A LA TÊTE DU CLIENT

Une maîtresse organise un goûter avec ses élèves. Qu’elle répartisse les sucreries arbitrairement, selon que la tête de l’enfant lui revient ou pas, et elle sera considérée comme une personne injuste. Pourtant, il s’agit d’une excellente préparation à la vie économique quand les écoliers seront devenus adultes, non ?

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Les économistes mentionnent souvent la loi du prix unique. Ils en sont même fiers. Il faut dire qu’ils n’en ont pas beaucoup à se mettre sous la dent. Cette loi stipule que le même bien ne peut être vendu à des prix différents. Aucun artisan ne s’amuserait à se prévaloir de sa lenteur pour présenter un devis exorbitant à un client. Il n’aurait pas le temps de finir sa tirade « vous comprenez, cela me prendra plus de temps parce que je fais de longues pauses » que l’acheteur potentiel serait déjà passé à la concurrence pour se fournir à un prix normal. Il est évidemment question ici de produits de qualité égale. D’un autre côté, on peut se demander par quel miracle un produit comme le dollar aurait le même prix dans le monde alors qu’il est coté sur des places financières différentes. En fait, il suffit que le dollar vaille moins cher à Paris qu’à New York pour que des petits malins se précipitent pour en acheter à Paris afin de les revendre avec bénéfice à New York. Par leur comportement sur les marchés, ils font varier les prix de sorte que les éventuelles anomalies finissent par être corrigées.

Ces petits malins qui font respecter la loi économique évoquée portent le doux nom d’arbitragistes. Précisons d’ailleurs que ce ne sont pas véritablement des spéculateurs puisque, en procédant de la sorte, ils ne prennent aucun risque. Ils sont en fait plus vautours que lions. Ces justiciers d’un genre atypique ne sont heureusement pas seuls. Pour s’assurer que la loi du prix unique est vérifiée, ils sont assistés par les juristes qui, une fois n’est pas coutume, collaborent fiévreusement avec les économistes. D’un point de vue légal, il est en effet a priori interdit de procéder à une discrimination entre les acheteurs d’un produit. Il n’y a pas que le refus de vente qui soit prohibé. Prenons au hasard Montauban, une ville qu’il ne faudrait jamais quitter comme le pensait Lino Ventura. Un commerçant n’a pas le droit de décider d’augmenter ses prix sur la base de la couleur de peau : « étant donné que vous êtes noir, vous allez devoir vous acquitter d’un supplément de de 20 % ». Le raisonnement vaut aussi à la baisse : il n’est pas possible d’offrir un rabais uniquement aux blancs.

Cependant, les économistes et les juristes ont été contraints de s’incliner face aux techniques du marketing. On comprend qu’un acheteur régulier puisse tirer de menus avantages de sa fidélité à une entreprise : la dixième entrée est gratuite ! De manière plus fine, le yield management préconise d’opérer une différenciation des tarifs dans l’intention de mieux gérer les flux de clients. Les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration ou des transports collectifs sont des terrains particulièrement fertiles à sa pratique. Un taux de remplissage continuellement proche de 100 % est la meilleure garantie d’une maximisation des recettes. Durant les happy hours, les propriétaires de débit de boisson baissent leurs prix en espérant ainsi attirer de nouveaux consommateurs. Les horaires sont ceux de moindre fréquentation des établissements. En sens inverse, aux heures de pointe, quand les clients se bousculent, les entreprises peuvent se régaler allègrement. Au moment où débutent les vacances scolaires, une compagnie aérienne sait que ses billets d’avion trouveront preneur, même à un prix très élevé.

La petite mamie qui se rend au guichet de la gare afin d’acheter un billet de train en vue d’un départ immédiat sera impitoyablement alignée par la compagnie de chemins de fer. Si elle utilise son téléphone pour procéder au même achat, il lui en coûtera moins cher. Si elle s’y prend à l’avance en choisissant un train circulant en heures creuses, elle obtiendra un tarif bien meilleur encore. Les paramètres qui influent sur le prix sont nombreux : canal de vente, horaire du train, âge du client… voire celui du capitaine parce que, si les trois quarts des voyageurs ne paient pas le plein tarif, personne n’est capable de comprendre l’algorithme qui préside à la fixation de ce satané prix. Il est clair que la SNCF a manifestement pris goût au yield management : munie de ciseaux de précision, elle découpe le marché sous toutes les coutures possibles et imaginables. C’est pourquoi elle a entrepris d’effectuer des distinctions parmi ses clients les plus fidèles, non en récompensant davantage les meilleurs mais en retirant des avantages aux autres. Des segments, des segments, toujours des segments…

De la SNCF à Donald Trump, il n’y a qu’un pas. Le Président américain est issu du monde des affaires. Il a toujours procédé à la hussarde et ne sait rien faire d’autre que des «deals ». La logique de différenciation de la clientèle n’a donc aucun secret pour lui. Il élève juste un poil le niveau de subtilité. Les alliés européens n’ont pas besoin d’être traités avec bienveillance parce que ce sont des partenaires historiques. Ils ne se rapprocheront jamais des Etats non démocratiques. Ils peuvent être assimilés à des clients captifs tel le voyageur qui doit monter dans le train à tout prix. On peut les humilier en leur donnant des ordres comme à un enfant : « vous utilisez notre monnaie ; en conséquence, nous vous interdisons de commercer avec ce pays ». En revanche, le chef suprême de la Corée du Nord serait une prise de choix, quasi inespérée. Alors, après l’avoir certes un peu secoué, Trump s’est mis à le cajoler incroyablement. Peut-être que si les dirigeants iraniens avaient passé outre ses premières vexations, ils seraient devenus amis. Ce n’est toutefois pas sûr. Là aussi, l’algorithme n’est pas simple à déchiffrer.

Conseils de lecture :

Pichot Julie et Brillet Frédéric, SNCF : un scandale peut en cacher un autre, Editions de l’Observatoire, Paris, 2018.
Woodward Bob, Peur – Trump à la Maison Blanche, Seuil, Paris, 2018.

IL N’Y A PAS QUE LA TAILLE QUI COMPTE !

En avoir ou pas est une question clé. Je parle de monnaie bien sûr. Les agents économiques en ont besoin afin de régler leurs transactions. La responsabilité des banques centrales qui gèrent la masse monétaire en circulation dans l’économie est donc cruciale. L’abondance est inflationniste alors que la pénurie freine les échanges. Il vaut mieux que les personnes à leur tête ne soient pas bas de plafond.

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Les banques centrales sont normalement indépendantes du pouvoir politique. C’est un principe de plus en plus suivi dans le monde. Les pays en voie de développement qui connaissent des difficultés financières et demandent l’assistance des institutions internationales doivent s’y plier impérativement. Il est essentiel que les dirigeants des banques centrales puissent résister aux pressions qui sont dictées par un agenda politique, notamment un calendrier électoral, plutôt que par l’état de l’économie. Une baisse des taux d’intérêt, c’est-à-dire une augmentation de la quantité de monnaie, permet de stimuler l’activité, de relancer la machine économique et de présenter ainsi un bilan favorable en termes de croissance et d’emploi. Evidemment, cela pose un problème de contrôle démocratique. Les présidents des banques centrales sont des techniciens qui n’ont de compte à rendre à quasiment personne mais c’est le prix à payer pour leur indépendance. Le respect des statuts de ces banques est la seule contrainte.

L’Europe est hantée par le spectre de l’inflation – surtout l’Allemagne guère oublieuse de l’hyperinflation qui a sévi sur son territoire durant l’entre-deux guerres. C’est elle qui a exigé que son obsession soit gravée dans les statuts de la banque centrale européenne, la BCE. De leur côté, les Etats-Unis se sont accordé davantage de marges de manœuvre. S’il y a un risque d’inflation, il convient effectivement d’augmenter les taux d’intérêt pour calmer la demande. En revanche, si les autorités estiment que la véritable menace pour l’économie est une récession, un ralentissement de l’activité, elles sont invitées à les baisser pour donner un petit coup de fouet aux marchés – ce que la BCE n’est pas a priori en droit de faire. Au bout du compte, tout dépend de la manière dont la présidence de la banque centrale américaine, la FED, interprète la conjoncture économique. Ces considérations paraissent assez techniques mais l’idée générale nous semble compréhensible puisque même l’actuel Président des Etats-Unis en saisit les implications… enfin en partie.

Entre 2014 et 2018, la FED a été présidée par Janet Yellen qui avait été nommée à son poste par Barack Obama. Conformément à la doctrine de l’institution, elle n’a pas hésité à maintenir des taux d’intérêt à un faible niveau quand l’économie des Etats-Unis battait de l’aile. Puis, lorsque la situation s’est améliorée, elle a logiquement orienté les taux à la hausse privilégiant désormais la lutte contre l’inflation. Un sacrilège pour Donald Trump. L’homme d’affaires, aussi bien que le politique, désirait des taux bas en permanence. Il ne pouvait dans ces conditions la reconduire à son poste. L’argument qu’il a utilisé pour justifier sa décision mérite néanmoins l’attention : madame Yellen n’était pas assez « grande ». Il faut savoir que l’ancienne présidente de la FED culmine à 1,60 mètres. Malgré cela, la justification paraît quelque peu bizarre. Pourquoi ne pas lui reprocher d’être mariée à George Akerlof, un « prix Nobel d’économie », critique envers Trump, voire de revêtir parfois un string panthère ? L’auteur de ces lignes n’en sait évidemment rien mais peut-être le lecteur a-t-il davantage d’informations sur ce point.

Il serait dommage de prendre l’objection de haut : « n’importe quoi, c’est encore des trumperies ! ». Et si, derrière sa grossièreté et son style de butor, Donald Trump dissimulait (bien) une sagesse profonde, des intuitions fulgurantes ? Il suffit de se souvenir que, dans une ville comme Nancy, l’installation d’un tramway révolutionnaire a montré en son temps comment les personnes de petite taille pouvaient poser problème à la collectivité. Le design novateur des rames masquait tout bonnement leur montée au conducteur. Un dilemme s’est alors posé : doit-on modifier la forme des rames et accepter une augmentation de son coût ou interdire le tramway aux enfants et aux personnes à « hauteur réduite », aux nains si l’on veut nommer les choses ? Dans ce cas précis, les concepteurs du produit ont été contraints de retravailler leur copie. De plus, des études montrent que, à niveau de diplôme équivalent, les personnes de taille modeste reçoivent de moindres propositions salariales. C’est la meilleure preuve que, en économie, la taille n’est pas extérieure à la réflexion. Et je ne parle que d’économie ! Prenons par exemple… le basketball. Il vaut mieux être un géant pour pratiquer cette activité.

Un examen dépassionné de la thèse de Donald Trump prouve toutefois son inanité. Le nouveau président de la FED, qui répond au doux nom de Jérôme Powell, affiche un prometteur 1,78 mètres sous la toise. En position assis, à la différence de madame Yellen, il ne fait pas de doute qu’il atteint les pédales avec ses pieds. La bonne santé de l’économie américaine l’a pareillement incité à relever les taux d’intérêt. Le président des Etats-Unis, qui l’avait pourtant désigné à son poste, l’a aussitôt accusé d’avoir causé par ce biais le licenciement de 15 000 salariés de General Motors – incriminant la hausse des taux et non celle des droits de douane sur l’acier qui fragilise toutes les entreprises qui en utilisent aux Etats-Unis… Ajoutons, si l’on remonte aux années 1980, que Paul Volcker, qui était président de la FED, avait été taxé de saboter la politique du président Ronald Reagan – et Volcker mesurait plus de 2 mètres. Dans le duel digne d’un western qui avait opposé les deux hommes, le président de la FED avait cédé. Sa hausse des taux ayant provoqué une crise internationale de la dette, il avait rétropédalé rapidement. Que Trump ne se réjouisse pas toutefois : Reagan était un acteur professionnel et le happy end de son histoire était hollywoodien. Lui n’est pas un acteur…

Conseils de lecture :

Koren Yehuda et Negev Eilat, Nous étions des géants, Payot, Paris, 2007.
Rosser Barkley, « Janet Yellen ‘Not tall enough’ » Econospeak, https://econospeak.blogspot.com/2018/11/janet-yellen-not-tall-enough.html, 28 novembre 2018.

UN LIBERAL, ÇA NE TRUMP PAS ENORMEMENT !

A force de caricaturer les personnes ou les idées que l’on aime détester, on en arrive à dire de grosses bêtises. Le cas du Président Trump est édifiant. L’homme est foncièrement antipathique, c’est entendu. Le libéralisme économique a plutôt mauvaise presse en France. En conclusion, le Président Trump mènerait une politique libérale aberrante… sauf que c’est complètement faux.

éléphant 2Les fondements de la pensée libérale sont bien connus. Les marchés s’autorégulent. De ce fait, toute intervention de la puissance publique, même dégoulinant de bonnes intentions, est à proscrire. Non seulement elle ne parvient pas à atteindre ses objectifs mais elle vient perturber le fonctionnement de cette belle mécanique que constituent les marchés. Comme le plus souvent l’Etat est déjà présent dans l’économie, une politique libérale consiste en réalité à lui faire opérer un retrait stratégique. On emploiera souvent le préfixe « dé » comme dans déréglementation, décloisonnement ou désintermédiation. Si l’on prend le budget de l’Etat qui est habituellement considéré comme un des principaux leviers de son action, le libéralisme est synonyme d’une diminution globale de son montant, sur le poste des recettes autant que celui des dépenses. Ce point est crucial parce que la mise en application simultanément de ces deux mesures n’est pas fréquente.

Décider d’une baisse des recettes de l’Etat, c’est-à-dire des impôts, qui permettrait de libérer les forces vives de la nation n’est pas le plus problématique. Rares sont les citoyens qui songeraient à manifester afin de continuer à acquitter leurs prélèvements obligatoires alors que l’Etat vient de les supprimer. C’est au niveau des dépenses que la situation se gâte. Les diminuer signifie réduire la qualité des services publics ainsi que le montant des prestations sociales offertes à la population. D’une certaine manière, surtout si l’on envisage une réélection, il faut un certain courage pour se risquer sur cette voie. En Grande-Bretagne, la « dame de fer », Margaret Thatcher l’a fait dans les années 1980. Les résultats de sa politique restent extrêmement controversés à ce jour, notamment concernant la dimension sociale, avec un appauvrissement de pans entiers de la population, mais sa politique a été objectivement conforme au credo libéral.

Aux Etats-Unis, malgré une rhétorique parfois très hostile à l’immixtion de l’Etat dans l’économie, la pratique des gouvernements successifs, y compris républicains, s’est située aux antipodes du libéralisme. Ronald Reagan, Président justement à l’époque de Madame Thatcher, a certes baissé les impôts des contribuables mais a augmenté significativement les dépenses publiques en raison de sa politique de réarmement dite «guerre des étoiles » qui a provoqué une explosion du déficit budgétaire. L’espace occupé par l’Etat s’est accru. Contrairement à une idée reçue, George Bush (fils) s’est inscrit dans la continuité de cette tendance. Il a réduit le niveau de taxation dans l’intention de stimuler l’initiative individuelle en même temps qu’il injectait des centaines de milliards de dollars dans l’économie, que ce soit pour soutenir les secteurs sinistrés à la suite du choc de l’année 2001 ou pour financer la guerre en Irak. Pour notre propos, les dépenses militaires produisent des effets similaires aux dépenses civiles dans le système économique.

Le théoricien de l’interventionnisme de l’Etat, John Maynard Keynes, explique précisément de quelle manière les déficits publics relancent l’activité économique. Tout se passe comme si une pompe était amorcée et dynamisait la croissance. Paradoxalement, ce qu’il décrit correspond à la perfection à la pratique de ces gouvernements supposés être libéraux. Il y a loin de la parole aux actes. Pour nuancer, Keynes était progressiste. Selon lui, les baisses d’impôts devaient profiter aux classes défavorisées d’autant que ce sont celles qui consomment le plus proportionnellement à leur revenu. Or, chez ces Présidents des Etats-Unis, il est important de souligner que la politique fiscale profite aux plus nantis. C’est cette bizarrerie qui a poussé le milliardaire Warren Buffet a plaidé en faveur d’une différenciation entre riches et défavorisés, les premiers devant être mis à contribution et les seconds bénéficier des baisses d’impôts.

Et Donald Trump dans tout cela ? Tel monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans la savoir, l’actuel Président des Etats-Unis fait du keynésianisme sans en être conscient. Avec la même réserve que précédemment, il a conduit une spectaculaire baisse d’impôts destinée en partie à inciter les entreprises américaines à revenir s’installer sur le sol national. De plus, il présente son plan de développement des infrastructures, qui est chiffré à 1500 milliards de dollars au minimum, comme un des grands chantiers de sa présidence. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’il sera validé par le Congrès. Les déficits qu’il est censé creuser ne sont pas du goût des membres du Tea Party qui, eux, sont d’authentiques libéraux et cohérents avec leur discours. Ils perçoivent l’interventionnisme de Trump comme une dérive à juguler absolument.

Si la politique du Président Trump soulève des interrogations, c’est pour d’autres raisons. L’économie des Etats-Unis tourne visiblement à plein régime. Le taux de chômage, qui avoisine les 4 %, est remarquablement faible. Il indique que la surchauffe économique est proche. Or, il se trouve que le rapatriement des entreprises américaines implantées à l’étranger cumulé à la politique de grands travaux requerra une main d’œuvre abondante. C’est à cet endroit que les choses se corsent. En effet, Donald Trump a clairement affiché une réticence face à l’immigration. Le Président ne sera accusé par personne d’éprouver de la sympathie envers les étrangers. A partir de là, qui fournira les bataillons de travailleurs nécessaires à toutes ces nouvelles activités productives ? Dans ces conditions, le risque d’un embrasement des salaires n’est pas à exclure. La perte de compétitivité des entreprises américaines, inhérente à l’inflation qui s’ensuivrait, serait catastrophique… le serpent qui se mord la queue en quelque sorte.

Conseils de lecture :

Mandeville Laure, Qui est vraiment Donald Trump ?, Paris, Equateurs, 2016.
Villemeur Alain, La croissance américaine ou la main de l’Etat, Paris, Seuil, 2007.