DE L’ART OU DU COCHON ?

La mort de Johnny Hallyday a fait couler presque autant d’encre que de larmes. Souvent décrié de son vivant, le chanteur a mis une bonne partie des rieurs de son côté lors de son départ pour un monde meilleur. Tout un pays a communié lors de ses obsèques quasi nationales. S’il avait été contribuable, ses plus grands fans auraient peut-être obtenu son entrée sans chemise au Panthéon…

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A l’âge classique, Nicolas Boileau avait affirmé que « rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable ». Depuis lors, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Plus personne ne prétendrait sérieusement aujourd’hui que l’art doit se contenter d’être un simple reflet de la réalité. Ainsi, Johnny invitait son auditoire à établir une comparaison entre les oreillers et les champs de blé. Avec sa mort, des médias comme Libération et Les Inrockuptibles ont dû faire face à un autre défi. Comment ne pas renier une ligne éditoriale méprisante pendant des décennies tout en respectant les sentiments d’un lectorat affecté par le décès du chanteur ? Il est à noter que, le plus souvent, ils y sont parvenus avec brio. Toutefois, la relation entre Johnny et les milieux intellectuels est surtout intéressante par ce qu’elle révèle des tensions entre des conceptions antagonistes de l’art puisque Johnny était un artiste, qu’on le veuille ou non.

En distinguant le capital culturel du capital économique et du capital social, Pierre Bourdieu propose une grille de lecture passionnante de ce clivage. D’aucuns estiment que l’objectif de l’art est d’atteindre le public le plus large possible. Qu’il soit question d’une volonté de le réjouir, de le distraire ou de le faire réfléchir, l’accessibilité au plus grand nombre est centrale. Les troubadours, baladins, clowns relèvent de cette perspective – le Théâtre National Populaire (TNP) de Jean Vilar également. Cet homme de gauche était convaincu que des œuvres de qualité pouvaient parler au cœur de tout citoyen, indépendamment de sa condition sociale. A ses yeux, le capital culturel devait se partager et n’était pas réservé à une aristocratie. Pour les défenseurs de cette vision, «populaire» n’est certes pas synonyme d’excellence mais ce n’est pas un gros mot non plus.
« Les tontons flingueurs » est un exemple édifiant à cet égard. Rejetée à sa sortie par la critique plus encline à mettre les auteurs de la « Nouvelle vague » sur un piédestal, cette comédie est devenue un film culte – les pédants regrettant cette fois que ses adorateurs ne maîtrisent pas tous les codes et apprécient l’œuvre pour de mauvaises raisons. Les œuvres grand public qui sont vilipendées pour leur manque d’ambition par les maîtres du bon goût mais finissent néanmoins plusieurs décennies plus tard sur Arte avec une critique dithyrambique ne se comptent pas. Les détracteurs de cette conception de l’art prétendent qu’elle tend à renforcer l’ordre social existant, qu’elle endort le peuple et permet aux puissants de maintenir leur domination. D’après eux, la fonction de l’art est de montrer la voie, de transformer le monde. En théorie, ils sont situés plus à gauche sur l’échiquier politique puisqu’ils s’opposent à l’oppression des classes populaires.

Selon ces êtres raffinés, un film populaire ne vaut guère mieux que les manifestations de l’art officiel dans les pays totalitaires. L’art nazi se définissait d’abord par ce qu’il n’était pas. Il visait à se différencier de « l’art dégénéré » qu’il condamnait. Le communisme rejetait bien sûr « l’art bourgeois » mais il montrait clairement la voie. Ses œuvres étaient supposées contribuer à l’avènement de l’homme nouveau : les tableaux d’une paysanne blonde aux yeux bleus en tenue folklorique, avec un fond constitué de blé monté en épis et d’une bibliothèque avec les livres écrits par le Président du parti, n’avaient pas pour vocation de déclencher l’hilarité. Art populaire et art officiel participeraient de la même logique. Pour ces intégristes, toute expression artistique qui ne s’inscrit pas dans leur agenda politico-artistique doit être automatiquement rejetée.

De ce point de vue, les gesticulations de Jean-Paul Belmondo ne pouvaient être regardées qu’avec un dédain évident. Pour ce qui est de Johnny, le rejet fut beaucoup plus prononcé encore. En effet, si ses concerts se terminaient parfois avec des chaises cassées, son horizon n’était pas politique et, pour ces gens-là, il n’y a rien de pire qu’un « rebelle sans cause ». De la même manière, ces esthètes soutiennent que Lautner et Truffaut sont sur un bateau… mais qu’il n’y a qu’une place à bord. Il n’est pas possible d’apprécier l’un et l’autre. Un paradoxe apparaît nécessairement alors puisque cette conception fermée de l’art conduit à un entre-soi. On ne donne pas du caviar à un cochon. En veillant à ce que le capital culturel ne soit pas galvaudé, ces élites semblent fort loin des valeurs égalitaristes qu’elles prônent par ailleurs.

Il n’existe en fait qu’une manière de réconcilier ces aspects contradictoires : transposer au monde de l’art la « théorie du ruissellement » adoptée dans l’économie par le Président Macron. Le bas peuple, qui n’est rien et ne comprend pas grand-chose, doit bénéficier de l’apport des pionniers, des défricheurs qui possèdent du talent et méritent leur réussite. En attendant d’exproprier les élites économiques de leur capital pour l’offrir au peuple, les élites culturelles rongent leur frein et exercent leur bien-pensance en révisant le passé. Sous prétexte qu’il n’est pas acceptable d’applaudir le meurtre d’une femme sur scène, la fin de « Carmen » a été récemment modifiée à Florence. Et Molière ? Est-il tolérable au vingt-et-unième siècle que chacun reste dans sa classe sociale à la fin de ses pièces ? Il y en a assez que les bourgeois se marient avec des bourgeois, les nobles avec les nobles, etc. Il est temps que, poussé par un metteur en scène courageux, Monsieur Jourdain file avec la servante Nicole ou mieux avec Covielle, le valet de Cléonte, avant le baisser de rideau.

Conseils de lecture :

Ferry Luc, Homo aestheticus : L’invention du goût à l’âge démocratique, Paris, Le Livre de Poche, 1991.
Sagel Paul-André, Secrets de clown, Paris, Riveneuve, 2013.

BONJOUR, C’EST POUR UN SONDAGE !

Le mot sondage n’évoque plus un homme en blouse blanche qui introduit un instrument dans un conduit naturel du corps humain afin d’évacuer le contenu d’une de ses cavités. Il fait plutôt songer désormais à une technique de diagnostic d’un autre ordre. Pas sûr qu’il soit moins douloureux pour la société dans son ensemble…

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IFOP, IPSOS, BVA, TNS Sofres… le nom des principaux instituts de sondage est connu de tous. Il faut dire que le bombardement des médias est incessant. A tout propos, ils sont mobilisés dans l’idée de connaître l’opinion de la population. Les Français ne se sont pas encore prononcés sur la couleur des chaussettes du Président Macron – pensez-vous que le bleu lui est seyant ? – mais cela ne saurait tarder. La précaution d’usage du présentateur du journal télévisé : « attention, il ne s’agit que d’une photographie de l’état de l’opinion à l’instant t » est pour le moins étrange. Des fois qu’un téléspectateur puisse croire qu’il s’agit de l’avis gravé dans le marbre des Français et qu’il convient de le suivre si l’on ne souhaite pas se sentir marginalisé. On imagine le CSA fier de ses prérogatives derrière ce type d’avertissement. En revanche, rien n’est dit des principaux problèmes associés au recours à ces outils d’investigation.

La précision des sondages a été contestée. Des erreurs se sont produites. Il est en effet arrivé que le résultat réel d’élections soit différent de celui qui avait été annoncé. C’est gênant mais ce n’est pas le principal. D’ailleurs, parfois quand les élections sont serrées, les instituts spécialisés, qui n’ignorent pas l’existence de marges d’erreur, seraient enclins à une plus grande prudence qui leur est refusée par les médias, pressés d’annoncer le nom du gagnant. Avec le développement des technologies de l’information, de nouveaux acteurs sont apparus sur ce juteux marché : Filteris, Vigiglobe, Brand Analytics. Ce sont les rois du Big Data. L’expression en impose. Big Data. Des données numériques se baladent dans l’espace intergalactique, s’installent dans des nuages, puis repartent pour de nouvelles aventures où elles seront géolocalisées par triangulation comme on dit dans les séries américaines. Dompter une telle bête n’est-il pas une solution magique à la problématique de la précision ?

Que nenni ! Derrière l’impression de scientificité, de modernité, il y a des méthodes finalement assez simples et imparfaites. Pour illustration, Filteris collecte les données provenant des réseaux sociaux (Facebook, Twitter…) et recourt à des algorithmes dans l’intention d’interpréter les messages émis. Instagram, bourrez, bourrez le tamtam… mais quid du deuxième degré de certains contenus, sans même parler des personnes non connectées et ne pouvant être flashées par ces radars ? Ainsi, à la surprise de quelques-uns, les instituts de sondage traditionnels ont mieux deviné que les acteurs du Big Data le nom des candidats à l’élection présidentielle française qualifiés pour le deuxième tour. La suite au prochain numéro mais là n’est pas l’essentiel. Le problème n’est pas fondamentalement une question de précision mais de la place que ces techniques statistiques occupent dans notre société. C’est le sens de la démocratie qui est interrogé au bout du compte.

Ce n’est pas une profession spécifique qu’il convient de blâmer parce que c’est l’ensemble du système qui dysfonctionne. Les journalistes s’appuient sur les sondages d’opinion durant leurs interviews d’hommes politiques : « pourtant, selon les sondages, les Français pensent plutôt que…». En même temps, les politiciens prétendent incarner en permanence les aspirations les plus profondes de la nation : « voilà ce que veulent vraiment les Français ». Ils sont tellement inspirés que, parfois, ils n’ont même pas besoin de sondages pour le savoir… mais exprimer les souhaits de la population demeure pour eux un passage obligé avant de formuler la moindre proposition. Dans cette espèce de folie collective, seul le comportement des instituts d’enquête d’opinion est compréhensible puisqu’il leur permet de s’en mettre plein les poches.

Elle est loin l’époque où François Mitterrand abolissait la peine de mort contre l’avis de la majorité de ses concitoyens. Le cas de François Fillon est édifiant. Le candidat à la présidentielle annonçait du « sang et des larmes », des mesures éprouvantes afin de réduire la dette. Il tenait un langage de vérité, disait-il. Pourtant, avant même que des incohérences entre ses positions et ses pratiques familiales ne soient mises au jour, il avait reculé en partie sous la pression des médias et de ses amis. Face au tollé suscité par son projet d’une assurance-maladie recentrée sur les pathologies les plus graves, il annonça la gorge nouée que le remboursement des paires de lunettes pour les enfants serait intégral s’il était élu… Tout se passe comme si aller contre le courant, même l’espace d’un instant, était assimilable à un déni de démocratie. Cela, Emmanuel Macron l’a mieux compris que tous puisque, avant de concocter un semblant de programme, ses équipes battaient le terrain dans le but de recueillir la parole des Français.

Il ne s’agit même pas de cette démocratie participative remise à l’honneur par Ségolène Royal durant la campagne de 2007. La dictature des sondages va beaucoup plus loin et renvoie en fait au concept de cyberdémocratie défendu notamment par Ross Perot, le milliardaire texan candidat aux élections américaines de 1992 et 1996. Grâce aux nouvelles technologies, il serait quasiment possible d’organiser des referendums à chaque seconde. Cette démocratie instantanée serait le dernier coup assené au débat politique, pourtant capital à la démocratie même si les sondages essaient de nous faire croire que la démocratie se réduit à la notion de majorité – laquelle a pourtant pris du plomb dans l’aile depuis que l’on sait, avec le Brexit et l’élection de Donald Trump, que le bon peuple réagit parfois de façon étrange dans l’isoloir. Gustav Klimt jugeait que, « si l’on ne peut par ses actions et son art plaire à tous, il faut choisir de plaire au petit nombre. Plaire à beaucoup n’est pas une solution ». L’IFOP ne lui dit pas merci…

Conseils de lecture :

Garrigou Alain, L’ivresse des sondages, Paris, La Découverte, 2006.
Levy Pierre, Cyberdémocratie, Paris, Odile Jacob, 2002.

UNE VIE POLITIQUE A LA RUE

Lors de la manifestation qu’il a organisée le 23 septembre, Jean-Luc Mélenchon a tenu des propos qui en disent autant sur sa conception de la politique que sur les travers du système dans lequel il évolue comme un poisson dans l’eau. Nous pourrions lui souhaiter une meilleure santé… au système bien sûr.

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Rappelons que, selon les dires de l’insoumis en chef, c’est la rue « qui a abattu les nazis ». Avant d’y revenir, il doit être souligné que son envolée a déclenché une épidémie de réactions presque aussi grotesques. En tout cas, pour les niaiseries, il y avait manifestement concours ce week-end. Les représentants de la majorité furent les premiers à réagir, sautant sur l’occasion pour reprocher à Jean-Luc Mélenchon d’avoir assimilé le gouvernement actuel au nazisme. La ficelle était un peu grosse et le contexte le démontre aisément. Le Président Macron venait d’asséner que « la démocratie, ce n’est pas la rue ». La formule mélenchonienne visait à le réfuter frontalement et, à cette intention, un catalogue des haut faits d’armes du peuple en mouvement, on n’ose dire en marche, avait été déployé. Cela a failli être du plus bel effet. Quoi qu’il en soit, la référence au nazisme ne s’inscrivait pas dans une comparaison avec la politique gouvernementale. Les soutiens de La République En Marche qui prétendaient le contraire s’adressaient surtout aux citoyens traitant la petite musique politique comme un bruit de fond, sans y prêter de réelle attention. C’était leur cœur de cible.

Passons à la farandole des experts. Interrogés, ils devaient à la fois témoigner d’une capacité à prendre du recul et d’un sens de la mesure. La tâche n’était pas évidente dans cette configuration où l’opposant numéro un du gouvernement avait exprimé des idées totalement indéfendables. Le cas de Jean Garrigues est symptomatique de cette problématique. Subtil connaisseur du populisme notamment à travers son étude du boulangisme, cet habitué du petit écran commença par condamner la thèse de Mélenchon. Non, il n’est pas exact que la défaite du nazisme a été provoquée par un soulèvement populaire. Les GI et les soldats de l’Armée rouge en ont été les rouages essentiels ainsi que les jeunes l’apprennent au collège. Mais voilà, il fallait tenter de rééquilibrer les choses. Alors, l’universitaire évoqua la Résistance. La rue avait contribué en partie malgré tout à bouter hors de France les chevaliers teutoniques. Dans sa bouche, la rue était donc égale à la Résistance. Hallucinant ! La rue mélenchonienne est constituée de citoyens unis au grand jour contre l’ordre social. De leur côté, les résistants ne manifestaient pas. Ils vivaient dans la clandestinité et le secret était essentiel à leur survie. Répétons-le : il y avait concours !

Pour ce qui est de Mélenchon, c’est un fin lettré. Il n’y aucune raison de supposer qu’il a été dispensé de cours d’Histoire d’autant que sa fameuse tirade se réclamait de cette discipline. Des auteurs comme Gustave Le Bon se sont intéressés à la psychologie des foules. Ils ont observé que, en fusionnant avec la masse, les individus deviennent moins responsables individuellement. A partir de là, tous les dérèglements sont possibles. Les bossus, les roux, les supposées sorcières et les Juifs ont maintes et maintes fois subi la vindicte populaire au Moyen Age. Le strabisme n’était pareillement pas toujours bien vu à cette époque. Plus près de nous, Alain Corbin décrit de quelle manière un homme a été supplicié dans le village de Hautefaye en 1870. Il s’agissait certes d’un noble, et le curé avait échappé de peu au même sort, mais le pauvre avait subi d’atroces tortures avant d’être brûlé vif sous les yeux de centaines de villageois en transe. Cependant, Mélenchon n’est pas un crétin. Il ne mise pas tout sur le bon sens de la rue. Il sait qu’elle peut se fourvoyer comme au Venezuela par exemple où elle se transforme en chienlit. C’est qu’elle y menace de chasser du pouvoir l’héritier de Chavez, la rue !

Si l’on poursuit le raisonnement, tout ceci signifie que la rue doit être guidée. Le troupeau a besoin d’un berger et, cela tombe bien, Mélenchon en possède toutes les qualités. En bon démocrate, il s’est présenté aux élections. Cela s’est malheureusement gâté avec leur résultat. Nul être n’est parfait et il se trouve que Mélenchon est un peu mauvais perdant. Il a d’ailleurs tardé à reconnaître sa défaite le soir du premier tour. Ah, tentation de la rue, quand tu nous tiens ! Mais quel est justement le rapport avec l’idée que cette rue-là aurait abattu le nazisme ? Si l’on part du principe que l’ennemi absolu est le nazisme et que la victoire contre lui a été permise par un moyen spécifique, celui-ci devient d’un coup magnifié. Battu par le suffrage universel, Mélenchon a décidé de descendre dans la rue pour faire valoir ses droits. Dans sa terminologie, c’est le gouvernement qui a commis un « coup d’état social », un « putsch ». Son pari est que la colère du peuple continue d’être attisée par les macroneries, pour illustration ses déclarations sur « ceux qui ne sont rien » ou les « fainéants » – et la source ne semble pas près d’être tarie.

Quoi que l’on puisse penser de l’action du Président, la stratégie qui consister à sanctifier la rue est la marque d’une terrible régression. Quand François Hollande fait campagne sur un programme et met en œuvre la politique de son adversaire, on peut encore s’interroger mais, dans ce cas précis, Emmanuel Macron avait annoncé la couleur. Dans ces conditions, l’accuser de ne pas respecter la démocratie est inacceptable. De façon plus fondamentale, les étudiants qui ont été massacrés sur la place Tiananmen à Pékin auraient certainement préféré s’exprimer dans un isoloir, dans un système réellement démocratique, plutôt qu’à l’air libre face à des blindés. Afin d’éviter de régler les différends politiques dans la rue, le verdict des urnes est un superbe garde-fou sans jeu de mots. En nous éloignant de l’homme des cavernes, la démocratie permet au peuple de s’exprimer pacifiquement. Les penseurs grecs, qui se méfiaient du glissement de la démocratie vers la démagogie populiste, étaient assez méfiants vis-vis d’elle. Ils avaient anticipé Mélenchon…

Conseils de lecture :

Aristote, La politique, Paris, Vrin, 1995.
Corbin Alain, Le village des « cannibales », Paris, Champs, 2009.

 

Economie et démocratie : de l’eau dans le gaz ?

Le monde grec a inventé la démocratie mais ses plus célèbres philosophes la regardaient avec méfiance. Ils craignaient des dérives démagogiques. Les activités économiques suscitaient également de vives réserves chez eux. Depuis, les régimes démocratiques se sont généralisés et l’économie est devenue centrale partout dans le monde. Mais démocratie et économie vont-elles bien ensemble ?      

Une boutade est prêtée à Winston Churchill : « si vous mettez deux économistes dans une pièce, vous aurez deux avis différents. À moins que l’un d’entre eux ne soit Lord Keynes, auquel cas vous aurez trois avis différents ». Le positionnement des économistes sur la démocratie n’y déroge pas. Certains, comme Robert Barro, l’assimilent à un produit de luxe dans le sens où, si elle peut être désirable d’un point de vue normatif, elle occasionne néanmoins un coût social très élevé. D’après eux, les lois du marché sont entravées par l’intervention de l’Etat. Les capacités des plus entreprenants ne parviennent pas à s’exprimer de façon optimale dans un contexte où la majorité de la population souhaite être protégée par les excès du capitalisme. La libre-entreprise souffre de la mise en place de mesures limitant les inégalités. En freinant l’évolution spontanée de l’économie, la démocratie est responsable d’un manque d’efficacité économique. En d’autres termes, mieux vaut être une société nantie pour « s’offrir une (telle) danseuse ». Une dictature éclairée serait préférable économiquement.

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Cette vision est critiquée par d’autres économistes parmi lesquels Dani Rodrik qui affirment que la démocratie mène au contraire à plus d’efficacité économique. Ils renversent l’argumentation de leurs adversaires. Le soutien des « laissés-pour-compte » du système capitaliste n’est pas un problème. Il réduit le risque de graves conflits sociaux, voire de soulèvements, synonymes de perturbation de l’activité économique. En outre, loin de conduire à un gaspillage, il permet de récupérer des ressources productives qui sont susceptibles de contribuer à la croissance au bout du compte. Le cas des pays scandinaves, démocratiques, progressistes mêmes, tout en ayant atteint un niveau d’opulence appréciable, illustre cette analyse. Ajoutons un dernier point : si le capitalisme est fondé sur la concurrence afin que le meilleur remporte la compétition, il est indispensable que les inégalités de départ ne soient pas trop importantes. Sinon, il y a des « surprises » dans la population des gagnants… Il est dommage d’ailleurs que ce point ne soit pas davantage souligné quand la cohérence interne de la logique libérale est discutée.

Malgré leur désaccord radical, les deux perspectives qui viennent d’être présentées s’accordent tout de même sur un point : un régime démocratique est supposé améliorer la situation économique de la population. Afin de rallier les suffrages de la majorité, les dirigeants doivent promouvoir les mesures qui abondent dans ce sens. Ceux qui ne jurent que par le marché s’en plaignent tandis que les autres s’en félicitent mais, pour tous, l’hypothèse sous-jacente est que la notion de démocratie se convertit en redistribution dans la sphère économique. La création d’un impôt sur le revenu, un impôt progressif, participe de cette logique d’atténuation des écarts de richesse. Indépendamment de ces considérations politiques, selon l’économiste Simon Kuznets, le développement économique aboutit de lui-même à une conclusion identique. Sa courbe en U inversé décrit la relation entre le revenu par habitant et le niveau d’inégalité : durant les premiers stades du développement, les inégalités s’accroissent puis elles stagnent avant de diminuer. Ce recul découle principalement du passage d’une économie agricole à une économie industrialisée où les revenus sont plus élevés.

kuznetsThomas Piketty critique la thèse de Kuznets déjà parce qu’il refuse d’expliquer cette baisse exclusivement par des facteurs économiques. De surcroît, il s’efforce de démontrer que les inégalités ont recommencé à croître à partir des années 1970 dans les pays riches – le travail de Kuznets date de 1955. Ces pays sont pourtant démocratiques. La machine à redistribuer de ce régime politique semble donc être bloquée dans nos contrées. Elle n’y fonctionne manifestement plus. Ce constat prend toute sa signification avec le modèle proposé par Daron Acemoglu et James A. Robinson. Pour ces économistes, un pays se caractérise par l’opposition entre ses élites et le reste de la population. Dans certaines circonstances, les dominants acceptent de céder une part des ressources de la nation qu’elles ont accaparées. Il s’agit d’un simple calcul coût-avantage : le maintien d’une dictature pour conserver le contrôle sur les richesses est parfois trop onéreux. La démocratie, qui garantit une forme de redistribution en faveur du peuple, est alors instituée. Avec des paramètres économiques et politiques différents, les élites peuvent estimer que la dictature est la meilleure solution.

Dans ces conditions, si le postulat de redistribution des richesses associé à la démocratie est invalidé, la question est de savoir quel est l’intérêt de la masse de la population à vivre dans un système démocratique. C’est pourquoi de plus en plus de citoyens dans les démocraties manquent de gratitude envers ces politiciens qui sacrifient leur vie à la chose publique. Ils votent mal. Les médias et l’intelligentsia les tancent vertement et leur font la morale. Qu’à cela ne tienne, ils optent de façon primaire pour le Brexit, couronnent Donald Trump et accordent 35 % des voix à Marine Le Pen. Les politologues se grattent le crâne et rivalisent d’inventivité : démocratie participative, sixième et pourquoi pas septième République… Les joyeusetés ne manquent pas. Néanmoins, on en revient toujours au même point. Mondialisation ou pas, si la situation économique de la majorité n’est pas meilleure, par qui la démocratie doit-elle être défendue ? En quoi la dictature est-elle si nuisible ? N’oublions pas que, dans les ex pays de l’Est, le parti communiste a parfois repris de jolies couleurs. Dans l’euphorie de la liberté retrouvée du début des années 1990, l’interdire avait pourtant été évoqué.

 

Conseils de lecture :

Acemoglu Daron et Robinson James A., Economic Origins of Dictatorship and Democracy,

Cambridge, Cambridge University Press, 2005.

Piketty Thomas, Le capital au XXIème siècle, Paris, Seuil, 2013.