EGALITE

L’article premier de la « déclaration des droits de l’homme et du citoyen » proclame que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » mais la liberté absolue est-elle absolument compatible avec l’égalité des droits ? Coluche avait remarqué à juste titre que, si tous les hommes sont égaux, certains le sont plus que d’autres… 

L’homme est un être fondamentalement bon qui a été corrompu par la société – la femme aussi. Pour éviter toute confusion, je veux dire que la femme est un être bon, aucunement que l’homme est également corrompu par la femme. Quoi qu’il en soit, méchante et cruelle, la société ! Faisons-lui panpan, panpan ! Derrière ce tableau à la Rousseau – le Suisse, pas le douanier –, des bataillons de chercheurs ont entrepris de remonter le temps jusqu’aux origines de l’humanité pour se faire une idée de la situation. La piste d’Adam et Eve n’est pas réellement scientifique et c’est tant mieux. Selon la lecture chrétienne classique, le premier couple a été bouté hors du paradis suite à un accès de gourmandise incontrôlé, une tentante tentation, la tarte à la crème de la vie quoi. Bref, il a été puni. C’est ce qu’on a appelé « la chute ». Les humains allaient déguster mais dans un sens de souffrance désormais. Comme le fait Christopher Boehm dans un ouvrage édifiant, c’est plutôt du côté des théories de l’évolution qu’il convient de se tourner pour trouver une réponse à cette lancinante question.

La quête préhistorique semblent hélas mal commencer parce que les grands singes vivent dans des groupes hiérarchisés. Les chimpanzés consacrent énormément d’énergie à l’établissement des rapports de force entre eux. Cela passe par de fréquentes démonstrations d’agressivité. Un statut, ça se mérite. Chez les gorilles, seuls les mâles dominants, dits alpha, sont autorisés à s’accoupler, chacun possédant son propre harem. Les autres mâles sont soumis. Le champion sportif qui se tambourine le poitrail, le visage inondé de superbes grimaces tout en expirant comme un bœuf, ou qui exhibe fièrement ses biscotos, évoque évidemment le gorille dans toute sa splendeur. Entre cette star adulée et un maigrichon à la myopie prononcée, verres épais, profil de comptable, la préférence de Brigitte Bardot ira au premier si, par hasard, on lui demande son avis. A l’instar de nos bobos qui prêchent un universalisme béat, les bonobos, eux, règlent leurs conflits par l’amour permanent. Pourtant même chez eux, une hiérarchie existe. Elle concerne la compétition alimentaire. La richesse est un marqueur social. Décidemment…

Un enfant interroge sa mère : « maman, que peux-tu dire de nos ancêtres ?

– Adam et Eve, mon chéri. Tu as déjà certainement entendu parler d’eux.

– Oh la la. Je ne comprends plus rien alors ! J’ai demandé hier à papa qui m’a certifié que nous descendions du singe.

– Mais ton père et moi avons raison tous les deux. Il parlait de sa famille et moi de la mienne ».

Pour être précis, l’homme ne descend pas du singe. L’un et l’autre ont en fait des parents communs mais, comme les repas de famille se passaient mal, ils ont fini par faire table séparée. Ils ont cessé d’être des « copains » au sens étymologique du terme. Pour l’avoir oublié, le pauvre Léo Ferré a infligé de terribles désagréments à ses proches. L’idée de leur imposer la présence d’une chimpanzé, la diabolique Pépée, n’était pas extra puisqu’elle a provoqué l’implosion de la cellule familiale. En revanche, pour trouver un point de comparaison avec l’homo sapiens, les grands singes africains, en particulier les chimpanzés, les gorilles et les bonobos proposent un éclairage assez utile. Comment nous étions (avant d’atteindre un tel niveau de raffinement social) et comment nous sommes devenus !

Chez les premiers hominidés préhumains, les australopithèques vieux de quatre millions d’années, on observe un fort dimorphisme sexuel qui justifie cette analogie avec les grands singes. Les mâles dominants étaient plus costauds que le reste du groupe. C’est ainsi qu’ils se faisaient respecter par les femelles – la masse corporelle du mâle était supérieure de 50 % à celle de la femelle et par les autres mâles. Michel Audiard l’a résumé ainsi par la bouche de Jean-Paul Belmondo : « quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent ». Deux millions d’années plus tard, ce dimorphisme avait déjà singulièrement diminué. En l’absence de disparités morphologiques aussi manifestes qu’auparavant, un simple regard n’était plus suffisant pour faire entendre raison aux récalcitrants. Les inégalités à l’intérieur des groupes se sont atténuées par conséquence. Les chefs ont dû un peu composer. La hiérarchie s’est d’autant plus tassée que d’autres changements sont intervenus au niveau cérébral comme sur le plan physiologique.

Le développement du langage a permis des formes de coopération entre membres d’un même groupe. Le pouvoir du nombre, de l’action collective, pouvait constituer une limite à l’emprise des plus baraqués. De plus, des modifications anatomiques enregistrées au niveau de l’épaule ont entraîné un changement des techniques de combat. Le lancer de projectile a constitué une parade merveilleuse au célèbre gauche-droite-uppercut de papa et grand papa qui favorisait outrageusement les mâles alpha. A partir de ce moment, la guerre ne serait d’ailleurs jamais plus comme avant. Tout ceci explique que les groupes de chasseurs-cueilleurs aient fini par devenir assez égalitaires. Cet espèce d’âge d’or s’est cependant achevé avec la sédentarisation humaine qui a caractérisé la révolution du néolithique. Avec la civilisation, les inégalités sont reparties à la hausse. Tel une pierre, le langage est en effet une arme à double tranchant. Grâce à lui, il est possible d’embobiner les gogos et d’envisager de nouveaux types de domination. La détention d’armement peut lui faciliter la tâche à cette intention. Imaginons que le maigrichon bigleux décrit plus haut soit à la tête d’une entreprise florissante. Il arrive en limousine. Le sportif survitaminé n’est que champion régional. Pour Brigitte Bardot, ce sera « en voiture, Simone ! ».       

La maxime :

Sur mes cahiers d’écoliers,

Jamais pitre mais de marbre,

Entre six et trois fois deux,

J’écrirai ton nom.

Egalité.

LES BLEUS, LES BLEUS, TRALALALÈRE…

Tout a commencé lors d’un repas entre dessinateurs belges. Peyo demanda à Franquin de lui de passer la salière. Incapable d’appeler l’objet par son nom, il réclama le « schtroumpf ». Un univers enchanteur venait quasiment d’être inventé – le mot qui le décrirait à tout le moins.

Ces créatures imaginaires à la peau bleue ne paient pas de mine avec leur bonnet blanc. Elles sont de taille réduite et pas très nombreuses puisque leur population avoisine la centaine d’unités – de 99 au départ à 107 à son apogée – à la suite de l’ajout de nouveaux personnages. Domiciliées au cœur d’une forêt verdoyante, dans un village dont les maisons sont faites de champignons, elles aspirent à la discrétion pour échapper au méchant Gargamel ainsi qu’à son cruel chat Azraël qui rêvent de leur faire un sort. Pourtant, elles ont réussi à conquérir le monde, donnant même naissance à un business florissant. Vive les Schtroumpfs ! Qu’il s’agisse d’albums BD, de figurines, de peluches, de jouets, de films, de disques ou de CD, et de DVD, c’est par dizaines de millions qu’il faut compter les exemplaires vendus. Des expositions et des parcs comme la Schtroumpf Expérience et Big Bang Schtroumpf ont vu le jour, en surfant sur l’engouement pour les sympathiques lutins. Qui n’a pas entendu prononcer un jour le nom de ces êtres d’exception ?

Bien sûr, il a fallu acclimater les Schtroumpfs à la couleur locale, à la culture de chaque pays. Il est important de se souvenir que le célèbre cow-boy Lucky Luke n’a été autorisé à pénétrer sur le territoire américain qu’une fois délesté de sa cigarette au bec. Pour en revenir à la couleur des Schtroumpfs à proprement parler, elle est restée bleue partout dans le monde. Ce qui n’était pas évident puisqu’il existe une symbolique des couleurs qui varie selon les latitudes. L’historien Michel Pastoureaux dépeint le bleu comme la couleur préférée des sociétés occidentales par contraste avec le Japon, par exemple, qui adore le rouge. Cela n’a d’ailleurs pas toujours été le cas puisque le bleu a longtemps été regardé avec dédain. Pour les Romains, il était associé aux barbares, notamment les Germains, qui en raffolaient. Le changement s’est opéré au Moyen Age grâce à l’essor du christianisme dont le Dieu est de lumière. Or, à l’instar du ciel, la lumière est bleue. Après s’être ainsi refait une virginité, le bleu séduira la noblesse puis ensuite les autres classes sociales.

En réalité, la différenciation  d’un pays à l’autre s’est produite par l’appellation. Le Schtroumpf est devenu Smurf en anglais (et par extension une danse du même nom), Schlumpf en allemand, Smerf en polonais, Estrumpfe en portugais, Pitufo en espagnol, Puffo en italien, Dardas en hébreu, Sanfour en arabe (baba sanfour est le grand-père), Sumafu en japonais, Lanjingling en chinois. On pourrait poursuivre le défilé un petit moment pour rigoler. Plus fondamentalement, une question se pose : comment un mot qui ne signifie rien en français a-t-il été traduit dans d’autres langues ? Une bonne partie des traductions tourne autour de la version néerlandaise, Smurf, tandis que d’autres s’efforcent d’évoquer la notion de gnome dans leur langue. Les problèmes se reposent avec des mots dérivés comme schtroumpfer, schtroumpfement, schtroumpferie, schtroumpfissime, schtroumpfophobe. Mais, au final, qu’est-ce que ça nous schtroumpfe que les Serbes schtroumpfent le mot schtroumpfe comme ceci ou comme cela ? Schtroumpfons à l’essentiel.

Bien que les schtroumpfs soient plébiscités de génération en génération, ils ont toujours dû faire face à une rude concurrence. La ménagerie de Walt Disney et les copains d’Astérix font partie des plus coriaces sans oublier que de nouveaux rivaux sont apparus récemment, comme avec les « animés » japonais.  Et puis l’humeur du public est changeante. Les effets de mode sont inévitables. La « Schtroumpf-mania » des années 80 ne pouvait durer éternellement. Il était clair que la fièvre finirait par retomber. L’échec commercial du parc Big Bang Schtroumpf en est un témoignage. Parmi les mesures destinées à le sortir de l’ornière, il a été amené à changer d’appellation. Aujourd’hui, il répond au doux nom de Walygator. Que le mot Schtroumpf n’ait plus la magie d’antan ne signifie cependant pas que les petits personnages bleus aient perdu l’affection du public. Elle est simplement plus raisonnée. En 2017, cette affection a tout de même rapporté près de 200 millions de dollars avec la sortie du film « Les Schtroumpfs et le village perdu ». Ils ne déclenchent plus l’hystérie mais on les aime.

Il est amusant de constater que, d’une certaine façon, les Schtroumpfs sont malgré tout dans l’air du temps. Le Petit Robert compte 60 000 mots. Le lycéen moyen en utilise entre 800 et 1 600 et les plus cultivés de la tranche d’âge jusqu’à 6 000. D’après l’échelle Dubois-Buyse, un jeune de 14 ans connaîtrait environ 3 725 mots avec une mise en bouche d’à peine 1000, comme une perruche ondulée. Quand il parle, l’adolescent dit « courageux ». Il connaît « audacieux », « hardi », « héroïque » et « téméraire » qu’il n’emploie pas. Pas sûr qu’il ait entendu « preux », « impétueux » ou « matamore ». Certaines vedettes de la téléréalité ont décidé de s’attaquer au dictionnaire en se fixant comme objectif de dépasser la lettre « A ». A l’inverse, Georges Pérec a écrit un livre « La disparition » sans la lettre « E ». Quoi qu’il en soit, avec le développement de Twitter et autres réseaux sociaux, il y a fort à parier que le vocabulaire des jeunes générations tende à s’appauvrir. « La vitesse passe avant la nuance », comme le suggérait le comportement de Hussein Bolt en finale du 100 mètres au Jeux Olympiques. Tournant avec un minimum de mots, les petits hommes bleus  recourent systématiquement à « Schtroumpf ». Et si tout le monde se mettait aussi à « schtroumpfer » ? Plus de différence, d’inégalités, nous serions tous identiques…  

La maxime :

Si les Schtroumpfs se mariaient avec les Minions, ils enfanteraient des Martiens,

Mais si les Schtroumpfs étaient verts, ils se feraient plutôt appeler Martiens