PAR DESSUS LE MARCHE

Un enfant qui détient un gros paquet de bonbons finit par se faire gourmander par un adulte s’il refuse d’en offrir à ses camarades qui demeurent hypnotisés par tant de sucreries. Dans le cas de l’Europe, il semble bien que sa position vis-à-vis du problème des migrants ne lui vaut guère de remontrances.

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Notre propos n’est pas de sortir les violons afin de discuter du sujet. Il y a quelque chose de pathétique dans la nécessité de diffuser des images de naufragés, de pauvres hères à la dérive, pour obliger les citoyens des pays riches à sortir de leur indifférence face aux drames qui se jouent sur les autres continents. L’image du cadavre du petit Aylan échoué sur une plage constitue le summum en la matière. D’un coup, les bonnes consciences se réveillent. La position de l’opinion publique autorise les dirigeants les plus audacieux, Angela Merkel principalement, à procéder à une ouverture de leurs frontières. Dès que l’émotion retombe et que des problèmes d’intégration se posent, un retournement du sentiment général se produit. Les portes se referment. Entre les partisans d’une absorption dictée par un élan du cœur et les défenseurs d’une hypothétique pureté nationale, le ventre mou ne paraît guère intéressé par ces questions. En fait, il n’y a rien de neuf sous le soleil. Après la conférence d’Evian de 1938, Hitler s’est beaucoup moqué des chefs d’Etat qui lui faisaient la leçon mais dont aucun ne voulait des Juifs allemands qu’il offrait de bonne grâce. Pour pouvoir mieux se regarder dans la glace, une capacité à oublier son comportement passé est parfois salutaire.

La théorie économique aide à souligner l’incohérence des pays riches dits du Nord. Les libéraux sont d’accord pour attribuer un rôle central au marché mais des désaccords subsistent entre eux sur un point crucial : l’égalité est-elle un préalable ou le résultat des échanges marchands ? Le prix Nobel Maurice Allais, qui a été récupéré par l’extrême droite, juge qu’il s’agit d’un préalable. Si les pays ne se trouvent pas à un niveau économique proche, le marché génère de l’instabilité – des délocalisations et du chômage dans nos contrées par exemple. Cette position se traduit par une vision étriquée du commerce mondial qui ne correspond pas à l’économie mondialisée d’aujourd’hui. Notons toutefois qu’elle possède une certaine logique : pour être sûr que le meilleur remporte la compétition, les différences initiales doivent être limitées parce que, avec 90 mètres d’avance, un enfant peut battre Hussein Bolt aux 100 mètres. Adam Smith, au contraire, nie l’importance de la situation de départ. Selon lui, c’est le marché qui conduit à un nivellement. On change d’emploi tant qu’un salaire supérieur est offert. L’économie devient stable à l’instant où, pour un même type de travail, les salaires sont égaux. Ici, pas de restriction aux échanges : plus le marché est vaste et plus élevées seront l’efficacité productive et la rentabilité.

Dans le monde idéal de Smith, qui sert de modèle aux partisans de la mondialisation, les biens circulent librement sur le marché. Les pays qui bénéficient d’un avantage dans la production d’un bien – savoir-faire, source d’approvisionnement d’une matière première… – en font profiter les autres nations. Tout le monde est gagnant, l’exportateur comme l’importateur qui peut ainsi consacrer ses ressources productives à des fins plus utiles. Et si le marché est mondial, non seulement les marchandises mais aussi les capitaux et les travailleurs doivent pouvoir circuler librement. Or, il est naturel que les conditions de vie des pays riches attirent les habitants des pays du Sud. L’essor économique dans les régions pauvres n’est pas assez rapide pour les maintenir chez eux. C’est une conséquence inévitable des disparités économiques entre les pays développés et les autres. Indépendamment des guerres, les mouvements migratoires s’apparentent à de simples ajustements qui surviennent sur un marché du travail en passe de devenir mondial.
Comment est-il possible que les mouvements d’une élite globalisée faite de super managers capables de travailler partout dans le monde suscitent l’admiration quand, en même temps, ceux de masses pas toujours qualifiées provoquent l’effroi ? Imaginer qu’il est envisageable pour les pays riches d’exporter durablement des biens et des capitaux, avant de rapatrier les revenus de ces opérations, les aspects souhaités de la mondialisation, cela sans en subir les effets indésirables, n’est pas très sérieux. A cet égard, la position de Maurice Allais est plus compréhensible : non à la mondialisation – les pays riches doivent faire du commerce entre eux, idem pour les pays pauvres. Cela minimise les avantages comme les inconvénients des échanges internationaux. La position protectionniste de Donald Trump est tournée en dérision mais, en définitive, le Président des Etats-Unis ne fait rien d’autre que se focaliser sur un aspect de la mondialisation qui lui déplaît – le déficit commercial de son pays avec ses partenaires – sans être capable de regarder le tableau dans son ensemble. Il n’est pas le seul.

Comme Stephen Smith le démontre, une migration de l’Afrique vers l’Europe est inévitable. L’Union européenne compte 510 millions d’habitants et sa population est vieillissante. En 2050, il n’y aura plus que 450 millions d’Européens. Par contraste, 1,25 milliards de personnes peuplent l’Afrique dont 40 % de moins de 15 ans et, en 2050, sa population aura même doublée. Cette évolution démographique s’amorce alors que les Européens rechignent à partager généreusement leur paquet de bonbons. Ils emploient leur intelligence à élaborer des stratégies destinées à accroître uniquement leurs propres richesses, lesquelles seront une véritable pompe à aspiration dans les décennies à venir. Il serait de bonne politique d’anticiper dès maintenant le mouvement démographique à venir. Hélas, que voit-on ? L’humeur des Italiens qui n’en peuvent plus de servir de terre d’accueil aux migrants ; la duplicité des Français qui viennent les houspiller ; l’étrange conception de la charité des pays d’Europe de l’Est qui viennent quémander des bonbons aux puissances de l’Union mais refusent d’en rétrocéder une part infime aux plus miséreux ; etc… Qui a dit : « gouverner, c’est prévoir» ?

Conseils de lecture :

Delpard Raphaël, La conférence de la honte. Evian, juillet 1938, Michalon, Paris, 2015.
Smith Stephen, La ruée vers l’Europe: La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent, Grasset, Paris, 2018.

LES ETATS DESUNIS D’EUROPE

A force de se taper les uns sur les autres, les pays européens ont décidé de favoriser les échanges économiques entre eux afin de rendre l’hypothèse de la guerre improbable. A l’exception de conflits à l’Est, le Vieux continent a été épargné par les guerres. Mission réussie sur ce plan. Réussie par ailleurs ? C’est moins sûr.

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Un retour à la vulgate de la construction européenne est indispensable pour comprendre ses difficultés actuelles. Les Français Jean Monnet et Robert Schuman sont considérés comme ses pères fondateurs et la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) sa première pierre. L’objectif est politique puisqu’il s’agit de développer la coopération au sens large entre pays membres mais les moyens mis en œuvre sont prioritairement économiques. A cet égard, la réussite semble impressionnante. Les stades de l’intégration économique se succèdent : une zone de libre-échange est créée en 1957 ; une union douanière, qui est une zone de libre-échange avec un tarif commun vis-à-vis de l’extérieur, en 1958 ; le marché commun, qui est une union douanière avec libre circulation des capitaux et des personnes, en 1993. Le passage à la monnaie unique parachève le mouvement. Aucune autre zone régionale n’est arrivée à ce niveau d’intégration. Le problème est que cette entente économique n’a pas été simplement le principal moyen de coopération intra-européenne : elle a été quasiment le seul.

En fait, si l’idée d’en finir avec les guerres qui ont ravagé le continent était louable, la dimension politique s’est assez vite réduite à cette réalisation. La création d’une Communauté Européenne de Défense (CED) a été torpillée en 1954 par la France, laquelle a également enrayé la tentative de doter l’Union d’une constitution en 2005. Alors, bien sûr, ce texte se retrouve à quelques virgules près dans le traité de Lisbonne de 2007 mais il n’était pas question de sortir les trompettes à cette occasion puisque faire entrer par la fenêtre un contenu rejeté par la porte du suffrage universel n’est pas le genre d’exploit dont les dirigeants européens pourraient avoir envie de se vanter. Qui sait que la Ministre des affaires étrangères de l’Union répond au doux nom de Federica Mogherini et que le véritable intitulé de son poste est « Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité » ? Est-ce l’air de Bruxelles qui contient du répulsif ? En raison de cette incapacité à instiller une incitation à s’élever au-dessus de ses intérêts égoïstes, chaque pays en est resté à défendre son bout de gras.

Sans ligne directrice politique, l’Union a creusé son sillon exclusivement dans le champ économique au point que ce qui n’était qu’un moyen à l’origine s’est mué au fil du temps en fin. Jusque-là, rien de bien dramatique en vérité. Les grandes idéologies ont provoqué de telles hécatombes au vingtième siècle que de nombreux Européens ne verraient pas forcément d’un mauvais œil cette orientation plutôt matérialiste. Les penchants individualistes qui ont été observés depuis plusieurs décennies dans nos sociétés s’expriment certainement mieux dans la célébration de la société de consommation que dans une manifestation pour assurer les droits d’une quelconque minorité le samedi après-midi. Tant qu’il part en vacances et qu’il mange bien en regardant la télévision, que demande le peuple ? Dans ces conditions, d’où viendrait la défiance en l’Europe ? Comment en est-on arrivé à cette situation où le véritable trait d’union de citoyens appartenant à des pays différents tend à devenir l’euroscepticisme ? Les pro Europe devraient avoir un boulevard, non ?

C’est là qu’apparaissent les énormes lacunes de nos dirigeants, leur folie, si ce n’est leur totale cécité. La question est en effet : de quelle Europe économique a-t-on réellement envie ? Et là, ces têtes d’œuf s’extasient ou le feignent devant le manque d’enthousiasme des populations face au menu proposé. Ce qui compte n’est pas que les citoyens des classes moyennes vivent dans le confort mais que les marchés soient efficients, que la concurrence batte son plein. La création de valeur pour l’actionnaire est synonyme de nirvana. A cette intention, le marché du travail n’est jamais assez flexible. Le patronat qui donne le la en France dit sans ambages que les travailleurs français doivent être plus mobiles. Que cela signifie que les citoyens connaissent la précarité et soient baladés d’un emploi à l’autre, d’une ville à l’autre, n’est pas un problème. Seuls les traditionnels pisse-vinaigres peuvent y trouver un motif de mécontentement. Certaines entreprises prospères licencient parce que, voilà, il faut préparer dès maintenant les prochaines conquêtes. Cette logique du « toujours plus » est sans limite. Autrement dit, l’économie n’est pas au service des populations mais d’elle-même.

En exagérant à peine, la société de consommation est une conséquence secondaire, positive certes mais secondaire, de cet emballement. La machine est lancée, dit-on, et il serait trop tard pour l’arrêter. Précisons qu’une partie non négligeable des « anti-systèmes » européens se contenterait de perspectives très raisonnables : pas forcément un emploi à vie dans la même entreprise mais la possibilité de se coucher le soir sans trembler pour ses revenus du lendemain, ne pas subir de chantage à l’emploi du type «travaillez plus et gagnez moins, sinon nous délocalisons » ou encore « tant pis si cela bouleverse votre vie personnelle mais, si vous ne prenez pas ce job, vous ne toucherez plus d’allocations ». L’impuissance de citoyens déboussolés explique en partie les comportements aberrants dans l’isoloir. Les résultats des dernières élections italiennes sont éloquents. L’Italie n’est pas simplement le pays de la mozzarella et de la pizza. Ce pays est membre du G7-G8, un groupe constitué des puissances économiques historiques. Ses électeurs ont permis aux dirigeants du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue de jouer un remake du pacte germano-soviétique. La différence est que les nazis et les communistes étaient alliés contre les démocraties. Cette fois, c’est une démocratie qui accouche de ce monstre censé la détruire.

Conseils de lecture :

Geary J. Patrick, Comment les nations refont l’histoire. L’invention des origines médiévales de l’Europe, Paris, Champs, 2011.
Lowe Keith, L’Europe barbare, Paris, Tempus, 2015.