SALE RACE !

Mieux vaut être un homme blanc qu’une femme de couleur quand on cherche du travail. Le combat contre les discriminations de toutes sortes est loin d’être gagné. Il mérite une attention permanente. En même temps, ses dérives inquiétantes ne doivent pas être passées sous silence.

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Il était une fois un individu très observateur qui prit conscience que tous les êtres humains n’avaient pas la même couleur de peau. Après avoir écarquillé les yeux, il se rendit à l’évidence, il y avait bien des Blancs, des Noirs, des Jaunes, des Rouges. Il se plongea dans les livres anciens et trouva confirmation que son constat était assez novateur. Les hommes n’avaient certes jamais manqué de mettre le doigt sur diverses caractéristiques les distinguant les uns des autres. L’approche binaire des Grecs est bien connue. D’un côté, il y avait ceux qui parlaient leur langue, signe de l’appartenance à une civilisation raffinée et, de l’autre, le monde barbare caractérisé par les borborygmes provenant des individus qui avaient l’infortune d’y être relégués. Il était également arrivé que des hommes soient frappés par la différence d’apparence plutôt que par la dimension culturelle. Pour leur plus grand malheur, les Incas confondirent les conquistadors avec des envoyés du « Dieu blanc », leur témoignant un temps un immense respect. Pourtant, jusqu’à ce farfelu, les analyses de ces dissimilitudes n’avaient jamais été associées à des conséquences inéluctables. D’ailleurs, le plus souvent, il suffisait de devenir chrétien pour être sauvé.

Le problème n’est pas qu’un « homme de science » ait un jour établi un lien entre le comportement des individus et leur race présumée. D’autres êtres originaux n’ont pas manqué de gratifier l’espèce humaine de découvertes sidérantes, témoignant d’une créativité quasiment sans limite. Prenons Jules Allix, l’inventeur de la théorie des « escargots sympathiques », méthode télégraphique fondée sur la capacité de ces gentilles bestioles à rester physiologiquement en contact après l’acte sexuel. Personne ne l’a suivi dans ses délires et il a même été interné à l’asile de Charenton. Dans le cas de le théorie des races, le drame est que la mayonnaise a pris. On a même assisté à une remarquable effervescence de ces idées avec notamment le courant des « anthroposociologues », dont Carlos Closson, Otto Amon et Georges Vacher de Lapouge ont été les sinistres têtes de gondole, jusqu’à inspirer le nazisme. En cette fin de dix-neuvième siècle, la frontière entre nature et culture était poreuse. D’où la macédoine produite par de nombreux chercheurs.

Les répercussions de ces débats n’ont pas été anodines. Après la guerre de Sécession, l’esclavage fut aboli aux Etats-Unis mais la question des rapports sociaux entre Blancs et Noirs n’était pas résolue pour autant. Le quatorzième amendement de la Constitution stipulait que les deux catégories de citoyens étaient égales. Toutefois, comme le climat était à la réconciliation nationale, une forme de ségrégation raciale fut autorisée puisque le racisme était profondément ancré dans le Sud du pays. Dans l’affaire « Plessy v Ferguson« , la Cour suprême grava en 1896 le principe « séparé mais égal » dans la loi. Les Noirs pourraient voyager dans les mêmes trains que les Blancs mais pas dans les mêmes wagons. La justification de cette politique s’appuyait maintenant sur des arguments pseudo-scientifiques. Il fallut attendre les années 1950 pour que s’opère une véritable remise en cause de cette citoyenneté à deux vitesses. Les Noirs commencèrent à se mobiliser pour obtenir un respect de leurs droits fondamentaux. En refusant de céder sa place à un Blanc dans un bus, Rosa Parks marqua fortement les esprits. Marche après marche, le mouvement des droits civiques parvint enfin à faire bouger les lignes.

Pour Martin Luther King, qui fut une des figures emblématiques de ce mouvement, il était essentiel que les Blancs se rallient à la protestation. Dans son esprit, c’était au moins autant une question d’efficacité, la force du nombre, que de valeurs. En effet, la ségrégation raciale ne devait pas être une préoccupation que pour la minorité noire. Elle constituait une tache pour l’ensemble de la société américaine. La participation des premiers progressistes blancs, qui furent bientôt rejoints par d’autres, annonçait la victoire à venir. Elle représentait la preuve que la lutte contre le racisme était l’affaire de chacun, que les hommes de toutes les couleurs étaient capables de s’entendre sur l’idée que tous devaient disposer des mêmes droits. La proportion de manifestants disposant  d’un doctorat sur les théories de l’évolution était infime. Leur position ne reposait pas sur des découvertes scientifiques mais sur un postulat moral. Quelques années plus tard, un Blanc nommé Stetson Kennedy réussit à infiltrer le Ku Klux Klan. En tournant en dérision les coutumes secrètes et les croyances de ses membres, il œuvra à la décrédibilisation de l’ensemble de l’organisation.

Le contraste avec la France d’aujourd’hui est frappant. Sous prétexte de lutte contre les inégalités raciales, certains militants préconisent de séparer les non Blancs, qualifiés de « racisés », des Blancs. La justification de cette ségrégation à rebours n’est pas triste. En tant que dominants économiquement, politiquement et culturellement, les Blancs sont jugés être incapables de comprendre la légitimité des revendications de minorités. Dans les organisations antiracistes qui adhèrent à cette vision, des réunions sont supposées être réservées aux « racisés » et d’autres aux « racistes »… euh aux Blancs. C’est exactement la configuration que les pires racistes du Sud des Etats-Unis auraient rêvé de rétablir. Indépendamment du fait qu’il s’agit d’un incroyable pied de nez, cette conception sous-entend que les différences entre les êtres humains sont irréductibles. Aucune action collective n’est à même de les rassembler sur des valeurs communes. Peut-on imaginer meilleur terreau pour le racisme ? Le Parti des Indigènes de la République est l’un des propagateurs les plus fervents de ces discours qui consistent à perpétuer le rapport colonisateur-colonisé. C’est évidemment sans fin. L’homosexualité n’est-elle pas une déviance imposée par les colonisateurs ?

Conseils de lecture :

Bourseiller Christophe, Et si c’était la vérité. Enquête sur les délires de l’histoire, Vuibert, 2015.
Kennedy Stetson, J’ai appartenu au Ku Klux Klan, L’Aube, 1996.

ELLE NOUS FAIT BIEN MARCHER

La rue est une voie de circulation bordée de maisons. En la parcourant, nous nous déplaçons. Mais comme nous ne sommes pas seuls à agir ainsi, nous y faisons aussi des rencontres bonnes ou mauvaises. La rue sert même à l’occasion de lieu de rassemblement, notamment pour le peuple en colère. Alors la rue nous veut-elle du bien ?

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La foudre s’est abattu sur le malheureux Emmanuel Macron lorsqu’il s’est mué en conseiller de Pôle Emploi, suggérant à un jeune de 25 ans formé dans l’horticulture de «traverse(r) la rue » pour décrocher un emploi. Le résultat de cet échange fut paradoxal. Le chômeur suivit la recommandation et traversa effectivement la chaussée pour présenter sa candidature à des postes dans le secteur de l’hôtellerie… mais en vain. En revanche, une fois revenu à la case départ après avoir retraversé dans l’autre sens, la fédération horticole lui avait déroulé le tapis rouge, lui proposant un emploi. Sur cette séquence, le président de la République a surpris en associant la rue à une opportunité économique. Même s’il avait été précédé dans un registre identique par le président des Etats-Unis, Herbert Hoover, qui avait assuré que « la reprise se trouvait au coin de la rue » au tout début de la crise des années trente, le préjugé à son propos est plutôt défavorable. L’expression populaire « être à la rue », c’est-à-dire y être rejeté, décrit une situation d’échec, un individu complètement dépassé.

Dans un film délicieux, le réalisateur Ernst Lubitsch avait montré que c’était en fait un magasin qui se trouvait au coin de la rue. Mais c’est bien sûr ! Le commerce et les affaires expliquent cette perspective de prospérité. Ceci vaut pour toutes les activités, y compris les maisons closes, où se pratique le commerce de la chair. « Avoir pignon sur rue », c’est bénéficier d’une notoriété traduisible en rentrées d’argent. Le célèbre adage «celui qui a pignon sur rue / a pognon sur son compte à vue » l’illustre. Le souci est que l’argent passe ici d’une main à l’autre. Les clients se font faire les poches. En contrepartie, ils récupèrent évidemment des biens qui les plongeront dans un état de béatitude mais, une chose est sûre, ils ne s’enrichissent pas. La rue n’est donc pas un lieu où la majorité de la population est susceptible d’améliorer sa situation économique. La probabilité de trouver un billet sur le trottoir est infiniment faible et encore faut-il ne pas louper l’occasion. Obsédés par la rationalité, les économistes de Chicago ne les ramassent jamais parce qu’ils sont convaincus que, si c’était un vrai, quelqu’un d’autre l’aurait déjà fait avant eux…

C’est dans une autre direction qu’il convient de s’orienter. La rue offre un véritable boulevard aux mouvements sociaux. Les mécontents de tous bords s’y donnent rendez-vous et y processionnent « tous ensemble tous ensemble, eh ». L’action collective y prend toute son envergure pour le meilleur comme pour le pire. Même si certaines de ses thèses sont aujourd’hui contestées, Gustave Le Bon a été le premier à décrire le phénomène d’agglomération de corps autonomes qui fusionnent dans un tout plein de force et prêt à renverser les montagnes – cela, jusqu’à un éventuel soulèvement. Les barricades bloquent la rue mais ouvrent la voie, entend-on. Le sentiment de « puissance invincible » du tout dilue la responsabilité de chacune de ses unités. C’est pourquoi tous les débordements sont possibles. De plus, les buts de ces masses en mouvement peuvent être d’une extrême diversité : lutte contre les inégalités économiques, défense de l’identité nationale, accomplissement d’un pogrom – ces motivations n’étant parfois pas exclusives les unes des autres, cela s’appelle alors la « convergence des luttes ».

D’aucuns considèrent que la meilleure incarnation de la démocratie est constituée par un peuple en marche, immaculé. Derrière lui, se trouvent des théoriciens, ceux qui sont capables de décrypter ses intentions les plus profondes. Même si ce ne sont pas les structures qui défilent dans la rue, c’est tout comme. Il est vrai que le diagnostic ne pose guère de problème : la vision d’une foule en colère suggère une critique virulente de l’ordre établi. Le système est corrompu et la démocratie confisquée. Les petites gens souhaitent reprendre tout bonnement « les clés du camion ». C’est au niveau de la médication que les avis divergent. L’extrême-gauche ne propose assurément pas les mêmes remèdes que l’extrême droite. Pourtant, l’une et l’autre prétendent représenter essentiellement la volonté du peuple. Comment la rue tranchera-t-elle dans ces conditions ? A priori, par la loi du plus fort parce que la saine colère des citoyens rend leur violence légitime. Dans le cas des gilets jaunes, on notera que les casseurs des deux camps se sont soigneusement évités. Ils se sont entendus en revanche pour provoquer un maximum de dégâts sur leur passage.

Par sa stratégie d’écrasement des corps intermédiaires, qui a été combinée à de petites piques adressées à la population, Emmanuel Macron a contribué à pousser cette dernière dans la rue. La violence qui s’est ensuivie a servi indirectement les intérêts des gilets jaunes, au grand dam du gouvernement qui misait sur un rejet du mouvement dans les sondages justement en raison de cette brutalité. Il est clair que la rue est le lieu idéal pour que ce type de comportement puisse marquer les esprits. Si les mécontents avaient saccagé leur propre domicile, le président n’aurait certainement pas fait la moindre concession… Par contraste, il y a plus de chance qu’un individu développe une authentique réflexion dans un cadre structuré, son appartement ou une réunion publique, que dans l’excitation de la rue où la confrontation des émotions des uns et des autres ne garantit pas la formulation de revendications sensées et susceptibles de faire l’objet d’un consensus général. Les prochaines élections n’auront pas lieu dans la rue mais dans l’isoloir. Le score des listes gilets jaunes ne devrait pas faire péter les compteurs…

Conseils de lecture :

Le Bon Gustave, Psychologie des foules, PUF Paris, 2013.
Lubitsch Ernst, The Shop Around The Corner, Metro Goldwyn Mayer, 1940.

BINGO !

La première leçon que l’épargnant en culottes courtes est invité à retenir est simple : le rendement est corrélé au risque. Tout le jeu consiste à dénicher des placements qui échappent à cette règle. Les fonds vautours sont spécialisés dans la quête de ces pépites. Mais ils ne sont pas ouverts à tous. Ils exigent beaucoup de vice et de perversité. Si vous possédez une once de sens moral, passez votre chemin…

vautour.jpgAu commencement étaient les obligations. Il ne s’agit pas de devoirs que l’on est amené à accomplir ainsi que des bataillons d’étudiants l’écrivent sur leur copie mais de titres de créances. Un agent économique qui souscrit à une obligation d’Etat classique prête à la puissance publique une somme définie pour un temps donné – 10 000 euros sur 20 ans par exemple. Cela signifie que ce montant lui sera remboursé à la fin de la période et que, pour le remercier de sa bonté, l’Etat lui versera des intérêts chaque année – lesquels lui rapportent plus que le livret A. Le détenteur ne possède que ce droit économique. A la différence de l’actionnaire qui est également décisionnaire, il ne peut s’inviter à la table du conseil des ministres. Le risque est a priori minime puisque, normalement, les Etats ne disparaissent pas. Une obligation d’Etat est donc plus sûre qu’une obligation émise par une entreprise. Dans ce schéma, les agences de notation jouent un rôle crucial : elles évaluent le sérieux avec lequel l’emprunteur gère ses propres finances, c’est-à-dire sa capacité de remboursement à terme. Une mauvaise note indique un risque de défaut à l’échéance, et donc un taux d’intérêt plus élevé. Risque – rentabilité, répétons-le.

En réalité, il est déjà arrivé que des Etats manquent de rigueur dans la gestion de leur budget, qu’ils se comportent en cigale plus qu’en fourmi. Au Moyen Age, où l’arbitraire régnait en maître, il suffisait aux souverains impécunieux de saisir leur créancier au collet pour se retrouver dispensés du paiement de leur dette. Avec le développement des marchés de capitaux, la tentation du bras d’honneur est plus rare mais sa survenue n’est pas impossible. Depuis le dix-neuvième siècle, la Grèce a ainsi annoncé un défaut de paiement à cinq reprises. Si une créance est jugée objectivement irrécouvrable, son détenteur n’hésitera pas à s’en débarrasser en la vendant avec une décote, laquelle dépasse parfois les 90 %. L’agent économique qui a placé ses 10 000 euros en obligations se contentera de récupérer un montant de 1 000 euros. C’est toujours mieux que rien. La question qui se pose est alors : qui est donc suffisamment crétin pour lui offrir ces 1 000 euros contre un bout de papier qui ne vaut rien ? Le pays est exsangue, quasiment en état de mort clinique financière. Il ne règlera jamais les 10 000 euros. Quel est l’intérêt de la transaction pour le nouveau détenteur de l’obligation ?

Ceux qui rêvent du geste d’un samaritain, d’un partisan de l’école de la seconde chance, en seront pour leurs frais. Bienvenue dans l’univers des fonds vautours parce que les desseins de l’acheteur sont plutôt machiavéliques. Son raisonnement repose sur la formule « quand A doit 100 euros à B, il ne dort plus… mais, quand il lui doit 1 million d’euros, c’est B qui ne dort plus ». Autrement dit, conscient de la gravité de la situation financière du débiteur, le créancier est susceptible d’envisager une restructuration de la dette, en procédant à des allègements, à un rééchelonnement du paiement des échéances. Ce sont des techniques de réanimation financière d’urgence qui sont appliquées afin de réussir le sauvetage du pays en danger. Dans cette optique, les créanciers agissent souvent de manière collective. Le « club de Paris » regroupe des créanciers publics tandis que le « club de Londres » rassemble des créanciers privés comme les banques commerciales et les fonds d’investissement. Si tout le monde tire dans le même sens, l’efficacité est plus forte. Les Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), les plus dénués de ressources, ont bénéficié de l’assistance de la communauté internationale dans le cadre d’un programme lancé par le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale.

Les fonds vautours refusent de renoncer à une partie de la somme qui leur due et, si l’effort collectif consenti par le reste des créanciers porte ses fruits, ils se présentent immédiatement au guichet pour encaisser leur argent, quitte à fragiliser en retour le pays en mauvaise santé financière. Ces fonds ne font pas que réenfoncer la tête sous l’eau à celui qui vient à peine de la sortir. Ils s’en prennent aussi aux agonisants en réclamant le règlement de leur créance devant les tribunaux. Il est vrai que, même quand il n’y a que la peau sur les eaux, il reste des organes comme les reins à prélever – l’or du rein en quelque sorte. Pour obtenir un paiement intégral plus les intérêts de retard, les fonds peuvent notamment demander la saisie d’avoirs à l’étranger d’un pays qui n’honore pas ses engagements. Ils ont d’autant plus de chance de parvenir à leur fin que les pays qu’ils ciblent ont rarement les moyens de s’attacher les services de juristes de premier plan.

Une illustration pour finir : il y a quelques années, la Roumanie a souscrit à une obligation d’Etat de la Zambie. Convaincue que le pays africain ne paierait pas sa dette, elle a cédé son titre de créance avec une décote significative. Le fonds vautour Donegal l’a racheté au prix de 3,2 millions d’euros alors que la valeur originelle des obligations était de 30 millions d’euros. La justice anglaise a finalement obligé la Zambie à verser 17 millions d’euros à Donegal, certes moins que les 55 millions réclamés… mais la culbute est appréciable malgré tout, plus de 330 % ! Dans certains cas, le bénéfice peut même avoisiner les 2 000 %. Les animaux rapaces remplissent au moins une fonction utile dans la nature. Ils nettoient les cadavres et évitent la propagation d’épidémies. Pour les rapaces humains, le service rendu à la collectivité est moins apparent…

Conseils de lecture :

Bouchoux Jean-Charles, Les pervers narcissiques, Pocket, Paris, 2014.
CATDM, « Fonds Vautours : Une espèce méconnue de la jungle financière », 8 décembre 2017, http://www.cadtm.org/Fonds-vautours-Une-espece-meconnue.

LA GUERRE DU CHOCOLAT N’AURA PAS LIEU

Le groupe Mars a décidé qu’il ne vendrait plus que du chocolat… vert d’ici à 2025. La couleur ne renvoie pas à la volonté d’être assorti au petit bonhomme de la planète du même nom mais à l’idée d’être produit en respectant les exigences du développement durable.

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Les fèves de cacao ont servi de monnaie chez les Aztèques et les Mayas. Leur durée de vie limitée interdisait toute forme de thésaurisation. C’est toutefois leur utilisation comme matière première du chocolat qui leur a valu une renommée planétaire et l’infinie gratitude des gourmands. La boisson qui en est tirée a même été estampillée «breuvage des dieux » à l’origine et, pour beaucoup, cette qualification n’est pas usurpée. Toutefois, derrière cette belle histoire, certaines réalités économiques doivent être rappelées. La filière du cacao est caractérisée par un rapport de force extraordinairement déséquilibré entre l’offre et la demande. Du côté de l’offre, environ 40 millions de personnes dans le monde vivent de la culture de l’arbre magique. Il existe peu de grandes exploitations. Plus de 90 % des paysans vivent dans des structures d’une taille inférieure à 10 hectares. Leur revenu ne dépasse pas 5 dollars par jour et par individu. Ces conditions précaires expliquent que le travail des enfants soit répandu. L’émiettement de l’offre contraste avec l’extrême concentration de la demande. Plus de la moitié de la transformation primaire des fèves de cacao, leur broyage, se trouve aux mains d’un nombre très restreint de multinationales. Ce constat vaut également pour la fabrication où Hershey’s, Ferrero, Kraft-Mondelẽz, Mars et Nestlé sont les acteurs prédominants et pèsent également pour plus de 50 % du marché.

Le cacao représente le troisième marché alimentaire mondial après le café et le sucre. Les principaux pays producteurs sont africains, avec la Cote d’Ivoire et le Ghana à leur tête, mais aussi sudaméricains – le Brésil et l’Equateur principalement – et même d’Asie où l’Indonésie se distingue particulièrement. Ils n’ont jamais réussi à s’entendre afin de fonder une organisation internationale qui, à l’instar de l’OPEP dans le pétrole, puisse espérer tenir tête aux grandes multinationales. Pire que cela, au fil du temps, les différents Etats se sont progressivement retirés de la régulation de leur propre filière cacao, laissant les petits exploitants à la merci des mastodontes du secteur. Le prix du cacao traduit ces disparités. Malgré quelques emballements ponctuels souvent liés à des facteurs extérieurs comme le climat, il a chuté de façon spectaculaire en termes réels ces dernières décennies. Mais ce n’est pas tout. Comme dans un dessin animé de Tex Avery où, pour assommer son adversaire, le héros s’empare d’abord d’une planche en bois, puis d’un arbre, d’une maison et enfin d’un train composé de plusieurs wagons, les compagnies dominantes ne se sont pas contentées de ces disparités. Il leur fallait toujours plus d’avantages. Elles ont entrepris de faire évoluer les règles encadrant le marché dans un sens qui leur soit favorable.

Un débat s’est tenu sur le concept de chocolat et, que le lecteur se rassure, il n’était pas philosophique… il était simplement juridique. En Europe, les multinationales ont finalement été autorisées à adjoindre à leur production jusqu’à 5% d’autres matières grasses végétales que le beurre et le cacao tout en conservant l’appellation « chocolat ». De cette manière, la directive dite chocolat de 2000 leur a donné un coup de pouce supplémentaire. Jusqu’à cette date, une cacophonie régnait au sein de l’Union : les pays orthodoxes étaient intransigeants et exigeaient que le chocolat soit entièrement pur alors que les hérétiques acceptaient qu’il intègre des matières grasses végétales moins coûteuses comme le beurre de karité. Ce schisme obligeait les grandes compagnies à commercialiser des produits différents selon qu’elles les vendaient à tel pays ou à tel autre. Désormais, la gestion des contenus et des emballages est simplifiée. De plus, la possibilité d’utiliser des constituants alternatifs au cacao a renforcé l’affaiblissement de ses exploitants dans les négociations commerciales puisqu’il n’est plus aussi indispensable qu’auparavant dans la production du chocolat.

Les disparités étaient (et sont) tellement criantes que le cacao est devenu un des premiers produits du commerce équitable. Les familles des exploitants adhérant au programme mis au point par des organisations militantes étaient maintenant sauvées des griffes du marché. Leur rémunération était garantie et déconnectée du prix du cacao sur le marché mondial. En esquivant les intermédiaires habituels, par l’odeur de commission alléchés, et en réclamant au consommateur un petit effort, la filière est parvenue à s’imposer et à même faire des émules. En effet, toujours soucieuse d’embellir son image, la grande distribution a décidé également de s’engager dans cette voie en créant son propre chocolat équitable. Cependant, malgré cet engouement, le commerce du cacao hors des mécanismes du marché compte pour moins de 10 % des échanges mondiaux. La situation de la majorité des exploitants ne s’est pas améliorée. Pour s’en sortir, ils n’ont pas hésité à convertir des forêts en terres agricoles, notamment dans des zones protégées.

Bien leur en a pris. La conscience des grandes compagnies s’est réveillée d’un coup. Le dénuement des familles des exploitants et le travail des enfants n’avaient pas suscité la même réaction de de leur part pendant des décennies. Le danger qui menace la planète et les arbres les a manifestement beaucoup plus affectés. Les conséquences de la déforestation sont bien connues : plus de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, une érosion des sols, moins de biodiversité et de précipitations. C’est pourquoi l’état d’alerte a été décrété. Un plan qui s’inscrit dans une logique de développement durable a été concocté. L’approche a dû être globale : il a fallu se soucier de la sécurisation des revenus des cacaoculteurs afin de leur faire passer l’envie de réduire la surface des forêts. Le progrès social est un effet collatéral de la préoccupation environnementale. Cette conclusion laisse un petit goût amer. Les experts disent que le chocolat est meilleur ainsi.

Conseils de lecture :

Fountain Antonie et Huetz-Adams Friedel, Cocoa Barometer 2018, 2018.
Barel Michel, Du cacao au chocolat : l’épopée d’une gourmandise, Quae, 2008.

UNE SEULE SOLUTION : LA PRO-PRIE-TE !

La gauche semble parfois en panne de propositions. Tétanisée par les lois du marché qu’elle a longtemps combattues avec vigueur, elle tourne en rond. Délaissant l’économie, elle abandonne les plus démunis à leur triste sort pour se consacrer à la défense des minorités dans le champ social. Et si la lumière venait du marché lui-même ? Quel invraisemblable renversement, cela serait.

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En se réveillant le matin, un homme normal doit retrouver ses repères. Il y est aidé par une somme de petites choses. Il est allongé dans son lit qui est situé dans son appartement. Ses habits du jour l’attendent sur son valet et sa tasse de café dans sa cuisine. C’est tellement rassurant que certains, probablement plus angoissés que les autres, n’ont de cesse durant le reste de la journée d’accumuler ces petites choses – appartements, pantalons et paires de chaussures en prévision du réveil le lendemain matin. Pour les grands malades, cette collecte se poursuit même pendant la nuit car l’argent ne dort jamais. Posséder des biens procure de la sérénité. Par contraste, dans sa grande zénitude, le précurseur du mouvement anarchiste Pierre-Joseph Proudhon avait asséné sans ambages : « la propriété, c’est le vol ». Sans aller aussi loin, les religions décrivent souvent les sages, les êtres en quête de spiritualité, comme dépourvus de biens matériels et en itinérance. Ils n’ont ni lit, ni valet, ni appartement. Le point de vue de l’économiste américain John R. Commons a déjà été évoqué dans ce blog. Il intègre les deux perspectives. La propriété permet à un individu de « tenir » (to hold) un bien, et donc de sécuriser ses attentes, mais elle lui octroie aussi le pouvoir de « retenir » (to withold) ce même bien, en privant les autres individus de son usage, les rendant de ce fait dépendant du bon vouloir du propriétaire .

Le récent ouvrage d’Eric Posner et Glen Weyl propose une solution créative pour sortir de cette impasse. Il ne rejette pas l’institution de la propriété privée qui est un des fondements du capitalisme. L’échec du système économique collectiviste, qui lui a été opposé un temps, justifie a contrario le caractère essentiel de l’appropriation privative des biens. La soif de détention de richesses est un des principaux moteurs de l’action humaine. C’est une incitation majeure à faire preuve de dynamisme. En même temps, la concentration de la propriété en un nombre de plus en plus réduit de mains constitue un des plus grands défis du monde contemporain : la croissance des inégalités a fait entrer la plupart des démocraties dans une zone de turbulence. L’idée n’est pas d’interdire la propriété mais de guérir les maux qu’elle suscite. L’objectif est d’obliger les propriétaires à faire circuler les biens, à les rendre plus mobiles. Les récalcitrants seraient pénalisés fiscalement : un taux d’imposition sur la propriété approximativement de 7 % devrait être acquitté. Les montants engrangés seraient reversés sous forme d’un revenu universel. Les plus pauvres seraient ainsi enfin protégés. Examinons ce modèle de «marchés radicaux » – l’expression valant elle-même son pesant de cacahuètes.

Tout propriétaire devrait indiquer quelle valeur il fixe à ses biens. Il serait alors confronté à un dilemme. En indiquant un prix bas, il paierait peu de taxes sur son patrimoine mais il s’exposerait à un risque d’expropriation. En effet, pour peu qu’un autre agent économique soit disposé à régler le montant annoncé, c’est lui qui en deviendrait propriétaire. Imaginons que l’habitant d’un appartement bloque un projet de rénovation immobilière par son simple refus de vente. Il informe l’administration que son bien vaut 100 000 euros. Il s’apprête donc à régler 7 000 euros d’impôts mais, si le promoteur accepte de débourser la somme annoncée, il peut récupérer les clés de l’appartement et transformer l’immeuble à sa guise – c’est lui paiera les taxes évidemment. Il n’y a pas de raison qu’un titre de propriété, qui s’apparente à un pouvoir de monopole, compromette le développement d’activités économiques. Bien sûr, le propriétaire pourrait être tenté de communiquer un prix très élevé, voire dissuasif, de l’ordre de 200 000 euros par exemple. Dans ce cas, il serait obligé de verser lui-même 14 000 euros au fisc. Au bout du compte, la logique de rentabilité devrait permettre de déterminer le meilleur prix pour la société dans son ensemble. Dans ce schéma, l’économie serait significativement plus fluide. Les rentes disparaîtraient.

Cette configuration transforme la propriété privée en une propriété collective qui se loue au plus offrant. Les objections ne manquent évidemment pas. Tout d’abord, comme le note Richard H. Thaler, les individus surestiment spontanément les biens qu’ils détiennent et sous-évaluent ceux qu’ils essaient d’acheter. De façon plus fondamentale, la répartition des biens lors de l’état initial ne serait pas neutre. Les gros propriétaires posséderaient des marges de manœuvre conséquentes. Ils pourraient temporiser, récupérant les biens des individus faiblement dotés qui seraient étranglés par les impôts qu’ils doivent payer. Il y a d’autres critiques encore. Néanmoins, le but n’est pas de niveler parfaitement les niveaux de propriété mais de remplir les caisses de l’Etat afin d’assurer un revenu décent aux êtres qui sont laminés par le rouleau compresseur du capitalisme moderne. D’après Posner et Weyl, avec 7 %, d’imposition, c’est 20 % du PIB qui seraient collectés. La somme est colossale. Il serait donc possible d’orienter les mécanismes du marché dans la direction d’une meilleure justice sociale. Et ce n’est pas tout ! Ce schéma a été mis au point par un duo de chercheurs rattaché en partie à l’Université de Chicago, bastion du libéralisme économique. Ô génération décadente…

Conseils de lecture :

Posner Eric A. et Weyl Glen E., Radical Markets: Uprooting Capitalism and Democracy for a Just Society, Princeton University Press, Princeton, 2018.
Commons John R., Institutional Economics, Transaction, New Brunswick, 1990.

PILE JE GAGNE ET FACE TU PERDS !

Même s’il n’a jamais élu domicile à Chicago, où les meilleurs économistes sont formés, Gilbert Bécaud n’a rien à leur envier. La poésie de ses marchés de Provence avec « pour cent francs du thym de la garrigue / Un peu de safran et un kilo de figues » vaut bien celle des courbes d’offre et de demande. Le marché est un vrai régal pour les sens. Ses alentours encore plus…

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On entend souvent que le travail doit s’adapter à la loi du marché. Ce n’est pas que les chefs d’entreprise soient de mauvais bougres et qu’ils refusent par cruauté d’augmenter les salaires de leurs « collaborateurs ». Surtout pas ! Ils en rêvent tous les matins quand ils se rasent et, pour les PDGères, quand elles se maquillent. Le frein réside dans le respect de la loi du marché. La moindre désobéissance pourrait être fatale pour l’entreprise. Une augmentation intempestive des coûts risquerait de l’affaiblir par rapport à la concurrence et de mettre en rogne les actionnaires. La terre tourne autour du soleil et pas le contraire. Non sans mal, l’homme s’est habitué à cette idée qui le ramenait à un minimum d’humilité. Eh bien, c’est pareil pour l’économie. La loi du marché nous enseigne que, lorsque l’offre est supérieure à la demande, les prix baissent et, quand elle lui est inférieure, ils augmentent. Ceci est vrai pour les tomates, les ordinateurs, les actions Cadbury et même l’appartement de madame Michu. Si les acheteurs se précipitent, elle en tirera un bon prix. Sinon, elle devra procéder à une baisse pour vendre.

Quand on y réfléchit bien, les tomates et les actions Cadbury ne font pas tant de chichis quand leur prix varie. C’est bien typique de l’homme de s’estimer au-dessus des autres produits, des autres espèces, et de commencer à geindre dès que le sort lui paraît défavorable. Sur un plan différent, pour justifier sa consommation de viande, il n’hésite pas à se moquer des antispécistes en imitant le cri de la carotte. Cela ne lui viendrait pas au cerveau de se défendre en arguant que le lion, lui, n’hésite pas à le mettre dans son assiette parce que cela sous-entendrait qu’il ne vaut pas mieux qu’un grand fauve – comme c’est bon, je mange de la viande et de la carotte. Non, l’être humain s’estime bizarrement supérieur aux lions, aux carottes et même aux Carambars de Cadbury. Pour en revenir au marché du travail, il y a déjà un nombre invraisemblable d’entraves à son fonctionnement : la durée, les conditions de licenciement… Il était temps, notamment avec les ordonnances Macron, de flexibiliser un peu tout ça. Que les salariés ne s’y trompent pas, la route est encore longue. Les rigidités ne manquent pas.

L’histoire nous enseigne que ces rapports entre l’offre et la demande de travail ont souvent déterminé l’évolution des salaires. Avec 3,5 millions de chômeurs en France et la possibilité pour les entreprises de délocaliser leur production dans des contrées accueillantes, la loi du marché n’est pas actuellement favorable au travailleur… mais c’est la loi. Cependant, en se plongeant dans le passé justement, on observe que les entreprises n’ont pas toujours souhaité son application. La Peste noire au quatorzième siècle représente une excellente illustration à ce propos. La population européenne diminue d’au moins 30% – certains avancent 50 %. La pénurie de main d’œuvre provoque une flambée des salaires. Ce n’est pas du goût de tout le monde. En 1349, le gouvernement anglais décide de geler la rémunération des travailleurs à son niveau d’avant la peste et les oblige à accepter tout emploi. Deux ans plus tard, un peine de prison est même prévue pour les ouvriers récalcitrants. Il s’agit de tordre le cou à l’«avidité exceptionnelle » des salariés. Cette instauration d’une forme de contrôle social préfigure le « livret ouvrier » mis en service en France sous Napoléon. Le but est de contrôler les déplacements des travailleurs de limiter leur mobilité pour faciliter l’organisation des entreprises. Quand on pense que le MEDEF reproche aujourd’hui à la population de ne pas être assez mobile, c’est mignon… Flexion, extension.

Au final, c’est la « loi du renard » plus que celle du marché qui prime. Il a en effet la réputation d’être malin comme un singe, Goupil. L’origine de cette loi, comme on la désigne savamment dans les milieux académiques, se rattache à une fable assez ancienne. Goupil et le loup Ysengrin s’ennuyaient ferme dans la forêt. Pour faire passer le temps, Goupil suggéra à Ysengrin de mettre des claques à Lapinou selon la règle « s’il a un chapeau sur la tête, on lui dira ‘quoi, tu as mis un chapeau !’ et on cognera ; et, s’il n’en a pas un sur la tête, on lui dira ‘quoi, tu n’as pas mis de chapeau’ et on le frappera ». La blague marcha tellement bien que les deux compères décidèrent de récidiver le lendemain. Pour être originaux, ils remplacèrent le coup du chapeau par des cigarettes  selon la règle « si Lapinou propose des cigarettes avec filtre, on lui dira ‘quoi tu nous offres des cigarettes avec filtre !’ et on sortira la boîte à gifles ; et, s’il nous donne des cigarettes sans filtre, on lui dira ‘quoi tu nous offres des cigarettes sans filtre’ et on lui tapera dessus ». Le jour en question, pas rancunier pour un sou, Lapinou sortit la tête du terrier avec un sourire radieux. A la requête des deux taquins, il répondit innocemment « avec ou sans filtre, la cigarette ?
– quoi, tu n’as toujours pas de chapeau sur la tête !, s’offusqua Goupil, et, boum, lui administra une retentissante paire de claque ».

Conseils de lecture :

Collectif, Le roman de renart, Magnard, Paris, 2016.
Horrox Rosemary, The Black Death, Manchester University Press, Manchester, 1994.

TOUS SERONT EGAUX… MAIS CERTAINS PLUS

Aristote se montrait critique envers la démocratie. Il se méfiait de la foule, de ses humeurs et de sa manipulation. Il abhorrait la démagogie. Pour Mélenchon, c’est tout le contraire. Du peuple en fusion émane la vérité. Alors, entre le grand philosophe et le leader minimo, il faut choisir…

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Dans la constellation des démocraties modernes, la France peut se targuer d’être le premier pays à avoir inscrit dans sa constitution le principe du suffrage universel, pour les hommes – c’était en 1793. Un recul s’est ensuite produit, non parce que les femmes ont fini par être autorisées à voter bien sûr mais parce que, pour se plier aux pratiques répandues à l’époque, le suffrage est redevenu censitaire sur le territoire national. En 1820, une loi électorale dite du « double vote » est même entrée en vigueur : les électeurs les plus imposés étaient en droit de voter deux fois. La justification du suffrage censitaire est bien connue. Seuls les plus riches, ceux qui contribuent fiscalement, doivent pouvoir voter. Ils sont supposés jouer un rôle plus important dans le développement de l’activité économique et doivent en être récompensés. Selon cette argumentation, le choix des dirigeants politiques relève d’une conception particulière des droits et devoirs dans la société. Qu’une possible collusion s’instaure entre les élites politique et économique ne semble pas représenter de problème pour ses partisans. Qui sait s’il ne s’agit pas d’une raison supplémentaire pour soutenir le suffrage censitaire : la coupure entre groupes sociaux est claire et on est certain de se retrouver entre « gens de bonne compagnie ».

Le rétablissement du suffrage universel masculin en 1848 a logiquement suscité des craintes au sein des classes dominantes. Puisqu’elles représentaient une minorité dans la population, le risque qu’elles perdent leurs privilèges était prégnant. Afin d’éviter de mauvaises surprises, les notables ont heureusement pris les choses en main. Il n’était pas rare que les habitants d’un village se rendent en procession jusqu’au bureau de vote accompagnés par le châtelain qui leur donnait ses directives et veillait à ce qu’elles soient scrupuleusement respectées. Ce qui n’était pas bien difficile : le citoyen votait sous les yeux des autres électeurs et c’est le président du bureau qui glissait le bulletin dans l’urne. Avec l’introduction du vote secret, via notamment l’invention de l’isoloir, le contrôle des élites s’est effrité. Elles ont été amenées à lâcher du lest. Jusqu’aux années 1970-1980, les systèmes démocratiques ont été caractérisés par des politiques de redistribution, de transferts sociaux vers les classes moyennes et défavorisées. Les libéraux le regrettaient alors que les socialistes s’en félicitaient mais ce phénomène a été observé de façon générale.

Dans ces circonstances, il convient de s’interroger sur la manière dont les nantis peuvent reprendre la main ou, pour le reformuler autrement, comment leur niveau de richesse est-il susceptible de leur conférer à nouveau un avantage ? On se souvient que l’homme politique britannique Robert Walpole avait asséné cyniquement que « tout homme a son prix ». Mis à part les achats de voix, qui ne sont d’ailleurs pas tolérés sous leur forme la plus visible par la loi, il n’est pas possible d’établir de corrélation directe entre le pouvoir de l’argent et le vote. Pour les plus fortunés, les contributions financières aux campagnes politiques et, plus largement aux partis, constituent un moyen subtil de renforcer ceux qui défendent leurs intérêts. Evidemment, tous les citoyens peuvent agir pareillement en faveur de leur propre champion mais leurs ressources ne sont pas les mêmes. En outre, un système de déductions fiscales pour les donateurs entretient le phénomène. Au final, en 2016, 290 000 contribuables français avaient financé leur parti préféré mais avec de grosses disparités. La somme remboursée par l’Etat était en moyenne de 165 euros quand, pour les 2 900 foyers fiscaux les plus généreux, elle avoisinait les 5 000 euros.

Ces éléments piquent encore plus les yeux si l’on remarque que la contribution de l’Etat à la vie politique (remboursement des frais de campagne…) est, elle, seulement de 1 euro par citoyen. Cela signifie que les partis en France ne sont pas alimentés par l’argent public en fonction de critères objectifs tels que le nombre de suffrages recueillis mais d’après les préférences des plus aisés. Dans l’état des lieux qu’elle dresse des pratiques de financement des partis dans les pays démocratiques, Julia Cagé montre que le cas français n’est pas une exception. Le modèle italien, qui n’est pas plus équitable, offre pourtant une piste intéressante pour sortir de cette logique. En Italie, chaque citoyen est invité s’il le souhaite à consacrer 2 ‰ de son revenu imposable au financement du parti de son choix. Il suffirait de substituer à ce ratio un montant fixe – un euro, deux, voire plus – pour régler le problème. Alors, les sommes qui arriveraient dans les caisses correspondraient aux sympathies exprimées par les citoyens indépendamment de leur niveau de richesse.

L’inlassable course aux pièces jaunes repose sur une croyance : plus une campagne marketing est onéreuse, plus les ventes du produit seront élevées. De ce point de vue, l’homme politique est assimilable à une savonnette. Il est évident que le matraquage publicitaire n’est pas sans impact sur la notoriété d’un candidat. Cependant la stratégie «elle est partout ma binette » ne garantit pas la victoire. Lors de l’élection présidentielle de 2012, les dépenses de campagne de Nicolas Sarkozy ont dépassé le plafond légal et pourtant le Président sortant a été sorti. Une autre idée reçue doit être combattue. L’argent crée nécessairement un déséquilibre au profit des politiciens qui représentent le monde des affaires. Aux Etats-Unis, les candidats à l’élection présidentielle font face à deux options : un financement public, avec des dépenses limitées et interdiction de recevoir des dons privés ou un financement privé, sans aides publiques, ni plafond. Le premier candidat à avoir choisi l’option du financement privé a été… le gentil Barack Obama. En fait, si l’argent est bien le nerf de la guerre, tout ramener à cela ne fait que nourrir le secteur du marketing et trouver des excuses faciles aux perdants.

Conseils de lecture :

Birnbaum Pierre, Le peuple et les gros : histoire d’un mythe, Grasset, Paris, 1979.
Cagé Julia, Le prix de la démocratie, Fayard, Paris, 2018.