LE BALLON DE FOOTBALL EST-IL ROND OU BIEN PLAT ?

Quel machiavélisme, ce Vladimir Poutine ! Par un jeu de billards à plusieurs bandes dont il a le secret, il a réussi à déstabiliser la France. Pas de fake news, de pirates informatiques ou de câbles coupés cette fois. En envahissant l’Ukraine, il savait que l’UEFA délocaliserait la finale de la Champions League qui devait se disputer en Russie. Paris n’a pas résisté et s’est proposée. Patatras…  

Les incidents qui se sont produits autour de cette rencontre sportive ont déclenché un scandale international. Il s’agit de football européen tout de même ! Depuis, la population a été sidérée d’apprendre que le contenu des caméras de surveillance disposées autour du Stade de France avait été effacé. Petite pause devinette à propos de la probabilité la plus élevée de deux événements – A : que cet épisode embarrassant ait pu survenir et B : qu’il soit survenu et que la disparition de toutes ces données visuelles ait été intentionnelle, c’est-à-dire organisée par les autorités françaises. La réponse donnée sera souvent B. Or, c’est logiquement impossible. La solution est nécessairement A. Chez les spécialistes des sciences cognitives, l’erreur d’appréciation porte le doux nom de « biais de représentativité ». L’explication est simple. Disons que la probabilité de A, l’effacement des informations, soit de 10 %. La probabilité de B est nécessairement inférieure ou égale à 10 %. Dans l’ensemble constitué par les occurrences de A, il y a plusieurs explications possibles : la conduite délibérée (B), aussi vraisemblable soit-elle n’est que l’une d’entre elles. Ainsi, l’incompétence totale n’est pas à exclure entièrement.

La gestion de cette finale a été tellement calamiteuse que toutes les interprétations sont plausibles. A tout seigneur, tout honneur : l’absence d’Emmanuel Macron dans les tribunes a été d’autant plus remarquée que, outre les huiles du monde du football, le roi d’Espagne et l’émir du Qatar avaient fait le déplacement. Quand on se présente comme le big boss de la start-up nation, l’argument du besoin d’un petit break n’est guère recevable. On l’imagine aisément faire la leçon à des salariés pressés de partir en week-end : « quand on veut s’acheter des costards, on bosse sans rechigner mon ami ». Cette atmosphère un peu pastorale de vacances s’est retrouvée au niveau de l’organisation du match. Certes la grève du RER B n’a rien arrangé – pourquoi y a-t-il tant de « fainéants » en France au fait ? Cependant, c’est une sorte d’amateurisme général qui a semblé émaner tout au long de la soirée. Après tout, qu’est-ce qu’un match de football quand on possède un incomparable savoir-faire dans le maintien de l’ordre ? Qui plus est, dans ce genre de contexte, quand un malencontreux dérapage est constaté, il n’y a rien de plus facile que désigner un bouc-émissaire à la vindicte populaire.

Lorsque le ministre de l’Intérieur, Gerard Darmanin, et le préfet de Paris, Didier Lallement, ont été invités à rendre des comptes, ils ont accusé les supporters de Liverpool : 40 000 d’entre eux se seraient déplacés à Paris sans billets valables. L’amalgame entre les familles de supporters et les hordes de hooligans, originaires de Liverpool et à l’origine du drame du Heysel en 1985, était tentant.  Et puis ce sont des Britanniques, lesquels ont rarement bonne presse chez leurs anciens partenaires européens depuis le Brexit.  L’air martial avec lequel ces chiffres ont été avancés ne les a pas rendus exacts comme par enchantement. C’est pourquoi les autorités procédèrent rapidement à une correction. Seuls 2 000 détenteurs de faux billets avaient été recensés. Le contraste avec Corneille qui avait assuré : « Nous partîmes 500 ; mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes 3 000 en arrivant au port » était flagrant. Pour espérer se payer la tête des médias et du Sénat dans ces circonstances, il fallait une dose exceptionnelle d’aplomb ou d’inconscience.

Les témoignages des supporters anglais et des journalistes sur place racontent en effet une tout autre histoire : de pacifiques familles aspergées de gaz par des policiers, des stadiers débordés, des infiltrations de locaux sans billets à l’intérieur du stade, des Anglais victimes d’agression de la part de bandes de voyous extrêmement bien organisées… Croire que l’effacement de certaines images, celles autour du stade comme celles de la RATP, masquerait la réalité et entretiendrait un doute raisonnable sur les raisons de la pagaille était d’une candeur infinie. Dès le début du maelstrom, des films des spectateurs circulaient sur les réseaux sociaux. Sans oublier que, même s’ils ont accédé au stade par une autre voie, les Espagnols ont également formulé des griefs sur la manière dont ils avaient été traités. Il est vrai qu’en France la fête du village se prépare un peu partout avec un an d’avance. Dans le cas présent, les organisateurs n’avaient que trois mois pour se retourner. Et puis les parties prenantes étaient si nombreuses : la préfecture de police, l’UEFA, le stade, la RATP, la marine suisse… Rappelons que l’intelligence collective se mesure parfois par le QI le plus bas divisé par le nombre de participants.

Indépendamment des lois de Darmanin, la justification de l’effacement des images vaut également son pesant de cacahuètes. Les décideurs auraient ignoré qu’elles révélaient toute cette violence. Mais les ont-ils regardées au moins ? Si oui, alors pourquoi ne pas les avoir conservées comme pièce à conviction dans leurs investigations ? Et sinon, c’est-à-dire s’ils n’ont pas eu la présence d’esprit de jeter un œil sur le contenu des caméras, quelle est l’utilité de ces outils de surveillance in fine ? Si Big Brother sert uniquement à mater des supporters qui fraternisent en s’enfilant des saucisses avec des frites, leur installation n’est peut-être pas indispensable. L’idée est-elle d’identifier d’éventuels fauteurs de troubles ou de donner le sentiment à la population qu’elle est surveillée en permanence ? Quand on se refuse à verser dans les théories du flicage systématique, il n’y a qu’une explication possible : il fallait dissimuler des éléments  dérangeants. En enfouissant les faits plutôt qu’en y faisant face courageusement, on se promet des lendemains réjouissants : vivement les Jeux Olympiques de 2024 !    

La maxime (Georges Clemenceau) :

Les fonctionnaires sont un peu comme les livres d’une bibliothèque :

ce sont les plus hauts placés qui servent le moins…

LE TELEPHON QUI SON ET PERSONNE QUI Y REPOND

Le téléphone est né en 1876. Dring ! Dring ! Deux ans plus tard, la France procédait à une réforme de son orthographe. Tandis que sonner et résonner garderaient leurs deux « n », résonance, consonance et assonance n’en prendraient désormais plus qu’un. Malaise dans l’écriture. Bobo la tête et pas seulement chez les cancres. On peut même  parler de… dissonance.

Lorsqu’un individu se trouve confronté à une masse d’informations incompatibles entre elles, il en éprouve de l’inconfort. Cette irritation, ce sentiment déplaisant, sont l’expression d’une dissonance cognitive. Heureusement, le cerveau humain est équipé pour résoudre ce genre de désordre. De nombreuses expériences ont été menées afin de mettre au jour les mécanismes qui se mettent en place à cette occasion. Invité à évaluer une liste de lieux de vacances possibles, un individu attribue la même note à Rome et à Madrid. Puis, on lui demande de choisir son prochain séjour entre les deux. Une tension apparaît alors. Alors que, fondamentalement, il est indifférent au choix de l’une ou de l’autre ville, il doit trancher et les hiérarchiser. Imaginons qu’il ait opté pour Rome. Quand, quelques minutes plus tard, il sera prié de réévaluer l’ensemble des sites touristiques, sa note en faveur de Rome sera cette fois plus élevée que celle de Madrid. Ce type de stratégie a toutefois des limites. Un homme reçoit deux cravates de sa mère, une rouge et une jaune. Il met la rouge lors de sa visite suivante pour lui faire plaisir… et elle s’inquiète : «  tu n’aimes vraiment pas la jaune ? »       

La vie est pleine de facéties. Les cas de figure où la conciliation d’éléments discordants est requise ne manquent pas au quotidien. L’étourdi qui sort les clés de son domicile pour franchir le portique du métro finit par se rendre compte de sa méprise puisqu’il reste impitoyablement bloqué. Euréka, c’est de mon Pass Navigo que j’ai besoin ! La situation est beaucoup plus intéressante quand il est question d’opinions, de croyances. Dans ces conditions, la production de jus de crâne destinée à ramener une forme de cohérence globale est impressionnante. Elle porte des noms aussi exotiques qu’ « argument ad hoc » ou « stratagème immunisateur ». Un prédicateur annonce la fin du monde à une date précise. Rien ne se passe. Il racontera à ses ouailles que Dieu a finalement décidé de surseoir à l’exécution de son décret. Le marxisme prédisait que, rongé par ses contradictions internes, le capitalisme allait s’effondrer de lui-même. Cela ne s’est pas produit. Tous les marxistes n’en ont pas profité pour entrer dans les affaires. Une partie des militants est restée fidèle à l’idéologie et a fourni une explication : l’Etat a servi de « béquille » du capital et a empêché la réalisation de la prophétie.

Quand des enjeux politiques sont présents, la volonté d’avoir raison de ses adversaires constitue une machine à fabriquer de l’incohérence du meilleur tonneau. En 2014, Anne-Sophie Leclère, candidate d’extrême-droite, comparait Christiane Taubira à un singe. Elle fut illico exclue de son parti. Ses propos inqualifiables lui valurent même ensuite une sanction exemplaire de la part des tribunaux. En 2022, Taha Bouhafs, était investi pour les législatives par la France Insoumise, cela malgré sa condamnation en justice pour racisme – laissons de côté les multiples insanités qui peuvent lui être imputées par ailleurs. Face au tollé, il renonça malgré le soutien de ses compagnons de route qui s’indignaient de la collusion entre les fascistes,  la « macronie » et une partie de la gauche. Pour un observateur neutre, leur argumentation relevait du plus haut comique dans le sens où elle aurait dû exonérer aussi Anne-Sophie Leclère. En effet, ni Bouhafs, ni Leclerc ne sont des politiciens professionnels. De plus, l’un et l’autre œuvraient dans le même secteur d’activité, la pêche – la pêche à l’info pour Bouhafs autoproclamé journaliste et celle des poissons pour son alter ego qui tenait une boutique de cannes à pêche.

Bref, selon le bord politique auquel on appartient, des marques d’inexpérience quasiment identiques valent circonstance atténuante ou aggravante. En fait, plus une croyance est ancrée et plus les informations qui sont susceptibles de la réfuter sont écartées sans le moindre esprit critique. Le postulat de départ explique beaucoup de choses. J’ai forcément raison puisque c’est moi, c’est-à-dire me, myself and I. Que mon avis soit réduit à un affect ou qu’il s’agisse du produit d’une réflexion n’est pas toujours détectable. En effet, y compris dans le cas d’un affect, l’individu prendra soin de construire un raisonnement plus ou moins élaboré pour justifier sa position. Au final, si vous n’êtes pas d’accord avec moi, vous avez tort. Cela va loin dans le sens où, même si des éléments mettent à mal mon point de vue, ils doivent être aussitôt rejetés. Un pays à démocratie douteuse organise des élections – l’Iran, la Russie, le Venezuela… – et le régime en place, que je juge antipathique, l’emporte. C’est impossible. Soit les élections ont été truquées, soit le pouvoir a procédé à un matraquage médiatique.    

Que la majorité des électeurs fasse ce que je considère être le mauvais choix pour leur pays ne fait pas partie de mon logiciel. Alors, il y a nécessairement fraude, manipulation. Cela s’applique même aux authentiques démocraties. En Grande-Bretagne, la seule explication au vote sur le Brexit est qu’un camp sympathique et honnête faisait face à un camp détestable et menteur. Socrate a beaucoup contribué à cette approche biaisée. Selon lui, seule l’ignorance, le défaut d’information, était responsable des aberrations constatées. S’il avait su que Xanthippe était une mégère, il ne l’aurait pas épousée. Ce genre de perspective induit qu’il existe une vérité. Or, en politique, il n’y en a pas. Il n’est pas question de solution unique mais de valeurs. La droite souhaite mettre l’homme au service de l’efficacité économique tandis que la gauche aspire à renforcer la solidarité entre citoyens. Ce sont des choix de société et les jours heureux qu’ils promettent sont au mieux des vœux pieux et au pire des fariboles.

La maxime (Francis Bacon) :

La vérité sort plus facilement de l’erreur

Que de la confusion

A LA CROISEE DES CHEMINS

Tout le monde n’a pas forcément eu la chance de travailler dans la police mais le cinéma compense heureusement cette carence. De nombreux films montrent des représentants de l’ordre sanctionnés à la suite d’une bavure. Quand ils ne sont pas mutés dans la Nièvre, ils sont affectés à la circulation avec un bâton blanc et un sifflet. D’où ces regards souvent goguenards dans leur direction…

Les départs en vacances s’accompagnent inévitablement d’effets indésirables. Le premier août marque le début des grandes transhumances pour d’interminables troupeaux d’estivants. Des bouchons, des retenues dit-on avec tact, se forment dès le coup de feu du starter. Avançant pare-chocs contre pare-chocs, les véhicules s’éclatent à la queue leu leu sur des dizaines de kilomètres. Les grands axes sont le terrain de prédilection de ces rassemblements spontanés. En proposant des itinéraires de délestage, « Bison fûté » ou Waze permettent de contourner tous ces points chauds. Induisant une sorte de rétrécissement, la jonction de deux flux abondants de voyageurs annonce une route de tous les dangers. De manière plus générale, les carrefours et croisements en tous genres sont perçus comme une menace pour la fluidité du trafic. C’est pour réduire le risque d’accident que les feux de signalisation ont été imaginés – leur prototype londonien, alimenté au gaz, date de 1868. Gare aux intersections !

La trajectoire personnelle de l’Américaine Kimberlé Crenshaw est particulièrement bien documentée. Il s’agit d’une brillante juriste qui exerce ses talents à la fois comme avocate et comme universitaire. Ses impressionnants états de service ne disent pourtant pas grand-chose de l’essentiel. Comment cette intellectuelle de renom fait-elle pour se déplacer au quotidien ? Possède-t-elle un véhicule automobile ou a-t-elle délibérément opté pour le statut piéton ? Puisqu’elle est connue pour avoir porté la « théorie de l’intersectionnalité » sur ses fonds baptismaux, on aurait tendance à en inférer qu’elle se déplace exclusivement à pied – d’où son ignorance des subtilités de la circulation automobile et des problématiques afférentes. Se lancer dans l’invraisemblable promotion des événements qui se produisent à un carrefour, au croisement de routes, peut se comprendre à l’aune de son amour de la marche. Qu’elle ait suscité autant d’adeptes est malgré tout incroyable. Le monde n’est pas rempli de piétons…

La théorie de Crenshaw part du constat que les droits de plusieurs groupes sociaux sont bafoués : les femmes, les Noirs, les LGBTQI+, les musulmans, etc… Comme leurs combats respectifs sont censés se faire écho, ils doivent agréger leurs forces. Le proverbe qui résume l’intention sous-jacente est « l’union fait la force ». C’est également la devise de la Belgique, un pays en pleine forme comme chacun sait. Ce schéma pourrait fonctionner s’il existait un unique dominant qui possède la capacité de cimenter les efforts des minorités en souffrance. Quelques « tous ensemble, tous ensemble,  hé, hé » plus loin, on se rend compte qu’il n’en est évidemment rien. Tous les conflits entre groupes sociaux ne reposent pas sur les mêmes lignes de fracture. Alors, au point de rencontre, à l’intersection, ça se bouscule fortement. C’est la pagaille et le policier avec son bâton blanc de circulation n’y peut pas grand-chose. Ces collectifs n’ont pas les mêmes intérêts et s’opposent les uns aux autres. Peut-on par exemple défendre les femmes afghanes sans être taxé d’islamophobie ?

Rachel Khan est une personne aux multiples facettes – sportive, danseuse de hip-hop, juriste, écrivaine…  Dans « Racée », elle décrit sa tentative d’intégrer des groupes qui carburent à l’intersectionnalité. Elle était convaincue de cocher toutes les cases :  femme, Noire, Juive. A ces trois titres, elle se sentait discriminée, certes pour des raisons différentes à chaque fois, mais discriminée tout de même et espérait trouver des compagnons de lutte. S’agit-il d’une fausse candeur comme l’affirment ses détracteurs, ou avait-elle la tête dans les étoiles ? « Les racines du ciel » est l’un de ses ouvrages favoris mais gare au Gary (Romain) : il vous fait manifestement planer et perdre le sens des réalités. On a vite fait comprendre à la malheureuse en des termes peu amènes que sa présence était incongrue. Elle avait sa place comme femme et comme Noire assurément mais certainement pas si elle revendiquait également une identité juive.

En l’occurrence, puisque les Juifs sont supposés être des Blancs oppresseurs, des capitalistes exploiteurs grâce à leurs ressources financières inépuisables, et probablement sionistes par-dessus-le marché, sa simple présence créait une monstrueuse dissonance cognitive chez les intersectionnistes. Ceux-ci se débrouillent très bien de l’existence de Noirs qui refusent de s’associer à leur radicalisme. Ils les considèrent comme des traitres à la cause et les qualifient simplement de « Bounty », Noirs à l’extérieur et Blancs à l’intérieur, mais ils étaient bien au-delà avec Rachel Khan. Ils faisaient face à un souci d’un autre ordre : un ennemi juré demandait leur soutien afin qu’ils combattent ensemble au nom des principes de solidarité qui les guident. Comment était-il possible de se sentir simultanément maltraité en tant que Noir et en tant que Juif ? A côté de ce casse-tête inextricable, le bug de l’an 2000 est ce que l’on appelle avec familiarité du « pipi de chat ».  

La situation est d’autant plus ridicule qu’il n’existe aucune fatalité en la matière. A un carrefour, il arrive que les feux soient verts ou qu’aucune voiture ne vienne vous couper la route. Dans les années 1960, aux Etats-Unis, le pasteur Martin Luther King et le rabbin Abraham Heschel marchaient la main dans la main pour la défense des droits civiques des Noirs. Il n’y avait rien de mécanique, juste des êtres humains qui militaient ensemble pour réformer le système, pour le rendre plus juste. Dès lors que les idéaux du pasteur ont été dépassés par des extrémistes qui s’inscrivaient dans une logique de ressentiment politico-religieux, de démolition plus que de construction et de progrès, l’entente a éclaté. Quand on lit la prose de ces gens-là, le sentiment qui se dégage est que leur mise en avant d’injustices réelles n’est qu’un prétexte pour renverser l’ordre social. C’est pourquoi, si les handicapés sont tolérés chez les intersectionnistes, ils sont peu mis en avant. Ce sont des personnes qui cherchent fondamentalement à s’insérer, pas à détruire. Un homme en fauteuil à un carrefour ralentit le flux des véhicules.   

Maxime (Marcel Achard) :

Le piéton est un microbe qui vit dans les artères

Et gêne la circulation

PAR DESSUS LE MARCHE

Le sportif de haut niveau s’entraîne sans relâche. Il fait et refait ses gammes pour être au top le jour J, face à un public déchainé. Le soldat, lui aussi, s’inscrit dans une démarche mécanique. Il importe qu’il ne tremble pas sous le feu des soldats de Poutine et qu’il agisse quasiment comme un automate. Eh bien, c’est la même chose pour le pizzaïolo et le conseiller en télémarketing.   

Xénophon avait souligné l’importance de la spécialisation des tâches. Adam Smith et les Encyclopédistes se sont disputé la paternité de la découverte de la pertinence de la division du travail mais c’est l’ingénieur Frederick W. Taylor qui, avec l’Organisation Scientifique du Travail (OST), a poussé sa logique à son paroxysme. Bête noire des syndicats, il aurait été enterré avec son chronomètre, disent les mauvaises langues. Son découpage des activités productives en tâches simples et répétitives, avec des contremaîtres exerçant une surveillance de tous les instants, reposait sur des hypothèses assez spéciales. Pour l’exprimer en des termes actuels, la nature humaine était « défavorablement connue » de ses conceptions intellectuelles. Certains considèrent que les mutations économiques, notamment le passage à une société de services caractérisée par la polyvalence des « collaborateurs », rendent obsolètes cette vision. Pourtant, la nécessité de répéter encore et toujours un geste pour l’accomplir à la perfection n’a pas disparu. Il est notoire que le rabâchage a ses vertus.  

Quoi qu’émargeant à des niveaux de rémunération assez peu comparables, Léo Messi et un livreur de chez Uber se rejoignent sur l’exigence professionnelle. La performance doit être entière et ne pas dépendre de facteurs extérieurs. Que le terrain soit glissant ou pas, il ne faut pas manquer d’adresse. Pour assurer véritablement, les états d’âmes ne doivent pas être un obstacle. Ce n’est plus une question de préjugés comme chez Taylor mais le résultat est identique. Le fait de cogiter, de se « prendre le chou » est perçu comme une perte d’efficacité. Le rappel de ces éléments est indispensable pour comprendre le sujet de la récente épreuve d’économie du baccalauréat. Sans cela, on pourrait se méprendre. Tant qu’il y aura des épreuves qui requièrent un minimum de réflexion, il convient de veiller à ne pas instiller des idées pernicieuses aux jeunes générations. Si elles commencent à s’interroger sur le fonctionnement général du système, leur productivité risque de connaître une chute fâcheuse. Il est fondamental de ne pas prendre le risque d’abîmer une machine bien huilée.

Il a été reproché à l’articulation des trois questions de relever du néolibéralisme le plus vulgaire. Question 1 : « A l’aide de deux arguments, montrez que le travail est source d’intégration sociale ». Une des réponses possibles était 1) la tenue flashy des Uber suscite l’admiration de la population et permet d’avoir beaucoup d’amis, 2) en livrant des pizzas le soir, on fraternise avec les clients et on s’évite les émissions comme « Plus belle la vie » seul sur son canapé. Question 2 : « A partir d’un exemple, vous montrerez que l’innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance ». Réponse parmi d’autres : l’invention de prises suffisamment longues règle l’un des problèmes les plus épineux de la voiture électrique ; on va pouvoir rouler sur secteur. Question 3 : « A l’aide d’un exemple, vous montrerez que l’action des pouvoirs publics en faveur la justice sociale peut produire des effets pervers ». Alors là, les illustrations abondent, hein Manu ! Sans forcément remonter à Malthus qui expliquait que, comme les miséreux font des enfants, le coût des aides sociales risquait d’augmenter et de faire basculer toute la population dans la pauvreté, quelques enseignants ont déjà été condamnés pour conduite sexuelle inappropriée avec leurs élèves. L’école produit effectivement des « effets pervers ».

Certes, un marxiste aurait du mal à y retrouver ses petits. Nathalie Arthaud, candidate de Lutte Ouvrière aux élections présidentielles, mais surtout enseignante en économie au lycée, mérite la sympathie du public. Sa correction de copies a dû être douloureuse, voire cornélienne. Devait-elle accorder un 20/20 aux élèves qui ont  répondu  comme les concepteurs du sujet l’escomptaient ou bien leur infliger une mauvaise note en raison de leur absence de prise de recul ? Parce que, évidemment, le souci réside dans la fabrication du sujet. Les têtes d’œuf qui en sont à l’origine sont montrées du doigt. Elles auraient pu faire pire. Et si elles avaient pioché parmi les pensées du Président Macron un florilège de citations ; « on met un pognon de dingue dans les minima sociaux », « je traverse la rue et je vous en trouve » (du travail, pas du shit), « le meilleur moyen de se payer un costard est de travailler », « une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». A partir de là, la question de l’examen aurait été : « Rassemblez les pièces du puzzle afin de montrer le tableau général ».

Au bout du compte, pour dédouaner les concepteurs du sujet, il faut en revenir au taylorisme. On a dit que le livreur de chez Uber doit être débarrassé des parasites qui nuisent à l’intensité de son effort. Une pizza napolitaine tiède est une insulte à l’ordre cosmique. Alors, le mec doit pédaler, pédaler vite et fort. Il a le droit de rêver que ces séquences de sprint lui muscleront les jambes et que, grâce à elles, il deviendra le prochain Messi. Ces saines spéculations sont stimulantes dans la mesure où elles incitent le livreur à affoler son pédalier, à mettre davantage le turbo. En revanche, qu’il s’interroge sur sa place dans la société, sur le pourquoi et le comment de l’uberisation, est à prohiber absolument. Cela le ralentira de façon considérable. En ce sens, le rôle de l’éducation est central ici. En préformatant les esprits, en décourageant la tendance à psychoter, l’école contribue à la productivité économique. Avec un tel sujet de baccalauréat, les pizzas arriveront encore plus chaudes. Dans ces conditions, pourquoi ne pas s’en féliciter ?

La maxime (Alphonse Allais) : .

Tout ce qui est public devrait être gratuit.

L’école, les transports et les filles.

QUE LES COEURS SE LEVENT !

Un jour, l’actrice Mae West s’adressa à un de ses admirateurs en lui dispensant une de ses formules choc : « Vous avez un revolver dans la poche ou vous êtes ému ? ». Emotions. Voilà, le mot est lâché. Tel un raz-de-marée, elles emportent désormais tout sur leur passage. Qui parviendra à résister à leur élan ?

Définies comme un trouble subit, une agitation passagère causés par un sentiment vif de peur, de joie, de surprise…, les émotions sont souvent associées aux passions bien qu’il ne faille surtout pas confondre les deux notions. L’étymologie souligne cet emballement avec motio, mouvement. Le e, vers le dehors, indique que les émotions donnent habituellement lieu à des manifestations extérieures  accélération du pouls, tremblement, rougissement… – que les individus essaient parfois de cacher. Ainsi, le joueur de poker s’efforce de ne rien laisser transparaître quand il découvre sa main, carte par carte. Comme en politique, on peut alors parler d’« émotion de censure ». En sens inverse, il arrive que le désordre intérieur soit si intense qu’il prenne entièrement le dessus sur les mécanismes de contrôle de celui qui en est la proie. Dans ce cas, la personne est tétanisée, paralysée par ses émotions. Le sentiment qui les a déclenchées conduit à une immobilisation totale. Face à la danse suggestive de la jeune fille au chaperon rouge, le loup de Tex Avery est lui aussi très ému. Il est tellement sidéré que, avant de ressaisir et de se précipiter vers elle, sa mâchoire inférieure touche sur le sol. Il a le souffle coupé.

L’engouement pour les émotions est relativement récent. Pour autant, rien ne serait plus faux que d’imaginer qu’il s’agit d’une nouveauté, d’une innovation de plus proposée par Elon Musk. Aussi tentante soit-elle, l’image de premiers temps de l’humanité où l’homme aurait été guidé uniquement par la raison, échangeant civilement avec les autres membres de son groupe afin d’arriver à un consensus raisonné, est assez éloignée de la réalité. Plus que le raisonnement par analogie, a contrario ou a fortiori, l’argument numéro un du pithécanthrope était le gourdin. En fait, dès ses premiers temps, l’être humain a été traversé par des passions, des émotions qu’il avait du mal à dominer. Il faut dire que, dans les religions polythéistes, les divinités montraient rarement le bon exemple – à l’instar de Zeus qui était une sorte de précurseur de DSK. Bref, c’est avec l’ère des Lumières que la raison s’est imposée et a été érigée en modèle. Globalement, des progrès scientifiques, économiques et politiques ont été enregistrés. Même si des idéologies mortifères ont simultanément prospéré, le triptyque raison-méthode-discussion a disqualifié son adversaire passion-émotion-violence.

La mise en exergue des émotions est en quelque sorte un retour du refoulé. Une vie pleine de rigueur, centrée sur une analyse objective des phénomènes, luttant contre les parasites d’une démarche faite d’emportements n’a rien de réellement enthousiasmant. La cocotte-minute finit par exploser. Le marketing témoigne à merveille de cette inflexion. Précisons que cette discipline ne doit pas être réduite à sa fabrication systématique de néologismes creux en franglais. Elle est précieuse dans le sens où elle fournit des indices sur les évolutions de la société. C’est une espèce de sociologie appliquée à des fins mercantiles… et le thermomètre fonctionne. Pour illustration, le « marketing tribal » se trouve au fondement de la disparition des groupes sociaux traditionnels. Les solidarités historiques ont été sévèrement abîmées églises, partis, syndicats… – mais elles ont cédé la place à d’autres types d’associations, des « tribus » (fans de telle série, antivax… ) qui se forment et se déforment au gré des évènements. Le cadre général individualiste ne signifie certainement pas que l’homme vit dans un état d’isolement.

Dans le même ordre d’idée, les marketeurs nous ont soumis le concept de « marketing expérienciel », également dans l’air du temps. Les économistes décrivent l’être humain comme un calculateur sans état d’âme, obsédé par le rapport qualité-prix des produits. Eh bien, il n’en est rien ! Justice soit rendue au consommateur qui, lorsqu’il achète un paquet de pâtes, du shampoing, un ordinateur, un stylo ou du papier toilettes, cherche à vivre un moment inoubliable, qui restera dans les annales. Loin du matérialisme qui lui est reproché, l’homme aux écus vise simplement à ressentir des émotions. Il attend qu’on lui raconte une merveilleuse histoire.  A la façon du ready-made de Marcel Duchamp qui privait les objets de leur fonction utilitaire pour les convertir en œuvre d’art,  la marchandise n’a aucun intérêt si ce n’est en tant qu’expérience à nulle autre pareille. Les tristes sires incapables de regarder leur plat de pâtes autrement que comme un mets destiné à leur remplir l’estomac sont d’authentiques handicapés de l’existence. Si l’on revient à l’étymologie d’émotion, on les qualifiera de « personnes à mobilité réduite ».

Cette tendance n’est toutefois pas sans danger. Le besoin d’éprouver des sensations fortes est tellement grisant qu’il semble ne pas connaître de limites. Après tous ces battements, c’est quand la prochaine fois, s’interroge le palpitant ? Les spécialistes parlent d’inflation émotionnelle. Il n’est pas simple de se soustraire à ce genre d’addiction d’autant que des petits malins ont repéré le filon. Il y a moyen de s’en mettre plein les poches en donnant satisfaction au peuple qui se montrera en sus plein de reconnaissance. Le cas de la Coupe du monde de football est édifiant. Les gains pécuniaires sont astronomiques et la compétition se déroule tous les quatre ans. La fédération internationale de football, la FIFA, envisage d’en accélérer la fréquence. Elle se tiendrait tous les deux ans… mais pourquoi alors s’arrêter en si bon chemin ? Une Coupe du monde tous les ans aurait de la gueule aussi, non ? Cependant, cela serait-il suffisant ? Imaginons une finale de Coupe du monde disputée tous les jours. Cela en ferait des soirées pizza-coca entre amis ! Le problème n’est pas que d’obésité, d’excès suscitant du dégoût. A force de dé(cons)truire, on a oublié que la valeur est parfois liée à un long effort, à une construction.   

La maxime (Oscar Wilde) :

L’émotion nous égare :

C’est son principal mérite