PAR DESSUS LE MARCHE

Le sportif de haut niveau s’entraîne sans relâche. Il fait et refait ses gammes pour être au top le jour J, face à un public déchainé. Le soldat, lui aussi, s’inscrit dans une démarche mécanique. Il importe qu’il ne tremble pas sous le feu des soldats de Poutine et qu’il agisse quasiment comme un automate. Eh bien, c’est la même chose pour le pizzaïolo et le conseiller en télémarketing.   

Xénophon avait souligné l’importance de la spécialisation des tâches. Adam Smith et les Encyclopédistes se sont disputé la paternité de la découverte de la pertinence de la division du travail mais c’est l’ingénieur Frederick W. Taylor qui, avec l’Organisation Scientifique du Travail (OST), a poussé sa logique à son paroxysme. Bête noire des syndicats, il aurait été enterré avec son chronomètre, disent les mauvaises langues. Son découpage des activités productives en tâches simples et répétitives, avec des contremaîtres exerçant une surveillance de tous les instants, reposait sur des hypothèses assez spéciales. Pour l’exprimer en des termes actuels, la nature humaine était « défavorablement connue » de ses conceptions intellectuelles. Certains considèrent que les mutations économiques, notamment le passage à une société de services caractérisée par la polyvalence des « collaborateurs », rendent obsolètes cette vision. Pourtant, la nécessité de répéter encore et toujours un geste pour l’accomplir à la perfection n’a pas disparu. Il est notoire que le rabâchage a ses vertus.  

Quoi qu’émargeant à des niveaux de rémunération assez peu comparables, Léo Messi et un livreur de chez Uber se rejoignent sur l’exigence professionnelle. La performance doit être entière et ne pas dépendre de facteurs extérieurs. Que le terrain soit glissant ou pas, il ne faut pas manquer d’adresse. Pour assurer véritablement, les états d’âmes ne doivent pas être un obstacle. Ce n’est plus une question de préjugés comme chez Taylor mais le résultat est identique. Le fait de cogiter, de se « prendre le chou » est perçu comme une perte d’efficacité. Le rappel de ces éléments est indispensable pour comprendre le sujet de la récente épreuve d’économie du baccalauréat. Sans cela, on pourrait se méprendre. Tant qu’il y aura des épreuves qui requièrent un minimum de réflexion, il convient de veiller à ne pas instiller des idées pernicieuses aux jeunes générations. Si elles commencent à s’interroger sur le fonctionnement général du système, leur productivité risque de connaître une chute fâcheuse. Il est fondamental de ne pas prendre le risque d’abîmer une machine bien huilée.

Il a été reproché à l’articulation des trois questions de relever du néolibéralisme le plus vulgaire. Question 1 : « A l’aide de deux arguments, montrez que le travail est source d’intégration sociale ». Une des réponses possibles était 1) la tenue flashy des Uber suscite l’admiration de la population et permet d’avoir beaucoup d’amis, 2) en livrant des pizzas le soir, on fraternise avec les clients et on s’évite les émissions comme « Plus belle la vie » seul sur son canapé. Question 2 : « A partir d’un exemple, vous montrerez que l’innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance ». Réponse parmi d’autres : l’invention de prises suffisamment longues règle l’un des problèmes les plus épineux de la voiture électrique ; on va pouvoir rouler sur secteur. Question 3 : « A l’aide d’un exemple, vous montrerez que l’action des pouvoirs publics en faveur la justice sociale peut produire des effets pervers ». Alors là, les illustrations abondent, hein Manu ! Sans forcément remonter à Malthus qui expliquait que, comme les miséreux font des enfants, le coût des aides sociales risquait d’augmenter et de faire basculer toute la population dans la pauvreté, quelques enseignants ont déjà été condamnés pour conduite sexuelle inappropriée avec leurs élèves. L’école produit effectivement des « effets pervers ».

Certes, un marxiste aurait du mal à y retrouver ses petits. Nathalie Arthaud, candidate de Lutte Ouvrière aux élections présidentielles, mais surtout enseignante en économie au lycée, mérite la sympathie du public. Sa correction de copies a dû être douloureuse, voire cornélienne. Devait-elle accorder un 20/20 aux élèves qui ont  répondu  comme les concepteurs du sujet l’escomptaient ou bien leur infliger une mauvaise note en raison de leur absence de prise de recul ? Parce que, évidemment, le souci réside dans la fabrication du sujet. Les têtes d’œuf qui en sont à l’origine sont montrées du doigt. Elles auraient pu faire pire. Et si elles avaient pioché parmi les pensées du Président Macron un florilège de citations ; « on met un pognon de dingue dans les minima sociaux », « je traverse la rue et je vous en trouve » (du travail, pas du shit), « le meilleur moyen de se payer un costard est de travailler », « une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». A partir de là, la question de l’examen aurait été : « Rassemblez les pièces du puzzle afin de montrer le tableau général ».

Au bout du compte, pour dédouaner les concepteurs du sujet, il faut en revenir au taylorisme. On a dit que le livreur de chez Uber doit être débarrassé des parasites qui nuisent à l’intensité de son effort. Une pizza napolitaine tiède est une insulte à l’ordre cosmique. Alors, le mec doit pédaler, pédaler vite et fort. Il a le droit de rêver que ces séquences de sprint lui muscleront les jambes et que, grâce à elles, il deviendra le prochain Messi. Ces saines spéculations sont stimulantes dans la mesure où elles incitent le livreur à affoler son pédalier, à mettre davantage le turbo. En revanche, qu’il s’interroge sur sa place dans la société, sur le pourquoi et le comment de l’uberisation, est à prohiber absolument. Cela le ralentira de façon considérable. En ce sens, le rôle de l’éducation est central ici. En préformatant les esprits, en décourageant la tendance à psychoter, l’école contribue à la productivité économique. Avec un tel sujet de baccalauréat, les pizzas arriveront encore plus chaudes. Dans ces conditions, pourquoi ne pas s’en féliciter ?

La maxime (Alphonse Allais) : .

Tout ce qui est public devrait être gratuit.

L’école, les transports et les filles.

ETAT RATATA

L’Etat a mauvaise presse par les temps qui courent. Il est chargé de tous les maux quand notre petite vie vacille : il nous prive de nos libertés premières à l’ère du Covid, il n’empêche pas la hausse du prix de l’essence, ni celui des péages sur les autoroutes. Bref, à quoi sert-il fondamentalement ? Aux chiottes l’Etat ?

Les groupes humains n’ont pas toujours vécu sous le joug d’un Etat qui les contrôle mais, une fois que celui-ci a occupé l’espace, les critiques virulentes contre le principe même de son existence ont été assez rares. Les libéraux ont été des pionniers en la matière, cela en plusieurs étapes. Dans sa « Fable des abeilles », Bernard de Mandeville plantait son dard avec son sous-titre « Vices privés – vertus publiques» : plus l’homme était égoïste et immoral, meilleur était le fonctionnement de la société. Sans cambrioleur, il n’y aurait pas de serrurier après tout. C’est dans le sillage de cet infatigable provocateur qu’Adam Smith a fait son miel… tout en recadrant son propos. Non, il n’était pas question de procéder à un éloge de la débauche mais, dans le domaine spécifiquement économique, la poursuite de son propre intérêt conduisait au bien-être collectif. Cependant, pour atteindre ce résultat, l’Etat devait s’abstenir de se mêler des activités économiques. Il devait se contenter des fonctions régaliennes – police, justice, armée – et  de garantir un bon fonctionnement des mécanismes du marché. Depuis, les libéraux ne cessent de réclamer une réduction des activités étatiques.

En poussant le raisonnement jusqu’à l’extrême, on peut imaginer une disparition totale de l’Etat – l’instauration d’un marché de la protection privée rendant par exemple superflue la présence de la police.  De ce point de vue, le libéralisme rejoint l’anarchisme même si, bien sûr, ces deux idéologies reposent sur des bases radicalement différentes. Chez les libéraux, l’élément central est le pouvoir qu’ils accordent aux mécanismes du marché. De leur côté, les anarchistes préfèrent s’appuyer sur une conception revigorante de la nature humaine. Qu’ils croient au mythe du bon sauvage ou à la capacité des hommes à surmonter leurs désaccords grâce aux pouvoirs quasi magiques de la concertation, les anarchistes considèrent que les sociétés humaines sont en mesure de s’auto-gérer. Adam Smith avait créé la métaphore d’une « main invisible » pour rendre compte de cette parfaite coordination des individus entre eux. Quand les libéraux observent la croissance des inégalités, ils doivent se dire dans leur coin que cette « main invisible » est plutôt tachée de sang – idem pour les anarchistes face à la cacophonie sur la vaccination contre le Covid où une solution médiane est impossible.

Le sociologue allemand Norbert Elias a analysé le processus de civilisation en Europe. Son fil conducteur est l’évolution politique entre le Moyen Age et la Renaissance. La transition d’un paysage formé d’une constellation de seigneuries en guerre les unes avec les autres à un Etat centralisé signifie que le roi s’arroge le monopole de la violence légitime. En même temps que le droit de recourir à la violence à des fins privées disparaît, les mœurs se polissent. La montée de la bourgeoisie se traduit par une volonté d’adopter des manières respectables. Il n’y a pas que des bourgeois décalés, tel monsieur Jourdain du « Bourgeois gentilhomme ».  L’ensemble de la population est touchée par le phénomène. Qu’il s’agisse d’alimentation, d’hygiène, de sexe ou de rapport à la mort, l’examen des anciennes coutumes suscite en nous un vif dégoût aujourd’hui. Le Grand Orchestre du Splendid l’a traduit en ces termes : « Je pète, je rote, plus rien ne m’arrête car aujourd’hui c’est la fête ». Au contraire, l’homme civilisé apprend à contrôler ses penchants, ses émotions. Il intériorise des normes comportementales qui deviennent, pour lui, une seconde nature.  

Elias ne disposait que de traités de savoir-vivre pour mener sa démonstration. Les travaux contemporains sur les niveaux de violence à différentes époques corroborent ses conclusions. La chute est spectaculaire. D’après les données recueillies par Steven Pinker, qui font office de référence dans les travaux sérieux sur le sujet, le taux de mort violente dans les sociétés de chasseurs cueilleurs était en moyenne de 15% environ. Par comparaison, le vingtième siècle, avec son orgie de guerres mondiales, de famines et de révolutions en tout genre atteint péniblement les 3 %. Notre surprise face à ces chiffres montre que nous sommes victimes d’une illusion d’optique liée à la modification de nos perceptions.  Pendant longtemps, les humains ont baigné dans un environnement où la vie humaine, y compris la leur, ne valait pas grand-chose. De nos jours, c’est l’idée de la mort qui leur est devenue insupportable au point que, dès qu’un soldat meurt au combat, de nombreux pays s’interrogent sur leur politique internationale. Ce n’est plus l’armée qui protège les citoyens mais l’inverse. C’est pourquoi nous nous gargarisons de notre humanité en nous moquant des textes du passé qui n’hésitent pas à promettre de terribles hécatombes.

A contrario, la défiance actuelle envers l’Etat, le mépris envers ses représentants et la multiplication des comportements incivils sont-ils le signe d’un recul, d’un processus de « décivilisation » ? Le regain actuel de violence doit d’abord être relativisé. N’en déplaise à l’extrême-droite, nous ne vivons pas dans des pays où, à l’instar de la Somalie, l’Etat s’est totalement effondré. Même si le président de la République en exercice s’efforce de vider l’administration de tout rôle substantiel dans la gestion des affaires publiques, cela au profit de structures privées, l’Etat existe encore bel et bien en France comme dans la plupart des pays développés. C’est la situation économique qui est régulièrement mise en avant pour justifier cette hausse de la brutalité… sauf que le cas américain le dément en partie. La violence était élevée au top de la croissance des années 1960 et elle était en baisse lors de la crise du début des années 1990.

Des arguments plus originaux comme le droit à l’avortement ont également été invoqués. Grâce à l’arrêt Roe v Wade de 1973, des grossesses non désirées, graine de délinquance, n’ont pas porté de fruits une vingtaine d’année plus tard : des voyous en puissance ne sont pas nés. La pyramide des âges revient souvent aussi dans la liste des explications. Il suffit de regarder des séries américaines de profilage pour savoir que l’âge des criminels est habituellement compris entre 20 et 40 ans. Or, leur nombre est actuellement élevé – d’où l’agitation constatée. Dernière hypothèse : et si la conscience de vivre avec des gens civilisés autorisait à se relâcher sur le plan émotionnel, à se conduire avec moins de retenue ou de mesure. Une troisième nature à l’âge de l’individualisme débordant ? Je me conduis en bourrin parce que je sais que les autres sont civilisés. Le risque d’une lente, très lente, bascule vers la barbarie serait alors immense.

Maxime (Jules Renard) :

C’est une question de propreté :

Il faut changer d’avis comme de chemise.

LA CULTURE PHYSIQUE

L’économie est une discipline qui s’appuie aujourd’hui sur les mathématiques pour se donner des airs de scientificité. Cette manie de se parer d’atours propres à impressionner est assez ancienne. L’analyse d’Adam Smith, souvent considéré comme le premier économiste, reposait sur la physique de Newton. Celle de John M. Keynes était nourrie de conceptions hydrauliques avec des pompes à amorcer.

La théorie du ruissellement, très en vogue en macronie, s’inscrit dans cette logique. L’idée que quelques privilégiés s’enrichissent et finissent pas en faire profiter le reste de la population relève de la mécanique des fluides. L’affirmation qu’il existe des « retombées » positives montre le sens du mouvement, du haut vers le bas. Quand on fait couler du liquide, pièces ou billets, depuis une certaine hauteur, le bon Newton nous enseigne qu’il finit par toucher le sol. C’est ce qu’on appelle l’attraction terrestre. Cela suit parfois des chemins qui serpentent. Alors, beaucoup ne voient pas la provenance de leur subsistance et oublient de manifester leur gratitude. Cette perspective rappelle la Bible et la manne céleste qui nourrissait quotidiennement les Hébreux dans le désert. Les adversaires du ruissellement prétendent que le mouvement s’effectue en fait du bas vers le haut. Ils ne contestent pas l’attraction terrestre. Ils lui opposent juste un autre phénomène scientifique, l’évaporation. Dans des circonstances particulières, dans le désert par exemple, un liquide passe de l’état liquide à l’état gazeux. Il devient invisible. En économie, on parle plutôt d’évasion. Et là, personne n’est mouillé, sauf les nantis et leurs acolytes pour faire condensé.

Sans s’étendre sur le sujet, nous souhaiterions ici traiter de l’utilisation des sciences physiques dans un autre contexte, celui du travail. L’énergie musculaire (quand on active les zygomatiques après un discours du chef), l’énergie mécanique (quand on déplace la chaise à porteur du chef), voire l’énergie lumineuse (quand le chef fait étalage de son savoir) ou l’énergie chimique (quand nous nous entendons merveilleusement avec le chef) doivent être mentionnés à cet effet mais cela reste classique et pas forcément passionnant. En revanche, la loi de Parkinson mérite davantage d’attention. En énonçant qu’un individu tend à consommer tout le temps qui lui est accordé pour accomplir une tâche même s’il en a besoin de beaucoup moins, elle constitue un véritable tue-l’efficacité en entreprise. Le rapport à la physique ? Cela fait immanquablement penser à la loi selon laquelle un gaz n’a pas de volume propre et tend à occuper tout le volume qui s’offre à lui. Dans un contexte où il n’y aucune raison de supposer que la quantité de travail à abattre soit adaptée à l’équipe qui en a la charge, des ajustements se produisent inévitablement. En l’occurrence, comme un gaz, le travail est extensible, et à volonté.

Qui n’a pas été confronté à une situation où, poussé par l’urgence, il parvenait à effectuer un travail, répondre à ses mails pour illustration, quand cela lui demande habituellement deux fois plus de temps ? En soi, la loi de Parkinson ne dit rien d’autre. Cela n’a donc rien à voir avec l’éventuelle malice du salarié qui, par calcul, décide de ne pas achever sa besogne trop vite puisqu’il sait que son supérieur plein d’ingratitude n’attend que cela pour lui refiler une autre mission. Dans ce cas-ci, il s’agit d’un dysfonctionnement du circuit de la récompense qui conduit à des comportements stratégiques. Et on ne parle même pas de l’individu qui entre en résistance, propriété des composants étudiée également en électricité, à la façon de Bartleby, célèbre clerc de notaire inventé par Herman Melville qui répondait : « J’aimerais mieux pas » à chacune des requêtes de son patron. Chez Parkinson, enfin ce Parkinson, il n’y a pas de déficit en dopamine. La conduite du salarié est totalement inconsciente. L’image du gaz est vraiment éclairante. On lui concède un espace et du temps. Il va en coloniser le moindre recoin.

Evidemment, il ne faut pas prendre les managers pour des Mickey. Réussir à faire bosser les autres n’est pas uniquement un métier, c’est aussi un art. Dès qu’ils ont eu connaissance de la loi de Parkinson, ils ont commencé à échafauder des stratagèmes pour lutter contre ses effets délétères. Si un salarié gaspille tant de temps, il suffit de lui en donner moins et, encore mieux, de lui confier des tâches supplémentaires. Ainsi, il n’aura jamais l’occasion de se gratter le menton ou de papillonner. Mais c’est bien sûr ! Les problèmes qui découlent de la compression des gaz sont pourtant connus, notamment la libération incontrôlée ! Bref, la bonbonne peut péter et, alors, autant en emporte le vent. Concrètement, l’obsession de la productivité aboutit à des résultats désastreux. Le travail perd sa signification. La crise des vocations dans les métiers de la santé l’illustre. Nombre d’infirmiers ou d’aides-soignants ont choisi leur profession pour apporter du bien-être aux patients. A partir du moment où la dimension humaine est considérée comme une perte de temps et seuls les aspects techniques comptent, un profond désenchantement s’installe. Comprimé, déprimé sans chance de s’exprimer…

Une réaction en chaîne devient un scénario tout-à-fait envisageable. Si le salarié ne démissionne pas, il sera démotivé et risque de faire preuve de mauvais esprit à la Bartleby. Cet environnement est propice à l’émergence d’un autre type de comportement, la procrastination, c’est-à-dire l’inclination à remettre au lendemain ce qui peut être fait le jour même. Pour les experts du sujet, un tel penchant est souvent associée à des caractéristiques individuelles (manque de confiance, anxiété…) mais elle prospère dans des conditions spécifiques comme celles d’une organisation où la rentabilité est la seule préoccupation, quand, entre le salarié et la structure, il y a hélas de l’eau dans le gaz.

L’histoire :

– Ô mon Dieu, toi pour qui une seconde est une éternité, une goutte d’eau est un océan, un grain de sable est un désert et un centime est un million, donne-moi un centime

– Pas de souci : attends une seconde !      

PAR LE PRIX TANNÉ

Face aux difficultés économiques rencontrées par les agriculteurs, la loi alimentation s’est donné pour objectif de leur permettre de manger à leur faim. L’idée était de relever le niveau des prix payé par le consommateur afin de leur éviter la soupe populaire. Des résultats mitigés ?nutella.jpg

Prenons un consommateur bien dodu. C’est une espèce de Docteur Jekyll qui se prend pour un roi avec son argent plein les poches, nomade qui compare frénétiquement les prix en formulant des exigences toujours plus délirantes. Mais, en lui, Mister Hyde n’est jamais très loin : prêt à voter pour le parti animaliste presque autant que pour le parti communiste, à prendre le maquis contre les boucheries, à faire un détour de trois kilomètres pour ne pas écraser une fourmi et à prier pour le sort des ours polaires. Le problème est que Mister Hyde est souvent caché et que c’est plutôt Docteur Jekyll qui fréquente les boutiques au quotidien. Alors, les centrales d’achat des grandes surfaces ont un cahier des charges précis avec les entreprises dont elles commercialisent les produits. Elles montent au feu avec l’objectif de tirer les prix au plus bas. La négociation avec les entreprises susceptibles d’être référencées est forcément déséquilibrée puisque l’acheteur détient in fine un droit de vie ou de mort sur elles.

Il y a habituellement des intermédiaires mais, à fin de simplification, imaginons un petit agriculteur sympathique, avec l’accent du sud, qui monte de son propre chef à la capitale pour trouver un débouché à ses chères tomates. On le fait évidemment poireauter trois heures avant de l’inviter à entrer en salle d’interrogatoire. La lampe qui est braquée sur son visage une fois qu’il est assis ne doit pourtant pas faire sombrer dans la caricature. Parce que non seulement l’acheteur a été sensibilisé à la démarche éthique durant sa formation en école de commerce mais, au cas où son module de 15 heures en la matière n’aurait pas suffi, une charte déontologique a été placardée au plafond de l’open space de la centrale d’achat. Il est essentiel qu’il agisse de façon humaine. Il suffit d’entendre les trémolos dans sa voix pour comprendre qu’il est imprégné de cette exigence, notamment quand il annonce à l’agriculteur : « je vous en prie, acceptez de baisser votre prix… sinon d’être rayé de la liste de nos fournisseurs, vous ne serez pas surpris ». Parce qu’il est encore plus essentiel qu’il obtienne une baisse des coûts pour la grande surface.

Dans ce système bien rodé, les suicides d’agriculteurs essorés n’étaient pas rares tandis que les cruels et inconscients consommateurs demeuraient en mode festif. Et, si des réflexions étaient menées, elles ne débouchaient sur pas grand-chose de concluant. Puis est arrivé la bataille du Nutella. Des remises sur les pots de pâte à tartiner ont donné lieu à des scènes de quasi émeutes dans les enseignes qui les ont mises en œuvre. Il est difficile de savoir ce qui a le plus choqué – des gueux qui se battent pour des produits alimentaires ou la nature de ces mêmes produits qui utilisent de l’huile de palme et contribuent de ce fait à la déforestation de la planète. Les médias sont habituellement plus indulgents avec les masses de consommateurs prêtes à bondir à l’ouverture des soldes ou à l’occasion de la sortie de l’album d’un artiste. L’ambiance de condamnation a enfin donné le courage à la sphère politique de légiférer. La « loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous » (à vos souhaits) a été votée à l’automne 2018.

La tâche n’était pas mince. Il s’agissait de rassembler les éléments du puzzle, de faire en sorte que des mesures affectant le comportement du gourmand qui se gave de Nutella améliorent la situation du producteur de tomates avec l’accent du sud. En l’occurrence, la loi reposait sur l’idée qu’une hausse du prix de la pâte à tartiner numéro un conduirait à des négociations plus apaisées entre le représentant de la centrale d’achat et l’agriculteur. Elles se dérouleraient même dans la joie et l’allégresse. Amen. L’intervention directe dans les filières, la fixation d’un prix minimum, une véritable promotion des circuits courts pour offrir une alternative – on voit à l’œil nu comment chacune de ces idées auraient pesé sur l’équilibre du jeu de la marchande à la centrale d’achat. En revanche, de quelle manière une hausse du pot de Nutella pourrait modifier le climat et l’intensité de l’éclairage à l’intérieur de la salle d’interrogatoire, cela reste mystérieux. Apparemment, le législateur était parti en quête du vaudou…

Vaudou, c’est encore plutôt gentil. On reste confondu par la logique sur laquelle la loi repose. Si la facture du consommateur final est plus lourde, le supermarché sera en mesure de payer plus cher ses fournisseurs sans que ses profits ne soient rognés. Le monde économique s’inquiète en effet pour la viabilité économique des grandes surfaces et le niveau de revenus de ses dirigeants. Bien sûr, un tel enchaînement n’est pas totalement impossible. Il existe cependant un scénario beaucoup plus plausible. Au lieu d’être reversés aux petits producteurs, les suppléments acquittés par les consommateurs finals (mais pas finauds) pourraient être conservés par les grandes surfaces. La tentation est forte. En tout cas, comme le disait Emmanuel Levinas, elle est tentante. Avec l’augmentation de leurs recettes et avec une rémunération identique offerte aux petits producteurs, les grandes surfaces verraient leurs profits exploser…

Avec Adam Smith comme figure de proue, les défenseurs du libéralisme ont longtemps justifié leurs positions en vantant les mérites de la mécanique économique, parfaitement huilée à leur goût. La meilleure preuve ? Les prix bas dont tous les citoyens tirent avantage. La pauvreté ? Ne rien faire. Une intervention de l’Etat aggraverait la situation des démunis. Les temps ont changé. Le feu sacré est aujourd’hui éteint. La régulation étatique est désormais un principe accepté, voire réclamé, par le monde des affaires mais pas pour lutter contre la misère sociale. Il importe d’augmenter les prix pour permettre aux grands groupes d’engranger des bénéfices. Le malheureux Adam Smith doit se retourner dans sa tombe.

Conseils de lecture :

Stevenson Robert L., L’étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, Folio, Paris, 2018.
Squicciarini Mara L. et Swinnen Yohann, The Economics of Chocolate, Oxford University Press, Oxford, 2016.

LE SILENCE EST D’OR

Qui a dit que les entreprises passaient leur temps à échafauder des stratégies destinées à piquer des parts de marché à la concurrence ? Bien sûr, la compétition est toujours présente en toile de fond mais la quête de profits peut emprunter des voies moins glorieuses et plus sûres. Les entreprises sont capables de comportements coopératifs. Bienvenue dans le monde des ententes.

thumbnailConsidéré parfois comme le premier économiste, peut-être à cause de son prénom, l’Ecossais Adam Smith est une immense source de confusion. Les libéraux l’ont choisi comme figure emblématique. Ils n’ont retenu de son analyse que deux éléments. Tout d’abord, des agents économiques qui poursuivent leur propre intérêt concourent sans en être conscients au bien-être collectif – il parle d’une « main invisible ». Ensuite, les marchés, où se rencontrent justement ces individus égoïstes, sont supposés s’autoréguler. Smith en déduit que l’Etat ne doit pas se mêler des questions d’économie et les abandonner aux entreprises aiguillonnées par le goût du lucre. Dans ce schéma, le capitalisme et la morale appartiennent à des catégories différentes.

En vérité, Adam Smith est beaucoup plus lucide à propos du fonctionnement des entreprises. Il recommande de les surveiller avec la plus extrême rigueur. Selon lui, l’autorégulation des marchés est obtenue exclusivement grâce à la concurrence. Or, les entreprises essaient constamment de s’y soustraire et manœuvrent à cet effet. Elles ont vite compris que cette guerre des prix à laquelle Smith les voue bénéficiait surtout aux consommateurs et réduisait leurs profits dans les mêmes proportions. L’intérêt de la société est que règne la concurrence mais celui des entreprises est de l’abolir. La critique smithienne repose donc sur la stratégie et non sur la morale.

Conformément au raisonnement de Smith, des autorités de surveillance des marchés ont été mises en place dans tous les pays développés. Leur mission n’est pas simple. A partir du moment où des dirigeants d’entreprises décident de constituer une entente, ils ne vont évidemment pas se fixer rendez-vous dans les salons de l’hôtel Georges V à Paris ou bien convoquer une conférence de presse pour l’annoncer puisqu’elle est illégale. Précisons à ce propos que toutes les ententes ne le sont pas. Le critère qui permet aux autorités de trancher sur le caractère licite ou non d’une entente est de vérifier si elle est favorable in fine au consommateur.

En 2003, Samsung et Sony créaient ensemble l’entreprise S-LCD afin de donner naissance à une nouvelle génération de téléviseurs à écran plat. Il s’agissait d’un cas classique de «coopétition», c’est-à-dire une situation où des compagnies sont capables de coopérer ponctuellement sur un projet tout en restant en compétition par ailleurs. Comme le consommateur en tirait de nombreux avantages, le rapprochement fut autorisé, voire pris comme modèle par quelques connaisseurs du secteur. Les ententes sur les prix ne relèvent pas de cette logique. Elles s’exercent inévitablement sur le dos des acheteurs et sont combattues pour ce motif. L’amende peut même s’élever théoriquement à 10 % du chiffre d’affaires.

Dans ces conditions, il n’est pas facile de trouver des preuves de ces comportements délictueux. Constater que des prix se maintiennent bizarrement à un niveau élevé n’en est pas une. Cela justifie des investigations approfondies mais pas une condamnation. Deux commerçants qui vendent les mêmes produits dans la même rue ont le droit de se jeter des regards implorants en espérant que l’autre ne baissera pas ses prix. Ils ne sont toutefois pas autorisés à se rencontrer pour formaliser ce genre de décision. Les entreprises qui transgressent la loi font bien sûr montre d’une immense prudence.

A cet égard, le démantèlement du « cartel des opérateurs de téléphonie mobile » est complètement atypique. Si une amende de 534 millions d’euros a été infligée à Orange, SFR et Bouygues Telecom en 2005, c’est parce que des participants à la conjuration avaient laissé des traces écrites de leur accord, l’une mentionnant spécifiquement un «Yalta des parts de marché». Sentiment d’impunité ou attitude distraite au travail, les cadres impliqués avaient fait fort assurément ! Les conspirateurs n’ignorent normalement pas que leurs ordinateurs sont susceptibles d’être saisis et que les perquisitions sont très poussées. L’oral et le culte du secret sont indispensables pour échapper aux enquêteurs.

Comment attraper alors les tricheurs ? Il doit être souligné que cette problématique évoque par de nombreux aspects la lutte contre le grand banditisme. De quelle manière doivent procéder les autorités dans l’intention de mettre un terme aux délits d’organisations mafieuses régies par la loi du silence ? Les autorités de concurrence privilégient une méthode qui ressemble à celle employée par la police contre la mafia. L’instauration du statut de « collaborateur de justice », que d’aucuns appellent les «repentis», a permis de briser l’omerta et d’emprisonner des parrains.

Dans le même ordre d’idée, les « programmes de clémence » sont censées inciter les dirigeants d’entreprise impliqués dans des ententes à témoigner ou à dénoncer leurs partenaires. Ils se sont généralisés un peu partout dans les pays riches malgré des variations notables entre eux. En Europe, le principe est que toute entreprise qui apporte des éléments de preuve substantiels durant l’enquête bénéficie de réductions d’amendes tandis qu’il vaut mieux être la première à collaborer avec la justice aux Etats-Unis. La majorité des cartels identifiés le sont grâce à des programmes de clémence : les patrons voyous ne sont manifestement pas faits du même bois que les chefs de la mafia. Dispensés dans leur formation du module « éthique des affaires », ils n’ont pas participé pour autant à l’option « comment résister à un enquêteur qui braque une lampe sur votre visage et vous secoue légèrement ? ». Peut-être faudrait-il la rendre obligatoire…

Conseils de lecture :

Nalebuff Barry et Brandenburger Adam, La coopétition. Une révolution dans la manière de jouer concurrence et coopération, Village Mondial, Paris, 1996.
Smith Adam, La richesse des nations, GF-Flammarion, 1999.