FAIRE BARRAGE

Les Castor Juniors occupent une place de choix dans l’univers de Disney. Il s’agit d’un groupe de scouts qui vise à protéger la nature, à diffuser le savoir et à encourager l’amitié entre les espèces animales. Ils sont menés par Riri, Fifi et Loulou, qui sont des neveux de Donald, c’est-à-dire des canards. En les nommant pourtant « Castors », leur créateur associait implicitement ces gentils rongeurs à l’idée de travail. Leurs bonnes actions exigent une activité permanente.

Commençons par un petit détour. Il est de bon ton aujourd’hui de se moquer des conceptions de la société de Thomas Hobbes et de Jean-Jacques Rousseau. Ces deux penseurs ont présenté leurs positions à une époque où les connaissances en anthropologie étaient particulièrement limitées. Pour alimenter leur réflexion, ils s’appuyaient pour l’essentiel sur les travaux des auteurs classiques, qui reposaient largement plus sur des théories que sur l’observation. Leurs préjugés étaient ensuite confirmés par la description de tribus exotiques effectuée par quelques voyageurs. Hobbes était ainsi arrivé à la conclusion que « l’homme (est) un loup pour l’homme ». Egoïste, spontanément irrespectueux de son prochain, il avait besoin d’être contrôlé par une structure telle que l’Etat. L’imposition de règles qui devraient être suivies par tous était censée éviter le désordre et la violence généralisée. En sens inverse, Rousseau considérait les êtres humains comme fondamentalement bons mais que la civilisation aurait corrompus. Dans une espèce de remake du « péché originel », il les invitait à souscrire à un « contrat social » qui leur permettrait de s’épanouir à nouveau au contact de leurs pairs.

Ces deux visions conduisaient à une justification du rôle de l’Etat. Et depuis personne n’a sérieusement remis en cause son existence. Quelle tristesse ! L’homme est aujourd’hui accablé par les impôts et les privations de libertés. S’il n’y avait les Insoumis, tous courberaient l’échine. Pour les deux anarchistes David Graeber et David Wengrow, il fallait tenter quelque chose, surtout ne pas désespérer Greenwich Village et BoCoCa, deux quartiers gentiment tendance à New York. Le but de leur ouvrage est modestement de « déconstruire » tout le savoir en sciences humaines qui s’est accumulé au fil des siècles. On en déduit par exemple que, si des désaccords sont apparus dans la gestion du Covid dans de nombreux pays, c’est la réalité même de l’Etat qui est à incriminer, et surtout pas l’individualiste effréné d’une partie de leurs citoyens. Afin d’atteindre leur objectif, les deux David mobilisent la sagesse de « l’homme des bois », regardé avec mépris et condescendance par l’Européen, sûr de sa supériorité, ô combien à tort. La preuve ultime de leur thèse porte le nom d’Helena Valero, une femme capturée par une tribu Yanomami et qui, après avoir été récupérée, a préféré retourner vivre chez ses kidnappeurs.

Ce serait de la bombe : si une personne parfaitement au fait des coutumes des uns et des autres choisit les supposés sauvages, c’est la preuve que leur société fonctionne mieux. Le problème est que cette preuve reste mince et risque de se retourner contre ceux qui l’ont administrée. Une fois au courant que la vie de ces tribus en marge de la modernité est idyllique, les lecteurs du livre en question devraient tout plaquer et les rejoindre. Les avocats et artistes new-yorkais vont être guettés avec attention les années à venir. C’est ici que les castors interviennent. En vérité, les deux David pèchent par manque d’ambition. Une perspective antispéciste accomplit plus efficacement leur projet de dessouder nos sociétés. Il n’est nul besoin de se référer à Aymeric Caron et à sa passion pour les lombrics. Il y a du beaucoup plus lourd et solide, Georges-Louis Leclerc, compte de Buffon qui a écrit : «  Autant l’homme s’est élevé au-dessus de l’état de nature, autant les animaux se sont abaissés au-dessous : soumis et traités en servitude, ou traités comme rebelles par la force et dispersés, leurs sociétés se sont évanouies, leur industrie est devenue stérile, leurs faibles arts ont disparu ».

Quitte à « déconstruire », faisons-le jusqu’au bout ! L’humanité à la sulfateuse … mais avec discernement SVP ! En l’occurrence, cette envolée sur la maltraitance animale multi millénaire et ses conséquences, bien avant que les questions de biodiversité ne surgissent d’ailleurs, ne vaut pas pour toutes les espèces de la même manière. Les paresseux, mammifères arboricoles à deux doigts restent honnis tandis que les castors acquièrent une excellente réputation à la Renaissance dans le Nouveau Monde. Un tempérament travailleur leur est assigné, comme l’explique Lucy Cooke, spécialiste des « buffonneries » en tout genre. Des prouesses architecturales leur sont attribuées. Pour Buffon, le modèle de société idéale n’est autre que celui des castors : « Quelque nombreuse que soit cette société, la paix s’y maintient sans altération ; le travail commun a resserré leur union ; les commodités  qu’ils se sont procurées, l’abondance de vivres qu’ils amassent et consomment ensemble, servent à l’entretenir ; des appétits modérés, des goûts simples, de l’aversion pour la chair et le sang, leur ôtent jusqu’à l’idée de rapine et de guerre ». Il ne faut pas se fier aux apparences. La sagesse du castor en supplante beaucoup d’autres… 

Il est amusant de constater que les bestiaires européens du Moyen Age présentaient le castor sous un jour moins favorable. Il était accusé d’utiliser ses testicules de façon diabolique. On racontait que, poursuivi par des chasseurs, le castor se castrait pour conserver la vie sauve en cédant ses bijoux de familles à ses poursuivants qui en étaient friands. Précurseur des drag-queens, il était, disait-on, capable de ruser en ramenant en arrière ses chers testicules afin de laisser croire aux chasseurs qu’il en était dépourvu et donc n’avait pas de valeur. C’est l’analogie entre le travail de bûcheron du castor, son goût de la belle ouvrage et l’éthique puritaine des colonisateurs de l’Amérique qui serait à l’origine de ce revirement dans la perception du castor. Un dernier point commun entre lui et l’homme peut être relevé : un simple stimulus sonore, au lieu d’un véritable cours d’eau, pousse ce petit rongeur à entamer aussitôt des activités de construction. Il est sujet aux leurres autant que l’humain – le mythe de la caverne de Platon l’atteste. L’homme y confond le feu et son ombre.   

La maxime  (Henri Prades) :    

Pour sauver un arbre,

Mangez un castor

LAISSEZ DONC VOS ESPRITS ANIMAUX AU BESTIAIRE

Prêter des traits humains à des chiens ou à des perruches ondulées, c’est se livrer sauvagement à des anthropomorphismes. C’est bête mais l’homme est ainsi fait qu’il ne peut s’empêcher de se comparer à tous types d’animaux. Untel est « malin comme un singe », tel autre est « perfide comme un serpent » ou « têtu comme une mule ». La pratique est ancienne.

La pensée occidentale a été façonnée par le monde gréco-romain. Cela vaut également pour sa description du monde animal. Aristote comme Pline l’Ancien font partie des références incontournables en la matière. Seulement, ces auteurs n’étaient pas des zoologues diplômés et, quand on regarde l’étendue de leur œuvre, on comprend aisément qu’ils aient eu d’autres chats à fouetter que se livrer à un travail de fourmi pour étudier par eux-mêmes comment vivaient les crocodiles. Alors, entre ce qu’ils avaient occasionnellement constaté et les récits qui leur avaient été rapportés, il y avait de la place pour des interprétations osées. Par exemple, pour Pline l’Ancien, l’éléphant a « un sentiment religieux pour les astres, et il honore le soleil et la lune » mais, pas de risque de guerre sainte, lui et ses frères « comprennent la religion des autres ». Dans un registre moins « scientifique », la contribution d’Esope, qui a fortement inspiré Jean de La Fontaine, en mettant en scène des animaux dans ses fables mérite d’être rappelée. En faisant rire ses auditeurs comme des baleines, son but était de leur administrer des leçons morales.

Au Moyen Âge, l’Eglise prit le relais, plantant ses griffes dans le cerveau de ses ouailles. Les plus fameux travaux de l’Antiquité, enfin ceux qui avaient survécu aux turbulences de l’Histoire, furent revisités par la chrétienté afin de servir son discours et les valeurs qui l’accompagnaient. Dans son examen des bestiaires de cette époque, Michel Pastoureau insiste sur leur empreinte religieuse. Peu apprécié des Romains, le cerf devint une créature christologique. Il fut présenté comme un symbole de longévité et, avec la repousse annuelle de ses bois, de résurrection. La sexualité débridée qui lui était imputée fut enfouie sous le tapis. Non, ce n’était pas une vipère lubrique ! Dans le même ordre d’idée, le lion fut couronné roi des animaux, détrônant l’ours qui avait la suprématie dans les pays du Nord. Il s’agissait de déraciner les derniers vestiges des croyances païennes véhiculées par les Vikings. Le lion fut paré de tous les attributs de la noblesse : courage, force et générosité. En sens inverse, l’ours fut dévalorisé et, pour cela, tous les coups furent permis, y compris ceux en dessous de la ceinture. Il n’était pas qu’un paresseux dormant une longue partie de l’année. Il s’adonnait à la luxure. C’était un gros pervers.

L’émergence de la science moderne entraîna un changement de paradigme. Les canons de validation du savoir exigeaient désormais une méthode plus expérimentale. Les observations du chercheur l’emportaient sur ses préjugés d’où qu’ils viennent. De cette manière, les Lumières qui éclairaient l’Occident proposèrent une nouvelle approche de la faune. Avec Georges Buffon et Carl von Linné, de grands classificateurs apparurent. En se lançant dans une investigation systématique du règne animal, ils firent disparaître en même temps les délires et la poésie : les effroyables dragons, les jolies sirènes et les cruelles licornes, confondues avec Gérard le narval, furent dédormais exclues. Leurs travaux influenceront les théories de l’évolution de Charles Darwin et Jean-Baptiste de Lamarck. Le progrès scientifique était en marche. Dans ce contexte, la zoologie et même l’éthologie, science du comportement des espèces animales dans leur milieu naturel, se firent leur petit nid. Des spécialistes des gorilles, des serpents, des requins émergèrent. La technologie, caméras et marquage, permit un suivi individualisé de ces bestiaux qu’il est impossible de différencier pour le spectateur qui n’a pas un œil de lynx.

La question qui se pose est « quid des anthropomorphismes ? » aujourd’hui. Ils résistent encore et toujours. Pour capter une attitude, l’homme a besoin de tout ramener à ses perceptions, à ses émotions. Ceci dit, la démarche ne manque pas forcément de sel. Prenons une jungle menaçante, celle de la finance et des salles de marchés, un univers où l’adrénaline (et pas seulement) coule à flot. On y distingue traditionnellement, trois catégories d’intervenants : les « hedgers », les spéculateurs et les arbitragistes. Les « hedgers » sont de paisibles acteurs comparables à un troupeau de moutons. Ils prennent des positions qui visent à les protéger contre les aléas du marché. Ces turbulences ne les amusent pas. Leur but est juste de rester en vie. Pourtant, les spéculateurs rodent dans les alentours. Ils sont prêts à prendre des risques considérables pour assouvir leur insatiable soif de richesses. Bien que leurs attaques fassent parfois chou blanc, ce sont tout de même de féroces prédateurs. Les arbitragistes, eux, profitent de certaines incohérences sur les marchés – un actif vendu au même moment à des prix différents à deux endroits différents – pour faire leur beurre. A l’instar des charognards, ils ne prennent pas de risque.

Dans un ouvrage plein d’humour, la zoologiste Lucy Cooke décortique le comportement de plusieurs espèces animales, parmi lesquelles les vautours. Que ces animaux s’en prennent à des cadavres a longtemps provoqué des haut-le-cœur. Les traitant de « lâches, dégoûtants, odieux », Buffon n’était pas le moins vindicatif à leur encontre. En dépit de ces préjugés et de leur air assez idiot, ces rapaces rendent des services à la collectivité. En se nourrissant, ils détruisent des bactéries porteuses de maladies dangereuses pour l’homme. De plus, en ajoutant au gaz naturel une substance qui a un parfum d’œuf pourri, leur odorat infaillible détecte les fuites dans les gazoducs. Par analogie, sans arbitragistes, les marchés ne fonctionneraient plus du tout. Que deviendrions-nous alors ? Dernier point, après un festin de roi, les vautours vomissent et défèquent à tire-larigot. La similitude avec les soirées arrosées de traders est forte mais pas entière. Quand les charognards se font caca sur les pattes, c’est en fait pour se rafraîchir.  

La maxime : (Michel Chrestien)

Les crocodiles vivent cent ans ; les roses trois jours.

Et pourtant, on offre des roses.