PA-TA-TRACE

Il fut un temps, pas si lointain, où « suivre les traces de quelqu’un » pouvait être considéré comme un compliment. Cela signifiait que l’on se montrait digne d’un illustre devancier, que l’on se trouvait dans son sillage. Aujourd’hui, la connotation est devenue essentiellement négative. Un manque d’originalité et surtout une lourde indiscrétion sont désormais accolés à cette pratique.

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Lorsqu’il a évoqué sa stratégie de déconfinement dans son allocution du 13 avril, le président de la République s’est logiquement attardé sur les moyens qu’il conviendra de mettre en œuvre pour que la France résiste mieux à la deuxième vague qu’à la première. Il a évidemment été question de masques et de tests mais le sujet du traçage a également été évoqué –avec beaucoup de précautions. Monsieur Macron savait qu’il marchait sur des œufs. Son lourd passif en matière d’esprit démocratique le rendait suspect vis-à-vis d’une partie de la population. C’est pour cette raison qu’il a avancé ses pions avec une extrême prudence. Une application de traçage numérique, StopCovid, sera proposée aux citoyens. Qu’ils ne s’inquiètent surtout pas, personne ne sera obligé de s’y connecter. Ce sera à notre bon vouloir. Et puis, la représentation nationale ainsi que les plus hautes autorités juridiques s’empareront du sujet et vérifieront que pas la moindre bribe de liberté n’est sacrifiée sur l’autel des vies à sauver.  Ainsi fut-il.

Les sages nous enseignent que celui qui sauve une vie sauve un univers. Le raisonnement repose sur le fait que la personne en danger avait une famille, des parents et des enfants qui, eux-mêmes, auront un jour des enfants. Avec le covid-19, la maxime prend une tournure différente : celui qui contamine un individu contamine un univers. Un individu le transmet à 2-3 autres qui le transmettent de leur côté également. La vitesse de propagation du virus explique cette logique. De ce fait, notre chef d’état-major a expliqué que le but stratégique de la campagne qu’il menait était que chacun diminue le nombre de ses interactions sociales. Moins de contacts ralentit la diffusion de l’ennemi invisible. Les gestes barrières et le confinement ont été décrétés dans cette perspective. Eviter de croiser dans la rue des porteurs du virus ou encore être informé qu’une personne avec laquelle on a interagi pourrait nous avoir contaminé devraient être considérés comme permettant pareillement de briser les chaînes de transmission. Or, là, c’est la levée de boucliers.

Les défenseurs de la démocratie sont montés illico sur les barricades. Les libertés fondamentales se trouveraient menacées. Hitler, Trump, Orban seraient à nos portes. On imagine le gouvernement actuel utiliser Big Brother pour mater les gilets jaunes. Aux armes, citoyens ! La base de cette argumentation n’est pourtant pas à écarter d’un revers de la main. Le recours à des instruments de contrôle numérique est caractéristique des régimes autoritaires. Il est même parfois tentant dans les démocraties. C’est exact. Néanmoins, cet engrenage n’est en rien inéluctable. Dans un pays où la culture démocratique est profondément ancrée, des citoyens attentifs sont sans nul doute capables de veiller à ce que les mesures appropriées à un état d’urgence sanitaire comme le nôtre n’aient pas pour vocation à être prolongées, ni à être simplement envisageables quand des dizaines de milliers de vie ne sont pas en jeu. D’ailleurs, même la télévision ou l’alcool peuvent conduire à des excès. Alors, faut-il les interdire à cause de leurs possibles dérives ou plutôt se battre pour parvenir à les dompter ?

Pour être synthétique, le traçage numérique renvoie à deux grands types d’instruments. Le premier vise en premier lieu à informer les citoyens et le second a pour objet de surveiller les individus qui représentent un danger pour les autres. Le premier, qui est socialement le plus efficace, est en même temps le moins intrusif puisque l’anonymat y est garanti. L’application StopCovid relève de cette catégorie. Grâce à un avertissement qu’ils reçoivent, les citoyens demandent à être testés, cela sans connaître l’identité de la personne à l’origine du signal. Vous êtes en voiture et un panneau vous indique qu’un véhicule a pris l’autoroute à contresens. Quel motif invoquer pour s’opposer à la divulgation de cette information ou pour que la connexion à StopCovid demeure facultative ? Il y a ici quelque chose de mystérieux. La problématique des outils répressifs, qui sont individualisés, est plus complexe. L’idée est de rattraper par le col ceux qui ne respectent pas leur assignation à domicile. Si l’on pense que le droit d’être protégé prime, on y est favorable. Si l’on est convaincu que rien ne justifie un contrôle même limité des citoyens par l’Etat, on les rejette.

Qui prétendra que le traçage numérique constitue la panacée universelle dans la lutte contre la pandémie ? C’est juste un outil parmi d’autres dans un vaste arsenal. Personne n’a encore proposé de supprimer les gestes barrières parce qu’ils ne stoppaient pas à 100% le covid-19. Au bout du compte, il apparaît que le débat sur le traçage renvoie à une autre discussion qui porte sur notre perception de la santé. S’agit-il d’un bien individuel – c’est ma santé à moi – ou collectif – j’ai aussi une responsabilité envers autrui? En fonction de la position que l’on adopte sur cette question, on décidera de passer sa période de confinement à l’île de Ré, quitte à y transporter le virus, ou de rester sagement chez soi en ville, même si c’est moins agréable.

Terminons sur une observation paradoxale. Parmi les adversaires les plus déterminés du traçage, les militants de l’extrême gauche semblent surreprésentés. Il est manifestement plus facile d’être solidaire sur le plan économique, en redistribuant la fortune des riches aux pauvres, que d’un point de vue sanitaire, en renonçant à une miette de sa propre liberté. Le corollaire de ce constat est que beaucoup acceptent d’être quotidiennement fliqués par Facebook, Amazon, Google et autres, sans faire de ramdam, mais refusent de l’être exceptionnellement par l’Etat pour sauver des vies. Voilà, le confort de nos petites addictions technologiques n’a pas le même poids que la vie des autres. Il fallait juste le dire.

Conseils de lecture :
Et les masques, et les masques,
Et les gants, et les gants

D’UNE EPIDEMIE A L’AUTRE

Le covid-19 m’a pourri la vie. Je n’aurais jamais imaginé que je supporterais de rester aussi longtemps confiné et je n’en peux vraiment plus. Ceci dit, pour retrouver ma vie d’avant, je serais prêt à accepter un effort supplémentaire. Un mois, deux mois de confinement en plus, pas de vacances à la plage. OK. Mais j’attends juste qu’on me redonne ma vie d’avant.

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D’après un sondage réalisé au doigt mouillé la semaine dernière, une majorité de Français serait capable de déclamer la tirade ci-dessus. Une jolie proportion de cet échantillon non représentatif de la population juge également prématurée la date de sortie du déconfinement. Ceux qui expriment cette idée ne sont pas nécessairement des lâches. Souvent, ils craignent que cela puisse accélérer la survenue d’une deuxième vague… qui retarderait encore le moment où ils pourraient récupérer leur « paradis perdu ». Leur colère contre l’irresponsabilité des gouvernements qui n’avaient pas tiré les leçons de l’épisode du SRAS de 2002-2003 se mesure à l’aune de cette frustration. La peur d’une récidive n’avait à l’évidence pas été suffisante. Dans la plupart des pays, l’épisode s’était terminé sans trop de dommages. En conséquence, les budgets spécifiques alloués à la recherche sur les coronavirus avaient été rapidement coupés. Le propos n’est pas de faire l’éloge de cette logique d’économies systématiques mais uniquement de la mettre en perspective.

Les analyses rétrospectives sont dangereuses. Nous savons aujourd’hui que le covid-19 s’est répandu sur l’ensemble de la planète à l’exception de quelques lieux improbables comme les Iles Tonga mais qui aurait pu deviner un tel scénario il y a quelques années ? Quand il n’y a qu’un seul candidat à aspirer au titre d’ennemi numéro un, il est possible de consacrer l’ensemble de ses ressources à un objectif que l’on peut considérer comme raisonnable, à savoir lui tordre le cou. Cependant, rappelons-nous qu’il y a quelques années, les postulants ne manquaient pas. Entre Ebola, les coronavirus, la dengue et le chikungunya notamment, ça se bousculait au portillon. On remarquera en passant à quel point ces virus ont intégré les codes de la guerre. Certains se sont choisis des noms grotesques pour mieux nous narguer. Quoi qu’il en soit, il était impossible de connaître à l’avance l’identité de celui qui tirerait le gros lot. Dans ces circonstances, l’organisation de la défense s’avérait beaucoup plus complexe. La meilleure preuve est que rien n’empêchait les centres de recherche de dédier eux-mêmes des moyens significatifs à la connaissance et à la neutralisation des coronavirus. Ils sont suffisamment autonomes pour cela. Or, ils n’en ont rien fait. Ils n’ont pas failli à leur tâche : ils ont misé sur le mauvais cheval.

Pour aller plus loin dans la réflexion, il n’est même pas exact de prétendre que les chercheurs du monde entier se sont entièrement fourvoyés. Qui contestera que d’énormes progrès ont été accomplis sur d’autres fronts ? Un vaccin a été mis au point par exemple contre Ebola et c’est une excellente nouvelle… parce que la probabilité que nous en ayons fini avec tous ces micro-organismes qui nous gâchent la fête est assez faible – ce qui est une moins bonne nouvelle. L’anthropologue James Scott a exploré avec minutie la transition du paléolithique au néolithique. Pour être précis, c’est moins la sédentarisation de l’homme que son choix de se recentrer sur la domestication des plantes et des animaux qui caractérise cette phase historique. En effet, il arrivait que les chasseurs-cueilleurs du paléolithique s’implantent sur un site unique quand ils avaient déniché une zone riche en ressources naturelles et susceptible de les nourrir durablement. La mobilité n’était pas un prérequis pour entrer dans le cercle étroit des sociétés paléolithiques.

A l’ère néolithique, la culture des céréales a redessiné les contours de la vie des sociétés humaines. Tout un écosystème s’est constitué autour de ce nouveau cœur d’activité économique. L’agglomération des hommes (et des femm.e.s) a conduit à une croissance spectaculaire de la densité démographique. Elle s’est accompagnée d’un regroupement de moutons (brebis), de chèvres (boucs), de bovins (bovines), de porcs (truies) et des animaux (animales) de basse-cour dans le même périmètre. Des commensaux – puces, tiques, poux… – étaient également de la partie. Dans cet environnement surpeuplé où chaque espèce avait ses propres agents pathogènes, les virus et bactéries se sont régalés. Les maladies se transmettaient d’une espèce à l’autre pour arriver en bout chaîne à l’homme. Des épidémies éclataient fréquemment. La plupart des mesures instaurées pour freiner la diffusion du coronavirus étaient déjà en vigueur il y a des millénaires : strict confinement des malades, mise en garde de ne pas toucher leurs biens, distanciation sociale ou quarantaine des voyageurs de longue distance. Nous n’avons en revanche pas trouvé de traces d’attestation de sortie jogging d’une heure.

Quand les gestes barrières traditionnels ne suffisaient pas à endiguer la pandémie, les survivants fuyaient et se dispersaient, quitte à reconstituer le groupe plus tard. Saura-t-on un jour combien de cités ont disparu ainsi de la surface de la terre. Pour en revenir à notre situation, la métropolisation a accentué le phénomène de concentration urbaine. Elle l’a même poussé à son paroxysme. Le canapé du salon est devenu un temple de la sédentarisation. L’ingurgitation de pop-corn avec une régularité de métronome les yeux rivés sur un écran plat est devenu un acte quasi rituel. D’après des chiffres qui sont certainement déjà dépassés, l’homme partage au moins 26 maladies avec les poules, 32 avec les rats et les souris, 35 avec les chevaux, 40 avec les bovins, 42 avec les cochons, 46 avec les moutons et les chèvres, 65 avec son ami le chien. Qui dit mieux ?

En même temps, la mondialisation a accéléré la circulation des individus et des agents infectieux. Toutes les conditions sont donc réunies pour que ces attaques se répètent à des intervalles de plus en plus rapprochés. On comprend alors pourquoi il n’y avait presque aucune chance de réussir à anticiper l’arrivée du covid-19. Dans son livre datant de 2017, Scott écrivait : « Rien d’étonnant, donc, à ce que le Sud-Est de la Chine (…), à savoir probablement la plus vaste, la plus ancienne et la plus dense concentration d’humains, de porcs, de poulets, d’oies, de canards et de marchés d’animaux sauvages du monde, soit une véritable boîte de Pétri à l’échelle mondiale propice à l’incubation de nouvelles souches de grippe aviaire et porcine ». Pas loin, certes, mais loupé quand même : notre homme avait oublié ces satanées chauves-souris !

Conseils de lecture :
Achetons du pop-corn…
… et oublions la vie d’avant

DALTONIENS S’ABSTENIR !

Comme dans « Vesoul » chantée par Brel, quand Emmanuel Macron annonce blanc, Edouard Philippe fait noir. Avec le déconfinement, la ritournelle du covid-19 a pris une coloration particulière. Le retour aux affaires ne se fera pas par régions, avait averti le président. Le Premier ministre a présenté une carte avec des départements rouges, oranges ou verts. Le déconfinement a finalement été différencié. Comme toujours.

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En dépit des apparences, le plan de déconfinement tel qu’il est entré en vigueur est le produit d’un subtil compromis entre les deux têtes de l’exécutif. Edouard Philippe envisageait davantage de libertés pour les personnes domiciliées en « zone libre ». On reste en effet interdit devant le peu de différences entre les départements rouges et verts. Quel que soit leur domicile, les Français sont désormais autorisés à sortir acheter leur pain sans « attestation de déplacement dérogatoire » et la distance du jogging passe d’un seul coup de 1 kilomètre à 100 kilomètres. Il va falloir avoir du souffle. Dans le même ordre d’idée, on a le droit de quitter la « France occupée » par le coronavirus et de franchir la « ligne de démarcation » pour se rendre en tout point de la zone verte et inversement si l’on est en mesure de prétexter des raisons impérieuses. L’obligation d’arborer un masque grand public a également été imposée dans les transports en commun aux quatre coins de l’hexagone sans distinction de département, de grande région ou de couleur de peau.

Que gagnent les heureux élus ? Leurs parcs sont ouverts ainsi que leurs petits musées. Des conséquences sont également attendues au niveau scolaire bien que, pour le coup, la perception locale de la situation risque de s’avérer plus déterminante que les jolis coloriages de Jérôme Salomon. En revanche, les restaurants et les cafés restent fermés, de même que les cinémas tout comme la vente de pop-corn aux spectateurs – en Tchéquie, la vente de tickets est permise mais pas celle des cochonneries. Alors pourquoi cette usine à gaz ? Il faut se souvenir combien la « bataille des couleurs » a été épique dans les jours qui ont précédé le 11 mai. Il était impératif de décrocher un label vert et surtout de ne pas se retrouver bloqué à un feu rouge. Oïe, nous sommes en orange ! Activons nos réseaux au niveau de l’Etat pour basculer dans le vert. Telle était la mission des décideurs locaux. On aurait pu imaginer un surplus de libertés exceptionnel pour ceux qui se trouvaient du bon côté. Tout ça pour ça ?

En fait, une fois n’est pas coutume, le gouvernement a agi avec discernement. Le pari du déconfinement est risqué : les hôpitaux ne sont pas entièrement vidés, les personnels médicaux n’ont pas récupéré et la disponibilité des munitions (tests, masques…) est sujette à caution. Dans ces conditions, une deuxième vague qui pourrait se traduire par une invasion de l’ennemi implacable sur l’ensemble du territoire cette fois n’est pas à exclure. De telles horreurs se sont déjà produites dans le passé. Le déconfinement a minima est donc d’abord une mesure de prudence élémentaire. Si les événements tournent mal, il sera possible de repartir vers les abris sans pagaille. Le président a prévenu le Premier ministre : « Mais je te le reredis, je n’irai pas plus loin ». Sans compter qu’une évolution positive de la situation est aussi à espérer et c’est surtout par rapport à cette hypothèse que nos dirigeants ont fait preuve de finesse. Si les indicateurs sont bons, les zones vertes autoriseront rapidement une gamme d’activités qui demeureront prohibées chez les rouges. Les cinémas, les restaurants et même la mer rouvriront.

D’un point de vue psychologique, cette stratégie a été validée par de nombreux travaux scientifiques. Pour les habitants des zones rouges, le plus dur a été d’accepter leur sort. Ils se sont sentis malchanceux et parfois stigmatisés. Leur carafon était en proie à d’intenses tourments. Les minces différences initiales entre les déconfinements larges et stricts ont été pour eux une véritable consolation. En y réfléchissant bien, ils ne perdaient pas grand-chose. C’était l’idée macronienne d’uniformité. Une fois acceptée la marque d’infâmie, l’extension des droits des résidents en zone verte serait moins douloureuse. Elle passerait quasiment comme une lettre à la poste avec une vignette de la même couleur. La mise en place d’une carte orange temporaire a participé de ce mécanisme d’atterrissage en douceur. Certains se sont étonnés et, d’une certaine manière, à juste titre. Pourquoi ne pas diviser la France en deux couleurs dès le départ, le vert et le rouge, tout en précisant que changements seraient susceptibles d’intervenir jusqu’à la date définie du 7 mai ? D’ailleurs, si un département vert avait subi une attaque brutale de covid-19, n’aurait-il pas été colorié en rouge sans passer par la case orange malgré tout ?

Le choix d’une troisième couleur s’est inscrit dans la perspective de ne pas heurter le moral de la population, de ne pas lui occasionner de traumatisme. Il évoque en un sens l’invention du purgatoire par l’Eglise au Moyen Age. Les deux termes de l’alternative, enfer ou paradis, avaient créé une insupportable tension chez les chrétiens. Le cahier des charges pour entrer au paradis était terriblement exigeant. Beaucoup étaient conscients que la marche était trop haute pour eux. Leur comportement les destinait plus à l’autre option. Alors, ils se démobilisaient. Quitte à rôtir en enfer, autant prendre du bon temps sur terre. Les membres du clergé observaient ce relâchement moral et ne parvenaient pas à le combattre. C’est pourquoi le purgatoire a servi les intérêts de l’Eglise. L’instauration d’un statut intermédiaire redonnait de l’espoir au peuple. Le paradis était certes hors d’atteinte mais, avec un minimum de discipline, les croyants pourraient accéder dans un premier temps au purgatoire. La possibilité d’une issue désagréable n’était évidemment pas fermée mais tout demeurait envisageable. Le salut n’était pas exclu. Gardons la couleur orange car, pour paraphraser Jean-Paul Sartre, « il ne faut pas désespérer Strasbourg ».

Conseils de lecture :

Gardez le White Spirit
Et ne broyez pas du Black

DE QUOI LE CONFINEMENT EST-IL LE NOM ?

Qu’un jour l’économie mondiale se retrouve paralysée, les entreprises fermées et la population confinée chez elle pendant de nombreuses semaines était un scénario invraisemblable. Il était essentiel que les réflexions soient à la hauteur de l’événement. Pourquoi rester au niveau des pâquerettes ?

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Le président de la République et le Premier ministre ont parfaitement réussi à se coordonner sur un point au moins, la justification de la politique française. Dans leurs allocutions respectives, les deux têtes de l’exécutif ont toujours veillé à préciser que l’objectif du confinement était de protéger les plus fragiles. Non sans avoir parfois souligné le manque de matériel, mais nous n’allons pas réveillonner sur ce constat, les commentateurs leur ont allègrement emboîté le pas. Cette politique a suscité un immense respect chez de nombreux humanistes. Que l’on accepte délibérément de violenter le PIB pour sauver des vies, celles des plus vulnérables, avait quelque chose de revigorant. Peut-être pouvait-on y voir un signe. C’était l’épreuve dont nous avions besoin pour devenir moins matérialistes et égoïstes, plus solidaires et enclins à l’élévation. Une chose va changer malgré tout : après le déconfinement, les Français devront apprendre à gérer leurs stocks de farine, d’huile et de PQ. Ils n’ont probablement pas fini de manger des gâteaux et d’aller aux toilettes.

Ce prétendu sursaut humaniste s’est heurté à un flot de critiques plus ou moins justifié. Le rapport des occidentaux à la mort serait, si l’on peut dire, maladif. Malgré son nom, André Comte Sponville n’aime pas le dénombrement macabre des morts. Dans sa réflexion, il s’appuie sur Montaigne: « tu ne meurs pas de ce que tu es malade ; tu meurs de ce que tu es vivant ». Les médias rappellent sans relâche les ravages de la grippe de Hong Kong en 1968-1969 que tout le monde a oubliée. A cette époque, on n’avait pourtant ni mis l’économie à l’arrêt, ni arrêté le championnat de football. A partir de là, le raisonnement est limpide. Il serait sain de cesser de surréagir à la mort, de maîtriser ses émotions et de l’accepter avec davantage de sérénité. L’âge moyen des décès se situe aux alentours de quatre-vingts ans. Autrement dit, ce sont des personnes qui ont fait leur temps. Soucions-nous davantage de l’avenir, des forces vives de la nation mises à mal par le coronavirus. Dans le même ordre d’idée, Spinoza nous avait pourtant averti : «l’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie».

Il n’est pas faux qu’il y a une dimension culturelle à notre attitude. L’anthropologue Colin Turbull a relaté le cas des Iks, une tribu vivant dans le Nord de l’Ouganda. Privés de leur territoire de chasse, ils ont été amenés à modifier totalement leurs pratiques. Les comportements coopératifs ont été abolis et remplacés par des conduites individualistes que beaucoup d’entre nous qualifieraient de cruelles. Par exemple, il n’y a pas de scène plus drôle pour un Ik qu’un vieillard tombé par terre et à qui il est possible de ravir le peu de nourriture qu’il avait dans la bouche. Parler d’« atrocité » à cet égard n’est pas neutre. C’est assurément un jugement de valeur… Personne ne reprochera aux Iks une lecture un peu hâtive de Spinoza. De la même manière, Comte Sponville ne fait certainement pas l’apologie de ce modèle social. D’ailleurs, quand il pique sa colère, on comprend qu’il ne défend pas son intérêt personnel puisqu’il est septuagénaire. Il pense aux jeunes générations. Adopter une posture héroïque – en prônant le déconfinement, il s’expose – mérite le respect.

En fait, beaucoup sont convaincus que l’obsession de la protection des aînés oblitère le futur de nombreuses générations. Cette position est défendue par les milieux d’affaires, par des cyniques qui voient avec la pandémie une occasion unique de régler la question de la dépendance, par des philosophes libéraux et même par des progressistes qui soutiennent que les faibles dont il convient de prendre soin ne sont pas les octogénaires mais les classes défavorisées, la jeunesse à l’abandon et les précaires de tous bords, qui sont massivement touchés par le covid-19. Soyons clair. Tout d’abord, ce n’est pas parce que tout le monde avance la même idée qu’elle est forcément fausse. De plus, on a tout à fait le droit de considérer que, si un choix devrait être effectué entre les anciens et les démunis, ce sont ces derniers qu’il faudrait privilégier. Dans nos sociétés individualistes, c’est effectivement cohérent. Cela ne signifierait pas que nous sommes devenus comme les Iks. Pas encore. Il y a cependant une faille dans cette analyse, un vrai hic.

Le problème est que la prémisse est erronée. La thèse selon laquelle le confinement visait à protéger les plus faibles est tout bonnement grotesque. Quand on voit ce qui s’est passé dans les EHPAD, laissées à l’abandon, on reste interdit face à l’utilisation d’un tel argument. Si c’est de cette manière que vous avez pris soin des aînés, pourquoi ne leur avez-vous pas fichu la paix ? En déclarant officiellement forfait sur ce front, vous auriez au moins permis que des initiatives privées prennent le relais et viennent à leur secours. Dans certaines EHPAD, les personnels ont pris l’initiative de s’enfermer le temps du confinement pour éviter d’y introduire le virus. Là, on peut parler sérieusement de démarche éthique. Parce que, c’est bien beau d’interdire la visite des parents mais, quand les personnels entrent et sortent, qu’il y a de nombreux porteurs asymptomatiques et pas de tests de dépistage ou de masques, ce n’est quand même pas compliqué de comprendre qu’on va provoquer une boucherie, non ? Le confinement a empêché un tri trop sélectif des patients dans les hôpitaux. C’est tout et rien d’autre. Notre société ne pouvait supporter que des personnes de quarante ans ne soient pas traitées par manque de lits ou de matériel. Il est ici le progrès.

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Et évitez de vous faire démasquer

CROYEZ-VOUS EN LA CHLOROQUINE ?

Les instituts de sondage ne seront pas nécessairement les grands perdants de la période du confinement. Qu’est-ce qui peut bien passer par le cerveau de Français cuits à l’étouffée depuis plusieurs semaines ? Pour des dirigeants politiques qui gouvernent à vue une situation quasi irréelle et ont conscience de s’être pris les pieds dans le tapis, avoir des éléments de réponse à ce type d’interrogation est essentiel.

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Face à l’incertitude générale, les autorités politiques ont décidé de s’appuyer sur un Conseil Scientifique composé de onze spécialistes, principalement des pointures médicales. Chacune des annonces gouvernementales est supposée avoir été validée par cet aréopage d’experts – par exemple, le maintien du premier tour des élections municipales mais aussi le report sine die du second. C’est diablement commode. Quand on entend la cacophonie sur le port des masques, ce n’est pas leur absence criante dans les entrepôts qui est mise en avant pour expliquer la position des dirigeants politiques mais la science. Ce n’est pas nous, ce sont les savants qui bégayent ! Si l’on ajoute que ces derniers ont du mal à se départager sur la nature du traitement à administrer, il est paru comme une évidence de demander aux citoyens quelle était leur opinion sur le sujet. C’est cela une vraie démocratie.

Alors voilà, madame, monsieur, pensez-vous que la chloroquine peut vaincre le mal ? Six Français sur dix répondent positivement à cette question. Il n’est pas garanti que le covid-19 s’incline face à ce verdict. Si les coronavirus respectaient une règle comme celle de la majorité, cela se saurait (même si on ignore encore beaucoup de choses sur eux à ce jour, etc…). Tout au plus ce résultat nous livre-t-il des informations sur la façon dont le débat sur la chloroquine a été retranscrit dans les médias. Il apparaît que le combat du professeur à la longue crinière et en lutte contre l’establishment parisien a été décrit en des termes plutôt favorables. A moins que le désir des Français de disposer d’un remède ait fait office de «pensée magique». Si l’on y croit assez fort, la chloroquine deviendra efficace, un peu comme un placebo. Jusque-là, cela ne mange pas de pain. Le souci est que le président de la République s’est senti quand même obligé de se rendre à Marseille pour afficher sa sympathie envers le professeur Raoult. C’est un « grand scientifique » assure notre capitaine à qui personne ne reprochera cette fois de ne pas écouter le peuple. Oui, c’est cela la démocratie.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que le soutien d’Emmanuel Macron ait grimpé en flèche dans l’opinion Le rejet de sa politique était tellement profond qu’on imaginait sa cote de popularité condamnée à rester éternellement engluée dans les bas-fonds. C’était sans compter sur le surprenant covid-19 qui a réussi à la redresser d’un coup de baguette magique. Néanmoins, le président n’a pas pour autant de réelle raison de fanfaronner. Que les citoyens se raccrochent à leurs dirigeants en pleine tempête est finalement un grand classique. Et puis, il ne faut pas oublier non plus que la population n’est pas toujours très cohérente. Les couacs dans la guerre contre le coronavirus ont été parfaitement perçus par les Français. Ainsi, une majorité d’entre eux ne fait pas confiance au chef de l’Etat. Il s’agit donc d’une remarquable illustration de la tension inhérente au fameux « en même temps » de monsieur Macron. On le soutient mais sans se fier à ses actes, ni à ses paroles, en quelque sorte par défaut.

Le danger de ce recours au sondage à tire-larigot est manifeste. Les Français sont-ils pour ou contre le traçage numérique ? Les instituts de sondage se déchirent. Selon l’IFOP, 53% des Français sont opposés à un système de traçage au moyen d’une application de téléphonie mobile. Pour Harris Interactive, 61 % y sont favorables. Si l’on veut faire plaisir à la population, que doit-on décider ? D’ailleurs, les personnes interrogées ne changent pas obligatoirement d’avis entre le sondage du matin et celui de l’après-midi. La formulation des questions est souvent cruciale. Il suffit que le traçage soit associé à l’espoir d’une sortie du confinement pour que la réponse devienne plus volontiers positive. En fait, il est essentiel de comprendre ce qui se passe dans la tête des sondés. Il faut soulever le capot. Qui refuserait que son Smartphone fournisse des informations sur la localisation des porteurs du virus dans son environnement immédiat ? Il est normal que je sois protégé. Quant à transmettre ses propres données aux autres, ce n’est pas la même chose. C’est ma liberté qui est en jeu cette fois.

Au bout du compte, c’est l’inconséquence des individus qui est la faiblesse majeure de la pose de sondages. Pour en revenir à la chloroquine, puisque les Français la plébiscitent, ils apprécient à ce jour la position du président. S’il pouvait donner un coup de pouce à sa prescription aux malades, ils lui en seraient même infiniment reconnaissants. Il serait leur héros. Mais que d’aventure ce traitement s’avère être un fiasco et ils seront les premiers à tirer à boulets rouges sur cet arrogant qui sera intervenu de manière intempestive sur des questions médicales. Un dirigeant responsable doit être capable de résister à la pression populaire, prétendront-ils – argument qui nous fait toucher ici du doigt les limites de l’« infiniment ».

Le champ des possibles n’a pas été exploré jusqu’au bout. Les sondages pourraient nous montrer la voie sur bien d’autres thématiques. A l’évidence, le bon sens populaire n’est pas suffisamment convoqué. Marx a failli dire : «les sondages, c’est l’opi-nion du peuple». Pour illustration, il pourrait être intéressant de prendre la température de la population sur l’éventuelle extermination des chauves-souris. Il faut en effet se souvenir que cet animal hideux est incriminé à chaque fois qu’un coronavirus s’envoie en l’air. Trop, c’est trop. Il importe de mettre au plus vite un terme à ses agissements. Du point de vue de la biodiversité, nous ne sommes pas à une espèce près aujourd’hui. Madame, monsieur, quel est votre avis sur l’anéantissement des chauves-souris ? En cas de réponse positive, seriez-vous d’accord pour que l’on fasse disparaître les chauves et les souris pour empêcher toute reconstitution de l’espèce à partir de ses composantes ? Ces délires confinent à la bêtise, non ?

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CONFINEZ, CONFINEZ, IL EN RESTERA TOUJOURS QUELQUE CHOSE !

Je confine, tu confines… ils ou elles confinent … confine, oh gars ! Bref, les Français ont été plongés dans un état de confinement. Le mot donne pourtant matière à réflexion. Il y a une contradiction évidente entre les termes « con » et « finement ». Or, il n’est jamais confortable de se trouver à l’intérieur d’un oxymore. D’où la volonté d’en sortir.

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Nul besoin de convoquer des revues scientifiques où des chercheurs en blouse blanche présentent les résultats des expériences complexes qu’ils ont menées en posant des électrodes sur les tempes de cobayes à moitié consentants. La vie quotidienne – enfin… avant le confinement – offre nombre de situations qui autorisent à tirer des leçons par rapport au problème du confinement. Vous êtes sur une autoroute. Un panneau vous indique un ralentissement à venir. Un grave accident s’est produit un peu plus haut. Un petit rigolo vous double juste une seconde avant l’entrée dans la zone de décélération pour profiter jusqu’au bout. OK. Puis vous roulez à 60 km/h pendant quinze kilomètres, une éternité, d’autant plus que, lorsque vous passez devant les épaves, c’est vous-même qui freinez en espérant capter quelque image saisissante. La fin de la zone maudite se rapproche. Vous sentez alors que cela s’anime derrière vous. Les conducteurs sont pressés. Ils ont gaspillé assez de temps. Alors, on lâche les chevaux. Même la petite bagnole cabossée qui ne dépassait pas le 100 quand vous l’avez doublée se joint à la fête. C’est elle qui vous double cette fois. Cette sarabande rend la route beaucoup plus périlleuse.

Les similarités avec notre confinement sont frappantes. Les Français piaffent d’impatience entre leurs quatre murs. Pire, quand elles ne sont pas totalement à l’arrêt, les entreprises tournent au ralenti et voient fondre leur chiffre d’affaires. Tout ce petit monde n’attend que le signal de la libération pour rattraper le temps perdu. Les coups de klaxon se multiplient. Plus vite, plus vite. Le patron du MEDEF, Geoffroy Roux de Bézieux a imploré les chefs d’entreprise à reprendre le travail sans attendre la fin du déconfinement… euh oui, en respectant les règles sanitaires, et patati et patatère. Plus que cela, il a préconisé de retirer les obstacles à un allongement de la durée du temps de travail hebdomadaire – dans les secteurs essentiels, c’est déjà le cas d’ailleurs. La coupure dominicale et les repos compensateurs sont sur la sellette. Les Français se sont suffisamment reposés après tout. Ah, s’il était possible de faire passer la journée de 24 à 25 heures. C’est sur la base de tels raisonnements que les économistes les plus optimistes ont espéré un temps une reprise de l’activité en « V ».

Il y a certes des conducteurs qui, en passant devant les carcasses encore fumantes des véhicules accidentés, se plongeront dans une réflexion sur les ravages de la vitesse au volant mais ils ne représentent pas la majorité de l’espèce. L’impréparation de l’Etat face à la pandémie serait pourtant une formidable occasion de déboucher sur un consensus à propos de l’échec des politiques publiques obsédées par les réductions de coûts. C’est loin d’être toujours le cas. Pour le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, le covid-19 témoigne au contraire de l’échec de l’Etat-Providence, de la faillite du progressisme. Taïaut et re-taïaut ! Dans le même ordre d’idée, puisque les panneaux de signalisation n’empêchent pas la mortalité sur les routes, autant les supprimer complètement, non ? Mais c’est bien sûr… Ce qui oblige à doucher l’enthousiasme de ces personnes très pressées est la situation sanitaire qui n’est guère reluisante. Les conditions du déconfinement à venir n’incitent pas réellement à la forfanterie.

Le président de République, qui semble plutôt au courant de l’état des lieux, a décidé de prolonger la durée du confinement – et pour un moment. Il ne faut surtout pas oublier que, dans une vie antérieure, Emmanuel Macron s’est révélé sous les traits d’un talentueux homme de théâtre. Il sait pertinemment que le secret des maîtres du suspense consiste en leur capacité à créer un effet de surprise ou à laisser la porte ouverte à d’éventuels renversements. Dans un combat entre un éléphant et une souris, une musique de fond stressante ne fera pas frissonner le téléspectateur. C’est pourquoi il était ridicule de continuer à annoncer des extensions de 15 jours en 15 jours. Seuls les plus candides croyaient sérieusement que le confinement s’interromprait au bout de la période sans compter que les effets sur leur moral ne pouvaient qu’être délétères : tous ces gens risquaient fort de céder au découragement. Voilà, au moins c’est dit, nous serons confinés au-delà du premier mai, comme les Italiens et les Espagnols, avec lesquels la France partage de nombreuses caractéristiques, plus qu’avec l’Allemagne hélas et qu’avec les Etats-Unis heureusement.

Pour sortir du confinement, un des préalables est de vider les hôpitaux, et même idéalement de permettre aux personnels soignants entièrement rincés de se retaper quelque peu, cela pour pouvoir accueillir la deuxième vague avec quelque énergie. On peut supposer que du matériel médical sera également disponible, que les plus fragiles seront mieux protégés et que les porteurs du virus seront rapidement dépistés puis isolés. De surcroît, rien n’interdit de rêver à des progrès dans le traitement des malades, voire à un coup de main décisif des grandes chaleurs. Toutefois, que l’on ne s’y trompe pas, l’objectif n’est pas de gagner un match qui a été perdu en fait dès le coup d’envoi. L’idée est de figurer plus intelligemment durant la deuxième partie de la rencontre – évitons le mot « mi-temps » puisque rien ne dit que le match ne se disputera pas en tiers-temps ou en quarts-temps. A cet égard, la stratégie de déconfinement progressif sera instructive. Le scénario retenu sera-t-il de permettre aux bolides de rouler à 130 km/h le plus rapidement possible ou intègrera-t-il certaines leçons sur la cécité d’un système tourné exclusivement vers le profit ? Pourquoi va-t-on renvoyer  en priorité les plus petits à l’école ? Pour que les parents puissent repartir travailler évidemment. Vroum-vroum. On entend déjà les moteurs.

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Faites des gestes barrières
A votre bon cœur

L’ENDROIT OÙ IL FAUT ÊTRE

Georges Brassens se moquait des « imbéciles qui sont nés quelque part ». Le covid-19 renvoie plus à la mort qu’à la vie mais, avec lui, il est toujours question de fierté nationale. Qui a le meilleur système de santé ?

 

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Dans cette crise sanitaire d’une ampleur inédite, nos gouvernants ont brillé par leurs atermoiements et leurs cafouillages. Pourtant, une certitude ne les a jamais quittés : nous avons le meilleur système de santé au monde. Bien sûr, la répétition de cette rengaine dans les médias a une vocation tranquillisante – ce qui est probablement opportun dans la configuration présente – mais ceux qui assènent ces propos sont profondément convaincus par leur véracité. Les experts nationaux du sujet leur font largement écho. A la différence du nuage de Tchernobyl, le méchant virus ne s’est pas arrêté à la frontière française. En revanche, il doit se mesurer à un adversaire d’un calibre exceptionnel. Pour faire bonne mesure, le ministre de l’Intérieur a affirmé que nous étions le peuple qui acceptait le mieux le confinement. Il ne manque plus que Sibeth Ndiaye pour claironner que ce sont les Français qui manifestent le plus bruyamment leur soutien aux personnels soignants et le tableau sera parfait.

Pour être juste, les Français ne sont pas les seuls à se complaire dans cette forme de narcissisme. Les Allemands ne doutent pas qu’ils sont les champions du monde du domaine, pas plus que les Suédois et bien d’autres parmi lesquels on compte même les Américains. Ça se bouscule au portillon et le problème est qu’il n’y a qu’une seule place sur la plus haute marche du podium. La situation est d’autant plus étrange que personne sur les plateaux de télévision ne débat de cette allégation santé, ne la remet en cause ou encore ne demande de précision. Nous sommes les meilleurs. Point barre. Il s’agit d’une prémisse. Voici le point de départ de la discussion. A partir de là, nous pouvons éventuellement nous étriper, comme sur l’efficacité de la chloroquine. Peut-être d’ailleurs que si l’on précisait les critères, la confusion se lèverait aussitôt. Qui sait ? Les Français sont meilleurs ici, les Allemands là, etc… Lecteur, je sens ton sourire moqueur. Il est idiot ou quoi ?

Il ne reste qu’à enfiler le bleu de chauffe afin d’identifier le critère qui permettrait de trancher entre tous les prétendants au titre. La part des dépenses de santé dans la richesse créée vient immédiatement à l’esprit mais elle comporte un gros défaut : les différents postes inclus n’ont pas forcément la même valeur. Dans le cas français, le poste médicaments vient artificiellement gonfler une performance déjà moyenne. Les Américains se targuent d’être capables de proposer des services d’un niveau exceptionnel. Le problème est qu’une bonne partie de la population n’y a pas accès. Il est peut-être plus logique de fixer un niveau de soin standard offert à l’ensemble de la population mais alors comment départager la France et l’Allemagne par exemple ? Il serait tentant de se conformer à l’espérance de vie qui, d’une certaine manière, mesure la performance des services de santé mais c’est hélas une fausse bonne idée.

D’aucuns affirmeront que la constitution physique des Danois, descendants des Vikings, doit être plus solide que celle des petits Suisses mais, au-delà de ces élucubrations délirantes, il apparaît en fait que la santé est liée au social. Et là, on a vraiment les mains dans le cambouis. Ainsi, les pays où règnent la pauvreté dénombrent énormément de pathologies causées par une alimentation déséquilibrée ou par l’insalubrité. Ils ne sont pas sur la même ligne que les pays développés quand on évoque l’espérance de vie. Cherchons autre chose… Le critère du nombre de prix Nobel n’est pas plus pertinent. La présence de quelques sommités médicales n’est pas synonyme d’une diffusion de leur science aux patients. Elle ne garantit tout au plus que l’existence de grands raouts marseillais. Il est définitivement préférable pour un pays de disposer de bataillons de chefs de services et de médecins compétents sur tout son territoire que de compter en son sein quelques génies égarés.

Le pire est que les arguments se retournent aisément. Le ministre néo-zélandais de la Santé est parti à la mer pendant qu’il exhortait ses concitoyens à rester confinés. A-t-il été viré pour erreur manifeste de casting ? Non, il a été maintenu à son poste parce que jugé irremplaçable. En sport, rien de plus facile que de classer les meilleurs : il y a la Coupe du monde ou les Jeux Olympiques. Ceux qui ne l’emportent pas sont à la limite autorisés à pleurnicher, aucunement à plastronner. Comment procéder avec les systèmes de santé ? C’est pour sortir de cette impasse qu’on a inventé le covid-19, un virus tenace qui s’est répandu sur l’ensemble de la planète. L’objectif était de vérifier comment chaque pays parviendrait à s’en débrouiller. Ce test grandeur nature établirait un classement entre les prétendants à la première place.

Les Chinois ont ouvert le ban. Les Italiens les ont suivi de près et tout le monde s’y est mis, plus ou moins de bonne grâce. Les Etats-Unis ont longtemps refusé de jouer. De leur côté, les Français ont été plutôt mauvais joueurs. Surpris, ils ont protesté avec véhémence : « nous ne sommes pas prêts. Au moment où le starter a donné le départ, nous n’étions pas dans les starting-blocks. C’est de la triche. Redonnons un deuxième départ ». Evidemment, cette position a déclenché une polémique. Le classement des systèmes de santé doit-il être réservé à une évaluation par temps calme ou peut-il intégrer des événements imprévus, des chocs exogènes ? En conclusion, même avec le covid-19, il est impossible de forcer la décision. Il vaut donc mieux se reporter à Paul Reynaud, alors ministre des Finances, qui avait déclaré en 1939 : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ».

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