BRAVO MANU !

Fa, sol, si, do, Nicolas Sarko a suggéré aux gens de travailler plus pour gagner plus. Hollande ne leur a rien proposé du tout puis Macron est arrivé sur son cheval blanc et les a invités à faire comme lui, c’est-à-dire à réussir. Alors, c’est vrai, ce blog a souvent été sévère envers l’actuel locataire de l’Elysée. L’erreur de casting est tellement manifeste. Pourtant, tout n’est pas à jeter chez lui. Pas tout.

La polarisation de la vie politique ne se traduit pas uniquement par l’existence de camps dont les vues et les valeurs sont tellement irréconciliables que l’idée même d’un dialogue est jugée impossible. Un paysage constitué de « eux et nous » conduit à des réactions stéréotypées, quasi-pavloviennes. Dès qu’on sait que quelqu’un d’en face va s’exprimer sur un sujet quel qu’il soit, il est impératif que nous y trouvions un défaut, une tare prouvant que, décidemment, c’est un abruti et que nous avons raison. Ce type d’attitude permet de resserrer les rangs, de se sentir définitivement bien avec les siens. Il n’est pas sûr cependant que cela contribue vraiment à enrichir l’approche des problèmes et leur résolution. De par son œuvre, l’écrivain américain Bret Easton Ellis est a priori jugé incompatible avec les valeurs conservatrices. De ce fait, il s’est souvent retrouvé à déjeuner avec des intellectuels – cancel culture, woke culture… – bref, des gens bien propres sur eux. Et il raconte que l’une de ses « blagues » favorites consistait à leur demander s’il n’y avait pas une phrase, une décision de Président Trump qui était acceptable à leurs yeux. Cela les faisait inévitablement bugger à chaque fois. Funny !

Pour en revenir au Président Macron, sa position sur le dossier du Rwanda mérite le respect. Le terrain était en effet particulièrement glissant. Depuis le tout début des années 1990 au moins, les gouvernements français successifs – gauche et droite –  ont multiplié les décisions calamiteuses au sujet de ce petit pays africain dont la population est composée de deux ethnies, les Hutus et les Tutsis. Soulever le capot revient à incriminer à peu près tout le personnel politique français. Reprenons l’historique avec le Président Mitterrand qui décide d’accorder son soutien politique aussi bien que militaire au peu démocratique Président rwandais Habyarimana. Celui-ci, qui est un Hutu, meurt dans un attentat dont la responsabilité demeure aujourd’hui encore l’objet de controverses. Pour une faction extrémiste hutue proche de la famille du défunt, c’est l’occasion rêvée pour déclencher un massacre de masses contre les Tutsis et de régler le compte des Hutus modérés. En trois mois, environ 800 000 personnes , majoritairement des Tutsis donc, sont assassinées. Comme d’habitude, la communauté internationale est aux abonnés absents, y compris les alliés politiques tels que la France qui ne freinent pas les ardeurs génocidaires hutues.   

Seulement, le sort des armes s’inverse et la rébellion tutsie parvient à mettre en déroute les criminels. C’est justement le moment que la France choisit pour entrer dans la partie avec « l’Opération Turquoise ». Sous couvert d’intervention humanitaire, la cavalerie arrive enfin mais, pour les Tutsis, c’est un peu tard  – et des polémiques naîtront même concernant la détermination française à empêcher les dernières tueries. Pour les auteurs du génocide en revanche, l’interposition de la France est une bénédiction. Elle facilite leur fuite. Une partie s’installera en République du Congo, dans l’espoir d’une improbable revanche. La guerre s’y poursuivra d’ailleurs. Une autre partie sera exfiltrée en Belgique ou en France. Tous ces éléments sont remarquablement documentés. Citons pour illustration les ouvrages des journalistes Patrick de Saint-Exupéry, Jean Hatzfeld ou du chercheur Jean-Pierre Chrétien. Le cas de la journaliste belge Colette Braeckman est intéressant. Après avoir relaté les événements comme ils se sont déroulés, elle s’est livrée plus tard à une réinterprétation parce que le nouveau gouvernement tutsi n’était pas assez progressiste à son goût.

Le problème est là. Il y a une dimension politique, extérieure et intérieure. Sur le plan extérieur, la France est un pays en concurrence avec les Etats-Unis et la Chine. Il ne faut pas apparaître faible. Sur le plan intérieur, les voix les plus réactionnaires se plaignent de la maladie de la repentance perpétuelle qui frappe indistinctement tous les gouvernements français. En l’espèce, la présentation est biaisée. La France n’est pas un pays qui se trompe tout le temps sur tous les sujets, il y aurait sinon matière à s’inquiéter, mais est un pays qui s’est simplement mal embarqué sur un sujet et a persisté dans l’erreur au fil des années. Et à mesure que le temps passe, remettre en cause « ses » choix initiaux exige du courage et une capacité à prendre de la hauteur. Un individu qui a décidé de rentrer chez lui en autobus aura du mal à opter pour le taxi s’il en a laissé passer déjà dix. C’est pourquoi, à l’instar d’Hubert Védrine, des hommes politiques français se sont confortés dans le déni, voire ont carrément versé dans une forme de révisionnisme comme de Villepin qui a osé parler « des » génocides parce que les Tutsis se sont défendus.

Dans ces conditions, Emmanuel Macron a agi avec beaucoup d’à-propos en créant une commission d’historiens visant à étudier le rôle de la France dans le génocide. Appelée « la commission Duclert », elle a offert à la France la possibilité de descendre de son arbre, en lui faisant quitter sa position intenable. Le rapport a été publié. Védrine et de Villepin ont eu tout loisir de claironner que les soldats français n’avaient pas découpé les victimes tutsies à la machette, comme si quelqu’un l’avait suspecté un jour. Plus fondamental, le Président Macron a pu se rendre à Kigali, la capitale rwandaise, avec du lourd dans ses bagages. Certes, il a un peu finassé sur la question du pardon – ça se demande ? Ça s’accorde ? C’est gratuit ? Allo, Paul Ricoeur ? –  mais, pour les autorités rwandaises, l’essentiel n’était pas là. Le relation entre les deux pays pouvait repartir sur de bonnes bases et, cela, c’est à Macron qu’on le doit. Il faut le reconnaître.  

La maxime (Lao Tseu) :

Si quelqu’un t’a offensé, ne cherche pas à te venger,

Assieds-toi au bord de la rivière et bientôt tu verras passer son cadavre.

LE TRAVAIL EN LETTRES CAPITALES

Emmanuel Macron a souvent été présenté comme le Président des riches. La reprise des chasses à courre ne va probablement pas modifier son image. Cependant, il est possible que cette désignation ne lui rende pas justice. Sa brillante campagne électorale avait pourtant annoncé la couleur. Elle avait été menée au pas de charge, comme si le candidat Macron dirigeait en fait une start-up. Et si son but était simplement de transformer la France en entreprise géante ?

Bruno Le Maire a parfois été décrit comme un ministre qui jouait sa carte personnelle et peinait à se fondre dans le collectif. Son intervention dans les médias sur les retraites lui a permis de corriger d’un coup cette fâcheuse réputation. Trahi par son langage corporel, hésitant avant de se lancer, il nous a offert un grand moment de télévision quand il a affirmé que les retraités ne seraient pas perdants avec une revalorisation des pensions à 0,3 % et une inflation à 1,7 %. Le contraste était criant avec son mentor Dominique de Villepin, capable, lui, de proférer les pires inepties en fonçant la crinière au vent, comme lorsqu’il tenait des propos révisionnistes sur le génocide des Tutsis au Rwanda. Au-delà de l’aspect comique, cette mesure contre les retraités n’est pas sans signification. Faisant suite à la décision un an plus tôt d’augmenter la contribution sociale généralisée (CSG), elle traduit une forme d’agacement, voire d’acharnement, envers une catégorie de la population qui est devenue improductive et ne sert plus les entreprises. Ah, si les anciens pouvaient disparaître. Le malheur veut que leur espérance de vie s’allonge.

Dans le même ordre d’idée, le Premier ministre Edouard Philippe s’en est pris dans un entretien au « Journal du dimanche » à la hausse conséquente des arrêts maladie. Or, une personne malade n’apporte rien non plus à son entreprise. C’est d’ailleurs à se demander pour quelle raison certains citoyens trouvent malin de tomber malade ! Le bon Philippe complète son analyse un peu plus loin. Il serait injuste de le caricaturer. Son gouvernement ne s’oppose pas aux dépenses de santé comme celles qui sont destinées aux hôpitaux ou aux nouveaux traitements. Derrière ces catégories, il perçoit des emplois, de l’activité, en d’autres termes une croissance du produit intérieur brut (PIB). En revanche, la hausse des indemnités journalières versées aux personnages trop atteintes pour travailler grève les finances publiques. Ces pures charges d’un montant qui dépasse les 10 milliards d’euros sont à combattre avec la plus vive énergie… par les personnes valides tout au moins. En repoussant de deux ans l’âge légal de départ en retraite, l’idée était de maintenir la force de travail plus longtemps en activité, le problème est que les arrêts longue durée ont explosé chez les plus de 60 ans. Décidemment, ces vieux !

Passons aux calamiteuses aides sociales maintenant. Le Président les a mises au cœur de l’actualité avant les vacances d’été. En 2016, 714 milliards d’euros avaient été versés à ce titre. Le total est vertigineux, d’où les expressions du type « pognon de dingue » ou « max de tune ». En vérité, Emmanuel Macron jouait sur du velours : à l’intérieur de ce maquis de dépenses, les Français estiment majoritairement que, si les aides qu’ils encaissent sont justifiées, celles dont leurs voisins bénéficient sont entièrement inutiles. Plus fondamentalement, l’argument réclamant leur suppression relève de la logique précédemment évoquée. La pauvreté n’a jamais été un facteur de production. Il est loisible d’ajouter que les sommes colossales injectées à cette intention ne parviennent pas à éradiquer la misère sociale. Quand on a la fibre business, on effectue un bilan et on réfléchit. Ne pourrait-on envisager un meilleur usage pour tous ces milliards et éviter ainsi un terrible gaspillage ? C’est juste un exemple mais que de belles subventions ou baisses de charges cela ferait ! Prêtes à rendre service, les entreprises ont déjà ouvert leur porte-monnaie et patientent dans le calme.

La dernière pierre à l’édifice est le travail. Dans ce cas, il s’agit d’un facteur de production et, pour être précis, c’est même un coût de production. Cette fois, la stratégie du gouvernement se déroule en deux temps. Tout d’abord, la réforme du Code du travail facilite le licenciement des salariés. Ensuite, les chômeurs doivent être mis sous pression. Il n’est pas question qu’ils s’autorisent le moindre relâchement. Ah, si les allocations chômage pouvaient être à nouveau dégressives ! La combinaison des deux principes est censée conduire les personnes sans emploi à accepter une sensible détérioration de leurs conditions de travail, cela à la plus grande joie du patronat. La précarisation du travail n’est évidemment pas perdue pour tout le monde. Reconnaissons à la politique gouvernementale le mérite de l’honnêteté. Le soutien systématique aux entreprises, la multiplication des cadeaux fiscaux sont présentés comme un pari. Il n’y a aucune garantie que cela se traduira par des investissements dans l’appareil productif. Si une entreprise ose, la France peut bien le faire également.

En tout cas, le Président Macron, qui assume avec force le changement de culture, l’installation d’un nouveau logiciel dans la tête de ses concitoyens, espère bien toucher un jour les dividendes de sa politique audacieuse. Son but est de transformer la France en une gigantesque société par action. De son côté, Albert Einstein affirmait que Dieu ne joue pas aux dés. C’est possible. Il est difficile d’avoir des certitudes aussi sur cette question. Toutefois, si l’on prend cette déclaration pour argent comptant, l’aversion de Dieu aux risques, y compris dans un contexte ludique, n’est pas anodine. Elle ne peut se comprendre que d’une manière : Dieu n’est pas capitaliste. Dans ces conditions, conseillons-lui en toute modestie de s’éloigner prestement de la France. Le climat n’y est pas bon pour tous ceux qui gagnent leur vie à la sueur de leur front. Le travail n’y est hélas plus en odeur de sainteté…

Conseils de lecture :

Lupano Wilfrid et Cauuet Paul, Les vieux fourneaux, Dargaud, Paris, 2014, tome 1.
Rosanvallon Pierre, La crise de l’Etat-providence, Seuil, Paris, 2015.