PAR LE PRIX TANNÉ

Face aux difficultés économiques rencontrées par les agriculteurs, la loi alimentation s’est donné pour objectif de leur permettre de manger à leur faim. L’idée était de relever le niveau des prix payé par le consommateur afin de leur éviter la soupe populaire. Des résultats mitigés ?nutella.jpg

Prenons un consommateur bien dodu. C’est une espèce de Docteur Jekyll qui se prend pour un roi avec son argent plein les poches, nomade qui compare frénétiquement les prix en formulant des exigences toujours plus délirantes. Mais, en lui, Mister Hyde n’est jamais très loin : prêt à voter pour le parti animaliste presque autant que pour le parti communiste, à prendre le maquis contre les boucheries, à faire un détour de trois kilomètres pour ne pas écraser une fourmi et à prier pour le sort des ours polaires. Le problème est que Mister Hyde est souvent caché et que c’est plutôt Docteur Jekyll qui fréquente les boutiques au quotidien. Alors, les centrales d’achat des grandes surfaces ont un cahier des charges précis avec les entreprises dont elles commercialisent les produits. Elles montent au feu avec l’objectif de tirer les prix au plus bas. La négociation avec les entreprises susceptibles d’être référencées est forcément déséquilibrée puisque l’acheteur détient in fine un droit de vie ou de mort sur elles.

Il y a habituellement des intermédiaires mais, à fin de simplification, imaginons un petit agriculteur sympathique, avec l’accent du sud, qui monte de son propre chef à la capitale pour trouver un débouché à ses chères tomates. On le fait évidemment poireauter trois heures avant de l’inviter à entrer en salle d’interrogatoire. La lampe qui est braquée sur son visage une fois qu’il est assis ne doit pourtant pas faire sombrer dans la caricature. Parce que non seulement l’acheteur a été sensibilisé à la démarche éthique durant sa formation en école de commerce mais, au cas où son module de 15 heures en la matière n’aurait pas suffi, une charte déontologique a été placardée au plafond de l’open space de la centrale d’achat. Il est essentiel qu’il agisse de façon humaine. Il suffit d’entendre les trémolos dans sa voix pour comprendre qu’il est imprégné de cette exigence, notamment quand il annonce à l’agriculteur : « je vous en prie, acceptez de baisser votre prix… sinon d’être rayé de la liste de nos fournisseurs, vous ne serez pas surpris ». Parce qu’il est encore plus essentiel qu’il obtienne une baisse des coûts pour la grande surface.

Dans ce système bien rodé, les suicides d’agriculteurs essorés n’étaient pas rares tandis que les cruels et inconscients consommateurs demeuraient en mode festif. Et, si des réflexions étaient menées, elles ne débouchaient sur pas grand-chose de concluant. Puis est arrivé la bataille du Nutella. Des remises sur les pots de pâte à tartiner ont donné lieu à des scènes de quasi émeutes dans les enseignes qui les ont mises en œuvre. Il est difficile de savoir ce qui a le plus choqué – des gueux qui se battent pour des produits alimentaires ou la nature de ces mêmes produits qui utilisent de l’huile de palme et contribuent de ce fait à la déforestation de la planète. Les médias sont habituellement plus indulgents avec les masses de consommateurs prêtes à bondir à l’ouverture des soldes ou à l’occasion de la sortie de l’album d’un artiste. L’ambiance de condamnation a enfin donné le courage à la sphère politique de légiférer. La « loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous » (à vos souhaits) a été votée à l’automne 2018.

La tâche n’était pas mince. Il s’agissait de rassembler les éléments du puzzle, de faire en sorte que des mesures affectant le comportement du gourmand qui se gave de Nutella améliorent la situation du producteur de tomates avec l’accent du sud. En l’occurrence, la loi reposait sur l’idée qu’une hausse du prix de la pâte à tartiner numéro un conduirait à des négociations plus apaisées entre le représentant de la centrale d’achat et l’agriculteur. Elles se dérouleraient même dans la joie et l’allégresse. Amen. L’intervention directe dans les filières, la fixation d’un prix minimum, une véritable promotion des circuits courts pour offrir une alternative – on voit à l’œil nu comment chacune de ces idées auraient pesé sur l’équilibre du jeu de la marchande à la centrale d’achat. En revanche, de quelle manière une hausse du pot de Nutella pourrait modifier le climat et l’intensité de l’éclairage à l’intérieur de la salle d’interrogatoire, cela reste mystérieux. Apparemment, le législateur était parti en quête du vaudou…

Vaudou, c’est encore plutôt gentil. On reste confondu par la logique sur laquelle la loi repose. Si la facture du consommateur final est plus lourde, le supermarché sera en mesure de payer plus cher ses fournisseurs sans que ses profits ne soient rognés. Le monde économique s’inquiète en effet pour la viabilité économique des grandes surfaces et le niveau de revenus de ses dirigeants. Bien sûr, un tel enchaînement n’est pas totalement impossible. Il existe cependant un scénario beaucoup plus plausible. Au lieu d’être reversés aux petits producteurs, les suppléments acquittés par les consommateurs finals (mais pas finauds) pourraient être conservés par les grandes surfaces. La tentation est forte. En tout cas, comme le disait Emmanuel Levinas, elle est tentante. Avec l’augmentation de leurs recettes et avec une rémunération identique offerte aux petits producteurs, les grandes surfaces verraient leurs profits exploser…

Avec Adam Smith comme figure de proue, les défenseurs du libéralisme ont longtemps justifié leurs positions en vantant les mérites de la mécanique économique, parfaitement huilée à leur goût. La meilleure preuve ? Les prix bas dont tous les citoyens tirent avantage. La pauvreté ? Ne rien faire. Une intervention de l’Etat aggraverait la situation des démunis. Les temps ont changé. Le feu sacré est aujourd’hui éteint. La régulation étatique est désormais un principe accepté, voire réclamé, par le monde des affaires mais pas pour lutter contre la misère sociale. Il importe d’augmenter les prix pour permettre aux grands groupes d’engranger des bénéfices. Le malheureux Adam Smith doit se retourner dans sa tombe.

Conseils de lecture :

Stevenson Robert L., L’étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, Folio, Paris, 2018.
Squicciarini Mara L. et Swinnen Yohann, The Economics of Chocolate, Oxford University Press, Oxford, 2016.