ENGAGEZ-VOUS, QU’ILS DISAIENT !

« Engager », c’est en quelque sorte mettre en gage. Le mot induit l’existence d’un risque puisque l’intention est d’apporter une assurance à son interlocuteur. En même temps, servir de caution crée un lien – d’où, par analogie, certaines acceptions du mot « engagement ». Etre engagé responsabilise. Pour ce qui est de « s’engager », la forme est grammaticalement réfléchie à défaut d’être toujours rationnelle.

S’engager implique une dépense d’argent, d’énergie, de sentiments… Or, il arrive que des signaux d’échec accompagnent cet effort, remettant en cause sa légitimité. La tension entre l’investissement initial et l’impasse qui se profile à l’horizon conduit parfois à mal appréhender la situation. La possible erreur de jugement qui s’ensuit et qui consiste à minimiser le danger est appelée « biais d’engagement ». Une flopée d’expériences menées en psychologie sociale permet de le mettre au jour. Exemple : un individu se trouve à l’instant t face à une alternative, choisir entre deux projets, A et B, qui  offrent des perspectives de rentabilité équivalentes. Quand il opte pour A (B), il découvre en t+1 que l’autre projet a bien mieux réussi dans l’intervalle de temps considéré. Il est alors invité à se positionner une nouvelle fois entre les deux projets. Le plus souvent, il décide de continuer à accorder sa préférence à A (B). Il espère évidemment qu’une évolution favorable, un renversement de tendance, se produira. Par comparaison, presque toutes les personnes qui n’interviennent dans l’expérience que dans un deuxième temps retiennent l’autre projet, B (A), à la lumière des évènements qui se sont déroulés entre t et t+1.

La Guerre du Vietnam est régulièrement présentée comme un cas d’école par rapport à cette problématique. Plus les Etats-Unis utilisaient de moyens militaires, plus ils comptaient de morts ou de blessés et plus ils se sentaient obligés d’envoyer davantage de troupes pour forcer la victoire, comme s’ils étaient prisonniers de leurs décisions antérieures. Dans un tout autre domaine, l’incapacité de nombreuses femmes à se libérer d’une relation toxique, d’un conjoint qui les bat, relève du même mécanisme mental. Les premiers coups sont suivis d’une promesse qu’il n’y aura jamais de récidive. Pour bien faire les choses, l’agresseur assortira son serment d’un magnifique bouquet de fleurs – corollaire d’ailleurs : si vous ne voulez pas qu’on vous confonde avec un homme violent, n’offrez surtout pas de fleurs à madame. Bref, une fois la demande de pardon acceptée, la victime entre dans un engrenage. Elle a entériné l’idée de souffrir pour sauver son couple. Quelle que soit la configuration, conflit militaire ou relation interpersonnelle, la durée de l’engagement accroît la probabilité d’entrer dans une spirale infernale dont il est compliqué de s’extraire.

Les économistes ont introduit la notion de « coûts irrécupérables » pour rendre compte de comportements bizarres qui résultent des attitudes d’engagement. Celles-ci sont perçues comme un investissement, selon eux, et le moindre changement de direction peut être associé à une vaine dépense. Ainsi, Hal Arkes et Catherine Blumer ont séparé en trois un groupe d’étudiants faisant la queue afin d’acheter un abonnement pour la saison de théâtre. Le premier tiers a payé le prix fort comme prévu ; le deuxième a bénéficié d’une petite réduction et le troisième d’une réduction significative. Il en ressort que, pendant la première moitié de la saison, la présence aux représentations était nettement corrélée à la somme acquittée. Ceux qui payaient plein pot fréquentaient davantage la salle que le groupe à réduction minime et davantage encore que le groupe à réduction généreuse. Il est intéressant de noter que, dans la seconde moitié de la saison, les fréquentations s’équilibraient. Cette fois, tout se passe comme si ceux qui avaient dépensé le plus étaient arrivé à la conclusion qu’ils avaient maintenant amorti leur mise de fonds.  

Pour échapper au piège diabolique de l’engagement, il existe une solution. Il faut accepter de « prendre sa perte » comme disent les as de la finance, d’admettre que l’on a investi pour rien, plus prosaïquement que l’on a fait un mauvais choix. En d’autres termes, une blessure narcissique, que par-dessus le marché l’on s’inflige soi-même, est l’unique remède pour se sortir de cette nasse – pas si simple en ces temps de tout-à-l’égo. Néanmoins, si cela peut éviter de porter un habit que l’on aime pas, de passer ses week-ends dans une résidence secondaire barbante ou d’exercer un métier qui n’a finalement pas d’intérêt, c’est finalement assez motivant. Si ce moment désagréable se répète un peu trop souvent, sauf à trouver un inquiétant plaisir à battre sa couple, peut-être faut-il aussi s’interroger sur ses propres processus décisionnels. Il n’y a en effet aucune raison de supposer qu’un individu est destiné à se fourvoyer systématiquement dès qu’il est en position de s’engager quelque part. Nous laisserons de côté les petits malins qui simulent la peur de s’engager : « merci pour cette merveilleuse nuit, ma douce, mais j’ai trop peur du mariage ».

On constate que le « biais d’engagement » partage quelques similitudes avec le « biais de confirmation » d’hypothèses. Une personne qui s’est beaucoup informée, qui a distribué des tracts, manifesté sous la pluie, éprouvera quelque peine à changer d’avis politique, à reconnaître qu’elle s’est trompée. Plus sa période d’engagement pour la cause est longue et plus elle manifestera une inclination à interpréter les faits à l’aune de ses anciennes croyances. Heureusement, ou malheureusement, le militantisme à l’ancienne tend à disparaître. Pour aller dans le même sens, le temps consacré à une information sérieuse et fiable se réduit comme une peau de chagrin. L’insolite et l’essentiel, l’émotion et la raison, se confondent joyeusement. Dans ces conditions, l’opinion publique devient plus versatile. Retourner ses adversaires devient envisageable. Néanmoins, le recours à des arguments raisonnés n’est pas forcément le plus adapté. Il peut provoquer des crispants « vous me prenez pour un idiot ? ». Jouer sur les émotions est plus prometteur. Dans le cas du covid, qu’attend-on pour mobiliser les larmes d’antivaccins influents et hélas endeuillés ?   

La maxime  (Marc Escayrol) :

Tueur à gages, c’est un métier comme un autre, tous les jours, on pointe,

La seule différence, c’est qu’après, on tire.

NE NOUS VOLEZ PAS LE COVID

De la même manière que Céline affirmait que « L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches », il apparaît que « Le covid19 c’est l’infini mis à la portée des complotistes ». Les réalisateurs du film « Hold up » qui dure 2 heures 43 minutes s’en sont donné à cœur joie, c’est certain, mais n’auraient-ils pas pu faire mieux ? Ont-ils vraiment saisi la balle au bond ?

Jusqu’à ce grand moment de cinéma, il faut reconnaître que le complotisme était plutôt bas de gamme. Par exemple, un zozo entrait dans un hôpital caméra sur l’épaule pour constater que le service des urgences était vide. Du coup, il clamait haut et fort que la théorie selon laquelle le système était en train de crouler sous l’afflux de patients était une pure escroquerie. Cela impliquait évidemment que tous les témoignages des personnels médicaux, des malades, de leurs familles, sans oublier les hommes politiques (ouaf, ouaf), qui avaient été patiemment accumulés ces derniers mois, étaient des faux, des « fake ». Difficile de savoir s’il s’agissait d’extra-terrestres aux yeux des conspirationnistes mais au moins la supercherie était supposée avoir été mise au jour. On sent bien que l’argumentation était un peu faiblarde. Une approche plus consistante, plus globale, était indispensable pour nourrir la croyance. Il convenait de trouver une ligne directrice, un narratif plus convaincant qui exclurait l’intervention des martiens. C’était l’intention de ceux qui ont commis ce « Hold up ».

Les auteurs du film sont de fins limiers. Ils ont découvert que l’Institut Pasteur a fabriqué le coronavirus à des fins mercantiles. Il faut dire que ses dirigeants n’ont pas été très malins sur le coup. Pensant jouir d’une totale impunité, ils ont agi à découvert et ont même déposé un brevet. La suite s’enchaînait telle une mécanique implacable. Un pacte diabolique avait été signé par tous ceux qui tireraient profit du crime : l’industrie pharmaceutique, les producteurs de masques, Amazon et bien d’autres. Sur ce point, les auteurs ont pêché par manque d’exhaustivité. De plus, ils n’ont pas explicité la stratégie de l’Institut Pasteur qui, bien que déclencheur, a apparemment pris quelque retard dans la fabrication du vaccin. Il ne s’agit pas d’une bourde typiquement française à la façon de la ligne Maginot. Non. Pendant que Pfizer, Moderna et Astra Zeneca s’envoyaient des éprouvettes à la figure, les pasteurisés ont préparé le coup suivant. Une loi est en préparation : il sera bientôt interdit d’attraper le covid, et encore plus d’en mourir, sans verser de droits à l’Institut Pasteur – et gare aux contrevenants. Jackpot assuré.

Le film a la chance de bénéficier d’un casting de luxe avec notamment le témoignage de Philippe Douste-Blazy qui n’a jamais su résister à une caméra et le gazouillis de Monique Pinçon-Charlot qui n’est désormais plus capable de contenir sa haine des élites. La sociologue évoque un « holocauste » des pauvres par les riches. On apprécie l’ironie de la situation. Les dominants scient la branche sur laquelle ils sont assis. En effet, la disparition des pauvres marquera la fin de leur suprématie : sans mal, pas de bien ; sans pauvres, pas de riches. C’est pourquoi il aurait été avisé de se projeter au-delà de ces regrettables crimes de masse. L’emprise de l’Etat sur nos vies a atteint une nouvelle dimension avec le port du masque et les attestations de sortie dérogatoire. Pourquoi ne rien dire de la suite ? Le silence des auteurs est suspect. Sont-ils de mèche avec ceux qui nous manipulent ? A la suite d’une étude montrant que la prononciation de la lettre « p » s’accompagne d’une dangereuse projection de postillons, le gouvernement songe à interdire son utilisation… sauf attestation. Dire : « papa » coûtera 135 euros.

A moins que les peintres de ce théâtre d’ombres chinoises soient conscients qu’ils n’ont pas poussé la machine jusqu’au bout. Cela signifierait alors qu’ils avaient anticipé leur fabuleux succès et qu’ils en gardaient en réserve pour « Hold up : le retour », « Hold up 3 », « Hold up 4».  Point important, le financement du film relève d’une démarche participative. Une cagnotte citoyenne a permis l’expression de cet autre son de cloche. On ne peut que s’émouvoir face à ce réveil du peuple à l’époque de la démocratie 2.0. Les contributeurs attendaient un discours spécifique et ils en ont eu pour leur argent. Ce paiement est d’ailleurs appelé « billet» de confirmation. Tout au plus peut-on regretter que les faits, eux, n’aient pas vraiment joué le jeu. Il a fallu un peu leur tordre le coup pour aboutir au résultat escompté. Un philosophe avant-gardiste a déjà construit le concept de « fascisme de la réalité » puisque celle-ci refuse de se plier à la volonté populaire. On se souvient que les médecins de Molière regrettaient que la maladie de leur patient ne corresponde pas au tableau clinique qu’ils exposaient. Ils s’étaient arrêtés à cela. Désormais, la réalité ne doit plus stopper le désir de l’homme.

L’existence d’une alternative au discours officiel est assurément revigorante pour la démocratie mais pourquoi mettre en avant une seule version contradictoire ? Je souhaiterais donc modestement apporter ma propre pierre à l’édifice en proposant une thèse supplémentaire. Les connaisseurs du monde grec savent que le caducée est un attribut de Hermès et qu’il ressemble au bâton d’Asclépios, Esculape en latin, d’où une rivalité entre eux qui commence à dater. Hermès est le dieu du commerce et Asclépios, (demi) dieu de la médecine. Le premier a récemment décidé d’écraser le second. Il a répandu une pandémie sur la terre puis a bâti un dossier en béton afin de plaider sa cause devant Zeus. Il était clair selon lui que l’économie devait primer. En laissant le virus circuler, on ferait disparaître les vieux. Ce qui réglerait la question de la dépendance en même temps que cela accélérerait la transmission du patrimoine dans les familles  – d’où une stimulation de la croissance économique. Un plan machiavélique. Coincé Asclépios ? Point du tout. Connaissant la lubricité de Zeus, il a envoyé une sublime mortelle dans son lit. Effet garanti : le dieu suprême a tranché en sa faveur : les vieilles générations seraient épargnées. Les thérapies à l’ancienne sont manifestement encore en vigueur sur l’Olympe.

La maxime (du Professeur Montagnier) :

La papaye c’est la santé

Pas comme les Chinois sans thé