TOUS SERONT EGAUX… MAIS CERTAINS PLUS

Aristote se montrait critique envers la démocratie. Il se méfiait de la foule, de ses humeurs et de sa manipulation. Il abhorrait la démagogie. Pour Mélenchon, c’est tout le contraire. Du peuple en fusion émane la vérité. Alors, entre le grand philosophe et le leader minimo, il faut choisir…

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Dans la constellation des démocraties modernes, la France peut se targuer d’être le premier pays à avoir inscrit dans sa constitution le principe du suffrage universel, pour les hommes – c’était en 1793. Un recul s’est ensuite produit, non parce que les femmes ont fini par être autorisées à voter bien sûr mais parce que, pour se plier aux pratiques répandues à l’époque, le suffrage est redevenu censitaire sur le territoire national. En 1820, une loi électorale dite du « double vote » est même entrée en vigueur : les électeurs les plus imposés étaient en droit de voter deux fois. La justification du suffrage censitaire est bien connue. Seuls les plus riches, ceux qui contribuent fiscalement, doivent pouvoir voter. Ils sont supposés jouer un rôle plus important dans le développement de l’activité économique et doivent en être récompensés. Selon cette argumentation, le choix des dirigeants politiques relève d’une conception particulière des droits et devoirs dans la société. Qu’une possible collusion s’instaure entre les élites politique et économique ne semble pas représenter de problème pour ses partisans. Qui sait s’il ne s’agit pas d’une raison supplémentaire pour soutenir le suffrage censitaire : la coupure entre groupes sociaux est claire et on est certain de se retrouver entre « gens de bonne compagnie ».

Le rétablissement du suffrage universel masculin en 1848 a logiquement suscité des craintes au sein des classes dominantes. Puisqu’elles représentaient une minorité dans la population, le risque qu’elles perdent leurs privilèges était prégnant. Afin d’éviter de mauvaises surprises, les notables ont heureusement pris les choses en main. Il n’était pas rare que les habitants d’un village se rendent en procession jusqu’au bureau de vote accompagnés par le châtelain qui leur donnait ses directives et veillait à ce qu’elles soient scrupuleusement respectées. Ce qui n’était pas bien difficile : le citoyen votait sous les yeux des autres électeurs et c’est le président du bureau qui glissait le bulletin dans l’urne. Avec l’introduction du vote secret, via notamment l’invention de l’isoloir, le contrôle des élites s’est effrité. Elles ont été amenées à lâcher du lest. Jusqu’aux années 1970-1980, les systèmes démocratiques ont été caractérisés par des politiques de redistribution, de transferts sociaux vers les classes moyennes et défavorisées. Les libéraux le regrettaient alors que les socialistes s’en félicitaient mais ce phénomène a été observé de façon générale.

Dans ces circonstances, il convient de s’interroger sur la manière dont les nantis peuvent reprendre la main ou, pour le reformuler autrement, comment leur niveau de richesse est-il susceptible de leur conférer à nouveau un avantage ? On se souvient que l’homme politique britannique Robert Walpole avait asséné cyniquement que « tout homme a son prix ». Mis à part les achats de voix, qui ne sont d’ailleurs pas tolérés sous leur forme la plus visible par la loi, il n’est pas possible d’établir de corrélation directe entre le pouvoir de l’argent et le vote. Pour les plus fortunés, les contributions financières aux campagnes politiques et, plus largement aux partis, constituent un moyen subtil de renforcer ceux qui défendent leurs intérêts. Evidemment, tous les citoyens peuvent agir pareillement en faveur de leur propre champion mais leurs ressources ne sont pas les mêmes. En outre, un système de déductions fiscales pour les donateurs entretient le phénomène. Au final, en 2016, 290 000 contribuables français avaient financé leur parti préféré mais avec de grosses disparités. La somme remboursée par l’Etat était en moyenne de 165 euros quand, pour les 2 900 foyers fiscaux les plus généreux, elle avoisinait les 5 000 euros.

Ces éléments piquent encore plus les yeux si l’on remarque que la contribution de l’Etat à la vie politique (remboursement des frais de campagne…) est, elle, seulement de 1 euro par citoyen. Cela signifie que les partis en France ne sont pas alimentés par l’argent public en fonction de critères objectifs tels que le nombre de suffrages recueillis mais d’après les préférences des plus aisés. Dans l’état des lieux qu’elle dresse des pratiques de financement des partis dans les pays démocratiques, Julia Cagé montre que le cas français n’est pas une exception. Le modèle italien, qui n’est pas plus équitable, offre pourtant une piste intéressante pour sortir de cette logique. En Italie, chaque citoyen est invité s’il le souhaite à consacrer 2 ‰ de son revenu imposable au financement du parti de son choix. Il suffirait de substituer à ce ratio un montant fixe – un euro, deux, voire plus – pour régler le problème. Alors, les sommes qui arriveraient dans les caisses correspondraient aux sympathies exprimées par les citoyens indépendamment de leur niveau de richesse.

L’inlassable course aux pièces jaunes repose sur une croyance : plus une campagne marketing est onéreuse, plus les ventes du produit seront élevées. De ce point de vue, l’homme politique est assimilable à une savonnette. Il est évident que le matraquage publicitaire n’est pas sans impact sur la notoriété d’un candidat. Cependant la stratégie «elle est partout ma binette » ne garantit pas la victoire. Lors de l’élection présidentielle de 2012, les dépenses de campagne de Nicolas Sarkozy ont dépassé le plafond légal et pourtant le Président sortant a été sorti. Une autre idée reçue doit être combattue. L’argent crée nécessairement un déséquilibre au profit des politiciens qui représentent le monde des affaires. Aux Etats-Unis, les candidats à l’élection présidentielle font face à deux options : un financement public, avec des dépenses limitées et interdiction de recevoir des dons privés ou un financement privé, sans aides publiques, ni plafond. Le premier candidat à avoir choisi l’option du financement privé a été… le gentil Barack Obama. En fait, si l’argent est bien le nerf de la guerre, tout ramener à cela ne fait que nourrir le secteur du marketing et trouver des excuses faciles aux perdants.

Conseils de lecture :

Birnbaum Pierre, Le peuple et les gros : histoire d’un mythe, Grasset, Paris, 1979.
Cagé Julia, Le prix de la démocratie, Fayard, Paris, 2018.

LE TEMPS NE FAIT RIEN A L’AFFAIRE…

Pierre Desproges recommanda un jour aux hommes qui s’ennuient de casser leur montre pour tuer le temps. De son côté, Obélix suggéra de mettre des grains plus fins dans un sablier, chronomètre de l’époque. Il souhaitait ainsi altérer la vitesse des adversaires d’Astérix à la course. La conception du temps autant que sa mesure ont toujours inspiré les philosophes…

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Le rapport au temps est loin d’être universel. Au-delà des clichés, un Allemand sera plus pointilleux sur le respect d’échéances spécifiques qu’un Malien. Sur ces questions, les chocs culturels sont parfois épiques. En fait, deux types de modèles de gestion du temps doivent être différenciés, le « monochrone » et le « polychrone ». Dans le système monochrone, répandu principalement dans l’univers occidental, le temps est considéré comme une entité unique, tangible, qu’il est possible de contrôler, planifier, gagner ou gaspiller. Marcel Proust, qui s’est lancé « à la recherche du temps perdu » en sait quelque chose. Une forme de continuité existe. A l’intérieur de cette configuration, il faut distinguer les perceptions linéaire et cyclique. La première est caractéristique de l’univers judéo-chrétien : il y a un début, une fin et un cheminement entre les deux qui correspond à la réalisation des décrets divins. La seconde renvoie au monde grec. Cette vision est défendue notamment par les stoïciens. A l’instar des saisons, une même suite d’évènements se déroule et se répète à l’identique. Elle nourrit le mythe d’un « éternel retour ».

Dans une culture polychrone, que l’on trouve d’ordinaire dans des zones économiques moins avancées, le temps est plus élastique, moins palpable. Un individu n’hésitera pas à s’engager sur un calendrier dont le respect des échéances est illusoire. Dans le même ordre d’idée, Edward Hall raconte que des familles sont susceptibles de commencer la construction d’une maison puis de l’abandonner sans raison fondamentale avant de la reprendre éventuellement un jour. La conception pluridimensionnelle du temps est appréciée de façon assez négative par les êtres qui vivent dans des environnements monochrones. On parlera de manque de rigueur, d’incapacité à se concentrer sur des tâches précises, de penchant à la dispersion. Quelques rares originaux y verront un refus de se laisser enfermer dans des carcans trop étroits, voire une certaine poésie. Ils seront attirés par l’aspect bohême. De leur côté, les personnes polychrones sont perturbées par l’exigence d’exactitude ainsi que l’étanchéité entre les sphères professionnelle et privée. Il est hors de question de distribuer des bons points à un modèle ou à l’autre. Il s’agit de cultures qui ont, chacune, leurs particularités.

Etant donné les traits qui viennent d’être exposés, il n’est pas surprenant que la révolution du capitalisme soit apparue en Occident alors que de nombreuses inventions tellestemps.pngque l’imprimerie, la boussole, la noria, le gouvernail axial, la poudre et les armes à feu sont nées sous d’autres latitudes. La quête d’efficacité et la logique d’optimisation ne pouvaient que s’épanouir dans un contexte monochrone. Pourtant, des obstacles d’un autre ordre ont dû être surmontés à cette fin. En effet, le christianisme a longtemps décrit les richesses terrestres avec un souverain mépris. L’interdit du prêt à intérêt désigné sous le nom d’usure n’a pas été la moindre de ces embûches. La rémunération du temps vouait directement aux flammes de l’enfer. Comme le développement économique requérait que les ressources financières soient rapidement affectées aux besoins de financement, des catégories de la population mal considérées comme les Juifs et les Lombards ont rempli ce rôle de prêteur.

Précisons que, à cette époque, le simple prêt à intérêt était appelé usure – aujourd’hui, le terme désigne le prêt à un taux abusif. En France, la loi fixe un taux maximal au crédit. En tout cas, la position chrétienne en ces temps anciens n’était pas tenable. C’est pourquoi les penseurs scolastiques ont utilisé toutes leurs ressources intellectuelles pour imaginer des moyens de contourner l’interdit. Ils y sont parvenus. Les plus célèbres exceptions ont été le damnum emergens – une perte subie en raison d’un prêt justifie une rémunération – et le lucrum cessans – un gain auquel on a renoncé à la suite d’un prêt autorise pareillement une rémunération. Quelques siècles supplémentaires ont été nécessaires pour que le christianisme via le protestantisme aborde ces questions de face, sans complexe. D’un coup, la banque protestante s’est mise à concurrencer la banque juive. Dans une formule qui est restée dans les esprits, Benjamin Franklin a énoncé ce changement de perspective : « le temps, c’est de l’argent ». Et les comiques ajoutent volontiers que, s’il pleut, c’est même du liquide !

Le rôle économique du temps dans le système capitaliste ne se limite pas au paiement de l’intérêt. La maxime de Franklin se décline également dans le domaine de la production. A cet égard, la tendance a longtemps été mauvaise pour les dirigeants d’entreprise : le temps de travail a presque diminué de moitié entre le début et la fin du vingtième siècle. L’abolition larvée des 35 heures et le chantage aux délocalisations ont légèrement infléchi le mouvement mais cela reste très insuffisant. L’action des technologies de l’information et de la communication (TIC) est beaucoup plus probante. Comme dans le système polychrone, la frontière entre les domaines privé et public s’efface. Le progrès est immense : n’importe qui peut surfer deux minutes sur la toile au travail. Qui ne l’a pas fait ? Il y a juste une petite contrepartie : le salarié est invité à emporter son travail à la maison. Il y gère son temps comme il veut mais l’essentiel est que la mission qui lui a été assignée ait été accomplie à son retour. Voilà une manière habile de récupérer du temps. Le must du must est bien sûr le télétravail : l’entreprise économise en plus le coût des locaux. Pourquoi ne pas travailler en regardant la télévision ? Tant que le salarié ne confond pas le nom d’un client avec un héros des « feux de l’amour », tout le monde sera content…

Conseils de lecture :

Hall Edward, La danse de la vie, Seuil, Paris, 1992.
Desproges Pierre, Tout Desproges, Seuil, Paris, 20

FAITES DU SPORT QU’ILS DISAIENT !

La distinction entre le travail et le loisir est apparue au dix-neuvième siècle avec la Révolution industrielle. L’intensification du rythme de travail dans des structures fermées exigeait en contrepartie des plages de repos et de détente. Le sport moderne, structuré par des fédérations et avec des règles unifiées, est né à la même époque. Comment il était et comment il est devenu…

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Le rémunération totale de Lionel Messi dépasse les 100 millions d’euro brut. Ne pas s’en offusquer puisque cela prend en compte, outre son salaire, les droits à l’image, une prime à la signature, un « bonus de fidélité » tant qu’il reste au club et des primes liées à ses performances. En net, taper dans un ballon, posséder un peigne, savoir lire et écrire, et ne pas avoir la bougeotte lui rapportent plus de 50 millions d’euros. Par heure, il encaisse 11 922 euros, soit 3,31 euros par seconde. Pour le dire autrement, en un petit quart d’heure, il gagne le SMIC. La comparaison est édifiante non seulement au regard du revenu des classes populaires mais quand on sait que Messi représente environ 40 % de la masse salariale de son club où d’aucuns estiment que même la disproportion avec ses coéquipiers est malsaine. Lucien Karpik s’est intéressé à une catégorie de biens, les singularités, qui sont caractérisés par une forte valeur symbolique et une incertitude sur la qualité. Le prix de ces biens est déconnecté d’une utilité objective et dépend de facteurs spécifiques.

Dans le football, la croissance exponentielle des droits télévisés fournit aux clubs dominants les moyens d’une politique débridée d’acquisition des meilleurs joueurs. Ceci explique que les prix montent en flèche. La critique adressée à cette analyse est assez prévisible. Certains footeux affirmeront qu’il faut être bien ignare en football pour ne pas être conscient des compétences footballistiques hors du commun de Messi. Il n’est évidemment pas question de contester les qualités balle au pied du numéro dix de Barcelone. En revanche, il est facile d’observer qu’il ne jouit absolument pas de cette réputation de sauveur lorsqu’il revêt le maillot de la sélection argentine. Alors comment est-il possible que Messi soit excellent dans un cas et décevant dans l’autre ? En vérité, le rôle de l’environnement ne peut être négligé. Les partenaires et l’entraîneur permettent ou non l’expression des plus grands talents individuels. L’œil est naturellement fixé sur la prouesse technique, l’exploit décisif. Cela l’empêche parfois de percevoir la dimension collective du sport.

Un retour en arrière s’impose. Lorsque les principes du sport moderne ont été institués, d’intenses débats ont opposé les partisans du professionnalisme et ceux qui souhaitaient tenir le sport à l’écart de dérives éventuelles liées au monde de l’argent. Comme le souligne Richard Holt, les effectifs du deuxième camp se recrutaient prioritairement dans les classes supérieures. Leur objectif était d’éviter à avoir à se mélanger sur le terrain avec les sportifs de condition modeste. C’est pourquoi quand il s’est simplement agi d’offrir aux travailleurs une compensation pécuniaire pour la perte de salaire liée à la participation à un événement sportif, loin de toute prétention au professionnalisme, les membres de l’aristocratie britannique se sont opposés avec virulence à cette proposition. L’invention du fair play est d’ailleurs une conséquence de cette position fermée. Le plaisir du jeu devait être beaucoup plus important que la victoire. L’esprit sportif devait prévaloir. Ce genre de discours était supposé constituer un obstacle supplémentaire pour les sportifs appartenant aux classes populaires.

Chaque sport a réagi de façon différente à ces débats. Le contraste entre le rugby (à quinze) et le football est saisissant à cet égard. Le rugby, « sport de voyou joué par des gentlemen », a rejeté le professionnalisme avec vigueur jusqu’à la fin du vingtième siècle. Ceci a provoqué une scission dans la famille du ballon ovale. Un rugby professionnel qui se jouait à treize a été créé en 1895 tandis que le rugby à quinze demeurait complètement amateur. Son entrée dans le sport business a certes été tardive mais il en a adopté les codes et les règles à une vitesse impressionnante. De son côté, le football, «sport de gentlemen joué par des voyous », est passé plus tôt au professionnalisme, dans la première partie du vingtième siècle dans la plupart des pays européens – cela, malgré la résistance acharnée de forces réclamant un sport pur, non gangréné. Toutefois, l’évolution en la matière a été lente jusque dans les années 1990. Il a fallu attendre 1969 pour que le contrat à terme voie le jour en France. Jusque-là, les footballeurs étaient la propriété de leur club. Quelle belle époque pour les dirigeants : ce système poussait tellement à la baisse des salaires que la paie de certains internationaux dépassait le SMIC d’à peine 20 % !

L’arrêt Bosman de 1997 sera un tournant dans cette libéralisation du sport professionnel européen. Les tribunaux communautaires statuent alors qu’un club n’a plus le droit de réclamer une indemnité de transfert quand un joueur, dont le contrat vient de s’achever, décide de s’engager dans une autre équipe. En même temps, ils interdisent aux fédérations sportives d’établir dans leurs règlements une discrimination entre citoyens de l’Union en fonction de leur nationalité. C’est ce point qui reste le plus commenté mais tous deux contribuent à assimiler le sport professionnel à une activité économique comme une autre. La transformation de l’espace communautaire en un grand marché concerne également les sportifs. Il existe ainsi un marché des joueurs de football. Il s’agit en fait d’un marché dual. Le premier compartiment abrite les singularités. Le cocktail explosif entre la forte valeur symbolique et les droits télévisés explique la démesure des rémunérations. Dans le second, on trouve les joueurs de qualité inférieure, ceux qui sont presque interchangeables. Leurs salaires sont beaucoup plus modestes. Paradoxalement, les classes populaires ne sont pas jalouses des sommes empochées par les stars, comme si ces dernières avaient gagné au loto de la vie. Un pied de nez aux prétendus intellectuels qui condamnent cette folie ?

Conseils de lecture :

Holt Richard, Sport and the British: A Modern History, Oxford University Press, Oxford, 1990.
Karpik Lucien, L’économie des singularités, Gallimard, Paris, 2007.