L’ENDROIT OÙ IL FAUT ÊTRE

Georges Brassens se moquait des « imbéciles qui sont nés quelque part ». Le covid-19 renvoie plus à la mort qu’à la vie mais, avec lui, il est toujours question de fierté nationale. Qui a le meilleur système de santé ?

 

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Dans cette crise sanitaire d’une ampleur inédite, nos gouvernants ont brillé par leurs atermoiements et leurs cafouillages. Pourtant, une certitude ne les a jamais quittés : nous avons le meilleur système de santé au monde. Bien sûr, la répétition de cette rengaine dans les médias a une vocation tranquillisante – ce qui est probablement opportun dans la configuration présente – mais ceux qui assènent ces propos sont profondément convaincus par leur véracité. Les experts nationaux du sujet leur font largement écho. A la différence du nuage de Tchernobyl, le méchant virus ne s’est pas arrêté à la frontière française. En revanche, il doit se mesurer à un adversaire d’un calibre exceptionnel. Pour faire bonne mesure, le ministre de l’Intérieur a affirmé que nous étions le peuple qui acceptait le mieux le confinement. Il ne manque plus que Sibeth Ndiaye pour claironner que ce sont les Français qui manifestent le plus bruyamment leur soutien aux personnels soignants et le tableau sera parfait.

Pour être juste, les Français ne sont pas les seuls à se complaire dans cette forme de narcissisme. Les Allemands ne doutent pas qu’ils sont les champions du monde du domaine, pas plus que les Suédois et bien d’autres parmi lesquels on compte même les Américains. Ça se bouscule au portillon et le problème est qu’il n’y a qu’une seule place sur la plus haute marche du podium. La situation est d’autant plus étrange que personne sur les plateaux de télévision ne débat de cette allégation santé, ne la remet en cause ou encore ne demande de précision. Nous sommes les meilleurs. Point barre. Il s’agit d’une prémisse. Voici le point de départ de la discussion. A partir de là, nous pouvons éventuellement nous étriper, comme sur l’efficacité de la chloroquine. Peut-être d’ailleurs que si l’on précisait les critères, la confusion se lèverait aussitôt. Qui sait ? Les Français sont meilleurs ici, les Allemands là, etc… Lecteur, je sens ton sourire moqueur. Il est idiot ou quoi ?

Il ne reste qu’à enfiler le bleu de chauffe afin d’identifier le critère qui permettrait de trancher entre tous les prétendants au titre. La part des dépenses de santé dans la richesse créée vient immédiatement à l’esprit mais elle comporte un gros défaut : les différents postes inclus n’ont pas forcément la même valeur. Dans le cas français, le poste médicaments vient artificiellement gonfler une performance déjà moyenne. Les Américains se targuent d’être capables de proposer des services d’un niveau exceptionnel. Le problème est qu’une bonne partie de la population n’y a pas accès. Il est peut-être plus logique de fixer un niveau de soin standard offert à l’ensemble de la population mais alors comment départager la France et l’Allemagne par exemple ? Il serait tentant de se conformer à l’espérance de vie qui, d’une certaine manière, mesure la performance des services de santé mais c’est hélas une fausse bonne idée.

D’aucuns affirmeront que la constitution physique des Danois, descendants des Vikings, doit être plus solide que celle des petits Suisses mais, au-delà de ces élucubrations délirantes, il apparaît en fait que la santé est liée au social. Et là, on a vraiment les mains dans le cambouis. Ainsi, les pays où règnent la pauvreté dénombrent énormément de pathologies causées par une alimentation déséquilibrée ou par l’insalubrité. Ils ne sont pas sur la même ligne que les pays développés quand on évoque l’espérance de vie. Cherchons autre chose… Le critère du nombre de prix Nobel n’est pas plus pertinent. La présence de quelques sommités médicales n’est pas synonyme d’une diffusion de leur science aux patients. Elle ne garantit tout au plus que l’existence de grands raouts marseillais. Il est définitivement préférable pour un pays de disposer de bataillons de chefs de services et de médecins compétents sur tout son territoire que de compter en son sein quelques génies égarés.

Le pire est que les arguments se retournent aisément. Le ministre néo-zélandais de la Santé est parti à la mer pendant qu’il exhortait ses concitoyens à rester confinés. A-t-il été viré pour erreur manifeste de casting ? Non, il a été maintenu à son poste parce que jugé irremplaçable. En sport, rien de plus facile que de classer les meilleurs : il y a la Coupe du monde ou les Jeux Olympiques. Ceux qui ne l’emportent pas sont à la limite autorisés à pleurnicher, aucunement à plastronner. Comment procéder avec les systèmes de santé ? C’est pour sortir de cette impasse qu’on a inventé le covid-19, un virus tenace qui s’est répandu sur l’ensemble de la planète. L’objectif était de vérifier comment chaque pays parviendrait à s’en débrouiller. Ce test grandeur nature établirait un classement entre les prétendants à la première place.

Les Chinois ont ouvert le ban. Les Italiens les ont suivi de près et tout le monde s’y est mis, plus ou moins de bonne grâce. Les Etats-Unis ont longtemps refusé de jouer. De leur côté, les Français ont été plutôt mauvais joueurs. Surpris, ils ont protesté avec véhémence : « nous ne sommes pas prêts. Au moment où le starter a donné le départ, nous n’étions pas dans les starting-blocks. C’est de la triche. Redonnons un deuxième départ ». Evidemment, cette position a déclenché une polémique. Le classement des systèmes de santé doit-il être réservé à une évaluation par temps calme ou peut-il intégrer des événements imprévus, des chocs exogènes ? En conclusion, même avec le covid-19, il est impossible de forcer la décision. Il vaut donc mieux se reporter à Paul Reynaud, alors ministre des Finances, qui avait déclaré en 1939 : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ».

Conseils de lecture :
Lavez-vous les mains
Les deux.

HAUT LES MASQUES !

Les autorités compétentes viennent d’inviter les Français à se recouvrir le visage de masques alternatifs. Avec un visible embarras. Il s’agit d’un revirement qu’il convient d’opérer avec doigté. La mise en œuvre de cette annonce ne sera pas simple. Quant à ses conséquences…

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Un raisonnement contrefactuel permet d’éclairer la position initiale du gouvernement. Au lendemain du premier tour des élections municipales, la France déclare la guerre au Covid-19. Les citoyens entrent en confinement pour une période de quinze jours au minimum. L’ennemi est invisible, sournois et pervers. La situation est assez anxiogène et suscite des réactions parfois étranges : des amateurs de tomates nettoient le fruit de leur gourmandise à l’eau de Javel tandis que le Conseil d’Etat se lance dans une implacable traque des joggeurs. Le Président Macron lui-même n’ose pas employer le mot «confinement». C’est dans ce contexte que le masque est officiellement décrété inutile, voire ridicule, pour ne pas dire inesthétique. La France est le pays de la mode. Envisageons maintenant les conséquences de la recommandation contraire pour une population déjà furieusement accro aux psychotropes. Que se serait-il passé ?

Dans un pays qui n’y est pas habitué, d’un coup, les personnes se seraient croisées dans des rues quasiment vides avec un visage voilé. Cela pouvait être traumatisant. Mais ce n’est pas la principale justification. Rappelons que la France souffrait d’une dramatique pénurie de masques. D’après l’inventaire du 28 janvier, le stock était de 117 millions masques chirurgicaux et 0 masque FFP2 qui sont plus protecteurs. La stratégie de gestion avait donc été efficace en diable puisqu’un faible niveau de stocks signifie une absence de risque de périmés et des coûts d’entreposage presque nuls. A la date du 21 mars, seulement 250 millions de masques supplémentaires avaient été commandés. Pourquoi le gouvernement ne s’est-il pas précipité pour en acheter fin janvier ? Parce que, tout le monde le sait, les coronavirus sont facétieux et versatiles. Et si le Covid-19 avait finalement préféré ne pas pointer le bout du nez ? On se serait à nouveau retrouvé avec des stocks. A éviter à tout prix. A tout prix.

Or, les besoins hebdomadaires en masques sont colossaux. Ils sont compris entre 40 millions, si on se limite aux personnels soignants des hôpitaux, et 150 millions, si l’on ajoute les médecins de ville, les infirmiers libéraux, les pompiers, etc… Il ne s’agit pas d’une simple querelle de chiffres entre la police et les manifestants. Il y a des catégories de la population qui, dans leurs activités professionnelles, sont exposées à des degrés divers au Covid-19. Il a fallu sélectionner ceux qui seraient prioritaires dans la répartition des masques. Dans ces conditions de rationnement, on imagine mal le gouvernement suggérer que les personnes confinées participent à la chasse aux masques. Bien sûr, il aurait précisé que les confinés devaient arborer uniquement des masques alternatifs mais ces masques de troisième catégorie n’auraient eu guère de succès. On imagine les bousculades dans les pharmacies. Si les masques sont utiles, donnez-nous des bons. Bref, les journaux auraient titré : « Masques, la menace ».

Il n’y a aucune raison en effet que les citoyens se comportent différemment des Etats qui se sont embarqués dans une sauvage ruée vers les masques. C’est la loi du marché qui prime. Les Chinois, qui sont les principaux producteurs, se régalent. Des surenchères de dernière minute se produisent. Les Américains sont montrés du doigt parce qu’ils sont capables d’aligner les montants les plus élevés et de remporter les lots mais tous les pays participent à cette foire d’empoigne. Il arrive même que la compétition emprunte des voies plus sombres. Les Tchèques ont réquisitionné des masques en transit sur leur territoire et destinés à l’Italie. La France a procédé de la même manière en interceptant des masques en provenance de Suède. La flibuste est à l’honneur. Une question se pose : qu’est-ce qui justifie le jugement de Salomon, le directeur général de la Santé, incitant les Français se déplacer masqués ?

La commande de 2 milliards de masques, supposée donner quelque temps une bouffée d’air à la France, n’est qu’une partie de la réponse. L’Organisation Mondiale de la Santé, des experts chinois et même l’Académie de médecine française se sont prononcées en faveur du port du masque. Selon eux, les pouvoirs publics seraient d’ailleurs bien inspirés de le rendre obligatoire. La route de « sans intérêt » vers « indispensable » est longue et semée d’embûches. Quelles en seront les étapes ? Le point de départ est, certes, les masques bricolés par les confinés mais ensuite ? La population dans son ensemble disposera-t-elle un jour de masques chirurgicaux ? A défaut, devra-t-on s’équiper des masques alternatifs vendus notamment en pharmacie ? Les grandes marques de luxe s’engouffreront-elles sur le créneau en proposant à leur aimable clientèle des masques plus seyants ? Quand on pense que le carnaval de Venise a été annulé, c’est rageant ! Le conseil de se munir de cache-face deviendra-t-il un jour une contrainte ? A ce stade, difficile de savoir.

Il y a fort à parier que, quand la situation commencera à se détendre, les polémiques politiciennes reprendront leurs cours. Pour l’extrême droite, il sera inacceptable que le port de la burqa ou du hidjab dispensent les musulmans de porter un masque standard. Cette obligation vaudra pour tous. Pas de privilège ! De son côté, l’extrême gauche triomphera bruyamment. Le coronavirus sera une preuve que le relativisme culturel n’est pas une fantaisie inventée par des théoriciens farfelus. Grâce aux chauve-souris, la pratique ultra rigoriste de l’islam ne sera plus rétrograde. Dans ce nouveau cadre, elle sera une marque de progressisme, avant-gardiste, puisque le port du voile protègera d’une possible grave maladie. Avec la multiplication des coronavirus, les citoyens devront-ils disposer de deux cartes d’identité en cas de contrôle, l’une avec et l’autre sans masque ? Vivement que nous sortions du confinement pour que les petites affaires reprennent.

Conseils de lecture :

Tenez autrui à distance.
Et bien.

EMMANUEL S’EN VA-T-EN GUERRE

Une chauve-souris à l’humour un peu douteux a mis la planète économique quasiment à l’arrêt. La France a peur. Les interventions martiales du président de la République suscitent pourtant de multiples interrogations.

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L’ambiance était à la paix universelle et au désarmement. La désescalade avait été entamée il y a une quarantaine d’années et tous les pays riches s’y soumettaient de bonne grâce. Aucun ne cherchait à se dérober à ses devoirs en termes de politique de santé. Tu baisses ton nombre de lits. Je baisse le mien. C’est ce que l’on appelle la rationalité mimétique. Les hôpitaux étaient considérés comme un coût, une dépense qu’il convenait de minimiser. Le défi était de taille : il s’agissait d’accompagner la hausse de la population par une… baisse dans les mêmes proportions des capacités hospitalières de long séjour, voire plus si affinités. Si les pays pauvres n’avaient pas été invités à participer à la fête, ce n’est pas par un quelconque ostracisme, c’est tout simplement parce qu’ils n’étaient pas suffisamment équipés. Ils n’avaient déjà que la peau sur les os.

La machine tournait bien. Il faut dire que de puissants outils de modélisation faisaient mouliner les données patiemment collectées. Il était quasiment possible de savoir combien de têtes d’oreillers étaient nécessaires dans les services de cardiologie, combien d’infarctus surviendraient d’après la température moyenne. Alors, la baisse du nombre de lits a été colossale, d’autant plus que le développement de la médecine ambulatoire permettait d’accélérer la rotation des patients sur un même lit. Dans ce contexte, la France se situait dans une honnête moyenne lorsqu’Emmanuel Macron est arrivé aux affaires. Pour le jeune et entreprenant président, il y avait moyen de faire beaucoup mieux. La protection sociale coûtait un « pognon de dingue ». C’était un véritable gaspillage. De la même manière qu’elle n’avait pas supprimé la pauvreté, elle n’avait pas aboli la mort non plus.

Rien ne résisterait au nouveau président sur ces questions. Il a ainsi réussi obtenir en janvier 2020 la démission de 1 000 chefs de service, signe que l’hôpital était enfin à poil. De ce point de vue, son discours de déclaration de guerre deux mois plus tard a été un véritable coup de tonnerre dans un ciel bleu. Si l’objectif était de surprendre le Covid19, la manœuvre était habile et particulièrement réussie. Comment imaginer que l’on monte au front en bermuda à fleurs, que l’on attaque un tel ennemi sans lits d’hôpitaux, sans tests de dépistage, sans masques pour les plus exposés ? Sa ruse a pris tout le monde à revers car, comme les stratèges de génie, il a superbement dissimulé son jeu. Quelques jours avant son premier discours, il assistait à une pièce de théâtre et, la veille encore, il invitait ses sujets à se rendre aux urnes… sans jeu de mot macabre.

Il faut se souvenir que la population a été tellement sidérée que, lorsque dans la suite de son discours, il s’est livré à un éloge appuyé de la protection sociale, une rumeur a enflé sur les réseaux sociaux : pour prononcer de telles paroles, le président avait forcément de la fièvre – il avait certainement lui-même été contaminé ! Ceci dit, et quelle que soit l’admiration que l’audace macronienne puisse susciter, il n’est pas interdit de s’interroger sur sa pertinence et son efficacité. Déjà le mot « guerre » fait forcément tiquer en France. Depuis le soleil d’Austerlitz, seul, le pays a méthodiquement accumulé les cuisantes débâcles. Bien sûr, il reste les Alliés, les Américains et les Britanniques qui, en 14-18 et en 39-45 ont permis à la France de renverser la vapeur mais, là, impossible de compter sur eux.

Commençons par les Etats-Unis. Le système de santé n’y est pas simplement délabré ou inaccessible à la majorité de la population. Les Ricains ont surtout été mal informés. Ils se sont précipités vers les armureries dont ils ont vidé les rayons. Ils pensaient devoir faire face à une bactérie. Or, leur adversaire est un virus, une particule d’une taille 20 fois inférieure environ ! Patatras ! La stratégie qui consiste à se munir de pistolets et mitrailleuses en tout genre est même devenue d’un coup dangereuse : combien de belles-mères tranquillement assises dans le salon risquent d’être confondues avec l’invisible ennemi ? Exit John Wayne. Si l’on ajoute les gesticulations de Donald Trump, la coupe est pleine. Rien ne prouve en effet que l’agitation des mots «génial », «terrible », «incroyable» et « énorme » parvienne à bien mieux freiner les ravages du coronavirus  que la chloroquine.

La situation n’est guère meilleure en Grande-Bretagne avec un Premier ministre lui-même malade qui peine à fixer un cap entre non intervention afin de constituer une «immunité de groupe » et confinement. Heureusement, une fois n’est pas coutume, les Allemands se sont alliés à la France dans cette guerre. Ils disposent de 25 000 lits avec assistance respiratoire. En bricolant, on peut en espérer au mieux 14 000 en France. De surcroît, les Teutons se sont préparés en amont et ont mis en place une politique de dépistage des cas suspects qui a limité la propagation du virus sans recourir à un confinement général. A ce stade, ils sont moins débordés et ont généreusement offert leurs capacités hospitalières. Pour une fois, ce sont des Français, malades qui plus est, qui envahissent l’Allemagne. Les temps changent.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, William Beveridge a commis un rapport à l’origine de l’Etat-providence britannique. Les bombes qui s’abattaient sur Londres ne distinguaient pas les riches des pauvres. Une logique de solidarité à l’intérieur de la société s’est imposée aux yeux de tous. La sécurité sociale française est née à la même époque. Ce sont de bons exemples. La crise du subprime en 2008 a fonctionné selon le principe de la privatisation des gains et de la socialisation des pertes. C’est un mauvais exemple puisque la solidarité visait uniquement à aider les riches. Stop le ruissellement. Souhaitons-nous tous d’être en bonne santé à la fin des hostilités pour voir le président Macron manger son chapeau et tenir ses engagements sur la protection sociale. Ce sera un délicieux spectacle.

Conseils de lecture :

Laver-vous les mains.
Et bien.

QUI PEUT LE PLUS PEUT LE MOINS

Notre société est caractérisée par ses excès. Les yeux rivés sur des ressources qui s’épuisent, les écologistes le martèlent chaque jour mais ils ne sont pas les premiers, ni les seuls. Gaspillage, gâchis, démesure sont des mots qui reviennent inévitablement dès lors que l’on est disposé à sortir un instant de sa petite bulle.

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Un philosophe français, François de Closets, a parfaitement capté l’esprit de notre époque avec son best-seller « Toujours plus ! » publié en 1982. C’est pourquoi il a logiquement récidivé avec « Tant et plus ! » et « Encore plus ! ». Son opus à venir, également promis au plus grand succès, pourrait être titré « Et plus qu’assez ne sera jamais trop ». Cette démarche s’explique par un rapport spécifique au temps. Le moment présent est privilégié. Le passé est barbant, totalement secondaire. Le futur est loin. Il sera toujours temps de s’en soucier. Carpe Diem ! D’un coup, chacun comprend le latin. Ce schéma dans lequel l’individu s’affranchit des chaînes qui l’attachent à son groupe, à sa famille ou plus généralement à toute forme de solidarité héritée est bien connu. Il conduit à des êtres hédonistes, en lévitation et susceptibles de se déplacer au gré de leurs attirances d’un point à un autre. Citoyens du monde, ils voyagent légers, à l’affût d’un éphémère toujours plus réjouissant… pour peu évidemment qu’ils ne soient pas perturbés par de basses contingences matérielles sur terre.

Les technologies de l’information permettent cette évolution – dans Instagram, il y a même instantané – et l’encouragent. Les moralistes la critiquent, pestant contre l’égoïsme ambiant, reprochant à l’intelligentsia, un souci d’autrui factice, et même condescendant, bref une générosité théâtralisée. Le propos n’est pas de prendre part à ce débat mais d’observer cette réalité. Le premier effet de cette adoration de l’instant présent est sa survalorisation. C’en est même une condition. Il y a énormément de choses qui prennent de la valeur avec le temps. Laissons même l’argent de côté. Le touriste qui s’est déplacé en bateau pour bronzer sur la plage de Saleccia n’appréciera pas de la même façon la baignade que celui qui aura marché pendant cinq heures dans le désert des Agriates avant d’y parvenir. Ce n’est pas la souffrance qui ajoute de la valeur. Versez de l’eau bouillante sur le pied d’un enfant qui mange un gâteau, il ne l’appréciera assurément pas plus que si son pied avait été épargné. La valeur augmente parce qu’il y a eu construction d’un projet. L’homme se fixe un objectif et, pas à pas, s’efforce de l’atteindre. La profondeur temporelle lui offre cette possibilité.

Autrement dit, l’obsédé de l’instant présent qui multiplie les expériences exceptionnelles, les empilant les unes au-dessus des autres, manque de repères solides dans son appréciation des événements auxquels il participe. Pourtant, il est obligé d’user d’exagération, de superlatifs, sauf à se trouver en contradiction avec sa quête de bonheur immédiat ou dans un état d’infériorité vis-à-vis de ses interlocuteurs. Notons la claire convergence entre cette créature et la théorie économique standard. Finalement, en décrivant l’homme comme un être maximisant ses plaisirs et minimisant ses peines, les économistes orthodoxes avaient anticipé ce trait de la modernité. En tout cas, les exemples de survalorisation de l’instant présent ne manquent pas. Le nombre de personnes qui expliquent qu’elles seront à 150 % de leur capacité le jour J a cru de façon exponentielle… et le taux connaît lui-même une inflation galopante puisqu’il s’agit de convaincre autrui en quoi cette situation précise a été, est ou sera extraordinaire.
– merci de m’avoir accordé ma chance, vous ne le regretterez pas. Ce jour-là, je serai à 500 % !
– soyez à 100 %, ce ne sera déjà pas mal.

La comparaison des expériences interpersonnelles implique effectivement de la surenchère. Le but de l’individu est de montrer qu’il vit des émotions supérieures à celles des membres de son réseau. Pour éviter cette compétition, le plus simple est de procéder à des comparaisons avec le passé. Au moins, tout le monde sera d’accord. Et plus on va chercher loin dans le temps, moins on a de chances d’être contredit par un témoin. Quand on dit que ces individus n’aiment pas l’histoire, c’est faux : elle sert de repoussoir automatique, d’instrument de valorisation de leurs propres sensations. C’est pourquoi le classement des plus belles chansons, des événements politiques les plus cruciaux, des meilleurs footballeurs fait la part belle au présent. Alors que l’on est incapable de décider qui de Cristiano Ronaldo ou de Leo Messi est aujourd’hui le meilleur joueur, et que certains seraient même capables de proposer d’autres noms, la plupart des fans s’entendent pour dire qu’ils sont tous les deux meilleurs que Maradona, Platini, Pelé et plus largement encore que Garrincha.

En français, l’expression « le plus grand … jamais vu » traduit involontairement que ces comparaisons, aussi valorisantes soient-elles pour notre expérience personnelle, sont totalement absurdes. Ce qui les disqualifie est qu’elles ne reposent sur aucun critère objectif. Sinon, il n’y aurait guère de débat, excepté sur les critères peut-être. Et puis une bonne connaissance du passé est justement indispensable. Le fait d’avoir assisté en direct à l’effondrement des tours jumelles le 11 septembre 2001 autorise-t-il à affirmer que la disparition de l’Empire romain est moins importante ? Les invasions barbares d’un côté, l’agression barbare d’un symbole de l’empire de l’autre. Sans compter que les informations manquent pour que nous puissions nous prononcer, soit parce qu’elles se sont perdues en route jusqu’à nous, soit parce que nous ne sommes pas experts du sujet. Quant à l’illusion des idées reçues, elle provoque aussi de jolis ravages. Quel est le mot le plus long de la langue française ? Anticonstitutionnellement ? Non, perdu ! Avec 25 lettres, il n’obtient que la médaille de bronze. Hexakosioihexe-kontahexaphobie remporte l’or avec 29 lettres. C’est la phobie du nombre 666. L’usage est plus rare : il y a plus de politiciens qui flirtent avec le viol de la constitution que celui des trois 6. Mais il y a erreur tout de même…

Conseils de lecture :

De Closets François, Toujours plus, Fayard/Plon, 2006.
Cusset Yves, Réussir sa vie du premier coup , Flammarion, Paris, 2019.

LA BELLE IGNOREE…

Cristiano Ronaldo et Leo Messi sont connus de tous. Il est injuste que le nom de Didier Migaud ou de Raoul Briet n’évoquent rien dans le grand public. Ce sont pourtant des virtuoses. Ils jonglent avec les chiffres comme d’autres avec un ballon. Ce sont les superstars de la Cour des comptes. Leur horizon ne se limite pas à quelques petites dizaines de millions d’euros. Eux, ils dribblent avec des milliards.

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Les lunettes en écaille et le sentiment d’avoir un balai dans le derrière ne sont pas des prérequis mais ils facilitent l’embauche à l’évidence. La liste des titres des personnes qui œuvrent à la Cour des comptes montre que ces gens ne sont pas là pour rigoler : président de chambre, procureur général, avocat général forcément mais aussi rapporteur, contre rapporteur, contre contre rapporteur, conseiller maître ou conseiller référendaire, parfois en service extraordinaire. L’institution recrute au niveau « ENA ». On y recense notamment des administrateurs civils, des magistrats, des officiers, des fonctionnaires des assemblées parlementaires ou, sans surprise, des agents comptables des organismes de sécurité sociale. Les techniques comptables les plus sophistiquées sont mobilisées : les emplois sont à gauche et les ressources à droite. L’excellence en calcul est de mise. Il n’est pas question de manquer de retenue, principalement lorsque l’on pratique des additions. Le trop volubile Bibi le clown n’aurait jamais été engagé dans un tel lieu.

L’idée que l’Etat a besoin d’assistance dans la gestion de ses recettes et de ses dépenses n’est pas neuve. Elle se comprend aisément quand on sait que le panier du gouvernement a tendance à être percé. D’où le risque d’une hausse des prélèvements, d’un mécontentement du peuple et de désordres sociaux… au bout du compte. Il est clair que chaque agent économique est susceptible d’avoir les yeux plus gros que le ventre et de déraper financièrement mais, quand cela arrive à un individu, c’est son conseiller bancaire qui remplit habituellement la fonction de la Cour. Menaces à l’appui, un coup de fil suffit en général pour remettre le laxiste sur les rails. Pour l’Etat, c’est différent. D’abord, parce qu’il a presque toujours été admis que lui avait le droit d’avoir un trou dans ses caisses mais aussi parce qu’il suffit théoriquement qu’il appuie sur un bouton pour régler le problème. Votre Altesse, la France est à découvert ! Qu’à cela ne tienne, je vais vous faire un chèque en son nom. A la Revolution, les chambres de comptes ont été supprimées. Elles ont toutefois été très vite restaurées par Napoléon First. Le peuple n’est finalement pas plus sage que le roi en la matière.

L’objectif de la Cour des comptes est de s’assurer que les deniers publics soient utilisés avec efficacité, d’éviter la menace d’une gabegie financière. On comprend la logique. Le consentement à l’impôt du contribuable dépend en grande partie du fait que l’argent collecté n’est pas gaspillé stupidement. Quand l’actualité est en berne, la presse fait ses choux gras des rapports émis par la dame de la rue Cambon. Ah ces ponts dont la construction est arrêtée à mi-chemin ou qui est achevée mais ne mène à nulle part ! L’effet comique est garanti. On ne compte plus les chantiers dont le coût a été multiplié par cinq-dix… ou plutôt si justement. Et que dire du logiciel SI-Paye destiné à remplacer les services de paie des ministères, lancé en 2007, d’un coût de 346 millions, mais qui n’a pu devenir opérationnel en 2017 comme prévu. En effet, il n’a jamais été possible d’intégrer le paiement des primes fonctionnaires – aucun ministère n’étant disposé à renoncer à ce qu’il considérait comme une de ses prérogatives. Une sacrée surprise.

A priori, le contrôle s’effectue a posteriori, c’est-à-dire une fois que l’argent est décaissé. La Cour des comptes ne devrait pas avoir son mot à dire sur le type de dépenses qui doit être engagé. La France est une démocratie et c’est la représentation nationale qui décide de l’affectation des montants collectés au titre des prélèvements obligatoires. Seulement voilà, on a observé ces dernières décennies un assez déplaisant glissement progressif des missions de la Cour. Son champ des compétences s’est étendu aux organismes privés qui bénéficient des subsides publics. Ceci n’est pas un réel problème. Plus ennuyeux, tel un saumon remontant la rivière, la Cour a commencé à s’intéresser à l’origine des dépenses, c’est-à-dire aux choix publics. Au départ, le raisonnement semble relever du bon sens. Supposons qu’un adulte donne une tape sur la main de son enfant chaque fois qu’il la plonge dans le pot de confiture. Plutôt que passer à des sanctions plus radicales, introduction d’une dose d’arsenic par exemple, cacher le pot paraît être de bonne politique. Pourtant, dans ce cas précis, les conséquences sont pernicieuses.

La Cour des comptes en est ainsi arrivée à reprocher au gouvernement les mesures sociales qu’il a instaurées dans l’urgence afin de calmer la colère des gilets jaunes. Ce qui est particulièrement fort de café ! On imagine le coup de fil furibard d’Emmanuel Macron à son président Didier Migaud :
– M’enfin, ça va pas. Z’avez déjà vu une politique plus libérale que la mienne ? Je saupoudre juste un peu pour empêcher une révolution et vous me tombez dessus !
– Veux pas savoir. La colonne des recettes n’est pas égale à la colonne des dépenses. Point barre.
Soit. Le souci est que le positionnement de la Cour est loin d’être neutre sur le plan idéologique. Les comptes ne sont pas à l’équilibre mais, pourquoi est-ce que ce sont les dépenses sociales qui doivent nécessairement passer à la trappe ? N’est-il pas possible d’incriminer les cadeaux concédés aux entreprises d’autant que leur montant est incomparablement supérieur ? Les arguties comptables ne trompent pas. L’institution fraye plus ou moins consciemment avec les fondements de la vulgate néolibérale. Les chiffres ? Il n’y a manifestement pas que ça qui compte.

Conseils de lecture :

Laporte Michel, 10 contes des mille et une nuits, Flammarion, Paris, 2005.
Cour des comptes, https://www.ccomptes.fr/fr/cour-des-comptes/histoire, 2019

TANT QU’IL Y AURA DES HOMMES

A la manière de Lucky Luke qui dégainait plus rapidement que son ombre, Nadine Morano a confessé un jour : « je tape plus vite que mes doigts mais je corrige plus vite que ma pensée ». Que personne ne se moque. Elle est en effet loin d’être seule dans cette folle course contre la montre. C’est même un signe des temps.

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L’accélération du temps est un trait de la modernité. En suivant son mouvement caméra sur l’épaule, Harmut Rosa souligne la place qu’y occupe le progrès technique. C’est un véritable déclencheur de la sarabande. En quelques décennies, la vitesse des transports personnels a augmenté de 102 % et celle du traitement des données de 1010 %. Jusqu’à l’invention du chemin de fer, les armées se déplaçaient avec une lenteur extrême malgré les efforts de Napoléon Ier en la matière. Aujourd’hui, qui n’a pas effectué un petit vol en navette spatiale ? De la même manière, le travail nocturne n’était envisageable qu’à la lueur des bougies. Aujourd’hui, non seulement les entreprises sont parfaitement éclairées de jour comme de nuit mais, grâce aux nouvelles technologies, l’homme est en mesure de poursuivre son labeur en transposant son bureau chez lui. Parce que ce changement technologique se traduit immédiatement en des termes économiques poétiques comme réduction des coûts. Les entreprises sont évidemment très demandeuses de ces évolutions même si elles sont quelque peu aliénantes pour la population.

Trait essentiel, ces transformations requièrent de la polyvalence. De nos jours, par exemple, un chef de service est conduit à gérer son propre emploi du temps et à traiter son courrier, en tout cas ses mails, sans le secours de son assistante. Pire que cela, tout individu est invité à accomplir plusieurs tâches simultanément. L’étudiant en cours prend des notes, tout en se lançant dans des échanges spirituels avec son voisin, en suivant une série sur son ordinateur et en envoyant des SMS à ses nombreux contacts. Pour lutter contre la compartimentation de la pensée, il n’y a certainement pas mieux. Maintenant, les vieux sages rappellent que, quand on veut être partout au même moment, on n’est nulle part en fait… La tendance n’est pas à profiter des économies de temps permises par la technologie mais d’exploiter cette dernière de façon optimale. Ce ne sont pas les fins qui décident des moyens mais l’inverse. L’homme est asservi par cette sophistication. Ivan Illich l’a libellé ainsi : « L’outil simple, pauvre, transparent est un humble serviteur ; l’outil élaboré, complexe, secret est un maître arrogant ».

Cette aspiration dans l’engrenage des technologies accessibles – pourquoi donc jouer les pisse-vinaigre et se priver ? – n’est pas sans conséquence pour l’équilibre de l’être humain. La modification de son régime alimentaire lui a certes fait gagner quelques centimètres et quelques kilogrammes mais il semble tout près d’atteindre le plafond de ses capacités physiologiques. Les années passent et la vitesse du pet ordinaire reste désespérément scotchée à 6 kilomètres heure. Une pratique frénétique n’y change rien : malgré tout son entraînement, l’athlète peine à dépasser les 36 kilomètres heure sur 100 mètres. Le sentiment d’écrasement par la technologie pourrait être démoralisant si l’homme n’avait justement pas puisé en cette dernière un moyen de repousser ses limites personnelles. Ce n’est pas la réalité qu’il convient d’augmenter mais carrément les potentialités humaines. Bienvenue dans l’univers du transhumanisme avec ses promesses extraordinaires : la mort de la mort – y compris, celle des cons – ou, si l’on en croît Ray Kurzweil, la possibilité de transférer mémoire et esprit sur des ordinateurs.

L’idée d’une émancipation des processus organiques suscite des phantasmes au sein de la population. Olivier Rey souligne à quel point les apôtres du transhumanisme sont incohérents puisque, selon la critique qui leur est adressée, ils n’hésitent pas à justifier leur position en employant des arguments incompatibles entre eux. Ils essaient tout d’abord d’appâter en insistant sur le côté révolutionnaire de leurs projets mirobolants, à même d’apporter la félicité à tous. Une « ingénierie du paradis » est à portée de main. Face aux sceptiques, ils changent de discours et prétendent que, tout compte fait, le transhumanisme n’a rien de singulier. Il s’inscrit dans la logique du progrès scientifique. Nous conduisons des automobiles et nous nous soignons avec des antibiotiques. Finalement, quelle différence y a-t-il entre des lentilles correctrices et des puces implantées dans le cerveau ? Pour ceux qui feraient encore « glups », il existe un dernier type d’explication : cette évolution est inéluctable. Il est préférable de suivre le mouvement afin d’en tirer des dividendes scientifiques comme économiques.

Les inquiets sont accusés d’être des passéistes, juste capables de répéter en boucle « comme c’était mieux, avant ! ». Heureusement qu’une catégorie d’homme ouverte au progrès, sans tabous, et déterminée à nous organiser un avenir radieux, tire la science. Leur action consiste à militer pour retirer tous les freins, éthiques principalement, aux avancées scientifiques. Leur arrogance est en phase avec leurs projections sur le devenir de l’homme. Elle est sans limite. Leurs efforts pour convaincre les pouvoirs publics et les commissions éthiques, ne sont pas démesurés. Les autorités ne peuvent être en effet considérées comme d’authentiques poils à gratter. Science et technologie offrent des services. Pourquoi les refuser alors que les demandes individuelles sont insatiables ? Quel motif invoquer pour interdire à une mamy de donner le jour à des enfants… d’autant que, si elle devient un jour immortelle, elle les accompagnera un bon bout de chemin. Laurent Alexandre est l’archétype de ces scientifiques décomplexés. Favorable à une forme d’eugénisme, il souhaite favoriser la maternité chez les femmes douées. Qui sait si les moins futées ne seront pas un jour interdites de procréation. A moins que la thérapie génique ne s’en mêle. Qui veut faire l’ange fait la bête, disait Pascal.

Conseils de lecture :

Rey Olivier, Leurre et malheur du transhumanisme, Desclée de Brouwer, Paris, 2018.
Rosa Harmut, Aliénation et accélération, La Découverte, Paris, 2014.

UN DOHA D’ETHIQUE, SINON RIEN !

Les révélations d’un consortium de médias dans le cadre des « football leaks » ne manquent pas de saveur. Les autorités du ballon rond en Europe auraient imposé de sévères contraintes financières aux clubs tout en négociant secrètement des aménagements avec certains d’entre eux pour leur éviter de se trouver hors jeu. La planète football tourne-t-elle rond ?otempora.jpg

Contrairement à une idée reçue, la gestion du sport européen est économiquement beaucoup plus libérale qu’aux Etats-Unis où de nombreux dispositifs tels que le plafonnement de la masse salariale (salary cap) assurent une véritable régulation du secteur. Le but est bien sûr de maximiser les revenus des ligues professionnelles mais, au pays de la libre entreprise et de la concurrence, une logique d’entente entre les franchises est tolérée à cet effet. Elle repose sur le fait que le sport est une production jointe, c’est-à-dire qu’il exige la présence d’au moins deux participants et que sa valeur est corrélée à son « équilibre compétitif ». Si les équipes sont d’un niveau proche, la glorieuse incertitude du résultat croît, attirant dans la foulée le public et les annonceurs. Le système de la « draft » permet ainsi aux clubs les plus faibles de recruter la saison suivante les meilleurs joueurs qui arrivent sur le marché. Sur le vieux continent, l’absence d’action régulatrice s’est traduite par un fossé qui s’est creusé entre l’élite et les autres clubs. De plus, le libéralisme débridé a conduit nombre d’équipes au bord de la faillite. En cela, le monde du sport est similaire au reste de l’économie.

Dans ces conditions, l’adoption du « fair play financier » par l’instance dirigeante du football européen (UEFA) en 2010 peut être considérée comme une mesure révolutionnaire. L’intention était tout bonnement de stopper la spirale d’endettement vers laquelle les clubs européens étaient aspirés. On aurait pu imaginer que la hausse vertigineuse des droits télévisés des années 2000 rééquilibreraient leurs compte. Que nenni ! Ils ont utilisé leur surcroît de ressources pour faire de la surenchère et tenter d’appâter les footballeurs les plus talentueux. Eminemment inflationniste, cette course à l’armement sportif a profité surtout aux joueurs. En 2017, le record du montant d’un transfert était pulvérisé : le Paris Saint-Germain (PSG) déboursait 222 millions d’euros pour acquérir Neymar. Porté à bout de bras par le Président de l’UEFA, Michel Platini, le « fair play financier » était supposé freiner les ardeurs dilapidatrices par la grâce d’un simple principe : à terme, les clubs ne seraient pas autorisés à dépenser d’argent plus qu’ils n’en généreraient. Georges Brassens se moquait : « chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse ». Dans le football, il est plutôt question des pieds mais la règle est identique.

L’objectif d’assainissement du football professionnel primait mais, dans le même temps, la mesure était censée garantir une forme d’équité sportive. A l’instar du dopage, qui fausse la compétition en octroyant un avantage indu aux tricheurs, l’endettement accordait la possibilité aux clubs de vivre au-dessus de leurs moyens et d’acquérir d’excellents joueurs malgré des caisses vides. Il était en quelque sorte assimilable à du dopage financier. Désormais, il ne devait plus être possible de remporter des titres à crédit. Toutefois, une période transitoire était prévue pour que les clubs puissent s’adapter. Aucune condamnation ne serait prononcée avant 2014-2015. L’arsenal des sanctions était lui-même vaste, allant du blâme jusqu’à l’exclusion des compétitions européennes en passant par l’interdiction de recruter de nouveaux footballeurs. Dans ce joyeux agencement, un des points provoqua une intense polémique : les contributions de généreux mécènes, parfois appelés sugar daddies, étaient limitées.

La controverse s’explique par la dissociation des logiques d’assainissement financier et d’équité. Qu’un individu richissime dépense une partie de sa fortune dans un club comme il s’offrirait les services d’une danseuse ne se réduit pas forcément à apurer son passif. Il est susceptible de lui procurer des moyens financiers quasi illimités, bien supérieurs en tout cas à ceux des clubs rivaux. En d’autres termes, si l’émir du Qatar inonde de billets le PSG dans l’espoir d’accrocher le plus prestigieux des trophées européens dans son salon, la Champions League, il risque de le gratifier d’un avantage quasi décisif à l’heure des emplettes. Les adversaires des parisiens qui dégagent leurs ressources financières par leurs propres forces estiment le procédé déloyal… à moins qu’ils regrettent de ne pas avoir su charmer un nabab prodigue. Le PSG n’est d’ailleurs pas seul : pour illustration, un fonds d’Abu Dhabi abonde au budget de Manchester City. De ce fait, une ligne de fracture divise les clubs dans cette situation et les clubs qui n’ont pas la chance d’être perfusés sans restriction par une manne extérieure.

Tel qu’il a été mis en place, le « fair play financier » favorisait donc les clubs espagnols ou allemands qui exigeaient que l’on bride les maniaques de la dépense. Pourtant, le PSG et Manchester City ne semblent pas avoir été freinés : ces sept dernières années, le premier a injecté 1,8 milliard d’euros le second 2,7 milliards d’euros. Dans ce contexte, « football leaks » dévoile qu’ils ont contourné la règlementation par le biais des contrats de sponsoring fictifs signés entre la marque de la main qui nourrit et les clubs. A dire vrai, c’est tout sauf un scoop. Ce que les médias nous apprennent est que les dirigeants de l’UEFA, Michel Platini et Gianni Infantino, ont gardé sous le boisseau les rapports accablants des cabinets d’audit missionnés pour déterminer la valeur réelle des contrats de sponsoring et qu’ils ont trouvé avec les clubs des « accords à l’amiable » pour des « raisons politiques ». Pour le PSG, l’amende à acquitter s’apparentait effectivement à une petite tape sur main. Il n’y a manifestement pas qu’à Nancy que Platini aura droit à une statue. Entre la Coupe du monde qui leur a été attribuée et le sauvetage du PSG, les Qataris lui sont bien redevables. Une statue est la moindre des choses…

Conseils de lecture :

Bourg Jean-François et Gouguet Jean-Jacques, Economie du sport, La Découverte, Paris, 2012.
La Documentation Française, « A l’ère du sport business », Problèmes économiques, n°3131, avril 2016.