OMBRES CHINOISES

   En visite en Grande-Bretagne durant les années 1920, un visiteur de marque fut conduit à Cardiff, capitale du charbon, où on lui expliqua doctement que la puissance industrielle britannique reposait sur le contrôle des sources d’énergie. Cet homme était le prince Fayçal, futur roi d’Arabie Saoudite. La roue tourne parfois.

Depuis les premiers temps de l’humanité, le même scénario se répète invariablement. L’homme utilise de l’énergie pour mener ses activités. Au commencement, il n’avait à sa disposition que l’huile de coude puis il a appris à s’appuyer sur le feu, la force des animaux, le vent, le bois, le charbon, le pétrole jusqu’au nucléaire. Pour parvenir à ses fins, il a également puisé dans les ressources offertes par la terre, en particulier les métaux. Durant plusieurs millénaires, notamment aux âges du cuivre, du bronze et du fer, ses besoins étaient modérés mais, avec la Révolution industrielle, l’homme est devenu insatiable en la matière. Répondant parfois à des noms aussi poétiques que manganèse, tungstène ou cobalt, ces nouveaux métaux se sont révélés être des vecteurs indispensables de la croissance économique. Les derniers en date, les « terres rares » désignent un ensemble de métaux aux propriétés exceptionnelles qui tiennent un rôle central dans les nouvelles technologies (puces de smartphones, batteries de voitures électriques, LED mais aussi industries de défense).

Dans le cadre de leur essor économique, les nations européennes ont fait de l’appropriation des matières premières dispersées aux quatre coins du globe un objectif stratégique. Les plus puissantes se sont lancées dans une entreprise de colonisation, pillant autant qu’elles le pouvaient le sous-sol des contrées qu’elles conquéraient. A cet égard, l’accession à l’indépendance de ces dernières n’a pas modifié fondamentalement la donne. La composition des flux commerciaux est longtemps restée la même, exportations de produits manufacturés contre matières premières. Ce qui changeait est que les élites dirigeantes des nouveaux pays ponctionnaient une grosse partie de la rente. Les « biens mal acquis » leur ont énormément profité. Puis des pays en retard économiquement ont décidé de transformer elles-mêmes les ressources de leur propre sol afin d’accélérer leur développement. Dépités, leurs partenaires économiques ont dû en prendre leur parti.

Dans un ouvrage instructif, Guillaume Pitron ajoute un élément à tout cela. Il coûte de plus en plus d’énergie pour produire de l’énergie. Il y a un siècle, un baril de pétrole permettait d’en extraire cent. Aujourd’hui, le nombre n’est plus que de trente-cinq, voire cinq avec les sables bitumineux. La tendance est identique pour les métaux où la limite n’est pas les réserves existantes mais l’énergie nécessaire pour les exploiter. Au Chili, par exemple, la production de cuivre a augmenté de 14% entre 2001 et 2010 alors que l’énergie dépensée à cette intention croissait de 50%. En outre, cet  effort s’accompagne d’effets délétères sur l’environnement. La pollution est souvent de la partie. Dans le même temps, nous sommes supposés utiliser durant la prochaine génération davantage de minerais que pendant les 70 000 années précédentes. Les chiffres font peur et il y a de quoi. Cerise sur le gâteau, dans nos pays, les envies de rattrapage de consommation à la suite du covid se font plus entendre que les invitations à la modération.   

Dans ces circonstances, les pays du Nord se sont désormais focalisés sur les technologies vertes. Le cas des voitures électriques est une excellente illustration de cette stratégie. Cela a débuté par une blague : elles ne fonctionnent pas parce que les prises ne sont pas assez longues. Il n’empêche que le bilan carbone global est terriblement décevant. Les lourdes batteries lithium-ion des véhicules en sont le talon d’Achille. Elles sont composées de nickel mais aussi de cobalt, d’aluminium, de lithium, de cuivre, de manganèse, d’acier ou de graphite qui sont extraits en Asie ou en Afrique. Rouler en voiture électrique permet sous certaines latitudes de jouer au propre sur soi, de clamer sa sensibilité au réchauffement climatique. Cependant, ces gains ne compensent pas les ravages en termes environnementaux constatés dans les pays d’où proviennent les métaux. En d’autres termes, la résolution de la question de la pollution ne progresse pas mais est transférée des pays riches vers les autres que, pour couronner le tout, on montre du doigt pour leurs nuisances envers la planète.

Une autre manière de se convaincre que les pays industrialisés ont sciemment déplacé le problème est qu’ils pourraient, pour partie d’entre eux, exploiter les métaux présents sur leur territoire mais qu’ils y ont renoncé. Ainsi, la principale mine de « terres rares » au vingtième siècle était située aux Etats-Unis. La stricte réglementation environnementale et le prix défiant toute concurrence de la Chine, moins regardante sur le sujet, est à l’origine de sa fermeture. Cette vision court-termiste est caractéristique de nombre de pays. Pour les Chinois qui n’avaient pas l’intention de rester cantonnés au rôle d’atelier du monde, l’occasion était trop belle. Grâce à leur position dominante sur le marché des métaux, ils ont fait avancer leurs pions sur les plans politique comme économique. A la suite d’une crise militaro-diplomatique, la Chine a interrompu en 2010 sa livraison de « terres rares » au Japon. Evidemment, l’Empire du milieu sait pertinemment que le recours à des moyens aussi radicaux est à éviter sous peine d’inciter ses partenaires à sortir de leur dépendance. Un message a néanmoins été envoyé politiquement.

D’un point de vue économique, la Chine a poussé les industries utilisatrices des métaux à s’associer à des entreprises nationales afin que ces dernières acquièrent les connaissances technologiques qui leur manquaient pour pouvoir ensuite remporter elles-mêmes les marchés. Pour les appâter, le même type d’argument était utilisé à chaque fois : des matières premières à bas coût ainsi que la perspective de s’imposer sur l’immense marché chinois. Les fabricants allemands de robots industriels, une des forces du pays, sont parmi les seuls à ne pas avoir mordu à l’hameçon. Ils ont préféré diversifier leurs sources d’approvisionnement en tungstène, quitte à payer plus cher leur matière première, plutôt que de se faire happer par la Chine. La plupart existe toujours. Il y a quelque chose de pathétique à reprocher à un adversaire de s’être trop bien adapté à notre façon de jouer. La bataille sur terre est mal engagée. Il reste la mer, les océans, et les airs, l’espace. Charge !

La maxime :

Je chine à la brocante…

Que fer, je m’acier ou je métal ?

ÇA PIQUE !

Une cuisse de poulet bien juteuse cohabite dans votre assiette avec des frites croustillantes. Un wrap au chèvre vous implore : « mangez-moi ». Une part de tarte aux fraises sent que vous êtes partis pour la déguster. Qui n’a pas été confronté à une situation aussi dramatique. Parce que l’affreux dilemme qui se pose n’est pas loin de vous gâcher le plaisir: manger avec ses doigts ou avec une fourchette ?  

fourchette

Pour parler de fourchette, il faut revenir à la fourche puisque le suffixe  « ette » indique une taille réduite comme dans biquette, casquette, chouquette, kitchenette, mallette, tapette – ou éventuellement une émanation comme dans Claudette, balladurette ou jupette. Rien de systématique néanmoins. Zigounette est une des exceptions notables mais, attention, l’étymologie nous enseigne que bistouquette ou quéquette n’en sont pas ! Une fourchette est donc une petite fourche. La fourche est un outil très ancien. A l’origine, elle était faite exclusivement de bois, du cornouiller ou du micocoulier si possible. Puis un modèle hybride s’est imposé au fil du temps, avec un manche en bois et des dents ou piques en métal – le nombre de ces dernières étant compris entre deux et neuf. Les usages de la fourche sont extrêmement variés. En lien avec les activités agricoles, elle rassemble ou retourne les matières végétales. Dans l’eau, elle harponne les poissons. En attendant l’invention du fusil, elle a également servi d’arme à ceux qui n’avaient pas la chance d’être propriétaires d’une épée. Impossible de ne pas mentionner ici Poséidon qui, avec son trident, soulevait la mer et détruisait les cités ennemies.

L’emploi de la fourchette est une transposition du maniement de la fourche principalement lorsque l’on est attablé. Avec ses petites piques, l’ustensile de cuisine rassemble ou retourne les aliments et les pique au besoin. Si l’on décortique la technique du mangeur moderne, elle évoque la stratégie du rétiaire, gladiateur de la Rome antique, qui était armé d’un filet dans une main et d’un trident plus un poignard dans l’autre. Dans une opposition de style recherchée par les organisateurs de jeux du cirque, le rétiaire combattait habituellement contre le mirmillon, lourdement équipé d’un grand bouclier, d’un casque grillagé et d’un glaive. Il balayait souvent l’espace vers l’avant avec son filet dans l’espoir d’y emprisonner son adversaire. S’il réussissait cette immobilisation, il n’avait plus qu’à rabattre le malheureux vers ses armes létales qui l’embrocheraient. Le mangeur face à sa nourriture agit pareillement. Il a abandonné le filet et a fait passer le poignard devenu couteau dans l’autre main et c’est ce dernier qui pousse subtilement les aliments vers la fourchette. La cible est cette fois figée et la victoire est assurée sauf si des petits pois sont au menu.

La complémentarité de la fourchette avec le couteau est entière. Il n’est pas rare qu’elle s’enfonce dans la nourriture, pour l’empêcher de bouger, tandis que l’autre ustensile s’enfonce, tranchant avec sauvagerie encore et encore l’inerte victime, la découpant même en morceaux. On doit ajouter que la fourchette permet de se mesurer à tous types de mets, végétaux ou animaux, que ce soit en les piquant ou les chargeant sur elle-même. Le dépôt en bouche, nécessairement empreint de délicatesse, est sa récompense. D’autres utilisations sont envisageables pour la fourchette. Il n’est évidemment pas possible de partir en guerre équipé d’une telle arme, y compris à l’ère de la miniaturisation des technologies. En revanche, dans le cadre domestique, elle est susceptible d’occasionner des dégâts redoutables. Evidemment, un couteau à viande offre de meilleures garanties mais, quand ça chauffe vraiment dans la cuisine, on est parfois forcé de se munir de ce qu’on a sous la main. Quelques meurtres à la fourchette ont été rapportés dans la presse et, aussi incroyable que cela apparaisse, même des suicides. Un tel niveau de colère envers soi-même semble pourtant assez inimaginable.

L’histoire de la fourchette n’est pas sans intérêt. L’identité de l’inventeur est hélas inconnue. On en trouve des exemplaires dans des temps éloignés, notamment en Chine et en Egypte. Les instruments avec des dents en métal y étaient bien commodes pour attraper des aliments plongés dans des chaudrons brûlants. Quoique moins pressés en général qu’aujourd’hui, les gens n’avaient pas envie d’attendre que l’eau refroidisse pour pouvoir s’en saisir. En argent ou en bronze, des fourchettes étaient également utilisées à l’époque romaine. La distinction entre matériel de cuisine et couvert de table n’est pas toujours très claire. Selon des études, la fourchette de table personnelle aurait été d’usage courant dans l’Empire byzantin au quatrième siècle. Elle atteint au onzième siècle l’Italie, foyer majeur de sa diffusion en Europe. L’entrée en fanfare des pâtes dans le régime alimentaire contribuera à son essor. Néanmoins, la progression sera lente, freinée par l’Eglise, qui saisira immédiatement sa dimension lubrique et satanique.

La pénétration de la fourchette en France est rattachée à un personnage controversé, Catherine de Médicis. Tout raccourci entre l’arrivée de l’instrument à dents dans l’hexagone et le massacre de la Saint Barthelemy, dont elle aurait été la tête pensante, serait cependant exagéré puisque les catholiques ont dépecé les protestants avec d’autres armes. En fait, le gros avantage de la fourchette est qu’elle évite les repas trop salissants. C’est en tout cas ce qui a séduit Henri III, le fils de Catherine, qui n’aimait pas voir les immenses collerettes tachées. Le règne de Louis XIV, qui préférait manger avec ses mains, n’a pu que stopper temporairement la conquête inexorable du couvert de table. Les classes populaires ont accédé à ce luxe plus tard. Pour qu’elles puissent avaler leur bouillie, le support du pain était alors d’un meilleur secours. En dépit de sa démocratisation, la fourchette reste associée à un certain savoir-vivre. Doit-on la positionner à gauche ou à droite de l’assiette ? Pointe en haut ou en bas ? Les pratiques ne sont pas uniformes. Et puis il y a plusieurs types de fourchettes : elles sont de table, à poisson, à escargot… Moins distingué, il y a la fourchette manuelle du rugbyman, dans la mêlée, droit dans les yeux de l’adversaire. Nous ne donnerons pas de nom.

La maxime :

Pic et pic et colégram

Bour et bour et ratatam

VOUS AVEZ DIT PANDEMIE ?

Le 11 mars restera un jour décisif dans l’histoire de l’humanité. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a en effet relevé le statut du covid-19 à « pandémie ». Ce qui signifie que des personnes infectées quelques jours plus tôt par une terrible « épidémie » ont dû d’un coup faire face à un ennemi beaucoup plus puissant encore. Pas cool.

Pan-dé-mie

En fait, épidémie et pandémie cheminent ensemble depuis le dix-huitième siècle. A la différence du covid-19 qui nous vient de Chine, ces deux mots sont d’origine grecque. Selon le Larousse, une épidémie est un « développement et (une) propagation rapide d’une maladie contagieuse, le plus souvent d’origine infectieuse, dans une population ». Un peuple ou une zone géographique seuls sont affectés. Par extension, il est possible d’évoquer une épidémie de suicides – le PDG d’Orange avait tout de même préféré le mot « mode » probablement pour souligner le caractère délibéré de l’acte radical de ses salariés qui avaient quasiment pris au mot les injonctions de la direction du type « allez-vous faire pendre ailleurs ». Normalement, il y a une dimension subie dans une épidémie. A contrario, aucun plumitif n’oserait parler de mode du covid-19. Personne n’a choisi de vivre avec ce virus.

Mentionnons également l’épidémie qui s’était abattue en 1518 sur le Grand Est… déjà. Jean Teulé décrit cet étonnant épisode dans lequel, pris d’une incroyable frénésie, de nombreux Strasbourgeois s’étaient mis à danser ensemble dans les rues. Ils s’étaient trémoussés dans tous les sens jusqu’à ce que leurs forces les abandonnent et que parfois ils meurent d’un arrêt cardiaque. Pour l’Eglise, il s’était agi d’un châtiment céleste. Pour d’autres, une intoxication à l’ergot du seigle était responsable de cette folie collective – ce champignon contient des alcaloïdes dont dérive le LSD. Il est évidement difficile de trancher sans prendre parti. Ce qui est certain est que toutes les personnes avaient été contaminées à la même source et qu’ils ne s’étaient transmis la maladie les uns aux autres. Il n’y avait aucun phénomène de propagation, ni même d’imitation comme on l’observe à la bourse – j’achète, tu achètes, ça monte, je rachète, tu rachètes.

Par contraste, une pandémie implique plus d’une zone géographique, plusieurs foyers – le préfixe « pan » signifie tout. Alors, quand la maladie se répand sur différents continents, touchant une partie importante de la population mondiale, l’emploi du mot est plus approprié. L’OMS a déjà qualifié de pandémies des problèmes de santé non liés à des maladies infectieuses, l’obésité par exemple, parce qu’ils pèsent lourd à l’échelle planétaire. Pendant longtemps, les mots épidémie et pandémie ont été utilisés de manière interchangeable. La logique de globalisation, à savoir cette réduction des distances entre deux points du globe qui permet d’élargir notre horizon, a fini par rendre la distinction entre les deux termes pertinente. Quand la crise est circonscrite à un petit périmètre, c’est une épidémie mais dès qu’elle prend une dimension plus générale, elle devient une pandémie. Pour éviter tout risque de cacophonie, c’est l’OMS et personne d’autre qui décide qu’une maladie atteint le stade de la pandémie.

Il n’y a pas rétroactivité en la matière. L’OMS a été créée en 1948 et n’a pas pour vocation de revisiter le passé. En conséquence, ceux qui qualifient de pandémie la grande peste noire du quatorzième siècle sous prétexte qu’elle a embrasé plusieurs continents et que la Faucheuse ne savait plus où donner de la tête empiètent sur les prérogatives de l’organisation internationale. C’est un authentique abus de langage mais qui n’expose heureusement à aucun type de sanction – d’autant plus que l’OMS a d’autres chats à fouetter par les temps qui courent. Elle se trouve sérieusement sur la sellette pour son action dans la crise du covid-19. Beaucoup se sont montrés étonnés par son attitude qui semblait guidée par une volonté de ne surtout pas froisser la Chine même si les Etats-Unis sont le seul pays à avoir retiré leur concours financier à l’organisation internationale. Il est notamment reproché à l’OMS un retard à l’allumage et une minimisation de l’ampleur de la menace… bien commode pour justifier ses propres manquements.

Les dirigeants chinois n’ont jamais goûté aux tentatives d’ingérences dans ce qu’ils considèrent être leurs propres affaires. Ils ont cherché à traiter le covid-19 dans cette perspective au point de réduire au silence les « lanceurs d’alerte » sur la gravité de la situation. Le statut de pandémie oblige les Etats membres de l’OMS à resserrer leur coopération, à agir de conserve. Etant donné que la Chine est le foyer d’origine du coronavirus, cela aurait signifié un accès immédiat à des informations sensibles que les autorités de l’empire du Milieu n’avaient pas forcément envie de communiquer à la communauté internationale. Des erreurs dans la gestion de la crise auraient pu être mises au jour, voire pire encore. Cette politique de rétention de l’information a naturellement nourri les spéculations sur une éventuelle fuite du virus d’un laboratoire de recherche.

L’OMS ne s’est effectivement pas pressée pour déclarer l’état de pandémie. Des dizaines de millions de Chinois étaient confinés ; le système hospitalier italien n’était pas loin de s’écrouler totalement. Qu’attendait l’organisation internationale ? Le cap des 100 000, 110 000, 150 000 morts devait-il être dépassé pour qu’on ait le droit d’employer le mot pandémie. Nous touchons ici au fond du problème. Il n’existe pas de critère ultime. Le site de l’OMS n’apporte pas d’éclaircissement à ce propos. Il ajoute même à la confusion. Tentant de différencier une pandémie d’une épidémie classique, il s’appuie sur une illustration, le virus de la grippe. L’âge serait crucial. Dans la grippe saisonnière, les décès se produisent prioritairement chez les personnes âgées alors que, s’il s’agit d’une pandémie, ils « surviennent chez des gens plus jeunes, aussi bien en bonne santé que souffrant de maladies chroniques »… en contradiction avec les données du covid-19. L’OMS aurait été assez avisée de prendre un autre exemple. Avec de telles maladresses, le pays de Xi Jinping n’est pas près d’être bridé, ni de courber l’échine.

Conseils de lecture :
Evitez les pizza à l’ananas,
C’est pas bon

 

 

VARIATIONS TOMATOLOGIQUES

Combinée à du concombre, elle s’invite dans nos assiettes en répondant au doux nom de légume. C’est une erreur : la tomate est un fruit. Un produit qui s’amuse ainsi à dissimuler son identité doit avoir certainement des choses bien intéressantes à nous dire.

tomate

Les curieux qui s’aventurent à ouvrir des livres d’histoire économique en retiennent que le fordisme a fait entrer le capitalisme dans une nouvelle ère. Le patron automobile Henry Ford aurait introduit la chaîne de montage afin de réduire les coûts de fabrication de son unique modèle, la Ford T, toujours dans une logique de réduction des coûts, autorisant les consommateurs à décider de sa couleur du moment que c’était le noir – devinez pour quelle raison. Dans un livre savoureux, Jean-Pierre Malet vient rectifier les faits à propos. Quelques années avant Ford, l’entreprise Heinz déjà utilisait un circuit de rails automatiques sur lequel circulaient les bouteilles de ketchup. Grâce au procédé, la production passa d’ailleurs en deux ans de 2 millions à 12 millions de bouteilles. De façon similaire, les consommateurs pouvaient choisir la couleur du moment qu’il s’agissait du rouge, l’ingrédient dominant du produit étant la tomate. C’est donc plutôt du heinzisme qu’il aurait fallu parler. Une différence oppose toutefois les deux hommes : en doublant le salaire de ses ouvriers, Ford permit au marché d’absorber la hausse de la production ; rien de tel chez Heinz, ses bouteilles se vendaient seules comme des petits pains.

Entre 1961 et 2013, la production de pommes de terre a été multipliée par deux et demi tandis que celle de tomates l’était par six. Manifestement, les fans de « junk food » versent de plus en plus de ketchup sur leurs frites ! En vérité, les usages de la tomate comme matière première sont extrêmement nombreux. C’est un produit que l’on peut mettre quasiment à toutes les sauces : concentré, purée, tomates pelées… Il convient de préciser à cet égard que, quand on parle de l’or rouge, on pense moins au fruit qui se trouve au rayon légumes du supermarché qu’à la tomate industrielle. La fiche signalétique des deux produits empêche toute confusion. Née il y a belle lurette en Amérique du Sud, la tomate dans nos assiettes, est ronde et gorgée d’eau. L’industrielle est allongée, dure, de peau extrêmement épaisse et contenant très peu d’eau. Ces caractéristiques ont été savamment pensées puisque l’objectif est qu’elle puisse à la fois supporter le transport dans des barils sans être écrasée et être transformée facilement par évaporation en concentré. C’est une création artificielle de la recherche agronomique. Ne  jetez pas une tomate industrielle sur un mauvais acteur ou sur la femme adultère : vous pourriez être accusé de tentative de meurtre.

Le circuit de la tomate industrielle est très instructif de certaines pratiques inévitables avec la mondialisation. Les Chinois se sont emparés du sujet. Ils cultivent massivement la tomate industrielle, la transforment et l’exportent. Pour résister à l’invasion rouge, il est fait référence ici à la couleur du fruit plus qu’au régime politique qui n’est plus vraiment communiste, la stratégie de la qualité est la meilleure option. Dans le domaine du textile, les Italiens s’étaient préparés de longue date à l’admission de la Chine au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) synonyme d’un déferlement de slips made in China en Europe. En se réorientant vers le textile de luxe, ils ont conservé 80 % de leurs emplois dans le secteur entre 1994 et 2004 – durant la même période, moins réactifs, les Français n’en ont sauvegardé que 50 %. Pour la tomate, c’est exactement la même limonade. Dans le nord de l’Italie, le géant de la filière Petti mène une politique de différenciation sur la qualité. Avec des tomates cultivées localement, même pour un rustaud, il n’y a pas photo. La sauce tomate 100 % toscane est incomparablement meilleure.

Seulement voilà, le refrain est bien connu : la grande distribution tire les prix vers le bas. Le textile de luxe échappe à cette pression puisqu’un joli costume se vend dans une boutique spécialisée. Pour ce qui est du concentré de tomate, ce n’est hélas pas envisageable même si l’idée est probablement à creuser. Le consommateur l’achètera habituellement en grande surface. Prise entre le marteau et l’enclume, la compagnie Petti importe aussi dans le sud de l’Italie de la matière première chinoise qu’elle transforme elle-même. Enfin, le mot « transforme » est un peu exagéré. Toute l’astuce consiste à s’appuyer sur le régime douanier du « transit temporaire » qui exonère de taxes les marchandises qui proviennent hors de l’Europe à conditions qu’elles soient retravaillées sur place et réexportées hors de l’Union. Concrètement, il suffit de s’approvisionner en triple concentré de tomate chinois, d’y ajouter un peu d’eau et de sel pour en faire du double concentré italien.

Une partie de cette production est vendue dans des pays comme la France ou l’Allemagne. L’entreprise doit donc acquitter les 14,4 % de droits de douane mais ce n’est pas dramatique. Les quelques 200 000 tonnes d’achat de triple concentré permettent aux Italiens de négocier des prix attractifs avec leurs fournisseurs. De cette manière, tout le monde semble content : les Chinois écoulent leur production, les Italiens répondent au cahier des charges des grandes surfaces et les consommateurs ne mettent pas en danger le budget familial pour acheter leur petit tube rouge. Les grognons n’oublieront pas de dire que c’est une regrettable victoire de la malbouffe. Il y a pourtant bien pire. Le triple concentré chinois est périssable. Plus un baril est vieux, plus son prix est bas. Il arrive que les douaniers italiens interdisent à une cargaison qui ne répond pas aux normes sanitaires de l’Union de fouler le sol européen. Elle n’est pas détruite mais réexpédiée à l’envoyeur, lequel saura en faire bon usage. Il y a toujours des pays avec des réglementations plus souples ou des opportunités de corruption. Dans les faits, le périmé finit souvent sa vie sur le continent africain. Les saisies y sont fréquentes et les non saisies, qui sont également très nombreuses, se retrouvent dans les assiettes.

Conseils de lecture :

Gourbillon Jean-Marc, La tomate, Magasin Pittoresque, 2016
Malet Jean-Baptiste, L’empire de l’or rouge, Fayard, Paris, 2017