voltaire) :

Les hommes ne haïssent l’avare

Que parce qu’il n’y a rien à gagner avec lui.