CONFINEZ, CONFINEZ, IL EN RESTERA TOUJOURS QUELQUE CHOSE !

Je confine, tu confines… ils ou elles confinent … confine, oh gars ! Bref, les Français ont été plongés dans un état de confinement. Le mot donne pourtant matière à réflexion. Il y a une contradiction évidente entre les termes « con » et « finement ». Or, il n’est jamais confortable de se trouver à l’intérieur d’un oxymore. D’où la volonté d’en sortir.

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Nul besoin de convoquer des revues scientifiques où des chercheurs en blouse blanche présentent les résultats des expériences complexes qu’ils ont menées en posant des électrodes sur les tempes de cobayes à moitié consentants. La vie quotidienne – enfin… avant le confinement – offre nombre de situations qui autorisent à tirer des leçons par rapport au problème du confinement. Vous êtes sur une autoroute. Un panneau vous indique un ralentissement à venir. Un grave accident s’est produit un peu plus haut. Un petit rigolo vous double juste une seconde avant l’entrée dans la zone de décélération pour profiter jusqu’au bout. OK. Puis vous roulez à 60 km/h pendant quinze kilomètres, une éternité, d’autant plus que, lorsque vous passez devant les épaves, c’est vous-même qui freinez en espérant capter quelque image saisissante. La fin de la zone maudite se rapproche. Vous sentez alors que cela s’anime derrière vous. Les conducteurs sont pressés. Ils ont gaspillé assez de temps. Alors, on lâche les chevaux. Même la petite bagnole cabossée qui ne dépassait pas le 100 quand vous l’avez doublée se joint à la fête. C’est elle qui vous double cette fois. Cette sarabande rend la route beaucoup plus périlleuse.

Les similarités avec notre confinement sont frappantes. Les Français piaffent d’impatience entre leurs quatre murs. Pire, quand elles ne sont pas totalement à l’arrêt, les entreprises tournent au ralenti et voient fondre leur chiffre d’affaires. Tout ce petit monde n’attend que le signal de la libération pour rattraper le temps perdu. Les coups de klaxon se multiplient. Plus vite, plus vite. Le patron du MEDEF, Geoffroy Roux de Bézieux a imploré les chefs d’entreprise à reprendre le travail sans attendre la fin du déconfinement… euh oui, en respectant les règles sanitaires, et patati et patatère. Plus que cela, il a préconisé de retirer les obstacles à un allongement de la durée du temps de travail hebdomadaire – dans les secteurs essentiels, c’est déjà le cas d’ailleurs. La coupure dominicale et les repos compensateurs sont sur la sellette. Les Français se sont suffisamment reposés après tout. Ah, s’il était possible de faire passer la journée de 24 à 25 heures. C’est sur la base de tels raisonnements que les économistes les plus optimistes ont espéré un temps une reprise de l’activité en « V ».

Il y a certes des conducteurs qui, en passant devant les carcasses encore fumantes des véhicules accidentés, se plongeront dans une réflexion sur les ravages de la vitesse au volant mais ils ne représentent pas la majorité de l’espèce. L’impréparation de l’Etat face à la pandémie serait pourtant une formidable occasion de déboucher sur un consensus à propos de l’échec des politiques publiques obsédées par les réductions de coûts. C’est loin d’être toujours le cas. Pour le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, le covid-19 témoigne au contraire de l’échec de l’Etat-Providence, de la faillite du progressisme. Taïaut et re-taïaut ! Dans le même ordre d’idée, puisque les panneaux de signalisation n’empêchent pas la mortalité sur les routes, autant les supprimer complètement, non ? Mais c’est bien sûr… Ce qui oblige à doucher l’enthousiasme de ces personnes très pressées est la situation sanitaire qui n’est guère reluisante. Les conditions du déconfinement à venir n’incitent pas réellement à la forfanterie.

Le président de République, qui semble plutôt au courant de l’état des lieux, a décidé de prolonger la durée du confinement – et pour un moment. Il ne faut surtout pas oublier que, dans une vie antérieure, Emmanuel Macron s’est révélé sous les traits d’un talentueux homme de théâtre. Il sait pertinemment que le secret des maîtres du suspense consiste en leur capacité à créer un effet de surprise ou à laisser la porte ouverte à d’éventuels renversements. Dans un combat entre un éléphant et une souris, une musique de fond stressante ne fera pas frissonner le téléspectateur. C’est pourquoi il était ridicule de continuer à annoncer des extensions de 15 jours en 15 jours. Seuls les plus candides croyaient sérieusement que le confinement s’interromprait au bout de la période sans compter que les effets sur leur moral ne pouvaient qu’être délétères : tous ces gens risquaient fort de céder au découragement. Voilà, au moins c’est dit, nous serons confinés au-delà du premier mai, comme les Italiens et les Espagnols, avec lesquels la France partage de nombreuses caractéristiques, plus qu’avec l’Allemagne hélas et qu’avec les Etats-Unis heureusement.

Pour sortir du confinement, un des préalables est de vider les hôpitaux, et même idéalement de permettre aux personnels soignants entièrement rincés de se retaper quelque peu, cela pour pouvoir accueillir la deuxième vague avec quelque énergie. On peut supposer que du matériel médical sera également disponible, que les plus fragiles seront mieux protégés et que les porteurs du virus seront rapidement dépistés puis isolés. De surcroît, rien n’interdit de rêver à des progrès dans le traitement des malades, voire à un coup de main décisif des grandes chaleurs. Toutefois, que l’on ne s’y trompe pas, l’objectif n’est pas de gagner un match qui a été perdu en fait dès le coup d’envoi. L’idée est de figurer plus intelligemment durant la deuxième partie de la rencontre – évitons le mot « mi-temps » puisque rien ne dit que le match ne se disputera pas en tiers-temps ou en quarts-temps. A cet égard, la stratégie de déconfinement progressif sera instructive. Le scénario retenu sera-t-il de permettre aux bolides de rouler à 130 km/h le plus rapidement possible ou intègrera-t-il certaines leçons sur la cécité d’un système tourné exclusivement vers le profit ? Pourquoi va-t-on renvoyer  en priorité les plus petits à l’école ? Pour que les parents puissent repartir travailler évidemment. Vroum-vroum. On entend déjà les moteurs.

Conseils de lecture :

Faites des gestes barrières
A votre bon cœur

EMMANUEL S’EN VA-T-EN GUERRE

Une chauve-souris à l’humour un peu douteux a mis la planète économique quasiment à l’arrêt. La France a peur. Les interventions martiales du président de la République suscitent pourtant de multiples interrogations.

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L’ambiance était à la paix universelle et au désarmement. La désescalade avait été entamée il y a une quarantaine d’années et tous les pays riches s’y soumettaient de bonne grâce. Aucun ne cherchait à se dérober à ses devoirs en termes de politique de santé. Tu baisses ton nombre de lits. Je baisse le mien. C’est ce que l’on appelle la rationalité mimétique. Les hôpitaux étaient considérés comme un coût, une dépense qu’il convenait de minimiser. Le défi était de taille : il s’agissait d’accompagner la hausse de la population par une… baisse dans les mêmes proportions des capacités hospitalières de long séjour, voire plus si affinités. Si les pays pauvres n’avaient pas été invités à participer à la fête, ce n’est pas par un quelconque ostracisme, c’est tout simplement parce qu’ils n’étaient pas suffisamment équipés. Ils n’avaient déjà que la peau sur les os.

La machine tournait bien. Il faut dire que de puissants outils de modélisation faisaient mouliner les données patiemment collectées. Il était quasiment possible de savoir combien de têtes d’oreillers étaient nécessaires dans les services de cardiologie, combien d’infarctus surviendraient d’après la température moyenne. Alors, la baisse du nombre de lits a été colossale, d’autant plus que le développement de la médecine ambulatoire permettait d’accélérer la rotation des patients sur un même lit. Dans ce contexte, la France se situait dans une honnête moyenne lorsqu’Emmanuel Macron est arrivé aux affaires. Pour le jeune et entreprenant président, il y avait moyen de faire beaucoup mieux. La protection sociale coûtait un « pognon de dingue ». C’était un véritable gaspillage. De la même manière qu’elle n’avait pas supprimé la pauvreté, elle n’avait pas aboli la mort non plus.

Rien ne résisterait au nouveau président sur ces questions. Il a ainsi réussi obtenir en janvier 2020 la démission de 1 000 chefs de service, signe que l’hôpital était enfin à poil. De ce point de vue, son discours de déclaration de guerre deux mois plus tard a été un véritable coup de tonnerre dans un ciel bleu. Si l’objectif était de surprendre le Covid19, la manœuvre était habile et particulièrement réussie. Comment imaginer que l’on monte au front en bermuda à fleurs, que l’on attaque un tel ennemi sans lits d’hôpitaux, sans tests de dépistage, sans masques pour les plus exposés ? Sa ruse a pris tout le monde à revers car, comme les stratèges de génie, il a superbement dissimulé son jeu. Quelques jours avant son premier discours, il assistait à une pièce de théâtre et, la veille encore, il invitait ses sujets à se rendre aux urnes… sans jeu de mot macabre.

Il faut se souvenir que la population a été tellement sidérée que, lorsque dans la suite de son discours, il s’est livré à un éloge appuyé de la protection sociale, une rumeur a enflé sur les réseaux sociaux : pour prononcer de telles paroles, le président avait forcément de la fièvre – il avait certainement lui-même été contaminé ! Ceci dit, et quelle que soit l’admiration que l’audace macronienne puisse susciter, il n’est pas interdit de s’interroger sur sa pertinence et son efficacité. Déjà le mot « guerre » fait forcément tiquer en France. Depuis le soleil d’Austerlitz, seul, le pays a méthodiquement accumulé les cuisantes débâcles. Bien sûr, il reste les Alliés, les Américains et les Britanniques qui, en 14-18 et en 39-45 ont permis à la France de renverser la vapeur mais, là, impossible de compter sur eux.

Commençons par les Etats-Unis. Le système de santé n’y est pas simplement délabré ou inaccessible à la majorité de la population. Les Ricains ont surtout été mal informés. Ils se sont précipités vers les armureries dont ils ont vidé les rayons. Ils pensaient devoir faire face à une bactérie. Or, leur adversaire est un virus, une particule d’une taille 20 fois inférieure environ ! Patatras ! La stratégie qui consiste à se munir de pistolets et mitrailleuses en tout genre est même devenue d’un coup dangereuse : combien de belles-mères tranquillement assises dans le salon risquent d’être confondues avec l’invisible ennemi ? Exit John Wayne. Si l’on ajoute les gesticulations de Donald Trump, la coupe est pleine. Rien ne prouve en effet que l’agitation des mots «génial », «terrible », «incroyable» et « énorme » parvienne à bien mieux freiner les ravages du coronavirus  que la chloroquine.

La situation n’est guère meilleure en Grande-Bretagne avec un Premier ministre lui-même malade qui peine à fixer un cap entre non intervention afin de constituer une «immunité de groupe » et confinement. Heureusement, une fois n’est pas coutume, les Allemands se sont alliés à la France dans cette guerre. Ils disposent de 25 000 lits avec assistance respiratoire. En bricolant, on peut en espérer au mieux 14 000 en France. De surcroît, les Teutons se sont préparés en amont et ont mis en place une politique de dépistage des cas suspects qui a limité la propagation du virus sans recourir à un confinement général. A ce stade, ils sont moins débordés et ont généreusement offert leurs capacités hospitalières. Pour une fois, ce sont des Français, malades qui plus est, qui envahissent l’Allemagne. Les temps changent.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, William Beveridge a commis un rapport à l’origine de l’Etat-providence britannique. Les bombes qui s’abattaient sur Londres ne distinguaient pas les riches des pauvres. Une logique de solidarité à l’intérieur de la société s’est imposée aux yeux de tous. La sécurité sociale française est née à la même époque. Ce sont de bons exemples. La crise du subprime en 2008 a fonctionné selon le principe de la privatisation des gains et de la socialisation des pertes. C’est un mauvais exemple puisque la solidarité visait uniquement à aider les riches. Stop le ruissellement. Souhaitons-nous tous d’être en bonne santé à la fin des hostilités pour voir le président Macron manger son chapeau et tenir ses engagements sur la protection sociale. Ce sera un délicieux spectacle.

Conseils de lecture :

Laver-vous les mains.
Et bien.

LES EXPERTS : SAISON…

Forrest Gump disait que « la vie, c’est comme une boîte de chocolat : on ne sait jamais sur quoi on va tomber ». Quand il est question de politique, ce sont les électeurs qui choisissent leur chocolat même s’il est vrai que certains emballages sont trompeurs. Pour ce qui est des commentateurs, entre leur supposée neutralité et la responsabilité dont ils se sentent investis, ils s’en mettent plein les doigts

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Lors des récentes élections européennes, la stratégie du président était savamment pensée. Plutôt que se mesurer aux 33 autres listes, il a préféré n’en retenir qu’une, et tant qu’à faire la plus vilaine, avec laquelle il acceptait de guerroyer. Dans le contexte post gilets jaunes et avec le choix d’une tête de liste, Nathalie Loiseau, qui ne parvenait pas à décoller dans les intentions de vote, le président a même décidé de monter en première ligne. En personnalisant l’élection, en fixant un objectif extrêmement clair, vaincre le Rassemblement National, il a pris des risques considérables. Dans un remake de l’élection présidentielle, il revêtu la tenue de l’unique rempart qui lui sied si bien. Dans les urnes, le défi n’a cependant pas été couronné de succès mais il l’a été à un autre niveau. Convaincus qu’Emmanuel Macron était effectivement le dernier recours avant l’arrivée de la famille Le Pen aux commandes de l’Etat, de nombreux analystes, ont préféré éviter de « jouer avec le feu » en minorant son échec : sans son intervention, l’écart aurait certainement été beaucoup plus important, ont-ils répété en boucle.

Ce type d’argument n’est pas recevable dans le sport. Il est difficile d’imaginer l’entraîneur d’un club de football qui perd un match clé soutenir que le score est malgré tout honorable, qu’une défaite 1-0 n’a pas le même statut qu’un 5-0. Il n’oserait pas. En plus, il n’aurait pas le temps. Dans une opération « du goudron et des plumes » digne du Far West, il aurait déjà été accompagné jusqu’aux portes de la ville, prié de ne plus y remettre les pieds. Evidemment, la famille du football n’est pas caractérisée par sa subtilité. Dans le monde du business, la situation est heureusement différente. Tout d’abord, le risque est de plus en plus transféré du capitaliste vers le salarié. Ensuite, les dirigeants dont la stratégie s’avère catastrophique pour l’entreprise ne sont pas punis, du moins tant qu’ils prennent la peine de verser des dividendes à leurs actionnaires. Et enfin, quand ceux-ci se réveillent malgré tout, les chefs d’entreprise sont débarqués avec des « golden parachutes » ou des bonus. En se présentant comme le président de la « start up nation » ou de la « French company », le président se positionne donc dans un champ où il échappe à toute sanction, enfin tant que le MEDEF sera satisfait de ses services…

Il était alors d’une simplicité biblique pour les commentateurs de piocher dans les chiffres comme dans les chocolats. En pourcentage, le Rassemblement National baisse, passant depuis la dernière élection européenne de 24,9 à 23,3% des voix. La montée de l’extrême-droite est endiguée. On peut souffler. En nombre d’électeurs, c’est encore plus impressionnant. Il s’agit d’une chute puisque, par rapport à la dernière élection présidentielle, le parti de Marine Le Pen passe de 10,6 à 5,3 millions de voix. La moitié de ses électeurs ont disparu ! Bref, Macron a bien perdu mais il a réussi. Pourtant, ces professionnels du traitement des données politiques auraient été avisés de remarquer que, entre les deux dernières élections européennes, l’extrême droite a progressé de plus de 500 000 voix ! Petite application mathématique, avec la même augmentation, à population et à participation identique, en combien d’élections le Rassemblement National obtiendrait-il la majorité absolue dans le pays ? Evidemment, cet exercice reste très théorique mais qu’il soit juste possible de le poser montre qu’il y a déjà eu des bonnes nouvelles plus rassurantes…

Lors d’un « C dans l’Air » d’anthologie le lendemain de l’élection, les experts finirent par être interrogés sur cette ascension du Rassemblement National. Un peu crispé, le bon Brice Teinturier s’y colla et répondit que l’extrême droite avait presque gagné… 1 million d’électeurs, tout en tempérant aussitôt la portée de la progression. Ce n’est surtout pas sa personne qu’il convient de blâmer. Sa méconnaissance d’une information aussi basique s’explique par le fait que les sondeurs étaient sur la sellette avec ces électeurs taquins qui les feintent à tout coup. Dans ces conditions, son objectif était de rendre compte des erreurs de prévision de la corporation. Puisque sa religion sur le Rassemblement National ne dépendait pas des faits, le nombre  de voix qu’il avait récolté devenait accessoire. D’où son ignorance sur ce point. Et sans faire un mauvais procès à monsieur Teinturier, il y a fort à parier que, s’il avait annoncé par erreur un supplément de 2 millions d’électeurs pour l’extrême droite, il aurait probablement eu le même réflexe pavlovien d’atténuation de cette progression.  Comme ses collègues.

Quand on remonte un peu dans le passé, l’attitude des commentateurs, des faiseurs d’opinion en tout genre, est encore plus étrange. En 2002, la qualification de Jean-Marie Le Pen a été une véritable surprise. Elle a été rendue possible par des circonstances exceptionnelles. Le Front National n’avait aucune réserve de voix et pas la moindre chance d’atteindre les 20 % d’électeurs au final. Cela n’a pas empêché les analystes d’hystériser la campagne du deuxième tour. Le Pen serait proche des 30 %, voire des 40%. Aux armes citoyens ! Tout le monde devait se mobiliser, d’où cette ambiance irrationnelle. Aujourd’hui, l’extrême droite est beaucoup plus dangereuse. Sa stratégie de « dédiabolisation » a porté ses fruits. Elle est rentrée dans le jeu politique classique jusqu’à devenir un recours légitime aux antisystème de tous bords – d’autant que, face à elle, Jean-Luc Mélenchon donne plutôt envie d’être soumis. Les jeunes, qui auparavant abhorraient le Front National, n’hésitent plus à voter Le Pen and co. Il y aurait de quoi s’inquiéter. Et là, qu’entend-on des experts ? : « cool, nénesse, Macron est là. La situation est sous contrôle ». Glups.

Conseils de lecture :

Garrigou Alain et Brousse Richard, Manuel anti-sondage. La démocratie n’est pas à vendre ! , La ville brûle, Montreuil, 2011.
Tétreau Edouard, Analyste : au cœur de la folie financière, n°3131, Grasset, Paris.

ELLE NOUS FAIT BIEN MARCHER

La rue est une voie de circulation bordée de maisons. En la parcourant, nous nous déplaçons. Mais comme nous ne sommes pas seuls à agir ainsi, nous y faisons aussi des rencontres bonnes ou mauvaises. La rue sert même à l’occasion de lieu de rassemblement, notamment pour le peuple en colère. Alors la rue nous veut-elle du bien ?

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La foudre s’est abattu sur le malheureux Emmanuel Macron lorsqu’il s’est mué en conseiller de Pôle Emploi, suggérant à un jeune de 25 ans formé dans l’horticulture de «traverse(r) la rue » pour décrocher un emploi. Le résultat de cet échange fut paradoxal. Le chômeur suivit la recommandation et traversa effectivement la chaussée pour présenter sa candidature à des postes dans le secteur de l’hôtellerie… mais en vain. En revanche, une fois revenu à la case départ après avoir retraversé dans l’autre sens, la fédération horticole lui avait déroulé le tapis rouge, lui proposant un emploi. Sur cette séquence, le président de la République a surpris en associant la rue à une opportunité économique. Même s’il avait été précédé dans un registre identique par le président des Etats-Unis, Herbert Hoover, qui avait assuré que « la reprise se trouvait au coin de la rue » au tout début de la crise des années trente, le préjugé à son propos est plutôt défavorable. L’expression populaire « être à la rue », c’est-à-dire y être rejeté, décrit une situation d’échec, un individu complètement dépassé.

Dans un film délicieux, le réalisateur Ernst Lubitsch avait montré que c’était en fait un magasin qui se trouvait au coin de la rue. Mais c’est bien sûr ! Le commerce et les affaires expliquent cette perspective de prospérité. Ceci vaut pour toutes les activités, y compris les maisons closes, où se pratique le commerce de la chair. « Avoir pignon sur rue », c’est bénéficier d’une notoriété traduisible en rentrées d’argent. Le célèbre adage «celui qui a pignon sur rue / a pognon sur son compte à vue » l’illustre. Le souci est que l’argent passe ici d’une main à l’autre. Les clients se font faire les poches. En contrepartie, ils récupèrent évidemment des biens qui les plongeront dans un état de béatitude mais, une chose est sûre, ils ne s’enrichissent pas. La rue n’est donc pas un lieu où la majorité de la population est susceptible d’améliorer sa situation économique. La probabilité de trouver un billet sur le trottoir est infiniment faible et encore faut-il ne pas louper l’occasion. Obsédés par la rationalité, les économistes de Chicago ne les ramassent jamais parce qu’ils sont convaincus que, si c’était un vrai, quelqu’un d’autre l’aurait déjà fait avant eux…

C’est dans une autre direction qu’il convient de s’orienter. La rue offre un véritable boulevard aux mouvements sociaux. Les mécontents de tous bords s’y donnent rendez-vous et y processionnent « tous ensemble tous ensemble, eh ». L’action collective y prend toute son envergure pour le meilleur comme pour le pire. Même si certaines de ses thèses sont aujourd’hui contestées, Gustave Le Bon a été le premier à décrire le phénomène d’agglomération de corps autonomes qui fusionnent dans un tout plein de force et prêt à renverser les montagnes – cela, jusqu’à un éventuel soulèvement. Les barricades bloquent la rue mais ouvrent la voie, entend-on. Le sentiment de « puissance invincible » du tout dilue la responsabilité de chacune de ses unités. C’est pourquoi tous les débordements sont possibles. De plus, les buts de ces masses en mouvement peuvent être d’une extrême diversité : lutte contre les inégalités économiques, défense de l’identité nationale, accomplissement d’un pogrom – ces motivations n’étant parfois pas exclusives les unes des autres, cela s’appelle alors la « convergence des luttes ».

D’aucuns considèrent que la meilleure incarnation de la démocratie est constituée par un peuple en marche, immaculé. Derrière lui, se trouvent des théoriciens, ceux qui sont capables de décrypter ses intentions les plus profondes. Même si ce ne sont pas les structures qui défilent dans la rue, c’est tout comme. Il est vrai que le diagnostic ne pose guère de problème : la vision d’une foule en colère suggère une critique virulente de l’ordre établi. Le système est corrompu et la démocratie confisquée. Les petites gens souhaitent reprendre tout bonnement « les clés du camion ». C’est au niveau de la médication que les avis divergent. L’extrême-gauche ne propose assurément pas les mêmes remèdes que l’extrême droite. Pourtant, l’une et l’autre prétendent représenter essentiellement la volonté du peuple. Comment la rue tranchera-t-elle dans ces conditions ? A priori, par la loi du plus fort parce que la saine colère des citoyens rend leur violence légitime. Dans le cas des gilets jaunes, on notera que les casseurs des deux camps se sont soigneusement évités. Ils se sont entendus en revanche pour provoquer un maximum de dégâts sur leur passage.

Par sa stratégie d’écrasement des corps intermédiaires, qui a été combinée à de petites piques adressées à la population, Emmanuel Macron a contribué à pousser cette dernière dans la rue. La violence qui s’est ensuivie a servi indirectement les intérêts des gilets jaunes, au grand dam du gouvernement qui misait sur un rejet du mouvement dans les sondages justement en raison de cette brutalité. Il est clair que la rue est le lieu idéal pour que ce type de comportement puisse marquer les esprits. Si les mécontents avaient saccagé leur propre domicile, le président n’aurait certainement pas fait la moindre concession… Par contraste, il y a plus de chance qu’un individu développe une authentique réflexion dans un cadre structuré, son appartement ou une réunion publique, que dans l’excitation de la rue où la confrontation des émotions des uns et des autres ne garantit pas la formulation de revendications sensées et susceptibles de faire l’objet d’un consensus général. Les prochaines élections n’auront pas lieu dans la rue mais dans l’isoloir. Le score des listes gilets jaunes ne devrait pas faire péter les compteurs…

Conseils de lecture :

Le Bon Gustave, Psychologie des foules, PUF Paris, 2013.
Lubitsch Ernst, The Shop Around The Corner, Metro Goldwyn Mayer, 1940.

LE MOMENT EST BIEN CHOISI

Environ 3,5 millions de personnes sont considérées au chômage par Pôle emploi. Pour la collectivité, la douloureuse est évaluée à 100 milliards d’euros annuels… Cette somme astronomique comprend les coûts directs (indemnités versées, fonctionnement de Pôle emploi), les coûts indirects (dépenses induites par les conséquences sociales comme le logement) et le manque à gagner en prélèvements obligatoires. Or, une partie des allocataires fraude !

1-avril

Une étude de Pôle emploi mise en ligne en août 2018 estime à 8 % la part des bénéficiaires d’allocations chômage ne cherchant pas activement un emploi. Certains redoutaient un taux beaucoup plus élevé mais, dans un contexte où les finances publiques tirent la langue, la lutte contre le phénomène prend son sens. Evidemment, les malveillants verront dans la récente mise en avant de ce constat une volonté de reprise en main de la population, voire une vengeance contre des créatures suspectées d’avoir essaimé autour des ronds-points en décembre. Il faut vraiment avoir mauvais esprit pour imaginer que des dirigeants politiques puissent agir avec autant de bassesse. De plus, les nouveaux dispositifs de contrôle étaient en gestation depuis des mois, antérieurement à la révolte des gilets jaunes. Enfin, cette idée de partir à la chasse aux tricheurs a déjà été mise en œuvre dans le domaine des fraudes sociales, avant même qu’Emmanuel Macron ne devienne président et ne qualifie les aides aux pauvres de « pognon de dingue ».

Le but est uniquement de pousser les fainéants au travail. Il n’y a pas d’argent à leur prendre. En les dissuadant de simuler, l’Etat économisera en allocations et améliorera ses statistiques du chômage. La mise en place de cellules d’enquêteurs à grand renfort de publicité répond à cet objectif. Les moyens les plus modernes vont être déployés. Les limiers recourront au « datamining », technique de ciblage multicritère, à partir des informations communiquées par les allocataires. Les malheureux qui ont inscrit dans la catégorie signe particulier « poil dans la main » figureront naturellement en tête de liste des suspects. Les transmissions de données entre services seront pratiquées simultanément. On se souvient que des petits malins déclaraient au fisc qu’ils vivaient en couple afin de réduire leur montant de l’impôt sur le revenu, cela tout en prétendant le contraire aux organismes de sécurité sociale afin de percevoir des allocations de personne seule. Et gare aux supposés chômeurs qui immortaliseront sur Facebook leurs performances sur les pistes de ski. Les contrôleurs seront formés à la surveillance des réseaux sociaux.

La seule mesure de détection qui restera dans les tiroirs est l’envoi d’inspecteurs sur des lieux de vente afin de réaliser des missions de surveillance discrète. Partant du principe que les chômeurs adorent taquiner le goujon, l’idée était de cibler les magasins qui commercialisent les articles de pêche. Face au tollé de nombreuses organisations impliquées dans le respect des droits de l’homme, les services de l’Etat ont fait machine arrière. La Fédération Nationale de la Pêche en France (FNPF) était pareillement montée au créneau, protestant contre la stigmatisation d’une population par essence pacifique… sauf envers les poissons. Son dynamique président, Claude Roustan, s’était même fendu d’un « l’arête nous est restée en travers de la gorge » qui a beaucoup fait sourire. Il faut savoir que les enjeux en termes de sanctions ne sont pas minces pour les contrevenants. Les faux chômeurs recevront un avertissement s’ils sont attrapés et, en cas de récidive, ils seront privés d’allocations pendant un mois. Carton rouge.

Fidèle à son célèbre « en même temps » et déterminé à tordre le cou à la rumeur laissant entendre qu’il est le président des riches, Emmanuel Macron a également donné l’ordre de s’en prendre aux entreprises qui filoutent l’administration fiscale. Dans le sillage de la taxe sur les géants de l’économie numérique, les GAFA, qui vient d’entrer en vigueur et devrait rapporter 500 millions d’euros, la France a décidé de démanteler les petits trafics de l’ensemble des entreprises multinationales. L’idée est loin d’être mauvaise. Les deux tiers du commerce mondial sont réalisés par ces compagnies implantées dans plusieurs pays et un tiers correspond à des échanges intra-groupes. Nul n’ignore que les prix que se facturent les entreprises qui appartiennent à un même groupe constituent un excellent moyen d’optimisation fiscale. Selon les hypothèses les plus prudentes, la perte de recettes publiques serait comprise entre 100 et 240 milliards de dollars par an, soit 4 à 10 % de l’impôt sur les sociétés dans le monde. Désormais, des experts aguerris vérifieront si les prix et les transferts sont réels, si les filiales situées à l’étranger ne sont pas des coquilles vides. Des containers seront inspectés.

Les sanctions d’entreprises ressemblent à celles prévues pour les faux-chômeurs : d’abord un avertissement et ensuite un mois de fermeture. Pascal Saint-Amans, directeur du centre sur la fiscalité à l’OCDE, le club des pays développés, s’est félicité du rôle pionnier de la France – ajoutant que « c’était d’autant plus méritoire que l’on ne s’attendait pas à ce que ce type d’initiative vienne de ce pays ». De cette petite pique, il aurait franchement pu se passer d’ailleurs. Tels Dupond et Dupont, le maréchal Ferrand et le lieutenant Castaner se sont répandus à la télévision sur la discrétion des médias par rapport à cette mesure courageuse. Face à un journaliste pantois, le second a même asséné : « le biais est manifeste : comment se fait-il que vous ne parliez que de la lutte contre les faux chômeurs et pas du combat contre les patrons voyous ? ». La seule réponse qui puisse être suggérée dans ces colonnes est simple : les médias n’en traitent pas parce que l’Etat n’a jamais pris une telle décision. Il s’agit d’un canular en l’honneur du premier avril. Espérons ne pas avoir provoqué de panique dans le pays à la manière d’Orson Welles en 1938. Il y a plus de chance que des extra-terrestres envahissent la terre que de voir Emmanuel Macron en croisade contre les entreprises qui trichent…

Conseils de lecture :

Jaglom Henry, En tête à tête avec Orson, Robert Laffont, Paris, 2015.
Mateo Pascal, Les plus grands Canulars français, Le Papillon Rouge, 2010.

EH BIEN, JEUNE HOMME !

L’acteur W.C. Fields n’aimait pas les enfants. Alors, dès qu’il en voyait un, il ne pouvait s’empêcher de lui jouer un mauvais tour comme cacher sa tirelire. Dans la même veine, Hippolyte Taine avait résumé : « Les enfants, ça console de tout… excepté d’en avoir ». Pourtant, les jeunes générations n’ont-elles pas énormément à nous enseigner ?

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La sacralisation de la jeunesse est un trait de nos sociétés. D’aucuns parlent d’ailleurs de «jeunisme ». Les personnes âgées s’estiment même parfois victimes d’un diktat : il faut cacher son âge à tout prix. La traque des rides et des plis est devenue impitoyable. Le lifting est parfois la solution pour avoir l’air jeune. Il est vrai que voir des gamins de cinq ans à skis peut donner des envies de régression infantile. Ils ne connaissent pas encore les tables de multiplication mais ils sont de capables de slalomer avec une  agaçante virtuosité sur les pistes ! La croyance des Romains selon laquelle le savoir serait niché dans le cerveau de sages individus à chevelure blanche semble entièrement révolue. Le train des sénateurs est à l’arrêt. Vive la Très Grande Vigueur des ados boutonneux mâchouillant du chewing-gum qui bouscule les conventions archaïques. Les leçons qu’ils nous dispensent méritent d’être étudiées ; celles des plus petits au moins autant. Ecoutons-les.

Une célèbre expérience menée avec des enfants de deux ans par Sharon Brehm et Marsha Weintraub est un bon point d’entrée. Deux jouets sont laissés à portée de main des chères têtes blondes. Ils possèdent une attractivité équivalente et sont placés l’un derrière l’autre séparés uniquement par une barrière en plexiglass d’une modeste hauteur. On constate que le choix des enfants se porte indifféremment sur le premier ou le second jouet. Aucune préférence claire ne ressort. En revanche, lorsque le niveau de la barrière en plexiglass est élevé pour atteindre soixante centimètres, suggérant l’existence d’un obstacle, le comportement des enfants change radicalement : ils se précipitent presque tous vers le jouet qui est situé derrière la barrière, autrement dit vers le plus difficile à récupérer. La théorie de la « réactance psychologique » rend compte de ces observations  : dès son plus jeune âge, l’être humain refuse que l’on empiète sur sa liberté. Ce qui signifie que les objets associés à une éventuelle perte d’autonomie acquièrent d’un coup de la valeur.

Cette inclination humaine que l’on qualifie d’« effet Roméo et Juliette » est permanente mais elle prend toute son ampleur à l’adolescence. En reprochant à leur enfant de 15-18 ans la qualité de ses fréquentations, les parents œuvrent en fait involontairement au renforcement du lien de leur progéniture avec les mauvaises personnes. D’où un dilemme bien connu puisque, si se taire est insupportable, agir ouvertement est presque à coup sûr contre-productif. « Que faire ? » comme disait Vladimir Ilitch Lénine. La stratégie qui consiste à porter au pinacle la situation indésirable pour que l’enfant se dirige de lui-même dans l’autre direction n’est pas assurée d’être gagnante. Prenons le cas des brocolis. Les gamins les détestent habituellement. Selon une blague de cour de récréation, ce qui les différencie des crottes de nez est que, justement, ils n’en mangent pas. Pour des parents, se lancer dans l’apologie du steak-frites-ketchup en dénigrant l’affreux légume dans l’espoir que leur enfant fasse justement le choix inverse ne laisserait pas uniquement un goût bizarre. A cause de la pression sociale, de l’avis des amis, la manœuvre machiavélique risquerait fort d’échouer.

Ce sens de la contradiction, cette attitude d’enfant capricieux, on les retrouve évidemment chez le président de la République. Le garçon se croyait béni des fées. Il cassait les codes, réussissait dans toutes ses entreprises, même les plus improbables, et personne ne lui avait jamais vraiment résisté – les démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb pouvant être perçues comme des mouvements d’humeur de mauvais coucheurs. Les Français, tout de jaune vêtus, l’ont fait redescendre sur terre assez brutalement. Ils ont essayé de lui expliquer que sa politique était inacceptable, à lui, Emmanuel Macron ! Entre crime de lèse-majesté et puérile vexation, le sentiment que ses marges de manœuvre se sont soudainement réduites, l’a braqué. C’est ô combien normal pour qui s’intéresse aux mystères de la psyché humaine. Dans ces conditions, il était impensable de céder à propos de l’impôt de solidarité (ISF) sur la fortune.

Tout était pourtant réuni pour qu’Emmanuel Macron mette les pouces à ce sujet. En 2017 le montant de l’ISF collecté approchait les 4 milliards d’euros. Puisque l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) est supposé faire entrer 1 milliard d’euros dans les caisses de l’Etat, c’est de 3 milliards d’euros dont il est question au total. Rappelons que le PIB de la France avoisine les 2 100 milliards et que 230 milliards de recettes ont été votées pour le budget de l’Etat en 2019. Autrement dit, il s’agit d’une mesure purement symbolique. D’autre part, le président avait annoncé que cette mesure n’était qu’un ballon d’essai, un pari. Si les riches ne jouaient pas le jeu, l’ISF pourrait être rétabli. Un retour en arrière ne serait pas forcément une reculade. Ajoutons que le chef de l’Etat affirmait la main sur le cœur que le grand débat national était complètement ouvert, cela jusqu’à une révision de la Constitution. En fermant la porte au retour de l’ISF, il prouve exactement le contraire.

Cet « effet Roméo et Juliette » qui emprisonne le président le pousse à justifier sa position en adoptant des positions spécieuses, voire quasiment ridicules. Obsédé par ces pauvres qui lui causent du tort, il a ainsi asséné publiquement que l’ISF n’avait jamais réduit la pauvreté. Certes oui, mais le vaccin contre la grippe, non plus… L’ISF avait pour vocation d’indiquer une volonté politique de réduire les inégalités et le vaccin contre le grippe de protéger contre son virus. Cela fait immanquablement songer à l’enfant qui, après avoir été gourmandé, trépigne de frustration. Il s’entête et se crispe parce qu’il sent qu’on veut le priver de son jouet. Il est prêt à tous les délires et à toutes les folies. Prends un peu recul, mon petit. C’est de cette manière que tu grandiras.

Conseils de lecture :

Cialdini Robert, Influence et manipulation, Pocket, Paris, 2015.
Taylor Robert Lewis, L’extravagant W.C. Fields, Ramsay, Paris, 1999.

ALEXANDRE LE BIENHEUREUX

On considère souvent que le pique-bœuf à bec rouge se trouve en symbiose avec le rhinocéros qu’il débarrasse des insectes et larves accolés à sa peau en les mangeant. Mais d’aucuns l’accusent aussi de laisser ouvertes les plaies de la bête à corne afin de mieux se nourrir encore. Ce qui ferait entrer le charmant oiseau dans la catégorie des parasites. Passons maintenant aux sociétés humaines…

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Autour des stars gravite presque toujours une nuée de personnes de moindre importance. Leur mission est de rendre la vie plus simple à ces objets d’admiration en leur permettant de se focaliser sur leur tâche principale. Ainsi, un chanteur ne doit pas être perturbé par les sollicitations dont il l’est l’objet en permanence, ni par la logistique de sa tournée internationale ou par des questions juridiques. D’autres l’aident à communiquer en son nom avec les fans, à réserver des chambres d’hôtels, à négocier les contrats même s’il reste évidemment toujours le décideur en dernier ressort. Cette configuration est idéalement « gagnant-gagnant » dans le sens où ces assistants de tous ordres sont rémunérés, et parfois grassement, par la célébrité, laquelle tire avantage de l’œuvre dévouée de ces petites mains.

Il s’agit en quelque sorte d’une entreprise, d’un travail collectif, même s’il existe évidemment une asymétrie dans la création de valeur des uns et des autres. Déterminer la juste rétribution de cette constellation d’individus infatigablement en orbite autour de leur champion n’est pas chose aisée. Les vedettes manquent parfois de générosité. Elles n’apprécient pas forcément combien leur fonction support est utile mais il est également arrivé qu’elles soient méthodiquement dépouillées par des membres de leur équipe. Le monde de la boxe regorge d’histoires de ce type. Quoi qu’il en soit, en cas de déséquilibre, l’issue est « gagnant-perdant ». Ce qui génère énormément de frustration.

Le monde de la politique n’échappe pas à ce schéma général. En première ligne, il y a les candidats aux élections et puis, dans leur sillage, tous ceux qui constituent leur staff. Ce ne sont pas tous des bénévoles. En fait, plus ils sont proches du sommet et plus ils comprennent rapidement qu’il y a moyen de se nourrir sur la bête. Les revirements des hommes ou femmes politiques sont légion. Nul n’a oublié le bon mot d’Edgard Faure : «ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ». Aux niveaux inférieurs, la même plasticité idéologique est observable. Le parcours de Sophia Chikirou est exemplaire à cet égard. Avant de pénétrer dans les cercles les plus fermés de la mélenchonie, elle a débuté sa carrière comme socialiste bon teint puis a bifurqué vers un soutien plus ou moins franc au Président Nicolas Sarkozy.

Les raisons qui ont poussé Madame Chikirou à se rapprocher ensuite du leader de la France Insoumise n’ont pas besoin d’être examinées ici. Il est en revanche intéressant de relever que, par un curieux mélange des genres, elle est devenue propriétaire d’une société de conseil en communication Mediascop, prodiguant ses lumières à la France Insoumise aussi bien qu’au Media, un site d’information qui se présente comme indépendant des puissances financières mais qui est principalement prisé par les partisans de Jean-Luc Mélenchon. Comme elle a été suffisamment chanceuse pour être portée à sa tête, Sophia Chikirou a pu ainsi allégrement s’envoyer des factures, enfin à sa société Mediascop.

Avec Alexandre Benalla, nous entrons dans une nouvelle dimension. De façon quasiment prémonitoire, Nino Ferrer avait chanté les malheurs d’un pauvre garçon répondant à son prénom : « Qui qu’est tombé dans les égouts ? / Qui qu’a fait tomber le facteur ? / Qui qu’a mangé les cornichons? / Et qui c’est qu’a mordu Mirza? / C’est Alexandre / C’est encore Alexandre / C’est toujours Alexandre / Qui voulez-vous que ce soit ? ». L’acharnement des médias contre l’ancien coordinateur des services de sécurité du président de la République n’a d’égal que la loufoquerie des multiples dérapages dans lesquels il a été impliqué.

Tout a commencé pour lui quand il a sorti la boîte à gifles contre des manifestants le 1er mai afin de venir à la rescousse des forces de l’ordre. La tiédeur des sanctions internes, alors qu’il avait manifestement en plus usurpé la fonction de policier, a interpellé. La forte médiatisation de l’affaire a obligé le parquet à ouvrir une enquête. On se souvient de l’agacement d’Emmanuel Macron qui, tel un boxeur en position de combat, avait gratifié la nation d’un viril : « qu’ils viennent me chercher ». La perquisition du domicile du porte-flingue s’est pareillement déroulée dans des conditions rocambolesques : pas de clés pour ouvrir la porte et, au final, un coffre qui disparaît avant que son contenu ne réapparaisse en partie. Monsieur Benalla a ensuite refusé d’être auditionné devant une commission sénatoriale qu’il a traitée de tous les noms. Il s’est ravisé, peut-être pour mieux lui mentir, puisqu’il avait affirmé avoir rendu ses passeports diplomatiques. On reste confondu devant le fait que personne – médias ou services administratifs – n’ait alors vérifié la véracité de ses dires.

En recrutant Alexandre Benalla, le président Macron avait choisi de casser les codes. Plutôt que s’appuyer sur un policier d’expérience pour remplir cette fonction de coordinateur des services de sécurité, il avait opté pour l’embauche d’un proche : « je prends qui je veux parce que, moi, je sais reconnaître les vraies compétences ». Il faut un certain courage, voire une suffisance sans borne, pour s’affranchir des critères traditionnels de recrutement à un tel poste. Qu’importe donc l’expérience, le master inachevé, le licenciement polémique quand le garçon était chauffeur d’Arnaud Montebourg, Emmanuel Macron savait mieux que tout le monde. En conséquence, les avanies d’Alexandre conduisent à une relation perdant-perdant à un niveau exceptionnel. D’habitude, le politicien déclare ignorer qui sont les personnes de son entourage prises en faute. C’est de bonne guerre. Là, c’est impossible. Sans lui, Benalla n’aurait jamais mis les pieds à l’Elysée.
– Et il prend encore soin de ma petite personne, le président, vous savez. J’ai gardé ses SMS.
– Mais non. Ce sont des… « contre-vérités ».

Conseils de lecture :

Anthony Lawrence et Spence Graham, Les derniers rhinocéros : Les aventures extraordinaires d’un homme qui voulait sauver une espèce, Les 3 génies, 2012.
Morin Edgard, Les stars, Points, Paris, 1972.