PA-TA-TRACE

Il fut un temps, pas si lointain, où « suivre les traces de quelqu’un » pouvait être considéré comme un compliment. Cela signifiait que l’on se montrait digne d’un illustre devancier, que l’on se trouvait dans son sillage. Aujourd’hui, la connotation est devenue essentiellement négative. Un manque d’originalité et surtout une lourde indiscrétion sont désormais accolés à cette pratique.

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Lorsqu’il a évoqué sa stratégie de déconfinement dans son allocution du 13 avril, le président de la République s’est logiquement attardé sur les moyens qu’il conviendra de mettre en œuvre pour que la France résiste mieux à la deuxième vague qu’à la première. Il a évidemment été question de masques et de tests mais le sujet du traçage a également été évoqué –avec beaucoup de précautions. Monsieur Macron savait qu’il marchait sur des œufs. Son lourd passif en matière d’esprit démocratique le rendait suspect vis-à-vis d’une partie de la population. C’est pour cette raison qu’il a avancé ses pions avec une extrême prudence. Une application de traçage numérique, StopCovid, sera proposée aux citoyens. Qu’ils ne s’inquiètent surtout pas, personne ne sera obligé de s’y connecter. Ce sera à notre bon vouloir. Et puis, la représentation nationale ainsi que les plus hautes autorités juridiques s’empareront du sujet et vérifieront que pas la moindre bribe de liberté n’est sacrifiée sur l’autel des vies à sauver.  Ainsi fut-il.

Les sages nous enseignent que celui qui sauve une vie sauve un univers. Le raisonnement repose sur le fait que la personne en danger avait une famille, des parents et des enfants qui, eux-mêmes, auront un jour des enfants. Avec le covid-19, la maxime prend une tournure différente : celui qui contamine un individu contamine un univers. Un individu le transmet à 2-3 autres qui le transmettent de leur côté également. La vitesse de propagation du virus explique cette logique. De ce fait, notre chef d’état-major a expliqué que le but stratégique de la campagne qu’il menait était que chacun diminue le nombre de ses interactions sociales. Moins de contacts ralentit la diffusion de l’ennemi invisible. Les gestes barrières et le confinement ont été décrétés dans cette perspective. Eviter de croiser dans la rue des porteurs du virus ou encore être informé qu’une personne avec laquelle on a interagi pourrait nous avoir contaminé devraient être considérés comme permettant pareillement de briser les chaînes de transmission. Or, là, c’est la levée de boucliers.

Les défenseurs de la démocratie sont montés illico sur les barricades. Les libertés fondamentales se trouveraient menacées. Hitler, Trump, Orban seraient à nos portes. On imagine le gouvernement actuel utiliser Big Brother pour mater les gilets jaunes. Aux armes, citoyens ! La base de cette argumentation n’est pourtant pas à écarter d’un revers de la main. Le recours à des instruments de contrôle numérique est caractéristique des régimes autoritaires. Il est même parfois tentant dans les démocraties. C’est exact. Néanmoins, cet engrenage n’est en rien inéluctable. Dans un pays où la culture démocratique est profondément ancrée, des citoyens attentifs sont sans nul doute capables de veiller à ce que les mesures appropriées à un état d’urgence sanitaire comme le nôtre n’aient pas pour vocation à être prolongées, ni à être simplement envisageables quand des dizaines de milliers de vie ne sont pas en jeu. D’ailleurs, même la télévision ou l’alcool peuvent conduire à des excès. Alors, faut-il les interdire à cause de leurs possibles dérives ou plutôt se battre pour parvenir à les dompter ?

Pour être synthétique, le traçage numérique renvoie à deux grands types d’instruments. Le premier vise en premier lieu à informer les citoyens et le second a pour objet de surveiller les individus qui représentent un danger pour les autres. Le premier, qui est socialement le plus efficace, est en même temps le moins intrusif puisque l’anonymat y est garanti. L’application StopCovid relève de cette catégorie. Grâce à un avertissement qu’ils reçoivent, les citoyens demandent à être testés, cela sans connaître l’identité de la personne à l’origine du signal. Vous êtes en voiture et un panneau vous indique qu’un véhicule a pris l’autoroute à contresens. Quel motif invoquer pour s’opposer à la divulgation de cette information ou pour que la connexion à StopCovid demeure facultative ? Il y a ici quelque chose de mystérieux. La problématique des outils répressifs, qui sont individualisés, est plus complexe. L’idée est de rattraper par le col ceux qui ne respectent pas leur assignation à domicile. Si l’on pense que le droit d’être protégé prime, on y est favorable. Si l’on est convaincu que rien ne justifie un contrôle même limité des citoyens par l’Etat, on les rejette.

Qui prétendra que le traçage numérique constitue la panacée universelle dans la lutte contre la pandémie ? C’est juste un outil parmi d’autres dans un vaste arsenal. Personne n’a encore proposé de supprimer les gestes barrières parce qu’ils ne stoppaient pas à 100% le covid-19. Au bout du compte, il apparaît que le débat sur le traçage renvoie à une autre discussion qui porte sur notre perception de la santé. S’agit-il d’un bien individuel – c’est ma santé à moi – ou collectif – j’ai aussi une responsabilité envers autrui? En fonction de la position que l’on adopte sur cette question, on décidera de passer sa période de confinement à l’île de Ré, quitte à y transporter le virus, ou de rester sagement chez soi en ville, même si c’est moins agréable.

Terminons sur une observation paradoxale. Parmi les adversaires les plus déterminés du traçage, les militants de l’extrême gauche semblent surreprésentés. Il est manifestement plus facile d’être solidaire sur le plan économique, en redistribuant la fortune des riches aux pauvres, que d’un point de vue sanitaire, en renonçant à une miette de sa propre liberté. Le corollaire de ce constat est que beaucoup acceptent d’être quotidiennement fliqués par Facebook, Amazon, Google et autres, sans faire de ramdam, mais refusent de l’être exceptionnellement par l’Etat pour sauver des vies. Voilà, le confort de nos petites addictions technologiques n’a pas le même poids que la vie des autres. Il fallait juste le dire.

Conseils de lecture :
Et les masques, et les masques,
Et les gants, et les gants

TOUS SERONT EGAUX… MAIS CERTAINS PLUS

Aristote se montrait critique envers la démocratie. Il se méfiait de la foule, de ses humeurs et de sa manipulation. Il abhorrait la démagogie. Pour Mélenchon, c’est tout le contraire. Du peuple en fusion émane la vérité. Alors, entre le grand philosophe et le leader minimo, il faut choisir…

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Dans la constellation des démocraties modernes, la France peut se targuer d’être le premier pays à avoir inscrit dans sa constitution le principe du suffrage universel, pour les hommes – c’était en 1793. Un recul s’est ensuite produit, non parce que les femmes ont fini par être autorisées à voter bien sûr mais parce que, pour se plier aux pratiques répandues à l’époque, le suffrage est redevenu censitaire sur le territoire national. En 1820, une loi électorale dite du « double vote » est même entrée en vigueur : les électeurs les plus imposés étaient en droit de voter deux fois. La justification du suffrage censitaire est bien connue. Seuls les plus riches, ceux qui contribuent fiscalement, doivent pouvoir voter. Ils sont supposés jouer un rôle plus important dans le développement de l’activité économique et doivent en être récompensés. Selon cette argumentation, le choix des dirigeants politiques relève d’une conception particulière des droits et devoirs dans la société. Qu’une possible collusion s’instaure entre les élites politique et économique ne semble pas représenter de problème pour ses partisans. Qui sait s’il ne s’agit pas d’une raison supplémentaire pour soutenir le suffrage censitaire : la coupure entre groupes sociaux est claire et on est certain de se retrouver entre « gens de bonne compagnie ».

Le rétablissement du suffrage universel masculin en 1848 a logiquement suscité des craintes au sein des classes dominantes. Puisqu’elles représentaient une minorité dans la population, le risque qu’elles perdent leurs privilèges était prégnant. Afin d’éviter de mauvaises surprises, les notables ont heureusement pris les choses en main. Il n’était pas rare que les habitants d’un village se rendent en procession jusqu’au bureau de vote accompagnés par le châtelain qui leur donnait ses directives et veillait à ce qu’elles soient scrupuleusement respectées. Ce qui n’était pas bien difficile : le citoyen votait sous les yeux des autres électeurs et c’est le président du bureau qui glissait le bulletin dans l’urne. Avec l’introduction du vote secret, via notamment l’invention de l’isoloir, le contrôle des élites s’est effrité. Elles ont été amenées à lâcher du lest. Jusqu’aux années 1970-1980, les systèmes démocratiques ont été caractérisés par des politiques de redistribution, de transferts sociaux vers les classes moyennes et défavorisées. Les libéraux le regrettaient alors que les socialistes s’en félicitaient mais ce phénomène a été observé de façon générale.

Dans ces circonstances, il convient de s’interroger sur la manière dont les nantis peuvent reprendre la main ou, pour le reformuler autrement, comment leur niveau de richesse est-il susceptible de leur conférer à nouveau un avantage ? On se souvient que l’homme politique britannique Robert Walpole avait asséné cyniquement que « tout homme a son prix ». Mis à part les achats de voix, qui ne sont d’ailleurs pas tolérés sous leur forme la plus visible par la loi, il n’est pas possible d’établir de corrélation directe entre le pouvoir de l’argent et le vote. Pour les plus fortunés, les contributions financières aux campagnes politiques et, plus largement aux partis, constituent un moyen subtil de renforcer ceux qui défendent leurs intérêts. Evidemment, tous les citoyens peuvent agir pareillement en faveur de leur propre champion mais leurs ressources ne sont pas les mêmes. En outre, un système de déductions fiscales pour les donateurs entretient le phénomène. Au final, en 2016, 290 000 contribuables français avaient financé leur parti préféré mais avec de grosses disparités. La somme remboursée par l’Etat était en moyenne de 165 euros quand, pour les 2 900 foyers fiscaux les plus généreux, elle avoisinait les 5 000 euros.

Ces éléments piquent encore plus les yeux si l’on remarque que la contribution de l’Etat à la vie politique (remboursement des frais de campagne…) est, elle, seulement de 1 euro par citoyen. Cela signifie que les partis en France ne sont pas alimentés par l’argent public en fonction de critères objectifs tels que le nombre de suffrages recueillis mais d’après les préférences des plus aisés. Dans l’état des lieux qu’elle dresse des pratiques de financement des partis dans les pays démocratiques, Julia Cagé montre que le cas français n’est pas une exception. Le modèle italien, qui n’est pas plus équitable, offre pourtant une piste intéressante pour sortir de cette logique. En Italie, chaque citoyen est invité s’il le souhaite à consacrer 2 ‰ de son revenu imposable au financement du parti de son choix. Il suffirait de substituer à ce ratio un montant fixe – un euro, deux, voire plus – pour régler le problème. Alors, les sommes qui arriveraient dans les caisses correspondraient aux sympathies exprimées par les citoyens indépendamment de leur niveau de richesse.

L’inlassable course aux pièces jaunes repose sur une croyance : plus une campagne marketing est onéreuse, plus les ventes du produit seront élevées. De ce point de vue, l’homme politique est assimilable à une savonnette. Il est évident que le matraquage publicitaire n’est pas sans impact sur la notoriété d’un candidat. Cependant la stratégie «elle est partout ma binette » ne garantit pas la victoire. Lors de l’élection présidentielle de 2012, les dépenses de campagne de Nicolas Sarkozy ont dépassé le plafond légal et pourtant le Président sortant a été sorti. Une autre idée reçue doit être combattue. L’argent crée nécessairement un déséquilibre au profit des politiciens qui représentent le monde des affaires. Aux Etats-Unis, les candidats à l’élection présidentielle font face à deux options : un financement public, avec des dépenses limitées et interdiction de recevoir des dons privés ou un financement privé, sans aides publiques, ni plafond. Le premier candidat à avoir choisi l’option du financement privé a été… le gentil Barack Obama. En fait, si l’argent est bien le nerf de la guerre, tout ramener à cela ne fait que nourrir le secteur du marketing et trouver des excuses faciles aux perdants.

Conseils de lecture :

Birnbaum Pierre, Le peuple et les gros : histoire d’un mythe, Grasset, Paris, 1979.
Cagé Julia, Le prix de la démocratie, Fayard, Paris, 2018.

MAIS QUE DEMANDE LE PEUPLE ?

Selon Winston Churchill, « la démocratie est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres ». Le sens profond de cet aphorisme a tendance à être oublié ces derniers temps. Autriche, Brexit, Hongrie, Italie sans oublier l’inénarrable Donald Trump, les bien-pensants sont assommés par cette accumulation de résultats qui ne sentent pas bon la lavande.

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Le propos de cet article n’est pas de vaticiner contre la rage qui semble parfois s’emparer des électeurs d’un nombre élevé de pays ou de suggérer des mesures pour freiner la contagion du phénomène mais de proposer une mise en perspective de notre système politique. Ce qui implique, pour commencer, de l’envoyer se faire analyser chez les Grecs. Ainsi, Aristote distinguait trois formes pures d’organisation politique : la royauté où un individu gouverne, l’aristocratie où un petit nombre gouverne et la république où un grand nombre gouverne. Elles étaient susceptibles de se dégrader en formes altérées pour devenir la tyrannie, l’oligarchie ou la démocratie. En d’autres termes, la démocratie n’était qu’un avilissement de la république. Le risque de démagogie, de revanche d’une masse de citoyens prenant conscience de leur force collective n’était pas occulté. Les exemples de foules devenues folles et brûlant les sorcières comme les hérétiques ne manquent pas.

Pourtant, au fil du temps, une charmante fable digne du cinéma hollywoodien s’est imposée dans les esprits : des citoyens égaux en droits et dotés de raison se comporteront de façon responsable dans les urnes. Il suffit juste de mettre le paquet sur l’éducation et le tour est joué. C’est pourquoi quand les conservateurs ont vaincu les modérés lors des élections iraniennes en 2009, pour une certaine presse, cela ne pouvait être que la conséquence de fraudes massives. De la même manière, la victoire du camp pro Brexit ne s’explique que par ses mensonges tandis que son candide adversaire, d’une parfaite honnêteté intellectuelle, n’utilisait jamais d’arguments fallacieux. Idem, bien sûr, pour les éléphantesques tromperies de Trump. Il n’est tout simplement pas concevable que le peuple vote dans son ensemble de façon stupide. Cependant, les fondements de cette douce fable sont quelque peu contestables.

Le premier d’entre eux, que les citoyens votent avec leur raison, si possible en songeant à l’intérêt général plutôt qu’au leur, n’est pas le moindre. Les premiers temps du suffrage universel masculin ont pourtant conforté cette idée. Il faut dire que les notables accompagnaient les électeurs jusqu’au bureau de vote afin de leur éviter de commettre des bêtises. Le développement du vote secret et l’invention de l’isoloir ont constitué un fâcheux obstacle à cet égard. L’essor des médias a alors opportunément pris le relais. Quand la gazette ou un présentateur de journal télévisé propre sur lui distribuaient bons et mauvais points, toujours sous prétexte d’éducation, les électeurs retenaient la leçon et cela conduisait à un résultat satisfaisant. Le souci est que la multiplication des sources d’information, dans une société où les frustrations ne manquent pas, rend la bête incontrôlable. Il arrive que les citoyens oublient leur cerveau gauche et votent avec leurs tripes. Aïe !

Le deuxième fondement n’est pas triste non plus : l’acquisition de connaissances basiques permettrait de comprendre tous les enjeux du débat public. Hélas, de multiples sujets sont très techniques : glyphosate, fonctionnement de la banque centrale… Le bon sens paysan n’est pas d’un grand secours. Sinon, nous en serions encore à affirmer que notre planète est plate puisque l’image d’une terre ronde suppose une chute dans le vide pour les individus quand ils se retrouvent la tête en bas. Cette impuissance cognitive est de plus en plus reconnue. Elle justifie paradoxalement que des nombreuses questions soient désormais exclues du vote et réservées à des débats d’experts. Agacés par les résultats aberrants du suffrage universel, les « ravis de la crèche » qui encensaient la démocratie jusque-là se sont en effet engouffrés dans la brèche, se reniant sans en avoir l’air. Comme les citoyens n’y entendent rien, libérons-les d’une partie du fardeau qui pèse sur eux. Qu’ils ne disent surtout pas que les temps ont changé : Platon considérait que la république idéale devait être gouvernée par les détenteurs du savoir et sa conception a souvent été perçue par les démocratolâtres comme recelant des relents de totalitarisme.

Le clivage entre la démocratie illibérale de Viktor Orban et le libéralisme a-démocratique de l’Union Européenne est éloquent. Le Premier ministre hongrois souhaite dépouiller son pays de toute forme d’interposition entre son programme politique et le peuple. Les critiques de la presse, l’indépendance de la justice et l’action des associations jouent un rôle néfaste dans ce schéma. Dans le même ordre d’idée, les intérêts nationaux sont privilégiés au détriment d’une approche plus ouverte, c’est-à-dire continentale. C’est la volonté des citoyens qui doit s’exprimer à l’état brut, parfois même avec brutalité, sans entrave, ni contrôle. A l’autre extrême, la construction européenne peine à dépasser le cadre du marché unique. Les dirigeants de l’Union sont noyés dans la complexité pratique du projet. Comment doit-on gérer la politique monétaire ? Comment fixer les normes de pollution dans l’industrie ? La technocratie est omniprésente par contraste avec la dimension démocratique qui est réduite à des rogatons. Les frustrations du peuple sont étouffées.

Un troisième fondement de la fable hollywoodienne mérite d’être mentionné. Admettons que les populations parviennent à une maîtrise profonde des enjeux, qu’elles accèdent à un authentique savoir. Dans ces circonstances, dit-on, les faits permettront de trancher. Il s’agit ici aussi de fadaises. La science et les valeurs n’appartiennent pas au même champ. Privilégier l’éducation ou l’armée ? La réponse ne réside pas dans une quelconque vérité mais dans les choix ou préférences des responsables politiques. Tout au plus, les données factuelles conduisent-elles à se fabriquer un argumentaire à peu près cohérent, en tout cas pas complètement ridicule. Voilà. Après cette démolition en règle des mythes fondateurs de nos démocraties, il convient maintenant de s’interroger sur ce qu’il convient de faire. Indiscutablement, se souvenir de l’aphorisme de Churchill et défendre la démocratie. D’ailleurs, objectivement, qui déteste vraiment les belles histoires d’Hollywood ?

Conseils de lecture :

Garrigou Alain, Les secrets de l’isoloir, Le Bord de l’eau, Paris, 2012.
Rioux Jean-Pierre (ed.) , Les populismes, Tempus Perrin, Paris, 2007.

DE L’ART OU DU COCHON ?

La mort de Johnny Hallyday a fait couler presque autant d’encre que de larmes. Souvent décrié de son vivant, le chanteur a mis une bonne partie des rieurs de son côté lors de son départ pour un monde meilleur. Tout un pays a communié lors de ses obsèques quasi nationales. S’il avait été contribuable, ses plus grands fans auraient peut-être obtenu son entrée sans chemise au Panthéon…

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A l’âge classique, Nicolas Boileau avait affirmé que « rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable ». Depuis lors, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Plus personne ne prétendrait sérieusement aujourd’hui que l’art doit se contenter d’être un simple reflet de la réalité. Ainsi, Johnny invitait son auditoire à établir une comparaison entre les oreillers et les champs de blé. Avec sa mort, des médias comme Libération et Les Inrockuptibles ont dû faire face à un autre défi. Comment ne pas renier une ligne éditoriale méprisante pendant des décennies tout en respectant les sentiments d’un lectorat affecté par le décès du chanteur ? Il est à noter que, le plus souvent, ils y sont parvenus avec brio. Toutefois, la relation entre Johnny et les milieux intellectuels est surtout intéressante par ce qu’elle révèle des tensions entre des conceptions antagonistes de l’art puisque Johnny était un artiste, qu’on le veuille ou non.

En distinguant le capital culturel du capital économique et du capital social, Pierre Bourdieu propose une grille de lecture passionnante de ce clivage. D’aucuns estiment que l’objectif de l’art est d’atteindre le public le plus large possible. Qu’il soit question d’une volonté de le réjouir, de le distraire ou de le faire réfléchir, l’accessibilité au plus grand nombre est centrale. Les troubadours, baladins, clowns relèvent de cette perspective – le Théâtre National Populaire (TNP) de Jean Vilar également. Cet homme de gauche était convaincu que des œuvres de qualité pouvaient parler au cœur de tout citoyen, indépendamment de sa condition sociale. A ses yeux, le capital culturel devait se partager et n’était pas réservé à une aristocratie. Pour les défenseurs de cette vision, «populaire» n’est certes pas synonyme d’excellence mais ce n’est pas un gros mot non plus.
« Les tontons flingueurs » est un exemple édifiant à cet égard. Rejetée à sa sortie par la critique plus encline à mettre les auteurs de la « Nouvelle vague » sur un piédestal, cette comédie est devenue un film culte – les pédants regrettant cette fois que ses adorateurs ne maîtrisent pas tous les codes et apprécient l’œuvre pour de mauvaises raisons. Les œuvres grand public qui sont vilipendées pour leur manque d’ambition par les maîtres du bon goût mais finissent néanmoins plusieurs décennies plus tard sur Arte avec une critique dithyrambique ne se comptent pas. Les détracteurs de cette conception de l’art prétendent qu’elle tend à renforcer l’ordre social existant, qu’elle endort le peuple et permet aux puissants de maintenir leur domination. D’après eux, la fonction de l’art est de montrer la voie, de transformer le monde. En théorie, ils sont situés plus à gauche sur l’échiquier politique puisqu’ils s’opposent à l’oppression des classes populaires.

Selon ces êtres raffinés, un film populaire ne vaut guère mieux que les manifestations de l’art officiel dans les pays totalitaires. L’art nazi se définissait d’abord par ce qu’il n’était pas. Il visait à se différencier de « l’art dégénéré » qu’il condamnait. Le communisme rejetait bien sûr « l’art bourgeois » mais il montrait clairement la voie. Ses œuvres étaient supposées contribuer à l’avènement de l’homme nouveau : les tableaux d’une paysanne blonde aux yeux bleus en tenue folklorique, avec un fond constitué de blé monté en épis et d’une bibliothèque avec les livres écrits par le Président du parti, n’avaient pas pour vocation de déclencher l’hilarité. Art populaire et art officiel participeraient de la même logique. Pour ces intégristes, toute expression artistique qui ne s’inscrit pas dans leur agenda politico-artistique doit être automatiquement rejetée.

De ce point de vue, les gesticulations de Jean-Paul Belmondo ne pouvaient être regardées qu’avec un dédain évident. Pour ce qui est de Johnny, le rejet fut beaucoup plus prononcé encore. En effet, si ses concerts se terminaient parfois avec des chaises cassées, son horizon n’était pas politique et, pour ces gens-là, il n’y a rien de pire qu’un « rebelle sans cause ». De la même manière, ces esthètes soutiennent que Lautner et Truffaut sont sur un bateau… mais qu’il n’y a qu’une place à bord. Il n’est pas possible d’apprécier l’un et l’autre. Un paradoxe apparaît nécessairement alors puisque cette conception fermée de l’art conduit à un entre-soi. On ne donne pas du caviar à un cochon. En veillant à ce que le capital culturel ne soit pas galvaudé, ces élites semblent fort loin des valeurs égalitaristes qu’elles prônent par ailleurs.

Il n’existe en fait qu’une manière de réconcilier ces aspects contradictoires : transposer au monde de l’art la « théorie du ruissellement » adoptée dans l’économie par le Président Macron. Le bas peuple, qui n’est rien et ne comprend pas grand-chose, doit bénéficier de l’apport des pionniers, des défricheurs qui possèdent du talent et méritent leur réussite. En attendant d’exproprier les élites économiques de leur capital pour l’offrir au peuple, les élites culturelles rongent leur frein et exercent leur bien-pensance en révisant le passé. Sous prétexte qu’il n’est pas acceptable d’applaudir le meurtre d’une femme sur scène, la fin de « Carmen » a été récemment modifiée à Florence. Et Molière ? Est-il tolérable au vingt-et-unième siècle que chacun reste dans sa classe sociale à la fin de ses pièces ? Il y en a assez que les bourgeois se marient avec des bourgeois, les nobles avec les nobles, etc. Il est temps que, poussé par un metteur en scène courageux, Monsieur Jourdain file avec la servante Nicole ou mieux avec Covielle, le valet de Cléonte, avant le baisser de rideau.

Conseils de lecture :

Ferry Luc, Homo aestheticus : L’invention du goût à l’âge démocratique, Paris, Le Livre de Poche, 1991.
Sagel Paul-André, Secrets de clown, Paris, Riveneuve, 2013.

BONJOUR, C’EST POUR UN SONDAGE !

Le mot sondage n’évoque plus un homme en blouse blanche qui introduit un instrument dans un conduit naturel du corps humain afin d’évacuer le contenu d’une de ses cavités. Il fait plutôt songer désormais à une technique de diagnostic d’un autre ordre. Pas sûr qu’il soit moins douloureux pour la société dans son ensemble…

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IFOP, IPSOS, BVA, TNS Sofres… le nom des principaux instituts de sondage est connu de tous. Il faut dire que le bombardement des médias est incessant. A tout propos, ils sont mobilisés dans l’idée de connaître l’opinion de la population. Les Français ne se sont pas encore prononcés sur la couleur des chaussettes du Président Macron – pensez-vous que le bleu lui est seyant ? – mais cela ne saurait tarder. La précaution d’usage du présentateur du journal télévisé : « attention, il ne s’agit que d’une photographie de l’état de l’opinion à l’instant t » est pour le moins étrange. Des fois qu’un téléspectateur puisse croire qu’il s’agit de l’avis gravé dans le marbre des Français et qu’il convient de le suivre si l’on ne souhaite pas se sentir marginalisé. On imagine le CSA fier de ses prérogatives derrière ce type d’avertissement. En revanche, rien n’est dit des principaux problèmes associés au recours à ces outils d’investigation.

La précision des sondages a été contestée. Des erreurs se sont produites. Il est en effet arrivé que le résultat réel d’élections soit différent de celui qui avait été annoncé. C’est gênant mais ce n’est pas le principal. D’ailleurs, parfois quand les élections sont serrées, les instituts spécialisés, qui n’ignorent pas l’existence de marges d’erreur, seraient enclins à une plus grande prudence qui leur est refusée par les médias, pressés d’annoncer le nom du gagnant. Avec le développement des technologies de l’information, de nouveaux acteurs sont apparus sur ce juteux marché : Filteris, Vigiglobe, Brand Analytics. Ce sont les rois du Big Data. L’expression en impose. Big Data. Des données numériques se baladent dans l’espace intergalactique, s’installent dans des nuages, puis repartent pour de nouvelles aventures où elles seront géolocalisées par triangulation comme on dit dans les séries américaines. Dompter une telle bête n’est-il pas une solution magique à la problématique de la précision ?

Que nenni ! Derrière l’impression de scientificité, de modernité, il y a des méthodes finalement assez simples et imparfaites. Pour illustration, Filteris collecte les données provenant des réseaux sociaux (Facebook, Twitter…) et recourt à des algorithmes dans l’intention d’interpréter les messages émis. Instagram, bourrez, bourrez le tamtam… mais quid du deuxième degré de certains contenus, sans même parler des personnes non connectées et ne pouvant être flashées par ces radars ? Ainsi, à la surprise de quelques-uns, les instituts de sondage traditionnels ont mieux deviné que les acteurs du Big Data le nom des candidats à l’élection présidentielle française qualifiés pour le deuxième tour. La suite au prochain numéro mais là n’est pas l’essentiel. Le problème n’est pas fondamentalement une question de précision mais de la place que ces techniques statistiques occupent dans notre société. C’est le sens de la démocratie qui est interrogé au bout du compte.

Ce n’est pas une profession spécifique qu’il convient de blâmer parce que c’est l’ensemble du système qui dysfonctionne. Les journalistes s’appuient sur les sondages d’opinion durant leurs interviews d’hommes politiques : « pourtant, selon les sondages, les Français pensent plutôt que…». En même temps, les politiciens prétendent incarner en permanence les aspirations les plus profondes de la nation : « voilà ce que veulent vraiment les Français ». Ils sont tellement inspirés que, parfois, ils n’ont même pas besoin de sondages pour le savoir… mais exprimer les souhaits de la population demeure pour eux un passage obligé avant de formuler la moindre proposition. Dans cette espèce de folie collective, seul le comportement des instituts d’enquête d’opinion est compréhensible puisqu’il leur permet de s’en mettre plein les poches.

Elle est loin l’époque où François Mitterrand abolissait la peine de mort contre l’avis de la majorité de ses concitoyens. Le cas de François Fillon est édifiant. Le candidat à la présidentielle annonçait du « sang et des larmes », des mesures éprouvantes afin de réduire la dette. Il tenait un langage de vérité, disait-il. Pourtant, avant même que des incohérences entre ses positions et ses pratiques familiales ne soient mises au jour, il avait reculé en partie sous la pression des médias et de ses amis. Face au tollé suscité par son projet d’une assurance-maladie recentrée sur les pathologies les plus graves, il annonça la gorge nouée que le remboursement des paires de lunettes pour les enfants serait intégral s’il était élu… Tout se passe comme si aller contre le courant, même l’espace d’un instant, était assimilable à un déni de démocratie. Cela, Emmanuel Macron l’a mieux compris que tous puisque, avant de concocter un semblant de programme, ses équipes battaient le terrain dans le but de recueillir la parole des Français.

Il ne s’agit même pas de cette démocratie participative remise à l’honneur par Ségolène Royal durant la campagne de 2007. La dictature des sondages va beaucoup plus loin et renvoie en fait au concept de cyberdémocratie défendu notamment par Ross Perot, le milliardaire texan candidat aux élections américaines de 1992 et 1996. Grâce aux nouvelles technologies, il serait quasiment possible d’organiser des referendums à chaque seconde. Cette démocratie instantanée serait le dernier coup assené au débat politique, pourtant capital à la démocratie même si les sondages essaient de nous faire croire que la démocratie se réduit à la notion de majorité – laquelle a pourtant pris du plomb dans l’aile depuis que l’on sait, avec le Brexit et l’élection de Donald Trump, que le bon peuple réagit parfois de façon étrange dans l’isoloir. Gustav Klimt jugeait que, « si l’on ne peut par ses actions et son art plaire à tous, il faut choisir de plaire au petit nombre. Plaire à beaucoup n’est pas une solution ». L’IFOP ne lui dit pas merci…

Conseils de lecture :

Garrigou Alain, L’ivresse des sondages, Paris, La Découverte, 2006.
Levy Pierre, Cyberdémocratie, Paris, Odile Jacob, 2002.