METTRE LES FORMES

Georges Clemenceau avait asséné : « Les fonctionnaires sont les meilleurs maris ; quand ils rentrent le soir à la maison, ils ne sont pas fatigués et ont déjà lu le journal ». Cette petite blague est datée. On ne lit plus le journal. Elle permet d’introduire toutefois un article sur les arcanes de la bureaucratie. Saga gratte-papier, attention les secousses !

D’après le sociologue Max Weber, le pouvoir est susceptible de reposer sur trois types de ressorts : le charisme d’un meneur, la tradition ou la logique légale rationnelle. La domination charismatique s’appuie sur les qualités personnelles du leader. Elle a tendance à s’étioler au fil du temps. La domination traditionnelle décrit une société qui fonctionne d’après des coutumes ancestrales dont l’origine est incertaine, dont l’existence n’est pas forcément nécessaire mais que personne ne s’aventurerait à remettre en cause : elles cimentent le corps social. La domination légale rationnelle est caractérisée par la présence de règles impersonnelles dont la vocation est de permettre à la collectivité d’afficher un haut niveau d’efficacité. C’est pourquoi elles sont destinées à évoluer au gré des changements qui se produisent dans l’environnement. La « supériorité » de l’Occident résiderait dans le fait qu’il s’est engagé dans la voie légale rationnelle. Le progrès scientifique accompagne la démarche tandis que la « bureaucratie » est décrite comme l’incarnation de ce tournant historique.

Face à une administration imbécile, il n’est d’autre recours que de fournir les pièces justificatives demandées et de se soumettre docilement aux exigences les plus ridicules. Le citoyen pourra toujours prier pour que des oreilles d’âne poussent au fonctionnaire borné, qu’un troisième œil lui apparaisse au milieu du visage et que des vers de terre lui sortent du nez mais cette attitude est considérée comme anachronique de nos jours. Les malédictions et le pouvoir des sorciers ne sont pas la solution adéquate dans ces circonstances. A cet égard, Weber parle de « désenchantement du monde ». La magie, la poésie et l’imagination sont désormais réduites à des champs très restreints. Elles ne doivent pas polluer notre vie quotidienne. En ce sens, la modernité occidentale n’a pas trop de quoi se vanter. La seule manière de contrer une directive de l’administration est de lui opposer un article d’un autre règlement. Le juge a omis de signer un formulaire. Si l’avocat du violeur a bien fait son travail, son client sera bientôt remis en liberté et pourra à nouveau exercer ses talents. C’est ce qui rend notre société si glorieuse et ceux qui ne le comprennent pas ne voient pas que, sans cela, nous serions encore au Moyen Age.

Ceux qui pensent de la sorte ont raison et tort à la fois. En étant axé sur des règles fixées à l’avance, le monde moderne a indiscutablement effectué un grand bond en avant. Il a offert à ses habitants une véritable visibilité, une capacité à se projeter, tout en réduisant le niveau de violence générale. Pourtant, il n’y aurait rien de plus idiot que de diviniser ou idolâtrer ces règles. Tout d’abord, elles ne sont pas neutres. Elles privilégient des groupes particuliers au détriment d’autres. Et puis, indépendamment de cette dimension politique, leur mise en application est extrêmement pernicieuse. Le formalisme bureaucratique s’apparente à une troupe de coq sans tête qui court dans tous les sens et, telles des métastases, croît tous les jours – d’où ses incohérences. En outre, cette organisation de la société déresponsabilise les maillons de la chaîne administrative. La défense des participants à la Shoah, d’Eichmann au soldat sur le terrain explosant la cervelle d’un enfant, n’a jamais varié : «  Nous obéissions à des ordres », comme s’il fallait différencier Hitler, le seul responsable, et le reste de la population allemande. Les historiens ont montré que cette perspective était entièrement biaisée.  

Evidemment, il n’est pas question de prétendre que tous les employés – on n’ose écrire collaborateurs – des organisations bureaucratiques sont des nazis. On pourrait d’ailleurs dire de même pour la population allemande qui a tout de même comptabilisé quelques résistants pendant la guerre. Il n’est pas rare que des bureaucrates utilisent les informations dont ils disposent au service du Bien : « Je ne vais pas vous faire revenir pour si peu. Je devrais pouvoir régler le problème autrement ». Il arrive également que d’autres éprouvent un malaise face à leur mission. Voici un échange tiré d’une expérience personnelle :

– « C’est à propos de la cessation de vos droits d’auteur à notre revue.

– Je vous ai pourtant renvoyé le formulaire.

– Pourriez-vous le remplir à nouveau SVP ? La dernière lettre du titre est hors du cadre dédié.

– Vous ne voyez pas qu’il s’agit d’un N ?

– Si mais ce n’est pas dans le cadre. Je suis confus mais je dois insister. Sinon, vous ne serez pas publié.

– OK, je recommence.

– Merci, merci et désolé vraiment ».

Cependant, les postes administratifs ne sont pas occupés que par des gens serviables ou gênés par leur tâche. Y sévissent aussi des orthodoxes intransigeants qui traquent les suppôts du zigzag. Sur le plan humain, ce sont le plus souvent des pervers narcissiques, des frustrés de la vie, des rats dégoûtants. Michel Crozier et Eberhard Friedberg ont mis au jour leur action. En avance sur leur temps, les deux chercheurs sont partis du postulat que la compréhension des mécanismes organisationnels ne doit pas se focaliser sur les propos des dirigeants. Chaque membre de la structure dispose de marges de manœuvre. Ce minimum de pouvoir qu’a tout individu se mesure par sa capacité de nuisance. Au bout du compte, c’est dans les échelons intermédiaires que l’on trouve les haineux, les vindicatifs. En haut de la hiérarchie, les chefs trustent les avantages, accumulant distinctions et récompenses. Ils n’ont aucune raison d’être haineux. En bas, les opérateurs ont l’habitude de ne compter pour rien. Ecrasés économiquement, leur préoccupation est juste de surnager. En revanche, au milieu, la concentration de ressentiment est immense. Les subalternes non promus estiment le mériter et n’ont pas de souci de revenu. Donnez-leur un pouvoir de pourrir la vie d’autrui disproportionné au regard de leur statut, comme dans le consulat d’un pays développé, et vous observez alors ce que l’humanité a de pire.    

Devinette :    

Quelle est la différence entre un testeur de thermomètre chez Johnson et Johnson et un employé de consulat ? Dans un cas, l’individu reçoit la carotte et, dans l’autre, il la met.