ÇA A FAIT DES BULLES, C’ÉTAIT (PAS) RIGOLO !

Le petit épargnant rêve du placement qui le rendra riche si possible sans prendre de risque. Ignorant que le rendement est corrélé au risque, il n’est pas conscient que les « super plans» à la mode sont à prendre avec des pincettes. Les bulles spéculatives finissent forcément mal pour l’ensemble du système et, le plus souvent, pour eux également.

bulles

A bien des égards, le récent emballement provoqué par le bitcoin fait songer à la ruée vers l’or aux Etats-Unis au dix-neuvième siècle. Avant de revenir à des niveaux moins extravagants, la crypto-monnaie avait enregistré une hausse ahurissante pendant les mois précédents qui ne pouvait que déclencher les fantasmes les plus fous comme à l’époque des cow-boys. Evidemment, la quête de l’eldorado était devenue plus commode. Plus besoin de se rendre en Californie avec du matériel de prospection en risquant à tout instant de se faire scalper par des sauvages. Pour espérer décrocher la timbale, il suffisait de se rendre dans une maison du bitcoin et de suivre la file d’attente. Impossible de se perdre en route : Nabilla montrait le chemin. Le progrès mérite d’être apprécié à sa juste valeur mais l’essentiel n’est pas là. La véritable différence entre une simple aventure spéculative, la ruée vers l’or, et une bulle spéculative, doit être soulignée. En l’occurrence, puisque les audaces des uns et des autres sont évaluées à l’aune des marchés, un premier critère peut être avancé : une simple ruée concerne davantage le côté offre tandis que, dans une vraie bulle, les regards sont tournés vers la demande.

L’échauffement des sens a été intense dans la ruée vers l’or mais les débordements furent limités malgré tout. Si les chercheurs d’or n’en trouvaient pas en Californie, ils partaient prospecter plus loin. La folie collective restait ainsi soumise à la réalité économique. La découverte de nouveaux gisements menait à l’enrichissement de quelques-uns mais les forces du marché œuvraient à calmer le jeu. Une augmentation massive de l’offre d’or conduisait à une baisse de son cours. En fait, si le métal jaune avait fini par être aussi abondant que l’herbe dans la nature, sa valeur serait devenue presque nulle et plus personne se serait amusé à en rechercher. Il existait donc une sorte de rééquilibrage automatique. Ce lien maintenu entre l’état de l’offre et les prix est déterminant. C’est l’épreuve des faits qui évite ces dérapages que l’on observe dans les bulles. La ruée vers l’or n’est bien sûr qu’un exemple. D’ailleurs, à la même époque et au même endroit, une autre ruée, vers l’os (de dinosaure) cette fois, se produisit. Elle opposa de fameux paléontologues. Une excellente idée de western en vérité mais cela nous éloigne un tant soit peu du sujet.

Dans une bulle spéculative, rien n’apaise la demande. L’augmentation des prix attire les acheteurs à l’affût d’une belle occasion de placement. L’afflux des nouveaux arrivants renforce la hausse des prix et le phénomène s’auto-entretient. Une déconnexion s’opère entre le cours du produit, qui est normalement supposé refléter ses profits futurs, et son potentiel réel. Soyons clair : le décalage entre la dépense de l’investisseur (achat de machines, d’actions…) et les profits qu’il pourrait réaliser ensuite est consubstantiel au capitalisme. Ce qui est propre aux bulles est que cet écart devient complètement aberrant. Le système de crédit jette de l’huile sur le feu. Des agents économiques empruntent afin de profiter de la hausse du produit phare. De ce fait, les banques ne sont pas épargnées lorsque l’inévitable renversement du marché survient – John Rockefeller racontait que, quand son chauffeur lui parlait de la bourse, il estimait que c’était le moment de vendre. Cependant, toutes les bulles ne se déroulent forcément pas à l’intérieur des marchés de capitaux.

Le krach de 1929 est certes très présent dans l’imaginaire collectif. Des milliers de spéculateurs ruinés se seraient jetés par les fenêtres. Il était imprudent, dit-on, de se promener dans le quartier de Wall Street sans regarder vers le ciel. Un couple aurait sauté en se tenant par la main parce que les amoureux détenaient un compte joint. Toutefois, entre légende et humour grinçant, voire désir inconscient d’un sort que les Américains auraient bien réservé aux acteurs de la débâcle, l’explosion de cette bulle financière a été exagérée. Seuls quelques individus ont fait le grand saut. Dans un autre genre, la « tulipomanie » qui a frappé les Pays-Bas au dix-septième siècle permet de visualiser à quel résultat la fièvre qui s’empare de tout un peuple est susceptible d’aboutir. Au plus haut, la valeur d’un bulbe de tulipe dépassait le salaire d’un ouvrier spécialisé pendant 15 ans, c’est-à-dire le prix d’une modeste demeure. Quand on pense que certains associent les fleurs au romantisme ! Le secteur immobilier a connu également des bulles spectaculaires. A la fin des années 1980, si l’Empereur du Japon avait envisagé de vendre son petit palais impérial, il aurait obtenu en contrepartie l’intégralité des terres de Californie. Des regrets, monsieur le Tennô ?

La multiplication des krachs n’est pas juste une illustration des délires que l’espèce humaine est capable de générer. Elle met accessoirement en danger toute l’économie. Il y a contagion. A la suite de crise de 1929, les Etats-Unis qui étaient son épicentre ont enduré une terrible récession. Le taux de chômage est passé de 5% à 18% en dix ans. Voilà les raisons de la colère de la population américaine. Le Japon, qui était un modèle pour les autres pays riches, ne s’est toujours pas remis du moment où sa bulle a pété. Conscientes du risque encouru par la nation, ses autorités monétaires avaient pourtant tenté de procéder à un atterrissage en douceur. Raté. Des mesures de régulation des marchés qui puissent freiner ou, encore mieux, empêcher la propagation des crises seraient bien utiles. Si d’aventure les investisseurs institutionnels considéraient sérieusement de participer à une bulle type bitcoin, plutôt que se demander qui paiera les pots cassés, ne serait-il pas plus judicieux d’instaurer des mesures qui préviendraient la catastrophe à venir ?

Conseils de lecture :

Akerlof George et Shiller Robert, Les esprits animaux : Comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie, Paris, Champs, 2013.
Roche Marc, Histoire secrète d’un krach qui dure, Paris, Albin Michel, 2016.

MONEY, MONEY, MONEY…

Entouré d’un halo de mystère, le bitcoin a réussi à forcer son chemin au-delà des pages économiques pour devenir un véritable sujet de société. Dans ce monde où, comme a chanté le poète, « l’argent, l’argent, tout s’achète et tout se vend », cet engouement pour une crypto-monnaie est l’occasion de se souvenir de quelques fondamentaux relatifs à toute forme monétaire.

bitcoinEn un sens, l’irruption du bitcoin sur le devant de la scène n’est que justice. En effet, même si les économistes ont tendance à croire qu’ils disposent de prérogative en la matière, la question de la monnaie revêt avant tout une dimension sociale. En effet, sans un consensus, une acceptation de la part de la collectivité, aucune monnaie ne pourrait subsister. Ainsi, le cauri, qui est une variété de coquillages, a servi de moyen de paiement dans les sociétés commerçantes de la zone indo-pacifique pendant des siècles. Les cigarettes ont régulièrement joué un rôle de monnaie dans les camps de prisonniers alors que nos sociétés ont longtemps accordé leur préférence aux métaux précieux – et il serait possible de multiplier les exemples à l’envi. L’Etat nation qui a émergé du Moyen Age s’est arrogé non seulement le monopole de la violence légitime (police, justice, armée) mais également celui de l’émission monétaire, par contraste avec la situation antérieure où les seigneurs pouvaient librement battre monnaie sur leur territoire. C’est la représentation nationale, éventuellement communautaire pour les pays de la zone euro, qui gère les problèmes monétaires au nom de la collectivité.

Ce privilège implique une responsabilité et des comptes à rendre. Quand un pays connaît des désordres monétaires, des troubles politiques se produisent presque inévitablement. L’hyperinflation allemande de l’entre-deux guerres, avec Hitler qui fut porté au pouvoir par les urnes, est un cas d’école à ce propos. C’est ce rôle de garant du bon fonctionnement du système monétaire qui explique la sévérité des sanctions menaçant de frapper les faux-monnayeurs. En France, la peine qu’ils encourent est de 30 ans tandis que les actes de torture et barbarie ne peuvent pas coûter plus de 15 ans de réclusion. La confiance est d’autant plus cruciale que la monnaie est désormais détachée de toute référence à une marchandise particulière. Désormais, elle circule principalement par le biais de jeux d’écritures supervisés par des banques centrales. La part des pièces et billets est infime et leur valeur repose aussi sur des croyances. Pour s’en convaincre, il suffit de se livrer à une expérience : tendre des billets de Monopoly à un restaurateur au moment où il présente l’addition. Le sourire est rarement au rendez-vous. Ce n’est peut-être que du papier avec des chiffres mais c’est la même chose avec des euros, non ?

Les critiques adressées à la monnaie sont d’ordres multiples. Selon un point de vue radical, la monnaie est nuisible par nature. Elle entérine, voire aggrave, les inégalités qui se créent souvent entre êtres humains. La relation que l’anarchiste américain David Graeber établit entre les rapports de domination, la dette et la monnaie ne permet de percevoir cette dernière que de manière négative. Ce triptyque la condamne définitivement. D’autres approches, plus modérées, lui concèdent des vertus. La monnaie est un intermédiaire des échanges bien commode dont le pouvoir libératoire est immédiat. Grâce à un paiement monétaire, l’individu s’affranchit de ses dettes. Dans ces conditions, le blâme porte sur le fait que les banques centrales n’agissent pas au mieux des intérêts de la collectivité. Pour le dire autrement, elles cherchent davantage à sauvegarder des intérêts privés, des acteurs nantis, cela au détriment de la société dans son ensemble. Leur argumentation s’appuie notamment sur la façon dont la crise grecque a été gérée par les autorités monétaires.

Nous voici arrivés au bitcoin qui entre dans la catégorie des crypto-monnaies, c’est-à-dire des monnaies non régulées par une banque centrale, circulant sur un réseau informatique décentralisé, de pair à pair. Le bitcoin offre donc aux agents économiques la possibilité d’effectuer des transactions échappant à tout contrôle. Ceci ne signifie pas pour autant que les organisations criminelles se précipitent sur lui. La transparence qui permet de suivre les flux et de surveiller sa conversion en monnaie réelle peut inciter à la prudence. En fait, le bitcoin recrute essentiellement ses effectifs dans trois groupes distincts, les antisystèmes compulsifs, les individualistes sans limite et les spéculateurs par l’odeur alléchés. Il y a quelque chose de profondément touchant à voir ces populations hétéroclites se renforcer mutuellement en prenant part au même projet.

Les antisystèmes compulsifs évoquent les acheteurs de Mac il y a une vingtaine d’années. Ces Mac-isards prétendaient lutter contre le capitalisme américain, symbolisé en l’espèce par les ordinateurs PC, en se jetant dans les bras grands ouverts de l’entreprise Apple. Tout le talent de cette dernière est d’avoir réussi à instiller un tel sentiment à ses consommateurs. Il est pourtant difficile d’imaginer une entreprise tirant plus sur les grosses ficelles du capitalisme – marketing, obsolescence programmée – qu’Apple. De leur côté, les individualistes sans limite sont attirés par les échanges de pair à pair, semblant ignorer la dimension collective de la monnaie et le contrôle nécessaire que cela implique. Les spéculateurs par l’odeur alléchés, enfin, se divisent entre ceux qui possèdent un certain flair et les moutons, spéculateurs à la petite semaine. Le cours du bitcoin a certes quelque peu dévissé en décembre mais il était tout de même passé approximativement de 1 000 euros à 20 000 euros en quelques mois.

Avant d’exploser pour de bon un jour, la bulle crève au moins les yeux aujourd’hui. Ceci explique l’entrée dans la danse tardive des spéculateurs à la petite semaine, pigeons en devenir. Qu’ils y laissent des plumes est regrettable juste pour eux. En revanche, si des acteurs de la finance traditionnelle, de gros fonds d’investissement, achètent massivement des bitcoins, tout le système monétaire sera affecté lorsque la bulle s’effondrera. Même si cela ne se voit pas toujours, la mission des banques centrales est de protéger les intérêts de la collectivité. Mettre en place des mesures de régulation afin d’éviter une diffusion au système monétaire s’impose. Attention donc à ceux que l’on peut appeler bitcoinistes à moins de procéder par analogie avec les Mac-isards…

Conseils de lecture :

Graeber David, Dette : 5000 ans d’histoire, Paris, Babel, 2016.
Prypto, Bitcoin pour les Nuls, Paris, First, 2017.