REVERS ET PROPOS ACERBES

L’affaire Novak Djokovic est vraiment tombée à pic. L’actualité hibernait. Les grands médias semblaient tourner désespérément en rond. Et voilà que les aventures trépidantes d’un joueur de tennis au bout du monde les ont fait sortir de leur ronron. Se prêtant à un feuilletonnage, elles se sont imposées sans coup férir. Jeu, set et match.

En résumé, un tennisman serbe antivax et au régime sans gluten – ce  dernier point est secondaire ici – s’est fait expulser par le gouvernement australien dans une opération « du goudron et des plumes » digne du Far west. Le malheureux s’était rendu au pays des kangourous, qui est très strict dans les règlementations anti Covid, en sortant de sa poche une dispense de vaccination. Flairant l’entourloupe, le gouvernement a alors fait des pieds et des mains, on pourrait dire des bonds, pour l’empêcher de participer à l’Open d’Australie. Son visa a été annulé une première fois le 5 janvier et, suite à son appel de cette décision, le joueur a été placé en rétention administrative. Un juge a donné tort aux autorités le 10 janvier mais les échanges se sont poursuivis à un rythme soutenu. Le 14 janvier, comme il en avait le droit, le ministre de l’Immigration a une nouvelle fois invalidé le visa. Djokovic a été contraint de quitter son confortable hôtel pour repartir en rétention administrative le temps de l’examen de son nouveau recours. La cour fédérale a estimé deux jours plus tard que la plaisanterie avait suffisamment duré : dehors, get out, raus, vai fuori.  

Le champion de tennis, qui a gagné de haute lutte le surnom de « Novax Djocovid », bénéficie assurément de circonstances atténuantes. Il a grandi dans un environnement peu propice au développement de l’intelligence et du sens de la mesure. Quand on écoute les propos tenus par ses parents afin de le soutenir, il est difficile de ne pas être effaré. Dans la famille butor, je vous présente le père puis la mère qui n’hésitent pas à parler de « maltraitance », de « torture », et même de « crucifixion ». A leurs yeux, la sauvage agression ne visait pas que la Serbie mais tous les chrétiens orthodoxes du monde entier, et peut-être même tous les chrétiens. Heureusement que les décideurs n’étaient ni juifs, ni musulmans… Pour enfoncer le clou, les géniteurs de la star ont mis brutalement un terme à leur conférence de presse dès la première question gênante. Rappelons que, durant toute la saga, Djokovic est resté libre d’embarquer dans le premier avion pour la destination de son choix. Pourtant, le gouvernement serbe s’est mis au diapason. Pas touche à Djoko, un actif stratégique de la nation ! Une déclaration de guerre à l’Australie a été écartée de justesse au tout dernier moment.

Ce ne sont pas les seuls éléments qui incitent à l’indulgence. Rappelons que le tennis est à l’origine un sport de gentlemen. Le montant élevé de l’inscription dans un club, justifié par le coût de l’entretien du gazon ou de la terre battue, aussi bien que les règles tordues, par exemple le décompte bizarre des points, en avaient fait une activité réservée à une élite. Sa transformation en un sport moderne attractif pour les médias n’allait pas de soi. Elle a été stimulée par la démocratisation de sa pratique, concomitante de l’irruption au plus haut niveau de la figure de « bad boys » attachants comme Ilie Nastase, Jimmy Connors ou John McEnroe, qui ont contribué à désacraliser l’image des joueurs, à la rendre moins lisse. Avec uniquement des clones de Björn Borg, surnommé Iceborg, il n’y aurait jamais eu d’engouement du grand public. Ces mauvais garçons ont fait naître des rivalités, des oppositions de styles et de caractères, dont tout le monde raffole – Borg-McEnroe pour illustration. On n’était peut-être plus entre « gens de bonne compagnie » – face aux « invasions barbares », les membres du Rotary Club ont été forcés de se rabattre sur le golf – mais le tennis est parvenu à susciter un intérêt populaire.  

A part les fondus de tennis, qui se souvient que le vainqueur de l’Open des Etats-Unis en 2020 s’appelait Dominic Thiem ? En revanche, nul n’a oublié que Novak Djokovic a été disqualifié pour avoir presque décapité une juge de ligne en frappant une balle qui l’avait atteinte au cou – lequel coup était involontaire, il s’agissait d’un mouvement de colère. A cet égard, l’Australien Nick Kyrgios semble tout aussi prometteur dans le genre. Il faut dire que le tennis fait partie des sports individuels. Comme les sports collectifs, ils sont également « une école de la vie » mais dans le sens où ils renforcent la confiance en soi qui est indispensable quand on se confronte seul à ses adversaires. Une croyance dégradée en sa propre étoile, une propension à être traversé par le doute, sont de lourds handicaps, des tares rédhibitoires chez les professionnels. Or, de la solidité mentale au nombrilisme, à l’égoïsme sans limite, la distance est mince. En tout cas, elle se parcourt à pied, idéalement chaussé d’une paire de tennis. Ceci conclut la partie sur les facteurs sociaux qui minorent la responsabilité de Djokovic. Il n’est cependant pas question passer sous silence ses options stratégiques. C’est bien lui et personne d’autre qui s’est pris les pieds dans le filet.

L’erreur fondamentale de Djokovic est d’avoir pris pour modèle Boris Johnson. Nul n’ignore que les hommes politiques se considèrent au-dessus des lois et des règlementations qu’ils édictent en faveur de leurs concitoyens. Le « serial teuffeur » de Downing Street s’est autorisé des pratiques douteuses et ne s’est guère donné la peine de les dissimuler. Suivant ses traces, le pauvre Novak n’a pas fait l’effort de monter une histoire qui tienne la route. Son prétendu test PCR positif ne l’a pas empêché de poursuivre normalement ses activités publiques. De la même manière, il s’est rendu en Espagne tout en omettant de le mentionner sur les formulaires administratifs d’entrée en Australie. Hélas, n’est pas Premier ministre britannique qui veut. C’est pourquoi le gentil Serbe s’est fait cravater ou serrer, c’est comme on veut. Une cravate se serre d’ailleurs – cravate, un objet d’origine croate. Pas de bol jusqu’au bout.    

La maxime (George Bernard Shaw) :  

Quand un homme désire tuer un tigre, il appelle cela sport ;

Quand un tigre désire le tuer, il appelle cela férocité.

CHICHE ?

Au bord d’une rivière, un scorpion demanda à une grenouille de s’allonger sur son dos pour se rendre sur l’autre berge. Devant les réticences de la grenouille, le scorpion expliqua que, s’il la piquait, ils couleraient ensemble. La grenouille accepta. Au milieu de la traversée, le scorpion piqua la grenouille. Celle-ci fut surprise par cet acte suicidaire. Le scorpion lui répondit benoîtement qu’il ne pouvait s’en empêcher, que c’était sa nature.    

A force d’entendre parler d’immunité collective, nous en sommes devenus tous de fins connaisseurs. En fait, nous la cherchons, la poursuivons, la traquons sans interruption depuis deux ans, à la manière du philosophe grec Diogène qui arpentait les rues d’Athènes avec une lanterne, mais sans masque, en clamant : « Je cherche un homme ». Malgré tous ces efforts, nous ne la trouvons pas. Qui ne s’est pas rendu sur la page Wikipédia de cette notion centrale dans la pandémie actuelle afin de s’instruire ? Il s’agit du « phénomène par lequel la propagation d’une maladie contagieuse peut être enrayée dans une population si une certaine proportion des individus est immunisée ». Par exemple, pour la variole, le seuil d’immunité avoisine les 83-85 %. On voit que l’information est assez précise. En revanche, elle n’est pas réellement utile puisque la maladie a été éradiquée selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). La symétrie avec le Covid est remarquable. Nous aimerions tant toucher du doigt son seuil d’immunité. Cela nous changerait la vie. Nous en sommes réduits à formuler des conjectures et, comme disent les paysans, quand le champ des possibles est large, le risque de se planter l’est également.

L’approche de l’immunité collective du Président Macron est, pour tout dire, incongrue puisqu’il se l’est appliquée à lui-même. Dans une longue partie de son mandat, il a distillé des petites phrases destinées à asticoter la population. Il serait fastidieux d’en dresser une liste exhaustive. Entre sa pique sur les « Gaulois réfractaires » et le « pognon de dingue » des aides sociales, son intention de faire bouger les lignes, de changer les mentalités, ressort parfaitement. Seulement, ces provocations n’ont pas eu l’effet escompté. Elles n’ont pas fait réfléchir mais ont suscité en réaction une levée de boucliers. L’homme a amorcé une esquisse de mea culpa tout en précisant que certains propos avaient été sortis de leur contexte. Puis le scorpion est redevenu scorpion. Pensait-il que les Français étaient vaccinés contre la litanie de ses saillies intempestives, que ses paroles bénéficiaient d’une forme d’immunité de groupe ? En tout cas, il n’en a rien été à moins que sa volonté d’emmerder les Français et sa déchéance de nationalité pour les irresponsables n’aient été un variant de l’espèce la plus virulente. Résultat : la discussion sur le sens du collectif est passée des non vaccinés au Président. Dommage.

Les plus de 5 millions de non vaccinés ne forment pas un bloc homogène. De cet ensemble, se distinguent notamment les « craintifs », on a moins de recul qu’avec une carabine, les « amoureux de la médecine par les plantes », on va bien inventer une tisane, les « conspirationnistes », on va nous planter une puce 5 G, sachant qu’il est possible d’appartenir à plusieurs de ces groupes en même temps : j’ai peur du manque de recul pour les puces 5 G, j’attends la sortie de la 6 G en buvant de la tisane. Ces individus ne sont assurément pas des moutons, encore moins des bœufs. Certains de leurs arguments méritent d’être entendus. Ainsi, les gens qui fument et se mettent en danger ne sont pas condamnés à payer leurs soins hospitaliers. Dans le même ordre d’idée, sans Covid, il est rare que les victimes de maladies contagieuses s’astreignent à des confinements. Vas-y que je te refile ma gastro ou mon angine : je ne vais tout de même pas louper cette soirée ! Tout le monde se fiche des porteurs asymptomatiques de la grippe, maladie dont le nombre annuel de morts est habituellement compris entre 20 000 et 30 000. Tout ceci est vrai et ne peut être écarté d’un revers de la main.    

L’incohérence des mesures sanitaires sert aussi les sceptiques. La pratique du sport en intérieur est interdite au lycée, y compris le step, activité à distanciation sociale, alors qu’il est permis de faire du volley-ball en club, où les joueurs passent leur temps à se taper les mains et à se tripoter entre les points. Plus le coronavirus se diffuse et plus forte est la tentation de réguler les comportements. Peut-être pourrions-nous profiter de la moindre dangerosité d’Omicron pour changer de logiciel ? Plus de pass sanitaire ou vaccinal, plus de contrôle. Rien. Libres !!! Le Covid serait regardé comme une maladie classique. Un service lui serait dédié dans chaque hôpital. Les malades seraient soignés, cela dans la mesure des places disponibles. Parce que les antivaccins, qui se battent souvent pour les libertés publiques, conviendront que leur santé vaut autant, mais pas plus, que celle d’un malade du cœur ou des poumons. Et, en ce moment, ils passent avant les autres. Ce qui n’est pas juste. Bref, en attendant d’augmenter le nombre de lits dans le système hospitalier français, et ce n’est pas la tendance, il importe que les services redémarrent normalement. Selon l’OMS, la probabilité d’être atteint d’une forme grave du Covid dépend de la vaccination. Avec un nombre de lits cette fois limité, voyons comment les citoyens antivaccins se responsabiliseront… et, de cela, nous retirerons peut-être en sus une immunité de groupe. Fromage et dessert.

Maxime : (Jules Renard)

La meilleure santé,

C’est de ne pas sentir sa santé.

ENGAGEZ-VOUS, QU’ILS DISAIENT !

« Engager », c’est en quelque sorte mettre en gage. Le mot induit l’existence d’un risque puisque l’intention est d’apporter une assurance à son interlocuteur. En même temps, servir de caution crée un lien – d’où, par analogie, certaines acceptions du mot « engagement ». Etre engagé responsabilise. Pour ce qui est de « s’engager », la forme est grammaticalement réfléchie à défaut d’être toujours rationnelle.

S’engager implique une dépense d’argent, d’énergie, de sentiments… Or, il arrive que des signaux d’échec accompagnent cet effort, remettant en cause sa légitimité. La tension entre l’investissement initial et l’impasse qui se profile à l’horizon conduit parfois à mal appréhender la situation. La possible erreur de jugement qui s’ensuit et qui consiste à minimiser le danger est appelée « biais d’engagement ». Une flopée d’expériences menées en psychologie sociale permet de le mettre au jour. Exemple : un individu se trouve à l’instant t face à une alternative, choisir entre deux projets, A et B, qui  offrent des perspectives de rentabilité équivalentes. Quand il opte pour A (B), il découvre en t+1 que l’autre projet a bien mieux réussi dans l’intervalle de temps considéré. Il est alors invité à se positionner une nouvelle fois entre les deux projets. Le plus souvent, il décide de continuer à accorder sa préférence à A (B). Il espère évidemment qu’une évolution favorable, un renversement de tendance, se produira. Par comparaison, presque toutes les personnes qui n’interviennent dans l’expérience que dans un deuxième temps retiennent l’autre projet, B (A), à la lumière des évènements qui se sont déroulés entre t et t+1.

La Guerre du Vietnam est régulièrement présentée comme un cas d’école par rapport à cette problématique. Plus les Etats-Unis utilisaient de moyens militaires, plus ils comptaient de morts ou de blessés et plus ils se sentaient obligés d’envoyer davantage de troupes pour forcer la victoire, comme s’ils étaient prisonniers de leurs décisions antérieures. Dans un tout autre domaine, l’incapacité de nombreuses femmes à se libérer d’une relation toxique, d’un conjoint qui les bat, relève du même mécanisme mental. Les premiers coups sont suivis d’une promesse qu’il n’y aura jamais de récidive. Pour bien faire les choses, l’agresseur assortira son serment d’un magnifique bouquet de fleurs – corollaire d’ailleurs : si vous ne voulez pas qu’on vous confonde avec un homme violent, n’offrez surtout pas de fleurs à madame. Bref, une fois la demande de pardon acceptée, la victime entre dans un engrenage. Elle a entériné l’idée de souffrir pour sauver son couple. Quelle que soit la configuration, conflit militaire ou relation interpersonnelle, la durée de l’engagement accroît la probabilité d’entrer dans une spirale infernale dont il est compliqué de s’extraire.

Les économistes ont introduit la notion de « coûts irrécupérables » pour rendre compte de comportements bizarres qui résultent des attitudes d’engagement. Celles-ci sont perçues comme un investissement, selon eux, et le moindre changement de direction peut être associé à une vaine dépense. Ainsi, Hal Arkes et Catherine Blumer ont séparé en trois un groupe d’étudiants faisant la queue afin d’acheter un abonnement pour la saison de théâtre. Le premier tiers a payé le prix fort comme prévu ; le deuxième a bénéficié d’une petite réduction et le troisième d’une réduction significative. Il en ressort que, pendant la première moitié de la saison, la présence aux représentations était nettement corrélée à la somme acquittée. Ceux qui payaient plein pot fréquentaient davantage la salle que le groupe à réduction minime et davantage encore que le groupe à réduction généreuse. Il est intéressant de noter que, dans la seconde moitié de la saison, les fréquentations s’équilibraient. Cette fois, tout se passe comme si ceux qui avaient dépensé le plus étaient arrivé à la conclusion qu’ils avaient maintenant amorti leur mise de fonds.  

Pour échapper au piège diabolique de l’engagement, il existe une solution. Il faut accepter de « prendre sa perte » comme disent les as de la finance, d’admettre que l’on a investi pour rien, plus prosaïquement que l’on a fait un mauvais choix. En d’autres termes, une blessure narcissique, que par-dessus le marché l’on s’inflige soi-même, est l’unique remède pour se sortir de cette nasse – pas si simple en ces temps de tout-à-l’égo. Néanmoins, si cela peut éviter de porter un habit que l’on aime pas, de passer ses week-ends dans une résidence secondaire barbante ou d’exercer un métier qui n’a finalement pas d’intérêt, c’est finalement assez motivant. Si ce moment désagréable se répète un peu trop souvent, sauf à trouver un inquiétant plaisir à battre sa couple, peut-être faut-il aussi s’interroger sur ses propres processus décisionnels. Il n’y a en effet aucune raison de supposer qu’un individu est destiné à se fourvoyer systématiquement dès qu’il est en position de s’engager quelque part. Nous laisserons de côté les petits malins qui simulent la peur de s’engager : « merci pour cette merveilleuse nuit, ma douce, mais j’ai trop peur du mariage ».

On constate que le « biais d’engagement » partage quelques similitudes avec le « biais de confirmation » d’hypothèses. Une personne qui s’est beaucoup informée, qui a distribué des tracts, manifesté sous la pluie, éprouvera quelque peine à changer d’avis politique, à reconnaître qu’elle s’est trompée. Plus sa période d’engagement pour la cause est longue et plus elle manifestera une inclination à interpréter les faits à l’aune de ses anciennes croyances. Heureusement, ou malheureusement, le militantisme à l’ancienne tend à disparaître. Pour aller dans le même sens, le temps consacré à une information sérieuse et fiable se réduit comme une peau de chagrin. L’insolite et l’essentiel, l’émotion et la raison, se confondent joyeusement. Dans ces conditions, l’opinion publique devient plus versatile. Retourner ses adversaires devient envisageable. Néanmoins, le recours à des arguments raisonnés n’est pas forcément le plus adapté. Il peut provoquer des crispants « vous me prenez pour un idiot ? ». Jouer sur les émotions est plus prometteur. Dans le cas du covid, qu’attend-on pour mobiliser les larmes d’antivaccins influents et hélas endeuillés ?   

La maxime  (Marc Escayrol) :

Tueur à gages, c’est un métier comme un autre, tous les jours, on pointe,

La seule différence, c’est qu’après, on tire.

LETTRE AUX ANTIVAX HONNÊTES

Les foyers d’opposition les plus vivaces à la politique sanitaire du gouvernement recouvrent pratiquement les zones où le Rassemblement National et la France Insoumise prospèrent. On peut donc souvent s’attendre à une argumentation s’inscrivant dans un agenda politique et de bonne mauvaise foi. Cependant, parmi les critiques, il y a aussi des gens honnêtes. C’est à eux que s’adresse cet article.

Une maladie auto-immune est caractérisée par un dérèglement du système immunitaire qui, pris d’une sorte d’accès de folie, décide soudainement de s’en prendre aux composants de l’organisme comme s’ils lui étaient étrangers. Ces derniers sont alors la proie d’attaques sournoises qui sont responsables de leur dégradation. La tolérance du soi s’efface brutalement. Autrement dit, ce qui protège les individus est susceptible de se retourner contre eux. Ainsi, l’espérance de vie des femmes est supérieure à celle des hommes, notamment parce que les hormones féminines stimuleraient leurs défenses immunitaires. Ceci expliquerait qu’elles sont fréquemment la proie de maladies auto-immunes – pour la polyarthrite rhumatoïde, trois fois plus et, pour le lupus érythémateux, le ratio va de 1à 10. Comme le dit une expression populaire, on ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière.

Par extension, un comportement prudent évite de multiples désagréments mais, poussé à l’excès, empêche toute forme d’avancée. Si aucun homme n’avait jamais pris de risque jusqu’à ce jour, nous en serions encore à l’Age de pierre. En sens inverse, la croyance qu’une conduite exagérément audacieuse n’est pas réellement problématique, qu’un échec permet de corriger les erreurs et de progresser, expose à sous-estimer certains dangers, rendant possible la survenue de catastrophes. Le débat sur le « principe de précaution » traduit la complexité du sujet. Bien qu’il n’existe pas d’unanimité, un consensus semble toutefois s’être laborieusement dessiné : lorsque le risque est systémique, qu’il implique la collectivité et que des conséquences irréversibles sont à craindre, il est préférable de s’abstenir d’agir. Ce principe trouve un champ d’application particulièrement pertinent sur les questions de santé publique et de vaccins bien sûr. 

Dans un ouvrage qui plonge profondément dans l’histoire de la santé, Jean-David Zeitoun rend compte des premières approches de la vaccination. L’ère des pionniers, qu’il s’agisse de Jenner ou plus tard de Pasteur et de Koch, est caractérisée par sa dimension artisanale. Les chercheurs bricolent à partir de leurs intuitions. Il faudra le scandale de la thalidomide, molécule utilisée contre les nausées dans les années 1950 et au tout début des années 1960, mais à l’origine de graves malformations chez les nouveau-nés, pour que les autorités américaines imposent une stricte méthodologie à l’industrie pharmaceutique avec des essais cliniques de phase I, de phase II et de phase III avant de commercialiser un médicament. Les tests se déroulent dans un cadre « randomisé », c’est-à-dire où la molécule est administrée à des patients et un placebo à d’autres sans oublier qu’un suivi est mis en place une fois qu’elle est sur le marché. 

Rien ne garantit que la molécule sera parfaitement sûre et efficace mais les essais sont supposés vérifier qu’ils le sont au moins suffisamment pour pouvoir être prescrits. En la matière, il est difficile de prétendre à beaucoup mieux. Il n’y a pas de risque zéro. Le problème du Mediator n’est pas lié à un comportement d’apprenti-sorcier mais à la faillite du dispositif de pharmacovigilance. Quand on songe à tous les produits chimiques qui envahissent nos vies presque sans contrôle et sans occasionner de mouvement de paupière de la population. Si l’on ajoute qu’ils polluent outrageusement la planète, il y a un sentiment d’injustice, de « deux poids, deux mesures » dans la pharmacie qui n’est d’ailleurs que la petite sœur de la chimie. Pourtant, et ce n’est bien sûr qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, les ravages du bisphénol A n’ont pas réussi à fédérer les masses et nous continuons d’utiliser au quotidien des tonnes de produits sans nous soucier de leur innocuité.

Si Jenner, Pasteur et Koch ont laissé leur empreinte dans l’histoire, ce n’est pas parce qu’ils ont élaboré de théorie parfaitement juste. Au contraire, leurs visions respectives étaient truffées d’erreurs d’interprétation… mais qu’importe. Ce qui compte vraiment est que ces grands découvreurs ont sauvé des êtres humains et ont favorisé la quasi éradication de pathologies qui causaient de terribles hécatombes. Avec l’amélioration des conditions sanitaires et les progrès sur les questions d’hygiène, ils ont contribué à allonger significativement l’espérance de vie entre le dernier tiers du dix-neuvième et la première moitié du vingtième siècle. Aussi divisée était-elle, comme aujourd’hui en quelque sorte, la communauté scientifique n’a eu d’autre choix que de valider l’efficacité de leurs traitements, de leurs vaccins. Le discours est une chose et les faits en sont une autre. C’est plus tard qu’il a été possible d’expliquer « comment ça marche ».   

Les opposants raisonnables à la vaccination procèdent à une inversion. Ce n’est pas que de leur faute. Le vaccin n’étant pas obligatoire, les citoyens ont dû se positionner sur le sujet sans avoir de compétence médicale. Il faudrait en effet être sacrément idiot pour accepter une piqûre dans le bras uniquement parce que les voix dominantes de la communauté scientifique le recommandent. Alors, chacun a fait « à sa sauce ». Certains ont consenti à recevoir l’injection, mais avec des exigences : « OK pour être vacciné mais avec telle marque et goût banane » ; d’autres l’ont refusée en s’appuyant sur des théories fumeuses. L’ignorance sur le covid est telle que les analyses des partisans de la vaccination ne sont pas forcément exactes non plus. Toutefois, ces débats devraient venir après. Les vaccins autorisés à ce jour ont passé les essais cliniques. La vaccination de millions d’individus dans le monde a confirmé qu’elle protégeait contre les formes graves du coronavirus même si la protection contre l’infection elle-même a baissé avec le variant Delta pour le Pfizer. Si l’on se souvient qu’aucun effet secondaire n’est associé à long terme à un vaccin, c’est ce qui devrait trancher. Les chiffres, rien que les chiffres. Ça marche !     

La maxime  :

Les anciens résistants risquaient leur vie pour que les autres soient libres

Les nouveaux résistants risquent la vie des autres pour être libres