DE GUERRE LASSE

George Patton expliquait que le but de la guerre « n’est pas de mourir pour son pays mais de faire en sorte que le salaud d’en face meure pour le sien ». Ses paroles semblaient avoir été oubliées comme la possibilité même d’une guerre – « quelle connerie » avait décrété le poète d’un ton martial. Et puis la Russie a décidé de dessouder l’Ukraine…

En fait, la pratique de la guerre n’avait pas totalement disparu mais le monde occidental la traitait en mode mineur. Entre « gens de bonne compagnie », entre dirigeants raisonnables, on finit toujours par trouver un compromis. L’activité paraissait réservée aux pays en développement. Quand les mœurs sont moins policées, des conduites brutales sont toujours concevables. Le conflit entre l’Ethiopie et l’Erythrée entre 1998 et 2000 l’illustre étonnamment. Deux des pays les plus pauvres s’étaient battus à propos du tracé de leur frontière. L’enjeu était des terres désertiques et inhabitées. Les dizaines de milliers de morts de cette guerre n’ont pas été l’objet de nombreux reportages dans nos contrées. Un pays riche, les Etats-Unis, est certes entrés en campagne contre l’Irak en 1991 et 2003 mais, malgré l’utilisation de forces conventionnelles, c’est surtout le mythe d’une guerre propre, moderne, qui est resté dans les mémoires. Grâce aux nouvelles technologies, il était possible de procéder à des frappes millimétrées épargnant les civils, voire neutralisant les méchants ennemis sans forcément les tuer. Et, là aussi, les diffuseurs ont évité aux téléspectateurs ces masses de cadavres qui auraient pu leur couper l’appétit.

Le combat des puissances occidentales contre le terrorisme ne correspond pas davantage à l’image d’Epinal de la guerre. C’est une lutte de basse intensité, dite asymétrique. On ne voit guère de morts et, sauf vague d’attentats ou évocation d’un soldat tombé en opération, nos populations n’ont pas vraiment conscience d’être en guerre. D’aucuns considèrent que la série de jeux vidéo Call of Duty, l’un des jeux les plus vendus de l’Histoire, est la preuve que la guerre demeure présente en toile de fond dans nos consciences. Pourtant, les morts y sont totalement virtuelles. Lorsque l’on perd, on recommence la partie avec une nouvelle vie après avoir bu un lait fraise. Personne ne risque la sienne. Les études scientifiques concluent que ces jeux ne poussent pas spécialement à adopter des comportements violents. Au pire, ils contribuent à former des individus décérébrés. Il n’est question que d’adrénaline. Quant aux films de guerre, même s’ils s’affirment de plus en plus réalistes, en raison du climat pacifique, le spectateur les appréhende comme des œuvres d’un autre temps. Ces soldats le ventre ouvert sont presque moins crédibles qu’un tricératops dans un film sur les dinosaures.   

Rappelons quelques fondamentaux : le but des belligérants est de remporter la victoire. Cela signifie que tous les moyens sont bons à cet effet. En outre, par contraste avec les siècles passés, les guerres sont devenues totales. Tandis que les militaires se battent, les civils participent à l’effort de guerre en faisant tourner l’économie, en produisant les armes nécessaires aux soldats. La frontière entre combattants et non combattants est parfois trouble. Les bombardements des villes allemandes par les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale se comprennent dans cet esprit. L’intention était de casser la volonté de la nation allemande, entièrement engagée aux côtés de ses forces armées. Les dizaines de milliers de morts du bombardement de Dresde vaudraient aujourd’hui des poursuites à Churchill et à Roosevelt. Les belles âmes anglo-américaines organiseraient des manifestations expliquant sérieusement que, si les Alliés sont capables de telles horreurs, ils ne valent pas mieux que Hitler. La confusion entre les fins et les moyens est un danger supplémentaire de la guerre. Sans recul, toutes les hécatombes donnent l’impression de se valoir. Espérer que l’on abrégera ainsi la guerre est-il recevable ?   

Christopher Browning a décrit méticuleusement quelles atrocités un bataillon de réserve de la police allemande, composé de « gens ordinaires » a commises en Europe de l’Est – presque aucun de ses membres n’ayant demandé à être dispensé de ces massacres alors que cette option était offerte à tous. C’est certainement moins dû à une quelconque soumission à l’autorité, au magnétisme de l’uniforme comme l’a suggéré Stanley Milgram dans une célèbre expérience, qu’à la solidarité idéologique entre frères d’armes. Comme le constate Omer Bar Tov, au fur et à mesure que leurs camarades tombaient sur le front de l’Est, les soldats allemands étaient rassemblés en de nouvelles unités. Ils ne se connaissaient pas. La seule chose qui pouvait les cimenter, les faire tenir ensemble, était les valeurs du Reich. Quoi qu’il en soit, même si l’on met à part le racisme nazi, on comprend bien que la menace de dérive plane sur toute unité militaire. Un groupe de soldats sur qui on tire et qui, en conséquence, perd une partie des siens ne fera pas toujours preuve de discernement dans le feu de l’action. C’est inévitable. La qualité de la formation est essentielle.    

Durant sa conquête de l’Allemagne nazie, la soldatesque soviétique avait été responsable de viols et d’exactions de toutes sortes. Sur ce plan, aucun progrès ne paraît avoir été enregistré. Les événements d’Ukraine laissent entendre qu’aucun module d’éthique n’a été rajouté au cursus du soldat russe. Sans aller jusque-là, les scènes de démesure, d’hubris, inhérentes à la guerre, et qui ont été si bien relatées par Malaparte dans « Kaputt » montrent que le risque de dérapage est omniprésent. Pour autant, les exactions des troupes de Poutine sont suffisamment terrifiantes pour qu’on n’ait pas besoin d’en rajouter. Les Russes ne cherchent pas à exterminer le peuple ukrainien. Il n’y a donc pas de crime de génocide. Les Ukrainiens ont diffusé en boucle des images d’un couple de personnes âgées faisant sortir de leur jardin des soldats russes empruntés. Pareillement, les civils ukrainiens ont fini par être évacués de Marioupol. Ces deux situations auraient été impossibles avec les nazis dont l’attitude inhumaine est unanimement reconnue … sauf par quelques auteurs comme Jean Genet, dont nul n’a oublié le « On me dit que l’officier allemand qui commanda le massacre d’Oradour avait un visage assez doux, plutôt sympathique. Il a fait ce qu’il a pu – beaucoup – pour la poésie. Il a bien mérité d’elle ».

            La maxime (Raymond Devos) :

C’est pour satisfaire les sens qu’on fait l’amour ;
et c’est pour l’essence qu’on fait la guerre.

Ô TEMPS, TIQUE !

Le 21 août 1911, la Joconde disparaît du Louvre. Comme elle n’a pas posé de congés, il faut se rendre à l’évidence : elle a été l’objet d’un vol. Un temps suspecté, Guillaume Apollinaire est innocenté. Tout rentre dans l’ordre deux ans plus tard : le tableau est retrouvé et le malfaiteur arrêté. L’émotion aura été immense. Et si, au contraire, Mona Lisa se découvrait un jour une ou deux sœurs jumelles ?   

On a beaucoup écrit sur le regard de la Joconde. On parle d’« effet Mona Lisa » pour rendre compte du sentiment d’être dévisagé par un personnage figurant dans un tableau. Pourtant, dans ce cas, il s’agit d’une illusion d’optique puisque les yeux de la dame sont légèrement orientés de côté. Il y a eu aussi des experts qui ont axé leur analyse sur son sourire mystérieux. Quand on le fixe directement, il apparaît sous un certain jour mais, quand le spectateur se focalise sur d’autres parties du corps, il perçoit quelque chose de nouveau. Devenu protecteur de Leonardo de Vinci, François 1er a un jour asséné : «  Souvent femme varie / bien fol est qui s’y fie ». Le rapport de causalité avec Mona Lisa, qui n’est pas à exclure, et la possible censure de l’œuvre par le mouvement « wokiste » nous éloignent du sujet. Le fait est que, même si le parcours de l’artiste est assez bien balisé, des zones d’ombre subsistent. Un simple exemple en lien à cette toile : quand a-t-elle été peinte exactement, entre 1503 et 1506, entre 1513 et 1516 voire 1519 ? L’avis des derniers survivants diverge. Quelques-uns semblent avoir perdu carrément la mémoire.

Dans ce contexte, aussi improbable soit-elle, l’hypothèse qu’il existe une deuxième Joconde ne peut être entièrement écartée. Si l’on admet que la production de maints artistes est encore plus incertaine que celle du grand Leonardo, la probabilité qu’un chef d’œuvre du passé ne surgisse du néant n’est pas négligeable. Le phénomène s’est d’ailleurs déjà passé à plusieurs reprises. Toutefois, sa reconnaissance par le milieu de l’art est parsemée d’embûches. Les peintres se regroupaient souvent dans des ateliers et le maître pouvait se désengager d’un travail qu’il avait entamé ou, au contraire, prendre le train en marche sur une autre avant d’apposer sa signature. L’institution de catalogues raisonnés des grands peintres, qui sont des tentatives d’inventaire des œuvres et de leur localisation, réduit les risques d’erreur mais ils ne sont pas la panacée. Il convient d’éviter les faux négatifs, les tableaux de maître considérés comme des coloriages réalisés par un peintre mineur, et les faux positifs, les pâles copies d’un anonyme attribuées à un artiste célèbre. Ce qui nous amène… au monde des faussaires.   

Le journaliste Vincent Noce a enquêté sur une célèbre affaire qui a défrayé la chronique ces dernières années. L’Italien Giuliano Ruffini est accusé d’avoir été le chef d’orchestre d’une arnaque consistant à mettre sur le marché de faux tableaux de maîtres. Non, il n’y a pas de Joconde bis ici mais tout de même des œuvres de Franz Hals, Lucas Cranach l’Ancien, Parmigianino, Greco notamment – pas des peintres en bâtiment si l’on peut dire. Aucun jugement n’a encore été prononcé et le cerveau désigné est présumé innocent. Il n’empêche que, si c’est effectivement lui, on ne peut qu’être admiratif de la démarche. Pour les matériaux, selon un témoignage, « tu achètes des panneaux d’époque, de chêne pour les Flamands, de tilleul ou de peuplier pour les Italiens, (…) aux Puces, chez les brocanteurs. Ensuite, tu vires la peinture avec un décapant. Mais, d’abord, tu vires le vernis avec de l’alcool. Un vernis ancien, bien jauni, que tu collectes dans un récipient ». Tout est à l’avenant : la récupération de plomb issu des canalisations antiques dans de vieilles maisons de Rome pour tromper les tentatives de datation, l’utilisation de pigments spéciaux, de brosses sans poils synthétiques, etc…

Il est légitime que l’apparition d’un tableau inconnu suscite des interrogations mais, pour employer un vocabulaire simple, on a parfois tendance à « prendre ses désirs pour des réalités ». Le responsable de la peinture hollandaise d’un grand musée français avait ainsi prononcé une allocution dramatique pour souligner l’importance du (faux) Hals dans l’histoire de l’art. Lorsque des doutes furent exprimés, il les balaya avec morgue : « Chère madame, c’est le Louvre qui vous parle ». Il aurait effectivement mieux fait d’être plutôt de ceux qui la ferment. Cependant, il mérite des circonstances atténuantes. Les experts doivent extrapoler à partir d’éléments historiques, scientifiques, artistiques. C’est pourquoi d’aucuns préconisent même de s’extraire de cette complexité en se fiant à son coup d’œil, un peu comme un malade qui de médicaments en médicaments, c’est-à-dire d’effets secondaires en effets secondaires, en revient à un traitement centré sur une seule pilule. Et puis, il ne faut pas oublier la dimension économique de ces découvertes.       

Quand on ne sait pas comment dépenser son argent, la participation à des ventes aux enchères est une occupation particulièrement prisée. Elle permet d’acquérir des objets que nul autre que soi ne détiendra : bol chinois, planche inédite de Hergé, slip de Hitler… Tout est question de rareté. De multiples ouvrages de l’Antiquité sont estimés perdus. Si on en retrouvait un, il serait vendu à un prix faramineux. Néanmoins, toute l’humanité en profiterait : la véritable valeur d’un livre est son contenu et celui-ci ne peut être confisqué. Dans le cas d’une œuvre d’art, c’est moins évident. Le riche collectionneur dépense de l’argent, celui du contribuable qui plus est pour l’essentiel, pour pouvoir accrocher la toile dans son salon. Dans son incomparable bonté, il la prêtera à l’occasion à un musée mais la consommation serait privée pour l’essentiel. Alors, si l’une de ces fortunes se faisait escroquer par une bande de filous, serait-ce si grave ? Bien sûr, le grand récit de la peinture serait entaché de quelques inexactitudes mais tel est le sort de ces grandes fresques, récit de l’histoire nationale compris. Sans construction, pas d’erreur, pas de rectification, pas de dé(con)struction. Finalement, tout le monde y trouve son compte…         

La maxime (Agatha Christie) :

Un archéologue est le mari idéal pour une femme ;

Plus elle vieillit, plus il la regarde avec intérêt.

POURQUOI MACRON A PERDU

L’auteur de ces lignes est-il fou ? Ignore-t-il donc que le président sortant n’a pas été sorti et que, avec 58 % des voix, il a été reconduit à la tête de l’Etat ? Que nenni ! A force de préparer ses articles à l’avance, se serait-il pris les pieds dans le tapis ? Non plus, il maintient. C’est Emmanuel Macron qui s’est lourdement planté.

Les grandes envolées qui ont célébré la victoire du grand homme et annoncent un avenir radieux n’empêcheront pas la crise à venir. Les erreurs de monsieur Macron sont de deux ordres. La première est son refus de faire campagne. L’argument a été ressassé à l’envi : quand on passe sa journée au téléphone pour régler les questions internationales brûlantes, on n’a plus le temps d’affronter les autres candidats. Comme le dit l’adage, entre Poutou et Poutine, il faut choisir. Le problème n’est pas que le président en exercice n’ait pas multiplié les meetings. C’était son droit le plus strict. En revanche, sa décision de se soustraire à l’émission télévisée « Elysée 2022 » à laquelle les onze autres candidats avaient accepté de participer est un pur mépris de la démocratie. Il a ainsi évité de répondre directement aux critiques de ses adversaires sur son bilan. Le résultat est que, d’un côté, onze prétendants ont discuté entre eux et, de l’autre, des images du douzième étaient tranquillement diffusées. C’était une situation pour le moins incongrue. Que le président ait daigné débattre lors du second tour avec la faible Marine Le Pen n’est ni glorieux, ni courageux. A vaincre sans péril…

En 2017, Emmanuel Macron avait été élu grâce à la mobilisation des citoyens contre l’extrême-droite qu’il avait confondue avec un plébiscite pour son génie indépassable. Le « mouvement des gilets jaunes » et la détestation envers sa personne qu’il a su susciter au sein de la population auraient dû le convaincre qu’il faisait fausse route, que son socle électoral était étroit. Au début de l’entre-deux tours, on lui a dit qu’il devait rassembler. Alors, il a osé une concession révolutionnaire : fixer éventuellement l’âge de la retraite à 64 ans, plutôt que 65 ans, après concertation, s’il était vraiment convaincu. La pauvre fille Le Pen, a été incapable de lui apporter la contradiction en expliquant, par exemple, qu’au moins le tiers (et probablement plus) des économies réalisées par le report du départ en retraite partirait en fumée étant donné le nombre de seniors sans emploi. Sentant que la victoire sur le ring ne pouvait lui échapper, Macron s’est même montré fidèle à son arrogance légendaire et, au final, il a été élu une nouvelle fois par défaut, pour faire barrage à l’extrême-droite. Le raisonnement selon lequel sa légitimité est forte parce que le score aurait pu être plus serré est juste aberrant. Il n’a surtout pas de quoi se vanter.

La deuxième erreur de Macron est qu’il « assume », c’est un de ses mots favoris, ses choix économiques. Ce n’est évidemment pas lui qui est responsable du tournant libéral de la France. Cela fait quasiment quarante ans que l’économie n’est plus au service de la nation mais l’inverse. Les conséquences sociales sont perçues comme des dommages collatéraux, voire comme des bénédictions si l’on prend les inégalités. L’Etat subit une cure d’amaigrissement autant qu’une révolution culturelle. L’obsession de l’efficacité affiche ses limites tous les jours. La puissance publique est incapable de s’adapter, de remplir normalement ses missions. La situation du système hospitalier les premiers mois du Covid est dans tous les esprits mais tous les services publics sont logés à la même enseigne. Interviewé à la suite de la mort en prison d’Yvan Colonna, l’assassin du préfet Erignac, le directeur de l’établissement pénitentiaire justifiait l’absence de réactivité de son gardien par le nombre de tâches qu’il devait accomplir simultanément. Regarder la caméra de la salle de sport n’était que l’une d’entre elles. Le manque de personnel s’est traduit par un décès ici également.

La quête de productivité étant encore plus poussée dans le secteur privé, Colonna aurait certainement moins survécu si la prison avait été privatisée. Le projet macronien tel qu’il est exposé consiste à transformer la France en start-up géante. On ne l’a jamais vu aussi épanoui que lors des journées du patrimoine, quand il vendait des tasses et des slips bleu-blanc-rouge. Il montrait ce qu’était la France, un centre de maximisation des profits et de réduction des coûts. En fait, trois projets ragoûtants se faisaient face lors de cette élection. Marine Le Pen proposait de généraliser les prises de sang afin d’identifier les Français comme il faut. Jean-Luc Mélenchon, chez qui « le refus de baisser les yeux » est le pendant du « j’assume » du président, envisageait d’instaurer une sixième République. La vraie démocratie, l’athénienne, était directe. Pour Méluche, il convenait de neutraliser la démocratie représentative pour revenir à sa forme la plus authentique. Certes, 40 000 citoyens étaient comptabilisés à Athènes contre 48,7 millions d’électeurs en France aujourd’hui. Cependant, en construisant un stade suffisamment grand, il serait possible d’accueillir tous les citoyens désirant participer à la vie publique.

Le projet secret de Macron a commencé à fuiter. La terminologie n’est pas non plus à négliger. Elle est supposée se conformer à sa vision entrepreneuriale. La disparition du poste de président de la République est ainsi programmée. C’est un chairman qui devrait diriger la France désormais. Le ministre de l’Economie est censé être nommé responsable des ressources humaines. Dans le même ordre d’idée, il n’y aura plus de citoyens mais des collaborateurs qui seront actionnaires minoritaires de la France et auront le droit de voter lors de l’Assemblée Générale quinquennale. L’essentiel des parts sera réparti entre les grandes multinationales présentes en France au prorata de leur chiffre d’affaires. Ce schéma a le mérite de la clarté. C’est ce qui perdra le malheureux Manu. Il y a des choses que l’on peut faire mais qu’il ne faut surtout pas dire.        

La maxime (Georges Clémenceau) :

On ne ment jamais autant qu’avant les élections,

Pendant la guerre et après la chasse.

LIBRE OU EN AYANT L’AIR

Quelques-uns ont mis dans l’urne un bulletin au nom de Macron. D’autres ont préféré Méluche ou Le Pen. Ceux qui n’ont été convaincus par aucun des douze babillards ont voté blanc. Les plus démobilisés face à cette non campagne ont décidé de taquiner le goujon. Il est loisible de critiquer chacune de ces positions mais il faut les respecter. Cela renvoie à la notion de liberté.

Assis sur son canapé, face à son téléviseur écran plat etc, le citoyen doit impérativement trancher. Sa télécommande, la « zapette », lui offre la possibilité de regarder gratuitement plusieurs centaines de programmes, et c’est sans compter les bouquets payants, les Netflix et autres. Le téléspectateur qui vise un thriller avec Robert Mitchum avec un meurtre après 12 minutes de film trouvera probablement chaussure à son pied mais, pour l’indécis, cet horizon quasiment infini est un véritable cauchemar. Même si un génie malin réduisait ses options le jour des élections présidentielles à une simple alternative, la soirée des résultats avec Laurent Delahousse et Anne-Sophie Lapix ou bien « Les bidasses s’en vont en guerre » avec les Charlots, la détresse de l’homo televisus-ecranplatus demeurerait intense. Ce n’est certes pas à lui que pensait Emmanuel Levinas en parlant de « Difficile liberté » mais, même sans référence à l’éthique et l’univers de science-fiction qui l’accompagne, il apparaît qu’il n’y a pas de liberté, sans choix assumé et ses conséquences, aussi douloureuses soient-elles.

Nul ne contestera que l’homme prend des décisions puisque ce n’est pas un automate et que, ces décisions, il les prend dans un environnement spécifique, lequel environnement est susceptible d’influer sur sa perception de la situation. Jusque-là, tout le monde est d’accord. Toute la question est de savoir sur quel aspect il convient de braquer les projecteurs, la liberté de choix individuelle ou les facteurs de tous ordres qui conditionnent le choix des individus. C’est là que les divergences se produisent. Le débat historique entre le libéralisme et le marxisme est bien connu. Les libéraux prétendent que, dans une société où chacun est libre d’agir comme il l’entend, en fonction de ses talents et de ses attentes, les individus doivent être responsabilisés au maximum. S’ils veulent travailler, ils n’ont qu’à traverser la rue ou créer leur propre entreprise. Les marxistes insistent sur les rapports de force existant entre les détenteurs des moyens de production et les salariés. Comme ces derniers manquent de ressources, ils sont forcés d’accepter les conditions fixées par les capitalistes. Leur liberté est factice.

Ce phénomène de subjugation de la majorité par une minorité est aussi ancien que l’organisation des sociétés sous une forme étatique. La civilisation sumérienne qui a pris son essor à partir du quatrième millénaire avant l’ère courante en est une très belle illustration. La connivence entre les élites politique et religieuse garantissait la soumission des masses : si vous n’avez pas peur du roi, pourtant émanation des divinités sur terre, vous craindrez au moins de rôtir en enfer. En ce sens, la naissance du judaïsme constitue une rupture dans cet ordre du monde. Les progressistes présentent la création d’un jour de repos obligatoire comme une limite à l’exploitation économique. Ce n’est pas faux mais l’interdiction de se prosterner devant tout être fait de chair et de sang et la mise en exergue de la responsabilité personnelle méritent autant l’attention. Elles équivalent à instituer à un espace de liberté. Le christianisme a pris le relais avec un mégaphone mais dans la même logique sur ce point : il y a des tas d’éléments qui façonnent les comportements individuels ; toutefois, il existe toujours une sphère irréductible où l’homme peut choisir entre le bien et le mal.  Un brin moqueur, Jean Bottéro rappelait que l’invention de l’examen de conscience par les « sémites » avait révolutionné la morale.

Quoi qu’il en soit, les monothéistes ne se sont pas heurtés seulement aux grands empires. Ils ont dû ferrailler avec le paganisme et toutes les formes de religiosité ancrées profondément dans le cœur des gens. Parce que l’être humain est un sacré zozo. En effet, il aspire à la liberté la plus étendue possible – au point de considérer aujourd’hui qu’elle est plus importante que la santé publique. En même temps, il supporte mal l’incertitude où la moindre de ses décisions le plonge. A-t-il bien choisi ? N’aurait-il pas dû faire autrement ? L’astrologie a longtemps prospéré dans ces circonstances. Or, faire dépendre sa conduite de l’étoile sous laquelle on est né est une autre manière de s’exonérer de sa responsabilité morale. Que l’on invoque Vénus passée derrière Saturne ou un ordre de l’empereur revient finalement au même. Comme le montre Ramsay MacMullen dans un ouvrage de référence sur le sujet, le christianisme a été amené à composer avec les croyances païennes pour convertir les foules. Il n’est donc pas question que de la fête du solstice transformée en Noël. Notre calendrier conserve d’autres traces de ce syncrétisme : dans de nombreuses langues, les jours de la semaine désignent des planètes : lundi, Monday, jour de la lune, etc.

En conclusion, comme le suggère le regard amusé des perruches ondulées, l’humain est un être curieux. D’un côté, il prétend s’émanciper, rêvant de briser des chaînes souvent imaginaires pour se trouver en lévitation au-dessus de la planète. De l’autre, il a tellement peur des implications de sa liberté qu’il ne peut s’empêcher de s’attacher à des chaînes de pacotille, à des plaies réelles. Ce qui est sûr est que, si l’on n’a pas envie de se tromper de chaîne, il importe de rester en permanence sur ses gardes. Bref, ce n’est pas tant l’état de liberté qui compte mais la libération, qui est un processus. Ray Charles chantait ainsi « Unchain my heart » (libère mon cœur). S’il avait ajouté « my brain » (mon cerveau) en replay, c’eût été parfait !   

La citation (Jacques Dutronc) :

L’astrologie ?

La science désastre.

CHEZ CES GENS-LÀ   

 « Et puis y’ a la toute vieille / Celle qu’en finit pas de vibrer / Et qu’on attend qu’elle crève / Vu que c’est elle qu’a l’oseille / Et qu’on écoute même pas / C’ que ses pauv’ mains racontent » chantait Jacques Brel. Bienvenue chez les orpailleurs d’ORPEA et plus largement dans l’univers enchanteur des EHPAD. Suivez le guide.

Après un cursus complet à l’université, n’importe quel étudiant en économie est incollable sur le fonctionnement des marchés. Il les a analysés sous toutes les coutures : les marchés financiers, ceux des matières premières, celui de l’immobilier, de l’automobile ou des pommes. Il apparaît que les rapports de force entre l’offre et la demande y occupent une place prépondérante. Un vendeur en position de « monopole » s’autorise à fixer des prix élevés sans que les acheteurs ne puissent se retourner vers une autre source d’approvisionnement. En situation de « concurrence pure et parfaite », c’est le marché qui décide des prix : le restaurateur qui choisit de finasser en vendant sa pizza margherita à 30 euros fera certainement table vide – ses clients potentiels préférant se sustenter ailleurs. Ce sont deux cas extrêmes. Les configurations intermédiaires sont examinées avec la même attention. Les modules d’enseignement qui prennent un peu de hauteur expliquent que le rôle de l’Etat est essentiel. Non seulement ses règlementations déterminent le nombre d’agents économiques présents sur les marchés mais il s’assure de leur bon fonctionnement.    

La capacité de l’acheteur à réagir à la variation des prix est essentielle. Elle semble tomber sous le sens puisque les agents économiques sont considérés comme rationnels. C’est probablement pour cette raison qu’elle ne suscite guère d’intérêt chez les économistes. A tort. Les « crinières blanches » possèdent ainsi des caractéristiques qui méritent l’attention quand il est question de l’économie des EHPAD. Tout d’abord, dans nos sociétés, les aînés ne demeurent plus dans un cadre familial quand leur déclin s’amorce. Ils sont envoyés dans des structures dédiées où ils pourront éventuellement recevoir la visite de leurs proches. Le vieillissement étant inéluctable, il s’agit en quelque sorte d’une clientèle captive. Ensuite, une fois devenu résident d’un établissement, l’ancien ne se trouve pas exactement dans la peau du consommateur qui utilise un comparateur de prix afin de dégotter le meilleur séjour all inclusive. On est moins mobile avec un déambulateur. On imagine mal un vieillard cacochyme passer d’EHPAD en EHPAD au gré de l’évolution des tarifs, tel l’agent économique bondissant rêvé par les manuels d’économie. Ces éléments ne doivent pas être négligés.

Une pratique doit être mise au crédit des dirigeants de ces structures. En se jouant de la valeur des montants acquittés par les familles, ils luttent avec ferveur contre les inégalités sociales. Régler 6000 euros par mois ne garantit pas un traitement trois fois meilleur, ni même un petit peu meilleur, qu’à celui qui paie 2000 euros. Quand on voit comment les personnes âgées sont traitées dans les formules grand luxe, les yeux se révulsent rien qu’à imaginer la possibilité d’un service de moindre qualité pour les indigents. Tout le monde est logé à la même enseigne, les riches comme les pauvres. Vous n’aurez tous rien. Walou ! Qui osera se plaindre ? Qui sera entendu ? Les seules distinctions qui sont susceptibles de voir le jour malgré tout sont relatives à la fréquence des visites. On ne sait jamais. Les pensionnaires qui en reçoivent beaucoup seront relativement bichonnés : ils auront peut-être un quart de biscotte de plus. « Faut vous dire monsieur que chez ces gens-là / On ne vit pas Monsieur, on ne vit pas, on triche ». Dans cet « Orange Mécanique » qui se joue à basse intensité, les patrons sont loin d’être givrés.

Rappelons que les salaires des personnels des EHPAD sont à la charge de l’Etat. C’est évidemment ici que le bât blesse. L’intérêt bien compris de la puissance publique et des structures privées qui opèrent dans le champ de l’or gris converge. Il est simplement de diminuer les coûts. Si l’Etat s’est engagé à rémunérer 100 personnes et pas plus, il est essentiel pour lui que le niveau des salaires soit faible afin de réduire la taille de l’enveloppe. Que les EHPAD s’engouffrent ensuite dans la brèche n’est pas son affaire. Il se moque que 50 postes sur les 100 soient finalement pourvus et ne cherche pas à savoir si c’est une stratégie des « maisons d’arthrite » pour faire davantage de profits – elles empocheront de toute façon la somme correspondant à 100 postes – ou si elles peinent vraiment à recruter puisque les salaires sont bas. Tout le monde s’y retrouve… surtout si la qualité du service pour les papys et les mamys est secondaire ! Mieux vaut ne pas mettre le nez là-dedans. « Faut vous dire monsieur que chez ces gens-là / On ne cause pas Monsieur, on ne cause pas, on compte ».

Les Mozart de la finance qui sont à la tête des EHPAD récitent leurs gammes avec talent. Rien n’est omis dans leur démarche. Les chambres sont entretenues le chronomètre à la main. Le temps consacré aux soins est également compressé au strict minimum. Taylor et sa méthode rendent riche. Quant à l’alimentation, pas de gaspillage. Les clients sont des « sans-dents », ne l’oublions pas. Alors, pourquoi ne pas économiser aussi sur ces fameuses biscottes ? On grignote, on grignote. Les échanges humains, là-dedans ? Ce sont des gros maux à éviter si l’on souhaite faire flamber le cours de bourse. Le Directeur Général d’Orpea qui a été invité à prendre la porte est suspecté de « délit d’initié ». Il aurait vendu des actions alors qu’il savait qu’un livre allait sortir et emporter le cours de la boîte. Son successeur, lui, en a acheté, mais sans espoir de plus-value avant que ses enfants ne soient eux-mêmes pensionnaires d’EHPAD. Lequel des deux devrait inspirer le plus confiance aux spéculateurs ? Si le nouveau gère la compagnie comme il défend ses intérêts, c’est plutôt inquiétant. Espérons que les anciens ne se vengeront jamais du sort que notre société leur réserve. Dans la Bible, le Déluge s’est produit juste après la mort de Mathusalem.     

Maxime (Honoré de Balzac) :

Un vieillard est un homme qui a dîné

Et qui regarde les autres manger.