DU BON USAGE DE LA CAROTTE

 Pour ceux qui s’imaginent que cet article va sombrer dans le graveleux, c’est râpé. Les carottes vont plus modestement être mises en rapport avec leur plus fidèle ami, le bâton. La carotte et le bâton, un grand classique ? Oui, peut-être, mais sa représentation dans une société aussi bienveillante que la nôtre prend parfois des accents inédits.    

Il fut un temps où les théoriciens du management expliquaient qu’en toute circonstance il importait d’avoir à sa disposition une carotte et un bâton pour amener ses subordonnés à l’endroit où l’on voulait qu’ils se rendent. Un bon manager se caractérisait par sa capacité à jongler, au sens figuré, avec ces « instruments » et plus précisément par son talent à identifier lequel était le plus adapté à toute nouvelle situation. En entreprise, si un collaborateur dépassait ses objectifs, il devait être récompensé par une prime mais, s’il était peu impliqué, il devait être convoqué pour une remontée de bretelles. Il ne fallait surtout pas s’emmêler dans le choix des « instruments » et agir à l’envers. La survie de l’entreprise était à ce prix. Plus facile à dire qu’à faire. Rappelons que 50% des entreprises n’atteignent pas l’âge de 5 ans. De la même manière, à l’école, il était logique qu’un élève sérieux reçoive un bon point, une image ou un chocolat mais que, en cas de relâchement, il soit envoyé au coin ou qu’il ait un mot dans son cahier de texte – sans être victime de brutalités physiques, il devait être sanctionné.

En vérité, comme aurait pu le résumer également Albert Simon, « rien de neuf sous le soleil ». Même dans les sociétés où les droits humains ne sont pas respectés, des mécanismes de récompense existent. Ainsi, l’esclave pouvait espérer être émancipé pour services rendus. Le cas n’était certes pas le plus fréquent. D’ordinaire, le maître manifestait sa gratitude en lui épargnant simplement la routine des coups de fouets. L’absence de violence pouvait être alors perçue comme une mesure pleine d’humanité. C’est à l’aune de ce genre de considération qu’il est possible d’apprécier le progrès de nos sociétés. A l’époque, il n’était pas rare que les manifestations de bonté prennent cette forme d’évitement de punition. De nos jours, un enseignant confronté à une « tête à claque » historique, à un provocateur de la pire espèce, devra se contenir. Sans même parler d’exploser la tête de l’insupportable zozo contre le mur, ni une petite tape, ni une réflexion désobligeante ne lui seront passées. La moindre bavure sera guettée avec appétit. Les sanctions les plus méritées se distribuent avec des pincettes.

 A l’ère des guirlandes et de l’artificiel, gare aux mots employés. A défaut de se soucier du sort de nos frères humains, il est attendu que notre langage au moins ne les heurte pas, qu’il soit infiniment policé. Jésus guérissait les paralytiques. Avec un mot de travers, nous risquons au contraire de les crucifier, de les clouer définitivement cette fois dans leur fauteuil. Bref, n’employez pas « handicapé » mais « personne à mobilité réduite », pas davantage « femme de ménage » mais « technicienne de surface ». Si vous avez des sous, achetez en bourse des actions de la société « Euphémismes » !  Même la couleur de peau est susceptible d’être jugée comme offensante aux Etats-Unis. Alors ne pas dire « noir » mais « afro-américain ».  Dans cet invraisemblable maelstrom, le manager serait avisé d’écarter l’infâme question : « quels sont vos points forts et vos points faibles ? » qui laisse sous-entendre que la personne interrogée n’incarne pas la perfection sur terre mais qu’elle pourrait bien avoir de menus, de minuscules défauts. Il est plutôt recommandé de demander «  quels sont vos points forts et vos axes d’amélioration ? ».

Répétons que ces précautions de forme, cette déférence quasi religieuse, contrastent souvent avec une indifférence de fond mais ce constat n’est pas essentiel pour notre propos. La question est de savoir ce que deviennent « la carotte et le bâton » dans un tel contexte. Eh bien, ils doivent eux aussi s’adapter. La première chose est que l’expression elle-même a été gentiment invitée à disparaître. Toute dimension phallique devait être virilement éradiquée. S’appuyant sur des expériences qui ont été menées sur des rats et des pigeons il y a quelques décennies, les psychologues emploient désormais renforcement positif et renforcement négatif. Procurer un stimulus agréable afin d’obtenir la répétition d’un comportement est une démarche qui relève du renforcement positif. C’est le manager qui verse une prime à son collaborateur. Le renforcement négatif ne consiste pas à fournir un stimulus désagréable, oulala évidemment pas, mais à le supprimer. Il y a un léger glissement de sens. Le bâton est rangé dans le placard. « Aplu », disent les petits.

La mode, est-il besoin d’insister sur ce point, est au renforcement positif. Pour promouvoir les bonnes habitudes, offrez des grains de millet à votre perruche ondulée pour qu’elle grimpe sur votre bras et des après-midi shopping à votre épouse pour qu’elle passe bien l’aspirateur dans les coins. Exemple plus politique : les citoyens rechignent à aller voter. Après avoir examiné les (positions des) candidats, ils préfèrent bizarrement et invariablement une journée à la pêche. Au final, le faible pourcentage d’électeurs décrédibilise le système démocratique. Les amendes à la sauce belge, vestige de temps révolus, sont absolument à proscrire. Il faut récompenser ceux qui se rendent au bureau de vote. La panoplie des cadeaux reste à discuter, une limonade ou un séjour à la montagne, de même que leur financement. A cet égard, pour alléger la charge du budget de l’Etat qui est à la peine par les temps qui courent, des fonds privés seraient certainement plus appropriés. On pourrait d’ailleurs imaginer que les plus intéressés, à savoir les candidats, financent eux-mêmes la récompense de ceux qui se rendent aux urnes. Avec éventuellement un léger supplément s’ils votent pour le bon candidat. En fait, c’est ballot, mais cela existe déjà. Cela s’appelle la corruption…  

La maxime :

Une mauvaise action trouve toujours sa récompense

Pas cool quand on y pense