POUR FAIRE BONNE MESURE

Malgré les critiques qui lui sont régulièrement assénées, le produit intérieur brut (PIB) demeure le principal indicateur de l’activité économique. En France, son montant avoisine les 2 200 milliards d’euros. L’accent qui est mis sur cet « agrégat » n’est pas uniquement un révélateur de la création de richesses. Il éclaire également sur notre conception très particulière de l’économie.

croissance.jpg

Une plaisanterie d’Alfred Sauvy a beaucoup marqué les esprits. L’économiste français avait signalé avec malice que, s’il avait épousé sa femme de ménage, le PIB de la France aurait chuté puisqu’il aurait vraisemblablement cessé de rémunérer sa nouvelle épouse, cela même si elle avait continué de passer l’aspirateur. A périmètre constant, le constat est juste mais, dans une perspective plus globale, l’indicateur des richesses créées aurait en fait plutôt augmenté. En effet, pour poursuivre sur le même ton, il aurait fallu à Alfred Sauvy se séparer de sa précédente épouse. De lourds frais d’avocats auraient été engagés. De plus, l’ex madame Sauvy aurait été amenée à déménager, faire appel à un transporteur et occuper un nouveau logement –n’oublions pas que les divorces représentent un infatigable soutien au secteur immobilier, fort utile en période de crise. En d’autres termes, si Alfred Sauvy avait « changé de monture », comme disent les opticiens, l’affaire n’aurait pas été une opération rentable…

Pour être honnête, il est facile de rire des limites d’une définition et, à ce propos, le cas du PIB n’est en rien remarquable. Ainsi, selon un des critères caractérisant le chômage d’après le Bureau International du Travail (BIT), une petite heure d’activité professionnelle suffit pour empêcher qu’un individu soit classé dans la catégorie des chômeurs. Un taquin a expliqué un jour qu’il suffisait de payer une heure au SMIC à toutes les personnes officiellement recensées comme chômeuses dans la semaine qui précède l’enquête pour que le fléau soit statistiquement éradiqué.

Le PIB n’intègre que les activités faisant l’objet d’un échange marchand et la production des administrations. Parmi les reproches qui lui sont habituellement adressés, la non prise en compte des activités non marchandes figure en tête de liste. La production domestique et les activités bénévoles ou gratuites n’intéressent pas les comptables nationaux. Il n’est pas question que du jardinage le dimanche. Le travail des associations et tout ce qui relève du collaboratif comme les logiciels libres sont également exclus du calcul du PIB. Tout cet ensemble n’est pas simple à évaluer mais il pèserait pour plus de 30% de la production nationale d’après certaines estimations.

De la même manière, les activités ou les conséquences économiques négatives ne sont pas incluses dans le PIB alors qu’elles devraient logiquement l’être. La problématique de la pollution illustre cette carence. Qu’une entreprise crée +50 de richesses en détériorant l’environnement à -10, sa valeur ajoutée comptabilisée sera de + 50 et pas de + 40. Paradoxalement, si une autre entreprise répare les dégâts de la première, sa création de richesses sera de +10, d’où une valeur ajoutée du système enregistrée à +60. Suite à une proposition du Président Sarkozy en 2008, une commission composée de célèbres économistes comme Joseph Stiglitz et Amartya Sen a été fondée afin de réfléchir à ces questions et à une meilleure mesure de l’activité économique.

Il serait incorrect d’imaginer que les statisticiens sont des têtes d’œuf avec des lunettes à monture en écaille et frappés de cécité face aux évolutions du monde. Dans l’idée de coller à la réalité économique et faisant suite à une demande de l’institut européen Eurotsat, l’INSEE a récemment annoncé que le trafic de drogue serait désormais comptabilisé dans le PIB. Quoique quelques zones géographiques risquent d’un coup apparaître moins pauvres, la richesse nationale dans son ensemble ne devrait toutefois guère augmenter de plus de 0,1 % – pas de quoi stimuler artificiellement le bilan du gouvernement. On se doute par ailleurs que la mesure sera assez approximative : un agent recenseur invitant les trafiquants à se faire connaître ne verrait pas probablement pas une foule de doigts se lever.

La justification de cette décision est encore plus intéressante : le trafic de drogue est perçu comme un échange librement consenti. C’est la clé. L’argument de l’addiction qui altèrerait le jugement n’a pas été retenu puisqu’il s’agit d’une boîte de Pandore. En revanche, l’INSEE a refusé à ce stade d’intégrer la prostitution au PIB en considérant que, pour qu’une personne fasse le commerce de son corps, elle n’était pas entièrement libre. La notion d’échange librement consenti a tranché une nouvelle fois. Tous les pays ne sont pas d’accord sur son interprétation – en conséquence, certains prennent en compte la prostitution dans leur PIB – mais tous s’y réfèrent.

L’obsession de l’échange marchand, légal ou non, est donc manifeste. Elle nourrit la croyance que la performance économique est devenue primordiale, que toutes les forces de la société doivent converger vers l’essor du marché. Il est symptomatique que le service du personnel ait fini par se transformer en département des ressources humaines. Tout est dit : l’homme est un moyen. La commission Stiglitz préconise de construire d’autres indicateurs qui prendraient en compte le bien-être de la population. En vérité, ces indicateurs qui mesureraient la qualité sociale de la croissance, c’est-à-dire l’impact des changements économiques sur la vie des habitants, existent déjà.

Le plus connu est l’IDH – Indice de Développement Humain – qui présente une synthèse de données relatives à la santé, avec l’espérance de vie à la naissance, à l’éducation, évaluée par la durée moyenne de scolarisation, et à l’économie où l’on retrouve le PIB. Mais l’appréciation de cette dimension sociale contient une part de subjectivité. Pourquoi se cantonner à l’éducation et à la santé ? Vous jugez que le niveau des inégalités économiques est important ? Voici un nouvel indicateur. Vous privilégiez l’équité des rapports homme-femme. En voilà un autre. L’environnement vous importe à moins que ce ne soit le régime politique plus ou moins démocratique ? Encore des indicateurs. Le problème n’est pas d’inventer des indicateurs sociaux mais d’être plus soucieux de leur mouvement que de celui du PIB. Hélas, hélas, hélas, une telle évolution de mentalités est moins probable qu’un défilé d’éléphants roses sur un tapis volant.

Conseils de lecture :

Méda Dominique, Au-delà du PIB : Pour une autre mesure de la richesse, Champs, 2008.
Sauvy Alfred, Mythologie de notre temps, Payot, 1965.

DES DROGUES ET DES HOMMES

Si les drogues sont définies par l’addiction qu’elles provoquent, elles englobent un nombre de substances aussi étendu que les opioïdes, la cocaïne, le cannabis sans oublier l’alcool, le tabac ainsi que la théobromine du chocolat, voire les jeux vidéo. Y a-t-il un moyen de soustraire les hommes à ces addictions ?

drogue

La consommation d’opium remonte apparemment à environ 8 000 ans, celle de coca date de deux millénaires au moins. Ces traces anciennes suggèrent que l’utilisation des drogues est peut-être aussi ancienne que l’humanité. Il n’empêche que le rapport à ces substances est une construction purement sociale. La distinction entre les drogues licites et illicites en est la meilleure illustration. Au dix-neuvième siècle, les guerres de l’opium ont débuté quand la Chine a cessé ses importations de ce produit, entraînant une réaction violente des Britanniques qui l’acheminaient depuis l’Inde et souhaitaient en poursuivre son commerce très lucratif. De nos jours, la consommation de l’opium et de ses dérivés n’est pas autorisée – celle du cannabis ne l’est pas davantage en France. Par contraste, la vente du tabac et de l’alcool, qui font vivre des pans entiers de notre économie, est légale.

Les études sur la dangerosité des substances psychoactives ne démontrent pas que le cannabis est plus nocif pour la santé que l’alcool ou le tabac. La dimension culturelle est déterminante dans le regard porté sur ces produits. La consommation de vin en France évoque un art de vivre. De la même manière, dans un pays comme le Yémen, mâcher du khat, dont les effets sont comparables à ceux des amphétamines, fait partie des traditions nationales. Signe de l’ambigüité des pouvoirs publics sur ces questions, des limitations ont malgré tout été imposées à la consommation d’alcool et du tabac comme l’illustre la loi sur le paquet neutre entrée en vigueur en 2016 en France. Les récentes déclarations du Président Macron préconisant une attitude décomplexée vis-vis de la dive bouteille y ont déclenché de vives discussions.

Le débat est très ancien. Les purs libéraux ont toujours fait preuve d’une forte permissivité sur le sujet. Parce que chacun est responsable de ses choix personnels, parce qu’il ne convient de ne pas brider les libertés individuelles, ils restent opposés aux mesures d’interdiction de toutes sortes. En outre, complètent-ils, autoriser le commerce des produits illicites se traduirait par une chute de leurs prix, une ruine des trafiquants et une augmentation des recettes fiscales. Leur position s’appuie également sur le relativisme du jugement social : jusqu’au début du vingtième siècle, la consommation de nombre de ces substances ne suscitait guère d’objection, notamment dans les classes supérieures et les milieux artistiques où elles étaient d’ailleurs extrêmement prisées. Pareillement, le recours à des produits dopants ne fut pas défendu lorsque le sport moderne émergea à la fin du dix-neuvième siècle.

Il a fallu la montée en puissance de mouvements d’inspiration religieuse pour que la perspective s’inverse. Que l’homme puisse ne plus s’appartenir, ne plus être conscient de ses actes, était pour eux moralement condamnable. Ainsi, les ligues de tempérance, souvent associées au mouvement féministe, qui était sensibilisé à la question en raison des violences domestiques liées à l’alcoolisme, ont ardemment milité pour interdire la consommation d’alcool. Les ravages observés dans les familles les plus démunies était un de leurs principaux arguments. Ah, s’il n’y avait pas eu les pauvres, nous n’en serions certainement pas là ! Aux Etats-Unis, la période de Prohibition entre 1919 et 1933 a marqué une forme de consécration pour cette position de rejet absolu. L’alcool n’est évidemment pas la seule substance concernée par la croisades anti-addictions.

Les valeurs morales ou politiques ne relèvent pas de l’ordre de la logique. Face à une personne qui affirme que tout être humain devrait être autorisé à vendre un de ses reins si elle le souhaite, il n’existe pas de preuve scientifique qu’elle se trompe. En revanche, la rationalité économique permet de suggérer des solutions originales dès lors que l’on considère que le libéralisme sans entrave pose problème. Dans un ouvrage stimulant, Emmanuelle Auriol se fonde sur le fait que les drogues illicites n’ont pas échappé aux flux d’échanges de la mondialisation. Les montants sont colossaux : le chiffre d’affaires de la cocaïne avoisine les 40 milliards de dollars aux Etats-Unis. Le nombre des drogués a grimpé de façon concomitante. A partir de là, l’idée serait de cibler la lutte en procédant à une distinction entre les produits les plus dangereux, où une action sur l’offre s’imposerait, et les autres, où c’est la demande qui devrait être infléchie.

Il se trouve que, d’une part, des substances telles que la cocaïne, l’héroïne ou l’ecstasy sont plus menaçantes pour la santé que le cannabis et que, d’autre part, les ressources allouées par les Etats à la lutte contre les drogues ne sont pas extensibles. C’est pourquoi les ressources de la police doivent être centrées sur la neutralisation des trafiquants des produits les plus nocifs. Pourtant, la réussite de ces politiques de répression, qui s’efforcent de limiter l’offre, débouchent parfois sur des effets pervers. L’affaiblissement des grands cartels colombiens des années 1980 a progressivement laissé la place à des centaines d’organisations de petite taille. La concurrence résultant de cette modification de la structure de marché a débouché sur une baisse des prix de la cocaïne… qui a profité au consommateur plus qu’à la santé publique. Ce constat ne disqualifie pas pour autant ces actions sur l’offre puisque la multiplication des saisies tend au contraire à provoquer une hausse des prix de la cocaïne et à réduire la consommation.

Pour les drogues comme le cannabis, une action sur la demande, c’est-à-dire une politique de légalisation contrôlée, pourrait être plus appropriée. Education et prévention y joueraient un rôle central comme cela a été fait pour l’alcool avec succès. Poursuivre les simples consommateurs est inefficace et même coûteux pour la collectivité. Plusieurs pays se sont lancés sur la voie de la demande, y compris les Etats-Unis. Ils ne semblent pas le regretter. Tous les problèmes ne s’évanouissent pas par magie : un prix légal élevé est défavorable à la consommation mais maintient les trafiquants à l’intérieur du marché tandis qu’un prix bas les en chasse mais favorise la consommation. En somme, si la liste des éléments qui entrent dans la catégorie des drogues a été fabriquée socialement, pourquoi la réponse doit-elle être mécaniquement répressive plutôt que construite ? Quel sens y a-t-il à s’arc-bouter sur un principe quand celui-ci repose sur des sables mouvants ?

Conseils de lecture :

Auriol Emmanuelle, Pour en finir avec les mafias, Paris, Armand Colin, 2016.
Okrent Daniel, Last Call: The Rise and Fall of Prohibition, New York, Scribner, 2012.