ABONDANCE DE BIENS NUIT CERTAINS JOURS

Pour beaucoup, l’aphorisme de Francis Blanche « mieux vaut être riche et en bonne santé que pauvre et malade » est une lapalissade. Heureusement que les économistes sont là pour proposer sa remise en cause : les pays richement pourvus en ressources naturelles rencontrent parfois de telles difficultés que d’aucuns affirment qu’ils seraient même victimes d’une « malédiction ».

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Comment expliquer que des pays abondamment dotés en pétrole ou en minerais comme le cuivre, le tungstène, l’uranium, l’or, le cobalt ou encore en diamants connaissent un faible niveau de croissance économique, maintenant la majorité de la population sous le seuil de pauvreté, et soient caractérisés par un régime politique qui n’est pas réellement démocratique? La République du Congo est un cas d’école. Ce pays n’a jamais décollé économiquement malgré la richesse exceptionnelle de son sous-sol. Il est possible que la bataille pour leur appropriation, notamment le rare et stratégique coltan, nourrisse les combats entre les factions qui se déchirent aujourd’hui sur son territoire. Cependant, l’ex Zaïre n’a pas toujours été en guerre. Dirigé d’une main de fer pendant plus de 30 ans par le maréchal Mobutu, il a vécu dans un calme relatif durant cette période et la situation économique de la majorité de sa population n’était alors guère plus enviable. Que des individus fortunés ne soient pas incités à travailler est compréhensible mais qu’un pays soit plongé dans l’apathie l’est beaucoup moins.

Plusieurs arguments économiques sont susceptibles d’être invoqués pour rendre compte du phénomène. Tout d’abord, la volatilité du cours des matières premières rend les pays qui en dépendent extrêmement fragiles. Quand les cours baissent, des ressources financières viennent brutalement à manquer. La politique gouvernementale est révisée. Des projets ambitieux doivent être abandonnés. De plus, l’exportation massive de pétrole ou de minerais conduit parfois à une balance commerciale excédentaire, synonyme d’appréciation de la monnaie, laquelle obère la prospérité d’autres secteurs de l’économie. Cette problématique n’est pas spécifique aux pays en développement. Elle porte d’ailleurs le nom de « syndrome hollandais » puisque, dans les années 1960, la découverte de gisements pétroliers a pesé sur la compétitivité des entreprises industrielles des Pays-Bas. Le florin fort les pénalisait lourdement. Enfin, dernier élément, l’affectation de ressources productives à l’exploitation des richesses du sous-sol s’avère singulièrement coûteuse dans certaines circonstances.

La colonisation est intéressante à cet égard puisque les ressources naturelles se situent au départ à l’étranger. Le pillage et les massacres d’indigènes indociles sont indiscutables mais cette évidence s’accompagne d’une idée reçue qui l’est beaucoup moins : la colonisation aurait été une entreprise éminemment rentable sur le plan économique. Le recours à la soldatesque, la mobilisation de personnel administratif et la création d’infrastructures (routes, chemin de fer…) ont mobilisé des facteurs de production qui auraient pu être employés dans d’autres activités productives. Paul Bairoch a insisté sur le fait que la croissance économique des puissances coloniales a été inférieure à celle d’autres pays développés non colonisateurs entre les dix-neuvième et vingtième siècles. L’Espagne a perdu sa suprématie en Europe quand elle a envoyé des générations de conquistadors ramener des métaux précieux des Amériques quelques siècles plus tôt. Au même moment, les Néerlandais et Britanniques se focalisaient avec sagacité sur leur appareil productif.

La dimension politique ne peut être négligée dans la colonisation bien sûr. Elle ne l’est pas davantage dans la « malédiction des ressources naturelles ». En effet, toutes ces richesses suscitent des convoitises à l’intérieur des pays concernés. Des intérêts privés finissent par les accaparer à leur unique bénéfice. La rente qu’elles procurent profite à des clans et non à la collectivité. Par nature, les matières premières sont propices à toutes sortes de détournements ou de combines à l’odeur de corruption. Le scandale des « biens mal acquis » en témoigne. Des proches de dirigeants de pays situés pour l’essentiel en Afrique ont été accusés de détenir entre 100 et 200 milliards de dollars d’avoirs dans les pays du Nord ou des paradis fiscaux. En 2017, Teodorin Obiang, le vice-Président de la Guinée Equatoriale était condamné à 3 ans de prison avec sursis et à la confiscation intégrale de ses biens sur le territoire français d’une valeur estimée à 150 millions de dollars. Tous ces comportements prédateurs impliquent une organisation de la société, des institutions, peu favorables à la croissance économique et à la démocratie.

La tragédie qui a frappé les Osages dans les premières décennies du vingtième siècle est une preuve supplémentaire de la malédiction. Comme de nombreuses autres nations amérindiennes, les Osages furent obligés de se déplacer pour libérer de l’espace aux flux d’immigrants blancs qui déferlaient sur les Etats-Unis. En s’installant au bout du compte dans l’Oklahoma sur des terres peu fertiles, ils firent le pari de la tranquillité. Raté. Ils n’auraient jamais pu deviner que sous leurs pieds dormaient de fabuleuses réserves pétrolières. Leur exploitation transforma une grosse partie des membres de la communauté en millionnaires. Ils venaient de toucher le jackpot. C’est précisément à cet endroit que leur tragédie débute. Les Amérindiens étaient considérés comme des citoyens de seconde zone. Il n’était pas pensable de les autoriser à dépenser leur magot comme bon leur semblait. Des curateurs furent désignés pour les aider à gérer leur richesse.

Grâce à cette politique raciste, une industrie de l’escroquerie se mit en place et permit de dépouiller méthodiquement les nouveaux riches. Pire même. L’assassinat fut pratiqué sur une large échelle parce que, par de savantes alliances matrimoniales entre blancs et peaux-rouges, récupérer les droits de propriété devenait envisageable. David Grann relate ce scandale dans une brillante enquête. L’adaptation cinématographique que Martin Scorsese et Leonardo DiCaprio tournent actuellement révèlera probablement comment un des criminels a été neutralisé mais laissera certainement de côté les dizaines de meurtres qui restent non élucidés. Il n’est évidemment pas question de douter de la sagesse de Francis Blanche, attestée en particulier par son incarnation du Sâr Rabindranath Duval. Que ses mânes se souviennent juste que les économistes sont d’infatigables poils à gratter et qu’il convient de s’en méfier…

Conseils de lecture :

Bairoch Paul, Mythes et paradoxes de l’histoire économique, Paris, La Découverte, 2005.
Grann David, La note américaine, Paris, Globe, 2018.