VOUS AVEZ DIT PANDEMIE ?

Le 11 mars restera un jour décisif dans l’histoire de l’humanité. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a en effet relevé le statut du covid-19 à « pandémie ». Ce qui signifie que des personnes infectées quelques jours plus tôt par une terrible « épidémie » ont dû d’un coup faire face à un ennemi beaucoup plus puissant encore. Pas cool.

Pan-dé-mie

En fait, épidémie et pandémie cheminent ensemble depuis le dix-huitième siècle. A la différence du covid-19 qui nous vient de Chine, ces deux mots sont d’origine grecque. Selon le Larousse, une épidémie est un « développement et (une) propagation rapide d’une maladie contagieuse, le plus souvent d’origine infectieuse, dans une population ». Un peuple ou une zone géographique seuls sont affectés. Par extension, il est possible d’évoquer une épidémie de suicides – le PDG d’Orange avait tout de même préféré le mot « mode » probablement pour souligner le caractère délibéré de l’acte radical de ses salariés qui avaient quasiment pris au mot les injonctions de la direction du type « allez-vous faire pendre ailleurs ». Normalement, il y a une dimension subie dans une épidémie. A contrario, aucun plumitif n’oserait parler de mode du covid-19. Personne n’a choisi de vivre avec ce virus.

Mentionnons également l’épidémie qui s’était abattue en 1518 sur le Grand Est… déjà. Jean Teulé décrit cet étonnant épisode dans lequel, pris d’une incroyable frénésie, de nombreux Strasbourgeois s’étaient mis à danser ensemble dans les rues. Ils s’étaient trémoussés dans tous les sens jusqu’à ce que leurs forces les abandonnent et que parfois ils meurent d’un arrêt cardiaque. Pour l’Eglise, il s’était agi d’un châtiment céleste. Pour d’autres, une intoxication à l’ergot du seigle était responsable de cette folie collective – ce champignon contient des alcaloïdes dont dérive le LSD. Il est évidement difficile de trancher sans prendre parti. Ce qui est certain est que toutes les personnes avaient été contaminées à la même source et qu’ils ne s’étaient transmis la maladie les uns aux autres. Il n’y avait aucun phénomène de propagation, ni même d’imitation comme on l’observe à la bourse – j’achète, tu achètes, ça monte, je rachète, tu rachètes.

Par contraste, une pandémie implique plus d’une zone géographique, plusieurs foyers – le préfixe « pan » signifie tout. Alors, quand la maladie se répand sur différents continents, touchant une partie importante de la population mondiale, l’emploi du mot est plus approprié. L’OMS a déjà qualifié de pandémies des problèmes de santé non liés à des maladies infectieuses, l’obésité par exemple, parce qu’ils pèsent lourd à l’échelle planétaire. Pendant longtemps, les mots épidémie et pandémie ont été utilisés de manière interchangeable. La logique de globalisation, à savoir cette réduction des distances entre deux points du globe qui permet d’élargir notre horizon, a fini par rendre la distinction entre les deux termes pertinente. Quand la crise est circonscrite à un petit périmètre, c’est une épidémie mais dès qu’elle prend une dimension plus générale, elle devient une pandémie. Pour éviter tout risque de cacophonie, c’est l’OMS et personne d’autre qui décide qu’une maladie atteint le stade de la pandémie.

Il n’y a pas rétroactivité en la matière. L’OMS a été créée en 1948 et n’a pas pour vocation de revisiter le passé. En conséquence, ceux qui qualifient de pandémie la grande peste noire du quatorzième siècle sous prétexte qu’elle a embrasé plusieurs continents et que la Faucheuse ne savait plus où donner de la tête empiètent sur les prérogatives de l’organisation internationale. C’est un authentique abus de langage mais qui n’expose heureusement à aucun type de sanction – d’autant plus que l’OMS a d’autres chats à fouetter par les temps qui courent. Elle se trouve sérieusement sur la sellette pour son action dans la crise du covid-19. Beaucoup se sont montrés étonnés par son attitude qui semblait guidée par une volonté de ne surtout pas froisser la Chine même si les Etats-Unis sont le seul pays à avoir retiré leur concours financier à l’organisation internationale. Il est notamment reproché à l’OMS un retard à l’allumage et une minimisation de l’ampleur de la menace… bien commode pour justifier ses propres manquements.

Les dirigeants chinois n’ont jamais goûté aux tentatives d’ingérences dans ce qu’ils considèrent être leurs propres affaires. Ils ont cherché à traiter le covid-19 dans cette perspective au point de réduire au silence les « lanceurs d’alerte » sur la gravité de la situation. Le statut de pandémie oblige les Etats membres de l’OMS à resserrer leur coopération, à agir de conserve. Etant donné que la Chine est le foyer d’origine du coronavirus, cela aurait signifié un accès immédiat à des informations sensibles que les autorités de l’empire du Milieu n’avaient pas forcément envie de communiquer à la communauté internationale. Des erreurs dans la gestion de la crise auraient pu être mises au jour, voire pire encore. Cette politique de rétention de l’information a naturellement nourri les spéculations sur une éventuelle fuite du virus d’un laboratoire de recherche.

L’OMS ne s’est effectivement pas pressée pour déclarer l’état de pandémie. Des dizaines de millions de Chinois étaient confinés ; le système hospitalier italien n’était pas loin de s’écrouler totalement. Qu’attendait l’organisation internationale ? Le cap des 100 000, 110 000, 150 000 morts devait-il être dépassé pour qu’on ait le droit d’employer le mot pandémie. Nous touchons ici au fond du problème. Il n’existe pas de critère ultime. Le site de l’OMS n’apporte pas d’éclaircissement à ce propos. Il ajoute même à la confusion. Tentant de différencier une pandémie d’une épidémie classique, il s’appuie sur une illustration, le virus de la grippe. L’âge serait crucial. Dans la grippe saisonnière, les décès se produisent prioritairement chez les personnes âgées alors que, s’il s’agit d’une pandémie, ils « surviennent chez des gens plus jeunes, aussi bien en bonne santé que souffrant de maladies chroniques »… en contradiction avec les données du covid-19. L’OMS aurait été assez avisée de prendre un autre exemple. Avec de telles maladresses, le pays de Xi Jinping n’est pas près d’être bridé, ni de courber l’échine.

Conseils de lecture :
Evitez les pizza à l’ananas,
C’est pas bon

 

 

VARIATIONS TOMATOLOGIQUES

Combinée à du concombre, elle s’invite dans nos assiettes en répondant au doux nom de légume. C’est une erreur : la tomate est un fruit. Un produit qui s’amuse ainsi à dissimuler son identité doit avoir certainement des choses bien intéressantes à nous dire.

tomate

Les curieux qui s’aventurent à ouvrir des livres d’histoire économique en retiennent que le fordisme a fait entrer le capitalisme dans une nouvelle ère. Le patron automobile Henry Ford aurait introduit la chaîne de montage afin de réduire les coûts de fabrication de son unique modèle, la Ford T, toujours dans une logique de réduction des coûts, autorisant les consommateurs à décider de sa couleur du moment que c’était le noir – devinez pour quelle raison. Dans un livre savoureux, Jean-Pierre Malet vient rectifier les faits à propos. Quelques années avant Ford, l’entreprise Heinz déjà utilisait un circuit de rails automatiques sur lequel circulaient les bouteilles de ketchup. Grâce au procédé, la production passa d’ailleurs en deux ans de 2 millions à 12 millions de bouteilles. De façon similaire, les consommateurs pouvaient choisir la couleur du moment qu’il s’agissait du rouge, l’ingrédient dominant du produit étant la tomate. C’est donc plutôt du heinzisme qu’il aurait fallu parler. Une différence oppose toutefois les deux hommes : en doublant le salaire de ses ouvriers, Ford permit au marché d’absorber la hausse de la production ; rien de tel chez Heinz, ses bouteilles se vendaient seules comme des petits pains.

Entre 1961 et 2013, la production de pommes de terre a été multipliée par deux et demi tandis que celle de tomates l’était par six. Manifestement, les fans de « junk food » versent de plus en plus de ketchup sur leurs frites ! En vérité, les usages de la tomate comme matière première sont extrêmement nombreux. C’est un produit que l’on peut mettre quasiment à toutes les sauces : concentré, purée, tomates pelées… Il convient de préciser à cet égard que, quand on parle de l’or rouge, on pense moins au fruit qui se trouve au rayon légumes du supermarché qu’à la tomate industrielle. La fiche signalétique des deux produits empêche toute confusion. Née il y a belle lurette en Amérique du Sud, la tomate dans nos assiettes, est ronde et gorgée d’eau. L’industrielle est allongée, dure, de peau extrêmement épaisse et contenant très peu d’eau. Ces caractéristiques ont été savamment pensées puisque l’objectif est qu’elle puisse à la fois supporter le transport dans des barils sans être écrasée et être transformée facilement par évaporation en concentré. C’est une création artificielle de la recherche agronomique. Ne  jetez pas une tomate industrielle sur un mauvais acteur ou sur la femme adultère : vous pourriez être accusé de tentative de meurtre.

Le circuit de la tomate industrielle est très instructif de certaines pratiques inévitables avec la mondialisation. Les Chinois se sont emparés du sujet. Ils cultivent massivement la tomate industrielle, la transforment et l’exportent. Pour résister à l’invasion rouge, il est fait référence ici à la couleur du fruit plus qu’au régime politique qui n’est plus vraiment communiste, la stratégie de la qualité est la meilleure option. Dans le domaine du textile, les Italiens s’étaient préparés de longue date à l’admission de la Chine au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) synonyme d’un déferlement de slips made in China en Europe. En se réorientant vers le textile de luxe, ils ont conservé 80 % de leurs emplois dans le secteur entre 1994 et 2004 – durant la même période, moins réactifs, les Français n’en ont sauvegardé que 50 %. Pour la tomate, c’est exactement la même limonade. Dans le nord de l’Italie, le géant de la filière Petti mène une politique de différenciation sur la qualité. Avec des tomates cultivées localement, même pour un rustaud, il n’y a pas photo. La sauce tomate 100 % toscane est incomparablement meilleure.

Seulement voilà, le refrain est bien connu : la grande distribution tire les prix vers le bas. Le textile de luxe échappe à cette pression puisqu’un joli costume se vend dans une boutique spécialisée. Pour ce qui est du concentré de tomate, ce n’est hélas pas envisageable même si l’idée est probablement à creuser. Le consommateur l’achètera habituellement en grande surface. Prise entre le marteau et l’enclume, la compagnie Petti importe aussi dans le sud de l’Italie de la matière première chinoise qu’elle transforme elle-même. Enfin, le mot « transforme » est un peu exagéré. Toute l’astuce consiste à s’appuyer sur le régime douanier du « transit temporaire » qui exonère de taxes les marchandises qui proviennent hors de l’Europe à conditions qu’elles soient retravaillées sur place et réexportées hors de l’Union. Concrètement, il suffit de s’approvisionner en triple concentré de tomate chinois, d’y ajouter un peu d’eau et de sel pour en faire du double concentré italien.

Une partie de cette production est vendue dans des pays comme la France ou l’Allemagne. L’entreprise doit donc acquitter les 14,4 % de droits de douane mais ce n’est pas dramatique. Les quelques 200 000 tonnes d’achat de triple concentré permettent aux Italiens de négocier des prix attractifs avec leurs fournisseurs. De cette manière, tout le monde semble content : les Chinois écoulent leur production, les Italiens répondent au cahier des charges des grandes surfaces et les consommateurs ne mettent pas en danger le budget familial pour acheter leur petit tube rouge. Les grognons n’oublieront pas de dire que c’est une regrettable victoire de la malbouffe. Il y a pourtant bien pire. Le triple concentré chinois est périssable. Plus un baril est vieux, plus son prix est bas. Il arrive que les douaniers italiens interdisent à une cargaison qui ne répond pas aux normes sanitaires de l’Union de fouler le sol européen. Elle n’est pas détruite mais réexpédiée à l’envoyeur, lequel saura en faire bon usage. Il y a toujours des pays avec des réglementations plus souples ou des opportunités de corruption. Dans les faits, le périmé finit souvent sa vie sur le continent africain. Les saisies y sont fréquentes et les non saisies, qui sont également très nombreuses, se retrouvent dans les assiettes.

Conseils de lecture :

Gourbillon Jean-Marc, La tomate, Magasin Pittoresque, 2016
Malet Jean-Baptiste, L’empire de l’or rouge, Fayard, Paris, 2017