FORGET ABOUT IT

Le complet retour à la  normale n’a pas encore eu lieu mais de plus en plus d’activités sont entrées dans le vert. Ces libertés retrouvées, distribuées au compte-gouttes comme des sucreries à de petits gourmands pour éviter une indigestion, contribuent à effacer le traumatisme de l’enfermement. Pourtant, la bête est là. Elle n’est pas morte.

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    Bienheureux les évadés d’Alcatraz ! Bien sûr, ils ne furent pas nombreux – cinq au maximum – et durent braver les flots en furie et les requins en ennemis. Cependant, une fois la terre promise atteinte, ils ne furent plus jamais confrontés à la dureté de leurs conditions de détention. Ils en avaient terminé avec leur cauchemar. Nous, nous sommes tous les soirs condamnés à regagner penauds notre cellule. Geôlier, extinction des feux ! Alors, dans la moiteur de la nuit, les mots et les images du confinement reviennent et s’entrechoquent : le Président de la République, Emmanuel Macron, en treillis à Mulhouse, avec des gants de boxe vert pomme ;  le Directeur général de la santé, Jérôme Salomon, à moins qu’il ne s’agisse de Droopy, le héros de Tex Avery, qui compte infatigablement sur ses doigts, mais que compte-t-il  au fait ? ; Anne-Claude Crémieux, la spécialiste des maladies infectieuses qui nous invite à enfermer nos enfants à la cave tant qu’ils sont asymptomatiques sur les bords avant de nous garantir qu’ils sont innocents et peuvent repartir à l’école. C’était une blague, conclut-elle avec le sourire.

On se réveille en sursaut. On revêt machinalement son manteau puis son masque et, après s’être lavé les mains au gel hydroalcoolique, on se rend à pied au centre-ville. On croise des regards hagards à la gare et défaits au café. Ils ont des yeux et ne voient pas. Ils ont des oreilles et n’écoutent pas. Forcément. Il faudrait avoir été condamné à une peine de confinement de 55 jours pour comprendre… On finit par rentrer chez soi mais, dans son jardin, tout évoque cette douloureuse expérience : la piscine de vingt mètres dont il a fallu se contenter alors que le bassin olympique du complexe municipal est situé à moins de deux kilomètres, le babyfoot qui n’a pu accueillir le tournoi que l’on organise tous les ans avec les potes le premier mai. Il y a toujours un coin qui nous rappelle… Pour un musicien, cette prise de conscience est idéale pour composer un morceau de blues. Une solution consisterait à déménager, à partir sous d’autres cieux afin de modifier radicalement ses repères visuels mais qui aurait les moyens de se porter acquéreur de notre propriété ? La croissance de la pauvreté est un vrai problème.

De sieste en sieste, la langueur du printemps et les journées interminables ont transformé les perceptions sensorielles et les rythmes biologiques. Une effroyable histoire qui s’est déroulée dans le Nord l’illustre parfaitement. Un homme déclamait paisiblement des vers de Lamartine – Alphonse, pas Aubry – dans sa cuisine :

« Ô temps ! suspens ton vol, et vous, heures propices ! / Suspendez votre cours : / Laissez-nous savourer les rapides délices / Des plus beaux de nos jours ».

Sa femme qui regardait paisiblement une rediffusion d’un match de football a porté plainte. Le malheureux a été condamné en comparution immédiate pour « cruauté mentale ». De tels événements auraient été tout bonnement impossibles avant le covid-19. Quel rigolo a dit un jour : « il faut donner du temps au temps » ? Il apparaît bien que le problème est aussi temporel que spatial. Un véritable remède existe. Il porte le nom de droit à l’oubli.

Quand on parle de « droit à l’oubli », il faut avancer pas à pas. Le mot « droit » s’oppose à « devoir » tandis qu’« oubli » se heurte à « mémoire ». Et nous voici confrontés à la problématique inverse, celle du « devoir de mémoire ». On nous somme de ne pas s’y soustraire. La référence est la Seconde Guerre mondiale et le génocide juif. Il est impératif de se souvenir que le peuple le plus évolué culturellement, qui produisait des prix Nobel à la pelle, a utilisé les plus grandes avancées de la technologie pour planifier l’extermination d’un autre peuple. Toutefois, par cet argument, on se situe dans le registre du rationnel, nullement de l’émotionnel. Or, le souci rencontré par les zombies du confinement est justement de l’ordre de l’émotionnel, pas du rationnel. Ils ne désirent surtout pas réfléchir sereinement aux choix de société qui ont mis notre système hospitalier plus bas que terre. Ils veulent uniquement se débarrasser de ce qui leur torture l’esprit et les empêche de vivre normalement. Attention au tourment.

Le droit à l’oubli n’est pas né avec la pandémie actuelle. Il est en fait rattaché à Internet. Il s’agit du corollaire à l’injonction : « fais sortir tout ce qui te passe par la tête ». Il n’est pas concevable que la toile nous oblige à toutes les turpitudes, à taper frénétiquement sur un clavier mots, idées connes et émoticons et qu’un jour on nous demande des comptes. C’est illogique. C’est comme si on disait à un enfant de trois ans que, s’il appuie sur le bouton, il causera un vacarme épouvantable qui agacera les adultes. Que fera-t-il ? On en a mal aux oreilles. J’ai bien le droit d’insulter untel ou son ethnie. C’est trop drôle. Point essentiel, cette demande d’effacer l’ardoise est adressée à la société. Elle n’a donc rien à voir avec le droit à l’oubli de l’ex confiné. Dans ce dernier cas, l’individu n’est aux prises qu’avec sa propre mémoire. Il ne risque aucune condamnation. La maladie de Parkinson n’est pas un délit. Sa supplique « Emmanuel Macron, Jérôme Salomon, Anne-Claude Crémieux, laissez-moi en paix » mérite d’être écoutée. La folie le guette.

Information :

Le Blog prend des vacances,

A bientôt !

VOUS AVEZ DIT PANDEMIE ?

Le 11 mars restera un jour décisif dans l’histoire de l’humanité. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a en effet relevé le statut du covid-19 à « pandémie ». Ce qui signifie que des personnes infectées quelques jours plus tôt par une terrible « épidémie » ont dû d’un coup faire face à un ennemi beaucoup plus puissant encore. Pas cool.

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En fait, épidémie et pandémie cheminent ensemble depuis le dix-huitième siècle. A la différence du covid-19 qui nous vient de Chine, ces deux mots sont d’origine grecque. Selon le Larousse, une épidémie est un « développement et (une) propagation rapide d’une maladie contagieuse, le plus souvent d’origine infectieuse, dans une population ». Un peuple ou une zone géographique seuls sont affectés. Par extension, il est possible d’évoquer une épidémie de suicides – le PDG d’Orange avait tout de même préféré le mot « mode » probablement pour souligner le caractère délibéré de l’acte radical de ses salariés qui avaient quasiment pris au mot les injonctions de la direction du type « allez-vous faire pendre ailleurs ». Normalement, il y a une dimension subie dans une épidémie. A contrario, aucun plumitif n’oserait parler de mode du covid-19. Personne n’a choisi de vivre avec ce virus.

Mentionnons également l’épidémie qui s’était abattue en 1518 sur le Grand Est… déjà. Jean Teulé décrit cet étonnant épisode dans lequel, pris d’une incroyable frénésie, de nombreux Strasbourgeois s’étaient mis à danser ensemble dans les rues. Ils s’étaient trémoussés dans tous les sens jusqu’à ce que leurs forces les abandonnent et que parfois ils meurent d’un arrêt cardiaque. Pour l’Eglise, il s’était agi d’un châtiment céleste. Pour d’autres, une intoxication à l’ergot du seigle était responsable de cette folie collective – ce champignon contient des alcaloïdes dont dérive le LSD. Il est évidement difficile de trancher sans prendre parti. Ce qui est certain est que toutes les personnes avaient été contaminées à la même source et qu’ils ne s’étaient transmis la maladie les uns aux autres. Il n’y avait aucun phénomène de propagation, ni même d’imitation comme on l’observe à la bourse – j’achète, tu achètes, ça monte, je rachète, tu rachètes.

Par contraste, une pandémie implique plus d’une zone géographique, plusieurs foyers – le préfixe « pan » signifie tout. Alors, quand la maladie se répand sur différents continents, touchant une partie importante de la population mondiale, l’emploi du mot est plus approprié. L’OMS a déjà qualifié de pandémies des problèmes de santé non liés à des maladies infectieuses, l’obésité par exemple, parce qu’ils pèsent lourd à l’échelle planétaire. Pendant longtemps, les mots épidémie et pandémie ont été utilisés de manière interchangeable. La logique de globalisation, à savoir cette réduction des distances entre deux points du globe qui permet d’élargir notre horizon, a fini par rendre la distinction entre les deux termes pertinente. Quand la crise est circonscrite à un petit périmètre, c’est une épidémie mais dès qu’elle prend une dimension plus générale, elle devient une pandémie. Pour éviter tout risque de cacophonie, c’est l’OMS et personne d’autre qui décide qu’une maladie atteint le stade de la pandémie.

Il n’y a pas rétroactivité en la matière. L’OMS a été créée en 1948 et n’a pas pour vocation de revisiter le passé. En conséquence, ceux qui qualifient de pandémie la grande peste noire du quatorzième siècle sous prétexte qu’elle a embrasé plusieurs continents et que la Faucheuse ne savait plus où donner de la tête empiètent sur les prérogatives de l’organisation internationale. C’est un authentique abus de langage mais qui n’expose heureusement à aucun type de sanction – d’autant plus que l’OMS a d’autres chats à fouetter par les temps qui courent. Elle se trouve sérieusement sur la sellette pour son action dans la crise du covid-19. Beaucoup se sont montrés étonnés par son attitude qui semblait guidée par une volonté de ne surtout pas froisser la Chine même si les Etats-Unis sont le seul pays à avoir retiré leur concours financier à l’organisation internationale. Il est notamment reproché à l’OMS un retard à l’allumage et une minimisation de l’ampleur de la menace… bien commode pour justifier ses propres manquements.

Les dirigeants chinois n’ont jamais goûté aux tentatives d’ingérences dans ce qu’ils considèrent être leurs propres affaires. Ils ont cherché à traiter le covid-19 dans cette perspective au point de réduire au silence les « lanceurs d’alerte » sur la gravité de la situation. Le statut de pandémie oblige les Etats membres de l’OMS à resserrer leur coopération, à agir de conserve. Etant donné que la Chine est le foyer d’origine du coronavirus, cela aurait signifié un accès immédiat à des informations sensibles que les autorités de l’empire du Milieu n’avaient pas forcément envie de communiquer à la communauté internationale. Des erreurs dans la gestion de la crise auraient pu être mises au jour, voire pire encore. Cette politique de rétention de l’information a naturellement nourri les spéculations sur une éventuelle fuite du virus d’un laboratoire de recherche.

L’OMS ne s’est effectivement pas pressée pour déclarer l’état de pandémie. Des dizaines de millions de Chinois étaient confinés ; le système hospitalier italien n’était pas loin de s’écrouler totalement. Qu’attendait l’organisation internationale ? Le cap des 100 000, 110 000, 150 000 morts devait-il être dépassé pour qu’on ait le droit d’employer le mot pandémie. Nous touchons ici au fond du problème. Il n’existe pas de critère ultime. Le site de l’OMS n’apporte pas d’éclaircissement à ce propos. Il ajoute même à la confusion. Tentant de différencier une pandémie d’une épidémie classique, il s’appuie sur une illustration, le virus de la grippe. L’âge serait crucial. Dans la grippe saisonnière, les décès se produisent prioritairement chez les personnes âgées alors que, s’il s’agit d’une pandémie, ils « surviennent chez des gens plus jeunes, aussi bien en bonne santé que souffrant de maladies chroniques »… en contradiction avec les données du covid-19. L’OMS aurait été assez avisée de prendre un autre exemple. Avec de telles maladresses, le pays de Xi Jinping n’est pas près d’être bridé, ni de courber l’échine.

Conseils de lecture :
Evitez les pizza à l’ananas,
C’est pas bon

 

 

PA-TA-TRACE

Il fut un temps, pas si lointain, où « suivre les traces de quelqu’un » pouvait être considéré comme un compliment. Cela signifiait que l’on se montrait digne d’un illustre devancier, que l’on se trouvait dans son sillage. Aujourd’hui, la connotation est devenue essentiellement négative. Un manque d’originalité et surtout une lourde indiscrétion sont désormais accolés à cette pratique.

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Lorsqu’il a évoqué sa stratégie de déconfinement dans son allocution du 13 avril, le président de la République s’est logiquement attardé sur les moyens qu’il conviendra de mettre en œuvre pour que la France résiste mieux à la deuxième vague qu’à la première. Il a évidemment été question de masques et de tests mais le sujet du traçage a également été évoqué –avec beaucoup de précautions. Monsieur Macron savait qu’il marchait sur des œufs. Son lourd passif en matière d’esprit démocratique le rendait suspect vis-à-vis d’une partie de la population. C’est pour cette raison qu’il a avancé ses pions avec une extrême prudence. Une application de traçage numérique, StopCovid, sera proposée aux citoyens. Qu’ils ne s’inquiètent surtout pas, personne ne sera obligé de s’y connecter. Ce sera à notre bon vouloir. Et puis, la représentation nationale ainsi que les plus hautes autorités juridiques s’empareront du sujet et vérifieront que pas la moindre bribe de liberté n’est sacrifiée sur l’autel des vies à sauver.  Ainsi fut-il.

Les sages nous enseignent que celui qui sauve une vie sauve un univers. Le raisonnement repose sur le fait que la personne en danger avait une famille, des parents et des enfants qui, eux-mêmes, auront un jour des enfants. Avec le covid-19, la maxime prend une tournure différente : celui qui contamine un individu contamine un univers. Un individu le transmet à 2-3 autres qui le transmettent de leur côté également. La vitesse de propagation du virus explique cette logique. De ce fait, notre chef d’état-major a expliqué que le but stratégique de la campagne qu’il menait était que chacun diminue le nombre de ses interactions sociales. Moins de contacts ralentit la diffusion de l’ennemi invisible. Les gestes barrières et le confinement ont été décrétés dans cette perspective. Eviter de croiser dans la rue des porteurs du virus ou encore être informé qu’une personne avec laquelle on a interagi pourrait nous avoir contaminé devraient être considérés comme permettant pareillement de briser les chaînes de transmission. Or, là, c’est la levée de boucliers.

Les défenseurs de la démocratie sont montés illico sur les barricades. Les libertés fondamentales se trouveraient menacées. Hitler, Trump, Orban seraient à nos portes. On imagine le gouvernement actuel utiliser Big Brother pour mater les gilets jaunes. Aux armes, citoyens ! La base de cette argumentation n’est pourtant pas à écarter d’un revers de la main. Le recours à des instruments de contrôle numérique est caractéristique des régimes autoritaires. Il est même parfois tentant dans les démocraties. C’est exact. Néanmoins, cet engrenage n’est en rien inéluctable. Dans un pays où la culture démocratique est profondément ancrée, des citoyens attentifs sont sans nul doute capables de veiller à ce que les mesures appropriées à un état d’urgence sanitaire comme le nôtre n’aient pas pour vocation à être prolongées, ni à être simplement envisageables quand des dizaines de milliers de vie ne sont pas en jeu. D’ailleurs, même la télévision ou l’alcool peuvent conduire à des excès. Alors, faut-il les interdire à cause de leurs possibles dérives ou plutôt se battre pour parvenir à les dompter ?

Pour être synthétique, le traçage numérique renvoie à deux grands types d’instruments. Le premier vise en premier lieu à informer les citoyens et le second a pour objet de surveiller les individus qui représentent un danger pour les autres. Le premier, qui est socialement le plus efficace, est en même temps le moins intrusif puisque l’anonymat y est garanti. L’application StopCovid relève de cette catégorie. Grâce à un avertissement qu’ils reçoivent, les citoyens demandent à être testés, cela sans connaître l’identité de la personne à l’origine du signal. Vous êtes en voiture et un panneau vous indique qu’un véhicule a pris l’autoroute à contresens. Quel motif invoquer pour s’opposer à la divulgation de cette information ou pour que la connexion à StopCovid demeure facultative ? Il y a ici quelque chose de mystérieux. La problématique des outils répressifs, qui sont individualisés, est plus complexe. L’idée est de rattraper par le col ceux qui ne respectent pas leur assignation à domicile. Si l’on pense que le droit d’être protégé prime, on y est favorable. Si l’on est convaincu que rien ne justifie un contrôle même limité des citoyens par l’Etat, on les rejette.

Qui prétendra que le traçage numérique constitue la panacée universelle dans la lutte contre la pandémie ? C’est juste un outil parmi d’autres dans un vaste arsenal. Personne n’a encore proposé de supprimer les gestes barrières parce qu’ils ne stoppaient pas à 100% le covid-19. Au bout du compte, il apparaît que le débat sur le traçage renvoie à une autre discussion qui porte sur notre perception de la santé. S’agit-il d’un bien individuel – c’est ma santé à moi – ou collectif – j’ai aussi une responsabilité envers autrui? En fonction de la position que l’on adopte sur cette question, on décidera de passer sa période de confinement à l’île de Ré, quitte à y transporter le virus, ou de rester sagement chez soi en ville, même si c’est moins agréable.

Terminons sur une observation paradoxale. Parmi les adversaires les plus déterminés du traçage, les militants de l’extrême gauche semblent surreprésentés. Il est manifestement plus facile d’être solidaire sur le plan économique, en redistribuant la fortune des riches aux pauvres, que d’un point de vue sanitaire, en renonçant à une miette de sa propre liberté. Le corollaire de ce constat est que beaucoup acceptent d’être quotidiennement fliqués par Facebook, Amazon, Google et autres, sans faire de ramdam, mais refusent de l’être exceptionnellement par l’Etat pour sauver des vies. Voilà, le confort de nos petites addictions technologiques n’a pas le même poids que la vie des autres. Il fallait juste le dire.

Conseils de lecture :
Et les masques, et les masques,
Et les gants, et les gants

D’UNE EPIDEMIE A L’AUTRE

Le covid-19 m’a pourri la vie. Je n’aurais jamais imaginé que je supporterais de rester aussi longtemps confiné et je n’en peux vraiment plus. Ceci dit, pour retrouver ma vie d’avant, je serais prêt à accepter un effort supplémentaire. Un mois, deux mois de confinement en plus, pas de vacances à la plage. OK. Mais j’attends juste qu’on me redonne ma vie d’avant.

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D’après un sondage réalisé au doigt mouillé la semaine dernière, une majorité de Français serait capable de déclamer la tirade ci-dessus. Une jolie proportion de cet échantillon non représentatif de la population juge également prématurée la date de sortie du déconfinement. Ceux qui expriment cette idée ne sont pas nécessairement des lâches. Souvent, ils craignent que cela puisse accélérer la survenue d’une deuxième vague… qui retarderait encore le moment où ils pourraient récupérer leur « paradis perdu ». Leur colère contre l’irresponsabilité des gouvernements qui n’avaient pas tiré les leçons de l’épisode du SRAS de 2002-2003 se mesure à l’aune de cette frustration. La peur d’une récidive n’avait à l’évidence pas été suffisante. Dans la plupart des pays, l’épisode s’était terminé sans trop de dommages. En conséquence, les budgets spécifiques alloués à la recherche sur les coronavirus avaient été rapidement coupés. Le propos n’est pas de faire l’éloge de cette logique d’économies systématiques mais uniquement de la mettre en perspective.

Les analyses rétrospectives sont dangereuses. Nous savons aujourd’hui que le covid-19 s’est répandu sur l’ensemble de la planète à l’exception de quelques lieux improbables comme les Iles Tonga mais qui aurait pu deviner un tel scénario il y a quelques années ? Quand il n’y a qu’un seul candidat à aspirer au titre d’ennemi numéro un, il est possible de consacrer l’ensemble de ses ressources à un objectif que l’on peut considérer comme raisonnable, à savoir lui tordre le cou. Cependant, rappelons-nous qu’il y a quelques années, les postulants ne manquaient pas. Entre Ebola, les coronavirus, la dengue et le chikungunya notamment, ça se bousculait au portillon. On remarquera en passant à quel point ces virus ont intégré les codes de la guerre. Certains se sont choisis des noms grotesques pour mieux nous narguer. Quoi qu’il en soit, il était impossible de connaître à l’avance l’identité de celui qui tirerait le gros lot. Dans ces circonstances, l’organisation de la défense s’avérait beaucoup plus complexe. La meilleure preuve est que rien n’empêchait les centres de recherche de dédier eux-mêmes des moyens significatifs à la connaissance et à la neutralisation des coronavirus. Ils sont suffisamment autonomes pour cela. Or, ils n’en ont rien fait. Ils n’ont pas failli à leur tâche : ils ont misé sur le mauvais cheval.

Pour aller plus loin dans la réflexion, il n’est même pas exact de prétendre que les chercheurs du monde entier se sont entièrement fourvoyés. Qui contestera que d’énormes progrès ont été accomplis sur d’autres fronts ? Un vaccin a été mis au point par exemple contre Ebola et c’est une excellente nouvelle… parce que la probabilité que nous en ayons fini avec tous ces micro-organismes qui nous gâchent la fête est assez faible – ce qui est une moins bonne nouvelle. L’anthropologue James Scott a exploré avec minutie la transition du paléolithique au néolithique. Pour être précis, c’est moins la sédentarisation de l’homme que son choix de se recentrer sur la domestication des plantes et des animaux qui caractérise cette phase historique. En effet, il arrivait que les chasseurs-cueilleurs du paléolithique s’implantent sur un site unique quand ils avaient déniché une zone riche en ressources naturelles et susceptible de les nourrir durablement. La mobilité n’était pas un prérequis pour entrer dans le cercle étroit des sociétés paléolithiques.

A l’ère néolithique, la culture des céréales a redessiné les contours de la vie des sociétés humaines. Tout un écosystème s’est constitué autour de ce nouveau cœur d’activité économique. L’agglomération des hommes (et des femm.e.s) a conduit à une croissance spectaculaire de la densité démographique. Elle s’est accompagnée d’un regroupement de moutons (brebis), de chèvres (boucs), de bovins (bovines), de porcs (truies) et des animaux (animales) de basse-cour dans le même périmètre. Des commensaux – puces, tiques, poux… – étaient également de la partie. Dans cet environnement surpeuplé où chaque espèce avait ses propres agents pathogènes, les virus et bactéries se sont régalés. Les maladies se transmettaient d’une espèce à l’autre pour arriver en bout chaîne à l’homme. Des épidémies éclataient fréquemment. La plupart des mesures instaurées pour freiner la diffusion du coronavirus étaient déjà en vigueur il y a des millénaires : strict confinement des malades, mise en garde de ne pas toucher leurs biens, distanciation sociale ou quarantaine des voyageurs de longue distance. Nous n’avons en revanche pas trouvé de traces d’attestation de sortie jogging d’une heure.

Quand les gestes barrières traditionnels ne suffisaient pas à endiguer la pandémie, les survivants fuyaient et se dispersaient, quitte à reconstituer le groupe plus tard. Saura-t-on un jour combien de cités ont disparu ainsi de la surface de la terre. Pour en revenir à notre situation, la métropolisation a accentué le phénomène de concentration urbaine. Elle l’a même poussé à son paroxysme. Le canapé du salon est devenu un temple de la sédentarisation. L’ingurgitation de pop-corn avec une régularité de métronome les yeux rivés sur un écran plat est devenu un acte quasi rituel. D’après des chiffres qui sont certainement déjà dépassés, l’homme partage au moins 26 maladies avec les poules, 32 avec les rats et les souris, 35 avec les chevaux, 40 avec les bovins, 42 avec les cochons, 46 avec les moutons et les chèvres, 65 avec son ami le chien. Qui dit mieux ?

En même temps, la mondialisation a accéléré la circulation des individus et des agents infectieux. Toutes les conditions sont donc réunies pour que ces attaques se répètent à des intervalles de plus en plus rapprochés. On comprend alors pourquoi il n’y avait presque aucune chance de réussir à anticiper l’arrivée du covid-19. Dans son livre datant de 2017, Scott écrivait : « Rien d’étonnant, donc, à ce que le Sud-Est de la Chine (…), à savoir probablement la plus vaste, la plus ancienne et la plus dense concentration d’humains, de porcs, de poulets, d’oies, de canards et de marchés d’animaux sauvages du monde, soit une véritable boîte de Pétri à l’échelle mondiale propice à l’incubation de nouvelles souches de grippe aviaire et porcine ». Pas loin, certes, mais loupé quand même : notre homme avait oublié ces satanées chauves-souris !

Conseils de lecture :
Achetons du pop-corn…
… et oublions la vie d’avant

DALTONIENS S’ABSTENIR !

Comme dans « Vesoul » chantée par Brel, quand Emmanuel Macron annonce blanc, Edouard Philippe fait noir. Avec le déconfinement, la ritournelle du covid-19 a pris une coloration particulière. Le retour aux affaires ne se fera pas par régions, avait averti le président. Le Premier ministre a présenté une carte avec des départements rouges, oranges ou verts. Le déconfinement a finalement été différencié. Comme toujours.

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En dépit des apparences, le plan de déconfinement tel qu’il est entré en vigueur est le produit d’un subtil compromis entre les deux têtes de l’exécutif. Edouard Philippe envisageait davantage de libertés pour les personnes domiciliées en « zone libre ». On reste en effet interdit devant le peu de différences entre les départements rouges et verts. Quel que soit leur domicile, les Français sont désormais autorisés à sortir acheter leur pain sans « attestation de déplacement dérogatoire » et la distance du jogging passe d’un seul coup de 1 kilomètre à 100 kilomètres. Il va falloir avoir du souffle. Dans le même ordre d’idée, on a le droit de quitter la « France occupée » par le coronavirus et de franchir la « ligne de démarcation » pour se rendre en tout point de la zone verte et inversement si l’on est en mesure de prétexter des raisons impérieuses. L’obligation d’arborer un masque grand public a également été imposée dans les transports en commun aux quatre coins de l’hexagone sans distinction de département, de grande région ou de couleur de peau.

Que gagnent les heureux élus ? Leurs parcs sont ouverts ainsi que leurs petits musées. Des conséquences sont également attendues au niveau scolaire bien que, pour le coup, la perception locale de la situation risque de s’avérer plus déterminante que les jolis coloriages de Jérôme Salomon. En revanche, les restaurants et les cafés restent fermés, de même que les cinémas tout comme la vente de pop-corn aux spectateurs – en Tchéquie, la vente de tickets est permise mais pas celle des cochonneries. Alors pourquoi cette usine à gaz ? Il faut se souvenir combien la « bataille des couleurs » a été épique dans les jours qui ont précédé le 11 mai. Il était impératif de décrocher un label vert et surtout de ne pas se retrouver bloqué à un feu rouge. Oïe, nous sommes en orange ! Activons nos réseaux au niveau de l’Etat pour basculer dans le vert. Telle était la mission des décideurs locaux. On aurait pu imaginer un surplus de libertés exceptionnel pour ceux qui se trouvaient du bon côté. Tout ça pour ça ?

En fait, une fois n’est pas coutume, le gouvernement a agi avec discernement. Le pari du déconfinement est risqué : les hôpitaux ne sont pas entièrement vidés, les personnels médicaux n’ont pas récupéré et la disponibilité des munitions (tests, masques…) est sujette à caution. Dans ces conditions, une deuxième vague qui pourrait se traduire par une invasion de l’ennemi implacable sur l’ensemble du territoire cette fois n’est pas à exclure. De telles horreurs se sont déjà produites dans le passé. Le déconfinement a minima est donc d’abord une mesure de prudence élémentaire. Si les événements tournent mal, il sera possible de repartir vers les abris sans pagaille. Le président a prévenu le Premier ministre : « Mais je te le reredis, je n’irai pas plus loin ». Sans compter qu’une évolution positive de la situation est aussi à espérer et c’est surtout par rapport à cette hypothèse que nos dirigeants ont fait preuve de finesse. Si les indicateurs sont bons, les zones vertes autoriseront rapidement une gamme d’activités qui demeureront prohibées chez les rouges. Les cinémas, les restaurants et même la mer rouvriront.

D’un point de vue psychologique, cette stratégie a été validée par de nombreux travaux scientifiques. Pour les habitants des zones rouges, le plus dur a été d’accepter leur sort. Ils se sont sentis malchanceux et parfois stigmatisés. Leur carafon était en proie à d’intenses tourments. Les minces différences initiales entre les déconfinements larges et stricts ont été pour eux une véritable consolation. En y réfléchissant bien, ils ne perdaient pas grand-chose. C’était l’idée macronienne d’uniformité. Une fois acceptée la marque d’infâmie, l’extension des droits des résidents en zone verte serait moins douloureuse. Elle passerait quasiment comme une lettre à la poste avec une vignette de la même couleur. La mise en place d’une carte orange temporaire a participé de ce mécanisme d’atterrissage en douceur. Certains se sont étonnés et, d’une certaine manière, à juste titre. Pourquoi ne pas diviser la France en deux couleurs dès le départ, le vert et le rouge, tout en précisant que changements seraient susceptibles d’intervenir jusqu’à la date définie du 7 mai ? D’ailleurs, si un département vert avait subi une attaque brutale de covid-19, n’aurait-il pas été colorié en rouge sans passer par la case orange malgré tout ?

Le choix d’une troisième couleur s’est inscrit dans la perspective de ne pas heurter le moral de la population, de ne pas lui occasionner de traumatisme. Il évoque en un sens l’invention du purgatoire par l’Eglise au Moyen Age. Les deux termes de l’alternative, enfer ou paradis, avaient créé une insupportable tension chez les chrétiens. Le cahier des charges pour entrer au paradis était terriblement exigeant. Beaucoup étaient conscients que la marche était trop haute pour eux. Leur comportement les destinait plus à l’autre option. Alors, ils se démobilisaient. Quitte à rôtir en enfer, autant prendre du bon temps sur terre. Les membres du clergé observaient ce relâchement moral et ne parvenaient pas à le combattre. C’est pourquoi le purgatoire a servi les intérêts de l’Eglise. L’instauration d’un statut intermédiaire redonnait de l’espoir au peuple. Le paradis était certes hors d’atteinte mais, avec un minimum de discipline, les croyants pourraient accéder dans un premier temps au purgatoire. La possibilité d’une issue désagréable n’était évidemment pas fermée mais tout demeurait envisageable. Le salut n’était pas exclu. Gardons la couleur orange car, pour paraphraser Jean-Paul Sartre, « il ne faut pas désespérer Strasbourg ».

Conseils de lecture :

Gardez le White Spirit
Et ne broyez pas du Black