L’APPRENTI SORCIER 2.0

Un jeune apprenti sorcier ne parvient pas à contrôler un balai auquel il avait ordonné de prendre des seaux afin de remplir une bassine d’eau. Il se laisse déborder par la situation. L’œuvre de Goethe a été popularisée au cinéma par Walt Disney pour le plus grand plaisir des petits et des grands. A l’ère du Big Data, l’homme pourrait-il se laisser dépasser par un mécanisme qu’il a lui-même enclenché ?

mickeyIl n’y a pas que les économistes professionnels qui conviennent que la relation entre le besoin de main d’œuvre, la demande de travail, et le nombre de personnes en quête d’un gagne-pain, l’offre de travail, est déterminante dans la fixation des salaires. Le rapport de force entre les employeurs et les employés est souvent favorable aux premiers mais les cas de figure dans lesquels ce sont les salariés qui ont mené la danse ne manquent pas. Ainsi, au quatorzième siècle, à la suite de la Peste noire, la population européenne a diminué de plus de 30 % tandis que la surface des terres arables restait identique. S’est ensuivie une amélioration significative des conditions de vie des paysans puisque, face à la raréfaction des bras disponibles, les propriétaires terriens étaient en concurrence pour se les attacher. La peinture hollandaise est caractérisée notamment par sa description des scènes de la vie quotidienne. Si elle n’en avait pas été alors à ses balbutiements, un artiste aurait certainement eu l’idée de dépeindre un seigneur allongé sur le sol de sa superbe demeure, les mains jointes, implorant un paysan debout devant lui et détournant le regard avec dédain. Son titre aurait été probablement : « Le maître au ventre par terre ».

L’histoire économique montre que les capitalistes sont épris de progrès technologique. En permettant le remplacement des hommes par des machines, il génère des économies substantielles à long terme. Dans le jargon des économistes, une substitution de capital au travail s’opère. Une telle option est encore plus rentable si le coût du travail est élevé. De leur côté, les salariés sont beaucoup plus hostiles : ils perçoivent une menace immédiate pour leur emploi. Il est difficile de les raisonner en leur rappelant que la transition entre l’invention de la roue et la fibre optique s’est accompagnée de créations nettes d’emplois. En effet, s’il y aura globalement plus de gagnants que des perdants, ceux qui sont actuellement en place n’auront pas forcément les compétences pour basculer vers les nouveaux postes. C’est pourquoi John Kay, l’inventeur de la navette volante qui décupla la productivité dans le textile au dix-huitième siècle dut fuir afin d’échapper à la vindicte d’ouvriers tisserands. En fait, tout dépend de la position que l’on occupe dans le système économique. Au dix-neuvième siècle, l’économiste David Ricardo exprima sa désolation face à la destruction de machines par des ouvriers en colère avant de se raviser et d’afficher une forme de compréhension … à la consternation de ses amis libéraux cette fois.

Avec l’impressionnant développement de la robotisation et les folles perspectives offertes par l’intelligence artificielle, le débat a été relancé. Le monde des entreprises croque à pleine dents dans le fruit qui lui est proposé. Les plateformes logistiques dernier cri, presque entièrement automatisées et couvrant des surfaces de plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés, se multiplient. Le travail disparaît en même temps que les grévistes potentiels qui coûtent horriblement cher. Des machines d’une originalité incroyable sont inventées tous les jours. Le discours rassurant des économistes qui martèle que le bilan des emplois restera positif comme à chaque révolution technologique est moins convaincant. D’abord, ils sont en désaccord entre eux sur les listes des professions menacées et protégées. Pour illustration, une étude de Frank Levy et Richard Murnane en 2004 excluait la conduite de véhicules du spectre des activités automatisables dans un futur proche. Ils se sont trompés. De plus, même s’il fait peu de doutes que le Big Data constitue un gigantesque gisement de métiers d’avenir, supposer qu’ils parviendront à absorber la majeure partie des bataillons d’inutiles de l’ancienne économie est peu plausible.

Ce scénario d’un capitalisme triomphant et qui atteindrait une productivité inespérée n’est-il pas trop beau ? Revenons au rôle de son arme décisive, le musculeux et survitaminé Big Data. Capable de détecter des anomalies qui nuisent à la précision de son action et de les corriger, il est devenu plus intelligent qu’artificiel. Il ose même s’aventurer sans vergogne dans les champs du diagnostic médical et de la justice prédictive. Dans notre économie, le capitaliste se définit par sa prise de risques. Ce projet économique est-il rentable ? Pour que la société sache si un produit plaira et trouvera un marché, quelques courageux se « sacrifient » en exposant leurs ressources personnelles. Ils sont récompensés quand la réponse est positive. Or, avec la puissance de calcul de l’ami Big Data, n’est-il pas possible d’imaginer que la fonction de défricheur du capitaliste, s’avérera un jour inutile ? Puisque le risque est probabilisable, tous les paramètres, toutes les variables, finiront immanquablement par intégrer l’équation. Dans ces circonstances, le capitaliste ne sera pas plus précieux que le travailleur. Ouïe !

La parabole de Saint-Simon a fait scandale il y a presque deux siècles. Le célèbre comte se moquait des dirigeants politiques français dont la disparition ne causerait guère de dégâts par comparaison avec la perte des agents économiquement productifs. En s’appuyant sur Big Data, la logique capitaliste pense au contraire s’affranchir des contraintes que le travail fait peser sur les profits. Qu’elle prenne garde toutefois : en poussant à peine le raisonnement, le même Big Data pourrait bien arriver à la conclusion que la logique capitaliste elle-même n’est pas plus indispensable. Parabole, antenne relais ou cloud, peu importe en vérité ! Au bout du com(p)te, c’est l’image d’un Mickey submergé, dépassé par sa stratégie déficiente qui s’impose. L’« apprenti sorcier » n’a pas pris une ride…

Conseils de lecture :

Alexandre Laurent, La mort de la mort, Paris, JC Lattès, 2011.
Noah Harari Yuval, Homo Deus, Paris, Albin Michel, 2017.

 

BONJOUR, C’EST POUR UN SONDAGE !

Le mot sondage n’évoque plus un homme en blouse blanche qui introduit un instrument dans un conduit naturel du corps humain afin d’évacuer le contenu d’une de ses cavités. Il fait plutôt songer désormais à une technique de diagnostic d’un autre ordre. Pas sûr qu’il soit moins douloureux pour la société dans son ensemble…

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IFOP, IPSOS, BVA, TNS Sofres… le nom des principaux instituts de sondage est connu de tous. Il faut dire que le bombardement des médias est incessant. A tout propos, ils sont mobilisés dans l’idée de connaître l’opinion de la population. Les Français ne se sont pas encore prononcés sur la couleur des chaussettes du Président Macron – pensez-vous que le bleu lui est seyant ? – mais cela ne saurait tarder. La précaution d’usage du présentateur du journal télévisé : « attention, il ne s’agit que d’une photographie de l’état de l’opinion à l’instant t » est pour le moins étrange. Des fois qu’un téléspectateur puisse croire qu’il s’agit de l’avis gravé dans le marbre des Français et qu’il convient de le suivre si l’on ne souhaite pas se sentir marginalisé. On imagine le CSA fier de ses prérogatives derrière ce type d’avertissement. En revanche, rien n’est dit des principaux problèmes associés au recours à ces outils d’investigation.

La précision des sondages a été contestée. Des erreurs se sont produites. Il est en effet arrivé que le résultat réel d’élections soit différent de celui qui avait été annoncé. C’est gênant mais ce n’est pas le principal. D’ailleurs, parfois quand les élections sont serrées, les instituts spécialisés, qui n’ignorent pas l’existence de marges d’erreur, seraient enclins à une plus grande prudence qui leur est refusée par les médias, pressés d’annoncer le nom du gagnant. Avec le développement des technologies de l’information, de nouveaux acteurs sont apparus sur ce juteux marché : Filteris, Vigiglobe, Brand Analytics. Ce sont les rois du Big Data. L’expression en impose. Big Data. Des données numériques se baladent dans l’espace intergalactique, s’installent dans des nuages, puis repartent pour de nouvelles aventures où elles seront géolocalisées par triangulation comme on dit dans les séries américaines. Dompter une telle bête n’est-il pas une solution magique à la problématique de la précision ?

Que nenni ! Derrière l’impression de scientificité, de modernité, il y a des méthodes finalement assez simples et imparfaites. Pour illustration, Filteris collecte les données provenant des réseaux sociaux (Facebook, Twitter…) et recourt à des algorithmes dans l’intention d’interpréter les messages émis. Instagram, bourrez, bourrez le tamtam… mais quid du deuxième degré de certains contenus, sans même parler des personnes non connectées et ne pouvant être flashées par ces radars ? Ainsi, à la surprise de quelques-uns, les instituts de sondage traditionnels ont mieux deviné que les acteurs du Big Data le nom des candidats à l’élection présidentielle française qualifiés pour le deuxième tour. La suite au prochain numéro mais là n’est pas l’essentiel. Le problème n’est pas fondamentalement une question de précision mais de la place que ces techniques statistiques occupent dans notre société. C’est le sens de la démocratie qui est interrogé au bout du compte.

Ce n’est pas une profession spécifique qu’il convient de blâmer parce que c’est l’ensemble du système qui dysfonctionne. Les journalistes s’appuient sur les sondages d’opinion durant leurs interviews d’hommes politiques : « pourtant, selon les sondages, les Français pensent plutôt que…». En même temps, les politiciens prétendent incarner en permanence les aspirations les plus profondes de la nation : « voilà ce que veulent vraiment les Français ». Ils sont tellement inspirés que, parfois, ils n’ont même pas besoin de sondages pour le savoir… mais exprimer les souhaits de la population demeure pour eux un passage obligé avant de formuler la moindre proposition. Dans cette espèce de folie collective, seul le comportement des instituts d’enquête d’opinion est compréhensible puisqu’il leur permet de s’en mettre plein les poches.

Elle est loin l’époque où François Mitterrand abolissait la peine de mort contre l’avis de la majorité de ses concitoyens. Le cas de François Fillon est édifiant. Le candidat à la présidentielle annonçait du « sang et des larmes », des mesures éprouvantes afin de réduire la dette. Il tenait un langage de vérité, disait-il. Pourtant, avant même que des incohérences entre ses positions et ses pratiques familiales ne soient mises au jour, il avait reculé en partie sous la pression des médias et de ses amis. Face au tollé suscité par son projet d’une assurance-maladie recentrée sur les pathologies les plus graves, il annonça la gorge nouée que le remboursement des paires de lunettes pour les enfants serait intégral s’il était élu… Tout se passe comme si aller contre le courant, même l’espace d’un instant, était assimilable à un déni de démocratie. Cela, Emmanuel Macron l’a mieux compris que tous puisque, avant de concocter un semblant de programme, ses équipes battaient le terrain dans le but de recueillir la parole des Français.

Il ne s’agit même pas de cette démocratie participative remise à l’honneur par Ségolène Royal durant la campagne de 2007. La dictature des sondages va beaucoup plus loin et renvoie en fait au concept de cyberdémocratie défendu notamment par Ross Perot, le milliardaire texan candidat aux élections américaines de 1992 et 1996. Grâce aux nouvelles technologies, il serait quasiment possible d’organiser des referendums à chaque seconde. Cette démocratie instantanée serait le dernier coup assené au débat politique, pourtant capital à la démocratie même si les sondages essaient de nous faire croire que la démocratie se réduit à la notion de majorité – laquelle a pourtant pris du plomb dans l’aile depuis que l’on sait, avec le Brexit et l’élection de Donald Trump, que le bon peuple réagit parfois de façon étrange dans l’isoloir. Gustav Klimt jugeait que, « si l’on ne peut par ses actions et son art plaire à tous, il faut choisir de plaire au petit nombre. Plaire à beaucoup n’est pas une solution ». L’IFOP ne lui dit pas merci…

Conseils de lecture :

Garrigou Alain, L’ivresse des sondages, Paris, La Découverte, 2006.
Levy Pierre, Cyberdémocratie, Paris, Odile Jacob, 2002.