LE COUPLET DES CANDIDATS

L’élection présidentielle est proche, proche, proche. La tension monte et le suspense n’est pas loin d’atteindre son paroxysme. Cela se comprend aisément. Dans le système politique français, le rôle du président est essentiel. Et puis, comme on le répète à chaque fois, cette élection est réellement déterminante pour l’avenir de la nation. Chaud, chaud, chaud.

L’homme et la femme politique aiment se pousser du col. Certains souffrent d’une hypersensibilité de l’ouïe qui leur fait entendre des voix à l’instar de Jeanne d’Arc. D’autres sont prêts à tout pour passer dans le poste. Dans ces conditions, la bataille est terrible. Tel le public romain jouant des pouces au Colisée, les sondages couronnent ou relèguent en enfer ces gladiateurs des temps modernes. Notre Anne Hidalgo nationale qui s’est fixée comme challenge d’avoir plus de suffrages que Philippe Poutou est attendrissante. Avec l’assistance de conseillers aussi subtils que grassement rémunérés, les compétiteurs s’efforcent d’identifier sur l’échiquier politique le positionnement susceptible de drainer le maximum de voix mais ce positionnement est fluctuant puisqu’il dépend du mouvement des entrées et des sorties des uns et des autres. L’adaptation doit être permanente. Jean-Luc Mélenchon s’est ainsi évité une stratégie de différentiation épuisante lorsque Sandrine Rousseau a été vaincue chez les Verts. Idem à l’extrême-droite où Eric Zemmour et Marine Le Pen, qui se marchent déjà bien sur les pieds, ont ressenti un vif soulagement avec la défaite d’Eric Ciotti chez les Républicains.  

Ces éléments expliquent que, mise à part la période des primaires dans les partis qui en ont organisées, et tous ne l’ont pas fait, le programme des candidats est secondaire. C’est la plasticité du discours qui compte. La candidature de Christiane Taubira s’est inscrite dans cette logique. La question n’était pas de savoir si elle avait quelque chose de particulier à proposer par rapport à ses rivaux déjà déclarés à gauche mais si son nom, sa marque, serait susceptible de fédérer. Elle aurait toujours trouvé quelque chose à dire au cas où… La gauche est tellement émiettée qu’il n’y a plus rien à démolir. Si elle s’était maintenue, elle aurait dû donc innover par rapport à 2002. Quoi qu’il en soit, pour attirer le chaland, il n’y a rien de mieux qu’une mesure clé, une formule choc. En outre, le candidat qui construit un programme rigoureux et cohérent sait qu’il sera lu par un faible nombre d’électeurs. Ce n’est ni tendance, ni ludique. Ne condamnons surtout pas ! Qui a envie de se retrouver attablé à côté d’un convive qui s’est fadé les dizaines de pages des programmes des présidents en puissance et qui est capable de les citer dans le texte ?  Cela annonce une soirée plutôt sinistre.

Puisqu’il est important que les électeurs sachent à peu près pour qui ils votent, ce blog s’est associé à une initiative citoyenne visant à présenter de façon originale une partie des candidats à la présidentielle pour que l’on se souvienne de leurs principales caractéristiques politiques. Il est utile qu’ils soient éclairés. L’air du « couplet des rois » de « La Belle Hélène », l’opéra-bouffe de Jacques Offenbach, a été retenu à cette intention, cela à la suite d’un vote à la majorité qualifiée, même si une telle allégation est forcément toujours un peu prétentieuse. Un huissier a supervisé l’ensemble de la procédure comme il se doit. Dans un deuxième temps, le passage correspondant du livret a été simplement remplacé de sorte qu’Agamemnon, Ménélas et leurs amis puissent laisser leur place à nos héros des temps modernes. Pour se mettre dans l’ambiance, le lecteur est invité à écouter le passage en question avant de passer au prochain paragraphe. Voici le lien :

LE COUPLET DES ROIS – La Belle Hélène – Jacques Offenbach – YouTube

Voici ceux qui s’voient en altesse,

Il faut que chacun s’empresse

De les nommer, de les nommer, de les nommer par leur nom.

Çà ! Peuple, faisons silence ! Çà ! Peuple, faisons silence !

Faisons silence ! Silence !

Voici ceux qui s’voient en altesse.

Il faut que chacun s’empresse

De les nommer, de les nommer, de les nommer par leur nom.

Ce couple obsédé par la France, cédé par la France, cédé par la France,

C’est Zemmour-Le Pen.

Déballant avec jactance, avec jactance, avec jactance,

Toute leur haine.

Dans tout le fracas immense

De leur abdomen,  [commentaire : l’image évoque les tripes, pas des flatulences]

Ce couple obsédé par la France, cédé par la France, cédé par la France,

C’est Zemmour-Le Pen.

Je suis germanophile, germanophile, germanophile,

Jean-Luc Mélenchon,

Combattant à un contre mille, à un contre mille, un contre mille,

Comme un vrai dragon,

Je suis monté sur piles,

Avec mon air bougon. [commentaire : les Insoumis sont grognons, les soumis sont trop gnons]

Je suis américanophile, américanophile, américanophile,

Jean-Luc Mélenchon.

Je suis l’époux de Brigitte, l’époux de Brigitte, l’époux de Brigitte,

Manu Manu le beau,

Je crains bien qu’un jour la France, qu’un jour la France, qu’un jour la France,

Je le dis tout haut,

Ne me fasse de la peine,  [commentaire : ce serait une sorte de retour à l’envoyeur]

J’anticipe trop.

Je suis l’élève de Brigitte, l’élève de Brigitte, l’élève de Brigitte,

Manu Manu le beau.

Le type tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance,

C’est not’ Yannick Jadot.

Qui tout bio dépense, tout bio dépense, tout bio dépense,

Et ne boit que de l’eau.

Il en a dit assez je pense

Pour sauver les bulots.

Le type tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance, tout vert qui s’avance,

C’est not’ Yannick Jadot.

LA VERITE SI JE MENS

En avril 2022, la France choisira son prochain président de la République. La date fatidique se rapproche à grand pas. La campagne électorale s’emballe. Elle prend de la vitesse à défaut de prendre de la hauteur et nous n’avons pas encore tout vu.     

Dans un petit opuscule, le philosophe Harry G. Frankfurt s’est interrogé sur « L’art de dire des conneries ». Son texte date de 1986. Depuis, nous avons indéniablement réalisé de gros progrès. Il ne s’agit ni de se vanter, ni de s’extasier mécaniquement sur les performances des modernes mais nos sociétés ont accompli de superbes avancées en la matière, que ce soit sur le fond ou sur la forme. Vivre dans la société de l’information constitue certes un atout appréciable mais encore fallait-il être capable de l’exploiter. Et nous l’avons fait avec talent. Pour autant, il n’est pas question de dévaloriser l’apport des anciens. Ecrite avant l’invention du concept de « fake news », l’œuvre reste d’actualité. Parce que les fausses nouvelles, les foutaises, les bobards,  les sornettes, l’enfumage sont loin d’être un phénomène qui est apparu récemment. Le mérite des générations passées doit être reconnu.  

Pour résumer la thèse de Frankfurt sans la saucissonner, le baratin ne doit pas être confondu avec les mensonges. Un menteur ne peut s’affranchir entièrement de la vérité. Il s’en méfie car il sait que, si elle était découverte, il serait démasqué et tout son discours serait alors invalidé. Il procède avec prudence. Un « diseur de bonnes conneries » n’en a que faire. Il ne se positionne pas sur le plan du vrai et du faux. Son propos relève d’un autre ordre. Quand un chef d’Etat s’adresse à ses concitoyens, il montre la voie et indique les efforts qui seront exigés. Dans ce contexte, il est de bon ton qu’il remonte le moral des propriétaires d’oreilles auxquelles sa bafouille est destinée. Il le fait en se référant à la grandeur de la nation, à ses accomplissements passés. Lors de sa  première prise de parole à l’ère du Covid, le président Macron déclara au peuple effrayé que la France gagnerait la guerre en mentionnant sa glorieuse histoire. La victoire de Bouvines en 1214 en annonçait une autre !

Frankfurt illustre son propos avec les orateurs lors de la fête nationale aux Etats-Unis. Ils évoquent immanquablement un pays « béni de Dieu » avec des « Pères fondateurs, guidés par un souffle divin » offrant « un nouveau départ à l’humanité entière ». Chacun a sa fierté. L’historien Paul Veyne s’est demandé si les Grecs croyaient réellement à leurs mythes. S’imaginaient-ils sérieusement que, au-dessus de leurs têtes, Zeus se prenait pour DSK avec les nymphes et déesses ?  Aristote s’endormait-il avec la crainte qu’un des pensionnaires de l’Olympe le prenne en grippe et le désosse pendant la nuit ? En vérité, ces histoires faisaient partie de la culture locale, des éléments qui unissaient les citoyens et, excepté les serviteurs du culte, personne ne défendait leur véracité. Accusé d’impiété, Socrate respectait pourtant la pratique de la religion d’après ses disciples. Le blabla a pour fonction de cimenter les membres du groupe.

Dans un contexte de scrutin présidentiel, ces fadaises sont d’autant plus cruciales qu’elles ont le pouvoir de mobiliser les électeurs, et à plus forte raison s’ils se sentent déboussolés. Les candidats s’estiment donc encouragés à charger la barque. C’est de bonne guerre puisque le non-respect des promesses électorales est également un des incontournables de ces campagnes. De manière générale, il faut vraiment être poil à gratter pour ressortir les niaiseries des responsables politiques. Juste avant le début de la Deuxième Guerre mondiale, Paul Reynaud, qui fut président du Conseil, avait déclaré de façon martiale : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » sans déclencher l’hilarité. Les Français avaient envie de le croire et ils y parvinrent… jusqu’en juin 1940. Et qui lui en a tenu rigueur ? Cela vaut à tous les niveaux. Si on n’avait plus le droit de professer des âneries dans l’émotion de l’instant, la vie serait tellement ennuyeuse.    

Un autre point doit être pris en considération. Nous sommes désormais à l’ère de la post vérité. Ce sont moins les faits qui comptent, l’objectivité, que la manière dont ils sont appréciés par la population. La dimension subjective, qui est associée à une forme d’authenticité, prime. Désormais, les instituts statistiques tendent à communiquer deux types de données, les réelles et les ressenties. L’essentiel est de rendre compatible l’expérience des citoyens avec les chiffres mesurés. La météo nous transmet le relevé du thermomètre… et la température ressentie. Quand il y a du vent, nous disons : « Ah, je pensais qu’il faisait plus froid ». Le hiatus s’explique. Tout va bien. Pour l’inflation, c’est pareil. La hausse des prix est évaluée par l’INSEE. Les consommateurs sont victimes d’un biais lié à la fréquence de leurs achats – plus on achète souvent un bien, plus on est sensible à la variation de son prix. Qu’à cela ne tienne, il y a une inflation ressentie et même une inflation personnelle que l’on peut calculer.

Bientôt, on publiera les chiffres officiels des contaminations au Covid à côté de ceux ressentis – « moi, je connais des gens qui l’on attrapé ». Or, nous vivons tous des expériences différentes. Si Eric Zemmour peine tant à convaincre quand il parle d’économie, par exemple sur les inégalités salariales hommes femmes, ce n’est pas forcément parce qu’il est mal à l’aise avec les chiffres arabes, mais parce qu’il met en balance sa subjectivité avec le savoir de tous les économistes du monde. Pour ce qui est des thématiques plus politiques, son souci est d’un autre ordre. Il prend tellement au mot le baratin, le bruit de fond, qu’il en a fait son programme. Il croit à ces bobards ! L’approche est terriblement dangereuse. La France est une puissance moyenne. C’est pas mal et il faut s’en contenter. Non. Il veut casser la figure aux envahisseurs et parler d’égal à égal avec les Ricains ou les Chinois. Il y a peut-être eu Bouvines, on l’a dit, mais aussi Marignan, Versailles, Austerlitz. Pas Azincourt, Waterloo, 1870, 1940, etc… Au secours !      

La maxime (Michel Audiard) :

Les conneries, c’est comme les impôts,

On finit toujours par les payer.

AVEC OU SANS PAPIER

Dans une de ses chansons, Serge Lama jouait au pigeon voyageur, passant d’aventure en aventure, de train en train, de port en port. Il aurait pu ajouter de Papers en Papers. Il y a eu en effet les Panama Papers, les Paradise Papers et voici que surgissent les Pandora Papers. Tous ces miles parcourus fatiguent la population. La force de l’habitude érode l’indignation. Il ne reste qu’à rire…   

Reprenons. En 2016, un consortium de journalistes d’investigation révélait des informations croustillantes sur plus de 200 000 sociétés off-shore, incluant l’identité des actionnaires de ces sociétés. Les plumitifs avaient été mis au jus par un lanceur d’alerte qui avait carotté 11,5 millions de documents confidentiels d’un cabinet d’avocat panaméen.  Ces documents avaient été livrés sous format numérique. On imagine sinon le temps qu’il aurait fallu pour les extraire sans attirer les soupçons des services de protection des données. Des chefs d’Etat et nombre de leurs proches avaient été mis en cause. Gros scandale. Rebelote avec les Paradise Papers en 2017. Et encore, entre les deux, il y a eu les Bahamas Leaks et les Malta Files. Autrement dit, lces forteresses qui promettent d’abriter les secrets les plus choquants de la finance internationale sont de véritables passoires et cela ne s’arrête pas. En dépit de leur  nom extrêmement prétentieux, les Pandora Papers d’aujourd’hui le confirment. La référence à la boîte de Pandore sous-entend que des conséquences terribles sont attendues. Pour le coup, on peut en douter.

L’optimisation fiscale conduit à une perte de recettes pour les Etats du monde entier d’environ 350 milliards d’euros selon l’économiste Gabriel Zucman. Depuis les premiers scoops, peu a été entrepris pour y remédier – tout au plus quelques mesurettes qui justifient les généreux honoraires des spécialistes du contournement de l’impôt puisqu’elles les obligent à faire preuve de plus de créativité. L’indifférence des gouvernements à cette question s’apparente à une autre version du « quoi qu’il en coûte ». Alors, à quoi servent ces révélations ? Au final, elles sont surtout instrumentalisées pour discréditer les méchants, c’est-à-dire ceux du camp d’en face. En France, on a remarqué que des proches de Vladimir Poutine étaient mouillés. Bouh ! Un nom de complotiste a également été cité. Bouh ! La liste a été passée et repassée au crible mais, pas de chance, Eric Zemmour n’est pas dedans. Bouh quand même ! La droite israélienne a tilté sur le nom du roi Abdallah de Jordanie. Bouh ! Etc. A chacun ses méchants évidemment. Pour changer, cet article a plutôt décidé de s’intéresser au cas de quelqu’un de gentil, qui jouit d’une bonne image. Le mérite de ces gens-là n’est pas moindre.  

Sondez sondeurs, le sympathique Guy Forget est une personnalité aimée des Français. Cet ancien joueur de tennis professionnel de très haut niveau – il a tout de même été quatrième du classement mondial – est devenu directeur du tournoi de Roland-Garros. Ce qui en fait un exemple de reconversion remarquablement réussie. Il se trouve qu’il est le bénéficiaire d’une société enregistrée aux Iles Vierges britanniques. Il avait sauvé une balle de match à l’époque des Panama Papers, puisque sa société avait été alors épinglée comme jouant habilement à cache-cash avec l’inutile impôt à acquitter, mais le nom du bon Guy n’était jamais sorti du chapeau. Des informations étaient manquantes. Cette fois, sa défaite est consommée. Jeu, set et match. A la conférence de presse d’après-match, sa manière de venir à résipiscence, n’a pas manqué de saveur. Il a avoué être « monté au filet en caleçon » en reconnaissant et même en revendiquant son entière « incompétence fiscale ». Cette stratégie étonnante appelle quelques commentaires.

Devant la Commission sénatoriale d’enquête sur l’évasion fiscale en 2013, le charmant garçon avait annoncé qu’il était résident suisse et payait ses impôts au pays des coucous. Je devine ici le lecteur goguenard. Il est peu probable qu’il ait décidé de s’installer chez les Helvètes parce qu’il aime l’air de la montagne, la fondue au fromage ou les délicieux Sugus. Nul n’ignore que des tas de Français se sont expatriés en Suisse pour alléger leur facture fiscale. Quand on est riche, le bénéfice-risque – pour employer une expression très à la mode – n’est guère favorable à la participation à la solidarité collective. Cependant, il y a autre chose. Il faut se souvenir qu’une large proportion des tennismen français est domiciliée en Suisse. Les matchs de coupe Davis entre Français et Suisses opposent en fait des voisins – d’où la chaleureuse poignée de mains entre adversaires à la fin des matchs. Ainsi, le déménagement de Forget en Suisse n’est pas forcément un acte mesquin de gros radin mais semble plutôt relever du prérequis dans un cadre professionnel. A contrario, les joueurs qui restent en France percent rarement. S’entraîner, avoir une alimentation saine et devenir résident fiscal suisse, voici la recette, sans jeu de mots, pour réussir.

Néanmoins, la déclaration de Forget interpelle. Tout d’abord, cet homme exerce des responsabilités dans un domaine où il est forcément question d’argent et de fiscalité. On se souvient que l’UEFA avait obtenu une dispense de taxes pour les ventes liées à l’Euro de football qui s’est joué en France en 2016. On négocie avec les autorités. Cela fait partie du job. L’argument «  je tapais dans une balle, moi, et je n’ai pas eu la chance d’assister à des cours de comptabilité en écoles de commerce » tombe. De plus, il y a un souci logique. Il faut trancher : soit, on paye ses impôts en Suisse, soit on (ne) les paye (pas) aux Iles Vierges. En se targuant d’être un incapable, Forget joue le jeu de Thomas Thévenoud, l’ancien secrétaire d’Etat qui avait plaidé une « phobie administrative » pour justifier le non-paiement de ses factures. Ce positionnement « une faute avouée – une autre faute à moitié pardonnée » est défensif mais la moitié sauvegardée vaut plus que tripette. Comme Thévenoud a déposé une marque pour sa célèbre expression (si, c’est vrai !),  l’ancien tennisman devrait malgré tout acquitter des droits à son propriétaire.  

La maxime :

Faut le faire, Forget !

Parce que dur dur avec ces arguments à la Noah

SOUS VOS YEUX, UNE REVOLUTION

L’élection présidentielle se rapproche à grands pas. Si la tendance des dernières années se confirme, de nombreux suffrages se porteront une nouvelle fois sur un certain Blanc. Pourtant, les prétendants ne manquent pas. Ça se bouscule au portillon. Mais de quoi cet afflux de candidatures est-il le nom ?

La théorie économique est du genre intrusive. Elle s’invite partout, même et surtout là où elle n’a pas son rond de serviette. Et, à table, elle pérore, caquète avec emphase, au point de transformer en cauchemar le repas de ses commensaux. La politique n’a évidemment pas échappé à ses insatiables et peu ragoûtants appétits. Il n’est nul besoin de se montrer trop imaginatif pour deviner comment l’économie a jeté son dévolu sur elle. Dans les démocraties, il y a un marché avec une offre, qui est produite par les partis politiques, et une demande, qui est exprimée par la population. Construisant leur programme en fonction des préférences des citoyens, les partis ambitionnent de remporter la victoire lors des élections. Ajoutons un zeste de rationalité et le tableau est complet. D’ailleurs, quand on voit les petits jeux d’une floppée de politiciens, il n’est pas interdit d’effectuer un rapprochement entre les aspects calculateurs de leur comportement et cette dernière hypothèse. En tout cas, dans ce cadre bucolique et champêtre, la poésie donne le tempo. Le pionnier de cette vision, Anthony Downs, rêvait d’être Baudelaire mais il est arrivé trop tard.

Cette analyse est axée sur les partis qui sont considérés comme les véritables acteurs de la vie politique. Ils sont la marque de l’action d’un groupe, incluant militants bénévoles et politiciens professionnels. Bien sûr, ces derniers développent une stratégie personnelle en briguant l’investiture de la famille à laquelle ils se rattachent  mais, sans la mise en branle de l’organisation en leur faveur, point de salut. L’appareil du parti mobilise des ressources financières, logistiques et humaines qui rendent inenvisageable l’hypothèse d’une candidature individuelle. C’est ce qu’on appelle une barrière à l’entrée. Mais, ça, c’était avant car les temps ont changé. Les partis ont beaucoup perdu de leur superbe. Pourtant, les économistes qui s’étripent entre eux sur la politique admettent presque tous la prémisse de leur centralité. Or, il est possible aujourd’hui de réussir en politique en contournant ces lourdes structures, ces mastodontes qui peinent à s’ajuster à l’individualisme ambiant. La discipline collective est passée de mode. Pourquoi perdre des heures à tenter de convaincre des camarades de parti un peu obtus quand on peut faire autrement et s’adresser directement à l’électeur ?

Les évolutions de la société de l’information ont permis cette évolution. Grâce à Internet, il devient relativement facile de s’adresser directement aux masses sans avoir coché la case « réunion hebdomadaire à la section du parti ». Pour cela, il est toutefois nécessaire d’être capable d’attirer l’attention de la population. C’est là que les grands médias entrent en scène. A l’affût d’événements originaux, atypiques, susceptibles de sortir les téléspectateurs du train-train de la vie politique, ils sont clients de ces francs-tireurs non partisans. Ils les pointent du doigt. Alors, les sondages viennent parachever l’œuvre, en légitimant et en renforçant l’excitation médiatique. Ils remettent ainsi une pièce dans le juke-box. Autrement dit, le mécanisme s’auto-entretient. Il ne reste plus qu’à trouver des vocations, des Jeanne d’Arc, des sauveurs de la nation prêts au don de leur personne, au sacrifice suprême. On pourrait craindre que peu d’individus soient disposés à s’astreindre à des contraintes telles qu’exercer le pouvoir et passer à la téloche pour avoir l’opportunité de faire le bien dans la société mais, à la surprise générale, ce n’est pas ça qui manque. 

Dans un contexte où la classe politique est discréditée, empêtrée dans ses combines et sa langue de bois, ces nouvelles figures apportent du sang neuf, une once de pureté. Le phénomène est mondial, faut-il le préciser, enfin partout où il y a de la démocratie. L’acteur-humoriste Volodymyr Zelensky est l’actuel président ukrainien. Moins drôle et plus grossier, Donald Trump a récemment joué le même rôle aux Etats-Unis. Il a certes été élu au nom des Républicains mais les caciques du parti ne voulaient pas de lui et c’est l’engouement qu’il a suscité hors des instances officielles qui est parvenu à lui forcer le passage. Encore moins drôle mais moins grossier, Emmanuel Macron a gagné les élections présidentielles françaises sans avoir jamais milité durablement dans un parti, ni s’être présenté à une quelconque élection.  L’unique mouvement auquel il a contribué activement, qu’il a créé même de toute pièce, est celui des « gilets jaunes » mais ce fut après son élection. Donc cela ne compte pas. Bref, un jour, cet homme s’est réveillé en décidant qu’il serait président de la République. Un « parce que c’est notre projet » plus tard, il entrait triomphalement en fonction à l’Elysée.

Une réussite aussi exceptionnelle ne pouvait que susciter des vocations. Pour l’élection à venir, il était logique que Macron ne soit plus tout seul. A l’extrême-droite, le journaliste Eric Zemmour se tâte et semble tout près de se lancer. A gauche, Arnaud Montebourg a fait son miel dans une entreprise avant de revenir en politique. Deux des postulants de la droite classique, Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, se sont reconstruits hors parti, avant de rentrer dans le rang pour la primaire. Edouard Philippe n’est pas candidat pour cette fois mais il vient de fonder son parti personnel à lui et juste lui, « Horizons (2027 ?) », dans une droite déjà bien dense. Cette rapide description montre que, pour un professionnel de la politique, quitter son parti s’avère être une démarche habile. Cela permet de se refaire une virginité, de paraître moins étriqué. Le pari est de récupérer ensuite le soutien de ceux que l’on a quittés. On n’y verra que du feu. Il reste une option, se proclamer comme parti ou mouvement antisystème, pour repêcher avec son petit filet tous les frustrés : il y a tellement d’horreurs dans ce pays que nos imperfections ne sont rien à côté. Rejoignez-nous !  

La maxime : (Alphonse Karr)

En politique, plus ça change

Et plus c’est la même chose

NOM DE NOM

Pour certains, il porte l’espoir d’une transformation de son pays qu’il aime tant et qui coule à pic. Pour d’autres, il incarne le rance plus que la France, c’est-à-dire le racisme dans toute sa splendeur. Eric Zemmour est tout d’abord un personnage grotesque, un Coluche qui s’ignore. Examinons les mesures phares de son programme politique.

La solution des problèmes de la France réside ainsi dans la gestion de l’état civil. Non, il ne s’agit pas de veiller à ce que les fonctionnaires qui sont préposés à cette tâche demeurent éveillés derrière leur triste guichet. Le projet est plus ambitieux… C’est l’histoire d’un type. Est-il bon ou mauvais ? Est-il fiable et honnête ? Sert-il les intérêts de la France ?  Inutile de passer du temps avec lui. Qui a du temps pour ces niaiseries ? Demandez-lui comment il s’appelle. Si c’est Gilbert, c’est OK. C’est peut-être un peu vieillot comme Etiennette ou Huguette mais, on peut dire ce qu’on veut, ça sent bon le terroir, la baguette, le béret et le litron. Voici un autre zozo. Il répond au doux prénom d’Abdel Malik, voire Abd Al-Malik, comme le calife omeyyade. Il prend donc probablement bien le soleil. Comment peut-on imaginer qu’il s’agisse d’un excellent français, se déchaîne Zemmour dans ses meetings ? Il n’a pas tort. Prononcez doucement et rapprochez-vous de lui. Et voilà que sa physionomie se transforme. Il ressemble à un fier guerrier barbu brandissant son cimeterre et hurlant un truc comme : « Oula, j’en ai marre ! ».   

Certes, on associe assez peu spontanément Zemmour à reblochon. C’est normal, ce nom vient d’Azemmur, mot berbère signifiant plutôt olivier. Evidemment, les grincheux remarqueront que le militant d’extrême-droite vient du Maghreb et qu’il ne se serait pas accordé la nationalité française s’il avait été Président au moment où sa famille l’a obtenue mais Zemmour a bien spécifié que sa guerre portait sur les prénoms et pas sur les noms de famille. Bref, Laurent Mustapha, ça colle mais pas Mustapha Laurent. Le premier est un patriote et le second un félon présumé. N’entendez-vous pas le tic-tac de la bombe qu’il  s’apprête à balancer dans la foule ? En outre, les zemmouriens concèdent qu’une erreur reste possible. Reprenons Gilbert et Abd Al Malik. Gilbert Zemour – un homonyme du nôtre, avec un seul « m » mais, quand on aime, on ne compte pas – a été un célèbre mafieux, alors que le rappeur Abd Al Malik a écrit un ouvrage « Qu’Allah bénisse la France ! ». Il n’existe aucune procédure de détection d’anomalie sans défaut. Même à l’hôpital, on risque d’attraper des maladies.

Le critère du prénom ajoute une difficulté supplémentaire. Il ne permet pas toujours de distinguer clairement les prénoms kasher de ceux qui sont interdits. Ainsi, Eric est apparemment français mais il provient d’Erik, prénom scandinave. Même si l’on considère qu’une fois francisés, les prénoms sont attribuables à des citoyens, la situation devient éminemment complexe. L’introduction d’un degré de subjectivité nuit à la cause. Apprécions le dialogue suivant :

« – Je souhaiterais nommer mon fils William.

– Impossible monsieur, c’est un prénom anglais. Il faudrait le baptiser Guillaume.

– C’est effectivement en mémoire de mon grand-père britannique qui a participé au débarquement en 1944 mais je croyais que William était aujourd’hui considéré comme un prénom français, non ?

– Vous essayez de m’embobiner avec vos arguties et, moi, je vous parle du redressement de la France ».

La calendrier fait foi. Il y a une Saint Guillaume le 10 janvier.

Tout est-il réglé de cette manière ? Hélas, non. Il y a des injustices dans le calendrier. En quoi Venceslas, Romario, Raïssa et même Donald, aux relents étrangers, pas de chez nous, méritent-ils tellement d’y figurer ? Passons à un autre cas déroutant. Désormais moins de 20% des véhicules de Renault sont produits en France. A-t-on le droit en conséquence de célébrer les Mégane le 16 novembre en tant que déclinaison de Marguerite ? Et puis il y a Adolf. Il s’agit assurément d’un prénom allemand mais Adolphe est bien français et, bien que la fête du saint du même nom ait opportunément disparu du calendrier, il est possible de se reporter vers Adelphe qui est célébré le… 11 septembre. Et que faire avec la majorité des prénoms qui se terminent en « el » et viennent de l’hébreu ? Des saints portent leurs noms. Doit-on traduire Raphaël par « Dieu a guéri » ? Bof… On l’a pourtant fait pour Nathaniel ou Nathanaël qui a donné « Dieudonné »… On n’en sort pas décidément… Et que dire du footballeur Franck Ribéry qui a décidé de prénommer un de ses enfants Fetnat parce qu’il était né un 14 juillet ?  

Il n’y a pas que le départ, il y aussi l’arrivée. Un Français doit être enterré en France parce que, comme l’a dit dans un fameux discours  un homme cher au cœur de Zemmour, le maréchal Pétain : « La terre, elle, ne ment pas ». Plus essentiellement, après la réforme de l’état civil, Eric Zemmour envisagerait dans un deuxième temps de s’attaquer à un chantier plus conséquent encore, la prohibition des mots d’origine étrangère. « Sorbet » vient de l’arabe. Ceux qui en consomment devront reconnaître qu’ils dégustent une glace à l’eau ou se rabattre sur une tarte tatin. L’emploi du mot « week-end » sera encore plus sévèrement sanctionné. Derrière l’accent anglo-saxon, on décèle l’intention politique délétère. C’est l’appel du 18 juin, Churchill, Roosevelt. Quelle engeance ! Les défenseurs authentiques de la nation passeront leur « fin de semaine » à Vichy ou ailleurs. Attention toutefois à ces mots qui voyagent, slaloment, se métamorphosent et ne connaissent pas les frontières. « Flirter » vient de « conter fleurette ». France-Angleterre-France. Que faire ? Un chose est sûre, quand on ne dira pas le grossier « avoir la baraka » mais l’élégant « avoir le cul bordé de nouilles », la France aura grandi.    

La maxime :

Quand on boit du « 7 up », il est assuré le flop,

Mais le « 7 en l’air », c’est à tomber par terre.