LE TRAVAIL EN LETTRES CAPITALES

Emmanuel Macron a souvent été présenté comme le Président des riches. La reprise des chasses à courre ne va probablement pas modifier son image. Cependant, il est possible que cette désignation ne lui rende pas justice. Sa brillante campagne électorale avait pourtant annoncé la couleur. Elle avait été menée au pas de charge, comme si le candidat Macron dirigeait en fait une start-up. Et si son but était simplement de transformer la France en entreprise géante ?

Bruno Le Maire a parfois été décrit comme un ministre qui jouait sa carte personnelle et peinait à se fondre dans le collectif. Son intervention dans les médias sur les retraites lui a permis de corriger d’un coup cette fâcheuse réputation. Trahi par son langage corporel, hésitant avant de se lancer, il nous a offert un grand moment de télévision quand il a affirmé que les retraités ne seraient pas perdants avec une revalorisation des pensions à 0,3 % et une inflation à 1,7 %. Le contraste était criant avec son mentor Dominique de Villepin, capable, lui, de proférer les pires inepties en fonçant la crinière au vent, comme lorsqu’il tenait des propos révisionnistes sur le génocide des Tutsis au Rwanda. Au-delà de l’aspect comique, cette mesure contre les retraités n’est pas sans signification. Faisant suite à la décision un an plus tôt d’augmenter la contribution sociale généralisée (CSG), elle traduit une forme d’agacement, voire d’acharnement, envers une catégorie de la population qui est devenue improductive et ne sert plus les entreprises. Ah, si les anciens pouvaient disparaître. Le malheur veut que leur espérance de vie s’allonge.

Dans le même ordre d’idée, le Premier ministre Edouard Philippe s’en est pris dans un entretien au « Journal du dimanche » à la hausse conséquente des arrêts maladie. Or, une personne malade n’apporte rien non plus à son entreprise. C’est d’ailleurs à se demander pour quelle raison certains citoyens trouvent malin de tomber malade ! Le bon Philippe complète son analyse un peu plus loin. Il serait injuste de le caricaturer. Son gouvernement ne s’oppose pas aux dépenses de santé comme celles qui sont destinées aux hôpitaux ou aux nouveaux traitements. Derrière ces catégories, il perçoit des emplois, de l’activité, en d’autres termes une croissance du produit intérieur brut (PIB). En revanche, la hausse des indemnités journalières versées aux personnages trop atteintes pour travailler grève les finances publiques. Ces pures charges d’un montant qui dépasse les 10 milliards d’euros sont à combattre avec la plus vive énergie… par les personnes valides tout au moins. En repoussant de deux ans l’âge légal de départ en retraite, l’idée était de maintenir la force de travail plus longtemps en activité, le problème est que les arrêts longue durée ont explosé chez les plus de 60 ans. Décidemment, ces vieux !

Passons aux calamiteuses aides sociales maintenant. Le Président les a mises au cœur de l’actualité avant les vacances d’été. En 2016, 714 milliards d’euros avaient été versés à ce titre. Le total est vertigineux, d’où les expressions du type « pognon de dingue » ou « max de tune ». En vérité, Emmanuel Macron jouait sur du velours : à l’intérieur de ce maquis de dépenses, les Français estiment majoritairement que, si les aides qu’ils encaissent sont justifiées, celles dont leurs voisins bénéficient sont entièrement inutiles. Plus fondamentalement, l’argument réclamant leur suppression relève de la logique précédemment évoquée. La pauvreté n’a jamais été un facteur de production. Il est loisible d’ajouter que les sommes colossales injectées à cette intention ne parviennent pas à éradiquer la misère sociale. Quand on a la fibre business, on effectue un bilan et on réfléchit. Ne pourrait-on envisager un meilleur usage pour tous ces milliards et éviter ainsi un terrible gaspillage ? C’est juste un exemple mais que de belles subventions ou baisses de charges cela ferait ! Prêtes à rendre service, les entreprises ont déjà ouvert leur porte-monnaie et patientent dans le calme.

La dernière pierre à l’édifice est le travail. Dans ce cas, il s’agit d’un facteur de production et, pour être précis, c’est même un coût de production. Cette fois, la stratégie du gouvernement se déroule en deux temps. Tout d’abord, la réforme du Code du travail facilite le licenciement des salariés. Ensuite, les chômeurs doivent être mis sous pression. Il n’est pas question qu’ils s’autorisent le moindre relâchement. Ah, si les allocations chômage pouvaient être à nouveau dégressives ! La combinaison des deux principes est censée conduire les personnes sans emploi à accepter une sensible détérioration de leurs conditions de travail, cela à la plus grande joie du patronat. La précarisation du travail n’est évidemment pas perdue pour tout le monde. Reconnaissons à la politique gouvernementale le mérite de l’honnêteté. Le soutien systématique aux entreprises, la multiplication des cadeaux fiscaux sont présentés comme un pari. Il n’y a aucune garantie que cela se traduira par des investissements dans l’appareil productif. Si une entreprise ose, la France peut bien le faire également.

En tout cas, le Président Macron, qui assume avec force le changement de culture, l’installation d’un nouveau logiciel dans la tête de ses concitoyens, espère bien toucher un jour les dividendes de sa politique audacieuse. Son but est de transformer la France en une gigantesque société par action. De son côté, Albert Einstein affirmait que Dieu ne joue pas aux dés. C’est possible. Il est difficile d’avoir des certitudes aussi sur cette question. Toutefois, si l’on prend cette déclaration pour argent comptant, l’aversion de Dieu aux risques, y compris dans un contexte ludique, n’est pas anodine. Elle ne peut se comprendre que d’une manière : Dieu n’est pas capitaliste. Dans ces conditions, conseillons-lui en toute modestie de s’éloigner prestement de la France. Le climat n’y est pas bon pour tous ceux qui gagnent leur vie à la sueur de leur front. Le travail n’y est hélas plus en odeur de sainteté…

Conseils de lecture :

Lupano Wilfrid et Cauuet Paul, Les vieux fourneaux, Dargaud, Paris, 2014, tome 1.
Rosanvallon Pierre, La crise de l’Etat-providence, Seuil, Paris, 2015.

LE PRESIDENT ET LES RICHES

La tirade du Président Macron lors de son interview sur TF1, « Les riches n’ont pas besoin d’un président. Ils se débrouillent très bien tout seul » a suscité de nombreux commentaires. Cette défense face à une accusation qui lui colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock atteste de son étonnante méconnaissance des relations entre économie et politique à moins qu’elle n’éclaire sur ses obsessions profondes.

 

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Le secours porté par le pouvoir politique aux nantis prend plusieurs formes parmi lesquelles la collusion. Le cas des oligarques russes est révélateur. Rappelons le contexte : le modèle communiste s’effondre à la fin des années 1980. Le système capitaliste lui succède mais il part de zéro. La transition d’une économie collectiviste vers le marché se traduit par une vague de privatisations. Le mouvement est brutal. Sous l’impulsion du Président Eltsine, les propriétés publiques sont cédées pour une bouchée de pain à des hommes d’affaires proches du pouvoir. Des fortunes émergent : Boris Berezovsky est la figure emblématique de ces personnages qui ont bâti leur richesse avec la complicité du sommet de l’Etat. Dépeçage en règle et corruption sont au menu. Ils se diffusent à l’ensemble de l’économie. Les dirigeants d’entreprise ne sont pas des énarques en costume cravate avec des jolies manières. Il s’agit d’individus louches qui se déplacent en voiture blindée avec des gardes du corps armés jusqu’aux dents. Elu avec l’aval des oligarques, Vladimir Poutine a entrepris de les faire rentrer dans le rang – non pas de les éliminer mais de les mettre au service de sa politique. D’où un conflit avec les récalcitrants comme Mikhaïl Khodrokovski, qui fut embastillé un temps mais était loin d’être une oie blanche.

Démontrer la collusion entre les élites politique et économique n’est pas simple. Il n’est en effet pas question pour elles de s’en vanter publiquement. Raymond Fisman et Edward Miguel ont été amenés à ruser afin de mettre au jour le phénomène en Indonésie. Vers la fin de son règne, l’hyperprésident Suharto a connu de sérieux ennuis de santé. Quand ils étaient portés à la connaissance du public, le cours de l’action du groupe Bimantara Citra chutait de façon spectaculaire à la bourse de Jakarta. Sa réussite était intimement liée à ses accointances politiques. Chaque fois au contraire qu’un espoir de rétablissement était en vue, le cours se redressait. Celui des compagnies dont la solidité économique ne dépendait pas de sa proximité avec le pouvoir politique n’a pas connu les mêmes turbulences. Russie, Indonésie, Italie, Slovaquie, Malte… Et cette problématique ne s’est pas arrêtée à la frontière française au contraire du nuage radioactif de Tchernobyl. De tous les Présidents de la République, Nicolas Sarkozy est probablement celui qui a affiché l’attitude la plus décomplexée vis-à-vis de cette connivence entre les mondes de l’argent et de la politique. Son séjour sur le yacht de Vincent Bolloré en est une parfaite illustration. Dans le même ordre d’idée, toute la presse a observé que la réforme de l’audiovisuel avait surtout profité à une entreprise dirigée par le parrain du dernier enfant Sarkozy.

Avant d’être Président, mais déjà associé au sommet de l’Etat puisqu’il était secrétaire adjoint de l’Elysée, Emmanuel Macron a commandé en 2012 un rapport secret sur la vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric. Ni son supérieur direct, ni le Président Hollande qui vient de le confirmer dans son dernier ouvrage n’en avaient été informés. Le Canard Enchaîné souligne que le jugement de la commission parlementaire qui a enquêté sur cette vente est cinglant : ce sont presque exclusivement les intérêts des actionnaires, en particulier ceux de Bouygues, une nouvelle fois opportunément placé, qui ont été préservés – cela au détriment des intérêts de l’Etat. Non seulement l’homme qui allait devenir Président de la République a mis sa hiérarchie devant un fait accompli mais le mélange des genres laisse un goût bizarre. Emmanuel Macron est un ancien de la banque Rothschild, laquelle a empoché avec Bank of America un quart de milliard d’euros pour ses services dans la transaction. Cependant, l’assistance des dirigeants politiques aux riches est susceptible d’emprunter bien d’autres canaux. La politique fiscale est certainement la plus évidente.

Historiquement, la hausse de l’impôt sur le revenu durant la première partie du vingtième a contribué à réduire les inégalités avant que sa diminution par la suite ne les aggrave. Depuis la dernière élection présidentielle, de nombreuses mesures fiscales sont entrées en vigueur. Il serait fastidieux d’en dresser l’inventaire. Toutefois, selon une étude de l’OFCE, avec la transformation de l’impôt sur la fortune, l’instauration d’une flat tax, la réduction de l’impôt sur les sociétés et la fin de l’exit tax à venir, ce sont les 5% les plus riches qui sont les grands gagnants de la politique gouvernementale. Grâce notamment à la suppression progressive de la taxe d’habitation, les moins aisés sont censés s’y retrouver également en partie. Ainsi, la situation des plus riches s’améliore. Comment rendre compte de cette contradiction avec la déclaration de monsieur Macron? Parce que, d‘après lui, c’est le Président qui a besoin des riches et pas l’inverse. Il est prisonnier de sa théorie du « ruissellement » et des « premiers de cordée ». Il convient d’aider les meilleurs, de faire en sorte qu’ils ne quittent pas la France. Une gare, a-t-il dit, est « un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Face à l’accumulation de critiques, il a enfoui le problème de façon astucieuse : grève des trains égale absence de trains égale absence de public dans les gares. Les deux populations ne s’opposent plus visiblement.

Conseils de lecture :

Fisman Raymond et Miguel Edward, Les gangsters de l’économie, Paris, Idm, 2012.
Madec Pierre, Plane Mathieu et Sampognaro Raoul, « Budget 2018 : pas d’austérité mais des inégalités », Paris, OFCE 30, janvier 2018.