POURQUOI MACRON A PERDU

L’auteur de ces lignes est-il fou ? Ignore-t-il donc que le président sortant n’a pas été sorti et que, avec 58 % des voix, il a été reconduit à la tête de l’Etat ? Que nenni ! A force de préparer ses articles à l’avance, se serait-il pris les pieds dans le tapis ? Non plus, il maintient. C’est Emmanuel Macron qui s’est lourdement planté.

Les grandes envolées qui ont célébré la victoire du grand homme et annoncent un avenir radieux n’empêcheront pas la crise à venir. Les erreurs de monsieur Macron sont de deux ordres. La première est son refus de faire campagne. L’argument a été ressassé à l’envi : quand on passe sa journée au téléphone pour régler les questions internationales brûlantes, on n’a plus le temps d’affronter les autres candidats. Comme le dit l’adage, entre Poutou et Poutine, il faut choisir. Le problème n’est pas que le président en exercice n’ait pas multiplié les meetings. C’était son droit le plus strict. En revanche, sa décision de se soustraire à l’émission télévisée « Elysée 2022 » à laquelle les onze autres candidats avaient accepté de participer est un pur mépris de la démocratie. Il a ainsi évité de répondre directement aux critiques de ses adversaires sur son bilan. Le résultat est que, d’un côté, onze prétendants ont discuté entre eux et, de l’autre, des images du douzième étaient tranquillement diffusées. C’était une situation pour le moins incongrue. Que le président ait daigné débattre lors du second tour avec la faible Marine Le Pen n’est ni glorieux, ni courageux. A vaincre sans péril…

En 2017, Emmanuel Macron avait été élu grâce à la mobilisation des citoyens contre l’extrême-droite qu’il avait confondue avec un plébiscite pour son génie indépassable. Le « mouvement des gilets jaunes » et la détestation envers sa personne qu’il a su susciter au sein de la population auraient dû le convaincre qu’il faisait fausse route, que son socle électoral était étroit. Au début de l’entre-deux tours, on lui a dit qu’il devait rassembler. Alors, il a osé une concession révolutionnaire : fixer éventuellement l’âge de la retraite à 64 ans, plutôt que 65 ans, après concertation, s’il était vraiment convaincu. La pauvre fille Le Pen, a été incapable de lui apporter la contradiction en expliquant, par exemple, qu’au moins le tiers (et probablement plus) des économies réalisées par le report du départ en retraite partirait en fumée étant donné le nombre de seniors sans emploi. Sentant que la victoire sur le ring ne pouvait lui échapper, Macron s’est même montré fidèle à son arrogance légendaire et, au final, il a été élu une nouvelle fois par défaut, pour faire barrage à l’extrême-droite. Le raisonnement selon lequel sa légitimité est forte parce que le score aurait pu être plus serré est juste aberrant. Il n’a surtout pas de quoi se vanter.

La deuxième erreur de Macron est qu’il « assume », c’est un de ses mots favoris, ses choix économiques. Ce n’est évidemment pas lui qui est responsable du tournant libéral de la France. Cela fait quasiment quarante ans que l’économie n’est plus au service de la nation mais l’inverse. Les conséquences sociales sont perçues comme des dommages collatéraux, voire comme des bénédictions si l’on prend les inégalités. L’Etat subit une cure d’amaigrissement autant qu’une révolution culturelle. L’obsession de l’efficacité affiche ses limites tous les jours. La puissance publique est incapable de s’adapter, de remplir normalement ses missions. La situation du système hospitalier les premiers mois du Covid est dans tous les esprits mais tous les services publics sont logés à la même enseigne. Interviewé à la suite de la mort en prison d’Yvan Colonna, l’assassin du préfet Erignac, le directeur de l’établissement pénitentiaire justifiait l’absence de réactivité de son gardien par le nombre de tâches qu’il devait accomplir simultanément. Regarder la caméra de la salle de sport n’était que l’une d’entre elles. Le manque de personnel s’est traduit par un décès ici également.

La quête de productivité étant encore plus poussée dans le secteur privé, Colonna aurait certainement moins survécu si la prison avait été privatisée. Le projet macronien tel qu’il est exposé consiste à transformer la France en start-up géante. On ne l’a jamais vu aussi épanoui que lors des journées du patrimoine, quand il vendait des tasses et des slips bleu-blanc-rouge. Il montrait ce qu’était la France, un centre de maximisation des profits et de réduction des coûts. En fait, trois projets ragoûtants se faisaient face lors de cette élection. Marine Le Pen proposait de généraliser les prises de sang afin d’identifier les Français comme il faut. Jean-Luc Mélenchon, chez qui « le refus de baisser les yeux » est le pendant du « j’assume » du président, envisageait d’instaurer une sixième République. La vraie démocratie, l’athénienne, était directe. Pour Méluche, il convenait de neutraliser la démocratie représentative pour revenir à sa forme la plus authentique. Certes, 40 000 citoyens étaient comptabilisés à Athènes contre 48,7 millions d’électeurs en France aujourd’hui. Cependant, en construisant un stade suffisamment grand, il serait possible d’accueillir tous les citoyens désirant participer à la vie publique.

Le projet secret de Macron a commencé à fuiter. La terminologie n’est pas non plus à négliger. Elle est supposée se conformer à sa vision entrepreneuriale. La disparition du poste de président de la République est ainsi programmée. C’est un chairman qui devrait diriger la France désormais. Le ministre de l’Economie est censé être nommé responsable des ressources humaines. Dans le même ordre d’idée, il n’y aura plus de citoyens mais des collaborateurs qui seront actionnaires minoritaires de la France et auront le droit de voter lors de l’Assemblée Générale quinquennale. L’essentiel des parts sera réparti entre les grandes multinationales présentes en France au prorata de leur chiffre d’affaires. Ce schéma a le mérite de la clarté. C’est ce qui perdra le malheureux Manu. Il y a des choses que l’on peut faire mais qu’il ne faut surtout pas dire.        

La maxime (Georges Clémenceau) :

On ne ment jamais autant qu’avant les élections,

Pendant la guerre et après la chasse.

LE COUPLET DES CANDIDATS

L’élection présidentielle est proche, proche, proche. La tension monte et le suspense n’est pas loin d’atteindre son paroxysme. Cela se comprend aisément. Dans le système politique français, le rôle du président est essentiel. Et puis, comme on le répète à chaque fois, cette élection est réellement déterminante pour l’avenir de la nation. Chaud, chaud, chaud.

L’homme et la femme politique aiment se pousser du col. Certains souffrent d’une hypersensibilité de l’ouïe qui leur fait entendre des voix à l’instar de Jeanne d’Arc. D’autres sont prêts à tout pour passer dans le poste. Dans ces conditions, la bataille est terrible. Tel le public romain jouant des pouces au Colisée, les sondages couronnent ou relèguent en enfer ces gladiateurs des temps modernes. Notre Anne Hidalgo nationale qui s’est fixée comme challenge d’avoir plus de suffrages que Philippe Poutou est attendrissante. Avec l’assistance de conseillers aussi subtils que grassement rémunérés, les compétiteurs s’efforcent d’identifier sur l’échiquier politique le positionnement susceptible de drainer le maximum de voix mais ce positionnement est fluctuant puisqu’il dépend du mouvement des entrées et des sorties des uns et des autres. L’adaptation doit être permanente. Jean-Luc Mélenchon s’est ainsi évité une stratégie de différentiation épuisante lorsque Sandrine Rousseau a été vaincue chez les Verts. Idem à l’extrême-droite où Eric Zemmour et Marine Le Pen, qui se marchent déjà bien sur les pieds, ont ressenti un vif soulagement avec la défaite d’Eric Ciotti chez les Républicains.  

Ces éléments expliquent que, mise à part la période des primaires dans les partis qui en ont organisées, et tous ne l’ont pas fait, le programme des candidats est secondaire. C’est la plasticité du discours qui compte. La candidature de Christiane Taubira s’est inscrite dans cette logique. La question n’était pas de savoir si elle avait quelque chose de particulier à proposer par rapport à ses rivaux déjà déclarés à gauche mais si son nom, sa marque, serait susceptible de fédérer. Elle aurait toujours trouvé quelque chose à dire au cas où… La gauche est tellement émiettée qu’il n’y a plus rien à démolir. Si elle s’était maintenue, elle aurait dû donc innover par rapport à 2002. Quoi qu’il en soit, pour attirer le chaland, il n’y a rien de mieux qu’une mesure clé, une formule choc. En outre, le candidat qui construit un programme rigoureux et cohérent sait qu’il sera lu par un faible nombre d’électeurs. Ce n’est ni tendance, ni ludique. Ne condamnons surtout pas ! Qui a envie de se retrouver attablé à côté d’un convive qui s’est fadé les dizaines de pages des programmes des présidents en puissance et qui est capable de les citer dans le texte ?  Cela annonce une soirée plutôt sinistre.

Puisqu’il est important que les électeurs sachent à peu près pour qui ils votent, ce blog s’est associé à une initiative citoyenne visant à présenter de façon originale une partie des candidats à la présidentielle pour que l’on se souvienne de leurs principales caractéristiques politiques. Il est utile qu’ils soient éclairés. L’air du « couplet des rois » de « La Belle Hélène », l’opéra-bouffe de Jacques Offenbach, a été retenu à cette intention, cela à la suite d’un vote à la majorité qualifiée, même si une telle allégation est forcément toujours un peu prétentieuse. Un huissier a supervisé l’ensemble de la procédure comme il se doit. Dans un deuxième temps, le passage correspondant du livret a été simplement remplacé de sorte qu’Agamemnon, Ménélas et leurs amis puissent laisser leur place à nos héros des temps modernes. Pour se mettre dans l’ambiance, le lecteur est invité à écouter le passage en question avant de passer au prochain paragraphe. Voici le lien :

LE COUPLET DES ROIS – La Belle Hélène – Jacques Offenbach – YouTube

Voici ceux qui s’voient en altesse,

Il faut que chacun s’empresse

De les nommer, de les nommer, de les nommer par leur nom.

Çà ! Peuple, faisons silence ! Çà ! Peuple, faisons silence !

Faisons silence ! Silence !

Voici ceux qui s’voient en altesse.

Il faut que chacun s’empresse

De les nommer, de les nommer, de les nommer par leur nom.

Ce couple obsédé par la France, cédé par la France, cédé par la France,

C’est Zemmour-Le Pen.

Déballant avec jactance, avec jactance, avec jactance,

Toute leur haine.

Dans tout le fracas immense

De leur abdomen,  [commentaire : l’image évoque les tripes, pas des flatulences]

Ce couple obsédé par la France, cédé par la France, cédé par la France,

C’est Zemmour-Le Pen.

Je suis germanophile, germanophile, germanophile,

Jean-Luc Mélenchon,

Combattant à un contre mille, à un contre mille, un contre mille,

Comme un vrai dragon,

Je suis monté sur piles,

Avec mon air bougon. [commentaire : les Insoumis sont grognons, les soumis sont trop gnons]

Je suis américanophile, américanophile, américanophile,

Jean-Luc Mélenchon.

Je suis l’époux de Brigitte, l’époux de Brigitte, l’époux de Brigitte,

Manu Manu le beau,

Je crains bien qu’un jour la France, qu’un jour la France, qu’un jour la France,

Je le dis tout haut,

Ne me fasse de la peine,  [commentaire : ce serait une sorte de retour à l’envoyeur]

J’anticipe trop.

Je suis l’élève de Brigitte, l’élève de Brigitte, l’élève de Brigitte,

Manu Manu le beau.

Le type tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance,

C’est not’ Yannick Jadot.

Qui tout bio dépense, tout bio dépense, tout bio dépense,

Et ne boit que de l’eau.

Il en a dit assez je pense

Pour sauver les bulots.

Le type tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance,

C’est not’ Yannick Jadot.

POUT-IN OU PUT-OUT ?

C’est qui cet olibrius qui a envoyé les Russes se comporter à la prusse en passant rasibus sur le Rus’ de Kiev dont les habitants sont des Spartacus ? C’est un gugusse qui aurait plus sa place dans un sac à puces qu’au cirque Gruss.  

C’est à Prague plutôt qu’à Budapest que le pacte de Varsovie s’est auto-dissous en juillet 1991. Cette alliance militaire entre l’URSS et la plupart des pays communistes d’Europe de l’Est était née en 1955 en réponse à la constitution de l’OTAN, organisation chapeautée par les Etats-Unis pour protéger les pays capitalistes de la menace soviétique. L’amitié de Moscou était parfois envahissante pour ses partenaires tandis que l’Oncle Sam n’a jamais eu besoin d’envoyer ses chars pour faire rentrer dans le rang d’éventuels récalcitrants mais le rappeler est un peu pinailler. L’essentiel est que le climat était à la guerre froide et que, pour être cohérent, on aurait compris a contrario que la fin du pacte de Varsovie scelle le destin de l’OTAN. Or, il n’en a rien été au point que d’anciens pays de l’Est ont même été autorisés à adhérer à l’Alliance nord-atlantique. Le côté boy-scout des Ruskofs, toujours prêts à faire le ménage chez vous en cas de désordre, les inquiétait un peu. Les événements actuels prouvent qu’ils n’avaient pas complètement tort.

Les raisons pour lesquelles l’OTAN n’a pas disparu en même temps que le pacte de Varsovie peuvent être discutées : administratives (les gratte-papiers ne trouvaient pas le formulaire idoine), politiques (les Etats-Unis ne voulaient pas que les Européens oublient qui est le chef ici) ou économiques (les industries militaires avaient besoin de débouchés sans compter tous ces gradés qui se seraient retrouvés au chômage)… Une chose est sûre cependant : la pensée que cela laissait une possibilité d’attaquer la Russie n’en faisait pas partie. Qui aurait eu envie de se risquer dans une guerre pour prendre le contrôle d’une gigantesque station essence – qui plus est dont les propriétaires possèdent l’arme nucléaire ? Le Président américain Joe Biden avait envisagé de mobiliser l’alliance dans son rapport de force avec la Chine et s’était vu opposer un ferme refus des dirigeants européens, notamment de la part de son homologue français, Emmanuel Macron, le même qui avait déclaré que l’OTAN était « en état de mort cérébrale ».

Peut-être que c’est cette indifférence envers la Russie qui a tant heurté Vladimir Poutine ? Sa patrie n’intéressait plus personne. Les grosses questions géopolitiques ne la considéraient pas, passant allègrement son nom sous silence. Comme un petit dans la cour de récréation, il essayait de se faire entendre mais les grands ne lui accordaient pas la moindre attention. Il trépignait, il trépignait, et sans résultat. A la limite, Poutine aurait aimé que l’OTAN dresse des plans pour écrabouiller son pays. Hélas, rien. Si l’on ajoute que le bonhomme est un grand sentimental, qu’il a parfois des bouffées empreintes de nostalgie, tous les ingrédients étaient réunis pour qu’il s’assigne la folle mission de reconstituer son empire en miettes. Alors, il est vrai que ses discours sur le besoin d’un espace vital, euh pardon d’un glacis, c’est-à­-dire d’une zone tampon entre la Russie et ses ennemis imaginaires, s’ils n’ont pas déclenché de francs éclats de rire, n’ont pas été trop pris au sérieux. Cela ne l’a pas empêché d’envoyer la soldatesque. Il avait prévenu.

Les Américains ne sont pas prêts à mourir pour l’Ukraine. En toute logique, il serait bien aventureux de les supposer enthousiastes à l’idée de se faire sauter la cervelle pour la Lettonie ou la Lituanie. C’est pourquoi les Polonais serrent aussi un peu les fesses en ce moment. Tout cela, le maître du Kremlin le sait pertinemment. Il s’en doutait même avant de communiquer ses flammes à l’homme de Kiev mais ce n’est pas pour autant qu’il roule sur du velours. Sans prévenir, son chef d’état-major a appuyé sur le bouton vitesse lente, lançant une opération « oulitka », escargot en russe, qui a surpris tous les experts en affaires militaires. De plus, la résistance ukrainienne est héroïque. Toutefois, il  y a fort à parier que, sans accord entre les parties, la puissance de feu russe finira par payer. Pour ce qui est du soutien de la population à la guerre, il semble actuellement à son paroxysme. Dans ces conditions, à quel endroit les nuages vont-ils donc commencer à s’amonceler et assombrir le destin de Poutine ?

Le concept de « prophétie auto-réalisatrice » a été forgé par le sociologue Robert K. Merton. Il rend compte des situations dans lesquelles un individu craint un événement indésirable, ce qui le pousse à modifier son comportement, à se conduire d’une manière totalement différente, et, ce faisant, provoque précisément ce qu’il souhaitait éviter à tout prix. Dans un sketch de Raymond Devos, un homme écoute son horoscope au volant. Une catastrophe lui est promise. Saisi d’un haut le cœur, il freine brusquement… et un véhicule percute le sien. On parle aussi d’« effet Œdipe ». Un oracle indiqua à Laïos et Jocaste que leur fils Œdipe tuerait son père et épousera sa mère. Ils l’abandonnèrent. L’enfant fut élevé par le roi et la reine de Corinthe. Accusé d’être un enfant illégitime, il se rendit chez le même oracle qui, sans se prononcer sur ce point, répéta sa prédiction. Affolé, Œdipe fuit ses parents adoptifs. Il tua en chemin Laïos et épousa ensuite Jocaste.

Quelle était la hantise de Poutine ?  Que l’Ukraine se rattache à l’espace économique européen et adhère à l’OTAN. Avant que les Russes ne posent leurs grosses pattes sur elle, elle était encore relativement partagée. Le prorusse Viktor Ianoukovitch avait été démocratiquement élu en 2010 face à l’égérie de la Révolution orange et, même s’il avait été chassé du pouvoir par un soulèvement populaire, tous les Ukrainiens n’étaient pas des russophobes forcenés. Poutine espérait que son coup de force ferait basculer les choses de son côté, qu’un pouvoir prorusse se mettrait en place. Sa brutalité a eu exactement l’effet inverse. Elle a soudé l’immense majorité des Ukrainiens et les a éloignés affectivement de la Russie pour un long moment. Leur cœur est devenu résolument européen. La cerise sur le gâteau ? Le retour à la maison des soldats russes quand la guerre sera terminée ! Lorsque les « héros » de Poutine raconteront ce qui s’est passé et dans quelles conditions ils ont combattu, des jours difficiles lui seront promis. Ceci une autre prédiction.

La maxime : (Alphonse Allais)

Pourquoi lave-t-on une injure

Alors qu’on essuie un affront ?

CHICHE ?

Au bord d’une rivière, un scorpion demanda à une grenouille de s’allonger sur son dos pour se rendre sur l’autre berge. Devant les réticences de la grenouille, le scorpion expliqua que, s’il la piquait, ils couleraient ensemble. La grenouille accepta. Au milieu de la traversée, le scorpion piqua la grenouille. Celle-ci fut surprise par cet acte suicidaire. Le scorpion lui répondit benoîtement qu’il ne pouvait s’en empêcher, que c’était sa nature.    

A force d’entendre parler d’immunité collective, nous en sommes devenus tous de fins connaisseurs. En fait, nous la cherchons, la poursuivons, la traquons sans interruption depuis deux ans, à la manière du philosophe grec Diogène qui arpentait les rues d’Athènes avec une lanterne, mais sans masque, en clamant : « Je cherche un homme ». Malgré tous ces efforts, nous ne la trouvons pas. Qui ne s’est pas rendu sur la page Wikipédia de cette notion centrale dans la pandémie actuelle afin de s’instruire ? Il s’agit du « phénomène par lequel la propagation d’une maladie contagieuse peut être enrayée dans une population si une certaine proportion des individus est immunisée ». Par exemple, pour la variole, le seuil d’immunité avoisine les 83-85 %. On voit que l’information est assez précise. En revanche, elle n’est pas réellement utile puisque la maladie a été éradiquée selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). La symétrie avec le Covid est remarquable. Nous aimerions tant toucher du doigt son seuil d’immunité. Cela nous changerait la vie. Nous en sommes réduits à formuler des conjectures et, comme disent les paysans, quand le champ des possibles est large, le risque de se planter l’est également.

L’approche de l’immunité collective du Président Macron est, pour tout dire, incongrue puisqu’il se l’est appliquée à lui-même. Dans une longue partie de son mandat, il a distillé des petites phrases destinées à asticoter la population. Il serait fastidieux d’en dresser une liste exhaustive. Entre sa pique sur les « Gaulois réfractaires » et le « pognon de dingue » des aides sociales, son intention de faire bouger les lignes, de changer les mentalités, ressort parfaitement. Seulement, ces provocations n’ont pas eu l’effet escompté. Elles n’ont pas fait réfléchir mais ont suscité en réaction une levée de boucliers. L’homme a amorcé une esquisse de mea culpa tout en précisant que certains propos avaient été sortis de leur contexte. Puis le scorpion est redevenu scorpion. Pensait-il que les Français étaient vaccinés contre la litanie de ses saillies intempestives, que ses paroles bénéficiaient d’une forme d’immunité de groupe ? En tout cas, il n’en a rien été à moins que sa volonté d’emmerder les Français et sa déchéance de nationalité pour les irresponsables n’aient été un variant de l’espèce la plus virulente. Résultat : la discussion sur le sens du collectif est passée des non vaccinés au Président. Dommage.

Les plus de 5 millions de non vaccinés ne forment pas un bloc homogène. De cet ensemble, se distinguent notamment les « craintifs », on a moins de recul qu’avec une carabine, les « amoureux de la médecine par les plantes », on va bien inventer une tisane, les « conspirationnistes », on va nous planter une puce 5 G, sachant qu’il est possible d’appartenir à plusieurs de ces groupes en même temps : j’ai peur du manque de recul pour les puces 5 G, j’attends la sortie de la 6 G en buvant de la tisane. Ces individus ne sont assurément pas des moutons, encore moins des bœufs. Certains de leurs arguments méritent d’être entendus. Ainsi, les gens qui fument et se mettent en danger ne sont pas condamnés à payer leurs soins hospitaliers. Dans le même ordre d’idée, sans Covid, il est rare que les victimes de maladies contagieuses s’astreignent à des confinements. Vas-y que je te refile ma gastro ou mon angine : je ne vais tout de même pas louper cette soirée ! Tout le monde se fiche des porteurs asymptomatiques de la grippe, maladie dont le nombre annuel de morts est habituellement compris entre 20 000 et 30 000. Tout ceci est vrai et ne peut être écarté d’un revers de la main.    

L’incohérence des mesures sanitaires sert aussi les sceptiques. La pratique du sport en intérieur est interdite au lycée, y compris le step, activité à distanciation sociale, alors qu’il est permis de faire du volley-ball en club, où les joueurs passent leur temps à se taper les mains et à se tripoter entre les points. Plus le coronavirus se diffuse et plus forte est la tentation de réguler les comportements. Peut-être pourrions-nous profiter de la moindre dangerosité d’Omicron pour changer de logiciel ? Plus de pass sanitaire ou vaccinal, plus de contrôle. Rien. Libres !!! Le Covid serait regardé comme une maladie classique. Un service lui serait dédié dans chaque hôpital. Les malades seraient soignés, cela dans la mesure des places disponibles. Parce que les antivaccins, qui se battent souvent pour les libertés publiques, conviendront que leur santé vaut autant, mais pas plus, que celle d’un malade du cœur ou des poumons. Et, en ce moment, ils passent avant les autres. Ce qui n’est pas juste. Bref, en attendant d’augmenter le nombre de lits dans le système hospitalier français, et ce n’est pas la tendance, il importe que les services redémarrent normalement. Selon l’OMS, la probabilité d’être atteint d’une forme grave du Covid dépend de la vaccination. Avec un nombre de lits cette fois limité, voyons comment les citoyens antivaccins se responsabiliseront… et, de cela, nous retirerons peut-être en sus une immunité de groupe. Fromage et dessert.

Maxime : (Jules Renard)

La meilleure santé,

C’est de ne pas sentir sa santé.

SOUS VOS YEUX, UNE REVOLUTION

L’élection présidentielle se rapproche à grands pas. Si la tendance des dernières années se confirme, de nombreux suffrages se porteront une nouvelle fois sur un certain Blanc. Pourtant, les prétendants ne manquent pas. Ça se bouscule au portillon. Mais de quoi cet afflux de candidatures est-il le nom ?

La théorie économique est du genre intrusive. Elle s’invite partout, même et surtout là où elle n’a pas son rond de serviette. Et, à table, elle pérore, caquète avec emphase, au point de transformer en cauchemar le repas de ses commensaux. La politique n’a évidemment pas échappé à ses insatiables et peu ragoûtants appétits. Il n’est nul besoin de se montrer trop imaginatif pour deviner comment l’économie a jeté son dévolu sur elle. Dans les démocraties, il y a un marché avec une offre, qui est produite par les partis politiques, et une demande, qui est exprimée par la population. Construisant leur programme en fonction des préférences des citoyens, les partis ambitionnent de remporter la victoire lors des élections. Ajoutons un zeste de rationalité et le tableau est complet. D’ailleurs, quand on voit les petits jeux d’une floppée de politiciens, il n’est pas interdit d’effectuer un rapprochement entre les aspects calculateurs de leur comportement et cette dernière hypothèse. En tout cas, dans ce cadre bucolique et champêtre, la poésie donne le tempo. Le pionnier de cette vision, Anthony Downs, rêvait d’être Baudelaire mais il est arrivé trop tard.

Cette analyse est axée sur les partis qui sont considérés comme les véritables acteurs de la vie politique. Ils sont la marque de l’action d’un groupe, incluant militants bénévoles et politiciens professionnels. Bien sûr, ces derniers développent une stratégie personnelle en briguant l’investiture de la famille à laquelle ils se rattachent  mais, sans la mise en branle de l’organisation en leur faveur, point de salut. L’appareil du parti mobilise des ressources financières, logistiques et humaines qui rendent inenvisageable l’hypothèse d’une candidature individuelle. C’est ce qu’on appelle une barrière à l’entrée. Mais, ça, c’était avant car les temps ont changé. Les partis ont beaucoup perdu de leur superbe. Pourtant, les économistes qui s’étripent entre eux sur la politique admettent presque tous la prémisse de leur centralité. Or, il est possible aujourd’hui de réussir en politique en contournant ces lourdes structures, ces mastodontes qui peinent à s’ajuster à l’individualisme ambiant. La discipline collective est passée de mode. Pourquoi perdre des heures à tenter de convaincre des camarades de parti un peu obtus quand on peut faire autrement et s’adresser directement à l’électeur ?

Les évolutions de la société de l’information ont permis cette évolution. Grâce à Internet, il devient relativement facile de s’adresser directement aux masses sans avoir coché la case « réunion hebdomadaire à la section du parti ». Pour cela, il est toutefois nécessaire d’être capable d’attirer l’attention de la population. C’est là que les grands médias entrent en scène. A l’affût d’événements originaux, atypiques, susceptibles de sortir les téléspectateurs du train-train de la vie politique, ils sont clients de ces francs-tireurs non partisans. Ils les pointent du doigt. Alors, les sondages viennent parachever l’œuvre, en légitimant et en renforçant l’excitation médiatique. Ils remettent ainsi une pièce dans le juke-box. Autrement dit, le mécanisme s’auto-entretient. Il ne reste plus qu’à trouver des vocations, des Jeanne d’Arc, des sauveurs de la nation prêts au don de leur personne, au sacrifice suprême. On pourrait craindre que peu d’individus soient disposés à s’astreindre à des contraintes telles qu’exercer le pouvoir et passer à la téloche pour avoir l’opportunité de faire le bien dans la société mais, à la surprise générale, ce n’est pas ça qui manque. 

Dans un contexte où la classe politique est discréditée, empêtrée dans ses combines et sa langue de bois, ces nouvelles figures apportent du sang neuf, une once de pureté. Le phénomène est mondial, faut-il le préciser, enfin partout où il y a de la démocratie. L’acteur-humoriste Volodymyr Zelensky est l’actuel président ukrainien. Moins drôle et plus grossier, Donald Trump a récemment joué le même rôle aux Etats-Unis. Il a certes été élu au nom des Républicains mais les caciques du parti ne voulaient pas de lui et c’est l’engouement qu’il a suscité hors des instances officielles qui est parvenu à lui forcer le passage. Encore moins drôle mais moins grossier, Emmanuel Macron a gagné les élections présidentielles françaises sans avoir jamais milité durablement dans un parti, ni s’être présenté à une quelconque élection.  L’unique mouvement auquel il a contribué activement, qu’il a créé même de toute pièce, est celui des « gilets jaunes » mais ce fut après son élection. Donc cela ne compte pas. Bref, un jour, cet homme s’est réveillé en décidant qu’il serait président de la République. Un « parce que c’est notre projet » plus tard, il entrait triomphalement en fonction à l’Elysée.

Une réussite aussi exceptionnelle ne pouvait que susciter des vocations. Pour l’élection à venir, il était logique que Macron ne soit plus tout seul. A l’extrême-droite, le journaliste Eric Zemmour se tâte et semble tout près de se lancer. A gauche, Arnaud Montebourg a fait son miel dans une entreprise avant de revenir en politique. Deux des postulants de la droite classique, Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, se sont reconstruits hors parti, avant de rentrer dans le rang pour la primaire. Edouard Philippe n’est pas candidat pour cette fois mais il vient de fonder son parti personnel à lui et juste lui, « Horizons (2027 ?) », dans une droite déjà bien dense. Cette rapide description montre que, pour un professionnel de la politique, quitter son parti s’avère être une démarche habile. Cela permet de se refaire une virginité, de paraître moins étriqué. Le pari est de récupérer ensuite le soutien de ceux que l’on a quittés. On n’y verra que du feu. Il reste une option, se proclamer comme parti ou mouvement antisystème, pour repêcher avec son petit filet tous les frustrés : il y a tellement d’horreurs dans ce pays que nos imperfections ne sont rien à côté. Rejoignez-nous !  

La maxime : (Alphonse Karr)

En politique, plus ça change

Et plus c’est la même chose