BINGO !

La première leçon que l’épargnant en culottes courtes est invité à retenir est simple : le rendement est corrélé au risque. Tout le jeu consiste à dénicher des placements qui échappent à cette règle. Les fonds vautours sont spécialisés dans la quête de ces pépites. Mais ils ne sont pas ouverts à tous. Ils exigent beaucoup de vice et de perversité. Si vous possédez une once de sens moral, passez votre chemin…

vautour.jpgAu commencement étaient les obligations. Il ne s’agit pas de devoirs que l’on est amené à accomplir ainsi que des bataillons d’étudiants l’écrivent sur leur copie mais de titres de créances. Un agent économique qui souscrit à une obligation d’Etat classique prête à la puissance publique une somme définie pour un temps donné – 10 000 euros sur 20 ans par exemple. Cela signifie que ce montant lui sera remboursé à la fin de la période et que, pour le remercier de sa bonté, l’Etat lui versera des intérêts chaque année – lesquels lui rapportent plus que le livret A. Le détenteur ne possède que ce droit économique. A la différence de l’actionnaire qui est également décisionnaire, il ne peut s’inviter à la table du conseil des ministres. Le risque est a priori minime puisque, normalement, les Etats ne disparaissent pas. Une obligation d’Etat est donc plus sûre qu’une obligation émise par une entreprise. Dans ce schéma, les agences de notation jouent un rôle crucial : elles évaluent le sérieux avec lequel l’emprunteur gère ses propres finances, c’est-à-dire sa capacité de remboursement à terme. Une mauvaise note indique un risque de défaut à l’échéance, et donc un taux d’intérêt plus élevé. Risque – rentabilité, répétons-le.

En réalité, il est déjà arrivé que des Etats manquent de rigueur dans la gestion de leur budget, qu’ils se comportent en cigale plus qu’en fourmi. Au Moyen Age, où l’arbitraire régnait en maître, il suffisait aux souverains impécunieux de saisir leur créancier au collet pour se retrouver dispensés du paiement de leur dette. Avec le développement des marchés de capitaux, la tentation du bras d’honneur est plus rare mais sa survenue n’est pas impossible. Depuis le dix-neuvième siècle, la Grèce a ainsi annoncé un défaut de paiement à cinq reprises. Si une créance est jugée objectivement irrécouvrable, son détenteur n’hésitera pas à s’en débarrasser en la vendant avec une décote, laquelle dépasse parfois les 90 %. L’agent économique qui a placé ses 10 000 euros en obligations se contentera de récupérer un montant de 1 000 euros. C’est toujours mieux que rien. La question qui se pose est alors : qui est donc suffisamment crétin pour lui offrir ces 1 000 euros contre un bout de papier qui ne vaut rien ? Le pays est exsangue, quasiment en état de mort clinique financière. Il ne règlera jamais les 10 000 euros. Quel est l’intérêt de la transaction pour le nouveau détenteur de l’obligation ?

Ceux qui rêvent du geste d’un samaritain, d’un partisan de l’école de la seconde chance, en seront pour leurs frais. Bienvenue dans l’univers des fonds vautours parce que les desseins de l’acheteur sont plutôt machiavéliques. Son raisonnement repose sur la formule « quand A doit 100 euros à B, il ne dort plus… mais, quand il lui doit 1 million d’euros, c’est B qui ne dort plus ». Autrement dit, conscient de la gravité de la situation financière du débiteur, le créancier est susceptible d’envisager une restructuration de la dette, en procédant à des allègements, à un rééchelonnement du paiement des échéances. Ce sont des techniques de réanimation financière d’urgence qui sont appliquées afin de réussir le sauvetage du pays en danger. Dans cette optique, les créanciers agissent souvent de manière collective. Le « club de Paris » regroupe des créanciers publics tandis que le « club de Londres » rassemble des créanciers privés comme les banques commerciales et les fonds d’investissement. Si tout le monde tire dans le même sens, l’efficacité est plus forte. Les Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), les plus dénués de ressources, ont bénéficié de l’assistance de la communauté internationale dans le cadre d’un programme lancé par le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale.

Les fonds vautours refusent de renoncer à une partie de la somme qui leur due et, si l’effort collectif consenti par le reste des créanciers porte ses fruits, ils se présentent immédiatement au guichet pour encaisser leur argent, quitte à fragiliser en retour le pays en mauvaise santé financière. Ces fonds ne font pas que réenfoncer la tête sous l’eau à celui qui vient à peine de la sortir. Ils s’en prennent aussi aux agonisants en réclamant le règlement de leur créance devant les tribunaux. Il est vrai que, même quand il n’y a que la peau sur les eaux, il reste des organes comme les reins à prélever – l’or du rein en quelque sorte. Pour obtenir un paiement intégral plus les intérêts de retard, les fonds peuvent notamment demander la saisie d’avoirs à l’étranger d’un pays qui n’honore pas ses engagements. Ils ont d’autant plus de chance de parvenir à leur fin que les pays qu’ils ciblent ont rarement les moyens de s’attacher les services de juristes de premier plan.

Une illustration pour finir : il y a quelques années, la Roumanie a souscrit à une obligation d’Etat de la Zambie. Convaincue que le pays africain ne paierait pas sa dette, elle a cédé son titre de créance avec une décote significative. Le fonds vautour Donegal l’a racheté au prix de 3,2 millions d’euros alors que la valeur originelle des obligations était de 30 millions d’euros. La justice anglaise a finalement obligé la Zambie à verser 17 millions d’euros à Donegal, certes moins que les 55 millions réclamés… mais la culbute est appréciable malgré tout, plus de 330 % ! Dans certains cas, le bénéfice peut même avoisiner les 2 000 %. Les animaux rapaces remplissent au moins une fonction utile dans la nature. Ils nettoient les cadavres et évitent la propagation d’épidémies. Pour les rapaces humains, le service rendu à la collectivité est moins apparent…

Conseils de lecture :

Bouchoux Jean-Charles, Les pervers narcissiques, Pocket, Paris, 2014.
CATDM, « Fonds Vautours : Une espèce méconnue de la jungle financière », 8 décembre 2017, http://www.cadtm.org/Fonds-vautours-Une-espece-meconnue.