FORGET ABOUT IT

Le complet retour à la  normale n’a pas encore eu lieu mais de plus en plus d’activités sont entrées dans le vert. Ces libertés retrouvées, distribuées au compte-gouttes comme des sucreries à de petits gourmands pour éviter une indigestion, contribuent à effacer le traumatisme de l’enfermement. Pourtant, la bête est là. Elle n’est pas morte.

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    Bienheureux les évadés d’Alcatraz ! Bien sûr, ils ne furent pas nombreux – cinq au maximum – et durent braver les flots en furie et les requins en ennemis. Cependant, une fois la terre promise atteinte, ils ne furent plus jamais confrontés à la dureté de leurs conditions de détention. Ils en avaient terminé avec leur cauchemar. Nous, nous sommes tous les soirs condamnés à regagner penauds notre cellule. Geôlier, extinction des feux ! Alors, dans la moiteur de la nuit, les mots et les images du confinement reviennent et s’entrechoquent : le Président de la République, Emmanuel Macron, en treillis à Mulhouse, avec des gants de boxe vert pomme ;  le Directeur général de la santé, Jérôme Salomon, à moins qu’il ne s’agisse de Droopy, le héros de Tex Avery, qui compte infatigablement sur ses doigts, mais que compte-t-il  au fait ? ; Anne-Claude Crémieux, la spécialiste des maladies infectieuses qui nous invite à enfermer nos enfants à la cave tant qu’ils sont asymptomatiques sur les bords avant de nous garantir qu’ils sont innocents et peuvent repartir à l’école. C’était une blague, conclut-elle avec le sourire.

On se réveille en sursaut. On revêt machinalement son manteau puis son masque et, après s’être lavé les mains au gel hydroalcoolique, on se rend à pied au centre-ville. On croise des regards hagards à la gare et défaits au café. Ils ont des yeux et ne voient pas. Ils ont des oreilles et n’écoutent pas. Forcément. Il faudrait avoir été condamné à une peine de confinement de 55 jours pour comprendre… On finit par rentrer chez soi mais, dans son jardin, tout évoque cette douloureuse expérience : la piscine de vingt mètres dont il a fallu se contenter alors que le bassin olympique du complexe municipal est situé à moins de deux kilomètres, le babyfoot qui n’a pu accueillir le tournoi que l’on organise tous les ans avec les potes le premier mai. Il y a toujours un coin qui nous rappelle… Pour un musicien, cette prise de conscience est idéale pour composer un morceau de blues. Une solution consisterait à déménager, à partir sous d’autres cieux afin de modifier radicalement ses repères visuels mais qui aurait les moyens de se porter acquéreur de notre propriété ? La croissance de la pauvreté est un vrai problème.

De sieste en sieste, la langueur du printemps et les journées interminables ont transformé les perceptions sensorielles et les rythmes biologiques. Une effroyable histoire qui s’est déroulée dans le Nord l’illustre parfaitement. Un homme déclamait paisiblement des vers de Lamartine – Alphonse, pas Aubry – dans sa cuisine :

« Ô temps ! suspens ton vol, et vous, heures propices ! / Suspendez votre cours : / Laissez-nous savourer les rapides délices / Des plus beaux de nos jours ».

Sa femme qui regardait paisiblement une rediffusion d’un match de football a porté plainte. Le malheureux a été condamné en comparution immédiate pour « cruauté mentale ». De tels événements auraient été tout bonnement impossibles avant le covid-19. Quel rigolo a dit un jour : « il faut donner du temps au temps » ? Il apparaît bien que le problème est aussi temporel que spatial. Un véritable remède existe. Il porte le nom de droit à l’oubli.

Quand on parle de « droit à l’oubli », il faut avancer pas à pas. Le mot « droit » s’oppose à « devoir » tandis qu’« oubli » se heurte à « mémoire ». Et nous voici confrontés à la problématique inverse, celle du « devoir de mémoire ». On nous somme de ne pas s’y soustraire. La référence est la Seconde Guerre mondiale et le génocide juif. Il est impératif de se souvenir que le peuple le plus évolué culturellement, qui produisait des prix Nobel à la pelle, a utilisé les plus grandes avancées de la technologie pour planifier l’extermination d’un autre peuple. Toutefois, par cet argument, on se situe dans le registre du rationnel, nullement de l’émotionnel. Or, le souci rencontré par les zombies du confinement est justement de l’ordre de l’émotionnel, pas du rationnel. Ils ne désirent surtout pas réfléchir sereinement aux choix de société qui ont mis notre système hospitalier plus bas que terre. Ils veulent uniquement se débarrasser de ce qui leur torture l’esprit et les empêche de vivre normalement. Attention au tourment.

Le droit à l’oubli n’est pas né avec la pandémie actuelle. Il est en fait rattaché à Internet. Il s’agit du corollaire à l’injonction : « fais sortir tout ce qui te passe par la tête ». Il n’est pas concevable que la toile nous oblige à toutes les turpitudes, à taper frénétiquement sur un clavier mots, idées connes et émoticons et qu’un jour on nous demande des comptes. C’est illogique. C’est comme si on disait à un enfant de trois ans que, s’il appuie sur le bouton, il causera un vacarme épouvantable qui agacera les adultes. Que fera-t-il ? On en a mal aux oreilles. J’ai bien le droit d’insulter untel ou son ethnie. C’est trop drôle. Point essentiel, cette demande d’effacer l’ardoise est adressée à la société. Elle n’a donc rien à voir avec le droit à l’oubli de l’ex confiné. Dans ce dernier cas, l’individu n’est aux prises qu’avec sa propre mémoire. Il ne risque aucune condamnation. La maladie de Parkinson n’est pas un délit. Sa supplique « Emmanuel Macron, Jérôme Salomon, Anne-Claude Crémieux, laissez-moi en paix » mérite d’être écoutée. La folie le guette.

Information :

Le Blog prend des vacances,

A bientôt !

CONFINEZ, CONFINEZ, IL EN RESTERA TOUJOURS QUELQUE CHOSE !

Je confine, tu confines… ils ou elles confinent … confine, oh gars ! Bref, les Français ont été plongés dans un état de confinement. Le mot donne pourtant matière à réflexion. Il y a une contradiction évidente entre les termes « con » et « finement ». Or, il n’est jamais confortable de se trouver à l’intérieur d’un oxymore. D’où la volonté d’en sortir.

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Nul besoin de convoquer des revues scientifiques où des chercheurs en blouse blanche présentent les résultats des expériences complexes qu’ils ont menées en posant des électrodes sur les tempes de cobayes à moitié consentants. La vie quotidienne – enfin… avant le confinement – offre nombre de situations qui autorisent à tirer des leçons par rapport au problème du confinement. Vous êtes sur une autoroute. Un panneau vous indique un ralentissement à venir. Un grave accident s’est produit un peu plus haut. Un petit rigolo vous double juste une seconde avant l’entrée dans la zone de décélération pour profiter jusqu’au bout. OK. Puis vous roulez à 60 km/h pendant quinze kilomètres, une éternité, d’autant plus que, lorsque vous passez devant les épaves, c’est vous-même qui freinez en espérant capter quelque image saisissante. La fin de la zone maudite se rapproche. Vous sentez alors que cela s’anime derrière vous. Les conducteurs sont pressés. Ils ont gaspillé assez de temps. Alors, on lâche les chevaux. Même la petite bagnole cabossée qui ne dépassait pas le 100 quand vous l’avez doublée se joint à la fête. C’est elle qui vous double cette fois. Cette sarabande rend la route beaucoup plus périlleuse.

Les similarités avec notre confinement sont frappantes. Les Français piaffent d’impatience entre leurs quatre murs. Pire, quand elles ne sont pas totalement à l’arrêt, les entreprises tournent au ralenti et voient fondre leur chiffre d’affaires. Tout ce petit monde n’attend que le signal de la libération pour rattraper le temps perdu. Les coups de klaxon se multiplient. Plus vite, plus vite. Le patron du MEDEF, Geoffroy Roux de Bézieux a imploré les chefs d’entreprise à reprendre le travail sans attendre la fin du déconfinement… euh oui, en respectant les règles sanitaires, et patati et patatère. Plus que cela, il a préconisé de retirer les obstacles à un allongement de la durée du temps de travail hebdomadaire – dans les secteurs essentiels, c’est déjà le cas d’ailleurs. La coupure dominicale et les repos compensateurs sont sur la sellette. Les Français se sont suffisamment reposés après tout. Ah, s’il était possible de faire passer la journée de 24 à 25 heures. C’est sur la base de tels raisonnements que les économistes les plus optimistes ont espéré un temps une reprise de l’activité en « V ».

Il y a certes des conducteurs qui, en passant devant les carcasses encore fumantes des véhicules accidentés, se plongeront dans une réflexion sur les ravages de la vitesse au volant mais ils ne représentent pas la majorité de l’espèce. L’impréparation de l’Etat face à la pandémie serait pourtant une formidable occasion de déboucher sur un consensus à propos de l’échec des politiques publiques obsédées par les réductions de coûts. C’est loin d’être toujours le cas. Pour le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, le covid-19 témoigne au contraire de l’échec de l’Etat-Providence, de la faillite du progressisme. Taïaut et re-taïaut ! Dans le même ordre d’idée, puisque les panneaux de signalisation n’empêchent pas la mortalité sur les routes, autant les supprimer complètement, non ? Mais c’est bien sûr… Ce qui oblige à doucher l’enthousiasme de ces personnes très pressées est la situation sanitaire qui n’est guère reluisante. Les conditions du déconfinement à venir n’incitent pas réellement à la forfanterie.

Le président de République, qui semble plutôt au courant de l’état des lieux, a décidé de prolonger la durée du confinement – et pour un moment. Il ne faut surtout pas oublier que, dans une vie antérieure, Emmanuel Macron s’est révélé sous les traits d’un talentueux homme de théâtre. Il sait pertinemment que le secret des maîtres du suspense consiste en leur capacité à créer un effet de surprise ou à laisser la porte ouverte à d’éventuels renversements. Dans un combat entre un éléphant et une souris, une musique de fond stressante ne fera pas frissonner le téléspectateur. C’est pourquoi il était ridicule de continuer à annoncer des extensions de 15 jours en 15 jours. Seuls les plus candides croyaient sérieusement que le confinement s’interromprait au bout de la période sans compter que les effets sur leur moral ne pouvaient qu’être délétères : tous ces gens risquaient fort de céder au découragement. Voilà, au moins c’est dit, nous serons confinés au-delà du premier mai, comme les Italiens et les Espagnols, avec lesquels la France partage de nombreuses caractéristiques, plus qu’avec l’Allemagne hélas et qu’avec les Etats-Unis heureusement.

Pour sortir du confinement, un des préalables est de vider les hôpitaux, et même idéalement de permettre aux personnels soignants entièrement rincés de se retaper quelque peu, cela pour pouvoir accueillir la deuxième vague avec quelque énergie. On peut supposer que du matériel médical sera également disponible, que les plus fragiles seront mieux protégés et que les porteurs du virus seront rapidement dépistés puis isolés. De surcroît, rien n’interdit de rêver à des progrès dans le traitement des malades, voire à un coup de main décisif des grandes chaleurs. Toutefois, que l’on ne s’y trompe pas, l’objectif n’est pas de gagner un match qui a été perdu en fait dès le coup d’envoi. L’idée est de figurer plus intelligemment durant la deuxième partie de la rencontre – évitons le mot « mi-temps » puisque rien ne dit que le match ne se disputera pas en tiers-temps ou en quarts-temps. A cet égard, la stratégie de déconfinement progressif sera instructive. Le scénario retenu sera-t-il de permettre aux bolides de rouler à 130 km/h le plus rapidement possible ou intègrera-t-il certaines leçons sur la cécité d’un système tourné exclusivement vers le profit ? Pourquoi va-t-on renvoyer  en priorité les plus petits à l’école ? Pour que les parents puissent repartir travailler évidemment. Vroum-vroum. On entend déjà les moteurs.

Conseils de lecture :

Faites des gestes barrières
A votre bon cœur

EMMANUEL S’EN VA-T-EN GUERRE

Une chauve-souris à l’humour un peu douteux a mis la planète économique quasiment à l’arrêt. La France a peur. Les interventions martiales du président de la République suscitent pourtant de multiples interrogations.

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L’ambiance était à la paix universelle et au désarmement. La désescalade avait été entamée il y a une quarantaine d’années et tous les pays riches s’y soumettaient de bonne grâce. Aucun ne cherchait à se dérober à ses devoirs en termes de politique de santé. Tu baisses ton nombre de lits. Je baisse le mien. C’est ce que l’on appelle la rationalité mimétique. Les hôpitaux étaient considérés comme un coût, une dépense qu’il convenait de minimiser. Le défi était de taille : il s’agissait d’accompagner la hausse de la population par une… baisse dans les mêmes proportions des capacités hospitalières de long séjour, voire plus si affinités. Si les pays pauvres n’avaient pas été invités à participer à la fête, ce n’est pas par un quelconque ostracisme, c’est tout simplement parce qu’ils n’étaient pas suffisamment équipés. Ils n’avaient déjà que la peau sur les os.

La machine tournait bien. Il faut dire que de puissants outils de modélisation faisaient mouliner les données patiemment collectées. Il était quasiment possible de savoir combien de têtes d’oreillers étaient nécessaires dans les services de cardiologie, combien d’infarctus surviendraient d’après la température moyenne. Alors, la baisse du nombre de lits a été colossale, d’autant plus que le développement de la médecine ambulatoire permettait d’accélérer la rotation des patients sur un même lit. Dans ce contexte, la France se situait dans une honnête moyenne lorsqu’Emmanuel Macron est arrivé aux affaires. Pour le jeune et entreprenant président, il y avait moyen de faire beaucoup mieux. La protection sociale coûtait un « pognon de dingue ». C’était un véritable gaspillage. De la même manière qu’elle n’avait pas supprimé la pauvreté, elle n’avait pas aboli la mort non plus.

Rien ne résisterait au nouveau président sur ces questions. Il a ainsi réussi obtenir en janvier 2020 la démission de 1 000 chefs de service, signe que l’hôpital était enfin à poil. De ce point de vue, son discours de déclaration de guerre deux mois plus tard a été un véritable coup de tonnerre dans un ciel bleu. Si l’objectif était de surprendre le Covid19, la manœuvre était habile et particulièrement réussie. Comment imaginer que l’on monte au front en bermuda à fleurs, que l’on attaque un tel ennemi sans lits d’hôpitaux, sans tests de dépistage, sans masques pour les plus exposés ? Sa ruse a pris tout le monde à revers car, comme les stratèges de génie, il a superbement dissimulé son jeu. Quelques jours avant son premier discours, il assistait à une pièce de théâtre et, la veille encore, il invitait ses sujets à se rendre aux urnes… sans jeu de mot macabre.

Il faut se souvenir que la population a été tellement sidérée que, lorsque dans la suite de son discours, il s’est livré à un éloge appuyé de la protection sociale, une rumeur a enflé sur les réseaux sociaux : pour prononcer de telles paroles, le président avait forcément de la fièvre – il avait certainement lui-même été contaminé ! Ceci dit, et quelle que soit l’admiration que l’audace macronienne puisse susciter, il n’est pas interdit de s’interroger sur sa pertinence et son efficacité. Déjà le mot « guerre » fait forcément tiquer en France. Depuis le soleil d’Austerlitz, seul, le pays a méthodiquement accumulé les cuisantes débâcles. Bien sûr, il reste les Alliés, les Américains et les Britanniques qui, en 14-18 et en 39-45 ont permis à la France de renverser la vapeur mais, là, impossible de compter sur eux.

Commençons par les Etats-Unis. Le système de santé n’y est pas simplement délabré ou inaccessible à la majorité de la population. Les Ricains ont surtout été mal informés. Ils se sont précipités vers les armureries dont ils ont vidé les rayons. Ils pensaient devoir faire face à une bactérie. Or, leur adversaire est un virus, une particule d’une taille 20 fois inférieure environ ! Patatras ! La stratégie qui consiste à se munir de pistolets et mitrailleuses en tout genre est même devenue d’un coup dangereuse : combien de belles-mères tranquillement assises dans le salon risquent d’être confondues avec l’invisible ennemi ? Exit John Wayne. Si l’on ajoute les gesticulations de Donald Trump, la coupe est pleine. Rien ne prouve en effet que l’agitation des mots «génial », «terrible », «incroyable» et « énorme » parvienne à bien mieux freiner les ravages du coronavirus  que la chloroquine.

La situation n’est guère meilleure en Grande-Bretagne avec un Premier ministre lui-même malade qui peine à fixer un cap entre non intervention afin de constituer une «immunité de groupe » et confinement. Heureusement, une fois n’est pas coutume, les Allemands se sont alliés à la France dans cette guerre. Ils disposent de 25 000 lits avec assistance respiratoire. En bricolant, on peut en espérer au mieux 14 000 en France. De surcroît, les Teutons se sont préparés en amont et ont mis en place une politique de dépistage des cas suspects qui a limité la propagation du virus sans recourir à un confinement général. A ce stade, ils sont moins débordés et ont généreusement offert leurs capacités hospitalières. Pour une fois, ce sont des Français, malades qui plus est, qui envahissent l’Allemagne. Les temps changent.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, William Beveridge a commis un rapport à l’origine de l’Etat-providence britannique. Les bombes qui s’abattaient sur Londres ne distinguaient pas les riches des pauvres. Une logique de solidarité à l’intérieur de la société s’est imposée aux yeux de tous. La sécurité sociale française est née à la même époque. Ce sont de bons exemples. La crise du subprime en 2008 a fonctionné selon le principe de la privatisation des gains et de la socialisation des pertes. C’est un mauvais exemple puisque la solidarité visait uniquement à aider les riches. Stop le ruissellement. Souhaitons-nous tous d’être en bonne santé à la fin des hostilités pour voir le président Macron manger son chapeau et tenir ses engagements sur la protection sociale. Ce sera un délicieux spectacle.

Conseils de lecture :

Laver-vous les mains.
Et bien.

LES EXPERTS : SAISON…

Forrest Gump disait que « la vie, c’est comme une boîte de chocolat : on ne sait jamais sur quoi on va tomber ». Quand il est question de politique, ce sont les électeurs qui choisissent leur chocolat même s’il est vrai que certains emballages sont trompeurs. Pour ce qui est des commentateurs, entre leur supposée neutralité et la responsabilité dont ils se sentent investis, ils s’en mettent plein les doigts

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Lors des récentes élections européennes, la stratégie du président était savamment pensée. Plutôt que se mesurer aux 33 autres listes, il a préféré n’en retenir qu’une, et tant qu’à faire la plus vilaine, avec laquelle il acceptait de guerroyer. Dans le contexte post gilets jaunes et avec le choix d’une tête de liste, Nathalie Loiseau, qui ne parvenait pas à décoller dans les intentions de vote, le président a même décidé de monter en première ligne. En personnalisant l’élection, en fixant un objectif extrêmement clair, vaincre le Rassemblement National, il a pris des risques considérables. Dans un remake de l’élection présidentielle, il revêtu la tenue de l’unique rempart qui lui sied si bien. Dans les urnes, le défi n’a cependant pas été couronné de succès mais il l’a été à un autre niveau. Convaincus qu’Emmanuel Macron était effectivement le dernier recours avant l’arrivée de la famille Le Pen aux commandes de l’Etat, de nombreux analystes, ont préféré éviter de « jouer avec le feu » en minorant son échec : sans son intervention, l’écart aurait certainement été beaucoup plus important, ont-ils répété en boucle.

Ce type d’argument n’est pas recevable dans le sport. Il est difficile d’imaginer l’entraîneur d’un club de football qui perd un match clé soutenir que le score est malgré tout honorable, qu’une défaite 1-0 n’a pas le même statut qu’un 5-0. Il n’oserait pas. En plus, il n’aurait pas le temps. Dans une opération « du goudron et des plumes » digne du Far West, il aurait déjà été accompagné jusqu’aux portes de la ville, prié de ne plus y remettre les pieds. Evidemment, la famille du football n’est pas caractérisée par sa subtilité. Dans le monde du business, la situation est heureusement différente. Tout d’abord, le risque est de plus en plus transféré du capitaliste vers le salarié. Ensuite, les dirigeants dont la stratégie s’avère catastrophique pour l’entreprise ne sont pas punis, du moins tant qu’ils prennent la peine de verser des dividendes à leurs actionnaires. Et enfin, quand ceux-ci se réveillent malgré tout, les chefs d’entreprise sont débarqués avec des « golden parachutes » ou des bonus. En se présentant comme le président de la « start up nation » ou de la « French company », le président se positionne donc dans un champ où il échappe à toute sanction, enfin tant que le MEDEF sera satisfait de ses services…

Il était alors d’une simplicité biblique pour les commentateurs de piocher dans les chiffres comme dans les chocolats. En pourcentage, le Rassemblement National baisse, passant depuis la dernière élection européenne de 24,9 à 23,3% des voix. La montée de l’extrême-droite est endiguée. On peut souffler. En nombre d’électeurs, c’est encore plus impressionnant. Il s’agit d’une chute puisque, par rapport à la dernière élection présidentielle, le parti de Marine Le Pen passe de 10,6 à 5,3 millions de voix. La moitié de ses électeurs ont disparu ! Bref, Macron a bien perdu mais il a réussi. Pourtant, ces professionnels du traitement des données politiques auraient été avisés de remarquer que, entre les deux dernières élections européennes, l’extrême droite a progressé de plus de 500 000 voix ! Petite application mathématique, avec la même augmentation, à population et à participation identique, en combien d’élections le Rassemblement National obtiendrait-il la majorité absolue dans le pays ? Evidemment, cet exercice reste très théorique mais qu’il soit juste possible de le poser montre qu’il y a déjà eu des bonnes nouvelles plus rassurantes…

Lors d’un « C dans l’Air » d’anthologie le lendemain de l’élection, les experts finirent par être interrogés sur cette ascension du Rassemblement National. Un peu crispé, le bon Brice Teinturier s’y colla et répondit que l’extrême droite avait presque gagné… 1 million d’électeurs, tout en tempérant aussitôt la portée de la progression. Ce n’est surtout pas sa personne qu’il convient de blâmer. Sa méconnaissance d’une information aussi basique s’explique par le fait que les sondeurs étaient sur la sellette avec ces électeurs taquins qui les feintent à tout coup. Dans ces conditions, son objectif était de rendre compte des erreurs de prévision de la corporation. Puisque sa religion sur le Rassemblement National ne dépendait pas des faits, le nombre  de voix qu’il avait récolté devenait accessoire. D’où son ignorance sur ce point. Et sans faire un mauvais procès à monsieur Teinturier, il y a fort à parier que, s’il avait annoncé par erreur un supplément de 2 millions d’électeurs pour l’extrême droite, il aurait probablement eu le même réflexe pavlovien d’atténuation de cette progression.  Comme ses collègues.

Quand on remonte un peu dans le passé, l’attitude des commentateurs, des faiseurs d’opinion en tout genre, est encore plus étrange. En 2002, la qualification de Jean-Marie Le Pen a été une véritable surprise. Elle a été rendue possible par des circonstances exceptionnelles. Le Front National n’avait aucune réserve de voix et pas la moindre chance d’atteindre les 20 % d’électeurs au final. Cela n’a pas empêché les analystes d’hystériser la campagne du deuxième tour. Le Pen serait proche des 30 %, voire des 40%. Aux armes citoyens ! Tout le monde devait se mobiliser, d’où cette ambiance irrationnelle. Aujourd’hui, l’extrême droite est beaucoup plus dangereuse. Sa stratégie de « dédiabolisation » a porté ses fruits. Elle est rentrée dans le jeu politique classique jusqu’à devenir un recours légitime aux antisystème de tous bords – d’autant que, face à elle, Jean-Luc Mélenchon donne plutôt envie d’être soumis. Les jeunes, qui auparavant abhorraient le Front National, n’hésitent plus à voter Le Pen and co. Il y aurait de quoi s’inquiéter. Et là, qu’entend-on des experts ? : « cool, nénesse, Macron est là. La situation est sous contrôle ». Glups.

Conseils de lecture :

Garrigou Alain et Brousse Richard, Manuel anti-sondage. La démocratie n’est pas à vendre ! , La ville brûle, Montreuil, 2011.
Tétreau Edouard, Analyste : au cœur de la folie financière, n°3131, Grasset, Paris.

ELLE NOUS FAIT BIEN MARCHER

La rue est une voie de circulation bordée de maisons. En la parcourant, nous nous déplaçons. Mais comme nous ne sommes pas seuls à agir ainsi, nous y faisons aussi des rencontres bonnes ou mauvaises. La rue sert même à l’occasion de lieu de rassemblement, notamment pour le peuple en colère. Alors la rue nous veut-elle du bien ?

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La foudre s’est abattu sur le malheureux Emmanuel Macron lorsqu’il s’est mué en conseiller de Pôle Emploi, suggérant à un jeune de 25 ans formé dans l’horticulture de «traverse(r) la rue » pour décrocher un emploi. Le résultat de cet échange fut paradoxal. Le chômeur suivit la recommandation et traversa effectivement la chaussée pour présenter sa candidature à des postes dans le secteur de l’hôtellerie… mais en vain. En revanche, une fois revenu à la case départ après avoir retraversé dans l’autre sens, la fédération horticole lui avait déroulé le tapis rouge, lui proposant un emploi. Sur cette séquence, le président de la République a surpris en associant la rue à une opportunité économique. Même s’il avait été précédé dans un registre identique par le président des Etats-Unis, Herbert Hoover, qui avait assuré que « la reprise se trouvait au coin de la rue » au tout début de la crise des années trente, le préjugé à son propos est plutôt défavorable. L’expression populaire « être à la rue », c’est-à-dire y être rejeté, décrit une situation d’échec, un individu complètement dépassé.

Dans un film délicieux, le réalisateur Ernst Lubitsch avait montré que c’était en fait un magasin qui se trouvait au coin de la rue. Mais c’est bien sûr ! Le commerce et les affaires expliquent cette perspective de prospérité. Ceci vaut pour toutes les activités, y compris les maisons closes, où se pratique le commerce de la chair. « Avoir pignon sur rue », c’est bénéficier d’une notoriété traduisible en rentrées d’argent. Le célèbre adage «celui qui a pignon sur rue / a pognon sur son compte à vue » l’illustre. Le souci est que l’argent passe ici d’une main à l’autre. Les clients se font faire les poches. En contrepartie, ils récupèrent évidemment des biens qui les plongeront dans un état de béatitude mais, une chose est sûre, ils ne s’enrichissent pas. La rue n’est donc pas un lieu où la majorité de la population est susceptible d’améliorer sa situation économique. La probabilité de trouver un billet sur le trottoir est infiniment faible et encore faut-il ne pas louper l’occasion. Obsédés par la rationalité, les économistes de Chicago ne les ramassent jamais parce qu’ils sont convaincus que, si c’était un vrai, quelqu’un d’autre l’aurait déjà fait avant eux…

C’est dans une autre direction qu’il convient de s’orienter. La rue offre un véritable boulevard aux mouvements sociaux. Les mécontents de tous bords s’y donnent rendez-vous et y processionnent « tous ensemble tous ensemble, eh ». L’action collective y prend toute son envergure pour le meilleur comme pour le pire. Même si certaines de ses thèses sont aujourd’hui contestées, Gustave Le Bon a été le premier à décrire le phénomène d’agglomération de corps autonomes qui fusionnent dans un tout plein de force et prêt à renverser les montagnes – cela, jusqu’à un éventuel soulèvement. Les barricades bloquent la rue mais ouvrent la voie, entend-on. Le sentiment de « puissance invincible » du tout dilue la responsabilité de chacune de ses unités. C’est pourquoi tous les débordements sont possibles. De plus, les buts de ces masses en mouvement peuvent être d’une extrême diversité : lutte contre les inégalités économiques, défense de l’identité nationale, accomplissement d’un pogrom – ces motivations n’étant parfois pas exclusives les unes des autres, cela s’appelle alors la « convergence des luttes ».

D’aucuns considèrent que la meilleure incarnation de la démocratie est constituée par un peuple en marche, immaculé. Derrière lui, se trouvent des théoriciens, ceux qui sont capables de décrypter ses intentions les plus profondes. Même si ce ne sont pas les structures qui défilent dans la rue, c’est tout comme. Il est vrai que le diagnostic ne pose guère de problème : la vision d’une foule en colère suggère une critique virulente de l’ordre établi. Le système est corrompu et la démocratie confisquée. Les petites gens souhaitent reprendre tout bonnement « les clés du camion ». C’est au niveau de la médication que les avis divergent. L’extrême-gauche ne propose assurément pas les mêmes remèdes que l’extrême droite. Pourtant, l’une et l’autre prétendent représenter essentiellement la volonté du peuple. Comment la rue tranchera-t-elle dans ces conditions ? A priori, par la loi du plus fort parce que la saine colère des citoyens rend leur violence légitime. Dans le cas des gilets jaunes, on notera que les casseurs des deux camps se sont soigneusement évités. Ils se sont entendus en revanche pour provoquer un maximum de dégâts sur leur passage.

Par sa stratégie d’écrasement des corps intermédiaires, qui a été combinée à de petites piques adressées à la population, Emmanuel Macron a contribué à pousser cette dernière dans la rue. La violence qui s’est ensuivie a servi indirectement les intérêts des gilets jaunes, au grand dam du gouvernement qui misait sur un rejet du mouvement dans les sondages justement en raison de cette brutalité. Il est clair que la rue est le lieu idéal pour que ce type de comportement puisse marquer les esprits. Si les mécontents avaient saccagé leur propre domicile, le président n’aurait certainement pas fait la moindre concession… Par contraste, il y a plus de chance qu’un individu développe une authentique réflexion dans un cadre structuré, son appartement ou une réunion publique, que dans l’excitation de la rue où la confrontation des émotions des uns et des autres ne garantit pas la formulation de revendications sensées et susceptibles de faire l’objet d’un consensus général. Les prochaines élections n’auront pas lieu dans la rue mais dans l’isoloir. Le score des listes gilets jaunes ne devrait pas faire péter les compteurs…

Conseils de lecture :

Le Bon Gustave, Psychologie des foules, PUF Paris, 2013.
Lubitsch Ernst, The Shop Around The Corner, Metro Goldwyn Mayer, 1940.