ÇA TOURNE PAS TROP ROND

Les rachats de clubs de football par des fonds étrangers se multiplient. Que Qatar Sport Investments ait jeté son dévolu sur Paris Saint-Germain, on le comprend : les Folies Bergères, la Tour Eiffel… Mais quid de Troyes, Nancy ou Sochaux ? Comment ces villes moyennes ont-elles réussi à susciter un quelconque intérêt ? Ce ne sont pourtant pas moins de 9 clubs de D2 qui sont tombés dans l’escarcelle d’investisseurs étrangers. Mais qu’est-ce qui fait donc courir les Fonds Fondus de Football (FFF) ?

Le football n’est pas a priori pas un secteur recommandable pour qui recherche un placement juteux. En France, les deux clubs cotés en bourse, Lyon et Istres, ont été de véritables gouffres financiers. Le cours de l’Olympique Lyonnais a ainsi baissé d’environ 90 % depuis son introduction en bourse mais le phénomène vaut pour l’ensemble du continent. Au début des années 2000, 37 clubs avaient été admis à la cote. De retraits en faillites, ils ne sont plus qu’une vingtaine aujourd’hui. Certes, des exceptions comme Manchester United existent mais le football européen connait en fait un problème fondamental de rentabilité, lequel ne fait que se refléter dans le cours de bourse des clubs. Au moment de l’adoption d’un Fair Play Financier par l’autorité du football européen, l’UEFA, en 2010, à peu près la moitié des clubs étaient endettés, et parfois lourdement. Leur interdire de dépenser des montants dont ils ne disposaient pas était présenté comme une mesure d’assainissement indispensable. Le dopage financier devait être combattu au même titre que le dopage chimique.      

En vérité, l’ensemble du système a commencé à devenir bancal à partir des années 1990. La concurrence entre médias qui a conduit à une explosion des droits télévisés n’a pas été synonyme de sérénité financière. Les clubs ont aussitôt utilisé cette manne pour se lancer dans une politique de recrutement ambitieuse. En attirant les joueurs les plus talentueux, ils augmentaient leurs chances de bien figurer dans leur championnat national, se qualifier pour une compétition de niveau continental rémunératrice en termes de droits télévisés, voire de remporter des titres. Cette « course aux armements » s’est avérée éminemment inflationniste. Les salaires des footballeurs ont connu une croissance exponentielle. Celui des stars comme Messi a déjà été évoqué sur ce blog (FAITES DU SPORT QU’ILS DISAIENT ! – T’es sérieux ? (teserieux.blog) mais cette folle mécanique a gangréné l’ensemble du football professionnel en Europe. Dans le livre de Daniel, un désastre était annoncé avec l’inscription sur le mur : «  Mené, mené, tekel oupharsin » . Ici, c’était plutôt « Money, money, t’es celle qui met des toxines ».   

Par comparaison, le sport aux Etats-Unis est extrêmement régulé. Il représente à cet égard une exception aux lois anticartels qui régissent l’économie du pays. Il existe notamment un plafond salarial qui interdit toute forme d’emballement. Tout est fait pour que les propriétaires des clubs s’en mettent plein les poches. Pour le dire autrement, les sportifs, qui ont des compétences particulières, gagnent très bien leur vie sans toutefois que cela ne déséquilibre le système. Dans ces conditions, qu’est-ce qui a longtemps poussé des dirigeants d’entreprise à investir dans le football en Europe ? Pourquoi risquer son argent dans un modèle aussi défectueux ?  La passion a souvent été le principal moteur de ceux qui ont été surnommés « sugar daddies » par analogie avec les hommes riches qui entretiennent de jeunes beautés. Dans le cas présent, la danseuse est un club de football. Nombre de ces successful businessmen auraient adoré remporter un titre balle au pied, être acclamés, sentir le frisson du public. A défaut, côtoyer des grands footballeurs dans le vestiaire, se targuer d’être leur employeur, est une sorte de compensation.

Indépendamment de ce mécénat à fonds perdus si l’on peut dire, la route vers la fortune n’est cependant pas entièrement incompatible avec le football. Il suffit simplement de changer de perspective, et de se centrer sur les footballeurs. Puisqu’il n’existe justement pas de plafond salarial, il convient de tirer profit de cette caractéristique en jouant à la marchande. En l’occurrence, il s’agit de faire du commerce des footballeurs, non plus le moyen, mais la fin de l’activité de l’homme d’affaires. A ce propos, la TPO (Third Party Ownership) qui désigne l’acquisition des droits économiques sur un joueur  par une tierce partie a été considérée un temps comme une piste prometteuse. Exemple : en 2005, un investisseur a acheté 50 % des droits d’Alexandre Pato pour 200 000 euros.  Deux ans plus tard, le joueur était transféré dans un grand club pour 28 millions d’euros. Le gain pour l’acheteur des droits a donc été de 14 millions d’euros. En deux ans, la plus-value a été de 6 800 %, une jolie culbute. L’arrivée d’agioteurs cupides, les conflits d’intérêts et le grotesque de la situation (je vous vends le pied droit mais je garde le gauche) ont poussé les autorités du football à mettre la TPO hors-jeu.

Malgré cette mesure, il reste possible de pratiquer l’achat et la vente de joueurs. A cet effet, la propriété d’un club constitue la plateforme idéale. Ceux qui sont sujets à de grosses difficultés financières sont la cible rêvée. L’arrivée d’un aéropage d’individus en costard-cravate qui ont appris par cœur le nom et les faits d’armes historiques de l’équipe est une véritable aubaine pour les supporters désabusés. Après avoir sauvé le club, les nouveaux dirigeants envisagent de gagner la Champions League dans un délai raisonnable – c’est-à-dire dans 4 ou 5 milliards d’années. Le modèle repose sur l’achat de jeunes dotés d’un potentiel prêt à éclore : une année sur le terrain et revente en empochant le jackpot. Le rachat du club de Lille par Merlyn Partners relève de cette logique. La structure possédait 55 joueurs en portefeuille –  normalement, 25 doivent suffire. Une saison réussie et c’est le beurre plus l’argent du beurre, droits télévisés des compétitions européennes et grosses plus-values sur les joueurs. Une saison ratée et c’est la relégation. Merlyn n’est pas un enchanteur mais un fonds spéculatif. Ajoutons que la consanguinité entre investisseurs, propriétaires de clubs et agents de joueurs se traduit par des transferts de joueurs bizarroïdes et des collusions malsaines. Carton rouge, monsieur l’arbitre !    

La maxime :

Si Nancy oui… au final

Pourquoi pas Epinal ?

I LIKE THE MOVIE, MOVIE

Le monde est plein de problèmes. Poser la plante des pieds sur un Lego exprime la quintessence de la condition humaine. Mais heureusement, le monde est pareillement plein de solutions. Un gâteau au chocolat et à la crème est une source de bien-être infini. Il est juste ennuyeux que les solutions proposées ne correspondent pas toujours aux problèmes posés. Parfois, il ne manque pas grand-chose, c’est rageant…  Et, cette colère, ce n’est pas du cinéma.

Nous vivons dans une société individualiste où les petites différences sont célébrées avec une ferveur quasi religieuse. Il est essentiel de tenir compte de tous les cas particuliers, de mettre en place des usines à gaz spécialisées dans le sur mesure. Ceci est vrai jusqu’au paiement de l’impôt dont le calcul est devenu inintelligible pour la majorité des joyeux contribuables. Les niches fiscales sont une illustration parlante, on n’ose dire aboyante, de cette obsession de mesurer au micron le cheveu qui dépasse. Par contrecoup, le consentement à remplir ses obligations fiscales se trouve menacé. C’est un détail. En fait, c’est l’idée de solidarité, de dénominateur commun, qui est malmenée. Pour être précis, le plus souvent, on est surtout attaché à ses propres avantages, moins à ceux des autres, mais c’est logique puisque ce sont les plus légitimes bien sûr. Quoi qu’il en soit, tout cela requiert une masse d’informations prodigieuse. Nous vivons effectivement dans la société de l’information.   

La consommation de données est gargantuesque. Les chiffres sont édifiants : le trafic double tous les trois ans. Le mérite de cette croissance explosive revient surtout à  quatre opérateurs – Netflix, Google, Facebook et Akamai Technologies – qui concentrent 53% de ce qui transite par le réseau français. Netflix remporte la médaille d’or avec 25 % et Google, avec sa filiale Youtube, la médaille d’argent. Au niveau planétaire, Netflix est également en tête mais seulement avec 13 % du trafic. Il faut dire que la vidéo en ligne est championne toute catégorie de l’utilisation de la bande passante. Elle représente plus des trois quarts du trafic mondial sur Internet. En effet, toutes les utilisations ne se valent pas. Une vidéo de 10 heures est plus lourde que l’ensemble des articles en format texte de l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Le numérique – production et utilisation de terminaux – est responsable de l’émission d’environ 4% des gaz à effet de serre, plus que le transport aérien. Sur le plan écologique, entre un billet d’avion pour les îles et un film visionné en ligne, il y a photo… mais surtout pas numérique !

L’accès à Youtube et Facebook est gratuit. Ces plates-formes, qui se financent grâce à la publicité, rivalisent d’ingéniosité pour pousser leurs utilisateurs à rester en ligne un peu longtemps, à se laisser tenter par quelques clics supplémentaires. Le raisonnement vaut à plus forte raison lorsque les services sont payants comme chez Netflix dont le fondateur, Reed Hastings, expliquait que son entreprise était en concurrence au moins autant avec le sommeil des utilisateurs qu’avec les autres compagnies. Un catalogue de films plus fourni ainsi qu’une haute qualité technologique poussent à recourir au streaming de manière compulsive. Le mouvement a même tendance à s’accélérer puisque des acteurs majeurs du secteur comme Netflix et Amazon se sont s’aventurés dans la production de contenus accessibles exclusivement chez eux. Il y a donc des films et des séries qui ne peuvent être visionnés qu’en ligne. Il y a quelque chose d’admirable à constater que certaines figures d’Hollywood se sentent capables en même temps de militer pour la survie des ours polaires et de passer des contrats juteux avec ces plates-formes. 

 Y a-t-il un être au monde qui refuserait de prendre ses aises dans son canapé en regardant un film choisi par ses soins et diffusé sur un grand écran grâce à un câble reliant ordinateur et télévision, le tout en picorant du pop-corn ? En fait, pour qui possède canapé, téléviseur, ordinateur et cacahuètes, la question est plutôt : y a-t-il moyen d’imaginer les choses autrement ? Et c’est là que quelques doux rêveurs désirant sauver la planète ont proposé une solution aussi saugrenue que révolutionnaire et susceptible réduire drastiquement la circulation des données numériques. Il suffirait de créer des lieux où se rassembleraient les personnes souhaitant regarder le même film ! Ces originaux ont pensé à tout. Le canapé serait remplacé par un siège confortable. Un imprévu de dernière minute ? Pas de souci, il suffirait de se rendre à la séance suivante. Un pipi ? Il y aurait des toilettes tout près de la salle. En sus, il serait possible d’acheter du pop-corn juste avant de s’asseoir. Comme ça, le problème de la lenteur du service domestique serait réglé. Quel homme n’a pas été confronté chez lui à une cuisine peu réactive ?

Un nom a été trouvé pour ces salles obscures. Elles porteraient le nom de « cinéma », du grec « kinéma », mouvement. Pour que ce modèle fonctionne, il faudrait que la pandémie s’en aille mais pas seulement. Une discipline minimale serait requise, et cela les partisans de l’innovation en conviennent. Il faudrait que le public demeure à peu près silencieux pendant le film (et tant pis pour les réparties inoubliables qu’il nous inspire en temps réel et qui seraient perdues pour la postérité), qu’il éteigne son téléphone (et tant pis pour l’index droit qui se retrouveraient sans emploi deux heures durant), qu’il accepte de se conformer à un horaire précis (et tant pis pour les retardataires – il serait malséant de faire un scandale parce que la diffusion du film a commencé alors que l’on a été bloqué par de satanés feux rouges !). Aïe, aïe, aïe ! Sauf à se voiler la face, le caractère utopique de la démarche ressort avec force. On voit bien ici que les bonnes intentions ne rendent pas un projet pourtant plein de bonnes intentions viable. Nous voici ramenés au point de départ. Adieu les ours blancs.

La maxime :

Au-dessous du nombril,

il n’y a ni religion, ni vérité

DEMAIN L’EMANCIPATION

Le mot émancipation tire son origine du latin « emancipatio », affranchissement de la tutelle paternelle. Par extension, il décrit toute situation dans laquelle un individu se libère d’une personne disposant de droits sur elle. On pense spontanément à l’esclavage. Le propriétaire perd la mainmise qu’il avait sur son sujet. Z’avez pas envie de briser un peu les chaînes ?

La notion d’émancipation ne s’inscrit pas exclusivement dans le registre juridique comme avec l’esclave qui devient libre, la femme qui obtient des droits dont elle était privée, le peuple qui accède enfin à l’indépendance. Dans ces cas de figure, c’est simple, « on s’émancipe de » quelque chose ou quelqu’un de précis. L’émancipation renvoie également à un état plus général. Les Lumières ont été l’étincelle de ce mouvement, qui renvoie à une dépendance mentale, psychologique. Il est important que l’homme s’émancipe tout court. En fait, il doit sortir de l’obscurantisme dans lequel des siècles de superstitions l’ont enfermé et ont contrecarré le développement de toute réflexion autonome. Le philosophe allemand Emmanuel Kant explique que « les Lumières, c’est la sortie de l’homme de la minorité dont il est lui-même responsable ». Autrement dit, l’être humain doit utiliser son entendement pour s’extraire de son petit monde étriqué. Il en est capable et porte ainsi une responsabilité dans son asservissement intellectuel.

Une série télévisée traduit bien la problématique kantienne. Il s’agit du « Prisonnier ». Un agent secret incarné par Patrick McGoohan est kidnappé juste après avoir présenté sa démission. Il se réveille dans un Village où tous les habitants, y compris les geôliers, portent des numéros. A chaque épisode, il cherche à s’en échapper. Les fondus, qui se retrouvent une fois par an sur le lieu de tournage à Portmeirion, au Pays de Galles, connaissent par cœur un passage culte du générique :

« – Je suis le nouveau numéro 2.

– Qui est le numéro 1 ?

– Vous êtes le numéro 6.

– Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ».

Le dernier épisode devait révéler qui des Britanniques, du KGB ou de la CIA  avait emprisonné le héros. Le chef des méchants retire son masque et apparaît alors dans un éclat de rire sardonique le visage de Patrick McGoohan… qui était finalement prisonnier de lui-même. Beaucoup ont peu goûté le final.

Entre Kant et la célèbre série anglaise, il ne faut pas oublier Karl Marx ainsi que ses héritiers, si l’on peut dire. L’inclassable Pierre-André Taguieff s’est livré à un examen décapant du cheminement de l’émancipation dans la mouvance marxiste. Depuis les écrits du père fondateur, le rejet du capitalisme a louvoyé entre deux critiques, celle de l’exploitation et celle de l’aliénation. L’exploitation a été le plus souvent mise en avant. Elle a été historiquement dominante, si l’on peut toujours dire. Les capitalistes exploitent les salariés en arrachant une plus-value de leur transpiration. Voilà la source de leur profit. Pour ce qui est de l’aliénation, la critique est beaucoup plus profonde et, en même temps, plus floue. Toutefois, une chose est claire : à la différence de la thèse de Kant, l’aliénation de l’homme est causée par la société, pas par une sorte de confort intellectuel. De nos jours, la critique de l’exploitation se fait moins entendre. Bizarrement, serait-on tenté de constater, puisque les inégalités économiques augmentent et que la précarisation du travail s’est renforcée ces dernières années.

L’émancipation est devenue le corollaire de la lutte contre l’aliénation. Libérer l’homme de tout ce qui l’empêche de se réaliser est un projet qui s’avère extrêmement ambitieux. Parfois cela plane tellement haut que cela donne le vertige. Pour Aurélien Barrau le mal nommé, le but est la « déconstruction du ‘carnophallogocentrisme’, c’est-à-dire la terrible hégémonie de l’homme (blanc, faudrait-il ajouter), rationnel (…), en érection (…) et mangeur de viande ». Si l’individu plane de la sorte, ce n’est pas forcément qu’il consomme des substances hallucinogènes dont chacun aimerait connaître le nom. Il est en effet astrophysicien de métier. A ses yeux, les solidarités ne sont plus les mêmes. Le compagnon d’arme du révolté n’est plus le prolétaire, qui nous dégoûte même avec son steak de bœuf saignant et ses blagues machistes, mais le castor et l’otarie. Après la suppression de tous les carcans, l’universalisme de l’homme consiste à se fondre dans le cosmos. Pas simple étant donné que l’univers est lui-même en pleine expansion.

Dans ces conditions, le traditionnel combat contre les injustices sociales risque fort de passer à l’as. Il est intéressant de noter que l’organisation altermondialiste Attac s’est fixé deux objectifs, « l’accès de tous aux besoins fondamentaux et l’émancipation de l’humanité ». On pourrait imaginer que l’émancipation de l’homme implique une satisfaction préalable des besoins de base de l’être humain. Alors pourquoi mentionner ces derniers malgré tout dans ce qui s’apparente à un pléonasme ? En vérité, ces considérations terre-à-terre semblent tellement diluées dans l’espérance de l’émancipation qu’il vaut mieux les rappeler de temps en temps. Nous nous lâchons un peu intellectuellement parce que c’est bien agréable mais, nous n’oublions pas la misère, hein ? Quand l’homme et la vache marcheront la main dans la patte, les pauvres auront malgré tout de quoi se nourrir. A moins que cela suppose la division de l’humanité en deux, ceux qui devront se contenter de manger à peu près à leur faim et ceux qui seront en orbite autour de la terre avec un bol de quinoa.

Les institutions établissent un cadre. Pour l’homme en quête d’émancipation, tout ce qui fait office de médiation, de point d’appui, est assimilé à une entrave, qu’il s’agisse de la famille, de la démocratie représentative, de la nation, etc… Le problème est que les institutions sont nécessaires, si l’on souhaite réformer le système – neutraliser les paradis fiscaux et ceux qui jouent à cache cash ou garantir une meilleure redistribution des richesses par exemple. Une coopération internationale entre Etats est même indispensable. Sans cela, aucun progrès n’est à attendre. Les masses écrasées par des conditions de vie indécentes n’auront d’autre choix que de se révolter. Il y aura des éruptions sporadiques de violence. La politique du pire. S’agit-il de l’agenda secret des partisans de l’émancipation ? Il y a plus d’un siècle, les communistes s’opposaient aux socialistes :  « évitons que la situation des travailleurs ne s’améliore pour que survienne la révolution ».  

La maxime :    

Soyez un sacré numéro

Et bonjour chez vous

ELEMENTAIRE, MON CHER WATSON

Dans une célèbre chanson, Fernandel nous invite tous à la réflexion : « On m’appelle simplet / L’innocent du village / Doux comme un agnelet / Je mène la vie d’un sage ». La simplicité conduit-elle à un degré d’intelligence supérieur ? Il faut l’espérer parce que l’homme semble avoir des prédispositions en la matière.

Pour rendre compte du fonctionnement de notre cerveau, le prix Nobel d’économie Daniel Kahneman explique que deux systèmes de pensée cohabitent – l’un, qui est plus primitif (système 1), fournit des réponses rapides et plutôt intuitives et son compère qui lui se livre à une analyse sophistiquée (système 2) des problèmes auxquels il se trouve confronté. La répartition des tâches dépend évidemment des individus mais les multiples expériences menées sur le sujet prouvent que tous les êtres humains recourent bien volontiers au système le plus basique. Par facilité, parce que l’activation de la machine à vraiment réfléchir est coûteuse et même parfois ruineuse pour notre santé mentale, nous nous complaisons à faire régulièrement appel à ses services. Pour ce faire, nous nous appuyons plus précisément sur des heuristiques de jugement. L’ennui est que ces opérations mentales quasi automatiques, qui sont finalement des espèces de raccourcis de la pensée, débouchent souvent sur des biais.

Les expériences qui valident ce résultat ne manquent pas. Dans une démarche qui ne manque pas de saveur, de nombreux chercheurs en sciences sociales se sont terriblement remués les méninges, mettant ainsi en action leur système d’analyse pour montrer que les hommes mais aussi les femmes (hé, hé) utilisent abondamment leur système primitif. Lorsque l’on demande par exemple à des cobayes s’ils jugent à quel point des proverbes se vérifient dans la réalité, « les ennemis de mes amis sont mes ennemis » est considéré plus vrai que « les adversaires de mes proches sont mes ennemis », idem pour « petit-à-petit, l’oiseau fait son nid » par rapport à « peu à peu, l’oiseau fait son nid », comme si la rime ajoutait de la crédibilité. De la même manière, une affirmation fausse sera plus acceptée si elle écrite en caractères gras. En d’autres termes, tout ce qui présente une absence d’aspérité et donne une apparence de vérité est plébiscité par notre système 1.

Jusque-là, nous restons dans le léger. Les conclusions à en tirer dépassent rarement le choix du prénom de ses enfants – en France, évitez de prénommer votre enfant Vladimir Ilitch surtout si vous portez un nom de famille à rallonge. Quand on s’aventure dans le champ politique, cette espèce de paresse qui caractérise la pensée humaine devient beaucoup plus gênante. Les citoyens se forgent des idées erronées en raison d’un positionnement personnel qui repose souvent sur des fondements plus que fragiles. Leur vote ne correspond donc pas forcément à leurs propres valeurs. Quand on n’a ni le temps, ni d’intérêt, à trop se renseigner sur les questions politiques, la manière de procéder est identique : il s’agit de faire simple, de chercher une lecture des événements qui ne provoque pas de mal de crâne. L’objectif est d’identifier un repère, une balise avec laquelle il sera aisé de voyager intellectuellement, de dérouler une argumentation.

En ce sens, Donald Trump a été une pure bénédiction, le client rêvé. En raison de sa politique brutale, son style provocateur, sa grossièreté, sans oublier ses bourdes, il n’ a pas été uniquement un objet de détestation de la part de ses adversaires politiques – ce qui est après tout normal – mais il a été lâché au fil du temps par quantité de ses plus fidèles partisans. Son refus d’accepter le verdict des urnes a même été, comme on dit, le pompon. Il a été et restera un parfait repoussoir. Inutile de développer davantage la réflexion. En guise d’analyse, il suffit d’associer les épouvantails ensemble. La journaliste de CNN Christiane Amanpour n’a pas manqué l’occasion de comparer Trump au nazisme et elle n’est pas la seule à avoir osé la comparaison ! Tout se passe comme si, aux outrances du politicien américain, devaient faire écho une critique démesurée. Au bout du compte, si le succès du trumpisme consacre l’avènement du système de pensée 1, une partie non négligeable de la critique a fonctionné de la même manière : flemme et surenchère.

Une fois la distinction entre gentils et méchants établie, la voie royale du positionnement politique est toute tracée. Pour les partisans de Trump, c’est évident, les élections ont été truquées. Pour ses adversaires, c’est de la mauvaise foi puisqu’aucune preuve n’existe à ce propos. Il est juste amusant de constater que les mêmes médias, qui soulignent avec délectation combien Trump est un mauvais perdant, suggéraient quatre ans plus tôt à Hilary Clinton de contester juridiquement sa défaite, suspectant sans preuve une triche électronique organisée par l’étranger. Le « deux poids deux mesures » est effectivement une marque de fabrique de la superficialité en politique. La logique est implacable. Je suis une personne merveilleuse et j’ai choisi de voter pour X qui, par conséquent, est un candidat de qualité. Si l’on accepte l’hypothèse que le camp du bien doit triompher, tout résultat contraire crée une dissonance cognitive. Alors, dès que quelqu’un explique la défaite par la fraude, tout redevient cohérent.

Un regard objectif sur les faits historiques rend la mobilisation du système 1 en politique entièrement inappropriée. L’opposition entre l’icône John Fitzgerald Kennedy et l’ignoble Richard Nixon lors des élections de 1960 l’atteste. Le père de Kennedy avait fricoté avec les nazis, les vrais. C’était le père. Le fils, lui, préféra tirer parti des relations de la famille avec des chefs mafieux. Vu l’infime écart de voix entre les deux candidats, il est clair que Kennedy aurait perdu les élections sans le secours de l’organisation de Sam Giancana, avec lequel il partagea d’ailleurs une maîtresse. Pour briser davantage les stéréotypes, ajoutons que c’est le démocrate Kennedy qui engagea les Etats-Unis dans la guerre du Viêt-Nam et c’est le républicain Nixon, élu plus tard, qui y mit un terme. Le but n’était pas ici d’abîmer une légende mais de faire ressortir la nécessité de passer par le système de pensée 2 si l’on veut prendre du recul et comprendre la vie politique. Système 2, prêt ? Prêt ? Prêt ? Qu’est-ce ça veut dire, ça ne m’intéresse pas !!!

La maxime :

Dans la vie, ne faites pas de complexe

En politique, faites le contraire.

DU BON USAGE DE LA CAROTTE

 Pour ceux qui s’imaginent que cet article va sombrer dans le graveleux, c’est râpé. Les carottes vont plus modestement être mises en rapport avec leur plus fidèle ami, le bâton. La carotte et le bâton, un grand classique ? Oui, peut-être, mais sa représentation dans une société aussi bienveillante que la nôtre prend parfois des accents inédits.    

Il fut un temps où les théoriciens du management expliquaient qu’en toute circonstance il importait d’avoir à sa disposition une carotte et un bâton pour amener ses subordonnés à l’endroit où l’on voulait qu’ils se rendent. Un bon manager se caractérisait par sa capacité à jongler, au sens figuré, avec ces « instruments » et plus précisément par son talent à identifier lequel était le plus adapté à toute nouvelle situation. En entreprise, si un collaborateur dépassait ses objectifs, il devait être récompensé par une prime mais, s’il était peu impliqué, il devait être convoqué pour une remontée de bretelles. Il ne fallait surtout pas s’emmêler dans le choix des « instruments » et agir à l’envers. La survie de l’entreprise était à ce prix. Plus facile à dire qu’à faire. Rappelons que 50% des entreprises n’atteignent pas l’âge de 5 ans. De la même manière, à l’école, il était logique qu’un élève sérieux reçoive un bon point, une image ou un chocolat mais que, en cas de relâchement, il soit envoyé au coin ou qu’il ait un mot dans son cahier de texte – sans être victime de brutalités physiques, il devait être sanctionné.

En vérité, comme aurait pu le résumer également Albert Simon, « rien de neuf sous le soleil ». Même dans les sociétés où les droits humains ne sont pas respectés, des mécanismes de récompense existent. Ainsi, l’esclave pouvait espérer être émancipé pour services rendus. Le cas n’était certes pas le plus fréquent. D’ordinaire, le maître manifestait sa gratitude en lui épargnant simplement la routine des coups de fouets. L’absence de violence pouvait être alors perçue comme une mesure pleine d’humanité. C’est à l’aune de ce genre de considération qu’il est possible d’apprécier le progrès de nos sociétés. A l’époque, il n’était pas rare que les manifestations de bonté prennent cette forme d’évitement de punition. De nos jours, un enseignant confronté à une « tête à claque » historique, à un provocateur de la pire espèce, devra se contenir. Sans même parler d’exploser la tête de l’insupportable zozo contre le mur, ni une petite tape, ni une réflexion désobligeante ne lui seront passées. La moindre bavure sera guettée avec appétit. Les sanctions les plus méritées se distribuent avec des pincettes.

 A l’ère des guirlandes et de l’artificiel, gare aux mots employés. A défaut de se soucier du sort de nos frères humains, il est attendu que notre langage au moins ne les heurte pas, qu’il soit infiniment policé. Jésus guérissait les paralytiques. Avec un mot de travers, nous risquons au contraire de les crucifier, de les clouer définitivement cette fois dans leur fauteuil. Bref, n’employez pas « handicapé » mais « personne à mobilité réduite », pas davantage « femme de ménage » mais « technicienne de surface ». Si vous avez des sous, achetez en bourse des actions de la société « Euphémismes » !  Même la couleur de peau est susceptible d’être jugée comme offensante aux Etats-Unis. Alors ne pas dire « noir » mais « afro-américain ».  Dans cet invraisemblable maelstrom, le manager serait avisé d’écarter l’infâme question : « quels sont vos points forts et vos points faibles ? » qui laisse sous-entendre que la personne interrogée n’incarne pas la perfection sur terre mais qu’elle pourrait bien avoir de menus, de minuscules défauts. Il est plutôt recommandé de demander «  quels sont vos points forts et vos axes d’amélioration ? ».

Répétons que ces précautions de forme, cette déférence quasi religieuse, contrastent souvent avec une indifférence de fond mais ce constat n’est pas essentiel pour notre propos. La question est de savoir ce que deviennent « la carotte et le bâton » dans un tel contexte. Eh bien, ils doivent eux aussi s’adapter. La première chose est que l’expression elle-même a été gentiment invitée à disparaître. Toute dimension phallique devait être virilement éradiquée. S’appuyant sur des expériences qui ont été menées sur des rats et des pigeons il y a quelques décennies, les psychologues emploient désormais renforcement positif et renforcement négatif. Procurer un stimulus agréable afin d’obtenir la répétition d’un comportement est une démarche qui relève du renforcement positif. C’est le manager qui verse une prime à son collaborateur. Le renforcement négatif ne consiste pas à fournir un stimulus désagréable, oulala évidemment pas, mais à le supprimer. Il y a un léger glissement de sens. Le bâton est rangé dans le placard. « Aplu », disent les petits.

La mode, est-il besoin d’insister sur ce point, est au renforcement positif. Pour promouvoir les bonnes habitudes, offrez des grains de millet à votre perruche ondulée pour qu’elle grimpe sur votre bras et des après-midi shopping à votre épouse pour qu’elle passe bien l’aspirateur dans les coins. Exemple plus politique : les citoyens rechignent à aller voter. Après avoir examiné les (positions des) candidats, ils préfèrent bizarrement et invariablement une journée à la pêche. Au final, le faible pourcentage d’électeurs décrédibilise le système démocratique. Les amendes à la sauce belge, vestige de temps révolus, sont absolument à proscrire. Il faut récompenser ceux qui se rendent au bureau de vote. La panoplie des cadeaux reste à discuter, une limonade ou un séjour à la montagne, de même que leur financement. A cet égard, pour alléger la charge du budget de l’Etat qui est à la peine par les temps qui courent, des fonds privés seraient certainement plus appropriés. On pourrait d’ailleurs imaginer que les plus intéressés, à savoir les candidats, financent eux-mêmes la récompense de ceux qui se rendent aux urnes. Avec éventuellement un léger supplément s’ils votent pour le bon candidat. En fait, c’est ballot, mais cela existe déjà. Cela s’appelle la corruption…  

La maxime :

Une mauvaise action trouve toujours sa récompense

Pas cool quand on y pense