TOUTES PROPORTIONS GARDEES

Le sens de la mesure est à la fois un bien qu’il est fortement recommandé d’avoir dans sa besace en même temps qu’il est difficile à acquérir par les temps qui courent. Tout ce qui est hors de proportion est regardé avec méfiance. Signe des temps, les excès de Gargantua et Pantagruel ne sont plus enseignés à l’école. Bénis soient les biens proportionnés.   

Au commencement étaient les mathématiques. Il existe un rapport de proportion arithmétique entre 1/2 et 4/8. Qui n’a pas entendu parler de la « règle de trois » ou « règle de proportionnalité » qui permet à partir de trois des nombres de trouver le quatrième : 1 = 4 x 2 /8.  De là, s’opère la bascule vers la « règle de droit ».  Datant du code d’Hammourabi et popularisée par la Bible, la loi du dite du « talion » – du mot latin « talis », tel, pareil – en est peut-être la formulation la plus célèbre : « œil pour œil, dent pour dent ».  Il s’agit d’une innovation majeure dans le fonctionnement de la justice. Si tu me voles une brebis ou une belle-mère, tu n’es pas tenu de m’en rendre trois mais simplement une. Beaucoup n’y ont vu qu’un principe d’équivalence sans discernement, ni humanité, profitant de l’occasion pour attaquer le peuple juif. Dans le « Marchand de Venise », Shakespeare transforme ainsi Shylock en individu déterminé à faire respecter strictement le droit, en l’occurrence un contrat qui autorise à prélever une livre de chair humaine d’un mauvais payeur. Or, la tradition juive montre que cette règle dépasse justement l’apparente correspondance brute.

Il n’est en effet pas question qu’un homme qui a perdu un œil puisse réclamer que le responsable de son malheur ait lui-même un œil crevé. Œil pour œil n’est pas une règle de justice aveugle. L’idée est plutôt d’octroyer à la victime un dédommagement pécuniaire en contrepartie du préjudice qu’elle a subi. En fait, le principe d’équivalence se heurte à un autre principe, celui de préservation de la vie et plus précisément ici de l’intégrité physique. L’indemnisation en espèces sonnantes et trébuchantes est finalement un compromis entre ces deux principes. C’est surtout en ce sens que la loi du talion se rattache à la proportionnalité juridique. Dans le sillage d’Aristote qui associe proportion et juste milieu, les juristes définissent la proportionnalité comme « un mécanisme de pondération entre des principes juridiques de rang équivalent, simultanément applicables mais antinomiques ». Illustration en ces temps de pandémie, la politique de santé publique, c’est-à-dire la défense de l’intérêt général, est susceptible de brider les libertés individuelles : masques, confinement…

L’évaluation de la politique gouvernementale est complexe, d’abord parce qu’il n’existe pas de précédent, ensuite parce que les études scientifiques sur l’efficacité de telle mesure ou telle autre sont parfois contradictoires, et enfin parce qu’il est toujours possible de se disputer autour des mêmes chiffres (« OK le confinement marche mais regardez les effets du confinement sur les enfants »). Est-ce que nos dirigeants nous empêchent de vivre ? N’y aurait-il pas moyen de faire autrement ? Est-il sûr que l’ouverture des restaurants italiens augmenterait significativement le taux de reproduction du virus ? Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que, dans certains pays, des associations aient entamé des recours en justice au nom du principe de proportionnalité. Le couvre-feu sauve-t-il suffisamment de vies pour justifier que nous soyons privés de pâtes et de pizzas. N’y a-t-il pas disproportion ? Chaque camp défend son point de vue avec les éléments d’information qui lui conviennent le mieux. L’équilibre entre les deux principes est précaire.

La question de l’« usage disproportionné de la force » est également très à la mode. Dans ce cas, ce sont la nécessité de faire respecter l’ordre public et la protection des libertés fondamentales qui s’opposent. Dans une démocratie moderne, tout le monde trouverait scandaleux que l’on tire au bazooka contre un manifestant qui se contente de narguer les autorités en lui adressant fièrement un doigt d’honneur. Même s’il s’agissait d’un Noir aux Etats-Unis, ce serait inacceptable. Le plus souvent, il n’est pas évident de trancher et le débat prend alors une tournure très technique ainsi que l’utilisation des lanceurs de balle de défense (LBD) à l’époque des « gilets jaunes » le montre : formation des tireurs, angle de tir… Ce qui rend la problématique encore plus épineuse est l’intolérance croissante que nos sociétés éprouvent envers le recours à la force physique. Etant donné la chute drastique du nombre de jours de manifestations en un demi-siècle, il n’y a aucune raison de supposer que le nombre de bavures policières a augmenté. Outre la diffusion d’images de ces scènes, ce qui a changé est notre hyper-sensibilité.

La meilleure façon de le vérifier est de porter un regard sur la guerre où, comme le disait George Patton, l’objectif est pourtant de faire en sorte que le type d’en face meure en héros pour son pays. Les conflits militaires à l’ancienne sont terminés. Vive les guerres propres ! Les criminels nazis ont été justement châtiés à Nuremberg – les plus voyants d’entre eux plus exactement. Cependant, à l’aune des critères désormais imposés aux belligérants, les dirigeants politiques (Roosevelt, Churchill, Staline) et militaires (Eisenhower, Joukov) des forces alliées auraient dû eux-aussi être jugés. Pour les bombardements des villes allemandes comme Dresde, sans même parler d’Hiroshima, ils étaient passibles de crimes de guerre. Or, non seulement ils n’ont pas été condamnés mais ils ont donné leurs noms à des avenues partout dans le monde. De nos jours, il n’est plus possible de s’en prendre à un ennemi sans avoir vérifié au préalable qu’il porte un uniforme distinct bien repassé, qu’il est clairement en train de nous viser, qu’il a préalablement fait l’objet de trois propositions sincères de cessation des hostilités, qu’aucun civil ne pourrait être touché par notre action et que les armes que nous utilisons figurent sur la liste autorisée. Pour faire la guerre, il nous reste au moins les jeux sur console. C’est ce qui s’appelle une consolation.

 La maxime :

Nous entrons dans un air raffiné

Où seuls les rhumes seront carabinés

ON EST CHEZ LES FOUS ICI, AU SECOURS

D’aucuns diront que traiter de la folie dans un article de blog est mission impossible. Les plus sceptiques iront même jusqu’à qualifier cette entreprise de pure folie. Aussi inquiétante soit-elle, cette possible logique autoréférentielle m’autorise au moins à prétendre qu’aujourd’hui je sais de quoi je vais parler. Il était temps !        

Il est important de dissocier deux aspects, l’état de folie, statique, et le passage de sain d’esprit à fou, dynamique, parce que, pour paraphraser Simone de Beauvoir, on ne naît pas fou, on le devient. La langue française est instructive à cet égard. Nombre de synonymes suggèrent un écart, une distance à une norme socialement  construite : déséquilibré, anormal, perché, dérangé. D’autres envisagent une explication sous forme de choc : frappé, sonné, toqué, marteau. Pourtant, quand il s’agit de décrire le changement d’un état à l’autre, la fée électricité est souvent mobilisée. Les individus disjonctent, pètent les plombs ou encore ont les fils qui se touchent. Il est manifestement dangereux de s’aventurer à jouer les électrons libres. Cela ne signifie pas pour autant que personne n’entrait dans la catégorie avant les travaux de Volta et d’Edison sur les phénomènes d’électrisation. Simplement, d’autres formulations étaient employées. En outre, il faut savoir que le regard porté sur la folie aussi bien que son traitement ont varié tout au long de l’histoire. Michel Foucault, à ne pas confondre avec son plus célèbre homonyme Jean-Pierre, explique comment la politique d’enfermement des anormaux a fini par s’imposer.

Quoi qu’il soit compliqué de distinguer un original d’un doux dingue, rendons grâce à ces tempéraments spéciaux qui nous permettent parfois de prendre du recul par rapport au fonctionnement de notre société. A la cour du roi, les fous avaient tout loisir de se moquer du souverain, de faire preuve d’insolence à son encontre. Triboulet a été le plus connu de la corporation et L’Angély le dernier d’entre eux : le bouffon avait poussé le bouchon un peu loin au goût de Louis XIV qui ne brillait de toute façon pas par l’humour. Dans le même ordre idée,  le philosophe Erasme a pu se livrer à une critique décapante des hommes d’Eglise dans son « Eloge de la folie » à la Renaissance. Face aux défenseurs de l’ordre établi, il est toujours préférable d’avancer masqué. Aujourd’hui, nul ne l’ignore. Il suffit de sortir dans la rue pour le vérifier. Et puis tous ces emportements sont souvent le facteur déclenchant d’œuvres grandioses. Sans l’amour délirant d’Hector Berlioz pour une actrice irlandaise,  jamais la « Symphonie fantastique » n’aurait été composée. C’est en effet pour conquérir le cœur de la belle que le musicien français l’a écrite et, le jour où elle apparut dans le public, Berlioz aux timbales était en transes.  

Sans être désobligeant envers un corps de métier, on imagine mal un comptable capable de tels bijoux. Quand on procède à une addition, il vaut mieux garder la tête froide. Pour ne pas commettre d’erreur, la retenue est même primordiale, au sens propre comme au figuré. Il serait néanmoins exagéré de considérer que la folie est forcément annonciatrice de gloire. Elle assure plus communément une chambre à l’asile. D’ailleurs, pour être précis, il est possible de perdre la boule, de léguer une œuvre remarquable à la postérité sans qu’il n’existe nécessairement de lien entre l’état mental et l’œuvre de l’individu. Ainsi, Auguste Comte est à la fois un des pères de la sociologie, l’inventeur du positivisme, forme de rationalité absolue, mais aussi un être qui a pété une durite à plusieurs reprises dans sa vie, cela parfois de manière spectaculaire. Il y a plutôt ici une contradiction entre ces deux aspects de sa personnalité. Il n’empêche que l’on sent parfaitement que les gens qui sortent bien volontiers du cadre, les iconoclastes, sont capables du meilleur comme du pire. L’homme d’affaires Elon Musk ou Vincent van Gogh sont d’excellentes illustrations de cet entre-deux. Avec son « Les cons, ça ose tout ; c’est même à ça qu’on les reconnaît », Michel Audiard avait un avis plus tranché.  

Si la folie se définit comme un écart à la norme, nous nous trouvons dans une situation embêtante. L’évolution de la société tend à abolir les règles, à flouter les repères habituels. Les aspirations individuelles sont favorisées et chacun est supposé bénéficier d’un maximum de libertés. A l’ère du coronavirus, certains affirment ainsi qu’ils vont bientôt pouvoir se balader partout dans le monde sans être vaccinés – et personne ne les interne. Bref, sans normes claires, comment peut-on espérer identifier les fous ? Va-t-on devoir ouvrir les portes des asiles et mettre tous les psychiatres au chômage ? Sans aller jusque-là, une forme d’indulgence en faveur des comportements prétendument atypiques a émergé. Le refrain d’une chanson du groupe Benny B donne le ton : « Mais vous êtes fous ? / Oh oui / Mais vous êtes fous ? ». Avoir son petit grain n’est pas si mal vu. Les auteurs d’attentas islamistes constituent une exception quelque peu paradoxale à cela. Ils se réclament d’une idéologie et revendiquent leurs actes mais, parce qu’ils n’entrent dans aucune de nos cases, nous avons décidé que c’est à eux qu’il en manque une.

A moins qu’il ne s’agisse finalement pas d’une exception mais d’une règle. La tolérance envers les conduites déviantes est en fait toute relative. Ce qui nous sert désormais de balises, ce sont nos propres normes et nous évaluons nos congénères à l’aune de ces repères que nous avons fabriqué pour nous-mêmes. Ceux qui voient le monde d’une autre façon sont facilement catalogués comme détraqués. Ce type d’anathème est plus commode qu’une vraie réflexion. Certains estiment qu’il est indispensable d’obéir aux lois de l’économie. Pour eux, croire que ces mécanismes peuvent être contrôlés relève de la folie furieuse. Regardez les échecs du communisme, concluent-ils. Dans l’autre camp, la religion est également faite. Ceux qui acceptent un haut niveau de précarité sociale sous prétexte qu’il y aurait des tabous sont forcément cinglés – ce qualificatif étant plus charitable que sadiques. Disqualifions l’adversaire. Ah si tous les mabouls, crazy, verrückt, michiguene, dingos, locos, psikhs du monde pouvaient se donner la main…

La maxime :

Tfou, tfou, tfou, disait ma grand-mère

Le tofu, c’est pour Zizi Jeanmaire

DIGITAL ET FIER DE L’ÊTRE

Le digital / numérique est à l’honneur. Il suffit de prendre n’importe quel objet ou concept, de lui adjoindre le qualificatif de digital pour qu’il bénéficie dans la foulée d’une opération de ripolinage du meilleur aloi. Ainsi, si le marketing fait parfois sourire, le marketing digital impressionne. C’est du sérieux. Nous sommes d’un coup à la NASA. 

Continuons avec le marketing. La discipline est confrontée à l’origine à un problème quasi insurmontable. Les dirigeants des petites entreprises sont des praticiens redoutables. Grâce à l’expérience accumulée au fil du temps, ils ont mis au point des stratégies d’une sophistication incroyable. Ainsi, deux frères new-yorkais qui possédaient une entreprise dans le textile avaient échafaudé un stratagème diabolique. L’un travaillait à la vente et l’autre dans l’atelier. Quand un prospect montrait de l’intérêt pour une tenue, le vendeur demandait à son frère si le prix était bien de 200 dollars. La réponse en provenance de l’atelier était 300 dollars mais, simulant la surdité, le vendeur reprenait : « OK, merci. Cela coûte donc 200 dollars ». Imaginant réaliser une super affaire, le client en achetait aussitôt trois unités. Le prix de vente souhaité par les deux frères était bien sûr de 200 dollars. En comparaison, le consultant en marketing paraissait d’une tendresse infinie avec son « prix psychologique » :  « cher monsieur, vendez à moins de 10 euros, 9,90 par exemple, et ça partira comme des petits pains ». C’était vraiment gentil.

Dans ces conditions, toute entreprise de théorisation semblait relever de la gageure. Il s’agissait d’expliquer comment quelque chose qui fonctionne dans les faits pourrait fonctionner en principe. A partir de là, les spécialistes se sont lancés dans une quête éperdue de légitimité – d’où la définition du marketing, c’est un domaine caractérisé par l’emploi de concepts franglais vides de sens avec un maximum de gravité. Rendons justice aux marketeurs, leur imagination est sans limite et les champs du marketing se sont démultipliés à l’infini : marketing des couleurs, marketing expérienciel, marketing durable, marketing des enfants (en respectant une certaine éthique, hein, promis !), marketing tribal. Qui oserait affirmer que, si les deux frères new-yorkais avaient assisté à un séminaire sur le marketing des couleurs, ils auraient augmenté leurs ventes ?  Bref, comme ce n’était toujours pas assez, il a fallu verser une dernière dose, l’adossement à des sciences pour donner un vernis inattaquable : neuromarketing, cybermarketing et marketing digital. La fusée a décollé.

Puisqu’il est question de nirvana, le moment est venu d’introduire un autre produit, le thermomètre digital. Il n’est évidemment pas question de doigt ici. Il sera d’ailleurs crucial de bientôt définir ce que l’on entend par digital. En attendant, avec ce thermomètre, nous sommes au fondement de la modernité. En effet, son prédécesseur, le thermomètre à mercure, ne restera pas dans les annales. Le volume de mercure contenu dans un tube de verre dépendait de la température que l’on pouvait lire grâce à des marques inscrites le long de ce même tube. Les complications propres à son utilisation ne manquaient pas. L’interprétation du niveau de mercure était déjà sujette à d’interminables discussions. Fallait-il lire 38°, 38,1° ou 38,2° ?  Les familles se déchiraient. Sans compter qu’il était essentiel de secouer l’instrument pour remise à zéro afin éviter que la mesure ne fût biaisée.

Et puis, il y avait beaucoup plus dramatique. Le bris d’un thermomètre n’était pas à écarter. Normalement peu nocives, les lésions qui apparaissaient à cette occasion étaient susceptibles de dégénérer au contact du mercure qui est un produit terriblement toxique. Si l’on ajoute que ses vapeurs sont dangereuses, en particulier en milieu fermé, la coupe était pleine. Les anciens se souviennent que la prise de température avec un thermomètre à mercure s’apparentait à une attaque de commando. D’aucuns réclamaient l’extrême onction avant de s’y risquer. Son interdiction à des fins médicales a été vue comme un soulagement par la population. En conséquence, l’invention du thermomètre digital a été perçue comme une véritable bénédiction. Voici un instrument précis, simple d’utilisation et qui n’est pas une bombe à retardement plantée dans le derrière. On comprend l’attrait pour le digital qu’il a indirectement suscité.

Synonyme de numérique, le mot digital est lui-même source de confusion. Il s’agit d’un anglicisme puisqu’il est tiré de digit, qui signifie autant chiffre que doigt. Quand il est question de souligner le passage de l’information analogique à l’information numérique comme dans le cas du thermomètre, c’est tout-à-fait compréhensible : les chiffres de la température s’affichent directement. L’assimilation du cyber marketing à du marketing digital est moins immédiate et beaucoup la contestent, préconisant de se cantonner exclusivement à l’appellation marketing numérique. Quand on passe à la dématérialisation d’informations, on procède à une numérisation. Tout ce qui renvoie aux données du monde de l’informatique, du téléphone mobile est numérique… et par extension digital, qui est une espèce de sparadrap du capitaine Haddock. Une belle bagarre au nom de la langue française s’est engagée.

Le plus souvent, ce sont les puristes qui l’ont emporté, et même haut la main… on n’ose dire les doigts dans le nez. Que l’on parle de télévision, de radio, de son, de livre, de fracture, de bibliothèque, de signature, etc…, les Américains disent « digital » et nous, en France, « numérique », éventuellement « électronique » comme avec la monnaie. L’exception demeure le marketing. Même si les expressions « marketing numérique » ou « marketing électronique » sont employées, celle qui s’impose, qui jette vraiment, c’est « marketing digital », bien plus même que « e-marketing ». On remet le doigt sur un des traits fondamentaux du marketing déjà mentionné, à savoir l’esbrouffe. Un conseiller en « marketing électronique » ne pourra jamais justifier les mêmes émoluments qu’un expert en « marketing digital » qui, lui, nous fait forcément pénétrer dans une nouvelle dimension. Morale, à la différence de ce qui est enseigné aux enfants, on peut toucher énormément avec les doigts.

La maxime :

Quand finalement ça  merdoie

C’est qu’on était à deux doigts

SOUVENT VIRUS VARIE. BIEN FOL EST QUI S’Y FIE !

Nous étions persuadés que les voies de la pandémie étaient fort pénétrables : un méchant pangolin à l’origine, un patient zéro chinois, un an de vie pourrie, un vaccin et enfin un retour à la normale. Mais voilà le pangolin a un alibi. Le patient chinois est bien caché. Et un anglais a débarqué suivi de ses cousins d’Afrique du Sud, du Brésil et qui sait d’où encore : les variants sont parmi nous.     

Les assemblées générales de virus sont toujours un grand moment de la Vie. La répartition des zones géographiques, le partage des prérogatives des uns et des autres est à chaque fois l’objet d’intenses discussions. Ainsi, on sait que la grippe et la gastro-entérite ont été reléguées en deuxième division suite à la décision de promouvoir le covid19, un coronavirus qui semblait assez prometteur. De la même manière, le mode opératoire comme la cible ne sont jamais identiques. Le virus informatique Stuxnet ne visait que les capacités nucléaires iraniennes. Il faut savoir aussi que, chez les virus, c’est comme chez les humains : il est impossible d’avoir le beurre et l’argent du beurre. Prenons Ebola, une véritable terreur. Pour les personnes contaminées, le taux de mortalité oscille entre 50% et 70%. Le virus est si virulent que les malades affichent des symptômes visibles aux yeux de tous. Personne ne s’approcherait spontanément d’un individu qui crache du sang, qui a le visage vert ou les cheveux roses à pois bleus. En plus, un malade d’Ebola n’est pas en position de se poser des questions métaphysiques sur les rapports entre la liberté et l’obligation de se conformer aux règles de distanciation sociale. Il est cloué au lit.

            La stratégie du covid19 est diamétralement opposée. Elle repose sur la discrétion et la patience. Le taux de mortalité avoisine 1% mais le nombre de porteurs sains, qu’on appelle les asymptomatiques, est élevé. Ils sont à même de transmettre le virus aux plus fragiles en toute sérénité. La diffusion progresse doucement mais sûrement. L’asymptomatique ne pourrait être confondu avec un malade et il n’a surtout pas envie de rester chez lui. Pensant être fidèle à une idée en vogue, il décide de sortir « coûte que coûte ». Il s’agit en réalité d’une interprétation discutable d’une célèbre formule du chef de l’Etat. Des tensions se produisent alors entre les personnes à risque et les autres, exaspérées par la situation et qui, dans « geste barrière », entendent « bar hier … mais plus aujourd’hui ». Une telle zizanie est impossible avec Ebola. La quarantaine s’impose pour tous. Même les grands groupes miniers qui opèrent en Afrique le comprennent. L’activité économique s’interrompt aussitôt. La marche lente et graduelle du coronavirus est usante mais au moins laisse-t-elle le temps à l’homme d’organiser sa défense – la mise au point d’un vaccin constituant la meilleure réponse à cet égard.

Pour ne pas s’avouer vaincu, le covid19 a été autorisé par l’assemblée générale des virus à sortir sa botte secrète en procédant à des « mutations technologiques » – certaines d’entre elles ayant pour vocation d’échapper aux substances injectées par le personnel médical.  Cependant, afin de ne pas provoquer l’effroi dans la population, le mot « mutant » n’a toutefois pas été retenu. On lui a préféré le plus accueillant et sympathique « variant ». Le nom vient du latin « variare ». Tout un groupe de mots est issu de la même racine : « variété », dans un large assortiment de légumes ou dans des émissions de chansons à la télévision, « variation », dans la température du thermomètre ou en morceau musical à la sauce Goldberg chez Bach, ou encore le très élégant « variance » incontournable en statistiques. La valeur de cette dernière est éloquente. Quand aucune des données ne s’écarte de la moyenne, quand toutes sont rigoureusement identiques, la variance est égale à zéro, nulle. Tous les élèves ont la même note, le même poids, la même taille. Il n’y a pas besoin d’en ajouter énormément à ce propos. Une telle absence de diversité est désespérante. Elle effraie même. Imaginez un individu qui met systématiquement les mêmes habits, passe sa vie avec le même conjoint, mange la même pizza…

Si le mot « avarié », qui signifie gâché, abîmé par des avaries, n’est pas de la même famille que « varier », la vérité est que la variété de variants du virus risque de rendre le vaccin avarié avant la fin de l’hiver. Véran a dit que les ravages des variants constituent pour l’univers une révolution, un virage, qui ne le ravit vraiment pas. Une vidéo virale décrit d’ailleurs ces versions modifiées du virus comme une « véritable verrue sur le nez du vaccin », cela à la place du verre épais qui lui aurait permis de voir venir le virus. Même si un nain variant ne devient pas forcément un géant, sans vrai remède, nous ne restons qu’avec des mots et des rêves partis. Imaginez D’Arvor versifier un peu au JT : le ver est dans l’revolver tueur de virus / sans balle nous vivrons une victoire à la Pyrrhus… Rappelons combien avares ont été nos gouvernants à la pharmacie vide pour une réplique virulente contre le covid et ses variants. Ils nous ont traités comme des verrats. Quand Molière a maudit : « la peste soit de l’avarice et des avaricieux », il s’est juste trompé de maladie. Dommage juste que la punition n’ait pas été limitée à des varices.  

 Trêve de bavardage, versons-nous un verre et, d’une voie virile sortie des cavernes, trinquons à l’espoir. Que le contenu du verre soit donc vert. Attention à la signification des mots : le kiwi sera ici préféré à la menthe. Que nous ne soyons pas compris de travers…

La maxime :

La voie du varan te mène au bord du ravin

La voix du varan arrive portée par le vent

NOIR ET VERT

Le vert est de sortie. Pour apparaître plus seyant, il est marié à presque toutes les couleurs : avec du jaune, il forme le logo du principal parti écologiste ; avec du bleu, une alliance écologiste indépendante ; avec du rouge, une gauche sensible à l’écologie ou même l’islamo-gauchisme ; avec du noir, une coalition gouvernementale entre chrétiens-démocrates et écologistes en Allemagne… mais pas seulement. 

            Il ne s’agit pas ici de recenser toutes les significations possibles du mariage entre le vert et le noir – exit donc le parti écologiste congolais – mais de se focaliser sur l’association des deux couleurs dans un objet improbable, à savoir un film de John Huston, Le faucon maltais. La couleur noire se justifie à plusieurs titres. En premier lieu, l’œuvre est considérée comme un classique du film noir, lequel est lui-même tiré d’un roman de Dashiell Hammett qui a donné ses lettres de noblesse au genre polar. Le personnage principal, Sam Spade, constitue à cet égard l’archétype du détective privé. Mais ce n’est pas tout. Quoiqu’elle soit en or et sertie de bijoux d’une valeur inestimable, la statuette du fameux faucon que les protagonistes cherchent à s’approprier est peinte en noir. Noir, c’est noir.

            Avant d’en venir au vert, qui est moins immédiat, un petit détour par l’intrigue s’impose. L’associé de Sam Spade est assassiné alors qu’il devait prendre un homme en filature à la requête d’une cliente nommée Brigid O’Shaughnessy. Alors que l’homme est également tué de façon mystérieuse et que lui-même est suspecté par la police d’avoir voulu commis au moins un des deux meurtres, Spade retrouve la cliente qui lui révèle l’existence du faucon maltais et de la fortune qui y est cachée. Outre Brigid, deux personnages louches, Kasper Gutman, « Fatman » et Joël Cairo, tentent de mettre la main sur la statuette. Entre menaces et offres de coopération, une espèce de jeu de manipulations s’engage entre tout ce petit monde. Par chance, Spade récupère la statuette. Il finit ensuite par démêler l’écheveau et permet à la police de coffrer les dangereux malfaiteurs y compris Brigid. La statue était un faux.

            Une brochette exceptionnelle d’acteurs a contribué à forger la légende du film. Dans le cas d’Humphrey Bogart, qui incarne Sam Spade, l’inverse est tout aussi vrai. Sa carrière prendra une nouvelle impulsion grâce à la manière étonnante dont il donne vie au détective. Le plus amusant est que le rôle aurait dû échoir à Georges Raft mais ce dernier, qui ne désirait pas tourner sous la direction d’un réalisateur débutant, préféra décliner la proposition. Le personnage féminin est campé avec brio par la trop rare Mary Astor. Pour ce qui est des voyous, ils sont interprétés par Sydney Greenstreet et Peter Lorre (M le maudit), tordus à souhait. Ils semblent manifestement se régaler en échafaudant toutes leurs manigances. Enfin, Ward Bond, qui est toujours dans les bon coups, complète la distribution. Il joue l’un des deux policiers qui gardent un œil  attentif sur Spade.   

            La couleur verte renvoie à l’économie de moyens qui est, en un sens, très écologiste avant l’heure. En conséquence, un tel jugement peut paraître quelque peu anachronique mais il est amplement mérité. De nos jours, le budget de nombreux films noirs est démesuré. Il ne s’agit pas uniquement de payer le cachet d’acteurs « bankables » mais de faire en sorte qu’il y ait de l’action, des cascades, des explosions, bref que cela secoue bien. Pour s’attirer un public assez jeune, il vaut mieux que le spectateur ait l’impression de se trouver dans un manège à la fête foraine plutôt que dans le cabinet d’un psy ou en train de jouer une partie d’échecs. Les nouveaux James Bond servent donc plus de modèle que l’Inspecteur Derrick dont le rapide mouvement de paupière ne compense pas certaines lenteurs récurrentes. On tire et on réfléchira une autre fois. En attendant, le gaspillage de ressources financières est aujourd’hui délirant.

            Dans une perspective minimaliste, Dashiell Hammett, qui était par ailleurs un écrivain engagé et courageux, était l’auteur idéal. En raison de son style dépouillé, sans fioriture, il est décrit comme relevant de « l’esthétique du procès-verbal » par « Les auteurs de la Série Noire ». Son écriture est la logique du témoignage brut. Rien n’est ajouté. Rien n’est retranché. Le lecteur assiste quasiment aux événements. Le film est fidèle à cette approche qui tend à l’objectivité. La poésie des rapports de police a visiblement inspiré John Huston qui rend un film d’une extrême précision. De surcroît, le code Hays est en vigueur à Hollywood depuis 1930. Cette invitation à l’auto-censure à des fins moralisatrices évite de possibles écarts à la trame du récit. Ainsi, l’attirance de Sam Spade pour la dive bouteille n’apparaît pas à l’écran. Droit au but et, sans temps mort, ni distraction.

            Dans ces conditions, quelques scènes pourraient prêter à sourire. La bagarre entre Spade et Cairo se résume à une droite du premier au menton du second qui s’affaisse lourdement sur le canapé. De la même manière, le baiser entre Spade et Brigid O’Shaughnessy pourrait faire passer le bouche à bouche de Brejnev et Honecker pour une scène d’amour torride. Pourtant, le rythme échevelé, les retournements de situation rendent le film envoûtant. Rien n’est forcé. Tout s’enchaîne naturellement. La progression de l’enquête de Spade le conduit à un dilemme, sauver Brigid dont il est amoureux ou la dénoncer à la police. Ses hésitations montrent toute la complexité du personnage – intelligent, loyal, cynique, dur et sensible à la fois. Il optera pour la seconde option : la justice lui est essentielle. Et le pompon : la quête éperdue de richesses s’avère totalement vaine. Tous ces voyous se sont entretués pour rien. Huston répétera cette conclusion dans Le trésor de la Sierra Madre. Cet éloge de l’authentique contre les aspects superficiels d’une société matérialiste fait également écho aux préoccupations écologistes. Noir et vert, CQFD.

La maxime :

You killed my husband, Sam, Be kind to me

Don’t Eva, don’t.