LE CHEF A TOUJOURS RAISON !

Quand les médias nous expliquent que « les autorités compétentes » sont saisies d’un dossier, la population respire. A tort ou à raison ? Qu’en est-il d’ailleurs de cette expression. S’agit-il d’un pléonasme ou d’un oxymore ?

peter

« Le principe de Peter » est un ouvrage qui a autant amusé que provoqué de vives discussions dans les milieux académiques. Commis par Laurence J. Peter et Raymond Hull en 1969, il reposait sur deux postulats extrêmement simples : un employé compétent est souvent promu au niveau supérieur et un employé incompétent n’est ni promu, ni rétrogradé. De là, il découle assez logiquement qu’un employé tend à s’élever jusqu’à son niveau d’incompétence et que, plus le poste est élevé, plus cette incompétence pèsera sur le fonctionnement de l’organisation. Lorsque les échelons hiérarchiques sont nombreux, les dirigeants incompétents et indéboulonnables passent leurs temps en réunions, en colloques ou en séminaires. Ils entrent « en lévitation ». Ce n’est évidemment pas une preuve scientifique mais qui n’a pas été confronté au moins une fois dans sa vie à un directeur correspondant admirablement à cette théorie ? En outre, si les organisations étaient toujours gouvernées de main de maître, les fiascos retentissants seraient moins fréquents et il y aurait moins de managers se vendant comme des sauveteurs.

Une mise en perspective s’impose. Au cours du vingtième siècle, l’analyse des élites a suscité un authentique intérêt. Des penseurs comme Vilfredo Pareto ou Gaetano Mosca ont ainsi développé une réflexion sur les lois qui régissent l’émergence aussi bien que le renouvellement des meilleurs éléments d’une communauté. Dans un pays comme les Etats-Unis, Walter Lippmann a même considéré que les élites pouvaient être regardées comme une issue aux problèmes politiques. En effet, entre les imperfections du système démocratique, qui sont causées par l’incapacité de l’ensemble des citoyens à appréhender convenablement des situations complexes, et la nature fondamentalement insupportable du totalitarisme, l’idée que la société puisse être pilotée par les catégories les plus éclairées était attirante à ses yeux. Ceci nous ramène à la question initiale : les personnes investies des plus hautes responsabilités ont-elles réellement les compétences requises?

Pour les économistes, la réponse est simple en principe. Dans un environnement concurrentiel où la contrainte de rentabilité prime, il n’y a pas de place a priori pour l’incompétence. La loi du marché s’impose. Cela devrait rassurer sur les aptitudes du haut management des entreprises. Près de ses sous, l’actionnaire veille. Dans les faits, des nuances méritent d’être apportées à cette fable. Les exemples montrant que la gratification des dirigeants est régulièrement déconnectée de la performance des entreprises ne manquent pas. Pour un patron gourmand, il est toujours possible de trouver un pays qui justifie un rattrapage en termes de rémunération. Dans le même ordre d’idée, il est toujours possible de trouver une cause extérieure qui exonère un dirigeant de la responsabilité d’un échec. Lucian A. Bebchuk et Jesse M. Fried expliquent comment ces mécanismes opèrent. Dans la direction des administrations publiques dont la survie n’est pas associée à une performance, la probabilité de validation du principe de Peter est bien sûr plus conséquente.

Qu’en est-il du cas de la France ? Son modèle est caractérisé par la logique méritocratique. Les grandes écoles sont supposées assurer que les meilleurs éléments de la nation remplissent les plus hautes fonctions dans la sphère publique. Un bon nombre de ces énarques ou polytechniciens quitte le service de l’Etat pour « pantoufler » dans le secteur privé puis éventuellement « rétro-pantoufler » ensuite, c’est-à-dire revenir travailler dans l’administration publique. Une estampille de qualité est ainsi posée sur les élites françaises. Ce schéma exigerait une véritable réflexion sur le mode de reproduction de ces mêmes élites. Je me limiterai à quelques constats relatifs à notre sujet. Le premier est le danger de consanguinité et de conflits d’intérêt. Malgré la mise en place d’une commission de déontologie, un haut fonctionnaire peut être tenté de passer du côté de la régulation d’une activité à la direction d’une entreprise appartenant au domaine qu’il régulait auparavant.

Plus essentiellement, ce modèle repose sur un postulat pas spécifiquement français mais cependant fort discutable. Il existerait une espèce de caste hyper talentueuse de managers dont les compétences seraient transférables d’un champ à l’autre. Après avoir administré un grand hôpital, une de ces huiles serait tout-à-fait capable d’enchaîner sur la direction d’un empire de la boîte de conserve, plus qu’un cadre qui a passé une vingtaine d’années dans le groupe en question. L’argument qui confère sa légitimité à cette huile est élémentaire : si les produits changent, l’art du management reste le même et il n’est pas donné à tous. Il s’agit en somme d’une réfutation du principe de Peter appliqué au haut management : celui-ci n’émerge pas d’un mouvement ascensionnel vertical à l’intérieur d’une organisation mais d’un jeu de chaises musicales entre managers de haut vol qui est horizontal.

Précisons que cette standardisation des compétences en amont n’est pas une garantie de performance. De surcroît, elle débouche sur la création d’une classe de dirigeants hors sol et plutôt fermée. Elle n’accepte en effet en son sein que quelques éléments qui, souvent d’ailleurs, doivent leur admission davantage à leur entregent qu’à leurs réalisations personnelles. De ce fait, ces petits malins seront intégrés mais comme des membres de seconde zone. En conclusion, le propos ici n’est pas de jeter l’opprobre sur une catégorie ultra privilégiée de la population, ni de lancer un appel à la révolution – n’oublions pas que, si le capitalisme est l’exploitation de l’homme par l’homme, le communisme est exactement l’inverse. L’intention est uniquement de souligner que cette domination est fondée sur un postulat, un simple postulat, une croyance, un conte qui en vaut peut-être d’autres mais un conte tout de même. Il serait bon que ces élites s’en souviennent tandis que les inégalités deviennent de plus en plus indécentes.

Conseil de lecture :

Lucian A. Bebchuk et Jesse M. Fried, Pay Without Performance, Cambridge, Harvard University Press, 2004.
Laurence J. Peter et Raymond Hull, The Peter Principle. Why Things Always Go Wrong, New York, William Morrow and Company, 1969.

Y A-T-IL QUELQU’UN POUR SAUVER LA LIBERTE ?

Paul Eluard ne nous a pas menti : le mot liberté est désormais partout inscrit : sur les routes, sur les mers, sur les montagnes, sur les champs de l’horizon et même sur son chien gourmand. Pourtant, aussi chérie soit-elle, d’insidieuses menaces pèsent sur son existence. Elle est aujourd’hui minée de l’intérieur par d’anciennes alliées, la science et la quête de modernité.

libertéLa conquête des libertés fondamentales n’a pas été un long fleuve tranquille. Le monde a longtemps été caractérisé par une soumission des individus à un ordre, souvent d’essence religieuse, qui s’imposait à eux. Des forces obscurantistes et rétrogrades empêchaient à la notion même de liberté d’émerger. Le dix-septième siècle, avec des penseurs comme Thomas Hobbes, John Locke et Baruch Spinoza, marque une véritable inflexion de tendance. Les revendications de droits individuels, comme échapper à l’arbitraire du pouvoir politique ou encore adopter la religion de son choix, deviennent progressivement légitimes. Malgré la résistance des privilégiés de tous bords, nul n’entravera la marche de ce qui porte le nom de libéralisme. Notons que l’exigence de disposer de libertés dans la sphère économique, celui de vendre ses boîtes de conserve sans entrave d’aucune sorte, intervient dans un deuxième temps. D’ailleurs, à cette époque, quand il est question de liberté économique, c’est pour désigner l’octroi de privilège, de monopole à une entreprise – en d’autres termes, l’interdiction à d’autres d’exercer l’activité de leur choix.

Cette quête de liberté des individus a déteint sur les peuples qui ont fini par réclamer également un droit à l’auto-détermination. En outre, la liberté voguait de conserve avec la raison, le savoir. Après les Lumières, qui sont apparues quasi simultanément dans plusieurs pays, puis la Révolution française dont les principes ont diffusé au-delà du continent européen, les hommes sont parvenus à satisfaire leurs aspirations, autrement dit à se gouverner eux-mêmes, à diriger leur propre vie. Le sociologue allemand Max Weber a qualifié le bouleversement qui s’est opéré alors de « désenchantement du monde ». La religion a en effet cessé de jouer un rôle de boussole. Toutefois, le libéralisme n’a guère eu le temps de savourer sa victoire : il s’est trouvé rapidement confronté à une crise grave. L’autonomie ne fixait par elle-même aucun point d’arrivée, aucune limite. Le slogan « il est interdit d’interdire » ne mène pas très loin. Sans valeurs, la raison tourne à vide. Pour Marcel Gauchet, cette crise entre la fin du dix-neuvième et le début du vingtième siècle explique pourquoi les systèmes totalitaires, qui offraient des réponses claires sur le cap à tenir, ont attiré des pans entiers des populations européennes.

Cette mise en perspective historique n’est peut-être pas inutile parce que personne ou presque n’oserait remettre en cause aujourd’hui les libertés individuelles, avec leurs excès. Elles sont tellement intégrées que nous n’y prêtons plus vraiment attention. Or, les avancées dans de nombreux champs du savoir suscitent des interrogations à leur propos. Pour la première fois, il n’est pas sûr que liberté et connaissance cheminent ensemble. Ainsi, l’essor des neurosciences jette un nouvel éclairage sur le comportement humain. Le fonctionnement du cerveau révèle ses secrets grâce à l’imagerie médicale. Les propriétés des molécules chimiques qui circulent à l’intérieur du corps humain sont également mises au jour. Ainsi, une fois que le lien entre un faible taux de sérotonine et la dépression a été établi, il a été possible de lutter contre cet état pathologique au moyen de substances permettant la recapture de la sérotonine. Cela signifie-t-il au bout du compte que les neurosciences abolissent le libre-arbitre des êtres humains, leur conduite n’étant selon cette hypothèse que la résultante de l’interaction d’éléments biochimiques, ou ne sont-elles que la traduction physiologique de leurs desseins ? Le débat fait rage.

La liberté se trouve pareillement sur la sellette avec le développement de la psychologie sociale et de l’économie comportementale. Des expériences respectant des protocoles rigoureux démontrent à quel point les techniques de manipulation mentale sont efficaces. Le marketing se nourrit de ces procédés quand il cherche à conditionner les consommateurs mais il n’est pas seul. Il suffit de se rendre aux Pays-Bas puis d’y visiter des toilettes publiques pour observer une tradition étonnante : souvent, une mouche est dessinée au centre des urinoirs. L’objectif n’est bien sûr pas d’égayer ceux qui viennent satisfaire un besoin bien naturel mais de les inciter à orienter spontanément leur jet vers la mouche. Ce dispositif d’aide à la visée fonctionne. Les économies en temps de nettoyage et de produits d’entretien sont telles que l’usage s’est généralisé. Cette méthode douce est qualifiée par certains de nudge, pousser du coude discrètement ou donner un coup en anglais. Les individus ont rarement conscience d’être menés par le bout du nez.

Il est impossible d’être exhaustif sur le sujet. Mentionnons tout de même les travaux pionniers de Kurt Lewin qui avait relevé que la meilleure manière de persuader une personne d’adopter une conduite était de la pousser à de petites actions, amorçant un processus au terme du duquel elle est convaincue d’avoir pris elle-même la décision finale. Il s’agit de « soumission librement consentie », jolie expression en vérité. Dans ce cas, à la différence des WC bataves où l’action est spontanée, l’individu est même capable d’argumenter et de justifier son choix. Pourtant, à chaque fois, c’est la liberté humaine qui est en question. Dans les temps anciens, les sceptiques se moquaient d’une forme de croyance religieuse naïve, avec des individus effrayés par de possibles punitions tombées du ciel et infligées par une divinité omnisciente. Nous croyons maintenant en la liberté. La philosophie existentialiste a connu ses jours de gloire. Les progrès scientifiques suggèrent néanmoins de réexaminer cette thèse d’une liberté absolue. Et si, dans quelques siècles, les générations futures riaient de notre croyance en la liberté comme nous des anciens avec leurs superstitions. Espérons que non…

Conseil de lecture :

Marcel Gauchet, La crise du libéralisme, Paris, Gallimard, 2007.
Richard H. Thaler et Carl S. Sunstein, La méthode douce pour inspirer la bonne décision, Paris, Vuibert, 2008.