DE QUOI LES LANCEURS D’ALERTE SONT-ILS LE NOM ?

Les Etats-Unis ne se sont pas contentés d’envoyer en France une petite souris à la voix sirupeuse en short rouge, un soda qui ne contient plus de cocaïne depuis plus d’un siècle ainsi que des malabars en uniforme kaki pour chasser de son territoire des envahisseurs venus d’une autre planète. Ils lui ont offert en sus le concept de « lanceur d’alerte » (whistleblower). Mickey reste cependant plus populaire.

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Dès les années 1980, Marcia P. Miceli et Janet P. Near écrivaient sur cette pratique qui consiste à souffler (blow) dans un sifflet (whistle) lorsque l’on est témoin de faits délictueux au sein de son entreprise. Dans la décennie suivante, l’AFL-CIO poussait les salariés à s’exprimer lorsqu’ils étaient confrontés à certains types de difficultés sur leur lieu de travail. Mais c’est la multiplication des affaires financières, Enron ou Worldcom notamment, qui a enraciné dans la législation américaine la pratique du «whistleblowing». Un volet entier de la loi Sarbanes-Oxley de 2002 sur la comptabilité des sociétés cotées lui a ainsi été consacré. L’objectif était de permettre aux détenteurs d’information sur des falsifications comptables de les révéler sans être inquiétés par leur entreprise. La France n’a pas manqué d’emboîter le pas aux Etats-Unis. Plusieurs lois ont été votées sur le sujet dans l’hexagone depuis lors – la dernière d’entre elles, dite « loi Sapin 2 » de décembre 2016, s’efforce de préciser le statut du « lanceur l’alerte ». Comment comprendre l’essor de ce phénomène ?

La grille d’analyse d’Albert O. Hirschman jette un éclairage sur la notion de « lanceur d’alerte » bien que celle-ci ait émergé postérieurement à sa formulation. Lorsqu’un individu rencontre un dysfonctionnement à l’intérieur d’une organisation avec laquelle il se trouve en relation, selon Hirschman, trois options lui sont offertes : la sortie (exit), la prise de parole (voice) et la loyauté. Pour notre propos, écartons d’emblée la troisième. De nos jours, le schéma du salarié qui demeure toute sa carrière dans une entreprise supposée être bienveillante envers lui n’est plus la norme. Le paternalisme industriel a vécu. A l’ère de la flexibilité à tout crin, sauf s’il appartient à une organisation atypique, le salarié n’ignore pas qu’à n’importe quel moment le responsable des ressources humaines est susceptible de lui indiquer le chemin de la porte. Il est sans illusion. Il s’identifie toujours à son activité, à sa trajectoire, mais de moins en moins à son employeur. Il ne se sent plus tenu de fermer les yeux lorsqu’un scandale survient.

En conséquence, les termes de l’alternative à laquelle le membre d’une organisation fait effectivement face sont la sortie ou la prise de parole. Protester est le mode d’action le moins brutal et il repose sur la croyance que, une fois informée du problème, les autorités prendront les mesures idoines. L’approche est constructive, optimiste. Si la hiérarchie réagit mal, l’idée est de s’adresser au rang supérieur et de répéter indéfiniment la manœuvre jusqu’au sommet de la structure. Plus on monte, plus il est plausible d’imaginer que la situation a été couverte sinon voulue en haut lieu. Dans ce cas, sa démarche met celui qui prend la parole en danger. Il est tout d’abord considéré comme un gêneur et devient une cible à abattre en interne. De surcroît, il permet aux tricheurs de profiter de l’avertissement reçu pour mieux masquer leurs méfaits.

La sortie marque une rupture avec l’organisation. Elle signifie que l’individu est persuadé que la prise de parole ne changerait rien. Ce positionnement extérieur le rend de facto inaudible dans son organisation. L’action est très tranchée. Le bénéfice du doute ne peut-il être parfois accordé aux dirigeants ? Hirschman s’est intéressé à la relation entre ces deux stratégies pour arriver à la conclusion qu’elles se renforcent mutuellement : la défection de concitoyens ayant fui pour s’installer à l’Ouest a rendu la demande de réforme des Allemands de l’Est plus acceptable par le pouvoir. Mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui ressort surtout est que le «lanceur d’alerte» se trouve à l’intersection des deux comportements : prise de parole et sortie. Dans le droit français, entrer en contact avec la direction de son organisation, même s’il est clair qu’elle a orchestré elle-même le dysfonctionnement, est un préalable. Ensuite seulement, il est possible d’informer la justice des turpitudes de ses dirigeants – la sortie qui est ici la recherche d’une solution extérieure n’intervient que dans un deuxième temps.

Nous voici enfin arrivés à l’explication de la prolifération des « lanceurs d’alerte ». En excluant toute possibilité de génération spontanée ou d’épidémie, elle réside dans l’environnement économique. La concurrence extrême, les enjeux financiers, les contraintes de performance constituent le terreau idéal sur lequel les conduites malhonnêtes prospèrent. Quand la fin justifie les moyens, si les résultats sont moins bons qu’attendus, la tentation est forte de franchir la ligne jaune. Il ne s’agit pas de dédouaner les patrons voyous mais de comprendre comment des êtres qui n’hésitent pas à afficher sans vergogne un engagement éthique, à punir leurs enfants s’ils mentent, sont capables de tels dérapages. En fait, les occasions de transgression fabriquent les « lanceurs d’alerte ».

Dans ce contexte, l’ambigüité du rôle de l’Etat doit être soulignée. Officiellement, il met en place des dispositifs de protection des « lanceurs d’alerte » mais, par un étrange souci d’équilibre, il se soucie de l’intérêt de leurs « victimes ». Lors du vote de la « loi Sapin 2 », il s’en est fallu de peu que le statut du « lanceur d’alerte » ne s’efface devant le sacro-saint «secret des affaires». En outre, un salarié qui voit son patron escroquer les clients de l’entreprise ne sera pas écouté par les tribunaux si leurs relations sont mauvaises. La solution pour les dirigeants qui trichent est simple : entrer en conflit avec leurs salariés suspects d’être dotés d’un sens moral élevé afin de devenir immunisés face à une éventuelle dénonciation. Heureusement que la règle pour les cambriolages n’est pas la même : ce sont les faits qui prédominent, pas la relation entre le voleur et la victime.

Conseils de lecture :

Hartmann Florence, Lanceurs d’alerte, Paris, Fayard, 2014.
Hirschman Albert O., Exit, Voice, and Loyalty: Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Cambridge, Harvard University Press, 1990.

LES CHIFFRES ET LES CHOSES

L’entrée dans la modernité est habituellement associée à un spectaculaire décollage économique des pays du Nord. Mais la Révolution Industrielle a été accompagnée d’un besoin de mesurer, d’évaluer, de chronométrer, auquel le taylorisme a donné corps et qui a contribué à l’explosion de l’utilisation des données chiffrées. Dans les débats de société, le recours à des preuves mathématiques est devenu quasiment systématique. La rigueur est-elle toujours au rendez-vous ?

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Il est clair que devoir s’appuyer sur données concrètes afin de justifier ses idées constitue un progrès. Cela évite que les controverses soient tranchées par des arguments d’autorité, des rapports de force académiques ou tout autre type d’artifices. Dans une fameuse étude, le sociologue Paul Lazarsfeld avait exploré le comportement des soldats américains durant la Seconde Guerre mondiale. D’après ses calculs, les plus éduqués avaient éprouvé davantage de difficultés à s’acclimater à la vie militaire. Ce n’était pas surprenant, expliquait-il, puisqu’il était logique de supposer que les intellectuels aient été davantage bousculés dans un tel environnement que les travailleurs manuels… sauf que ses résultats démontraient en fait le contraire. Il semble que posséder un certain bagage permettait de mieux surmonter les affres de la guerre, de prendre du recul. En d’autres termes, le bon sens ne mène pas toujours à la vérité. Pour déciller les yeux des candides, pour pulvériser les illusions d’optique, les chiffres sont donc d’un grand secours. Pourtant, l’exercice de style incontournable qu’ils sont devenus expose à d’autres écueils. Une partie est liée à la mesure et une autre à l’interprétation des données.

Gaston Bachelard riait du chercheur sûr du troisième chiffre après la virgule mais hésitant sur l’exactitude du premier. Aussi sérieuse soit-elle, la collecte des données pêche en effet par un inévitable manque de précision. L’indice des prix à la consommation (IPC) l’illustre de manière éclatante. Une pile d’une durée de vie d’un an coûte 10 euros. L’année suivante, elle est vendue à 15 euros mais, grâce au progrès technique, elle dure désormais 2 ans. La croissance des prix est de 50 % mais, à durée comparable, la conclusion est différente. Pour une année, le consommateur dépense 7,5 euros : les prix ont baissé de 25 %. L’exemple est caricatural. Il révèle cependant que sous-estimer les gains de productivité conduit à surestimer la hausse des prix. Ainsi, contrairement à une idée reçue véhiculée par les conspirationnistes qui n’en manquent décidément pas une et par les instituts de consommation, l’inflation est plutôt surévaluée – cela indépendamment des problèmes liés à la prise en compte de biens particuliers comme le logement. Dans le même ordre d’idée, la balance des paiements intègre une ligne « erreurs et omissions » afin de restituer une cohérence d’ensemble au tableau puisque les données pures ne s’équilibrent pas alors qu’elles le devraient.

La phase interprétative laisse aussi parfois à désirer. Non seulement le bon sens n’est pas un guide fiable mais il est même la cible des chercheurs créatifs qui s’escriment à le défier en échafaudant les analyses les plus improbables, voire tordues. L’expérimentateur ordonne à une puce de sauter et elle obéit évidemment. Il coupe les pattes de l’animal et il constate qu’elle cesse ses bonds. Conclusion : quand on coupe les pattes d’une puce, elle devient sourde. Bien sûr, il reste à valider empiriquement le scénario délirant mais, comme le remarque Patrice Laroche, à force de répéter une expérience un nombre infini de fois, on finit par tomber accidentellement sur un échantillon de la population qui donnera satisfaction. De ce fait, l’étude sera publiée dans une revue scientifique… pour être contestée plus tard mais qu’importe. Les pièges ne manquent vraiment pas dans cette phase interprétative. Imaginons que, selon une étude réalisée en août à Nancy, les entrées à la piscine municipale et la consommation de Coca-Cola aient augmenté parallèlement. Se baigner pousse-t-il à boire ou bien est l’inverse ? Ni l’un, ni l’autre : c’est une troisième variable, la température, qui est le facteur déclenchant. Corrélation n’est pas causalité.

De surcroît, le monde de la recherche n’échappe pas aux biais idéologiques. En 1996, le physicien américain Alan Sokal le souligna avec humour en soumettant un manuscrit pseudo-scientifique à une revue culturelle postmoderniste, Social Text. Il s’agissait en vérité d’un canular. Cela n’empêcha pas le texte qui traitait de physique quantique d’être accepté et publié, cela simplement parce sa conclusion politique s’inscrivait dans la ligne éditoriale très progressiste de la revue. L’introduction de données chiffrées ne protège pas nécessairement les chercheurs de leurs préconceptions. En 2010, les économistes Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart produisaient une étude dans laquelle ils affirmaient que, quand la dette d’un pays s’élevait au-dessus de 90% du PIB, une période de récession survenait. Ce travail était censé prouver a contrario que l’austérité était la seule voie praticable. Les conséquences en matière de politique économique étaient lourdes pour les gouvernements ayant choisi de s’en inspirer : ils allaient devoir apprendre aux citoyens à se serrer la ceinture.

Mais voilà, en 2013, un étudiant nommé Thomas Herndon fut amené à refaire les calculs des deux économistes dans le cadre de son doctorat et, en dépit de ses multiples tentatives, il n’y parvint pas. Les pays à dette élevée ne connaissaient pas de récession mais, au contraire, une croissance de 2,2 % en moyenne. Tous les efforts exigés de la population l’auraient donc été en vain ? Non, que le lecteur se rassure. Si l’on en croit Rogoff et Reinhart, qui ont toutefois admis qu’ils s’étaient fourvoyés dans leurs additions et soustractions, les conclusions générales de leurs travaux n’étaient pas remises en question pour autant. Ce n’était pas la théorie qui se trompait mais les faits et, des faits, on en trouverait d’autres ! Ce biais idéologique, faut-il le préciser, n’est pas spécifique à ces deux économistes. Il suffit de remplacer l’agneau par le PIB pour que les vers de La Fontaine reprennent soudain leur saveur : « si ce n’est toi, c’est donc ton frère. / Je n’en ai point. C’est donc quelqu’un des tiens ». Il y a bien un loup dans cette histoire.

Conseils de lecture :

Laroche Patrice, « Economie : des études trop souvent faibles statistiquement », The Conversation, 9-2017.
Sokal Alan et Bricmont Jean, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997.

 

SANS CONTACT

Durant l’été de l’année 1891, à Springfield situé dans le Massachusetts, un professeur d’éducation physique fut sollicité afin de concevoir un nouveau jeu qui réduirait le risque de blessures des étudiants. C’est avec cet objectif déclaré que l’enseignant, James Naismith, inventa le basket-ball. Il peut donc être considéré en même temps comme le père du « sans contact » puisque l’une des règles de base de son jeu était que les contacts physiques entre joueurs étaient prohibés.

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Le principe du sans contact a parcouru un sacré bout de chemin depuis cette glorieuse époque. Il s’est aventuré dans des domaines que Naismith n’aurait jamais imaginés. Sa traduction dans un langage technologique lui a notamment permis de conquérir le domaine du tran-sport. En 2010, les habitants de l’Ile-de-France ont ainsi été invités à troquer leur Carte Orange, un coupon avec une piste magnétique, en un Passe Navigo, une carte à puce sans contact. Bien qu’aucune étude n’ait constaté à ce jour de modification sensible de la propension à sourire des voyageurs qui empruntent le métro parisien, le changement n’en est pas moins révolutionnaire. Dans le champ du commerce, le paiement sans contact semble davantage apprécié. Selon le groupement de cartes bancaires, en juillet 2017, le nombre de transactions avait plus que doublé par rapport à l’année précédente pour atteindre les 108 millions. Aujourd’hui, une puce dite NFC est intégrée à deux tiers des cartes bancaires et le pourcentage ne cesse d’augmenter. L’épicerie et les supermarchés se situent à la première place des achats réalisés sans contact. Au deuxième rang suit la boulangerie, talonnée par la restauration rapide. Signe de ce succès, le plafond de paiement a été relevé, passant de 20 à 30 euros.

Une expérience a été menée dans une boulangerie nancéienne un dimanche matin par l’auteur de ces lignes. Quoiqu’elle ne soit pas conforme aux protocoles scientifiques les plus stricts, elle donne néanmoins quelques indications utiles. Au-delà de 3 euros, montant minimal exigé par la boulangerie, le client disposait de deux stratégies s’il désirait régler par carte, le paiement sans contact ou avec code bancaire. Dans la première situation, la carte était simplement approchée du terminal de paiement et une facturette transmise aussitôt au client. Le temps moyen de l’opération était de 12 secondes – nous ferons grâce des dixièmes au lecteur. Dans la deuxième, incluant l’introduction de la carte dans le terminal et l’action de taper le code, il fallait compter 22 secondes environ, soit 10 secondes de plus, avec d’ailleurs une large amplitude dans les comportements. Il ne s’agit pas de minimiser le gain des clients ayant opté pour le sans contact mais il y a peu de chances que leur journée en ait été bouleversée. En toute rigueur, il aurait été pertinent de le leur demander mais rappelons que nous étions à Nancy en hiver. Si le temps économisé était cumulable, il y aurait moins matière à rire. En prenant en compte le jour de fermeture hebdomadaire de la boulangerie, le gain du client serait d’une minute par semaine et de 52 minutes par an.

Du côté de la boulangerie, ce n’est pas la même limonade. L’adage de Benjamin Franklin, « le temps, c’est de l’argent » retrouve du sens. Les 10 secondes gagnées par client s’additionnent cette fois. Plusieurs dizaines de minutes sont récupérées au bout du compte. La gestion de la file d’attente est singulièrement améliorée. Les vendeuses en sont conscientes. Dans une logique d’observation-participante, j’ai décidé de mettre la main à la pâte en achetant moi-même du pain. La vendeuse m’a demandé si j’étais d’accord qu’elle recoure au sans contact. Comme je lui ai répondu que je devais réfléchir, elle a introduit ma carte dans le terminal de paiement avec agacement et me l’a tendue pour que je tape mon code. En fait, le paiement sans contact s’inscrit dans une perspective plus vaste, celle des gains de productivité que les entreprises facturent à leurs clients. Il arrive que ceux-ci y gagnent également : la plupart des détenteurs d’un compte bancaire préférera se connecter à Internet pour effectuer un virement plutôt que téléphoner à son conseiller ou se rendre en agence. Il n’est pas choquant en soi que les citoyens, qui sont bénéficiaires des technologies, contribuent à leur financement. L’apport des cartes à puce passé et à venir ne doit pas non plus être réduit au paiement des petites transactions. Il n’empêche que l’enthousiasme des consommateurs pour le paiement sans contact ne s’explique pas d’un point de vue purement rationnel.

L’histoire des formes de la monnaie est bien connue. Trop encombrants, pas toujours faciles à manipuler, les métaux précieux ont été remplacés pendant le Moyen Age par la monnaie papier. Les agents économiques se sont mis à échanger des titres de propriété sur de l’or ou de l’argent tandis que les métaux eux-mêmes n’avaient pas besoin d’être déplacés. A l’ère moderne, la monnaie scripturale, les montants figurant sur les comptes bancaires et circulant par virement, s’est imposée. La dématérialisation et l’accélération de la vitesse de circulation donnent une orientation à ce mouvement historique. Toutefois, les pièces et les billets n’ont pas disparu parce qu’ils sont longtemps restés indispensables pour les petites transactions. Le porte-monnaie électronique et le paiement sans contact viennent apporter une solution technique à ce problème. Si la joie d’être libéré de l’obligation de se promener avec de la ferraille dans les poches ne peut bien sûr être négligée, rendre compte de l’engouement de la population pour les paiements sans contact en s’appuyant uniquement sur cet argument n’est pas satisfaisant. L’extrême individualisme répandu dans notre société constitue certainement une autre part de la réponse. Les efforts que d’aucuns déploient dans l’intention d’échapper aux liens sociaux traditionnels confinent parfois à l’acharnement. La fonction symbolique remplie par les paiements sans contact apparaît alors évidente. Elle renforce le sentiment d’autonomie individuelle.

Conseils de lecture :

Jacoud Gilles, La monnaie dans l’économie, Nathan, Paris, 2000.
Naismith James, Basketball. Its origin and development, Lincoln, University of Nebraska Press, 1996.

 

DES DROGUES ET DES HOMMES

Si les drogues sont définies par l’addiction qu’elles provoquent, elles englobent un nombre de substances aussi étendu que les opioïdes, la cocaïne, le cannabis sans oublier l’alcool, le tabac ainsi que la théobromine du chocolat, voire les jeux vidéo. Y a-t-il un moyen de soustraire les hommes à ces addictions ?

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La consommation d’opium remonte apparemment à environ 8 000 ans, celle de coca date de deux millénaires au moins. Ces traces anciennes suggèrent que l’utilisation des drogues est peut-être aussi ancienne que l’humanité. Il n’empêche que le rapport à ces substances est une construction purement sociale. La distinction entre les drogues licites et illicites en est la meilleure illustration. Au dix-neuvième siècle, les guerres de l’opium ont débuté quand la Chine a cessé ses importations de ce produit, entraînant une réaction violente des Britanniques qui l’acheminaient depuis l’Inde et souhaitaient en poursuivre son commerce très lucratif. De nos jours, la consommation de l’opium et de ses dérivés n’est pas autorisée – celle du cannabis ne l’est pas davantage en France. Par contraste, la vente du tabac et de l’alcool, qui font vivre des pans entiers de notre économie, est légale.

Les études sur la dangerosité des substances psychoactives ne démontrent pas que le cannabis est plus nocif pour la santé que l’alcool ou le tabac. La dimension culturelle est déterminante dans le regard porté sur ces produits. La consommation de vin en France évoque un art de vivre. De la même manière, dans un pays comme le Yémen, mâcher du khat, dont les effets sont comparables à ceux des amphétamines, fait partie des traditions nationales. Signe de l’ambigüité des pouvoirs publics sur ces questions, des limitations ont malgré tout été imposées à la consommation d’alcool et du tabac comme l’illustre la loi sur le paquet neutre entrée en vigueur en 2016 en France. Les récentes déclarations du Président Macron préconisant une attitude décomplexée vis-vis de la dive bouteille y ont déclenché de vives discussions.

Le débat est très ancien. Les purs libéraux ont toujours fait preuve d’une forte permissivité sur le sujet. Parce que chacun est responsable de ses choix personnels, parce qu’il ne convient de ne pas brider les libertés individuelles, ils restent opposés aux mesures d’interdiction de toutes sortes. En outre, complètent-ils, autoriser le commerce des produits illicites se traduirait par une chute de leurs prix, une ruine des trafiquants et une augmentation des recettes fiscales. Leur position s’appuie également sur le relativisme du jugement social : jusqu’au début du vingtième siècle, la consommation de nombre de ces substances ne suscitait guère d’objection, notamment dans les classes supérieures et les milieux artistiques où elles étaient d’ailleurs extrêmement prisées. Pareillement, le recours à des produits dopants ne fut pas défendu lorsque le sport moderne émergea à la fin du dix-neuvième siècle.

Il a fallu la montée en puissance de mouvements d’inspiration religieuse pour que la perspective s’inverse. Que l’homme puisse ne plus s’appartenir, ne plus être conscient de ses actes, était pour eux moralement condamnable. Ainsi, les ligues de tempérance, souvent associées au mouvement féministe, qui était sensibilisé à la question en raison des violences domestiques liées à l’alcoolisme, ont ardemment milité pour interdire la consommation d’alcool. Les ravages observés dans les familles les plus démunies était un de leurs principaux arguments. Ah, s’il n’y avait pas eu les pauvres, nous n’en serions certainement pas là ! Aux Etats-Unis, la période de Prohibition entre 1919 et 1933 a marqué une forme de consécration pour cette position de rejet absolu. L’alcool n’est évidemment pas la seule substance concernée par la croisades anti-addictions.

Les valeurs morales ou politiques ne relèvent pas de l’ordre de la logique. Face à une personne qui affirme que tout être humain devrait être autorisé à vendre un de ses reins si elle le souhaite, il n’existe pas de preuve scientifique qu’elle se trompe. En revanche, la rationalité économique permet de suggérer des solutions originales dès lors que l’on considère que le libéralisme sans entrave pose problème. Dans un ouvrage stimulant, Emmanuelle Auriol se fonde sur le fait que les drogues illicites n’ont pas échappé aux flux d’échanges de la mondialisation. Les montants sont colossaux : le chiffre d’affaires de la cocaïne avoisine les 40 milliards de dollars aux Etats-Unis. Le nombre des drogués a grimpé de façon concomitante. A partir de là, l’idée serait de cibler la lutte en procédant à une distinction entre les produits les plus dangereux, où une action sur l’offre s’imposerait, et les autres, où c’est la demande qui devrait être infléchie.

Il se trouve que, d’une part, des substances telles que la cocaïne, l’héroïne ou l’ecstasy sont plus menaçantes pour la santé que le cannabis et que, d’autre part, les ressources allouées par les Etats à la lutte contre les drogues ne sont pas extensibles. C’est pourquoi les ressources de la police doivent être centrées sur la neutralisation des trafiquants des produits les plus nocifs. Pourtant, la réussite de ces politiques de répression, qui s’efforcent de limiter l’offre, débouchent parfois sur des effets pervers. L’affaiblissement des grands cartels colombiens des années 1980 a progressivement laissé la place à des centaines d’organisations de petite taille. La concurrence résultant de cette modification de la structure de marché a débouché sur une baisse des prix de la cocaïne… qui a profité au consommateur plus qu’à la santé publique. Ce constat ne disqualifie pas pour autant ces actions sur l’offre puisque la multiplication des saisies tend au contraire à provoquer une hausse des prix de la cocaïne et à réduire la consommation.

Pour les drogues comme le cannabis, une action sur la demande, c’est-à-dire une politique de légalisation contrôlée, pourrait être plus appropriée. Education et prévention y joueraient un rôle central comme cela a été fait pour l’alcool avec succès. Poursuivre les simples consommateurs est inefficace et même coûteux pour la collectivité. Plusieurs pays se sont lancés sur la voie de la demande, y compris les Etats-Unis. Ils ne semblent pas le regretter. Tous les problèmes ne s’évanouissent pas par magie : un prix légal élevé est défavorable à la consommation mais maintient les trafiquants à l’intérieur du marché tandis qu’un prix bas les en chasse mais favorise la consommation. En somme, si la liste des éléments qui entrent dans la catégorie des drogues a été fabriquée socialement, pourquoi la réponse doit-elle être mécaniquement répressive plutôt que construite ? Quel sens y a-t-il à s’arc-bouter sur un principe quand celui-ci repose sur des sables mouvants ?

Conseils de lecture :

Auriol Emmanuelle, Pour en finir avec les mafias, Paris, Armand Colin, 2016.
Okrent Daniel, Last Call: The Rise and Fall of Prohibition, New York, Scribner, 2012.

LA SAGESSE DU MOUTON

Il est assis à son bureau, le portable éteint. Plongé dans une réflexion intense, il ferme les yeux. Soupesant les avantages et les inconvénients de chaque situation, son but est de retenir celle qui défendra au mieux ses intérêts. Il est tellement concentré qu’il ne s’est pas rendu compte que son crâne est brûlant et que de la fumée s’échappe de ses oreilles. La pensée de l’homme rationnel est profonde.

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Cette description n’est guère choquante. Elle correspond peu ou prou à l’image d’Epinal de la rationalité en action. Il s’agit en quelque sorte d’une incarnation de la pensée cartésienne. De nombreux auteurs ont examiné la rationalité sous toutes ses coutures. Le sociologue Max Weber fait notamment ressortir les comportements rationnels par rapport à des valeurs. Le capitaine qui choisit de se laisser couler avec son navire n’est pas fou à proprement parler. Il sait pertinemment que sa décision le destine à finir sa vie parmi les poissons mais elle demeure cohérente avec son engagement moral, le respect du code de la marine, qu’il place au-dessus de tout. De son côté, Herbert Simon a mis en exergue la notion de rationalité procédurale où, en raison de la complexité de l’environnement, l’objectif d’identifier la solution idéale se transforme en quête d’une issue simplement satisfaisante. A l’intérieur de cet ensemble de conduites estampillées rationnelles, la rationalité mimétique mérite d’être soulignée tant elle paraît atypique. En effet, à première vue, rien ne semble justifier que la copie des pratiques d’autrui donne un droit d’entrée dans ce club très select des comportements humains.

L’esprit grégaire est parfois tourné en ridicule. L’épisode des moutons de Panurge est connu de tous les écoliers : le mouton du héros rabelaisien est jeté dans l’eau et, dans son sillage, tout le reste du troupeau s’y précipite également. Pourtant, ces mêmes écoliers sont justement les premiers à recourir à la stratégie d’imitation. Le jour de l’interrogation écrite, quand ils ne connaissent pas la réponse, ils résistent rarement à la tentation de loucher en direction de la feuille du voisin. Si le premier inscrit sur sa feuille : « je ne sais pas », le second notera alors : « moi non plus ». Au-delà de la plaisanterie, la limite de la méthode est évidente puisque rien ne garantit que le camarade de classe pris comme modèle soit davantage calé que le copieur. Il n’empêche que, malgré ce risque, les avantages sont tout aussi apparents. En situation de totale ignorance, la possibilité de récupérer de précieuses informations existe. On ne perd rien à chercher l’inspiration au dehors. La rationalité mimétique n’est pas réservée qu’aux cancres. De leur chaise aux marchés financiers, il n’y a qu’un pas et, en ce lieu, les moutons se multiplient comme des lapins. En effet, tout en étant plongés dans l’incertitude, les traders y sont soumis à d’incessantes rumeurs.

Jusqu’ici, le mimétisme était lié à une action consciente mais, en fait, il s’étend largement au-delà des conduites faisant l’objet d’une forme de délibération. Des études terrain menées dans un cadre professionnel le démontrent amplement. Alexandre Mas et Enrico Moretti ont ainsi mesuré avec minutie le rythme de travail des caissiers d’une chaîne de supermarchés américains. Ils ont observé que les employés calquent leur comportement de façon quasi machinale sur leurs voisins de caisse. S’ils sont positionnés à proximité d’un collègue très rapide, ils accélèrent leur vitesse de scannage des produits alors que, au contraire, ils ralentissent le rythme quand le voisin est d’une lenteur manifeste. Cet exemple témoigne combien l’emprise du conformisme est forte en société. Les attitudes de nos pairs nous servent de boussole. Avec beaucoup de délicatesse, le PDG d’Orange avait qualifié de « mode » la succession de suicides dans l’entreprise qu’il dirige. Cependant, sur le fond, son constat était assez juste. Se sentant totalement déclassé, un collaborateur avait fin à ses jours. D’autres, dans la même situation, avaient été influencés. En d’autres termes, la médiatisation de comportements considérés comme anormaux, inévitable dans une société ouverte, conduit à leur répétition.

Le bâillement a fait l’objet de recherches paradoxalement passionnantes. Quand une personne ouvre grand la bouche, il n’est pas rare qu’elle suscite un imitateur, voire une stimulante réaction en chaîne. Ce n’est pas précisément une contagion virale mais plutôt l’empathie qu’il convient d’invoquer pour rendre compte du phénomène. L’homme est capable de se mettre à la place de ses congénères, de ressentir ses émotions, sa joie, sa peine, sa colère, sa fatigue ou son ennui. Les petits malins jouent d’ailleurs de l’empathie avec habileté. Un bon négociateur n’hésitera pas à reprendre certaines des expressions employées par son interlocuteur mais aussi sa gestuelle et ses mimiques. Il n’existe pas de meilleure manière pour arriver à un résultat satisfaisant dans une transaction commerciale, mis à part les pots-de-vin. Attention toutefois à ne pas forcer le trait. En singeant son vis-vis, la probabilité de lui taper sur le système est loin d’être nulle.

Pour conclure, rappelons que l’ambivalence du mot « même », qui signifie unique (« moi-même ») tout autant qu’identique (« même robe »), est source de tension. Avec la notion de « désir mimétique », l’anthropologue René Girard explique que l’individu aspire à s’approprier ce que l’Autre possède. L’envie est son moteur. Comme par hasard, l’enfant désire le jouet de son camarade mais aucun de ceux qui sont disponibles dans l’espace de jeu. Cette rivalité débouche sur de la violence : les deux enfants finissent par se crêper le chignon. En raison de l’omniprésence du désir mimétique, la stabilité du corps social se trouve menacée. Le risque d’implosion générale est même élevé. Le sacrifice d’un bouc-émissaire permet alors de détourner l’agressivité de chacun vers une victime qui possède deux caractéristiques : elle est suffisamment distante du groupe pour que ses membres ne se sentent pas trop concernés par son sort et, simultanément, elle en est suffisamment proche afin que les passions puissent se libérer. La ménagerie est pleine cette fois : les moutons ne sont plus des lapins mais des boucs.

Conseils de lecture :

Girard René, Le bouc émissaire, Le Livre de Poche, Paris, 1986.
Maurin Eric, La fabrique du conformisme, Paris, Seuil, 2015.

DES LOIS POUR RENFORCER LA MEMOIRE. QUELLE HISTOIRE !

La population de la majorité de pays riches vieillit. Il n’est évidemment pas question d’emprisonner nos glorieux parents mais l’augmentation du nombre de personnes frappées par la maladie d’Alzheimer résonne bizarrement avec la multiplication des lois mémorielles. D’un point de vue juridique, sous certaines latitudes, il est interdit désormais de souffrir d’une mémoire défaillante.

 

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Tous les Etats célèbrent les événements qui ont pour vocation de cimenter leurs citoyens, c’est entendu. Ces grands moments ne sont pas forcément liés à une guerre mais, en fouillant bien dans leur passé, même les pays qui se sont fait systématiquement casser la figure sur les champs de bataille sont capables de monter en épingle une vague escarmouche qui ne s’est pas terminée en raclée monumentale en leur défaveur. Ces lectures du passé sont parfois contradictoires : l’Empereur Napoléon 1er est regardé en France avec une admiration mêlée d’une gêne indéfinissable tandis que, dans le reste de l’Europe, il est plutôt perçu comme un tyran qui a mis le continent à feu et à sang pour assouvir sa soif de conquêtes. C’est normal, il n’existe pas qu’une seule manière d’appréhender l’histoire. Edicter une loi mémorielle relève d’une logique entièrement différente. Il s’agit de graver sa propre version de l’Histoire dans la loi au point de condamner pénalement ceux qui défendent une vision opposée. On s’attendrait à ce que les lois mémorielles soient l’apanage des dictatures. Il n’en est rien. Quelques démocraties accordent toutes les libertés à leurs citoyens, en matière d’économie, de religion ou de vie sexuelle à l’exception d’une seule, celles de proposer leur interprétation de divers pans du passé.

George Santayana pensait que « ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter ». Il n’est pas question de nier qu’il est utile de tirer des leçons de l’Histoire, ni qu’il est important que le comportement des aînés soit porté à la connaissance des jeunes générations. Cependant, une loi mémorielle dépasse, pulvérise même, ces exigences. Bien sûr, certaines thèses se veulent provocatrices, cherchent à heurter, voire s’inscrivent dans un agenda politique mais doit-on envoyer un individu en prison juste parce qu’il affirme que la terre est plate ? De plus, le contraste entre la rigueur affichée à propos de la narration du passé, où par définition plus aucune correction n’est possible, et l’impuissance à infléchir le cours des événements présents, où des marges de manœuvre existent malgré tout, interpelle forcément. Et puis n’oublions pas que les concepteurs de lois mémorielles obéissent autant à des impératifs politiques que les adversaires qu’ils s’efforcent de rendre silencieux. En France, Jean-Claude Gayssot, qui est l’origine de la première d’entre elles, était un ministre communiste. En visant à réprimer la contestation de crime contre l’humanité, il s’attaquait en fait à l’extrême-droite. Il instrumentalisait l’histoire lui aussi.

Que le génocide arménien par la Turquie soit mentionné dans les manuels scolaires est indispensable mais la volonté de punir les négationnistes au moyen d’une loi a débouché sur une cacophonie au niveau de la représentation nationale. En 2006, l’Assemblée nationale avait adopté en première lecture une proposition de loi faisant de la négation de ce génocide un délit. Face à la crise diplomatique avec la Turquie qui se profilait à l’horizon, le sujet devenant un objet de marchandage entre Etats, l’initiative a été brutalement bloquée avant le vote du Sénat. Du reste, même sans loi mémorielle, l’intrusion des questions historiques dans la sphère politique les enveloppe nécessairement de tout un ensemble de tares qui sont spécifiques à cet univers. Les historiens chevronnés sensibles à cette dimension politique ne sont pas épargnés par les positionnements à géométrie variable. Quand les indélicats cow boys Michael Marrus et Robert Paxton formulaient de violentes critiques contre le régime de Vichy, Henry Rousso exhumait tous types d’arguments afin d’atténuer l’impact de la collaboration française avec les nazis. Il a suffi que le sulfureux Eric Zemmour monte au créneau pour tisser des louanges au Maréchal Pétain pour que l’historien français présente quasiment l’opinion inverse.

Eviter que les hommes politiques n’écrivent l’histoire relèvent du bon sens le plus élémentaire. Ce n’est pas uniquement un problème de compétence mais parce que l’irruption des questions historiques dans l’arène politique cristallise davantage encore les passions qui les entourent. Abandonner ces débats à la sagacité des historiens ne signifie pas qu’une vérité absolue s’imposera comme par magie. En revanche, c’est la garantie que les effets des polémiques seront moins ressentis par les populations concernées. Un exemple d’actualité le démontre amplement. En Pologne, la majorité de droite nationaliste s’est aventurée sans peur du ridicule sur le terrain des lois mémorielles. Ivresse ou pas, elle a décidé d’interdire que le nom du pays soit associé d’une manière ou d’une autre à l’œuvre d’extermination des Juifs entreprise par l’Allemagne. Même si les pogroms d’après-guerre en l’absence de toute présence allemande ne semblent pas relever de la loi, cette démarche a aussitôt suscité l’ire d’Israël.

Les politiciens des deux pays sont montés dans les tours avant que le Président polonais n’amorce une désescalade en annonçant qu’une ancienne déportée juive qui accompagnerait des jeunes dans le cadre d’un voyage scolaire ne serait pas emprisonnée, ni enfermée dans un des camps locaux d’ailleurs, si elle racontait qu’elle a été dénoncée par des Polonais – la loi est en effet supposée s’appliquer aussi aux ressortissants étrangers. Les querelles d’historiens sont plus techniques. Elles passionnent moins les foules. Les défenseurs de la Pologne soulignent que ce pays comptabilise le plus grand nombre de « Justes parmi les nations ». Rapporté au nombre de Juifs présents sur le sol polonais avant-guerre, ce n’est toutefois plus du tout la même musique. Les pro Pologne notent alors que, parmi les Juifs qui ont survécu grâce à des Polonais, dans 75 % des cas, l’aide était motivée par des raisons humanitaires et non pécuniaires. Comme c’est beau ! Jan Grabowski a prouvé dans un ouvrage extrêmement rigoureux que ce résultat était biaisé. Le plus souvent, les Polonais cachaient les Juifs pour de l’argent et quand celui-ci venait à manquer, ils les dénonçaient ou bien les tuaient. Ces cas de figure n’apparaissent pas dans les statistiques des survivants. En fait, le taux d’assistance humanitaire est de 25%. Nous voici dans les archives poussiéreuses et les notes de bas de page. Le calme est revenu.

Conseils de lecture :

Grabowski Jan, Hunt for the Jews: Betrayal and Murder in German-Occupied Poland, Bloomington, Indiana University Press, 2013.
Marrus R. Michaël et Paxton Robert R., Vichy et les Juifs, Paris, Calmann Levy, 2013.

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En 2015, douze décès ont été enregistrés à la suite d’un selfie mal maîtrisé. Par comparaison, la même année, huit personnes ont subi un sort identique en raison d’une attaque de requin. Toutefois, par rapport aux milliards de selfies pris dans le monde, le nombre de personnes qui survivent à cette pratique quasi religieuse reste extraordinairement élevé. Il n’est pas question de la décourager, juste de tenter d’examiner de quoi la culture du selfie est le nom.

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C’est un lieu commun de souligner que l’individualisme s’est répandu de façon débridée dans nos sociétés. En 1985, Thierry Le Luron et Coluche organisaient une parodie de mariage qui déclenchait l’hilarité sur le territoire français. En 2017, le médiatique Jeremstar revêtait une superbe robe blanche et convolait en justes noces avec lui-même. La « sologamie » prête bien sûr à sourire : mis à part les schizophrènes, l’entente est supposée régner dans le ménage et c’est tant mieux parce que les divorces deviennent alors très compliqués. Toutefois, cette illustration du tout-à-l’égo n’est pas uniquement la marque d’un narcissisme assumé. Le corollaire de la volonté déclarée de satisfaire ses phantasmes les plus fous, d’aller au bout de ses rêves, est un affranchissement des contraintes ou des liens traditionnels. Les individus ne vivent pas pour autant comme des atomes isolés. Les spécialistes du marketing, ces nouveaux sociologues, décrivent avec gourmandise l’émergence des tribus comme des regroupements de consommateurs partageant les mêmes valeurs. Ces communautés se forment et se défont au gré des intérêts des individus qui les composent. L’appartenance à une tribu dépend d’affinités. Lorsqu’elles s’évanouissent, on quitte la tribu.

Ces attachements plus éphémères ne sont pas comparables aux anciens, davantage ancrés dans le temps et souvent perçus comme des chaînes pesantes. Notre propos n’est pas de discuter des bienfaits de l’érosion d’institutions comme le mariage ou la religion, qui jouent un rôle de repoussoir convenu aussi bien que de balise. Cependant, force est de constater que l’individualisation s’en prend désormais à des solidarités qui, au moins en Europe, ont longtemps semblé complètement immunisées face à ce type d’attaques. C’est ainsi que la protection sociale a fini par se trouver sur le gril même dans un pays comme la France. Le raisonnement est d’une simplicité irrécusable en apparence : si des individus ne se soucient pas de leur santé, pourquoi la collectivité devrait-elle payer le prix de leur inconséquence ? C’est d’ailleurs à se demander comment il est possible qu’une telle position n’ait pas été exprimée auparavant. Le discours lénifiant des partisans de la politique de soutien aux plus défavorisés anesthésiait-il la lucidité à ce point ? Pour cette pensée libérée, la population des obèses constitue une cible de choix. Elle est visible, à mobilité réduite et son poids dans les dépenses de santé est écrasant : les 15% d’obèses sont à l’origine de 22 % des dépenses de santé sans compter le coût social qu’ils occasionnent et qui avoisine les 13 milliards d’euros.

L’image du gros a varié tout au long de l’Histoire. Sa représentation n’a pas toujours été négative : une surcharge pondérale a même été associée à l’idée de force, à la notion d’opulence. Puis, une lente dégradation s’est opérée coïncidant avec le moment où l’ours a cédé au lion le titre de roi des animaux en plein milieu du Moyen Age. Dans « La soif du mal », la scène dans laquelle l’odieux Orson Welles baigne dans un tas d’immondices, incapable de se relever, incarne à la perfection le dégoût que l’obésité est susceptible de susciter. Elle a fini par s’imposer même si les rondeurs évoquent parfois une rassurante bonhomie à la manière du sergent Garcia dans « Zorro ». Faut-il y voir une marque de jalousie ? N’oublions pas, par exemple, que le prix du billet d’avion au kilo est plus bas lorsque le voyageur est infiniment dodu. Mais ce n’est pas la bonne explication. La stigmatisation des formats XL renvoie plutôt, en fait, à la responsabilité individuelle. A la différence de pathologies telles que les tumeurs cérébrales qui frappent les hommes sans aucune logique apparente, l’obésité est d’ordinaire liée à des comportements humains. Les troubles cardio-vasculaires ou le diabète qui lui sont imputés sont donc jugés évitables. Le rôle de facteurs génétiques ne peut certes être écarté dans certains cas mais les individualistes partis à la pêche au gros se focalisent prioritairement sur les conduites alimentaires déviantes.

La faille de cette réflexion ne réside pas exactement dans le défaut de solidarité. A chacun ses valeurs et, après tout, il faut bien vivre avec son temps ! L’étape suivante sera certainement de militer afin de réformer l’assurance habitation. En effet, si on y réfléchit bien, pourquoi les résidents du troisième étage devraient-ils contribuer à l’indemnisation des imprudents, voire des crétins, domiciliés au rez-de-chaussée et, de ce fait, beaucoup plus exposés aux inondations. Le problème de ce type d’approche est qu’elle sous-entend que le comportement humain résulte nécessairement d’un choix libre et non contraint. Or, sur la question du logement, il est clair que le prix d’un appartement au troisième étage est plus élevé que celui du rez-de-chaussée. Certains n’ont simplement pas les moyens financiers de se loger en hauteur.

Si l’on revient à la problématique de l’obésité, c’est un peu la même chose. Des paramètres socio-économiques jouent sur l’alimentation. Un quart des personnes dont le revenu est inférieur à 900 euros par mois se trouve en surcharge pondérale alors que la proportion est de 7 % pour les individus percevant plus de 5 300 euros. Historiquement, les démunis n’ont jamais mangé comme les nantis. Il fut un temps où le pain blanc était réservé à la noblesse tandis que les paysans se nourrissaient de pain noir riche en céréales… c’est l’inverse aujourd’hui. Pour un ouvrier du bâtiment fatigué, un bon plat de pâtes est plus accessible à tous points de vue qu’une initiation à la cuisine moléculaire ou, à défaut, un mets délicat dans lequel l’électrisant quinoa est mis en vedette. La malbouffe est l’effet plus que la cause des inégalités. Et pourtant la tendance est à balancer son porc… pourvu qu’il soit gros.

Conseils de lecture :

Pastoureau Michel, L’Ours. Histoire d’un roi déchu, Paris, Points, 2015.
Reymond William, Toxic Food : Enquête sur les secrets de la nouvelle malbouffe, Paris, J’ai lu, 2015.