DE QUOI LE CONFINEMENT EST-IL LE NOM ?

Qu’un jour l’économie mondiale se retrouve paralysée, les entreprises fermées et la population confinée chez elle pendant de nombreuses semaines était un scénario invraisemblable. Il était essentiel que les réflexions soient à la hauteur de l’événement. Pourquoi rester au niveau des pâquerettes ?

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Le président de la République et le Premier ministre ont parfaitement réussi à se coordonner sur un point au moins, la justification de la politique française. Dans leurs allocutions respectives, les deux têtes de l’exécutif ont toujours veillé à préciser que l’objectif du confinement était de protéger les plus fragiles. Non sans avoir parfois souligné le manque de matériel, mais nous n’allons pas réveillonner sur ce constat, les commentateurs leur ont allègrement emboîté le pas. Cette politique a suscité un immense respect chez de nombreux humanistes. Que l’on accepte délibérément de violenter le PIB pour sauver des vies, celles des plus vulnérables, avait quelque chose de revigorant. Peut-être pouvait-on y voir un signe. C’était l’épreuve dont nous avions besoin pour devenir moins matérialistes et égoïstes, plus solidaires et enclins à l’élévation. Une chose va changer malgré tout : après le déconfinement, les Français devront apprendre à gérer leurs stocks de farine, d’huile et de PQ. Ils n’ont probablement pas fini de manger des gâteaux et d’aller aux toilettes.

Ce prétendu sursaut humaniste s’est heurté à un flot de critiques plus ou moins justifié. Le rapport des occidentaux à la mort serait, si l’on peut dire, maladif. Malgré son nom, André Comte Sponville n’aime pas le dénombrement macabre des morts. Dans sa réflexion, il s’appuie sur Montaigne: « tu ne meurs pas de ce que tu es malade ; tu meurs de ce que tu es vivant ». Les médias rappellent sans relâche les ravages de la grippe de Hong Kong en 1968-1969 que tout le monde a oubliée. A cette époque, on n’avait pourtant ni mis l’économie à l’arrêt, ni arrêté le championnat de football. A partir de là, le raisonnement est limpide. Il serait sain de cesser de surréagir à la mort, de maîtriser ses émotions et de l’accepter avec davantage de sérénité. L’âge moyen des décès se situe aux alentours de quatre-vingts ans. Autrement dit, ce sont des personnes qui ont fait leur temps. Soucions-nous davantage de l’avenir, des forces vives de la nation mises à mal par le coronavirus. Dans le même ordre d’idée, Spinoza nous avait pourtant averti : «l’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie».

Il n’est pas faux qu’il y a une dimension culturelle à notre attitude. L’anthropologue Colin Turbull a relaté le cas des Iks, une tribu vivant dans le Nord de l’Ouganda. Privés de leur territoire de chasse, ils ont été amenés à modifier totalement leurs pratiques. Les comportements coopératifs ont été abolis et remplacés par des conduites individualistes que beaucoup d’entre nous qualifieraient de cruelles. Par exemple, il n’y a pas de scène plus drôle pour un Ik qu’un vieillard tombé par terre et à qui il est possible de ravir le peu de nourriture qu’il avait dans la bouche. Parler d’« atrocité » à cet égard n’est pas neutre. C’est assurément un jugement de valeur… Personne ne reprochera aux Iks une lecture un peu hâtive de Spinoza. De la même manière, Comte Sponville ne fait certainement pas l’apologie de ce modèle social. D’ailleurs, quand il pique sa colère, on comprend qu’il ne défend pas son intérêt personnel puisqu’il est septuagénaire. Il pense aux jeunes générations. Adopter une posture héroïque – en prônant le déconfinement, il s’expose – mérite le respect.

En fait, beaucoup sont convaincus que l’obsession de la protection des aînés oblitère le futur de nombreuses générations. Cette position est défendue par les milieux d’affaires, par des cyniques qui voient avec la pandémie une occasion unique de régler la question de la dépendance, par des philosophes libéraux et même par des progressistes qui soutiennent que les faibles dont il convient de prendre soin ne sont pas les octogénaires mais les classes défavorisées, la jeunesse à l’abandon et les précaires de tous bords, qui sont massivement touchés par le covid-19. Soyons clair. Tout d’abord, ce n’est pas parce que tout le monde avance la même idée qu’elle est forcément fausse. De plus, on a tout à fait le droit de considérer que, si un choix devrait être effectué entre les anciens et les démunis, ce sont ces derniers qu’il faudrait privilégier. Dans nos sociétés individualistes, c’est effectivement cohérent. Cela ne signifierait pas que nous sommes devenus comme les Iks. Pas encore. Il y a cependant une faille dans cette analyse, un vrai hic.

Le problème est que la prémisse est erronée. La thèse selon laquelle le confinement visait à protéger les plus faibles est tout bonnement grotesque. Quand on voit ce qui s’est passé dans les EHPAD, laissées à l’abandon, on reste interdit face à l’utilisation d’un tel argument. Si c’est de cette manière que vous avez pris soin des aînés, pourquoi ne leur avez-vous pas fichu la paix ? En déclarant officiellement forfait sur ce front, vous auriez au moins permis que des initiatives privées prennent le relais et viennent à leur secours. Dans certaines EHPAD, les personnels ont pris l’initiative de s’enfermer le temps du confinement pour éviter d’y introduire le virus. Là, on peut parler sérieusement de démarche éthique. Parce que, c’est bien beau d’interdire la visite des parents mais, quand les personnels entrent et sortent, qu’il y a de nombreux porteurs asymptomatiques et pas de tests de dépistage ou de masques, ce n’est quand même pas compliqué de comprendre qu’on va provoquer une boucherie, non ? Le confinement a empêché un tri trop sélectif des patients dans les hôpitaux. C’est tout et rien d’autre. Notre société ne pouvait supporter que des personnes de quarante ans ne soient pas traitées par manque de lits ou de matériel. Il est ici le progrès.

Conseils de lecture :
Sortez couvert
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